LEURS PREMIERS ENTRETIENS ET LEURS PREMIÈRES LETTRES
C'est une chose ravissante de lire, dans les auteurs du temps, la relation des premières entrevues de saint François de Sales et de M"° de Chantai. Aussi nous n'y changerons rien. Nous la donnerons dans toute sa naïveté.
« Quelque diligence qu'elle eût faite, disent les anciens biographes, notre sainte ne put arriver à Dijon que le premier vendredi de carême. Le soir même elle vint au sermon du bienheureux. Elle ne l'eut pas plus tôt vu assis en la haute chaire, qu'elle reconnut fort bien que c'étoit celui-là même que Dieu lui avoit montré. Alors, toute comblée de joie, afin de le voir, considérer et ouïr plus à souhait, elle fit mettre son siège à l'opposite, en un lieu d'où elle le voyoit droit au front.
« Le saint prélat, de son côté, bien qu'attentif à son discours, remarquoit celte veuve par-dessus toutes
les autres dames , et avoit un doux souvenir de sa vision au château de Sales. Il est vrai que l'action et l'attention du sermon le lui rendoient presque insensible ; néanmoins , comme il avoit fort bien reconnu celle que Dieu lui avoit autrefois montrée, il eut une sainte curiosité de savoir qui elle étoit, et par une agréable rencontre s'adressa un jour à M. de Bourges pour le savoir en lui disant :
« Dites-moi, je vous supplie, quelle est^ cette jeune dame, claire- brune, vêtue en veuve, qui se met en opposite au sermon, et qui écoute la parole de vérité si attentivement. »
« Monseigneur de Bourges, se souriant, sut bien répondre qui elle étoit; et notre bienheureux fut extrêmement aise de savoir qu'elle étoit sa sœur , ces deux grand prélats ayant déjà commencé de contracter ensemble une grande et sainte amitié K »
André Frémyot, archevêque de Bourges, dont il est ici question, n'était autre, en effet, que ce jeune André dont la tête avait été si exposée, quinze ans auparavant, pendant les guerres de la Ligue. Envoyé à Paris, en 1S91, pour y achever ses études, il s'y était fait remarquer par la vivacité et l'étendue de son esprit, et il avait même pris le bonnet de docteur dans la célèbre université de cette ville. Rentré à Dijon, reçu conseiller au parlement, bien qu'il eût à peine vingt-six ans, tout le monde prédisait qu'un jour il s'assiérait sur le siège présidentiel de son père, lorsque tout à coup ses idées changèrent, et on le vit in-
1 Mémoires de la mère de Chaugy, p. 42. — Vie dit bienheuveux François de Sales, par Charles- Auguste, p. 31o.
cliner vers l'Église. Il quitta, en effet, l'habit de magistrat, reçut les premiers ordres sacrés, et fut nommé, avant même sa promotion au sacerdoce, archevêque de Bourges et abbé de Sainl-ÉLienne de Dijon. Henri IV, qui l'aimait beaucoup à cause du président Frémyot, ajouta à ces dignités des biens considérables, situés dans le canton de Gex, oubliant, en les lui donnant, qu'il les avait déjà donnés au saint évoque de Genève pour y établir des cures catholiques. De là un procès intenté par saint François de Sales au jeune archevêque de Bourges lorsqu'il voulut entrer en jouissance de ces biens ; procès qui avait déjà été jugé en première instance, que saint François de Sales avait perdu, et dont il avait appelé au parlement de Bourgogne. Ce fut dans ces circonstances que saint François de Sales fut invité à venir prêcher à Dijon. Outre l'attrait divin qui le pressait d'accepter, l'une des raisons qui l'y déterminaient encore était le désir de conférer avec le jeune archevêque de Bourges, et, s'il était possible, d'arranger à l'amiable tout le différend. Il espérait de quelques explications amicales plus que de tous les avocats et de tous les arrêts. Il ne se trompait pas. Monseigneur André Frémyot eut à peine vu saint François de Sales qu'il tomba sous le charme, et dès les premiers jours il lui céda tous ses droits. Il en résulta entre les deux évêques une de ces fortes amitiés que rien ne put interrompre, et qui fut pour le jeune André l'honneur de sa vie tout entière et une large compensation des sacrifices qu'il avait faits. De cette amitié naquirent les relations de saint François de Sales avec M. le président Frémyot, et parsuiteavec sa fille, la baronne de Chantai.
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Le logement qu'occupait saint François de Sales pendant le carême aidait encore à ces relations. C'était un charmant hôtel, bâti récemment, dans le style de François 1'='', peu vaste, mais d'un goût parfait, placé au quartier noble de la ville, au fond d'une cour, et entouré de grands arbres sous lesquels le saint pouvait préparer ses sermons et dire son bréviaire : une vraie demeure de solitaire et d'évêque. Or, par une coïncidence heureuse, cet hôtel appartenait à M. de Villers, avocat du roi, riche et très pieux, ami intime de M. le président Frémyot et le mari de cette dame de Villers, si parfaitement liée avec M"''^ de Chantai K
Enfin, pour achever de noter les circonstances qui aidèrent aux relations du saint évêque de Genève avec notre sainte, il eut à peine paru à Dijon qu'il y excita un enthousiasme universel. Ce n'était pas assez de l'entendre en pubhc, on voulait le voir en particulier, causer avec lui, s'abreuver, si l'on peut dire ainsi, de cette parole non seulement sainte, mais spirituelle, naïve, élégante, aimable; et comme il était absorbé par les confessions et les prédications , et qu'il n'était libre qu'à l'heure de ses repas, c'était à
1 Archives municipales de Dijon. Délibérations du corps de ville. (I 9 mars 1604. Sera donné cent cinquante livres pour la nourriture de monseigneur l'évêque de Genève, qui doit prêcher à la Sainte-Chapelle, laquelle somme sera remise es mains de la femme de l'avocat de Villers, où logera ledit évoque. » — <( 21 mai 1604. Compte, avec le sieur de Villers et sa femme, de la dépense de M. l'évêque de Genève, cent sols par jour. » I^'hôtel où logeait saint François de Sales existe encore, rue Vannerie, n° 41 , au fond de la cour. On l'appelle vulgairement le pavillon de saint François de Sales.
qui l'inviterait à dîner, et surtout les présidents et les principaux magistrats. M. Frémyot était toujours de ces réunions, où il conduisait naturellement sa fille, et c'est ainsi que Dieu arrangeait toute chose pour que M'"°de Chantai rencontrât souvent saint François de Sales.
Nulle part toutefois elle ne le voyait plus à l'aise, et nulle part aussi le saint évêque ne venait avec plus de plaisir que chez le président Frémyot K Tout le monde, c'est lui qui nous l'apprend % lui souriait et lui faisait fôte dans la maison. Le bon président d'abord, que François de Sales « aimoit comme un père », et dont il venait « admirer et consulter la belle bibliothèque »; l'archevêque de Bourges ensuite, dans lequel il trouvait « une si naïve bonté d'esprit et de cœur », et qu'il estimait « une des âmes les plus franches et rondes en amitié »; M""-" de Chantai aussi, dont il ne disait rien, « de peur d'en dire trop peu. » « Et M. le président des comptes, votre bon frère, ajoute-t-il dans la môme lettre à M. Frémyot, ne vous a-t-il pas dit qu'il m'aimoit aussi bien fort? Il n'est pas jusqu'au petit Celse- Bénigne et à votre Aimée » qui ne m'aient caressé dans votre maison. » C'est au sein de ce noble intérieur, et, pour ainsi dire, dans ce cadre aimable, que M"'« de Chantai nous apparaît dans ses rapports avec saint François de Sales.
On a conservé quelques fragments des premières
i « Ce saint évêque alloit souvent manger chez le président Frémyot. » (Vie abrégée de Bussy-Rabutin , ch. ii.)
2 Lettre de saint François de Sales au président Frémyot, 8 octobre 1604.
3 Ce sont les deux enfants aînés de M™» de Chantai.
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conversations des deux saints, fragments trop courts, mais admirables, où la douceur de l'un, la force de l'autre, l'élévation, le détachement des deux apparaissait dans un doux éclat.
Un jour que M'"° de Chantai était venue au dîner un peu plus parée et ajustée qu'à l'ordinaire : « Madame, lui dit le bienheureux en souriant, auriez-vous envie de vous remarier ?
— Oh! non, Monseigneur, répondit-elle vivement.
— Eh bien, répliqua le saint, il faudroit mettre à bas l'enseigne. »
Elle entendit bien ce qu'il voulait dire, et le lendemain elle ôtait certaines « parures et gentillesses » qu'elle portait alors, et qui était permises aux dames de qualité après leur second deuil.
Un autre jour, saint François de Sales remarqua « certaines petites dentelles de soie à son attifet de crêpe ». « Madame, lui dit-il, si ces dentelles n'étoient pas là, laisseriez-vous d'être propre? » Ce fut assez; le soir même, en se déshabillant, elle les décousait elle-même.
Une autre fois, voyant des glands aux cordons de son collet, « le bienheureux les prit par le bout, et lui dit, toujours dans sa sainte suavité : « Madame, votre collet laisseroit-il d'être bien attaché, si cette invention n'étoit au bout du cordon ? » Aussitôt, se tournant, elle prit des ciseaux et coupa elle-même ces glands ^
Ce sont de bien petits sacrifices, dira-t-on; oui,
1 Deuxième Mémoire de la mère Louise7Dorothée de Marigny. — Procès de canonisation, tome II, p. 976. — Mémoires de la mère de Chaugy, p. 42.
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sans doule; mais ces pclils sacrifices, à peine digues d'êlre cites dans une histoire qui nous en réserve de si éclatants, quelle lumière ne jettent-ils pas sur le caractère de saint François de Sales et de sainte Chantai ! Le voilà bien, ce saint évêque, dans sa vraie nature, aimable, spirituel, toujours le sourire sur les lèvres, austère cependant au moins autant qu'il était gracieux, couvrant la croix de fleurs, mais sans lui ôter son amertume, et faisant entrer les âmes, comme en se jouant, dans cette austère voie de la simplicité et du détachement, qui est la vraie voie chrétienne. Et, en môme temps, que voilà bien la forte et généreuse nature de M™° de Chantai, sa promptitude à l'obéissance, son avidité à connaître la volonté de Dieu, son ardeur à l'accomplir, et cette vigueur d'âme qu'aucun sacrifice n'épouvantera jamais !
Un des caractères admirables des saints, et en cela ils ressemblent bien peu aux grands hommes du monde, c'est que plus on les voit de près, dans l'intimité de leur vie privée, plus on est saisi d'émotion et de respect. M'"° de Chantai l'éprouvait chaque jour davantage. Ce qu'elle savait du saint, ce qu'elle avait admiré en lui quand il était en chaire, lui paraissait une ombre auprès de ce qu'elle commençait à voir depuis qu'il lui était donné de le contempler de plus près. « J'admirois, dit-elle, tout ce qu'il faisoit et disoit, et je le regardois comme un ange. Son maintien si digne et si saint me touchoit à ce point que je ne pouvois retirer mes yeux de dessus lui. Ses paroles ne m'édifioient pas moins; il parloit peu, mais d'une manière si sage, si douce, si propre à satisfaire ceux qui le consultoicnt, que j'en estimois aucun bonheur compa-
rable à celui d'être auprès de lui, d'entendre les paroles de sagesse qui sortoient de sa bouche, et pour cela, comme pour voir la sainteté de ses actions, je me serois estimée trop heureuse d'être la dernière de ses domestiques. »
De son côté, plus saint François de Sales voyait M"^^ de Chantai, plus il était frappé de l'humilité, de la modestie et de l'ardeur toute sainte de la bienheureuse. « Oh! vraiment, disait-il. Dieu la rendra une sainte Paule, sainte Angèle, sainte Catherine de Gênes et telles saintes veuves. » Et encore : « On ne peut assembler une plus grande étendue d'esprit avec une plus profonde humilité. Elle est simple et sincère comme un enfant, avec un jugement solide et élevé; l'âme grande, et un courage pour les saintes entreprises au-dessus de son sexe. » Son mot ordinaire, qu'il répétait souvent et qui seul rendait bien son impression, était celui-ci: « J'ai trouvé à Dijon ce que Salomon étoit bien en peine de trouver à Jérusalem, la femme forte, dans M™^ de Chantai. »
C'est ainsi, par cette réciproque admiration de leurs vertus, que Dieu préparait ces deux grandes âmes à entrer dans d'intimes rapports.
En outre des sermons solennels qu'il prêchait à la Sainte-Chapelle, en présence de la municipalité et du parlement , saint François de Sales avait réuni toutes les dames pieuses de la ville dans la maison naissante des Ursulines, et il leur faisait des instructions sur la vie dévote'. M"'° de Chantai ne manquait jamais de
1 Chronique de l'ordre des Ursulines, recueillies pour l'usage des religieuses du même ordre, par M. D. P. V. (Paris, 1673, 1 vol. in -4°, p. 162.)
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se rendre à ces instructions, plus simples, toutes familières, dans lesquelles le cœur de saint François de Sales, s'épanchant plus à l'aise, trouvait dos accents qui allaient au cœur de tous. Mille fois, en sortant de ces réunions, émue et comme embaumée du parfum de vertu qu'elle avait respiré, elle fut tentée d'aller se jeter aux pieds du saint évoque et de lui ouvrir son âme. « J'en mourois d'envie, » écrivait- elle plus tard ^ ; mais la crainte de manquer à son vœu la retenait toujours, et ainsi le carême s'écoulait; on entrait déjà dans la semaine sainte sans qu'elle eût osé dire un mot de sa conscience au bienheureux évêque de Genève.
Le mercredi saint, elle fut tout à coup assaillie d'une violente tentation de découragement, comme elle en avait déjà éprouvé. Par hasard son directeur était absent; ne sachant où trouver du secours, elle se rendit chez son frère, pour le prier de lui ménager un mot d'entretien avec saint François de Sales, qui dînait ce jour-là chez lui. « La table étant levée, dit Charles-Auguste, l'archevêque de Bourges, après avoir présenté sa sœur au bienheureux, trouva moyen de les laisser seuls. Ils s'entretinrent donc fort longtemps en un coin de la chambre (toutefois à la vue des personnes). » Puis saint François de Sales descendit à l'église, et notre sainte, à genoux aux pieds de celui qui devait lire si profondément dans son âme, lui en fit une première et timide ouverture. « J'en revins heureuse et si apaisée, disait-elle plus tard, qu'il me
1 Mémoires autographes de sainte Chantai. Archives d'Annecy, manuscrit in -4°.
sembloit avoir entendu un ange. » « Et néanmoins, ajoule-t-elle, les scrupules de mon vœu me serroient de si près, que je ne parlois qu'à moitiés »
Le lendemain, jeudi, eut lieu dans l'église abbatiale de Saint- Élienne une cérémonie qui émut profondément M'"° de Chantai. Son frère, André Frémyot, nommé à l'arcbevôché de Bourges, devait dire sa première messe. Il avait été ordonné prôlre le samedi de la Passion, et, d'après le conseil de saint François de Sales, il avait attendu le jour du jeudi saint afin d'offrir pour la première fois le saint sacrifice au jour où Notre-Seigneur l'avait institué. Le bienheureux évêque de Genève assistait le nouveau célébrant. Une foule immense emplissait l'église. Tous les parents de M. Frémyot, les magistrats, les dames pieuses de Dijon se pressaient autour de l'autel. Une seule messe' devant être, d'après le rite romain, célébrée le jeudi saint dans une même église, et tous les prêtres devant y communier de la main du célébrant, « saint François de Sales, dit Charles-Auguste, se mita genoux au bas du marchepied, et se traîna en celte posture jusqu'à l'endroit du milieu de l'autel pour recevoir la sainle communion, avec tant de dévotion, qu'il tira les larmes de tout le peuple. 11 sembloit rayonner de toute la tête, surtout au moment où le jeune Frémyot, le cœur ému et les yeux en larmes, déposa la sainle hostie sur les lèvres du saint évêque-. » M'"^ de Chantai vit le prodige et le montra à sa cousine ]^me d'Esbarrcs. Celait une sorte d'auréole dont la
1 Mémoires autographes de sainle Chantai. Archives d'Annecy.
2 Histoire de saint François de Saks, par Charles- Auguste, p. 317.
lumière, croissant peu à peu, éblouit bientôt les yeux de tous les assistants. Qu'qn juge de l'irapression qu'un tel événement dut faire sur M'"° de Chantai, et combien il dut développer en elle le désir ardent qu'elle avait d'ouvrir sa conscience au bienheureux évêque de Genève '.
-Après la sainte messe, l'archevêque de Bourges donna un dîner où furent invités les principaux de la ville et quelques dames des plus distinguées. La baronne de Chantai était placée à côté du saint évêque. Pendant le dîner, saint François de Sales, ayant entendu la pieuse veuve dire à sa voisine qu'elle se proposait d'aller faire un pèlerinage à Saint- Claude, se tourna vers elle et lui demanda à quelle époque elle comptait partir. Peut-être pourraient-ils s'y trouver ensemble. Sa mère, M"^^ de Boisy, avait fait vœu d'y aller, et jusqu'alors la maladie ne lui avait pas permis d'accomplir son vœu. Elle ne tarderait pas à se mettre en route; il l'accompagnerait, et serait heureux de s'y rencontrer avec M™^ de Chantai. Cette proposition remplit de joie notre sainte, encore émue qu'elle était du prodige dont elle avait été témoin le matin même.
La semaine suivante, son directeur n'étant pas de retour, M"'« de Chantai pria saint François de Sales de vouloir bien l'entendre encore une fois. Le saint fit quelques difficultés pour l'-éprouver, « lui disant que les femmes avoient souvent des curiosités inutiles. » Néanmoins il y consentit, et pendant qu'il la
1 Voir, au procès de canonisation de saint François de Sales, la déposition de François Favre, qui était présent.
confessait, il fut tout à coup inondé de si vives lumières pour la conduite de M'"° de Chantai, et « il sentit son âme se loger si intimement en la sienne », qu'il sortit pensif, ne sachant ce que cela voulait dire.
Ce fut probablement dans le cours de celte semaine que M™^ de Chantai conduisit saint François de Sales au pèlerinage célèbre de Notre-Dame d'Élang^ On raconte que le saint évoque, après avoir gravi les flancs escarpés de la montagne, arrivé sur le plateau où s'élève l'humble chapelle, se mit à genoux aux pieds de l'image miraculeuse et laissa déborder, dans une prière improvisée, tous les sentiments de foi, de piété et de tendre dévotion à la sainte Vierge, dont sa belle âme était remplie. « Je vous salue, dit- il, < très douce Vierge Marie, reine des solitudes, vierge mère du Dieu caché, qui vous plaisez à manifester vos grâces dans les lieux écartés du commerce des hommes; je vous conjure, par les merveilles que votre bonté a daigné opérer sur cette montagne qui conserve
1 M"« de Chantai possédait à Fleury, au pied de la montagne de Notre-Dame d'Élang, une maison qui subsiste encore. Elle appartient à M. le président de Lacuisine, qui, en la faisant restaurer, a conservé avec un soin religieux les boiseries du temps, et a fait placer sur la porte d'entrée de la chambre de sainte Chantai une inscription qui constate que saint François de Sales et sainte Chantai y sont venus ensemble. Voici cette inscription: <i Appartement de Jeanne-Françoise Frémyot, baronne de Chantai, propriétaire de cette maison, béatifiée en 1751 et canonisée en 1767; fille du président Frémyot, célèbre pendant la Ligue, qui avait habité la même maison; aïeule de M"= de Sévigné, qui y passa ses premières années; Jeanne-Françoise Frémyot y reçut en 1604 saint François de Sales; d'où ils se rendirent en dévotion à Notre-Dame de l'Étang. »
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votre image miraculeuse, de vouloir bien m'acceplcr pourvotre fîlsetservileur,dem'accordcrtouLes mes demandes et celles que vous fait M'"° de Chantai... Donnez-nous toutes les vertus et surtout l'ëumilité '. »
Le lendemain de Quasimodo, saint François de Sales, prêt à quitter Dijon, alla faire une visite d'adieu à M'"^ de Chantai. Après plusieurs saintes et cordiales paroles : « Madame, lui dit-il. de ce ton grave et doux qui n'appartenait qu'à lui, Dieu me force de vous parler en confiance. Sa bonté me fait celle grâce que dès que j'ai le visage tourné du côté de l'autel pour célébrer la sainte messe, je n'ai plus de pensées de distraction; mais depuis quelque temps vous me venez toujours autour de l'esprit, non pas pour me distraire, mais pour me plus attacher à Dieu. Je ne sais ce qu'il me veut faire entendre par là. » Il lui dit encore plusieurs autres choses d'une façon profondément attentive en Dieu et fort sérieuse. Après quoi la sainte appela ses quatre petits enfants, les fit mettre à genoux, et le saint, les ayant caressés et bénis, bénit aussi leur mère, et la laissa pleine d'un ardent désir de se donner tout entière à Notre- Seigneur.
Saint François de Sales partit le lendemain. Au moment de monter en voilure, sur la place de Saint- Étienne, il se vit entouré d'une grande foule qui voulait recevoir une dernière fois sa sainte bénédiction. L'émotion était universelle. Les uns fondaient en
1 Nous ne citons que quelques traits de celte longue improvisation, qu'on trouvera clans le P. Dejoux. Histoire de la découverte de l'image miraculeuse de Nolre-Dam,e d'Étang, par le P. Dejoux , provincial des Minimes du duché de Bourgogne. Dijon, 1726, in-8<-, p. 89.
larmes, les autres touchaient ses vêtements. Il y en eut qui arrêtèrent ses chevaux pour l'empêcher de s'en aller. « Non, non. Monseigneur, criaient- ils, vous ne partirez pas, ou , s'il le faut, nous vous porterons dans nos bras jusqu'à Annecy.)) On entendit la tante de M™« de Chantai, M™« Guillemine Taboureau, veuve du conseiller Frémyot, s'écrier : « Oh ! le grand larron , mon Dieu , le grand larron que voilà ! » Et comme on lui demandait ce qu'elle voulait dire : « Eh! ne voyez -vous pas, disait-elle, qu'il ravit et emporte tous les cœurs? » Le maire et les cchevins s'étant présentés pour le remercier et lui offrir un riche service de vaisselle en argent, aux armes de la ville, le saint le refusa. « Oh! non, Messieurs, dit-il, je ne suis pas venu prendre votre argent, mais vos' cœurs ^ )) Et, montant en voiture, il partit au milieu
1 Archives municipales de Dijon, Délibérations du corps de ville. « 9 avril. Sur le rapport que M. Tévèque de Genève, qui a prêché durant ce saint temps de carême, à la Sainte-Chapelle, s'en va mardi après Pâques, la chambre a délibéré qu'elle ira en corps le remercier de sa peine à édifier le peuple, qui est fort content de lui, et sera reconduit jusqu'à Saint -Jehan de Losne en Auxonne. »
« Cejourd'hui 26"= d'avril, MM. les vicomtes et échevins sont allés devers M. l'évêque de Genève. Et d'icelui pris congé et remercié de la peine qu'il avoit prise à édifier le peuple par ses saintes et doctes prédications, priant Dieu de le conserver et garder. Lequel sieur évêque a dit que c'étoit lui qui se tenoit à beaucoup obligé envers icelle ville de l'honneur et faveur que les habitants lui avoient fait d'assister à ses prédications, que à jamais il s'en ressouviendroit; les priant de prier Dieu pour lui comme il fera pour eux. Le maieur l'a grandement remercié et lui a présenté un grand bassin d'argent doré et alentour aussi doré , ouvrage qu'il a refusé. Comme semblablement une bague d'or émaillé de blanc, où est enchâssé un grand et large saphir de valeur et estimation de cinquante ccus, qui lui a été même
des acclamations et des regrets de tout un peuple. M"'® de Chantai assistait de loin à ce départ, suivant des yeux le saint évêque, heureuse de l'avoir connu, désolée de le perdre si vite, et ne se doutant pas encore des immenses conséquences qu'auraient pour l'Église tout entière ses courtes entrevues avec le saint évêque de Genève.
Celui-ci ne s'en doutait pas davantage, quoique les événements qui venaient de se passer lui donnassent singulièrement à réfléchir. Cette vision du château de Sales, ces attraits si puissants de venir à Dijon, l'apparition inattendue de celle même qui lui avait été montrée, la lumière divine qui l'avait intérieurement éclairé en confessant M™'' de Chantai, cette circonstance remarquable que plus il pensait à toutes ces choses, plus il se sentait attaché à Dieu, tout cela passait et repassait dans son esprit en sortant de Dijon. Au premier relais de la voiture, s'étant arrêté dans une auberge, il demanda du papier et écrivit à la sainte ce petit billet : « Dieu, ce me semble, m'a donné à vous. Je m'en assure toutes les heures plus fort. Je prie la bonté divine de nous mettre souvent ensemble es sacrées plaies de Jésus-Christ, et de nous y faire rendre la vie que nous en avons reçue. Je vous recommande à votre bon ange. Faites-en autant pour moi qui vous suis dédié en Jésus-Christ, f François, évêque de Genève. »
Quelques jours après, le 3 mai 1604, étant arrivé à
présenté; disant que combien qu'il ne soit défendu de prendre des princes et corps de villes, toulefois il n'a rien voulu accepter, ayant fait vœu contraire. »
Annecy, il lui écrivit une longue lettre ^ sur les devoirs des veuves: lettre un peu générale, pas encore très intime, mais pleine d'esprit, de grâce, d'imagination, et où se révèle déjà çà et là le coup d'œil profond du saint. « J'ai vu, lui disait-il, un arbre planté à Rome par le bienheureux Dominique; chacun va le voir et chérit pour l'amour du plantaleur ; c'est pourquoi ayant vu en vous l'arbre du désir de sainteté que Notre-Seigneur a planté en votre âme, je le chéris tendrement et prends plaisir à le considérer plus encore maintenant qu'en présence... Madame, ce désir doit être en vous comme les orangers de la côte maritime de Gênes, qui sont presque toute l'année chargés de fruits, de fleurs et de feuilles tout ensemble. » Après cet aimable exorde, saint François de Sales indique à M"^^ de Chantai les deux principaux devoirs des veuves, dont l'un est l'amour de la viduité, « amour saint et désirable pour autant de raisons qu'il y a d'étoiles dans le ciel, et l'autre est l'amour du progrès spirituel, de l'avancement courageux et constant dans la vertu. Il insiste sur la nécessité pour M"'® de Chantai de dilater son c«eur, de l'arracher à cette contrainte dans laquelle il étouffe; d'éviter les scrupules, les empressements, les inquiétudes : car il n'y a rien, dit-il, qui empêche tant de cheminer en la perfection; et
1 11 écrivit en même temps à la ville de Dijon une lettre mal heureusement perdue. « 2 mai 1604; a été fait lecture d'une lettre de M. l'évêque de Genève, qui remercie messieurs de la ville. Et que l'on se souvienne faire pratiquer de porter un poêle lorsque l'on portera par la ville le saint Sacrement aux malades, et le peuple suivra après icelui, car ce sera le bonheur de cette ville. [Archives inunicipales de Dijon. Délibéralions du conseil de ville.)
enfin do se jeter doucement et sans cesse « es saintes plaies de Jésus- Ciirist ». Il termine en lui indiquant quelques dévotions, toujours dans le but de dilater son cœur : l'amour de Notre-Seigneur, celui de la sainte Église, « de cette chère et douce colombe qui seule peut donner de petites colombes à l'époux. » « Louez Dieu cent fois par jour, lui dit-il, d'être fille de l'Église, à l'exemple de la mère Thérèse, qui répétait souvent ce mot, à l'heure de la mort, avec une extrême consolation. » A cette dévotion, qui n'est pas toujours assez bien comprise par les chrétiens, mais qui a été la grande dévotion des saints, il veut qu'elle joigne une prière assidue pour tous les pasteurs et prédicateurs de l'Église. « Voyez, dit- il, comme ils sont épars sur toute la surface de la terre. Priez Dieu pour eux afin qu'ils sauvent les âmes, et, en priant pour eux, ajoute-t-il, je vous supplie de ne me jamais oublier, puisque Dieu me donne tant de volonté de ne jamais vous oublier aussi '. »
1 Lettres de saint François de Sales, 3 mai 1604. Nous ne savons quelle édition indiquer; car les nombreux autographes de saint François de Sales que nous avons eus entre les mains nous ont persuadé que saint François de Sales est encore à découvrir. On sait assez que le dix-septième siècle ne se piquait pas de reproduire exactement les textes des manuscrits. A tort ou à raison, on ne donnait que des textes arrangés. Si l'on suivait cette manière de faire, même pour les œuvres des Pères de l'Eglise et les chroniques du moyen âge, que devait- ce être des lettres publiées par des religieuses, dans le seul but d'édifier? Aussi l'on abrège les unes, on supprime les autres. Souvent de deux ou trois lettres on n'en fait qu'une. Presque toujours on enlève les noms propres; tout ce qui est historique, ce qui se rapporte à une personne, disparaît pour ne laisser subsister que ce qui peut être utile à l'àme en général. C'est un système dont on ne se cache pas, et dont on avertit môme le lecteur dans la préface.
Celte leKre venait à propos. Depuis le jour où M"^* de Chantai avait ouvert sa conscience à saint François de Sales, elle avait encore eu bien des peines. La crainte d'avoir violé son vœu lui causait parfois de grands tourments. Vainement essayait-elle de se rassurer par le souvenir des paroles du bienheureux, elle n'y réussissait pas. Aux inquiétudes du passe se joignaient, pour augmenter son trouble, les préoccupations de l'avenir. Devait-elle se placer sous la direction de saint François de Sales? Cette vision du château de Bourbilly, ce désir ardent qu'elle éprouvait depuis qu'elle avait vu le saint évoque, de lui confier son âme, la paix qui avait suivi sa première entrevue, n'élaient-ce pas autant de signes de la volonîé de Dieu? Mais d'autre part, pouvait-elle quitter son confesseur sans violer ses vœux? Toutes ces pensées se croisaient dans son esprit et lui faisaient subir un vrai martyre. Un jour, en particulier, la veille de la Pentecôte 1604, ce martyre dura trentesix heures sans discontinuer, et fut si douloureux, que pendant tout ce temps elle ne prit ni repos ni nourriture. A la fin, accablée et n'en pouvant plus, elle confia sa peine au P. de Villars, un des hommes les
Ainsi firent les premiers éditeurs des œuvres et en particulier des lettres de saint François de Sales. Depuis on a reproduit servilensent cet'e première édition, et nul n'est remonté aux autographes. 11 serait grand temps que quelque savant lit pour saint François de Sales ce que M. de Montmerqué a si bien fait pour M""" de Sévigné. Ce serait un travail aussi utile à la vraie piété qu'à la belle littérature. M. l'abbé de Baudry l'avait entrepris ; mais la moil l'empêcha de l'achever. Ce sont ses papiers que publie en ce moment M. Migne dans son édition de Saint François de Sales, la plus complète qui ait paru jusqu'ici.
plus émiiients de la Compagnie de Jésus, auquel elle se confessait en l'absence de son directeur. Le P, de Villars , qui joignait une science profonde à une rare piété, ayant entendu M™'^ de Chantai, lui répondit « sérieusement et fortement, avec des sentiments de Dieu extraordinaires : « C'est la volonté de Dieu que vous vous rangiez sous la conduite de monseigneur de Genève; elle vous est convenable, et non celle que vous suivez maintenant. Il a l'esprit de Dieu et de l'Église ; et Dieu veut quelque chose de grand de vous, vous donnant ce Séraphin terrestre pour votre conduite. » Ces paroles apaisèrent M"^ de Chantai. « Il me sembloit, disait-elle, que l'on m'ôLoit une montagne de dessus le cœur, et je demeurai dans une grande paix, clarté et assurance que ce qu'il me disoit étoit la volonté de Dieu. »
Mais ce calme dura peu. Le directeur de M™° de Chantai revint à Dijon, la revit, l'entendit, et, sans la blâmer de ces ouvertures faites à saint François de Sales', sans même exiger qu'elle ne lui écrivît pas, insista pour qu'elle ne flottât pas d'un directeur à un autre, et qu'elle n'eût qu'un guide; en quoi il avait parfaitement raison.
1 La mère de Chaugy et tous les historiens qui l'ont copiée assuren-t que le directeur de M™= de Chantai, de retour de Dijon, la blâma fort de s'être ouverte à saint François de Sales, et lui en donna de grands remords de conscience. (Chaugy, p. 48. Maupas, p. 49.) C'est une erreur. On le voit par une lettre de saint François de Sales : « Tout cela me console, dit-il à la sainte, comme aussi ce que vous m'écrivez que le révérend père que Noire-Seigneur vous a baillé pour directeur avoit Irouvé fort bon que, pendant son séjour à Dijon, vous m'ayez communiqué votre âme, et que même il ne trouvoit pas mauvais que vous me donnassiez quelquefois de vos lettres. » (Lettre du 14 juin 1604.]
Le P. de Villars ne convenait pas moins de la nécessité d'une direction unique, car ce point n'a jamais été mis en doute dans l'Église; mais il voulait que cette direction unique fût celle de saint François de Sales. De plus en plus embarrassée, et ne trouvant la paix nulle part, M"^^ de Chantai se décida à profiter de la permission que lui avait donnée son confesseur, et elle écrivit au saint évêque de Genève.
Ici commence une des plus belles correspondances qui aient jamais existé. Malheureusement elle est incomplète. Saint François de Sales, qui ne s'estimait pas digne, disait- il, d'être en rapport avec une si grande âme, avait réuni à part les lettres que M""= de Chantai lui avait adressées, et il les avait annotées de sa main, pour qu'elles pussent servir un jour à son histoire, qu'il se proposait d'écrire. Il mourut le premier; le paquet de lettres fut imprudemment remis à la sainte, qui, effrayée et confuse, le jeta au feu. A grand'peine, et en se précipitant sur le foyer, une religieuse, qui était présente, put sauver quelques lettres. D'autres se retrouvèrent ailleurs , avec toutes celles de saint François de Sales, soigneusement conservées par M"** de Chantai, publiées depuis , et lues les unes et les autres avec une admiration qui n'a plus cessé. Comme les Confessions de saint Augustin, comme les œuvres de sainte Thérèse, comme le beau livre de l'Imitation de Jésus- Christ, ces lettres portent la marque d'un esprit qui n'est pas celui d'un homme. Tant de pureté s'y unit à tant de tendresse, une si grande chaleur de cœur à un si parfait détachement, qu'il n'en faudrait pas davantage pour faire admirer et aimer une religion capable d'élever les âmes à une
telle hauteur, et de leur inspirer de si divins sentiments.
L'étendue de cette correspondance nous va mettre en présence d'un spectacle rare dans les fastes de la sainteté. G'e&t le spectacle d'une sainte dirigée par un saint. Partout ailleurs, on voit les saints agir, on ne voit pas d'ordinaire la main qui les dirige. On admire leurs travaux, leurs sacrifices, leur dévouement, mais une partie de leur vie reste dans l'ombre, et c'est la plus belle; c'est cette vie intime, secrète qu'un seul homme connaît ici-bas, le confesseur, et dans laquelle pourtant se trouve le dernier mot, la seule explication vraie de la vie publique. Ces mille pensées que l'on dépose à voix basse au saint tribunal, ces troubles, ces inquiétudes qui se dissipent en tombant dans l'oreille amie d'un confesseur, ces conseils que l'on en reçoit, ces remèdes qu'il indique, cette route enfin qu'il trace, tout cela, dans la vie des saints, est d'ordinaire invisible. Le saint, à genoux au saint tribunal, a fait toutes ces confidences d'humilité et d'amour; mais un éternel silence les a couvertes; elles ne ressusciteront qu'au dernier jour. Ici, au contraire, saint François de Sales étant éloigné, et M'"^ de Chantai ne le voyant qu'à de longs intervalles, une ou deux fois à peine chaque année, ils étaient obligés de s'écrire souvent et de confier ainsi à des pages volantes, l'une les confidences sublimes de son cœur, l'autre les réponses admirables de sa sagesse. Ne s'agirait -il que de personnes vulgaires, il y aurait déjà un charme singulier à pénétrer si avant dans les mystères dévoilés du cœur humain ; que sera-ce donc lorsque la pénitente est M™° de Chantai, et
qu'elle a pour confesseur le saint évêque de Genève !
Saint François de Sales ayant reçu la lettre de M™e de Chantai, en date du 30 mai 1604, dans laquelle elle lui racontait ses troubles et ses peines intérieures, lui écrivit en même temps deux grandes lettres'. La première, devant être montrée au Père directeur de la sainte , était écrite « en toute vérité et sincérité, comme je dois toujours faire, disait saint François de Sales, mais non pas avec tant de liberté comme celle-ci, en laquelle je désire vous parler cœur à cœur. » En l'une et en l'autre, saint François de Sales insiste sur la nécessité de n'avoir qu'un guide, « auquel l'âme doit être toujours et tout entière ouverte comme un livre, » et « dont l'autorité doit être en tout et partout préférée à la volonté propre et même aux avis de toute particulière personne ». Il veut néanmoins que, si le directeur s'absente, on puisse s'ouvrir à un autre, car, « pour certain, recevoir les avis et les enseignements des autres et recourir à eux en l'absence du directeur, n'est nullement contraire au respect qu'on lui doit; » mais il y met une condition , « c'est que le directeur et son autorité soient toujours préférés. » Il consent même qu'en de certaines circonstances on puisse demander conseil à un autre, « pourvu que ce ne soit ni par légèreté, ni par curiosité , ni par amour du nouveau et du changement, et que l'obéissance promise demeure ferme en son rang et soit préférée. » « Arrêtez -vous là, je vous supplie, ajoute saint François de Sales, et
» Lettres des 14 et 24 juin 1604.
DE SAINTE CBANTAL 219
ne vous mettez nullement en peine à quel degré vous me devez tenir; car tout cela n'est que tentation et vaine subtilité. Que vous importe -t-il de savoir si vous me pouvez tenir pour votre Père spirituel ou non, pourvu que vous sachiez quelle est mon âme à votre endroit, et que je sache quel est la vôtre au mien? Je sais que vous avez une entière et parfaite confiance en mon affection. De cela je n'en doute nullement , et en reçois de la consolation. Sachez aussi, je vous supplie, et croyez-le bien, que j'ai une vive et extraordinaire volonté de servir votre esprit dans toute l'étendue de mes forces.
« Je ne vous saurois pas expliquer, continue-t-il en se laissant aller aux etïusions de sa belle âme, ni la qualité ni la grandeur de cette affection que j'ai à votre service spirituel; mais je vous dirai bien que je pense qu'elle est de Dieu, et que pour cela je la nourrirai chèrement, et que tous les jours je la vois croître et s'augmenter notablement. S'il m'étoit bien séant, je vous en dirois davantage et avec vérité; mais il faut que je m'arrête là. »
Le saint n'entend pas, du reste, qu'il y ait entre lui et M™^ de Chantai aucun lien, sinon celui de la charité et vraie amitié chrétienne. « Voilà, dit-il, ma bonne sœur (et permettez-moi que je vous appelle de ce nom, qui est celui par lequel les apôtres et les premiers chrétiens exprimoient l'intime amour qu'ils s'en- Ire-porloient), voilà notre lien, voilà nos chaînes, lesquelles ftlus elles serreront, plus elles nous donneront de l'aise et de la liberté.,, Tenez-moi donc étroitement lié avec vous, et ne vous souciez pas d'en avoir davantage, sinon que ce lien n'est contraire à aucun
lien, même de vœu. Demeurez donc entièrement en repos de ce côté- là... Obéissez à votre premier conducteur filialement et librement, et servez -vous de moi charitablement et franchement.
« Mais c'est trop vous entretenir, ajoute-t-il. Je m'arrête, priant l'enfant Jésus de vous rendre digne de ses grâces et faveurs, et nous fasse mourir pour lui ou ou moins en lui, Madame, priez-le pour moi, qui suis fort misérable, et accablé de moi-même et des autres, qui est une charge intolérable, si Celui qui m'a déjà porté avec tous mes péchés sur la croix ne me porte encore au ciel. Au demeurant, je ne dis jamais la messe sans vous, et, ce qui vous touche de plus près, je ne communie point sans vous. Je suis enfin autant vôtre que vous pourriez souhaiter. Gardez-vous des empressements, des mélancolies, des scrupules. Vous ne voudriez, pour rien au monde, offenser Dieu, c'est bien assez pour vivre joyeuse. »
La lettre se termine par quelques mots de compliments à toute cette aimable famille des Frémyot dont le saint avait emporté un si doux souvenir : « Vous ne m'écrivez point de la santé de M. votre père, et toutefois j'en suis extrêmement désireux, ni de M. votre oncle, que je vous avois supplié de saluer de ma part. Du reste, puisque le Père directeur vous permet de m'écrire quelquefois, faites-le, je vous prie, de bon cœur, encore que cela vous donnera de la distraction , car ce sera charité. Je suis en un lieu et en une occupation qui me rend digne de quelque compassion : ce m'est consolation de recevoir, parmi la presse de tant de fastidieuses et difficiles affaires, des nouvelles de vos semblables. Ce m'est une rosée. Dieu
VOUS fasse la grâce de vivre et mourir en son amour, et, s'il lui plaît, pour son amour! Je l'en supplie, et vous salue bien humblement, donnant la sainte bénédiction à vos petits enfants, si vous êtes à Chantai *; car si vous êtes à Dijon, je ne le voudrois entreprendre, en présence de M. leur oncle*, bien que leur agenouillement et votre demande me fît faire une pareille faute à mon départ. A Dieu soit votre cœur et votre âme, Madame; je suis votre très humble et affectionné serviteur. »
Malgré ces paroles, les troubles continuaient, ou plutôt ces sages et douces paroles, bien loin d'apaiser l'âme de M""" de Chantai, y redoublaient le désir de se mettre uniquement sous la direction du saint évêque. Plus on avançait d'ailleurs, plus le P. de Villars devenait affirmatif : « Je ne vous dis pas seulement que vous vous dépreniez de cette première conduite et que vous vous rangiez totalement sous celle de monseigneur de Genève; mais je vous dis de la part de Dieu que, si vous ne le faites, vous résistez au Saint- Esprit. » Un père capucin qui était alors en grande odeur de sainteté parlait de même : « Madame, ne tardez plus; rangez -vous sous la conduite de monseigneur de Genève; si Dieu vous envoyoit, par une façon miraculeuse, son propre esprit pour vous guider, il ne le feroit pas plus sûrement que par ce digne prélat. » M"^'' de Chantai, pressée par ces paroles et par l'attrait divin qui devenait chaque jour plus vif, écrivait lettres sur lettres au saint évêque pour le con-
^ Chantai était le nom d'une terre qui dépendait de Monthelon; mais il n'y avait pas d'habitation.
2 Monseigneur André Frémyot, archevêque de Bourges.
jurer de se charger de sa direction. Saint François de Sales ne se pressait pas. Ces quatre vœux faits par M"^ de Chantai l'embarrassaient; il ne pouvait les dénouer qu'après y avoir bien réfléchi et s'être assuré que c'était la volonté de Dieu. Désirant donc voir la sainte, il lui écrivit de venir le trouver, cette affaire étant trop grave pour la décider à distance. Le lieu de réunion, fixé d'abord à Thonon, le fut ensuite à Saint- Claude, où M™® de Boisy avait fait vœu, ainsi que nous avons dit, de se rendre en pèlerinage, et où saint François de Sales se proposait d'accompagner sa mère.
La veille de son départ, M"'^ de Chantai monta à Fontaine-lez-Dijon, au berceau de saint Bernard, afin de recommander à Dieu le succès de son voyage. Elle était à peine entrée dans l'église, quand tout à coup elle fut comme ravie en Dieu, et le souvenir d'une vision qu'elle avait eue autrefois lui revint à l'esprit. Un matin, étant au lit un peu assoupie, il lui avait semblé qu'elle était dans un chariot rempli de voyageurs et qu'elle passait devant une église où il y avait une foule recueillie et attentive à prier Dieu. Elle voulut s'élancer pour entrer dans l'église par la grande porte qui était ouverte; mais elle fut repoussée, et elle entendit distinctement une voix qui lui dit : « Il faut passer outre et aller plus loin. Jamais tu n'entreras au sacré repos des enfants de Dieu que par la porte de Saint- Claude. » Elle ne comprit rien à cette vision ; seulement il lui en resta une lueur d'espérance qu'un jour ces grandes tribulations cesseraient. Aussi, lorsqu'elle était tourmentée : « Patience, mon âme, disait-elle, Dieu t'a promis que
tu entrerois au sacré repos de ses enfants par la porte de Saint-Claude'. » Cette vision, lui revenant à l'esprit au moment même où elle allait se rendre à Saint- Claude, la remplit à la fois de consolation et d'espérance, ne doutant pas que Dieu ne lui préparât de grandes grâces.
Elle arriva à Saint-Claude le 21 août 1604-, en compagnie de M™e la présidente Bruslard; de son côté, saint François de Sales y arriva aussi le même jour avec M'"^ de Boisy, sa mère. Dès le soir, le bienheureux prit à part M'"<^ de Chantai et lui fit rendre compte au long de ce qui s'était passé dans son âme depuis qu'ils s'étaient quittés. Il écouta attentivement ce récit; puis, sans dire un mot, sans faire une observation, lui recommandant seulement de tout abandonner à Dieu , il lui souhaita le bonsoir et se retira.
Le lendemain, de grand matin, il vint la trouver; il paraissait las et abattu. « Asseyons-nous, lui dit- il, je suis tout fatigué et n'ai point dormi. J'ai travaillé toute la nuit à votre affaire. Il est fort vrai que c'est
1 Celle vision a élé racontée et écrite par la mère de Chantai elle-même dans ses Mémoires inédits. Plusieurs témoins, lors du procès de canonisation , ont déclaré l'avoir apprise de sa propre bouche. Voir en particulier la déposition de l'illustre président Favre, ami de saint François de Sales. En parlant de cette vision, il dit : <i Je sais tout cela pour l'avoir ouï dire à ladite dame elle-même. » {Procès de béatification , tome II, p. 519.)
2 Et non le 24, comme le dit la mère de Chaug-y ; car c'est le 22 que saint François de Sales accepta la direction de sainte Chantai. En général, la mère de Chaugy n'est pas sûre pour tous les événements de la première partie de la vie de sainte Chantai. Elle n'en avait pas été témoin, ne les savait que par ouï-dire, et, n'écrivant que pour édifier, elle semble n'attacher aucune importance à l'exactitude des dates.
la volonté de Dieu que je me charge de votre conduite spirituelle et que vous suiviez mes avis. »
Après cela, ce saint évêque demeura un peu en silence, puis levant les yeux au ciel : « Madame, vous le dirai-je? Il faut le dire, puisque c'est la volonté de Dieu; tous ces quatre vœux précédents ne valent rien qu'à détruire la paix d'une conscience. Ne vous étonnez pas si j'ai tant tardé à vous donner une résolution; je voulois bien connoître la volonté de Dieu, et qu'il n'y eût rien de fait en celte affaire que ce que sa main feroit. »
« J'écoutois le saint prélat, dit M-^^ de Chantai, comme si une voix du Ciel m'eût parlé; il sembloit être dans un ravissement, tant il étoit recueilli et alloit quérir ses paroles l'une après l'autre, comme ayant peine à parler. »
Le même jour, avant la messe, le saint prélat appela M"'" de Chantai à la sacristie, et lui dit de renouveler ses vœux d'obéissance, de pauvreté et de chasteté pendant la messe au moment de l'élévation, et de prier son bon ange et le sien de servir de témoins à celte action ^ La sainte le fit, et, de son côté, le bienheu-
1 Mémoires inédits de la mère Dorothée de Marigny. Elle assure avoir appris ce fait de la bouche de sainte Chantai ellemême ; mais elle se trompe en disant que ce fut le 28, jour de Saint-Augustin. L'acte dressé par saint François de Sales, écrit de sa main, dit positivement^ que ce fut le vingt-deuxième jour d'août, octave de l'Assomption de la glorieuse Vierge Marie. Voici le texte complet de celte pièce importante :
<i Je, François de Sales, évêque de Genève, accepte de la part de Dieu les vœux de chasteté, d'obéissance et de pauvreté, présentement renouvelés par Jeanne- Françoise Frémyot, ma très chère fille spirituelle, et après avoir moi-même réitéré le vœu solennel de perpétuelle chasteté, par moi fait à la réception des
reux, élevant le très saint Sacrement de l'autel, après avoir renouvelé lui-même son vœu de chasteté, promit solennellement à Dieu « de conduire, aider, servir et avancer Jeanne Françoise Frémyot, sa très chère fille spirituelle, le plus soigneusement, fidèlement et saintement en l'amour de Dieu, l'acceptant et tenant désormais comme sienne, pour en répondre devant Dieu Notre- Seigneur ».
Au sortir de l'autel, il en dressa l'acte, le remit à la sainte, qui, jusqu'à la mort, le porta suspendu dans un sachet à son cou , et le jour même elle commença sa confession générale. Elle la finit le 25, fête de saint Louis, jour célèbre dans la vie de M"'® de Chantai, pendant lequel, selon l'expression du saint, « elle renouvela sa jeunesse comme celle de l'aigle, se plongeant dans la mer de pénitence et promettant à Dieu d'être toute à lui, de corps, de cœur et d'es-
ordres, lequel je confirme de tout mon cœur^ je proteste et promets de conduire, aider, servir et avancer ladite Jeanne- Françoise Frémyot, ma fille, le plus soigneusement, fidèlement et saintement que je saurai en l'amour de Dieu et perfection de son âme, laquelle désormais je reçois et je tiens comme mienne, pour en répondre devant Dieu notre Sauveur; et ainsi je le voue au Père, au Fils, et au Saint-Esprit, un seul vrai Dieu, auquel soit honneur, gloire et bénédiction dans les siècles des siècles. Amen.
<i P'ait en élevant le 1res saint Sacrement de l'autel, en la sainte messe, à la vue de la divine Majesté, de la très sainte Vierge Noire -Dame, de mon bon ange, et de celui de ladite Jeanne- Françoise Frémiot, ma très chère fille, et de toute la cour céleste, le vingt-deuxième jour d'août, octave de l'Assomption de la glorieuse Vierge, à la protection de laquelle je recommande de tout mon cœur ce mien vœu , afin qu'il soit à jamais ferme, stable et inviolable. Amen.
« François de Sales, évêque de Genève. »
prit'. » Le bienheureux, après avoir applaudi à ces grandes résolutions, lui traça une règle de vie, changea sa manière d'oraison, qui était contrainte comme l'avaient été jusque -là tous ses rapports avec Dieu, et, pour mettre de l'ordre et de la méthode dans son travail de perfection, lui fixa les vertus à l'acquisition desquelles elle devait d'abord s'exercer.
Toutes ces choses durèrent à peu près une semaine. M"'" de Chantai était arrivée à Saint-Claude le 21 août ; le 28, elle était sur la route de Dijon, le visage rayonnant de paix et le cœur inondé d'une joie et d'une espérance dont elle ne pouvait contenir l'expression. « Jamais, dit la mère de Chaugy dans son gracieux style, une chaste et innocente abeille ne retourna si contente en sa ruche, après avoir recueilli la rosée du ciel sur les fleurs -. »
A peine arrivée , sa première pensée fut de monter à Notre-Dame d'Étang pour y remercier Dieu et sa sainte Mère des grâces qu'elle avait reçues à Saint- Glaude. Elle y versa d'abondantes larmes, renouvela tous ses vœux, particulièrement celui d'obéissance, en dressa l'acte et le signa de son sang sur l'autel ^
1 Lettres de saint François de Sales, 14 octobre 1604.
2 Mémoires, p. 55.
3 Voici cette pièce importante , que la sainte portait d'ordinaire pendue dans un sachet à son cou : « Seigneur tout-puissant et éternel, je, Jeanne-Françoise Frémyot, combien que très indigne de votre divine présence, me confiant toutefois en votre bonté et miséricorde infinie, fais vœu à votre divine majesté, en présence de la glorieuse Vierge Marie et de toute votre cour céleste et triomphante, de perpétuelle chasteté et d'obéissance à monseigneur l'évêque de Genève, sauf l'autorité de tous les légitimes supérieurs; suppliant très humblement votre immense bonté et clémence, par le précieux sang de Jésus-Christ, qu'il vous plaise
li semble que M"'« de Chantai aurait dû maintenant trouver la paix. Mais telle était la délicatesse de conscience dans cette femme admirable, qu'après toutes les précautions prises par elle pour changer de confesseur, après la réserve si longue, si prudente de saint François de Sales, après tant de prières et de mûres réflexions, elle était encore inquiète; bien différente, certes, de ces personnes légères qui changent sans cesse de confesseurs, en apparence pour trouver de meilleurs guides, en réalité pour en trouver de plus faibles et de plus faciles à conduire. Il fallut que saint François de Sales lui écrivît une longue lettre pour la tranquilliser. Ne le regrettons pas du reste; car, parmi les lettres du bienheureux, je ne sais pas s'il en est de plus utiles et de plus aimables.
« Le choix que vous avez fait de moi pour votre guide spirituel, lui dit -il, a toutes les marques d'une bonne et légitime élection; de cela n'en doutez plus, je vous supplie. Le grand mouvement d'esprit qui vous y a portée presque par force et avec consolation; la considération que j'y ai apportée avant que d'y consentir; ce que ni vous ni moi ne nous en sommes pas fiés à nous-mêmes, mais y avons appliqué le jugement de votre confesseur bon, docte et prudent; ce que nous avons donné de loisir aux premières agitations de votre conscience de se refroidir, si elles eussent été mal fondées ; ce que les prières , non d'un jour ni de deux, mais de plusieurs mois ont précédé,
recevoir cet holocauste en odeur de suavité, et comme il vous a plu me donner la grâce pour le désirer et offrir, il vous plaise aussi me la donner abondammeut pour l'accomplir. Amen. <( Ecrit à Notre-Dame de l'Étang, ce 2 de septembre 1604. »
sont indubitablement des marques infaillibles que c'étoit la volonté de Dieu... Arrêtez-vous donc là, je vous en supplie, et ne disputez plus avec l'ennemi en ce sujet. Dites-lui hardiment que c'est Dieu qui l'a voulu et qui l'a fait. »
Et comme M""^ de Chantai, dont la belle âme était remplie de délicatesse, avait écrit au saint évêque qu'elle craignait de lui être à charge, le sachant si occupé et si accablé par tant d'affaires, le bienheureux, pour dissiper cette inquiétude et ouvrir le cœur de M™® de Chantai à la confiance, lui laisse entrevoir quelque chose des sentiments d'estime et de sainte affection que Dieu lui inspirait pour elle. « Sachez, ma très chère sœur, que dès que vous conférâtes avec moi de votre intérieur. Dieu me donna un grand amour de votre esprit. Quand vous vous déclarâtes à moi plus particulièrement, ce fut un lien admirable à mon âme, pour chérir de plus en plus la vôtre, qui me fît vous écrire que Dieu m'avoit donné à vous; ne croyant pas qu'il se pût rien ajouter à l'affection que je sentois en mon esprit, surtout en priant Dieu pour vous. Mais maintenant, ma chère fille, il est survenu une certaine qualité nouvelle, qui ne se peut nommer, ce me semble. Non, je n'ajoute pas un seul brin à la vérité, je parle devant le Dieu de mon cœur et du vôtre : chaque affection a sa particulière différence d'avec les autres. Celle que je vous ai a une certaine particularité qui me console infiniment, et, pour tout dire, qui m'est extrêmement profitable. Tenez cela pour une très véritable vérité, et n'en doutez plus. Je n'en voulois pas tant dire; mais un mot tire l'autre, et puis je pense que vous le ménagerez bien. »
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Il ajoute avec un accent de tendresse et d'une élévation ravissantes : « Il ne m'étoit jamais arrivé (en usant dans la prière de ces expressions : Donneznous, accordez -nous) de porter mon esprit à aucune personne particulière. Depuis que je suis sorti de Dijon, sous cette parole de nous, plusieurs particulières personnes qui se sont recommandées à moi me viennent en mémoire; mais vous presque ordinairement la première, et quand ce n'est pas la première, qui est rarement, c'est la dernière pour m'y arrêter davantage. Se peut-il dire plus que cela? Mais à l'honneur de Dieu, que ceci ne se communique point à personne; car j'en dis un petit trop, quoique avec toute vérité et pureté.
« En voici bien assez, conclut- il, pour répondre ci- après à toutes ces suggestions, ou au moins pour vous donner courage de vous moquer de leur auteur et de lui cracher au nez. Je vous dirai le reste un jour en ce monde ou en l'autre. »
On voit quel est le courant de la plume de saint François de Sales. Nous disons plus haut, en parlant de ces lettres, qu'elles étaient un véritable monument de l'esprit chrétien; nous aurions dû ajouter qu'elles sont aussi, et à un haut degré, un monument du génie français. L'esprit, la grâce, la délicatesse, l'abandon, la naïveté, l'à-propos, toutes ces qualités si éminemment françaises, brillent à chaque page et en font une des lectures les plus attachantes pour un esprit cultivé.
Mais le charme le plus pénétrant de ces lettres, celui qui domine tous les autres, on le sent déjà, c'est qu'elles permettent d'entrevoir, comme à travers le
cristal Iransparent d'une belle eau, ce qu'il y avait d'angéliquement pur dans la sainte amitié qui unissait ces deux grandes âmes, a Je ne vous dirai rien de la grandeur de mon cœur à votre endroit, écrivait saint François de Sales à la bienheureuse; mais je vous dirai qu'elle demeure loin au-dessus de toute comparaison, et que cette affection est blanche plus que la neige et plus pure que le soleil. » Et quelque temps après : « Je sens une suavité extraordinaire dans l'affection que je vous porte. Elle est forte, indestructible, sans mesure ni réserve : mais douce, facile, toute pure, toute tranquille, bref, si je me trompe, toute en Dieu. » Elle était, en effet, toute en Dieu , de la nature de ces affections transfigurées que sainte Madeleine avait pour Notre- Seigneur. On a recueilli toutes les lettres de saint François de Sales à sainte Chantai, jusqu'aux moindres petits billets les plus secrets, les plus confidentiels. Qu'y a-t-on trouvé? Mille expressions de l'affection la plus grande, mais aussi la plus céleste qui se puisse imaginer. On a entendu, dans le double procès de canonisation des deux saints, un nombre immense de témoins, dont les dépositions form.ent douze volumes in-folio. Il faut les avoir lus pour se faire une idée des pléonasmes intarissables par lesquels les contemporains essaient de peindre la modestie, la prudence, la retenue, la chasteté toute d'or, la pureté angélique de ces deux nobles âmes. Ah ! ne nous enviez pas le bonheur de rencontrer quelquefois dans l'histoire, parmi ces flots d'amour coupable qui corrompent le monde et qui souvent le bouleversent, quelques gouttes au moins de ce chaste amour, que l'homme a perdu avec
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l'innocence, que nous retrouverons un jour dans le ciel, et dont nous pouvons déjà, dans l'histoire des saints, respirer quelquefois d'avance le virginal parfum !