UN SECOND ET MAGNIFIQUE MARIAGE
Cependant les enfants de ¥■"« de Chantai commençaient à grandir, et plus ils avançaient en âge, plus envoyait croître la sollicitude de leur mère; elle ne les quittait ni le jour ni la nuit; elle travaillait avec un zèle infatigable à former leur esprit, leur cœur, leur conscience; sentant qu'ils n'avaient plus de père, elle reportait sur eux tout l'amour qu'elle avait eu pour lui, et nous allons voir, à la fin de ce chapitre, combien cet amour était profond et persévérant; elle les couvrait d'une tendresse qui est une des merveilles les plus admirables peut-être , mais jusqu'ici les moins remarquées, d'une vie si féconde en merveilles.
Deux choses ont pu jeter quelque ombre sur ce côté du caractère de M"'^ de Chantai : d'une part l'acte héroïque par lequel va se clore la prem.ière partie de sa
vie; de l'autre, la manière dont jusqu'ici son histoire a été écrite. On ne nous permettrait pas d'adresser des reproches aux pieuses historiennes qui dans le silence du cloître ont recueilli avec tant de zèle, et raconté d'une manière si gracieuse et si touchante les actions de M'"° de Chantai. Des regrets, du moins, nous seront permis. Ni la mère de Ghaugy, ni aucune des sœurs qui ont déposé sur la vie et la mort de notre sainte ne l'avaient connue avant son entrée en religion. Elles ont dit ce qu'elles savaient, ce qu'elles avaient vu. Elles ont admirablement dépeint la religieuse, la fondatrice, la sainte crucifiée intérieurement avec Jésus-Christ, et élevée aux plus hauts degrés de l'union avec Dieu ; elles on t moins bien vu la femme du monde, elles ont à peine soupçonné l'épouse, elles n'ont presque pas connu la mère. Ces petits enfants, qui reviennent presque à chaque page de la correspondance de saint François de Sales et de sainte Chantai, et qui sont de de la part de celle-ci l'objet d'une sollicitude si active, si infatigable, trop ardente même, et que saint François de Sales est obligé de modérer, sont à peine nommés dans les Mémoires; le peu qui s'y trouve est disséminé dans mille endroits , raconté d'une manière incidente. Il faut ouvrir les lettres des deux saints, consulter quelques pièces inédites ou excessivement rares, étudier des notices détachées, et avec ces sesours restituer un des côtés les plus aimables et les instructifs de la vie de notre sainte.
Nous avons dit plus haut que pendant sa courte et pure union avec le baron de Chantai, en huit ans de mariage, elle avait eu six enfants; deux étaient morts au berceau; il en restait quatre, un fils et trois filles.
Le fils, qui était l'aîné, se nommait Gelsc-Bcnignc; il allait entrer dans sa douzième année. Vif et plein d'esprit, bien fait de corps, brave jusqu'à la témérité, d'une franchise qui devait dégénérer en rudesse, mais qui alors était charmante, Gclsc-Bénigne laissait déjà entrevoir ces qualités qui devaient en faire quelques années après, au témoignage de Bussy-Rabutin, un des plus accomplis cavaliers de France pour le corps, pour l'esprit et le courage. » — « Il étoit extrêmement enjoué, ajoute- t-il; il y avoit dans tout ce qu'il disoit un tour qui réjouissoit les gens. Mais ce n'étoit pas seulement par là qu'il plaisoit, c'étoit encore par Tair dont il disoit les choses; tout jouoit en lui^ » Destiné au parlement par M. le président Frémyot, qui désirait lui laisser son siège héréditaire, il se montra de bonne heure si passionné pour les batailles et les plaisirs, qu'il fallut y renoncer et le laisser suivre ses goûts. Envoyé à la cour, dont il fut bientôt l'ornement et l'idole, entouré d'une foule d'amis d'un rang très supérieur au sien, qui le gâtèrent par leurs flatteries et l'entraînèrent dans des entreprises aventureuses où il joua mille fois sa tête sans perdre jamais l'honneur ni la foi , Celse-Bénigne fut tour à tour l'espoir, la joie, la crainte et la douleur suprême de sa mère.
La plus âgée des trois petites filles, qui s'appelait Marie- Aimée, avait un an de moins que Celse-Bénigne. C'était une enfant charmante. « Bien qu'on ne vît encore les grâces dont elle étoit enrichie que comme les pointes de l'aurore ou les boutons des arbres qui
1 Géncaloriie manuscrUe de la famille des Rabutin.
promettent de belles fleurs, chacun remarquoit que celle lumière naissante feroit un grand jour. Elle éloit parfaitement belle, de riche taille et de très belle humeur, d'un bon esprit, d'un jugement solide, avec la meilleure grâce du monde en toutes ses actions '. » De grandes dispositions pour la piété soutenaient ces belles qualités naturelles. « A un âge où les autres enfants ne sont capables que de petits jeux innocents et de pensées puériles, elle éloit susceptible des plus hautes réflexions. L'oraison mentale, qui n'est que pour les parfaits, commença d'être son exercice ordinaire, et c'étoit une merveille de voir tous les jours cette petite fille dans la chapelle, devant sa mère, à genoux comme un petit ange, sans mouvoir autre chose que ses lèvres , pour prononcer ses prières vocales, et, les ayant achevées, faire un gros quart d'heure d'oraison mentale sur le point que sa bonne mère et directrice lui avoil donné, et duquel ensuite elle lui rendoit compte avec une fidélité et une nellelé admirables ^ » Tant de grâces soutenues par de si rares vertus avaient décidé M"*® de Chantai à élever Marie- Aimée pour le monde, vers lequel elle inclinait du reste, et dont nous lui verrons- traverser les écueils sans toucher à aucun, jusqu'à ce qu'elle s'éteigne à la fleur de son âge , après avoir été épouse à douze ans, mère à dix- neuf, veuve en même temps que mère, religieuse aussitôt que veuve, à la fois novice et professe sur son lit de mort, digne, par la beauté de ses vertus, le charme de son innocence et
1 Marie- Aimée de Chantai, par la mère de Chaugy.
2 Notice inédite sur la baronne de Sales de Thorens, fille aînée de saiule Jeanne- Françoise. {Archives d'Annecy.)
DE SAINTE CUANTAL 287
la sublimité de ses sentiments à l'heure dernière, d'avoir été la fille de sainte Chantai et la belle-sœur de saint François de Sales.
La seconde fille de M""= de Chantai se nommait Françoise, et, dans la langue un peu dure de nos campagnes, on l'appelait Françon. C'était une enfant assez différente de Marie -Aimée, moins portée à la piété, plus vive, plus impatiente, plus espiègle, un peu prompte comme son frère; très inclinée à l'amour du monde avec tout ce qu'il fallait pour y réussir, « gaie, enjouée , bien faite, toute d'esprit et de feu, un grand air, des manières agréables. Elle n'avoit pas (comme Marie-Aimée) ces traits fins et délicats qui charment; mais elle avoit je ne sais quoi de noble et de bien fait qu'on admire; enfin de quoi éblouir les autres et s'aveugler soi-même ^ » M"^° de Chantai, que ce mélange de qualités et de défauts effrayait, désirait en secret que Françoise entrât dans la vie religieuse, comme on souhaite le port à un vaisseau trop faible pour braver l'orage. Nous la verrons plus tard, mariée au comte de Toulongeon , devenir une des femmes les plus aimables et les plus vertueuses d'une société où il y en avait tant, et tromper les craintes de sa mère par la piélé la plus solide au milieu d'une très haute fortune.
Enfin la troisième et la plus petite des filles de M'"® de Chantai se nommait Charlotte. Elle était née quinze jours avant la mort de son père, et les premières caresses que M™" de Chantai lui avait données avaient
^ Oraison funèbra de haute et puissante dame Françoise do Kabulin de Chantai, comtesse de Toulongeon, seconde fille de la bienheureuse mère de Chantai.
clé pleines de larmes. Soit pour celle raison, soit qu'en effet Charlotte fût encore mieux douée que ses sœurs, M"" de Chanlal en avait les plus hautes espérances. « C'est un esprit angélique, disait-elle souvent, nous en ferons quelque chose de bon. » Charlotte avait, en effet, et elle conserva jusqu'au dernier jour de sa courte carrière l'innocence, la candeur, l'ingénuité d'un ange. C'était un de ces êtres que Dieu montre aux hommes , mais qu'il se réserve; ffeurs du ciel et non de la terre, que Dieu, jaloux, se hâte de cueillir avant que le souffle des passions humaines ait courbé leur tige ou terni leur éclat.
Tous ces enfants étaient encore bien jeunes lorsque saint François de Sales vint prêcher le carême à Dijon. On sait combien il aimait les enfants, a II les caressoit et mignardoit avec un souris et maintien si gracieux que rien plus; eux pareillement s'accostoient de lui en toute privauté et confiance. » Souvent ses domestiques voulaient chasser cette foule d'enfants qui, dès qu'il apparaissait, couraient à lui : « Eh! laissezles venir, » disait-il; puis les mignotant et les flattant de sa main sur la joue : « Voici mon petit ménage ( faisoit-il) , c'est mon petit ménage que ceci \ »
On conçoit qu'avec de pareilles habitudes saint François de Salles eut bientôt fait connaissance avec les enfants de M"^° de Chantai. Non seulement Celse- Bénigne et Marie- Aimée, mais la petite Françoise elle-même prenaient un plaisir inexprimable à le regarder et à l'entendre. « Quand elle voyoit entrer ce saint
1 La Vie de l'illuslrissime François de Sales, par le R. P. Louis de la Rivière, de l'ordre des Minimes, 1 vol. in-12. Lyon, 1625.
prélat, dit un contemporain, elle se jeloit à ses pieds; elle l'écouloit avec un plaisir peu ordinaire aux enfants qui n'aiment que la bagatelle; et à voir cette petite fille le regarder et l'entendre, on auroit dit ou qu'elle avoit une raison beaucoup plus avancée que l'âge, ou une piété qui prévenoit beaucoup la raison. Saint François de Sales en étoit charmé , et malgré celte grande présence de Dieu qui l'occupoit si pleinement, malgré cette majesté qu'une profonde vertu soutenoit mieux que sa dignité d'évêque, il ne pouvoit s'empêcher de lui faire de ces sortes de caresses où l'en semble devenir enfant pour plaire aux enfants'. » Il agissait ainsi avec Celse- Bénigne, avec Marie- Aimée, et même avec la petite Charlotte. Il les nomme, il les salue, il les caresse dans toutes ses lettres. « Je ne salue jamais les anges que je ne salue le vôtre, écrit-il à M™° de Chantai; rendez-moi la pareille, et Celse-Bénigne aussi, pour lequel je prie toujours, et toute votre compagnie. » Et quelque temps après : « Je me recommande aux petites, mais pénétrantes prières de Celse-Bénigne, et si Aimée commence à me donner quelques petits souhaits, je les tiendrai pour très chers. » Et dans une autre lettre : « J'aime notre Celse-Bénigne et la petite Françon; Dieu soit à jamais leur Dieu , et l'ange qui a béni leur mère les veuille bénir à jamais. » Et ailleurs : « J'aime bien votre petite cadette (Charlotte), puisque c'est un esprit angélique, comme vous dites. » Enfin, toutes ses lettres contiennent d'aimables souhaits à la petite famille, qu'il tient pour sienne en Notre-Seigneur, et
1 Omison funèbre de M'"<= Françoise de Rabutin- Chantai.
dont il redame sans cesse les petites et pénétrantes prières.
Du reste, on s'imagine aisément que, dans sa correspondance, saint François de Sales ne s'en tient pas à de simples souhails relativement aux enfants. Il était consulté sur tout ce qui regardait leur éducation. Ge& craintes, ces désirs, ces espérances, qui sont la douloureuse joie du cœur d'une mère pendant qu'elle élève ses enfants, étaient chaque jour confiés à suint François de Sales, et par ses réponses nous pouvons voir combien grande, sérieuse et ardente môme, était la la sollicitude de M"« de Chantai pour la bonne éducation de ses enfants.
Celui qui l'inquiétait davantage était Celse-Bénigne. Elle apercevait en lui, avec le germe des plus heu- ^ reuses et des plus brillantes qualités, des défauts qui ne faisaient que naître, mais qui pouvaient grandir et tout gâter; et, comme elle sentait vaguement que, malgré les désirs de son grand-père , Celse-Bénigne passerait probablement sa jeunesse à la cour ou à l'armée, elle s'effrayait de l'avenir. Elle en parlait souvent à saint François de Sales, et, de son côté, le saint évêque, comprenant l'importance d'une pareille œuvre, ne négligeait rien pour aider M'"*^ de Chantai à s'en acquitter dignement.
Ainsi qu'il arrive quelquefois, c'était au sein même de sa famille que M™° de Chantai trouvait les premières difficultés pour l'éducation de Celse-Bénigne. Soit à Dijon, soit à Monthelon, le voisinage de s'^s grands parents ne lui était pas bon. A Dijon, le croirait-on? l'excellent M^' André Frémyot était presque un obstacle. Il aimait trop Celse-Bénigne, il applau-
dissait trop à ses espiègleries, à ses saillies spirituelles. Il ne dissimulait pas assez la joie d'avoir un neveu si accompli. Celse-Bénigne le voyait, et sa vanité naturelle croissait chaque jour sous cette influence. Saint François de Sales, averti par la mère inquiète, touche discrètement ce premier point délicat. « Et pour notre Celse-Bénigne, écrit -il, je m'assure que M. son oncle aura plus soin de l'éducation de sa petite âme que de celle de son extérieur. Si c'étoit un autre oncle, je dirois que vous en eussiez le soin vous-même, aiîn que ce trésor d'innocence ne se perdît.
« Ne laissez pas de jeter dans son esprit de douces et suaves odeurs de dévotion , et de souvent recommander à M. son oncle la nourriture de son âme'. »
Mais le grand péril était à Monthelon. Le vieux baron de Chantai, entiché de ses titres, glorieux de son nom et de ses hauts faits, inspirait sans cesse à Celse-Bénigne les idées les plus fausses sur la véritable gloire, et semait dans son âme des germes d'orgueil, de fierté et d'indépendance, qui déjà plusieurs fois avaient produit des rébellions et des coups de tête. Aussi saint François de Sales insiste plus vivement sur ce point. Il recommande à M"^° de Chantai « de ravaler fort à Celse-Bénigne la gloire purement mondaine », de lui en montrer sans cesse la vanité, le ridicule, le danger; do ne lui faire apparaître la religion que sous son côté grand et noble, seul capable de toucher un esprit comme le sien, porté aux grandes choses; de la lui révéler surtout dans ses œuvres de
1 Letire du 6 août 160G.
dévouement et de générosité, afin de saisir Celse- Bénigne par le cœur après l'avoir séduit par l'imagination, et d'arriver ainsi « à planter dans sa petite âme des prétentions au service de Dieu, toutes nobles et vaillantes ». Conseils admirables, où l'on voit saint François de Saies varier sa méthode selon la nature des esprits qu'il dirige, et tracer en quelques lignes le plus beau et le plus vrai programme d'éducation chrétienne à l'usage des jeunes gens.
Pour la seconder dans cette œuvre difficile, car il ne s'agissait pas seulement de former le cœur de Celse- Bénigne, il fallait commencer à former son esprit, M'"* de Chantai avait, lorsqu'elle était à Dijon, son vénérable père, M. le président Frémyot, grande âme et noble caractère, on le sait, mais en même temps ' esprit très cultivé, versé à la fois dans le droit et dans les lettres, écrivant en latin aussi bien qu'en français, éloquent en l'une et l'autre langue, digne enfin, parles grandes qualités de son âme, d'être le père de M"^^ de Chantai, et, parles brillantes et solides qualités de son esprit, d'être l'aïeul de M™'' de Sévigné.
Mais, quoiqu'il lut d'un vrai secours pour aider à la direction générale des études de Gelse- Bénigne, il ne pouvait suffire, et, par le conseil de saint François de Sales, l'enfant avançant en âge, et l'heure étant venue de le mettre aux mains des hommes, on songea à lui trouver un précepteur.
M'"= de Chantai n'eut pas à chercher longtemps ni bien loin. Son frère André, lorsqu'il alla dans sa jeunesse à Paris pour y faire ces longues et fortes études à la suite desquelles il avait été successivement reçu docteur en droit civil, en droit canon et en théologie,
avait été accompagné et dirigé par un ecclésiastique des plus distingués, qu'on s'élait habitué à nommer « le bon M. Robert », parce qu'il était d'une douceur, d'une humilité et d'une simplicité ravissantes; mais qu'on aurait pu nommer le savant M. Robert, car il fut assurément un des hommes les plus doctes de son temps.
Après avoir fini l'éducation d'André Frémyot, il entreprit donc, sur la demande de M""= de Chantai, celle de Celse- Bénigne, y joignit bientôt celle des deux enfants de sa sœur, Bénigne et Jacques de Neufchèzes, qui étaient orphelins et auxquels elle servait de mère; et dans toutes ces œuvres il porta tant d'intelligence, un si grand cœur, un dévouement si inépuisable, qu'en retour M™'' de Chantai voua à ce saint prêtre une affection, une estime, une vive et profonde reconnaissance dont on trouve des traces, plus de trente ans après, dans les dernières lettres de sa vie.
Ce fut pour le président Frémyot un grand repos d'esprit, et pour saint François de Sales une grande joie de penser que, dans une œuvre si difficile, en présence d'un enfant dont la nature était si vive, si ardente, si impatiente de tout frein, M'"° de Chantai aurait un pareil aide. « J'ai pensé à votre cher fils, lui écrit saint François de Sales, et, connoissant son humeur, je crois qu'il faut avoir grand soin de son esprit, afin que maintenant il se forme à la vertu, ou qu'au moins il ne pense pas au vice, et pour ce il le faut bien recommander au bon M. Robert, et lui faire souvent goûter le bien de la vraie sagesse par des remontrances et des recommandations de ceux qui sont
vertueux'. » Et encore : « Je bénis Notre -Seigneur de vous avoir donné le bon M. Robert. C'est un coup de la grâce pour votre cher enfant*. »
Trois ou quatre ans après, quand M'^° de Chantai quitta le monde pour entrer dans la vie religieuse, le bon M. Robert était là, dans l'assemblée des parents, encourageant la sainte à faire son sacrifice, lui promettant d'achever l'éducation de son fils, et jurant qu'il ne le quitterait jamais. Et si quelque chose put décider M'"* de Chantai à laisser son fils à Dijon, lorsqu'elle emmenait avec elle ses filles à Annecy, ce fut, en effet, la pensée qu'outre son vénérable père, auquel elle le confiait, Celse-Bénigne aurait près de lui M. Robert. Celui-ci, en effet, tint sa promesse. Il ne quitta plus le jeune baron de Chantai, qu'il aimait comme un père. Il surveilla ses études, les lui fit achever, le mit en état de paraître avec distinction à la cour; demeura ensuite, quand il fut parti pour Paris, auprès de ses deux cousins. Bénigne et Jacques de Neufchèzes; devint, dans sa vénérable vieillesse, au sein de cette noble famille qui était devenue la sienne, grand vicaire de l'un d'eux nommé à l'évêché de Châlon; et parmi les labeurs de cette triple éducation des enfants et des petits -enfants du président Frcmyot, trouva assez de loisirs pour donner aux lettres chrétiennes la belle collection du Gallia chrisiiana, que les bénédictins augmentèrent plus tard sans parvenir à l'achever.
Ce soin, cette sollicitude de M"^^ de Chantai pour
1 Lettres de saint François de Sales, Édition Migne. Tome VI, p. 644.
2 Lettre du 13 juillet 1608.
Oelse- Bénigne, elle l'avait pour ses autres enfants. Marie-Aimée, l'aînée des petites filles, était l'objet de continuelles correspondances entre les deux saints. « Je prie Dieu pour tous vos enfants, écrivait saint François de Sales; car, ma fille, tout cela, ce me semble, m'appartient de si près que nul parentage n'y sauroit rien ajouter. Je veux dire que je les tiens pour mes enfants, et les tiens comme cela du profond de mon cœur. Mais surtout Marie-Aimée, car elle est l'aînée; et aussi suis -je obligé de l'aimer plus tendrement, parce qu'un jour que vous n'étiez pas au logis à Dijon ', elle me fit bien des faveurs, et me permit de la baiser d'un baiser d'innocence. Ai-je donc pas bien raison de prier Notre-Seigneur qu'il la rende tout agréable à sa bonté*. » Et comme on destinait Marie-Aimée au monde, et que tout annonçait qu'elle y brillerait un jour, saint François de Sales insistait sur la nécessité de former avec plus de soin son esprit, son cœur et sa conscience. « Quant à notre Aimée, d'autant qu'elle veut demeurer en la tourmente et la tempête du monde, il faut sans doute, avec un soin cent fois plus grand, l'assurer en la vraie vertu et piété. Il faut beaucoup mieux fournir sa barque de tout l'attelage requis contre le vent et l'orage; il faut lui planter creusement dans son esprit la vraie crainte de Dieu et l'élever es plus saints exercices de dévotion ^ »
M""^ de Chantai y travaillait avec d'autant plus d'ardeur, que Marie-Aimée était au moment de faire sa
1 C'était en 1604, Marie-Aimée avait sept ans.
2 Lettre du 24 janvier 4608.
3 Lettre du 6 août 1606.
première communion, et que cet acte, pour n'avoir pas la solennité publique qu'on lui donne justement aujourd'hui, n'en était pas moins alors l'acte suprême et décisif de la jeunesse. La sainte eût bien voulu que saint François de Sales préparât lui-même Marie- Aimée à cette grande action, et le saint évêque le souhaitait vivement aussi; mais les circonstances ne lui ayant pas permis de se rendre en Bourgogne, comme il l'avait espéré, il avertit M"'® de Chantai de ne pas différer plus longtemps. « Si j'étois auprès de vous, écrit-il le 3 mars 1608, je confesse que je voudrois bien être préféré à mettre Marie-Aimée à la communion ; car c'est un coup mémorable pour une âme destinée au bien comme celle-là; mais encore ne faut-il pas que mon ambition la prive de cette viande céleste pour ces Pâques. Or je suis d'avis que vous le fassiez, et le bon Dieu la veuille bien prendre pour sa bien-aiméo et lui donner le ressentiment de son amour pour cela '. »
Et quelque temps après, avec cette amabilité dont on s'imagine trop souvent que les saints sont dépourvus, saint François de Sales, qui n'avait vu Marie- Aimée que toute petite, écrivait en jouant à sa mère : « J'ai demandé voirement à Jean si notre chère Marie-Aimée portoit le moule; mais je n'y entendois nul mal. Car vous savez bien que j'aime les têtes bien moulées, et si cette petite tête est moulée sur la vôtre, je l'en chérirai davantage. Que voulez -vous, il faut bien que les filles soient un peu jolies-. »
1 Letirc du 3 mars 1608.
2 Lettre du 23 juin 1G08.
DE SAINTE CDANTAL 297
En pensant à l'avenir de ses enfants, M'"" de Chantai se disait quelquefois qu'elle serait bien heureuse si l'un ou l'autre voulait se consacrer à Dieu , et involontairement elle eût préféré que ce fût Françoise ou Charlotte : Françoise à cause de sa vivacité et de son espièglerie, qui lui faisaient craindre des naufrages dans le monde ; Charlotte à cause de son innocence et de son esprit angélique. Elle en parle quelquefois à son saint directeur, dont les réponses invariables sont empreintes, sur ce sujet délicat, de la plus haute sagesse. « Si Françoise, écrit- il, veut de son gré être religieuse, bon: autrement je n'approuve pas qu'on prévienne sa volonté par des résolutions, mais seulement, comme celle de tous les autres, par des inspirations suaves'. » Et l'année suivante : « J'approuve que vous fassiez nourrir vos petites (Françoise et Charlotte) es monastères, en intention de les y laisser, moyennant deux conditions : l'une, que les monastères soient bons et réformés; l'autre, que, le temps de leur profession étant arrivé, qui n'est qu'à seize ans, on sache fidèlement si elles s'y veulent porter avec dévotion et bonne volonté. Car si elles n'y avoient pas affection, ce seroit un grand sacrilège de les y enfermer. Dressez- leur donc ce parti tout bellement et soigneusement, j'en suis bien d'avis -. »
Il y avait alors au Puy- d'Orbe en Bourgogne, à quelques lieues de Bourbilly et de Monthelon, un monastère de bénédictines récemment réformées par
1 Lettre du 14 octobre 1604.
2 Lettre du G août 1606.
saint François de Sales, et qui étaient gouvernées par une des amies intimes de notre sainte, M™" Rose Bourgeois, sœur de M'"'^ la présidente Bruslard. La sainte résolut d'y envoyer ses deux petites cadettes, persuadée que nulle part elles ne seraient plus maternellement élevées, et que nulle part aussi elles ne pourraient mieux expérimenter leur vocation. Mais voici ce qui fil échouer ce projet, et comment, heureusement pour elles, François et Charlotte ne quit- , tarent jamais leur mère.
Saint François de Sales avait une sœur à peine âgée de treize ans, qu'il aimait extrêmement, « l'ayant baptisée de sa propre main, et ayant exercé sur elle pour la première fois son sacerdoce. » Gomme il voulait « en faire un jour quelque chose de bon », il l'avait confiée à M^^^ ^q Chantai, lors de son premier voyage en Savoie, pour qu'elle la conduisît elle-même au monastère du Puy- d'Orbe, où il la voulait faire élever, et où il était convenu que Françoise et Charlotte de Chantai iraient bientôt la rejoindre. Jeanne de Sales demeura, en effet, quelque temps au Puy-d'Orbe, aimable et pieuse, mais sans manifester aucun désir d'entrer en religion. Saint François de Sales, averti, ne voulut pas que Jeanne y demeurât plus longtemps contre son gré, et, changeant de projet, il eut l'idée de la confier à M™° de Chantai elle-même, pour qu'elle l'élevât avec ses trois filles. Les lellres qu'il lui écrivit dans celte circonstance sont des plus aimables qu'on puisse imaginer. « Je ne révoque point en doute, lui dit-il, si je dois vous donner ma petite sœur ou non ; car, outre mon inclination, ma mère le veut si fort, qu'elle le
veut avec inquiétude, dès qu'elle a su que cette fille ne vouloit pas cire religieuse; si que, quand je ne le voudrois pas, il faudroit que je le voulusse. A cet effet, je vous ai envoyé trente écus par Lyon, tant pour la dépense qui sera nécessaire à l'envoyer prendre, qu'à faire ses petits honneurs avec les filles qui servent M™'' l'abbesse, avec lesquelles elle n'aura pas tant demeuré sans les beaucoup incoramoder. Or comment cela se doit faire, je ne saurois le deviner. Il faut, je vous en prie, ma chère fille, que vous preniez le soin d'en ordonner comme il convient. J'ai bien un peu d'appréhension que M"'° voire abbesse ne s'en fâche; mais il n'y a remède; si n'étoit-il pas raisonnable de laisser si longtemps dans un monastère une fille qui n'y veut pas vivre toute sa vie. » Et, après ces préliminaires, le saint ajoute, moitié sérieux, moitié souriant : « Et avec vous, ne ferois-je pas quelque petite cérémonie pour vous remettre ce fardeau sur les bras? Je vous assure que cela ne seroit pas en mon pouvoir; mais oui bien de vous supplier, mais je dis conjurer, et s'il se peut dire quelque chose de plus, que vous ayez à me marquer tout ce qui sera requis pour l'équiper et tenir équipée à votre guise, comme les princesses d'Espagne font quand on leur donne des filles pour menines (favorites) ; car cela, je le veux, et très absolument; voire même jusqu'à lui faire porter un chaperon de drap, si cela appartient à vos livrées. Vous voyez bien, ma chère fille, que je ne suis pas en mes mauvaises humeurs, mais à bon escient je vous conjure. Il faut, je veux, et, si le sujet le portoit, je commanderois que vous marquiez tout ce qu'il faut pour cette fille-là : je dis
pour son équipage, puisque, quant au râtelier, il n'en faut pas parler; autrement vous m'en diriez mille maux, je le sais bien. J'écris à M. votre beau-père pour le supplier d'avoir agréable la faveur que vous me voulez faire; mais la vérité est qu'en termes de belles paroles je n'y entends rien ; vous me suppléerez s'il vous plaît K »
M"'« de Chantai éprouva, en recevant celte lettre, une joie que parlagea vivement toute sa petite famille; car Jeanne de Sales était déjà connue et aimée des enfants, s'étant arrêtée quelque temps à Mon- Ihelon , à son arrivée de Savoie ; on l'envoya , donc aussitôt chercher au monaslère, on la reçut (fomme une sœur, et M™^ de Chantai, renonçant au projet de se séparer de ses deux petites cadettes, se remit avec un nouveau zèle à la grande œuvre de l'éducation de ses filles.
Lors même qu'il n'y en aurait aucune trace dans les monuments contemporains, il serait encore facile d'enlrevoir quel était le cachet d'une éducation donnée par une telle mère. M"''' de Chantai, abstraction faite de sa sainteté, était une femme très sérieuse, très pratique. Elle voulait faire de ses filles des femmes utiles, qui comprissent la noblesse et la sainteté de leur rôle en ce monde, des chrétiennes actives et généreuses, capables d'en porter dignement le fardeau. Elle eût rougi de se borner à en faire d'aimables mondaines et de spirituelles causeuses. Non pas qu'elle méprisât ces grâces extérieures qui ajoutent tant de charmes à la vertu, surtout dans une femme : en
1 Lettre du 8 juin 160G,
DE SAINTE CnANTAL 301
même temps qu'elle avait donné un ecclésiastique très distingué pour précepteur à son tils, elle avait fait venir au château de Monthelon une demoiselle remplie de piété, d'esprit et de talents, afin que l'éducation de ses filles fût aussi brillante que leur condition l'exigeait. Mais elle né voulait pas que l'éducation de l'esprit, des manières, fît oublier l'œuvre, plus importante, de l'éducation du cœur, dont elle restait seule chargée; et tous les talents, quels qu'ils fussent, lui semblaient de nulle valeur et de grand danger, si on ne développait en même temps dans l'âme des enfants l'esprit de dévouement et de sacrifice, en quoi consiste essentiellement l'éducation du cœur.
Chose digne d'attention, en effet, c'est le cœur qui en nous est le maître, et ce cœur, duquel tout prend les ordres , n'est capable que de deux mouvements : il se dilate, ou il se resserre; il se donne entièrement aux autres, ou il sacrifie tous les autres à soi. Dévouement ou égoïsme, il n'y a point de milieu, et selon qu'il se décide pour l'une et pour l'autre de ces deux voies, il y entraîne l'âme entière après lui. Qui ne sent dès lors la haute importance de l'éducation du cœur? M"^° de Chantai y pensait sans cesse. Arracher de l'âme de ses filles toute racine d'égoïsme, y éteindre le goût du luxe et des plaisirs, qui dessèche et rend incapable de se donner; les habituer, au contraire, aux joies de la charité et du dévouement, et, comme Dieu seul est la source de cet esprit de sacrifice, les unir intimement à lui par les pratiques d'une vraie et solide piété, voilà ce dont M™« de Chantai était vivement préoccupée , et c'est un des beaux spectacles
de celte histoire que la manière dont elle s'y prenait pour réussir dans une œuvre hérissée de tant de difficuUés.
Tous les matins, lorsqu'elle avait fait son oraison, à peu près sur les six heures en hiver et un peu plus malin en été, elle entrait dans la petite chambre de ses enfants, les éveillait et les habillait elle-même, et, lorsqu'ils él aient prêts, elle les faisait placer en cercle autour d'elle et leur apprenait à prier Dieu, se servant pour cela de l'exercice du matin que le bienheureux évêque de Genève lui avait envoyé. Après la prière elle leur faisait faire quelques minutes de réflexion sur une vérité de la religion, et nous avons vu avec quelle netteté et quelle fidélité Marie- Aimée en rendait compte.
Les prières faites, tous les enfants s'embrassaient et allaient embrasser leur grand-père. M""" de Chantai y allait avec eux, pour leur donner l'exemple du respect filial que l'on doit toujours avoir pour ses vieux parents.
La sainte messe se disait sur les huit heures dans la chapelle du château. Tout le monde y assistait, même les plus petits enfants. Notre sainte, persuadée qu'une journée est bien vide lorsqu'on n'a pas assisté à ce sacrifice adorable, ne craignait ni peines ni fatigues pour leur apprendre à y assister saintement.
Dans la journée elle leur faisait elle-même le catéchisme, et leur parlait de Dieu avec cet accent ému qui sort naturellement du cœur des saints. Les cinq enfants de la servante, les domestiques du château, les petits pauvres de la paroisse assistaient à ces
instructions, et rien n'était plus touchant que de voir celte grande dame, qui avait brillé dans les sociétés mondaines, et que l'on avait même surnommée la femme parfaite, transformée en humble maîtresse d'école, apprenant à lire et à prier à de petits enfants. « Oh! vraiment, lui écrivait saint François de Sales, émerveillé d'une telle vie, j'approuve fort que vous soyez maîtresse d'école. Dieu vous en saura bon gré, car il aime les petits enfants, et, comme je disois l'autre jour au catéchisme pour inciter nos dames à prendre soin des filles, les anges des petits enfants aiment d'un particulier amour ceux qui les élèvent en la crainte de Dieu , et qui instillent en leurs tendres âmes la sainte dévotion '. » M""" de Chantai leur apprenait à élever de temps en temps leurs cœurs à Dieu, surtout quand les heures sonnaient, et elle leur faisait faire tout haut leur prière avant et après les repas. C'est ainsi qu'elle déposait dans leurs cœurs naissants ces habitudes de la prière, qui donnent à la fois ^tant d'élévation et de force aux âmes qui y sont fidèles.
Après le souper, elle se retirait de bonne heure avec ses enfants, leur faisant réciter les prières du soir, auxquelles « on ajoutoit toujours un De pvofundis pour feu le baron leur père; puis chacun faisoit l'examen, prenoit la bénédiction du bon ange, disoit tout haut, et tous ensemble. Vin onanus; » après quoi M"''' de Chantai donnait de l'eau bénite et sa bénédiction à ses enfants, et les faisait coucher modestement, chacun à part dans un petit lit, selon
1 Lettre du 11 février 1607.
le conseil de saint François de Sales. Ils ne lardaient pas à s'endormir en paix, sous la protection de Dieu et la garde de leur bonne mère, qui restait longtemps auprès d'eux, et ne se retirait que quand elle les voyait endormis.
Avec ces habitudes de la prière, M""^ de Chantai s'efforçait d'élabhr dans l'âme de ses enfants l'amour du travail, plus nécessaire alors que jamais. Le monde commençait, en effet, à se peupler d'une multitude de femmes très aimables, très spirituelles, qui causaient à ravir, qui écrivaient avec infiniment de charme, mais dont la vie légère et paresseuse ne mérite pas l'estime qu'on leur accorde aujourd'hui. Les vieilles mœurs s'en allaient. On ne rencontrait plus que rarement, dans les châteaux de la noblesse ou dans les riches hôtels de la bourgeoisie, ces femmes laborieuses et fortes, semblables à celles dont l'Esprit-Saint a tracé le portrait, qui tiennent une aiguille, travaillent la laine, et font elles-mêmes les habits de leurs enfants et de leurs maris.
Par les principes sévères de sa première éducation, et plus encore par sa vertu , M'"° de Chantai était de ces femmes-là. « Jamais on ne la trouvoit désoccupée, disent les biographes; s'il lui venoit des visites, c'étoit l'ouvrage en main qu'elle les recevoit, » et, « quelque compagnie qu'il y eût au château, elle se faisoit toujours apporter son ouvrage avec le tapis. » Une femme de chambre la priant un jour de se reposer : « Oh! non, dit-elle; si je perdois du temps inutilement, je croirois faire un vol à l'Église et aux pauvres, auxquels je les destine. » Elle formait ses enfants sur ce modèle. Dès qu'elles surent tenir une
aiguille, elle leur apprit à ourler des linges pour les vases sacrés, à broder des nappes pour les autels, à coudre des habits pour les pauvres, à ne rester janaais oisives. Elle avait une particulière joie à travailler pour les monastères qui subissaient les rigueurs de la sainte pauvreté, et pour les religieux qui usaient leurs habits dans les fatigues de l'apostolat. Saint François de Sales n'était pas oublié, on l'imagine bien, dans les travaux de la petite famille. Une fois on lui envoya un corporal ourlé et brodé avec soin. « Savez-vous, répondait l'aimable saint, ce que je dis, étendant votre corporal pour la consécration? Ainsi, dis-je, puisse bien être étendu le cœur de celle qui me l'a envoyé, sous les sacrées influences de la volonté du Seigneur. » Une autre fois on lui envoya une longue pièce de serge filée par M""^ de Chantai, pour lui faire une soutane. «Vraiment j'ai bien ri, écrivait le saint évoque, voyant votre dessein que votre serge serve à mon usage, et que je donne sa valeur aux pauvres. Mais qui me l'estimera à sa juste valeur? car si je voulois donner aux pauvres son prix selon que je l'estimerois, je n'aurois pas cela vaillant, je vous assure... Or sus donc soit fait pour une fois; car sachez que je ne fais pas faire tous les ans des habits, mais seulement selon la nécessité. »
En habituant ainsi ses filles à une vie très active et toujours occupée. M"''' de Chantai supprimait une partie des dangers qu'elles devaient plus tard rencontrer dans le monde; en les élevant dans des goûts simples, dans l'éloignement des grandes parures, des toilettes, elle achevait de les protéger contre ces pensées de vanité et ces désirs de plaire qui dès l'âge
de quinze ans commencent à affaiblir la piété et à dessécher le cœur. Celait un des conseils sur lesquels saint François de Sales insistait le plus. « A toutes, avait -il écrit, ôtez-Ieur la vanité de l'âme; elle naît presque avec le sexe. « M""® de Chantai s'y appliquait avec d'autant plus de soins, que ses enfants, remarquables par leur beauté naissante, étaient très inclinés à la vanité, Celse-Bénigne autant que Marie- Aimée, et Françoise encore davantage. Aussi M"'® de Chantai ne cessait de leur vanter la simplicité et la modestie; elle leur apprenait à être sérieuses, à estimer les personnes par leurs qualilés, non par leurs habits; à se moquer agréablement de ces modes absurdes qui varient sans cesse, et qui sont pour les femmes riches la cause de tant de dépenses et l'occasion de tant de péchés. Un jour qu'elle avait remarqué dans sa petite Marie- Aimée, qui commençait à grandir, un mouvement de vanité et de joie au moment où elle lui mettait un bel habit, elle l'emmena avec elle se promener sous les grands arbres de l'avenue de Bourbilly, et là cette sainte femme, qui voulait que son enfant fût toute à Jésus-Christ, commença à lui parler fortement de la honte qu'il y a à tirer vanité de nos habits ; que nous devrions plutôt rougir, puisque c'est la preuve de notre innocence perdue; qu'il fallait nous souvenir de l'étable et de la crèche où Jésus -Christ est né, penser à la croix sur laquelle il est mort, et faire comme les saints, qui gémissaient de porter des habits de soie et des couronnes d'or quand Notre-Seigneur avait porté une couronne d'épines. Elle ajouta en terminant que si saint Bernard, dont Marie- Aimée avait l'honneur
d'être la parente, n'avait pas voulu reconnaître sa sœur un jour qu'elle s'était présentée à lui parée avec trop de luxe, Marie -Aimée non plus ne devait pas espérer qu'elle pût jamais la reconnaître pour sa fille si elle ne renonçait à la vanité. Cette énergique leçon fît sur Marie -Aimée une de ces impressions qui ne s'oublient jamais ^
Mais ce n'élait pas assez pour notre sainte de préserver ses enfants des dangers de la vanité , elle s'appliquait à développer dans leur âme la charité, sans laquelle la femme est incapable de répondre à sa vocation. Bien loin d'écarter ses enfants des affreux spectacles de la misère, de la douleur, et même de l'agonie, elle voulait qu'ils l'accompagnassent dans ses visites aux pauvres. Gelse-Bénigne portait le pain, Marie-Aimée les remèdes, Françoise un peu d'argent. C'était leur récompense lorsqu'ils avaient fait preuve d'obéissance et de travail. Une de leurs plus grandes punitions était de rester à la maison à l'heure où M"^^ de Chantai faisait sa tournée quotidienne dans les réduits des pauvres. Ainsi, par ces douces habitudes d'intimité avec les malheureux, contractées dès l'enfance, M"^° de Chantai développait dans fàmo de ses enfants l'onction du cœur; elle y faisait jaillir ces sources profondes de sensibilité qui semblent avoir disparu de nos jours, parce que les enfants sont élevés dans la vanité, qui dessèche, au lieu de grandir dans la charité, qui émeut et qui fortifie.
Et afin que le remède fîit toujours à côté du mal.
1 Déposition de la sœur Marie-Louise de Bussière. Voir aussi Les Premières Mères de la Visitalion, ii, 70.
si, malgré la vigilance d'une telle mère, le mal parvenait à se glisser dans l'âme de ses enfants, elle leur apprenait à aimer la vérité, à avoir un cœur transparent et des lèvres sincères. Il n'était guère de fautes dont on n'obtînt le pardon avec un aveu. Ce qu'elle ne pardonnait jamais, c'était un défaut de franchise ou un acte de dissimulation. Un jour qu'une de ses petites filles, c'était presque au sortir de l'enfance, avait feint une maladie qu'elle n'avait pas, afin de ne pas accomplir un devoir, la mère vigilante, qui s'en aperçut, prit à part la petite fille, et lui fit tout avouer. Ce n'était qu'un enfantillage sans malice; néanmoins M™" de Chantai, qui savait que les enfants qui n'ont jamais eu de grandes craintes du mal n'auront jamais de grandes vertus, lui en fit la plus vive correction. Aussi depuis lors on ne remarqua jamais en elle l'ombre même d'une dissimulation K
Une pareille éducation, à la fois tendre et sévère, pleine d'élévation et de force, ne pouvait pas échouer. Aussi les enfants de M""= de Chantai étaient l'admiration de tous ceux qui les connaissaient. Non seulement à Autun, à Dijon, mais jusqu'en Savoie, « on les trouvoit si aimables , si bien nourries et si modestes, qu'on se pressoit dans les églises et dans les maisons pour les voir 2. » Marie- Aimée surtout était la vivante image de sa mère. « Bien qu'elle n'eût alors que quatorze à quinze ans, à la voir agir avec une prudence qui surpassoit son âge, on étoit en peine de ce que l'on devoit le plus admirer en elle, ou sa beauté
* Les Pretnières Mères de la Visitalion. — Marie -Aimée de Chantai, tome II, p. 58.
2 Mémoires, I" partie, ch. xxiii.
OU sa modestie ; son maintien étoit noble et généreux, son accès gracieux et si affable, que chacun l'honoroit comme un ange et prenoit déjà confiance en ses avis '. » On dit des choses semblables de Françoise, à laquelle sans doute la vertu coûtait davantage, qui était moins ferme, moins assurée dans le service de Dieu, mais qui, malgré l'ardeur pétulante de sa nature, avançait visiblement aussi dans la pratique sérieuse de la vertu.
Ce n'est pas que ces enfants fussent sans défauts : qui peut se flatter d'être parfait à seize ans? Mais un mot suffisait pour les avertir, un regard pour les faire changer. On raconte à ce sujet une charmante aventure, qui montre tout ce qu'il y avait de docilité dans ces aimables enfants. Un jour que Françoise sortait « fort ajustée et magnifique, avec quantité de rubans et de frisons, elle rencontra tout à coup sur la porte saint François de Sales, qui venait faire visite à sa mère. Elle s'arrêta, interdite, et ne put s'empêcher de rougir, se voyant avec une parure si peu en rapport avec les instructions du saint. Le bienheureux s'arrêta aussi, et la considéra quelque temps sans rien dire, pour donner loisir à la honte de lui faire sentir sa faute ; puis, se mettant à sourire : « Je ne suis pas tant fâché que vous le pourriez croire, lui dit-il avec bonté; ces ajustements se ressentent à la vérité un peu du siècle • mais cette rougeur vient apparemment du ciel et d'une conscience dont la grâce de Jésus-Christ n'est pas éloignée. » En môme temps cachant quelques-uns de ses frisons sous
1 Notice sur Marie-Aiince , par la mère de Chaugy.
ses coiffes : « Vous cacherez bien, dit-il en souriant, le reste sans secours. Il ne faut pas vous ôter ce mérite, et vous verrez que vous serez plus agréable à Dieu que vous n'auriez été au monde. » La douceur du saint, cette heureuse surprise et la grâce firent la plus vive impression sur Françoise'. Marie-Aimée avait souffert aussi, moins que sa sœur peut-être, quelque atteinte de la vanité. « Elle employoit un peu de temps à se parer et à s'ajuster, à quoi elle avoit une grâce toute particulière. M'"'= de Chantai, qui s'en aperçut, l'en reprit avec une douce sévérité ; aussitôt reconnoissant sa faute, l'obéissante enfant alla en faire l'aveu à saint François de Sales ; et depuis lors on ne remarqua plus en elle que la plus rare modestie, avec un goût parfait dans ses ajustements*. »
Du reste, l'une et l'autre, si belles, si bien faites pour plaire au monde, y allaient peu. On les trouvait plus souvent dans la cabane des pauvres que dans l'hôtel des riches; mais lorsqu'elles y étaient, on les reconnaissait aisément pour les filles d'une sainte à leur air gracieux et affable, et à ce soin délicat de s'oublier toujours pour ne penser qu'aux autres. Chez elles, elles recevaient les étrangers « avec tant de civilité, d'honneur et de modestie, que leur maison étoit l'abord de toute la noblesse de la province^ ». Mais ne devançons pas les temps. Nous verrons plus tard Marie-Aimée et Françoise, mariées et établies dans le monde, devenir l'objet d'une sollicitude en-
1 Oraison funèbre de M""= de Toulongeon.
2 Notice sur la baronne de Sales de Tiiorens. — Voir aussi Marie-Aimée de Chantai, par la mcre de Chaugy.
3 Notice sur la baronne de Sales.
core plus grande de la part de la sainte, et y répondre par une verlu si généreuse, qu'elle arrachera des cris d'admiration à saint François de Sales lui-même.
Pendant que M'"'= de Chantai se montrait ainsi une vraie mère, elle restait la veuve la plus tendre et la plus fidèle. Elle pensait sans cesse à son mari, mort pourtant depuis plusieurs années. Elle en parlait sans cesse et toujours avec des soupirs, qu'elle se reprochait comme une faiblesse, et qui devinrent pour elle l'occasion d'un singulier et touchant scrupule. Elle eut peur d'offenser Dieu en pleurant si longtemps et si amèrement celui que Dieu lui avait enlevé ; et vers 1606 elle consulta pour la première fois à ce sujet son saint directeur.
Jusque-là, en effet, toutes ses lettres sont pleines du tendre et profond souvenir de son mari, mais sans trace d'inquiétude ni de scrupule. Elle importune saint François de Sales pour obtenir ses prières en faveur du baron de Chantai. « Non , lui écrit le saint évêque à la date du 14 octobre 1604, croyez bien que je n'oublie pas feu M. votre mari en la sainte messe. » Et un mois après, le 9 novembre 1G04 : « Je vous ai déjà dU et je vous le répète, puisque vous m'en pressez, je porte tous les jours au saint autel le souvenir de votre cL:;r mari. » Et l'année suivante, le 30 novembre 1605 : « Il ne se passe jour que je ne prie pour l'âme de M. votre époux, et je pense que vous m'en avez voulu faire souvenir par ces deux récits que vous m'en avez faits, et qui m'ont été fort agréables '. »
1 Voir Lettres de s^int François de Sales, et Lettres inédites, aux dates indiquées.
Ce n'est qu'en 1606, au mois de juillet, que l'on voit apparaître pour la première fois dans M"^® de Chantai la crainte que ce profond et persévérant souvenir de son mari, l'habitude qu'elle avait d'en parler sans cesse, les larmes et les soupirs qu'elle ne savait pas réprimer, ne fussent un peu contraires à la pleine et entière résignation qu'elle voulait avoir à la sainte volonté de Dieu. « Vous me demandâtes, lui répond saint François de Sales , si vous ne parliez point trop souvent de feu M. votre mari. Que vous dis-je, ma chère fille? car je ne m'en souviens pas. Maintenant donc, y ayant pensé, je vous dis qu'il n'y a pas de danger d'en parler quand l'occasion s'en présente, car cela ne témoigne que la mémoire que vous en devez avoir; mais je crois qu'il seroit mieux, parlant de lui, d'en parler sans paroles et soupirs qui témoignassent un amour attaché et engagé à la présence corporelle; et partant, au lieu de dire : feu mon pauvre mari; je voudrois dire: mon mari que Dieu ait en sa miséricorde; et ces dernières paroles les dire avec un sentiment d'un amour, non point affaibli par le temps, mais bien affranchi et épuré par l'amour supérieur. Je pense que vous m'entendez bien, car vous m'entendez toujours bien \ »
Et non seulement M™^ de Chantai ne pouvait cesser de parler de son mari, mais en 1606, à cinq ans de distance, elle n'avait pu encore entendre prononcer le nom de celui qui avait été la cause de sa mort. Comme M. d'Anlezy était parent du baron de Chantai, on s'était efforcé à différentes reprises de ména-
1 Lettre du 7 juillet 1606.
ger une entrevue. Mais, bien que la sainte lui eût pardonné, l'idée de revoir au milieu de ses enfants l'homme qui les avait faits orphelins l'avait tellement révoltée, qu'elle avait exigé qu'on ne lui en parlât plus. Un peu plus tard, saint François de Sales avait essayé de lui en toucher un mot; mais, voyant qu'il n'était pas écouté, avec sa douce et sage méthode de ne pas aller plus vite que la grâce, il n'avait pas insisté, et s'était promis d'attendre quelque occasion plus favorable. A la fin de juin 1605, la sainte lui en fournit tout à coup une à souhait et telle qu'il n'eût pas osé l'espérer. Dans une lettre qu'elle lui écrivait, elle mit le chapitre sur son mari , ainsi qu'il lui arrivait souvent, et lui raconta comment ce cher époux était mort, doux, gracieux, avec des paroles de pardon pour tous ceux qui l'avaient offensé. Saint François de Sales était trop habile pour ne pas profiter d'une pareille entrée, qui lui permettait de mettre sa nouvelle tentative sous la protection d'un si grand souvenir. Il répond aussitôt : « J'ai été consolé au récit que vous me faites des traits de vertu qui parurent en l'âme de feu M. votre mari sur le point de son départ de ce monde, signes évidents de son bon naturel et de la présence de la grâce de Dieu. Et vous voyez donc bien que s'il vous pouvoit parler, il vous diroit ce que je vous ai dit pour l'entrevue de celui qui fit le coup de son trépas. Or sus, ma chère fille, haut le cœur. Ce vous est, et à moi par conséquent, un extrême contentement de savoir que ce chevalier éloit bon, doux et gracieux à ceux qui l'avoient blessé ou offensé. Eh! donc, il sera bien heureux de voir que nous en voulons faire de même. »
EL pour achever de porter le dernier coup, faisant parler l'époux du ciel après celui de la terre, et appelant ainsi à son aide les deux grands amours qui remplissaient le cœur de la sainte : « Mais que dirai-je de notre époux moderne? Quelle douceur exerça-t-il à l'endroit de ceux qui le tuèrent, et non pas par mégarde, mais par malice! Ah! qu'il aura bien agréable que nous en fassions de même ! C'est notre époux moderne, ma chère fille; car non seulement la mort ne dissout pas notre mariage avec lui , ains elle le parfait et le consomme! » On aurait pu croire que saint François de Sales aurait triomphé cette fois. Il n'en fut rien. Et en 1605, comme en 1604, sainte Chantai ne put prendre sur elle de faire le sacrifice qui était demandé.
Une année se passe, et au mois de juillet 1606 les parents de M™^ de Chantai et de M. d'Anlezy essaient une nouvelle tentative. Notre sainte l'apprend; tout son sang se révolte. Elle écrit à la hâte à saint François de Sales pour lui exprimer ses craintes et lui faire part de ses répugnances. Le saint répond : « Il n'est pas nécessaire que vous recherchiez ni le jour ni les occasions (de voir M. d'Anzely); mais, s'il se présente, je veux que vous y portiez votre cœur doux, gracieux et compatissant. Je sais que sans doute il se remuera et se renversera, que votre sang bouillonnera; mais qu'est-ce que cela? Ainsi fit bien celui de notre cher Sauveur à la vue de son Lazare mort et de sa passion représentée. Oui; mais que dit l'Écriture? qu'à l'un et à l'autre il leva les yeux au ciel. C'est cela, ma fille; Dieu nous fait voir en ces
émotions combien nous sommes de cliair et d'os, et non d'esprit '. »
Et, sentant qu'il fallait insister, que cet état d'âme ne pouvait durer davantage sans nuire à la perfection à laquelle travaillait M^^^ de Chantai , qu'elle était assez forte maintenant pour faire le grand sacrifice, il ajoute: « Me suis-je assez expliqué? je réplique. Je n'entends point que vous recherchiez la rencontre de M. d'Anlezy; mais je veux que vous soyez condescendante à ceux qui vous la voudront procurer, et que vous témoigniez que vous aimez tout, oui, la mort même de votre mari , pour l'amour de votre doux Sauveur. »
Et éprouvant le besoin de soutenir après avoir commandé, ce qui lui arriva si rarement : « Courage, ma fille, lui dit-il; pratiquons ces basses et grossières, mais solides, mais saintes, mais excellentes vertus. Adieu, ma fille, demeurez en paix. Tenezvous sur le bout de vos pieds, et vous étendez fort du côté du ciel -. »
M^** de Chantai obéit cette fois, et consentit à une entrevue avec M, d'Anlezy. Elle lui fut gracieuse autant que son cœur le lui permit. Et, voulant dompter la nature jusque dans ses plus légitimes répugnances, elle offrit à M. d'Anlezy, qui venait d'être père, de tenir son enfant nouveau -né sur les fonts sacrés du baplême. Mais cet acte héroïque, elle ne le fît qu'à grand'peine. Il fallut que saint François de Sales intervînt de nouveau, et que, moitié par per-
1 Lettre du 6 juillet 1606.
2 Lettre du 5 juillet 1606.
suasion, moitié par autorité, il arrachât de l'âme brisée de la sainte, qui résistait, ce nouveau et cruel sacrifice '.
Voilà M"»" de Chantai peinte au naturel. Voilà l'épouse inconsolable, même après six années de veuvage, pleurant tous les jours de sa vie, malgré son entier détachement de toute chose, l'époux qu'elle avait tant aimé. Vainement elle se consacre au service de Dieu avec toute l'impétuosité de sa nature; vainement elle répand à grands flots sur les pauvres toute la tendresse dont son cœur est capable; rien ne peut voiler dans son âme l'image toujours présente de son époux disparu. Elle lui conserve un si tendre, si profond et si persévérant amour, que son obéissance semble pâlir ici, et que pour la première fois saint François de Sales est presque au moment de n'être pas écouté. Loin de détruire les affections de l'épouse et de la mère, l'amour de Dieu les rajeunit donc et les vivifie : et ainsi nous est révélé cet ineffable mystère, que le détachement n'est pas l'insensibilité, et que les vrais cœurs d'épouses, de mères, de filles, ce sont les cœurs de saintes.
Cependant il était plus facile à M°^° de Chantai d'oublier le monde que de s'en faire oublier. Elle était jeune encore; elle avait un beau nom, une grande fortune, d'admirables qualités d'esprit et de cœur, de grands attraits extérieurs, avec je ne sais quoi d'achevé que la vertu ajoute à la beauté. Aussi, à peine se passait-il une année qu'elle ne se vît recherchée et demandée en mariage. En l'année 1606 sur-
1 Lettre du 24 janvier 1608.
tout, il en fut fortement question. Aux premières avances , M"" de Chantai répondit nettement qu'on n'y pensât plus, que la chose était impossible. « C'est bien dit, ma fille, lui écrit aussitôt saint François de Sales pour la féliciter;- il faut couper court et trancher net en ces occasions. Il ne faut point amuser les chalands, puisque nous n'avons pas la marchandise qu'ils demandent. Il le leur faut dire dextrement, afin qu'ils aillent ailleurs. Vraiment ce sont de braves gens : ne voient-ils pas que nous avons ôté l'enseigne ^ ? »
Il paraît que l'on faisait valoir, pour la déterminer, des raisons de famille, surtout l'intérêt de son vieux père, qui profiterait plus qu'elle de son mariage. « Oh! donc, ma fdle, continue saint François de Sales, il faut être toute simple en cet endroit et ne point ouïr de capitulation. Laissez faire. Dieu gardera bien notre père sans perdre la fille. Vraiment ce n'est pas mal parler, ajoute-t-il en faisant allusion à quelque mot de la lettre de M"" de Chantai, sainte Agathe, sainte Thècle, sainte Agnès, ont souffert la mort pour ne point perdre le lis de chasteté, et l'on voudroit vous faire peur avec des fantômes! Oui-da, ma fille, lisez, lisez chèrement Vlmitation de la sainte Vierge et les épîtres de saint Jérôme; vous y trouverez celle qu'il écrit à sa Furia 2, et quelques autres qui sont bien belles. »
Quinze jours après, M™'' de Chantai, pour achever celte affaire, vint à Dijon auprès du président Fré-
1 Lettre du 30 janvier 1606.
2 C'est l'épître où saint Jérôme traite, en termes admirables, du bonheur et de la perfection des veuves.
myot, et elle eut à soutenir les plus douloureux assauts; mais rien ne put ébranler sa résolution.
Un peu plus tard, les instances recommencèrent. « Le gentilhomme qui la demandoit en mariage étoit extrêmement riche et veuf; il avoit plusieurs enfants, et l'on se proposoit de faire des mariages entre ces enfants et ceux de M"»° de Chantai, ce qui eût mis sa maison en grande opulence '. » Tous les parents de notre sainte entrèrent en ligue, et l'on résolut d'emporter d'assaut son consentement. M. le président Frémyot, qui aimait intimement ce seigneur, employa tour à tour les prières, les larmes, les ordres, ce qui martyrisait notre sainte baronne. « J'eusse bien voulu être chez mon beau-père, disait-elle; toutes les persécutions que j'y avois soufferles me sembloient des roses auprès de ces épines. Tant que je le pouvois, je me tenois serrée à l'arbre de la sainte croix , crainte que tant de voix charmeresses ne fissent endormir mon cœur en quelques complaisances mondaines. »
Un jour en particulier, les assauts furent si longs, si douloureux, qu'il semblait au pauvre cœur de cette sainte veuve qu'elle allait succomber. Alors, s'échappant de l'assemblée de ses parents, elle monte dans sa chambre, se jette à genoux, prie longtemps avec des torrents de larmes, et, décidée enfin à accomplir un acte auquel elle pensait depuis longtemps, elle s'arme d'un poinçon, le fait chauffer au feu, découvre sa poitrine, et y trace en lettres profondes le nom de
1 Mémoires de la mère de Cliaugy, p. 92. Mais elle se trompe quand elle met ce fait en 1609; la date des lettres de saint François de Sales le fixe en 1606.
Jésus à l'endroit du cœur, pour marquer qu'elle renonçait décidément à toute autre alliance qu'avec celle de Jésus -Christ. Le fer entra si avant, qu'elle ne savait plus comment étancher le sang qui coulait si abondamment de cette plaie héroïque. Elle trempe alors une plume dans son sang, et écrit de nouveau ses vœux et la promesse renouvelée de se consacrer uniquement au pur amour de Dieu.
Lorsque, trente ans après, la vénérable mère de Chantai mourut, et que ses filles commencèrent à laver son corps, on trouva sur sa chair desséchée par la pénitence, à l'endroit du cœur, « ce saint nom gravé en gros caractères de la hauteur d'un pouce, bien formés, excepté la lette S, qui n'était pas achevée, la croix étant du côté d'en bas '. »
Les sœurs contemplèrent avec émotion ce signe sacré de courage et de chasteté, et elles comprirent ce que dit admirablement l'auteur de Vlmiialion, que « sans douleur il n'y a point d'amour - » 1
1 Leilre circulaire de la mère de Musy sur la mort de la bienheureuse mère de Chanlal.
2 11 est inutile de faire remarquer que cet acte est un de ceux dont on a coutume de dire qu'il faut les admirer, non les imiter. C'était le senliment de saint François de Sales, qui déclara même que, s'il eût été consulté par M'"« de Chantai, il ne l'eût pas permis. Voici ce que dit la mère de Ballon dans ses Mémoires : <i Le 25 novembre 1621, m'enlretenant avec Ms"^ de Genève, je lui dis, entre autres choses, que j'a vois appris que la mère de Chantai, étant encore veuve et séculière, avoit demandé à son confesseur la permission de graver sur son corps, du côté du cœur, avec un burin chauffé au feu, ces deux paroles : Vive Jésus! et qu'il la lui avoit accordée; mais que cette pieuse opération lui avoit aussitôt causé la fièvre. J'avois alors quelque désir de faire la même chose; mais peut-être que ce n'étuit qu'un mouvement de vanité. Toutefois je ne laissai pas de m'en ouvrir
au bienheureux prélat. Il me dit qu'il étoit vrai que M™'= de Chantai avoit fait cela par l'avis de son confesseur, c'est-à-dire avec sa permission, mais qu'alors elle n'étoil pas sous sa conduite, et qu'il ne le lui auroit point permis. Ainsi il me le refusa absolument. » {Mémoires manuscrits, archives d'Annecy.) Ce récit est très curieux, quoiqu'il renferme quelques inexactitudes. Ce n'est pas Vive Jésus ! mais le seul mot Jésus, que sainte Chanlal grava sur sa poitrine. Quant à ce qu'aurait dit saint François de Sales « qu'alors M™<= de Chantai n'étoit pas sous sa conduite », cela veut absolument dire qu'il était alors éloigné, et que la sainte ne put pas le consulter; car ce fait est certainement de l'année 1606, ou peut-être des premières semaines de 1607. Il n'y a à cela aucun doute.