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CHAPITRE HUITIEME

PROGRES VISIBLES DANS LA SAINTETE MADAME DE CHANTAL SE DÉVOUE DE PLUS EN PLUS AU SERVICE DES PAUVRES

On ne tarda pas à s'apercevoir des progrès de M""^ de Chantai sous l'habile direction du saint évêque de Genève. Sa fière et ardente nature se transformait. Elle avançait à grands pas dans la pratique de l'humilité, de la douceur, de la mortification, de la patience, de ces vertus si difficiles en elles-mêmes, si opposées à toutes ses inclinations : non pas qu'elle ne s'y fût déjà appliquée, et même avec succès, mais elle les entendait maintenant d'une certaine manière nouvelle qu'on ne lui avait pas encore vue, et qui charmait tout le monde.

Ces progrès, que les historiens ont remarqués, devinrent surtout sensibles au retour du voyage dont nous venons de parler. Jusque-là, M'"" de Chantai n'avait, pour ainsi dire, qu'entrevu saint François de Sales, et, si l'on en excepte les lettres, qui avaient été fréquentes, elle ne lui avait parlé qu'à la hâte;

mais cette fois, ayant eu le bonheur de passer dix jours entiers au château de Sales , témoin pendant ce long temps des merveilles que la grâce opérait visiblement dans son saint directeur, elle sentit s'augmenter encore, s'il était possible, la vénération qu'elle avait conçue pour lui dès le premier jour de leur rencontre, et ce sentiment de confiance et de docilité, qui est la condition la plus indispensable pour profiter de la direction. « Je voyois Dieu, dit-elle, habiter dans ce saint pasteur avec une telle plénitude, que je ne le regardois jamais, ce me semble, sans quelque sentiment de la présence de Dieu, et j'aurois estimé comme un grand bonheur d'abandonner toutes les choses du monde pour être petite servante en sa maison, afin de rassasier mon âme des paroles de vie qu'il proféroit à toute heure. »

De son côté, saint François de Sales, qui, lui aussi, n'avait encore vu M'"*' de Chantai que très peu et à la hâte, profita de cette occasion pour l'observer plus attentivement; et, pénétrant comme il l'était, il eut bientôt remarqué, parmi d'admirables qualités, quelques légers défauts, reste d'une éducation du grand monde, qu'il lui indiqua avec infiniment de douceur, que celle-ci supprima avec non moins de générosité, et qui, tout légers qu'ils étaient, empêchaient ses vertus de se développer et de resplendir de tout leur éclat.

Dès le lendemain de son retour du château de Sales, M'"^ de Chantai fit un acte qui indiqua cette certaine manière dont elle entendrait désormais la vertu. Jusque-là elle avait eu l'habitude, comme les femmes du monde, de se faire habiller par une de ses ser-

vantes. A cinq heures du malin, elle l'appelait pour lui allumer sa chandelle et son feu en hiver et lui donner ses vêtements. La pauvre fille, qui avait toujours peur de faire attendre sa maîtresse, à quelque heure de la nuit qu'elle s'éveillât, faisait de grands efforts pour ne pas se rendormir; ce qui lui était très pénible. En revenant de Sales, M"'« de Chantai déclara à sa servante qu'elle ne voulait plus qu'elle la vînt habiller, et qu'elle s'habillerait bien toute seule. On sut que saint François de Sales avait exigé cette réforme, et elle raconta elle-même en toute humilité comment la chose était arrivée. C'était par hasard que le saint évêque avait appris ces détails; il avait été aussitôt trouver M'"^ de Chantai, l'avait reprise avec bonté, et lui avait dit : « Il vous faut avoir une dévotion si douce envers Dieu et si débonnaire envers le prochain, que personne n'en soit importuné et incommodé. Si vous voulez chercher Dieu en l'oraison de grand matin, n'est-il pas raisonnable que vous vous leviez seule pour le mieux trouver, sans donner de la peine superflue à ceux qui vous servent? »

Celte parole fut pour M'"" de Chantai une lumière. Depuis lors non seulement elle n'appela plus ses femmes de chambre pour l'aider à s'habiller, mais elle commença à s'en passer pour tout le reste, le plus qu'il lui fut possible, allumant elle-même son feu, balayant sa chambre, faisant son lit, préparant ses vêtements, ne se laissant plus mettre une toilette par ses servantes, et ne leur demandant que ce qu'elle ne pouvait pas faire elle-même. Des gens à courte vue s'imagineront qu'elle augmentait sa peine; non, elle retrouvait sa liberté.

DE SAINTE CQANTAL 2(J5

C'était la même manière de faire vis-à-vis du vieux baron de Chantai, son beau-père. Pendant le carême, par exemple, elle se levait de grand matin, montait à cheval et s'en allait à deux lieues de distance entendre la messe et le sermon à Autun; et, aussitôt après le sermon, fidèle à la recommandation de saint François de Sales d'avoir une dévotion qui n'incommode personne, elle sortait d' Autun par des rues détournées, afin de n'être pas arrêtée en chemin, et revenait à cheval au grand trot, pour arriver à l'heure où son beau-père se mettait à table, « tâchant en tout, ajoute un biographe, de ne lui pas donner l'ombre d'un sujet de fâcherie. »

« Depuis son retour de Sales, dit la mère de Chaugy, on vit reluire en elle une sainte liberté d'esprit toute nouvelle, accompagnée de grandes suavités. Ses dévotions n'étoient plus ennuyeuses à personne, ce qui faisoit donner de grandes bénédictions à notre bienheureux Père, reconnoissant que Dieu avoit suscité ce saint homme en ce temps pour rendre la dévotion aimable, facile et accostable à tout le monde. Les domestiques de cette sainte veuve disoient, par proverbe entre eux, ainsi que nous l'avons appris de leur propre bouche : « Le premier conducteur de madame ne la faisoit prier que trois fois, et nous en étions tous ennuyés ; mais monseigneur de Genève la tait prier à toutes les heures du jour, et cela n'incommode personnel »

Pour achever de donner à la vertu de M™" de Chantai toute sa perfection, il fallait qu'on parvînt

• Mémoires, I, cliap. xvii.

à dissiper ces nuages de tristesse qui pesaient sur son visage depuis la mort de son mari, et depuis le commencement de ses peines intérieures, et qui, malgré elle, pouvaient la rendre un peu pénible à ceux qui l'entouraient. C'était une œuvre difficile, mais dont saint François de Sales sentait toute l'importance, et à laquelle il s'était appliqué depuis le premier jour de sa rencontre avec M™^ de Chantai. Ce conseil d'être joyeuse, on peut dire qu'il remplit toutes les lettres du saint et habile directeur, « Vivez toute joyeuse, lui dit -il, toute constante à notre cher Jésus, )) Et ailleurs : « Vivez joyeuse et soyez généreuse. Dieu, que nous aimons, et à qui nous sommes voués, nous veut en cette sorte-là. » Et encore : « Vous ne voudriez, pour rien du monde, offenser Dieu; n'est-ce pas assez pour vivre joyeuse? » Quelquefois ce n'est qu'un mot dans les adieux d'une lettre : « Soyons joyeux. » D'autres fois il laisse courir sa plume : « Tenez-vous joyeusement humble devant Dieu, et tenez -vous humblement joyeuse devant le monde. Si les hommes vous estiment, moquezvous-en joyeusement; s'ils ne vous estiment pas, consolez -vous joyeusement. » Et encore ce trait charmant qui caractérise bien saint François de Sales, et que nous nous reprocherions d'omettre : « Croyez-moi, jamais les Israélites ne purent chanter en Babylone, parce qu'ils pensoient à leur pays, et moi je voudrois que nous chantassions partout. »

Ces aimables conseils, renouvelés au château de Sales, commençaient à porter des fruits. M""® de Chantai reprenait de jour en jour un visage plus gai. Le chant renaissait sur les lèvres. On l'entendait

souvent chanter les psaumes de David, mis envers par Philippe Desportes, abbé de Tiron. Elle avait toujours ce livre avec elle, même quand elle allait par les champs, à cheval. Elle le faisait pendre dans un petit sac, à l'arçon de sa selle, afin de pouvoir chanter le long de sa route.

En même temps que M"*^ de Chantai faisait de si grands progrès dans l'esprit de douceur et de sainte amabilité, saint François de Sales veillait à ce qu'elle ne perdît rien de son énergie, de cette vigueur qui faisait le fond de son âme. Il l'exerçait sans cesse à se mortifier, à se vaincre, ce qui est le plus bel emploi de la force, et, indépendamment des mortifications qu'elle connaissait et qu'il avait autorisées, du cilice, de la discipline, il profita de ces dix jours passés au château de Sales pour lui en apprendre d'autres plus simples, plus communes, mais qui, pratiquées avec courage et surtout avec constance, brisent la nature plus complètement et plus vite peut-être que le cilice et la discipline. « J'ai oui dire à M""' de Chantai, écrivait une religieuse, qu'étant au monde elle s'étoit nourrie en une si grande délicatesse, qu'elle ne mangeoit que de certains endroits. Mais, étant veuve et sous la conduite de notre bienheureux Père, elle s'affranchit de cette délicatesse. Ce bienheureux, nous disoit-elle, lorsque j'avois l'honneur de manger à sa table, qui savoit mes répugnances et aversions en certaines viandes, quand il y en avoit sur la table, me demandoit tout doucement si je mangerois bien de cela, comme s'il eût ignoré ma répugnance. Je lui répondois : Monseigneur, je n'en ai jamais mangé, il m'en servoit tout sur-le-champ. Une fois, par

exemple, sachant l'aversion naturelle qu'elle avoit à manger des olives, il lui en servit, déclarant qu'il désiroit qu'elle en mangeât; ce qu'elle fit aussitôt, quoique avec une extrême répugnance \ »

De retour au château de Sales, M™° de Chantai résolut de continuer ce genre de mortification auquel, malgré sa haute sainteté, elle ne s'était pas appliquée jusque-là. Pour cela, et afin de se mortifier dans le choix des aliments, elle chargea une demoiselle de compagnie attachée à sa personne de servir à table. De celte façon elle était souvent servie contre son goût ; mais on ne s'en apercevait pas, tant la nature était domptée et comme morte en elle. Lorsqu'il y avait quelque dîner de cérémonie au château, elle redoublait d'adresse pour dissimuler aux convives sa mortification. Elle recevait gracieusement sur son assiette les morceaux les plus déUcats qui lui étaient offerts, les découpait avec soin et feignait de les manger de bon appétit; mais elle avait donné le mot à une domestique, qui de temps en temps lui enlevait adroitement son assiette, et ainsi les parties les plus succulentes du gibier et de la volaille étaient réservées pour les pauvres -.

C'était la même mortification dans ses vêtements. Nous avons vu qu'à la mort de son mari elle avait donné toutes les parures de sa jeunesse, et qu'elle avait pris un habit très simple. Elle avait conservé jusqu'alors ses longs cheveux, qui étaient beaux.

1 Procès de canonisation , lome II , Mémoires de la mère Dorothée de Marigny, p. 976, 992.

2 Déposition de la sœur Marie- Aimée de Sonnaz, super art.

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Elle les frisait et les poudrait, selon la mode de celte époque, et « elle y avoit de l'attache ' ». Au retour du château de Sales, elle fit le sacrifice de celte dernière vanilé, une des plus recherchées et des plus chères. On ignore si saint François de Sales avait exigé qu'elle coupât ses cheveux; toujours est-il qu'il y applaudit, et que peu après il l'excita lui- môme à un plus grand dépouillement. « J'ai pensé, il y a plus de trois mois, lui écrivait-il le 11 février 1607, à vous écrire que ce carême nous ferions bien de faire une défaite complète de la vanité de vos habits. Faiteslà donc, puisque Dieu nous l'inspire ainsi; vous ne laisserez pas d'ôlre assez brave aux yeux de votre époux ^ ))

Docile à cet avis, M'"'-' de Chantai prit « une coiffure sans façon, des nages noires, un bandeau de crêpe et une coiffe de taffetas noir, un collet fort petit et de toile épaisse sans empois, des manchettes basses, larges de deux doigls, une robe d'étamine si simple, qu'elle n'avoit pas môme de galon, une jupe de sergette noire, et ne voulut jamais user de bas de soie'. »

Mais c'était surtout dans ses rapports avec les pauvres que brillaient du plus vif éclat les merveilleux progrès que la sainte faisait en humilité, en douceur, en mortification, en détachement de toutes choses. Elle débuta à Monthelon par un trait héroïque. Le jour de la Trinité 1604, elle se promenait sur le soir, proche du château , lorsqu'elle vit venir à

1 Mémoires de la mère de Chaugy, I" partie, ch. xvnr.

2 Lettres de saint François de Saies, 11 février 1607.

3 Mémoires de la mère de Chaugy, I''» partie, ch. xviii.

elle trois jeunes gens de fort bonne mine qui lui demandèrent l'aumône. Elle se trouvait par hasard sans argent. Le seul objet de valeur qu'elle eût sur elle était une bague en or; mais elle y tenait infiniment, car cette bague avait été portée par son mari, et elle la lui avait ôtée du doigt le jour même de sa mort. Elle n'hésita pas néanmoins, et, la donnant à l'un d'eux, elle le pria que ce fût pour tous les trois. Ils la remercièrent d'une manière très gracieuse, ajoutant avec un air qui ne se peut rendre qu'ils étaient bons amis, et qu'en donnant à l'un elle avait donné à tous. A ce mot, elle fut tout à coup saisie d'un sentiment si vif de la présence de Dieu, qu'elle tomba à genoux et leur baisa les pieds avec une indicible joie. Quand elle se releva, ils avaient disparu, sans qu'on pût savoir par où ils avaient passé. Depuis lors, elle demeura si amoureuse des pauvres, qu'elle fit vœu de ne jamais refuser l'aumône, quand elle lui serait demandée pour l'amour de Dieu ^

Non contente de ce vœu et de celui qu'elle avait précédemment fait de travailler toujours pour les pauvres, elle mit un plus grand soin à les visiter dans leurs réduits. Elle y allait tous les jours, même pendant les excessives chaleurs de l'été ou parmi les neiges de l'hiver. En sortant du château, elle disait aux personnes qui l'accompagnaient, pour exciter leur foi et la sienne; « Nous allons visiter Notre -Seigneur sur le mont du Calvaire, ou au jardin des Olives, ou au saint sépulcre, » diversifiant les stations, afin de fournir chaque jour un aliment divin à sa piété.

' Déposition de la mère Favre de Charmette.

Pour elle, en effet, un pauvre, ce n'était pas seulement un frère souffrant, c'était Notre-Seigneur luimême caché sous des haillons, et continuant, derrière ce voile, dont la foi seule peut pénétrer l'obscurité, sa vie humiliée et sa douloureuse passion. Pénétrée de respect pour ce sacrement de la pauvreté, auquel elle croyait comme au mystère de la Trinité ou de la sainte Eucharistie, elle ne s'approchait des pauvres que comme on s'approche dans le monde des princes et des rois. Elle les saluait profondément, elle leur parlait souvent avec un grand respect; souvent elle les servait à genoux, elle à qui Dieu avait refusé, disait -elle, l'honneur de naître dans la pauvreté \

Si elle les trouvait endettés ou en procès, elle se chargeait de payer leurs dettes et de soutenir leurs droits. Et lorsqu'elle allait à Dijon, elle avait toujours avec elle « quelques sacs de papiers de ces bons villageois pour faire consulter au bon président son père; ce qu'il faisoit avec une grande bénignité ». Les pauvres manquaient-ils de draps, de vêtements, elle en envoyait aussitôt chercher au château. « Elle avoit, dit la mère de Chaugy, des habits de réserve pour les pauvres, et quand il en venoit à elle de très misérables, drilleux et pleins de vermine, elle leur

1 CeUe sainte manière d'envisager les pauvres, qui avait été très commune au moyen âge, n'avait pas disparu, il s'en fallait bien, au seizième siècle. L'illustre d'Aguesseau, parlant de son père et de sa mère, dit : « Us regardoienl les pauvres comme leurs enfants, do sorte que s'ils avoient dix mille francs à placer, ils n'en plaçoient que huit, et en donnoient deux aux pauvres, qu'ils regardùient comme leur propre sang, par une adoption sainte et glorieuse pour eux, qui melloient Jésus-Christ mêm^ au rang de leurs enfants... »

faisoit mettre ces habits qu'elle tcnoit tout faits, et prenant les haillons que les pauvres posoient, elle les faisoit bouillir dans de l'eau pour en ôter la vermine, et, de ses propres mains, lesrecousoit et les rapiéçoit. Quand les habits des pauvres n'avoient point de vermine et qu'ils éloient seulement déchirés, on l'a vue souvent, avec des fausses manches et un tablier blanc devant elle, étendre ces habits sur sa table et les vcrgeter, faisant encore de même après les avoir raccom.modés, pour les rendre plus propres aux pauvres '. » Lorsque la maladie se joignait à la pauvreté, la chargé de M""= de Chantai devenait encore plus respectueuse et plus teiidre. Elle avait au château une petite chambre écartée où elle tenait des eaux, des onguents, des remèdes qu'elle préparait elle-même pour les pauvres. Tout cela était si net et si bien rangé, que dans le village, si l'on voulait louer la propreté d'une maison, on disait par manière de proverbe : « Gela est propre comme la boutique de M"^« de Chantai. « Avant de sortir, elle se munissait des remèdes dont elle croyait avoir besoin ; et, arrivée auprès des malades, « elle lavoit leurs plaies de ses propres mains, ôtoit le pus et la chair pourrie, et les pansoit avec soin et dévotion, faisant quelquefois celte charité à genoux. » — « Des personnes qui étoient alors à son service nous ont assuré, dit la mère de Chaugy, qu'elles lui avoient vu souvent baiser les pieds des pauvres et appliquer ses bénites lèvres sur des maux si horribles, qu'elles frémissoient d'y fixer leurs regards \ »

1 Mémoires de la mère de Chaugy, h' paiiie, cli. xvin.

2 Mémoires, h" partie, ch. xviii.

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Ello faisait ensuite leurs lits , balayait leurs chambres, s'asseyait auprès d'eux quelques instants; puis, après leur avoir essuyé le visage, s'ils avaient la lièvre, elle leur disait adieu avec un air si affectueux, qu'on eût dit une mère qui venait de soigner son enfant.

Il ne faudrait pas s'imaginer que des actes pareils ne coulassent rien à M"^'^ de Chantai. On voit, dans sa correspondance avec saint François de Sales, « qu'en faisant le lit des malades elle avoit des répugnances, » comme aussi « à entendre les mauvais sermons ^ ». Mais elle trouvait dans sa foi et dans son amour de Dieu le courage de faire tous les sacrifices qui se présentaient, petits ou grands.

Les malades approchaient-ils de leur fin, elle voulait qu'on l'avertît, afin qu'elle fût préseate à leur dernière heure, et qu'elle pût, à ce moment suprême, les aider de ses lumières et de ses exhortations. Les riches sollicitaient la même faveur, et il n'était presque personne, dans le village, qui entrât en agonie sans qu'aussitôt on courût chercher la sainte baronne. Elle excellait à consoler dans les derniers abattements de la vie, et à rassurer au milieu des premières sueurs de la mort. Était-elle absente au moment du décès, on allait encore la chercher. « Aucun de la maison n'eût osé ensevelir la personne défunte, et disoit par respect : C'est le droit de M'"° la sainte baronne. Elle demandoit cette grâce aux pauvres, en échange du soin qu'elle prenoit d'eux pendant leurs maladies -. »

1 Migne. Lettres sans date, p. 1419.

2 Déposition de la sœur Marie-Philiberte de Monthouz , super art. XXVIII.

Au retour de ces courses, il était rare qu'elle no trouvât, assis sur les bancs de pierre du château, un grand nombre de pauvres qui l'attendaient. Il y en avait qui venaient de très loin, pour être pansés par elle, surtout ceux qui avaient des chancres, et que personne ne voulait soigner. M"'"^ de Chantai les recevait toujours avec un visage aimable, et elle a avoué « que le jour le plus long pour elle et le plus ennuyeux éloit celui où l'occasion lui avoit manqué de servir les pauvres^ ».

Si quelque chose dans la vie des saints pouvait trouver grâce aux yeux du monde, ce devrait être la charité : mais les actes les plus sublimes sont quelquefois les actes les moins compris. La conduite de M""® de Chantai ne tarda pas à être l'objet d'un blâme général. Elle perdait son temps, disaient les uns; elle eût mieux fait, disaient d'autres, de soigner son beau-père. M™° de Chantai, sans entrer dans aucune discussion, répondait humblement qu'elle ne prenait rien du temps qu'elle devait à son beau-père; et « en outre, disait, -elle, il a des serviteurs et servantes pour le servir; mais ce pauvre de Jésus-Christ n'aura personne si je le quitte ». Après cela, méprisant les censures du monde, elle continuait à visiter les pauvres, et à servir ceux que l'Église appelle divinement bien les membres souffrants de Jésus- Christ -.

Cette expression, « les membres souffrants de

1 Déposilion de la sœur Marie -Aimée de Sonnaz, super art.

2 Déposilion de la mère Marie-Autoinelle de Sacconay, suptr art. Lxii.

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Jésus -Christ, « n'était pas pour M'"'- de Chantai une de ces paroles vagues qu'on répète sans les comprendre, c'était un mystère vivant dont elle pénétrait tous les jours davantage la profondeur. A. force de méditer, elle avait entrevu d'ineffables rapports entre la passion de Jésus-Christ sur la croix et cette passion douloureuse que tout homme subit tôt ou tard par la maladie ou l'adversité. De même qu'il mendie dans les pauvres, Jésus-Christ lui apparaissait souffrant dans les malades, pleurant dans les affligés, et se servant en quelque sorte de leurs douleurs pour continuer ainsi, à travers les siècles, mais sous une autre forme, le sacrifice expiateur qui a sauvé le monde. Aussi rien ne pouvait ni abattre M™° de Chantai, ni la faire reculer, et son âme, nourrie de ces grandes idées, s'élevait de plus en plus à l'héroïsme.

Un jour, entre autres, un paysan revenant du marché d'Autun trouva dans un fossé de la route un pauvre garçon couvert de lèpre et abandonné de tous. Le bonhomme met pied à terre et le charge sur sa monture pour en faire, selon l'usage, présent à la sainte baronne. Celle-ci le reçut avec une joie extraordinaire, le fit coucher dans un lit qui était toujours prêt pour recevoir les pauvres, et, ayant fait un paquet de ses haillons afin de les nettoyer de la vermine,- elle prit les ciseaux, et, de ses propres mains, elle coupa les cheveux et oignit la tête de ce pauvre lépreux. Après quoi elle lui mit un bonnet bien blanc, et elle alla elle-même brûler ses cheveux sans permettre à aucune de ses servantes de les toucher. Tout le temps que dura sa maladie, et ce fut long, elle vint

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1g visiter trois ou quatre fois par jour, huilant ellemême sa tête et pansant sa lèpre avec une gaieté inaltérable. S'il lui arrivait d'être retenue auprès de son beau -père, ou de se trouver dans une société qu'elle ne pouvait pas quitter, elle chargeait une servante d'aller porter le repas à son pauvre malade. Celle-ci, qui n'avait pas la vertu de sa maîtresse, posait promplement près du lit ce qu'elle apportait, et se retirait aussitôt en se bouchant le nez, ce qui faisait fondre en larmes le pauvre lépreux. « Quand M'^i^ de Chantai vient, disait-il, elle ne se bouche jamais le nez ; elle s'assied proche de moi et m'instruit pour mon salut. Mais quand elle ne peut venir, tous les autres m'abandonnent. » Ce pauvre enfant mourut peu après. M™'' de Chantai le veilla des nuits entières, et lui fit recevoir les derniers sacrements. Au moment d'expirer, il se tourna vers elle les mains jointes, lui demandant sa bénédiction. Elle la lui donna, et l'embrassant : « Va, mon enfant, lui dit-elle, meurs en paix, tu seras porté comme Lazare, par les mains des anges , dans le sein d'Abraham. » Elle lava ensuite son corps, et l'ensevelit de ses propres mains. Un des cousins de M"'® de Chantai, qui se trouvait par hasard au château de Monthelon, et qui n'avait pas comme elle la vue de Jésus-Christ dans le pauvre, lui dit, avec des paroles de colère et de mépris : « Madame, vous oubliez donc que, dans l'ancienne loi, quiconque touche un lépreux en demeure souillé. — Oh ! reprit la sainte avec dignité, voyez-vous, depuis que j'ai lu dans l'Évangile que mon Sauveur avoit été vu comme un lépreux, je n'ai plus horreur de la lèpre, excepté de celle du péché. » Et elle con-

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linua à laver le corps du pauvre défunt. Elle assista à son enterrement, et, tout le temps que dura la cérémonie, elle médita cette parole : Dieu élève le pauvre de la fange et le fait asseoir parmi les princes de son peuple'.

On cite d'elle, à cette époque, un autre trait de charité qui est plus beau encore. Il y avait proche de Monthelon une femme jeune et fort jolie, qui, pour complaire à son mari, coupa une verrue qu'elle avait proche du nez et qui diminuait un peu sa beauté. Malheureusement l'opération ne réussit pas; un chancre apparut, et en peu de temps elle devint si laide, que son mari même l'abandonna. Quand celte pauvre femme se vit ainsi délaissée, elle s'adressa à notre sainte baronne, la providence de tous les abandonnés. M"^° de Chantai commença aussitôt à panser trois fois par jour ce chancre, qui rongeait avec une épouvantable activité le visage de cette femme. Tous les soins furent inutiles. Le mal, se jetant aux joues et au front, décharna tellement le visage, que c'était chose effroyable à voir et insupportable à sentir. La pauvre femme fut bientôt séquestrée dans une petite chambre, où pendant trois ans et demi elle ne vit que M'"^ de Chantai , tout le monde fuyant ce dégoûtant spectacle. Le chancre, continuant toujours ses ravages, après avoir décharné les mâchoires et mis les dents à nu, monta d'une part jusqu'aux oreilles, et de l'autre descendit jusqu'au-dessous du menton, en sorte que le visage de cette femme eût ressemblé à

1 Mémoires de la mère de Chaugy, p. 71. Dépositions de la mère Favre de Charmelte et de la sœur Marie -Anloinelte de Sacconay, super art, xxiii.

une tête do mort, sans les yeux, qui, roulant dans leurs orbites décharnées, la rendaient encore plus effrayante.

Les parents de notre sainte mirent tout en œuvre pour obtenir qu'elle cessât de soigner cette femme. N'y pouvant réussir, ils se décidèrent à avertir M. le président Fréaiyot, se plaignant vivement de l'imprudence de M™° de Chantai, et exagérant le danger où elle était de prendre la maladie et de la communiquer à ses enfants. M. Frémyot, très ému, écrivit une lettre sévère à sa fille. « En vertu de l'autorité du pouvoir qu'un père a sur sa fille, lui disait-il en terminant, je vous défends de toucher cette femme cliancreuse. Si vous ne vous souciez pas de vous-même, ayez pitié de ces quatre beaux enfants que Dieu vous ^ a laissés et desquels il vous demandera compte. « M™^ de Chantai n'hésita pas à obéir. Elle continua de préparer t. ois fois par jour ce qui était nécessaire pour panser la malade, et elle le lui portait dans sa chambre, s'abstenant de la toucher, M. son père ne lui ayant défendu que cela.

Cette pauvre femme ne vécut plus guère que trois semaines. Telle était l'activité de ce chancre, qu'après lui avoir détaché les mâchoires, il lui avait fait un trou dans le gosier, et c'est par cette ouverture que noire sainte lui faisait descendre dans l'estomac un peu de nourriture avec un instrument qu'elle avait fait faire pour cet usage. Elle ne pouvait plus prononcer une seule parole. Son souffle sortait par ce trou avec un bruit pitoyable : spectacle capable de faire reculer m^ême les plus intrépides. Au moment de mourir, cette pauvre victime n'avait qu'un regret,

c'était de ne pouvoir communier. M^^ de Chantai lut ce regret dans ses yeux, et, ne voulant pas moins soigner son âme que son corps, elle obtint du curé qu'il lui donnât, par ce trou du gosier, une petite parcelle de la sainte hostie, avec des pincettes d'argent qu'elle fit faire exprès. La bonne femme décéda doucement et chrétiennement un demi-quart d'heure environ après cette heureuse communion i.

A peine fut-elle ensevelie qu'on amena à M"'® de Chantai un pauvre vieillard tout couvert de gale et de furoncles. Elle le garda et le pansa pendant dix mois, au bout desquels, étant mort, elle l'ensevelit de ses propres mains.

Tandis que M™® de Chantai révélait ainsi chaque jour, dans des actes d'un si beau dévouement, la grandeur de son amour pour les pauvres, un voyage qu'elle fit à Bourbilly l'appela tout à coup à un héroïsme encore plus grand. C'était vers la fin de septembre. Elle venait d'arriver à Bourbilly pour surveiller les vendanges, lorsque la dyssenterie éclata tout à coup au village, et bientôt il y eut un grand nombre de morts et de mourants. Notre sainte, émue de pitié pour ces pauvres malades, qui manquaient de tout, se consacra aussitôt, avec une ardeur toute divine, à leur service. Tous les matins, avant le lever de l'aurore, et après avoir fait son heure d'oraison mentale, elle s'en allait visiter tous les malades, leur porter des remèdes et nettoyer leurs immondices. Elle assistait ensuite à la messe, après laquelle elle

1 Mémoires de la mère de Chaugy, p. 72. Déposilion de la mère Favre de Charmelte, super art. xxiii.

retournait servir les malades des maisons les plus éloignées. Le soir, elle faisait une seconde visite dans toutes les maisons du village, et au retour elle demandait compte des travaux de la journée et de l'état de ses biens ; « car jamais ses dévotions ne la rendirent moins vigilante à conserver et à accroître le bien de ses enfants'. » Souvent il arrivait que le soir, au moment où elle rentrait épuisée de fatigues, on la venait chercher pour assister un mourant, et elle passait la nuit à genoux au pied de son lit, priant avec lui, le servant comme une mère et l'excitant à mourir saintement. Sept semaines s'écoulèrent ainsi pendant lesquelles il n'y eut pas de jour où elle ne lavât et ensevelît de ses propres mains trois ou quatre cadavres.

Elle succomba enfin. La fièvre et la dyssenterie la réduisirent bientôt à un tel état, qu'on désespéra de ses jours. Dans cette extrémité, elle fit écrire à son beau-père pour lui demander pardon et lui confier ses quatre petits orphelins; après quoi, abandonnée à la sainte volonté de Dieu, elle lui offrit le sacrifice de sa vie. Mais l'heure n'en était pas venue. Une nuit, étant à la dernière extrémité , au moment où tout le monde attendait qu'elle entrât en agonie, elle fut inspirée de faire un vœu à la sainte Vierge; et tout aussitôt la vie lui fut rendue. Elle se leva donc, et, après avoir mis ordre à ses affaires, elle monta à cheval et s'en alla à Monthelon. Elle y fut reçue avec une joie difficile à décrire par ses quatre petits enfants, qui n'avaient fait que pleurer depuis qu'on

1 Mémoires de la mère de Chaugy, p. 78.

avait reçu la lettre qui annonçait sa maladie, et môme par son beau-père qui ne se pouvait consoler à l'idée de la perdre; « car, malgré les persécutions qu'elle avoit reçues au château de Monthelon, elle y étoit regardée et tenue comme une sainte '. » D'autre part, à peine ils la surent arrivée, que les habitants de Mon- • thelon accoururent en grand nombre, ne sachant comment exprimer leur joie. Les femmes, les enfants se pressaient autour d'elle, lui baisant les mains, et les pauvres bénissaient Dieu de leur avoir rendu leur mère.

Profondément émue et consolée par ces témoignages d'affection, M"''' de Chantai reprit avec une nouvelle ardeur, au milieu de ce bon peuple, sa vie active, dévouée, généreuse, consacrée de plus en plus au soulagement de toutes les misères et à la consolation de toutes les douleurs. Mais nous n'y insisterons pas; car il faut se hâter, et d'autres merveilles nous attendent.

Le souvenir, du reste, de cette héroïque charité ne s'est pas affaibli avec le temps, au milieu des populations que M™^ de Chantai a tant aimées. Les habitants de Bourbilly l'avaient surnommée la sainte baronne; ceux de Monthelon l'ont baptisée d'un nom plus doux, et qui semble indiquer la transformation qui s'est faite en elle depuis qu'elle s'est mise sous la direction du bienheureux évêque de Genève; ils l'appellent no/re bonne Dame. C'est le nom qui se lit au bas de sa statue, dans l'église de Monthelon; c'est le nom qu'ils lui donnent dans leurs prières du matin et du soir, et jusque dans l'accomplissement des actes les plus so-

1 Maupas, p. 79.

lennels de la religion. Aujourd'hui encore, après deux siècles révolus, lorsqu'un paysan de Monlhelon enîre dans une église, et qu'il s'agenouille au tribunal de la pénitence pour faire l'aveu de ses fautes, on le reconnaît tout de suite. Il commence toujours ainsi : « Je me confesse à Dieu, le Père tout puissant, à la bienheureuse vierge Marie, à saint Michel archange, à saint Jean-Baptiste, aux saints apôtres Pierre et Paul, à tous les saints, et à noù^e bonne Dame '. »

1 Je tiens ce fait de la bouche d'un grand nombre de prêtres de la ville d'Autun et des villages environnants.

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