CHAPITRE SEPTIÈME
COMMENCEMENT DE LA DIRECTION DE SAINTE CHANTAL PAR SAINT FRANÇOIS DE SALES LE RÈGLEMENT d'UNE FEMME DU MONDE AU DIX -SEPTIÈME SIÈCLE — PEINES INTÉRIEURES DE MADAME DE CHANTAL
Le premier acte do la direction de saint François de Sales, fut de donner à M"'^ de Chantai un règlement qui pût la diriger dans toutes ses actions, et qui devînt pour elle, vis-à-vis de Dieu, l'occasion d'une perpétuelle obéissance. Destiné à une femme jeune encore, née et élevée dans le grand monde, mère de quatre enfants, et occupée de gérer une fortune considérable; tracé d'ailleurs par un directeur si sage, si sensé, si ennemi de toute exagération et de tout excès, ce règlement mérite d'être étudié en détail, et avec le plus grand soin. Il embrasse trois objets : les prières et les différents exercices de piété; les pénitences et les œuvres de charité; enfin les devoirs de société et de famille '.
1 Le texte de ce règlement, écrit de la main de saint François de Sales, ne se retrouve plus. Mais, à peine arrivée en Bourgogne, sainte Chantai, ayant éprouvé des difficultés au sujet
Saint François de Sales règle d'abord les prières vocales par lesquelles M'"°de Chantai commencera la journée : le Pater, VAve Maria, le Credo, le Veni Creator, VAve maris Stella, VAngele Dei. Il lui recommande de les réciter en latin, qui est la langue de l'Église, ayant soin seulement de s'aider d'une traduction française, pour en comprendre le sens.
Après la prière vocale, et avant toute autre œuvre, la méditation avec la préparation, et selon le modèle qu'il lui envoie. « Cela, lui dit- il, vous tiendra une heure bien ronde'. « Le saint conseille de choisir pour
des principaux articles de ce règlement, en écrivit au saint, qui lui lépondit une longue lettre, où il explique, commente et développe le texte et l'esprit de ce règlement. Celte lettre importante est du 14 octobre 1604.
1 C'était à peu près la règle que saint François de Sales traçait à toutes les personnes pieuses qu'il dirigeait; mais il la modérait selon les circonstances. Il écrivait à M'"" Rose Bourgeois, toujours malade, et ne quittant guère la chambre: « Le malin, étant levée, vous devez faire votre méditation, et l'exercice du matin que j'ai appelé préparation, à la charge que le tout ne durera au plus que trois quarts d'heure, ne désirant pas que la méditation et l'exercice arrivent à une heure. » (Saint François de Sales, Œuvres, tome IX, 268.) A M^^ la première présidente Bruslard, obligée par position d'aller beaucoup dans le monde, il écrivait dans son règlement : « Faites la méditation tous les jours, et ce sur la vie et la mort de Notre-Seigneur... 11 me semble que, faisant le matin une demi-heure d'oraison, vous devez vous contenter d'ouïr tous les jours une messe. » (Id., viu, 9, 11.) Mais, quelque temps après, M™« Bruslard ayant fait des progrès dans la vie chrétienne, saint François de Sales ne se contente plus d'une demi-heure : « Quant à l'oraison, lui écrit-il, vous la devez fort fréquenter... Faites-en donc tous- les jours une petite heure, le matin avant de sortir, ou le soir avant souper... p> II ajoute : « Et gardez-vous bien de la faire ni après le dîner ni après le souper, car cela gâterait votre santé. » (Id., 230.) Toujours la douceur dans l'énergie, la prudence dans l'austé-
sujets de méditation la vie et la mort de Notre -Seigneur, et quelquefois les quatre fins dernières; mais, dans ce cas, il veut que M"'» de Chantai en termine toujours la méditation par un acte de confiance en Dieu, et qu'elle ne se représente jamais la mort ni l'enfer d'un côté, sans que la croix soit de l'autre, afin que, s'étant excitée à la crainte par l'une, elle recoure à l'autre par l'amour. Pour livres d'oraisons, le saint indique les Exercices spirituels de Taulère et les Méditations de saint Bonaventure : ouvrages admirables, en effet, qu'il est impossible de méditer sans être éclairé et ému, et qu'on a eu le tort de trop abandonner depuis.
Tous les jours, après l'oraison, la sainte messe, « et, soit à la messe, soit le long du jour, le chapelet le plus affectueusement qu'il se pourra. »
Pendant la journée « force oraisons jaculatoires, et particulièrement celles des heures, quand elles sonnent; c'est une dévotion utile. »
« J'aime aussi, ajoute-t-il, les cantiques spirituels, mais chantés avec affection. »
Le soir, avant souper, saint François de Sales conseille « une petite récollection, avec cinq Pater et cinq
rité! Si les personnes étaient très occupées au milieu du monde et peu libres, saint François de Saies ne supprimait pas l'oraison, il en diminuait seulement l'étendue. « Il suffira, écrivait-il à une dame, que vous employiez à la méditation une petite dzvai-heure chaque jour ou un quart d'heure; car cela, avec les élans d'esprit, retraites du cœur en la présence de Dieu et oraisons jaculatoires qui se feront parmi les heures du jour, suffira très abondamment pour retenir votre cœur serré et joint à votre divin objet ; et même cette oraison se pourra faire pendant la messe, pour gagner du temps. » (Id., xi, p. 484.)
Ave aux cinq plaies de Notre-Seigneur ». C'est V Examen parlicidier, dont saint Ignace avait admirablement expliqué l'importance, que sainte Thérèse avait remis en honneur dans les cloîtres, et que saint François de Sales devait populariser parmi les gens du monde. Pour que M""° de Chantai fît cet exercice avec plus de fruit, le saint lui conseille d'y joindre « une petite entrée de l'âme en l'une des cinq plaies de Noire-Seigneur pendant les cinq premiers jours de la semaine, le sixième dans les épines de sa couronne, et le septième dans son côté percé » : car il faut, ajoute-t-il, « commencer la semaine par là et la finir de même, c'est-à-dire les dimanches il faut revenir à ce cœur. »
« Dans la soirée, une bonne demi-heure de lecture spirituelle. C'est bien assez, dit le saint, pour tous les jours. » Pour livre de lecture spirituelle, il indique le P. de Grenade, qu'il recommande sans cesse à toutes les âmes qu'il dirige; « Gerson, » c'est-à-dire V Imitation de Jésus -Chnst, que saint François de Sales attribuait au chancelier Gerson, selon l'opinion de son temps, mais qui très probablement n'est pas l'œuvre de ce célèbre écrivain; a la Vie de Jésus- Christ, traduite de Ludolphe, chartreux, » ouvrage très rare aujourd'hui, mais qu'on peut et qu'on doit remplacer par une des Vies de Jésus- Christ qui ont paru de nos jours ; car qu'est-ce qu'un chrétien qui n'a pas dans sa chambre la vie de son Sauveur et de son Dieu ? « la mère Thérèse, » ce sont les œuvres de sainte Thérèse, qui n'était pas encore canonisée; lecture d'or quand on sait la faire; « et enfin le Traité de l'affliction, » petit livre composé par le P. Riba-
clcneyra, qui convenait à la pente un peu triste des idées de M"^ de Chantai, depuis la mort de son mari, et depuis surtout que Dieu la purifiait en la crucifiant.
Le soir, saint François de Sales veut que M"* de Chantai se retire « environ une heure ou une heure et demie après le souper », et qu'elle termine sa journée comme elle l'a commencée, par quelques prières vocales.
En indiquant ainsi à M"" de Chantai les principaux exercices de sa journée, saint François de Sales n'oublie pas de lui expliquer l'esprit dans lequel elle les doit faire : esprit de douceur, de détachement, de sainte liberté de cœur. « Faites tout ceci, lui dit-il, sans empressement et avec esprit de douceur et d'amour. » Ce mot est remarquable ; il le fortifie encore par ces belles paroles : « S'il vous advient de laisser quelque chose de ce que je vous ordonne, ne vous mettez point en scrupule ; car voici la règle de notre obéissance écrite en grosses lettres :
IL FAUT TOUT FAIRE PAR AMOUR, ET RIEN PAR FORCE IL FAUT PLUS AIMER l'oBÉISSANCE QUE CRAINDRE LA DÉSOBÉISSANCE
« Je vous laisse l'esprit de liberté, non pas celui qui chasse l'obéissance, car c'est la liberté de la chair, mais celui qui chasse la contrainte, le scrupule et l'empressement. S'il vous vient quelque occasion juste et charitable de laisser vos exercices , je veux que ce soit une espèce d'obéissance , et que ce manquement soit suppléé par l'amour. »
Il revient encore plusieurs fois à ce principe; et comme il connaissait M^^ de Chantai, qu'il la savait
très ardente, très exacte, trop peut-être dans les commencements, il entre dans de grands détails sur cet esprit de liberté qu'il lui veut faire goûter. « Par exemple, lui dit-il, une âme qui s'est attachée à l'exercice de la méditation, interrompez- la, vous la verrez sortir avec du chagrin, empressée et étonnée. Une âme qui a la vraie liberté sortira avec un visage gai et un cœur gracieux à l'endroit de l'importun qui l'aura incommodée, car ce lui est tout un de servir Dieu en méditant, ou de le servir en supportant le prochain... Et à ce propos, continue-t-il, je veux que vous considériez le cardinal Borromée, qu'on va canoniser dans peu de jours. G'étoit l'esprit le plus exact, roide et austère qui se puisse imaginer; il ne buvoit que de l'eau et ne mangeoit que du pain... Et néanmoins cet esprit si rigoureux, mangeant souvent avec les Suisses ses voisins, pour les gagner à mieux faire, il ne faisoit nulle diffîcullé de faire des carreaux ou brindes (c'est-à-dire de trinquer et de porter des santés) avec eux à chaque repas, outre ce qu'il avoit bu pour sa soif. Voilà un trait de sainte liberté en l'homme le plus rigoureux de cet âge. Un esprit dissolu eût trop fait. Un esprit contraint eût pensé pécher mortellement. Un esprit de liberté fait cela par charité.
« Le père Ignace de Loyola, qu'on va canoniser le mercredi saint, mangea de la chair sur la simple ordonnance du médecin, qui le jugeoit expédient pour un petit mal qu'il avoit. Un esprit contraint se fût fait prier trois jours. »
C'est ainsi, et par bien d'autres exemples encore, que saint François de Sales enseignait à M™" de
Chantai celte aimable voie de la dilatation du cœur et de la sainte liberté, que son premier directeur ne lui avait guère apprise, et qu'il s'efforçait de la préserver des deux grands écueils contre lesquels échouent tant de personnes pieuses : ou le défaut de constance, qui fait que les unes abandonnent leurs exercices de piété pour des bagatelles, ou le défaut de liberté, qui fait que les outres ont peine à les quitter, lors même que la charité où la nécessité le demande. Le premier de ces défauts était peu à craindre pour M""» de Chantai ; mais elle inclinait sans cesse au second, par la pente naturelle de son caractère, qu'avait augmentée encore la mauvaise direction précédemment reçue.
Après avoir réglé les prières et les exercices de piété, saint François de Sales règle les pénitences et les œuvres de charité. Il prescrit à M"* de Chantai de jeûner le vendredi, de souper légèrement le samedi, et de prendre la discipline deux fois par semaine. « Pour l'ànesse, dit-il, j'approuve le jeûne du vendredi et le souper sobre du samedi ; j'approuve qu'on la mate le long de la semaine, non tant au retranchement des viandes (la sobriété étant gardée) qu'au retranchement du choix d'icelles. J'approuve que néanmoins on la flatte, en lui donnant à manger de l'avoine, que saint François lui donnoit pour la faire aller plus vite. C'est la discipline, qui a une merveilleuse force, en piquant la chair, de réveiller l'esprit, seulement deux fois la semaine. »
Quelques personnes seront étonnées de voir saint François de Sales, un directeur si doux, si sensé, ordonner la discipline « deux fois par semaine » à une jeune dame du monde, à peine âgée de trente-trois
ans, d'une constitution délicate et mère de quatre enfants. Pourtant le saint ne se contente pas de cette discipline « deux fois la semaine » ; il la prescrit encore de temps en temps par forme de pénitence ou de remède. « Il sera bon, dit- il à M™* de Chantai en lui parlant de ses tentations contre la foi, d'appliquer quelquefois cinquante ou soixante coups de discipline, ou trente, selon que vous serez disposée. C'est grand cas comme cette recette s'est trouvée bonne en une âme que je connois. » Au reste, si l'on veut lire avec attention les œuvres de saint François de Sales , on le verra prescrire la discipline non seulement à M""" de Chantai , ce qu'on serait tenté de regarder comme un cas exceptionnel, mais à M™" Bruslard, à M"'« de la Fléchère, au président Favre, à M. et à M""' de Blonay, quoique engagés dans le monde et vivant dans le mariage; mais même à M"" de Blonay, à peine âgée de seize ans; à M"'' de la Roche, qui n'en avait guère plus; à M"'' Favre, à M^'" de Beaumont, qui furent plus tard, il est vrai, d'excellentes religieuses, mais qui alors ne pensaient guère à le devenir, et se croyaient même au moment de se marier. Ce n'était pas d'ailleurs saint François de Sales seul qui agissait ainsi, c'était saint Charles Borromée, saint Philippe de Néri, le cardinal Bona , saint Vincent de Paul, M. Olier, tous les saints directeurs du seizième et du dix- septième siècle; cette grande époque était fidèle aux austères traditions des âges de foi; elle n'avait pas encore vu naître la doctrine attiédie des temps modernes, qui, en retranchant la mortilîcation de la chair, devait peu à peu ruiner toute mortification.
Aux pénitences, qui rendent la vie sérieuse, saint François de Sales joint dans son règlement les œuvres de charité, qui la rendent féconde. Il n'en dit qu'un mot, mais il est exquis : « Faites quelques petites charités avec une grande humilité. J'aime la Visitation des malades, des vieux et des femmes (il parle à une femme), et des jeunes quand ils le sont bien fort. J'aime la Visitation des pauvres, spécialement des femmes , avec grande humilité et débonnairelé. »
Ainsi, humilité dans le dévouement, douceur avec les pauvres, prudence dans la visite des malades. Visiter surtout les femmes (quand on est femme) ou les vieux, plus rarement les jeunes (si l'on est jeune), à moins qu'ils ne le soient bien fort. Quels conseils délicats et profonds ! Un saint le donne à une sainte. Tous les amis des pauvres les devraient méditer'.
Ayant réglé les prières, les pénitences et les œuvres de charité, saint François de Sales n'a garde d'oublier les devoirs d'état, de position, de famille, ce que M™*' de Chantai devait à ses enfants comme mère,
1 II écrivait de même à la présidente Bruslard : « Je vous conseille de prendre quelquefois la peine de visiter les hôpitaux, consoler les malades, considérer leurs infirmités, attendrir votre cœur sur icelles et prier pour eux en leur faisant quelque assistance. » Mais tout de suite le correctif prudent : « En tout ceci prenez garde soigneusement que M. votre mari, vos domestiques et messieurs vos parents ne soient point offensés de trop longs séjours aux églises, et de trop grands abandonnçments du soin du ménage. » Et ce mot qui est d'or : « M. votre mari aimera voire dévotions!, à mesure qu'elle croît, vous êtes plus cordiale à son endroit et suave en l'atTection que vous lui portez. » {Lettre de saint François de Sales à M>"= Bruslard. Edition Migne, tome V, p. 549.)
à ses parents comme fille. La petite famille de notre sainte commençait à grandir. Gelse-Bénigne, qui était l'aîné, touchait à sa dixième année. Marie- Aimée, la seconde, avait huit ans. Françoise et Charlotte étaient plus jeunes. Saint François de Sales n'entre pas encore dans de bien grands détails au sujet d'une éducation qui ne fait que commencer, et qui d'ailleurs est aux mains d'une telle mère. Déjà pourtant d'aimables et sages conseils doivent être notés. Après avoir béni Dieu des immenses désirs qu'éprouvait M™° de Chantai d'élever ses enfants dans l'amour de Dieu, et après lui avoir conseillé de lire les épîtres de saint Jérôme et surtout les Confessions de saint Augustin, « où elle verra sainte Monique, veuve, avec le soin de son Augustin, et plusieurs choses qui la consoleront, » il pose deux règles d'une haute importance. Il veut d'abord que chacun de ses enfants ait son petit lit, et que non seulement Celse- Bénigne, qui est déjà grand, mais chacune des trois petites filles « ne dorment que seuls, le plus qu'il se pourra, ou avec des personnes esquelles vous puissiez avoir autant de juste confiance comme en vous-même. Il n'est pas croyable, ajoute-t-il, combien cet avis est utile; l'expérience me le rend recommandable tous les jours. » A ces précautions si sages, destinées à protéger l'innocence des enfants, le saint directeur veut que M"^° de Chantai joigne un grand zèle pour s'emparer tout de suite, et sans perdre de temps, de leurs petites pensées, de leurs affections naissantes, afin de les tournera Dieu ; et, remettant à plus tard les particularités et les détails, il indique rapidement le point sur lequel M'"^ de Chantai devra insister dans la
double éducation de son fils et de ses filles. « Quant à Celse- Bénigne, il faut, dit-il, que ce soit avec des motifs généreux, et qu'on lui plante dans sa petite âme des prétentions au service de Dieu toutes nobles et vaillantes, et lui ravaler fort les appréhensions de la gloire purement mondaine. » Pour les filles, « à toutes, dit-il, ôtez-leur la vanité de l'âme; elle naît presque avec le sexe. » Voilà le vrai mot de l'éducation, hélas! bien peu compris aujourd'hui! les pères excitent eux-mêmes l'ambition dans le cœur de leurs fils! et les filles apprennent la vanité sur les genoux de leurs mères !
Mais, en mettant ainsi le doigt sur les deux plaies vives que M"><' de Chantai devra cicatriser dans le cœur de ses enfants, le saint a bien soin d'ajouter : K Faites tout cela petit à petit, lentement, suavement, comme font les anges, par des mouvements gracieux et sans violence. »
Les règles que saint François de Sales trace ensuite relativement aux devoirs de notre sainte visà-vis de son père et de son beau-père, ne sont pas moins sages. « J'approuve, lui dit -il, que vous partagiez votre séjour auprès de M. votre père et M. votre beau -père, et que vous vous exerciez à procurer le bien de leur âme, à la façon des anges, comme j'ai dit... Tâchez de vous rendre tous les jours plus agréable et humble à l'un et à l'autre, et procurez leur salut en esprit de douceur.
« Vous devez à M. votre père une grande charité pour l'acheminer à une fin heureuse, et nul respect ne vous doit empêcher de vous y employer avec une humble ardeur; car c'est le premier prochain que
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Dieu vous oblige d'aimer; et la première partie que vous devez aimer en lui, c'est son âme, et en son âme la conscience, et en la conscience la pureté, et en la pureté l'appréhension du salut éternel.
« J'en dis de même au beau -père.
« Quant aux moyens d'y parvenir, mon avis (relativement à M. votre père), gît en deux points : l'un qu'il fasse une générale revue de toute sa vie pour faire une pénitence générale ; c'est une chose sans laquelle nul homme d'honneur ne doit mourir; l'autre qu'il s'essaie petit à petit à se déprendre des affections du monde. Aidez-le à l'entendre et à le pratiquer. »
Il faut noter ce mot « à la manière des anges, comme les anges font », qui revient sans cesse dans les conseils de saint François de Sales, et qui constitue, ainsi que j'ai dit, tout le système, toute la méthode du saint directeur; il entendait par là je ne sais quel mélange de bonté, de douceur, de fermeté, de patience, d'amabilité et de sainte adresse qui était tout à fait admirable, et qu'il inculquait avec un art infini aux personnes qui se mettaient sous sa conduite. C'est ainsi qu'il a ramené tant d'âmes, et qu'en rendant à la piété sa solidité et son charme, il la faisait refleurir partout'.
1 Toutes les personnes que sainl François de Sales dirigeait n'étaient pas aussi discrètes que M^^ de Chantai. 11 en trouvait quelquefois qui voulaient faire passer leurs dévotions avant leurs devoirs d'état et de famille. Le saint était alors inflexible. Il y a de lui, adressée à M'"' Bruslard, cette pieuse amie de sainte Chantai, mais plus vive, plus ardente, moins sage qu'elle, une lettre où le vrai esprit de saint François de Sales et de TEglise apparaît dans toute sa lumière. Cette dame se plaignait des exi-
Après avoir donné les préceptes , il ne restait plus à saint François de Sales qu'à indiquer un modèle. Il choisit saint Louis, roi de France, dont la belle vie offre un si parfait exemple de la manière dont on doit se conduire dans le monde. « Ayez, dit-il, dévotion à saint Louis. Il fut roi à douze ans, eut neuf enfants, fit perpétuellement la guerre, vécut plus de quarante ans roi ; et au bout de là son confesseur, saint homme, jura que, l'ayant confessé toute sa vie, il ne l'avoit trouvé être tombé en péché mortel. Il fit deux voyages outre mer; en tous deux il fit perte de son armée, et au dernier il mourut de peste, après avoir longuement visité, secouru, servi, pansé et guéri
gences de son père et de son mari. « Peut-être, lui écrit le saint, avez-vous donné à ce bon père et à ce bon mari occasion de se mêler de votre dévotion et de s'en cabrer. Que sais-je, moi? A l'aventure que vous êtes un peu trop empressée et embesos^née, et que vous avez voulu les presser eux-mêmes et les astreindre. Si cela est, sans doute c'est la cause qui les fait tirer à quartier. Il faut, s'il se peut, nous empêcher de rendre notre dévotion ennuyeuse. Or je vous dirai maintenant ce que vous ferez.
<i Quand vous pourrez communier sans troubler vos deux supérieurs (votre père et votre mari), faites-le selon l'avis de votre confesseur. Quand vous craindrez de les troubler, contentezvous de communier d'esprit; et, croyez -moi, cette privation de Dieu agréera extrêmement à Dieu et vous le mettra bien avant dans le cœur. Il faut quelquefois reculer pour mieux sauter.
<i Je connais une dame, une des plus grandes âmes que j'aie jamais rencontrées, laquelle a demeuré longtemps à telle sujétion sous les humeurs de son mari , qu'au plus fort de ses dévotions et ardeurs il fallait qu'elle portât sa gorge ouverte et fût toute chargée de vanités à l'extérieur, et qu'elle ne communiât jamais, sinon que ce fût à Pâques, en secret et à déçu de tout le monde, autrement elle eût excité mille tempêtes en sa maison. Et par ce chemin elle est arrivée bien haut, comme je le sais, pour avoir été son père de confession fort souvent. » {Lettre à M'"" la présidente Bruslard. Édition Migne, tome V, p. 443.)
les pestiférés de son armée; et meurt gai, constant, avec un verset de David dans la bouche. Je vous donne ce saint pour votre spécial patron pour toute cette année. L'année qui vient, s'il plaît à Dieu, je vous en donnerai un autre, après que vous aurez bien profité en l'école de celui-ci. »
M"^ de Chantai eut à peine reçu ce règlement si sage, si bien en rapport avec ses besoins, si évidemment plein de l'esprit de Dieu, qu'elle s'appliqua à le mettre en pratique avec cette ardeur qu'elle apportait à tout, mais particulièrement aux choses divines. Cette ardeur, il faut l'avouer, pour nous rendre compte du caractère de M^° de Chantai, était excessive. Il y manquait encore cette modération que nous admirerons plus tard. Passionnée pour le bien, M™° de Chantai ne pouvait en entrevoir l'ombre même, sans se sentir enthousiasmée et sans se jeter ardemment à sa poursuite. Souvent elle ne pouvait l'atteindre, quelquefois 'elle le dépassait. Dans les deux cas, elle souffrait beaucoup. Il faut entendre son saint directeur lui expliquer cet état qu'elle ne comprenait pas, lui analyser le fond de son âme avec une rare clarté, et, en lui faisant toucher du doigt ses plaies, lui en indiquer les remèdes. Et c'est là, en effet, l'admirable mission du directeur, de pénétrer dans des âmes qui ne se connaissent pas. de les révéler à elles-mêmes, d'éclairer leurs obscurités, de leur faire sentir les causes secrètes de leurs peines, de les guérir quelquefois, de les consoler, de les fortifier toujours.
« Il y a quelque chose en moi, écrivait M"'* de Chantai à saint François de Sales, qui n'a jamais été
satisfait; mais je ne saiirois dire ce que c'est. » — « Je le voudrois bien savoir pour vous le dire, répond saint François de Sales; cependant seroit-ce point peut-être une multitude de désirs qui fait des obstructions en votre esprit? » Il ajoute avec une grâce charmante : « J'ai été malade de cette maladie-là ». »
G'e'^t, en effet, la maladie de tous ceux qui commencent : quand une âme se décide à pratiquer la vertu, elle éprouve d'abord les plus vifs désirs du bien; mais, afin de la tenir dans l'humilité et de lui faire sentir son néant et le besoin qu'elle a de lui, Dieu ne met pas toujours ni tout d'abord dans sa volonté des forces proportionnées avec ses attraits et suffisantes pour exécuter ce qu'elle désire. Alors commence un état pénible, où l'âme tourmentée de grands attraits pour le bien, mais trop faible pour les suivre, s'agite, se débat dans un labeur qui ne laisse pas que d'être très fécond. Cela dure quelquefois bien des années, jusqu'à ce que l'activité trop humaine soit détruite, et l'humihté nécessaire solidement établie.
Saint François de Sales emploie plusieurs lettres pleines de comparaisons les mieux choisies et semées de mots les plus heureux, pour expliquer à M™"' de Chantai cet état dans lequel elle entrait, et qu'elle ne comprenait pas. Il la compare à une colombe qui voudrait voler, mais qui n'a pas encore d'ailes, ou à un oiseau attaché sur une perche, qui s'agite, se débat, mais inutilement, puisqu'il est attaché, et il ajoute: « Ne vous débattez point; ne vous empressez point pour voler; ayez patience que vous ayez des ailes pour vo-
1 Lettres médites de saint François de Sales, 21 nor. 1604.
1er comme les colombes; je crains infiniment que vous n'ayez un peu trop d'ardeur à la proie, que vous ne vous empressiez et multipliiez les désirs un peu trop dru. »
Voilà la plaie indiquée; il la décrit ensuite à merveille: « Vous voyez la beauté des clartés, la douceur des résolutions, il vous semble presque que vous les tenez, et le voisinage du bien vous en suscite un appétit de même, et cet appétit vous empresse et vous fait élancer, mais pour néant; car le maître vous tient attachée sur la perche; ou bien vous n'avez pas encore vos ailes, et cependant vous amaigrissez par ce mouvement continuel du cœur, et alanguissez continuellement vos forces... Examinez bien votre procédure en cet endroit; peut-être verrez -vous que vous bandez trop votre esprit au désir dé ce souverain goût que le bien apporte à l'âme. Cet empressement est un défaut en vous, et c'est ce je ne sais quoi qui n'est pas satisfait, car c'est un défaut de résignation; vous vous résignez bien, mais c'est avec un mais, car vous voudriez bien avoir ceci et cela, et vous vous débattez pour l'avoir.
Combien d'âmes pourraient se reconnaître à ce portrait tracé de main de maître! Voici maintenant le remède : « Pour un remède donc, ma fille, puisque vous n'avez pas encore vos ailes pour voler, ne vous débattez point, ne vous empressez point, ayez patience que vous ayez des ailes. » Et plus bas: « Il faut faire des essais, mais modérés, mais sans se débattre, mais sans s'échauffer. » Et encore : « Or sus, arrêtez -vous, ne vous empressez point. Vous verrez que vous vous en trouverez mieux, et vos ailes s'en
fortifieront plus aisément. » Et enfin : « Un simple désir n'est pas contraire à la résignation, mais un pantèlement de cœur, un débattement d'ailes, une agitation de volonté, une multiplication d'élancements, cela, indubitablement, est faute de résignalion, » Le tout se termine par cette comparaison éloquente de Moïse, qui, du haut de la montagne, vit la terre promise après laquelle il avait tant soupiré, et qui mourut sans y entrer. « Il avoit votre verre d'eau aux lèvres, s'écrie saint François de Sales, et ne pouvoit boire. 0 Dieu, quels soupirs devoit jeter cette âme! Il mourut là plus heureux pourtant que plusieurs qui entrèrent dans la terre promise, puisque Dieu lui fit l'honneur de l'ensépulturer lui-même. » Nous sommes loin, on le voit, des conseils qui avaient été donnés à M™« de Chantai par son premier directeur et qui l'avaient tant fait souffrir. Ce ne sont plus ces vives excitations, excellentes vis-à-vis d'une personne molle et lâche, mais si imprudentes quand elles s'adressaient à une âme telle que notre sainte; ces ardeurs de directeur qui, s'ajoutant aux ardeurs déjà excessives de la pénitente, la jetaient dans des efforts qui l'épuisaient; ces exercices de piété, si multipliés et si appliquants, qui lui fatiguaient l'esprit; ces liens qui l'étoufïaient et qui mettaient dans la contrainte une âme qui y était déjà trop portée. Saint François de Sales suit une marche toute contraire. Au lieu d'aiguillonner M""" de Chantai, il la contient, la modère, l'apaise; surtout il s'efforce de la dilater. Son mot capital, qu'il lui répète souvent, qui termine presque toutes ses lettres, qu'il lui fait lire et méditer dans tous les livres de spiritualité où ce sujet est
approfondi , est celui-ci : qu'il ne faut point trop poinliller en l'exercice des vertus; qu'il faut y aller rondement, franchement, naïvement, à la vieille française, avec liberté, à la bonne foi; qu'il en doit être de même des ordres et des conseils qu'il lui donne; que ces mots : Faites ceci, ne pensez plus à cela, ne doivent pas être pris rie à rac, mais s'entendre grosso modo, en toute liberté et bonne foi, « Tant je crains, ajoute-t-il, l'esprit de contrainte et de mélancolie; tant je veux, ma chère fille, que vous ayez un cœur large et grand, et tout à fait dilaté au chemin de Notre- Seigneur ' 1 »
M"'° de Chantai avait bien besoin d'une pareille direction. Aux peines extérieures, qui rendaient sa position si cruelle au château de Monthelon, se joignaient des peines intérieures qui, croissant chaque jour, lui causaient par moment des anxiétés et des tristesses profondes. Vers la fin de 1604, elle se vit assiégée d'horribles tentations contre la foi, de doutes sur les plus adorables mystères, et en particulier sur la divinité de l'Église. Si par moments ces tentations diminuaient, c'était pour faire place à des obscurités, à des impuissances, à de grandes sécheresses, à une absence complète de goût et de sentiment dans la pratique de la vertu. Vainement elle se donnait à l'oraison; son esprit, si vif en toutes choses, restait dans les ténèbres. S'appliquait-elle à aimer Dieu, il lui semblait que son cœur était de marbre. Le seul nom de Dieu la refroidissait. Il en résultait des désolations
1 Voir en particuler, dans les lettres de saint François de Sales, celle du 1" novembre 1605, et, dans les inédites, celle du 7 mars 1606.
impossibles à décrire, et que saint François de Sales, avec toute sa science de docteur, toute sa sollicitude de père, parvenait à peine à apaiser.
« Vous ne pouvez pas croire, ma très chère fille, lui écrit saint François de Sales le 18 février 1605, tout à fait au début de cette peine, que les tentations contre la foi et l'Église viennent de Dieu; mais qui a jamais enseigné que Dieu en fût l'auteur?... Des suggestions de blasphème, d'infidélité, de mécréance, ah! non, elles ne peuvent sortir de notre bon Dieu : son sein est trop pur pour concevoir de tels objets. C'est le diable qui va partout autour de notre esprit, furetant et brouillant, pour voir s'il pourroit trouver quelque porte ouverte. Il faisoit comme cela avec Job, avec saint Antoine, avec sainte Catherine de Sienne, et t avec une intînité de bonnes âmes que je connois, et avec la mienne, qui ne vaut rien et que je ne connois pas. Et quoi! pour tout cela, ma bonne fille, se faut-il fâcher? Laissez-le se morfondre, et tenez les avenues bien fermées! il se lassera enfin, ou, s'il ne se lasse. Dieu lui fera lever le siège. Souvenez -vous de ce que je pense vous avoir dit une autre fois. C'est bon signe qu'il fasse tant de bruit et de tempêtes autour de la volonté: c'est signe qu'il n'est pas dedans. »
Le souverain remède à ce genre de tentations, c'est le mépris. Moins on y fait attention, plus vile elles disparaissent. Mais c'est ce qu'il était très difficile d'obtenir du caractère ardent de M""' de Chantai et de cette délicatesse de conscience qui s'imaginait toujours y avoir consenti ou y avoir donné occasion. « Vos tentations contre la foi sont revenues, lui écrivait-il cinq mois après, et, encore que vous ne leur répliquiez pas
un seul mot, elles vous pressent. Vous ne leur répliquez pas, voilà bon, ma fille; mais vous y pensez trop, mais vous les craignez trop, mais vous les appréhendez trop ; elles ne vous feroient nul mal sans cela. Vous êtes trop sensible aux tentations. Vous aimez la foi, et ne voudriez pas qu'une seule pensée vous vînt au contraire; et tout aussitôt qu'une seule vous touche, vous vous en attristez et troublez. Vous êtes trop jalouse de cette pureté de foi; il vous semble que tout la gâte. Non, non, ma fille, laissez courir le vent, et ne pensez pas que le frifilis des feuilles soit le cliquetis des armes. Dernièrement, continue-t-il, j'étois auprès des ruches des abeilles, et quelques-unes se mirent sur mon visage : je voulois y porter la main et les ûler: Non, me dit un paysan, n'ayez point peur, et ne les touchez point; elles ne vous piqueront nulle^ ment; si vous les touchez, elles vous mordront. Je le crus, pas une ne me mordit. Croyez-moi, ne craignez point ces tentations, ne les touchez point; elles ne vous offenseront point; passez outre et ne vous y amusez point '. »
Saint François de Sales revient souvent sur ce conseil capital de mépriser les tentations contre la foi; il y insiste longuement, à cause du caractère impétueux et ardent de la sainte. « Sus, sus, ma fille, courage! lui dit-il; que votre cœur soit toujours à son Jésus, et laissez clabauder ce matin à la porte tant qu'il voudra. » Et six semaines après: « Ayez le courage grand et de longue haleine , lui écrit-il avec éloquence; ne le perdez pas pour le bruit et surtout es
1 Lettre du 30 août 1605.
tentations de la foi. Noire ennemi est un grand clabaudeur. Moquez -vous de lui et le laissez faire. Ne contestez point; mais faites-lui la nique, car tout cela n'est rien. Il a bien crié autour des saints et fait plusieurs tintamarres. Mais quoi? pour cela, les voilà logés à la place qu'il a perdue, le misérable * ! »
En même temps qu'il lui apprenait à mépriser le démon et ses attaques , saint François de Sales s'efforçait de développer dans son cœur l'amour de Notre- Seigneur, ce sentiment de confiance et d'abandon entre ses mains, qui est le plus énergique des remèdes au milieu de la tentation. « Représentez à votre imagination, lui écrivait -il, Jésus -Christ crucifié entre vos bras et votre poitrine, et dites cent fois en baisant son côté : c'est ici mon espérance; c'est la vive source de mon bonheur... Jamais rien ne me déprendra de ses amours. Je le tiens, et je ne le lâcherai point qu'il ne m'ait mise en lieu d'assurance... Et avec cela, ma fille, que craindrez-vous? Viennent l'orage et la tempête, vive Jésus! vous ne périrez point'. »
Comment de tels conseils, si sages, si bien en rapport avec les besoins de M""" de Chantai, donnés avec une telle autorité et un tel ascendant, n'auraient-ils pas consolé et fortifié notre sainte! Dans l'accablement où ses peines la jetaient, on l'entendait encore dire: Mon âme est triste jusqu'à la mort; ou bien, tombant à genoux, elle s'écriait: Mon Père, que ce calice passe. « Mais sitôt que je l'avois dit, ajoute-t-elle, je sentois une avidité ardente de le boire jusqu'à la dernière
1 Lettre du 1" novembre 1605.
2 LeLlre du 6 août 1G06.
DE SAINTE .CHAN f AL 2o3
goulle, et retournois dire à Notre -Seigneur : Mon Dieu, faites- moi miséricorde. Que ce calice ne passe point que je ne l'aie bu ^ »
Cependant ces ardeurs duraient peu, car il fallait que l'épreuve eût son cours, et il arrivait des moments où, la peine prenant le dessus, la sainte, malgré toute sa foi et toute son énergie, tombait dans le découragement.
C'est trop souvent l'état de ces âmes que Dieu épure au feu des tribulations intérieures. Etre unie à un Dieu de lumière, et vivre dans les ténèbres, posséder dans son cœur un Dieu qui est l'amour même , et se sentir froide et de marbre, comment cela se peut -il faire? Ne faut-il pas que Dieu se soit éloigné, que l'âme soit abandonnée? De là des désolations que rien ne pourrait faire comprendre à ceux qui ne les ont pas éprouvées. Aussi Noire-Seigneur, qui a porté toutes nos croix, après avoir connu la trahison de Judas, le reniement de saint Pierre, la faiblesse de Pilate, la moquerie d'Hérode, les souffrances et les crachais; après avoir senti au jardin des Oliviers les peines intérieures, l'ennui, la tristesse, le découragement, l'abattement, a voulu subir aussi la plus dure de toutes, l'abandon apparent de Dieu, et on l'entendit s'écrier : Mon Dieu , mon Dieu , pourquoi m'avezvous abandonné! Ce fut vers le milieu de l'année I6O0 que M™° de Chantai sentit pour la première fois la pointe douloureuse de cette épine, et, bien qu'elle fût intimement unie à Dieu, on la vit en quelque sorte défaillir dans la pensée que Dieu n'était plus avec elle.
1 Maupas, Histoire de sainte Chantai, p. S8.
Ici surtout saint François de Sales fut vraiment admirable. On ne sait ce qui émerveille le plus, ou de cette vive sensibilité qui lui faisait ressentir toutes les douleurs de M""' de Chantai, ou de cette science profonde du cœur humain et des écrits des maîtres de la vie spirituelle, ou de cette sainte et charmante imagination qui met tout en œuvre avec une fécondité qui ne s'épuise pas. Il multiplie les comparaisons pour expliquer à M™"" de Chantai l'état de son âme, pour lui faire comprendre comment, malgré cette absence apparente de Dieu, elle lui est toujours intimement unie. Tantôt il lui rappelle l'exemple du bon larron auquel Notre -Seigneur avait promis qu'il serait ce jour-là avec lui en paradis, et il ne fut pas plus tôt mort que le soir même il le mena en enfer. « Vrai Dieu! s'écrie saint François de Sales, que devoit-il penser, descendant dans les abîmes? Je crois qu'il disoit : Non, je ne craindrai nul mal, car, Seigneur, tu es avec moi'. » D'autres fois le saint directeur propose à sa pénitente désolée l'exemple de sainte Madeleine au pied de la croix, au moment où les ténèbres couvrirent la terre : « Oh ! qu'elle devoit être mortifiée de ne plus voir son cher Seigneur! Elle se relevoit sur ses pieds, fichoit ardemment ses yeux sur lui, mais elle ne voyoit qu'une certaine blancheur pâle et confuse. Elle éteit néanmoins aussi près de lui qu'auparavant -. »
D'autres comparaisons non moins vraies se pressent sous la plume de saint François de Sales % et le mè-
1 Lettre du 3 octobre 160S.
2 Lettre du 29 juin 1606.
3 Lettre du 6 août 1G06,
DE SAINTE CHAISTAL 255
nent toujours à la même conclusion : « Laissez faire, tout va fort bien; tant de ténèbres que vous voudrez, mais cependant nous sommes près de la lumière; tant d'impuissances qu'il vous plaira , mais nous sommes aux pieds du Tout-Puissant. Vive Jésus! que jamais nous ne nous séparions de lui, soit en ténèbres, soit en lumière ^ »
Du reste, en consolant M""' de Chantai , saint François de Sales n'oublie jamais de l'humilier; grand esprit, et surtout fin et pénétrant, qui comprenait qu'au fond de toutes ces tentations gît toujours une racine d'amour -propre, laquelle dans les âmes les plus saintes n'est jamais complètement desséchée. « Ce n'est pas grande merveille, lui écrivait-il, qu'un esprit de pauvre petite veuve soit foible et misérable; mais que voudriez-vous qu'il fût? quelque esprit clairvoyant, fort, constant et subsistant. Agréez que votre esprit soit assortissent à votre condition, esprit de veuve, c'est-à-dire vil et abject de toute abjection, hormis celle de l'ofïense de Dieu ^. « Et ailleurs : « Connoissez que vous êtes une pauvre petite chétive veuve. Aimez cette chétive condition ; glorifiez-vous de n'être rien, puisque votre misère sert d'objet à la volonté de Dieu. Entre les gueux ceux qui sont les plus misérables et desquels les plaies sont plus grandes et plus effroyables se tiennent pour les meilleurs gueux et plus propres à attirer l'aumône. Nous ne sommes que des gueux; les plus misérables sont de meilleure condition. La miséricorde de Dieu les regarde volontiers ^ »
1 Lettre du 29 juin 1601.
2 Lettre du 29 juin 1606. '
3 Lettre du l':' noveml:)re 1606.
2o6 HISTOIRE
« Je vis dernièrement, conlinue-t-ilavec celle aimable naïveté qui n'appartient qu'à lui, une veuve à la suite du saint Sacrement, et où les autres portoicnt de grands flambeaux de cire blanche, elle ne portoit qu'une petite chandelle que peut-être elle avoit faite; encore le vent l'éleignit. Cela ne l'avança ni recula du saint Sacrement. Elle no laissa d'être aussitôt que les autres à l'église*. »
Peut-être ai-je tort de m'arrêter si longtemps, de multiplier ainsi les citations ; mais il y a dans ces lettres tant de bon sens et tant de cœur, quelque chose de si fin et de si profond, et, sous ces flots d'imagination, une science si sérieuse de Dieu et de l'homme, que je ne puis me lasser de les lire, et quand elles se trouvent sous ma plume, je ne sais pas m'arrêter en les copionl.
Cependant, de quelque secours que fussent pour elle les lettres de son saint directeur, M"''' de Chantai crut qu'il était nécessaire qu'elle le revît, afin de lui donner de vive voix ces mille éclaircissements qui s'envoient difficilement dans une lettre. Saint François de Sales y consentit, et lui assigna pour lieu de réunion le château de Sales, à trois lieues d'Annecy, où habitait sa mère, M'"° de Boisy, avec une partie de sa famille. M'"^ de Chantai y arriva le 21 mai 16052. Saint François de Sales, averti de son arrivée, alla au-devant d'elle l'attendre sur la route, et, comme la voiture avait du retard, il passa près de trois heures,
1 Lettre du 29 juin 1606.
2 Elle arriva au château de Sales le 21 mai, dit Charles-Auguste. C'est par erreur que la mère de Chaugy l'y fait arriver le 29, qui était le jour de la Pentecôte.
seul, dans une grange, sur lo bord du chemin. Là il eut une sorte d'extase; c'est du moins ce qu'on peut entrevoir sous la forme modeste de son récit, et, tout perdu en Dieu, il pressentit les grandes choses dont l'heure allait bientôt sonner'.
Sainte Chantai refit sa confession générale, et déploya sa conscience devant son saint directeur avec de si extraordinaires sentimenls de Dieu, que saint François de Sales en était transporté de joie. Bientùf, une ferveur toute divine les gagnant tous deux, leurs cœurs se fondirent en des conversations qui ne sont plus de la terre.
« C'est donc tout de bon, disait saint François de Sales, que vous voulez servir Jésus -Christ?
— Tout de bon, répondit- elle.
— Donc vous vous dédiez toute au pur amour?
1 Veut-on avoir une idée du respect des saints pour la vérité, et de la confiance que mérite par conséquent leur histoire? On avait recueilli dans différents mémoires tous les faits de la vie de saint François de Sales, et on les envoyait à sainte Chantai, qui les revoyait et les corrigeait. Dans un de ces mémoires on avait affirmé que saint François de Sales avait eu, en attendant sur la route, une vraie extase; sainte Chantai s'alarme : « J'ai vu dans ce mémoire, écrit-elle aussitôt, qu'on fait menlion d'un ravissement ; je pense que je puis avoir donné lieu de dire cela, faute de m'ètre bien expliquée, ou que l'on a oublié mes paroles. J'écris à l'auteur du mémoire pour savoir où il a appris ce fait; que s'il le tient de quelque lieu assuré, j'en avertirai Votre Révérence, sinon voici ce qu'il en est. » Et sainte Chantai explique que saint François de Sales demeura seul trois heures sur la roule, « avec des pensées admirables et des vues de je ne sais quoi de grand et d'extraordinaire » sur le sujet de sa venue, qu'elle ne l'a pas interrogé , mais que Dieu à ce moment a donné au saint évêque de grandes lumières avec des goùls et cerliludes intérieures, etc. [Lettres inédiles de sainte Chantai, p. 54.) On voit quelle délicatesse et quel respect pour la vérité.
2r58 HISTOIRE
— Tûulo, afin qu'il me consume et me transforme en soi.
— Est-ce sans réserve que vous vous y consacrez ?
— Oui, sans réserve je ra'y consacre.
— Méprisez-vous donc tout le monde comme fiente et ordure, pour avoir Jésus- Christ et sa bonne grâce ?
— Je le méprise do toute mon âme, et il m'est en horreur.
— Pour conclusion, ma fille, vous ne voulez donc que Dieu?
— Non, non, rien que lui pour le temps et pour l'éternité. »
Dans une de ces conversations célestes, saint François de Sales, ravi de joie à la vue des torrents de grâces qui coulaient dans cetle sainte âme, lui dit avec son style figuré : « 0 ma filîe, ma chère fille, il tombe bien de l'eau du ciel. » Elle, toute ravie en Dieu , ne comprenant pas qu'il parlait des torrents de grâce et ne prenant pas garde que le temps était serein, repartit vivement : a Laissons pleuvoir, mon père, laissons pleuvoir. » Ce qui fit sourire François de Sales, qui lui dit de continuer.
Il n'était du reste question, dans toutes ces conversations, que du présent, jamais de l'avenir; de la nécessité d'aimer Dieu dans le monde, jamais de quitter celui-ci. Un jour pourtant la pensée de tout quitter, d'être dépouillée de tout pour Dieu, se présenta à l'esprit de M"ie de Chantai, et ce cri sortit de son cœur : « 0 mon Dieu! mon Père! eh! ne m'arracherez-vous point au monde et à moi-même! » Il lui fit une ré-
ponse grave, tardive et sérieuse : « Oui, un jour vous quitterez toutes choses, vous viendrez à moi, et je vous mettrai dans un total dépouillement et nudité de tout pour Dieu. » Mais il lui défendit de jamais penser à cela , ne s'occupant qu'à sanctifier le présent, et s'abaadonnant, pour ce qui regarde l'avenir, à la sainte conduite de Dieu.
M'""^ de Chantai, outre la joie de s'entretenir si saintement et si utilement avec son saint directeur, eut au château de Sales un autre bonheur qui lui fut bien doux aussi : ce fut de renouveler et de rendre tout à fait intime la connaissance qu'elle avait commencée à Saint-Claude avec M™« de Boisy, mère de saint François de Sales. Cette femme vénérable, qui avait été mère de treize enfants , et qui vivait au château de Sales, entourée de tous ceux que Dieu lui avait laissés, de ses gendres, de ses belles -filles, dans une union et une paix qui ravissaient d'admiration le saint évêque lui-même, conçut pour M"^^ de Chantai une amitié toute particulière.
Le château de Sales était alors égayé et édifié par les premiers bégayemenfs d'un enfant qui fut depuis célèbre, Charles-Auguste, fils de Louis de Sales et de M'"e de Cussy, celui qui, plus tard, évêque de Genève, et successeur de son oncle saint François de Sales, a écrit sa vie avec tant de piété et de charme. Il avait alors dix- sept mois, et l'on remarquait avec attendrissement mille rapports entre ses premières paroles et celles qui avaient donné, pendant l'enfance de saint François de Sales, de si grands indices de sa sainteté future. « M"'« de Chantai, dit un vieil historien, eut grand empressement de voir et d'observer ce petit en-
faut, et l'ayant pris cnlrc ses mains, elle le bénit d'une tendre aiïeclion et l'aima toujours depuis d'une sainte inclination. Elle lui mit au cou un riche reliquaire d'or, et le pelit Charles-Auguste, qui en ce temps-là commcnçoit à marcher et à dire quelques paroles, se jetoit souvent sur les bras et entre les genoux de cette dame, qui conscilloit ses père et mère de le tirer du sein de sa nourrice, soit parce qu'il étoit déjà trop avancé pour ne pas prendre une plus forte nourriture, soit qu'elle avoit pris garde que la nourrice étoit d'une complexion un peu trop vive et trop précipitée. Son conseil fut suivi de point en point. Le jour qu'il fut sevré, on fit l'aumône générale aux portes du château , et les trois vertueuses dames le firent porter à l'église, où la baronne de Chantai le présenta au prêtre pour le bénir, et toutes trois communièrent à son intention. Lorsqu'il fut arrivé à un âge parfait, la digne dame de Chantai lui disoit souvent de fort bonne bonne grâce qu'il étoit un peu son enfant, puisqu'elle Tavoit offert à Dieu, et qu'elle l'avoit sevré. Aussi Charles-Auguste conçut pour elle, toute sa vie, une estime aussi grande que si elle eût été sa mère, et lui en donna toujours le nom.
« Ce fut par le conseil de sainte Chantai que Charles- Auguste fut envoyé aux études, et avant de partir il alla prendre sa bénédiction et recevoir ses avis. Plus tard, M"'' Jean-François de Sales, évêque de Genève, étant sur le point de donner à son neveu la première tonsure, la mère de Chantai voulut lui donner sa première soutane et lui fit, de sa main, sa première ceinture, par un motif de singulière affection. Charles- Auguste en fit tant d'estime, qu'il a toujours gardé
celte ceinture comme une espèce de relique précieuse, et ne la portoit que les jours de grandes fêtes '. »
Mais ne devançons pas les temps ; nous retrouverons plus tard Charles -Auguste dans les parloirs de la Visitation; nous le verrons, docteur et évoque, venir demander à la mère de Chantai des conseils, des prières et des exemples ; nous verrons aussi notre sainte lui mettre en main la plume avec laquelle il a écrit la plus exacte, au témoignage de sainte Chantai, et la plus charmante, au jugement des hommes de goût, de toutes les histoires de saint François de Sales.
^ La Maison naturelle, historique et chronologique de saml François de Sales, par Nicolas de Hauleville, prèlre, docteur en théologie et chanoine de la cathédrale Saint-Pierre de Genève. Paris, 1669, in- 4°, p. 308.