CHAPITRE DIXIEME
ÉTAT GÉNÉRAL DE l'ÉGLISE EN FRANCE EN 1607 — xMADAME DE CHANTAL COMMENCE A SE SENTIR APPELEE
A LA VIE RELIGIEUSE PRUDENCE ADMIRABLE DE SAINT FRANÇOIS DE SALES, QUI LUI RÉVÈLE ENFIN LE SECRET DE SA VOCATION
En même temps que M"^^ de Chantai gravait sur son cœur le nom de Jésus en signe de consécration absolue à Dieu, elle commençait à éprouver de plus grands attraits de tout quitter, d'abandonner le monde et sa famille, et de se retirer dans la solitude. Ses désirs de vie religieuse, encore vagues en 1605, plus précis en 1606, devinrent tout à coup, en 1607, très vifs et très ardents. Celle qui allait bientôt s'élever comme un aigle dans les hauteurs de la vie contemplative commençait à agiter impatiemment ses ailes.
Quand Dieu veut sauver un siècle, et que son Église a besoin d'être glorifiée et vengée, il envoie un souffle divin, et la face de la terre se renouvelle. Ce souffle passait alors sur le monde. Il s'était levé en Italie, et l'on avait vu tout à coup apparaître, comme autant de prodiges, saint Pie V, saint Charles Borromée,
saint Philippe de Néri et une foule d'autres. Il avait traversé l'Espagne, et saint Ignace, sainte Thérèse, saint Pierre d'Alcantara, saint Jean de la Croix, étaient nés. Il commençait à agiter la France, et l'heure était enfin venue où, après mille hésitations, elle allait prendre part, elle aussi, à la grande rénovation catholique. Trop longtemps séduite par l'attrait de la nouveauté, préparée d'ailleurs, par de mauvaises mœurs, à accepter de mauvaises doctrines; des légèretés de François I"" descendue aux intrigues de Catherine de Médicis; des faiblesses de Charles IX à la dévotion scandaleuse de Henri III, la France avait été au moment de glisser dans le protestantisme; heureusement elle venait de se réveiller, effrayée à la vue de l'abîme ouvert devant elle, et elle se préparait à porter dans cette lutte du bien et du mal l'ardeur et l'élan qui la caractérisent, A la lueur de l'orage, l'on apercevait enfin et la grandeur du péril et ce qui y avait conduit : l'ignorance religieuse, les mœurs corrompues, les institutions en ruines, le scandale déshonorant l'autel et infectant le cloître, des pontifes sans zèle ouvrant à des prêtres sans vocation les portes du sanctuaire, et les choses saintes méprisées par les peuples parce qu'elles étaient profanées par d'indignes ministres. Ces plaies, dont on ne pouvait plus se dissimuler la profondeur, arrachaient aux uns des gémissements, excitaient dans le cœur des autres une sainte jalousie. Partout se réunissaient des conciles , des assemblées du clergé , pour aviser aux remèdes. A ces prédications de la Ligue, si fougueuses, si ardemment écoulées, mais toutes chaudes des passions de la terre, succédaient
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d'autres prédications non moins ardentes ni moins populaires , mais tombant des lèvres des saints et ne s'adressant plus qu'à la conscience. Saint François Régis dans les Gévennes, le P. Eudes en Normandie, Michel de Noblez en Bretagne, le bienheureux Pierre Fourrier en Lorraine, l'illustre cardinal Duperron à Paris, luttaient pied à pied, ici contre l'hérésie, là contre l'ignorance, partout contre la corruption.
Et, comme toute réforme est éphémère si elle ne commence par l'enfance, César de Bus fondait pour l'éducation de la jeunesse pauvre la congrégation des Pères de la doctrine chrétienne, ébauche d'une œuvre que le vénérable de la Salle devait porter à sa perfection. Les jésuites , rappelés de l'exil depuis quatre ans seulement, rouvraient leurs collèges, destinés à retirer du protestantisme ceux qui y avaient incliné les premiers. Et entre ce double enseignement, celui des classes riches et celui des classes pauvres, comme complément de l'un ou de l'autre, le jeune et saint cardinal de Bérulle se disposait à établir les collèges de l'Oratoire, qu'il ne devait fonder que cinq ans après.
C'était la même ardeur, la même intelligence, les mêmes projets de congrégations ou d'écoles pour l'éducation des filles. Sans doute, ici comme plus haut, rien n'était mûr encore. Mais tout se préparait, tout germait dans la pensée et le cœur des saints. La France se peuplait d'un nombre immense de vierges qui , frappées du besoin de former des chrétiennes , renonçaient au bonheur d'être mères pour se consacrer à cette œuvre suprême; et déjà les Ursulines, les sœurs de Notre-Dame de Lorraine,
celles de Notre-Dame de Bordeaux, et quelques autres, ouvraient des écoles, et, en renouvelant la jeunesse, préparaient ce dix-septième siècle, qui fut grand par les femmes presque autant que par les hommes, et qui ne fut si grand, du reste, que parce qu'il fut profondément chrétien,
A quoi pourtant eussent abouti ces missions et ces écoles, cette vaste rénovation des âmes et des œuvres, si l'œuvre sacerdotal ne refleurissait? Les plus saints évêques y pensaient en gémissant, et, quoique leurs efforts eussent été jusque-là couronnés de peu de succès , on commençait à entretenir à l'horizon les signes précurseurs d'un meilleur avenir. Celui qui, ici comme partout, devait se montrer si habile et si heureux, "V^incent de Paul, n'était encore, il est vrai, qu'un tout jeune prêtre. Il venait de se vendre pour racheter un forçat, et il faisait dans le bagne la première épreuve de son cœur, de ce cœur fort et tendre, qui devait être immense comme la misère et hardi comme l'amour, et d'où devaient jaillir sans interruption, pendant soixante années, de si belles inspirations de charité. Son disciple dans l'œuvre de la réforme du clergé, M. Olier, n'était même pas né. Mais leur maître à tous deux, le Père de Gondren, avait déjà commencé l'œuvre. Homme d'une science toute divine, né, disait plus tard sainte Chantai, pour instruire les anges comme saint François de Sales pour instruire les hommes, il vivait entouré d'une foule de prêtres, qu'il enthousiasmait par ses idées sublimes sur le sacerdoce, dont il renouvelait et transformait le cœur, et qu'il lançait ensuite, brûlants de zèle, à la conquête des âmes.
En même temps l'état religieux se relevait de ses ruines. On voyait paraître dans l'ordre antique de Gîteaux, les réformes des Feuillants, de Septfonds et d'Orval, prélude d'une réforme plus éclatante encore, celle de la Trappe. Les vieilles abbayes bénédictines, décidées à faire revivre le pur esprit de saint Benoît, se réunissaient en congrégation sous le nom de Saint- Hidulphe et de Saint-Vannes, en attendant le nom plus célèbre de congrégation de Saint- Maur. Les Capucins, branche nouvellement éclose sur l'arbre toujours vert de saint François, arrivaient d'Italie; les frères de Saint-Jean-de-Dieu, de Portugal; les Carmélites, d'Espagne. Tout naissait et se ranimait à la fois. Du sein inépuisable de l'Église, de son cœur toujours jeune, jaillissaient mille inspirations de piété, de charité, de dévouement, et, pour les réaliser en institutions publiques, Dieu formait et préparait en silence une foule d'âmes saintes, dont l'apparition simultanée allait donner à la rénovation catholique de la France son fécond et merveilleux éclat.
Mni^ de Chantai était une de ces âmes élues, et sa mission n'était pas moins belle. Mais en 1609, âgée de trente-cinq ans, retenue dans le monde par l'éducation de quatre petits enfants, elle ne semblait destinée qu'à être le modèle des mères de famille. Déjà pourtant elle commençait à sentir les premières atteintes de ce souffle divin qui allait l'arracher au vieux château de ses pères, et la porter au poste que la divine Providence lui avait assigné. Jamais peutêtre saint François de Sales ne fut plus admirable que dans la direction de M"^" de Chantai à ce moment su-
prême. L'ardeur de l'une, contenue par la prudence et les sages lenteurs de l'autre, forme un des spectacles les plus attachants et les plus utiles que l'on puisse rencontrer dans l'histoire, et qu'il nous faut maintenant étudier avec soin.
Bien que M""« de Chantai n'eût pas cessé, depuis la mort de son mari , de se retirer tous les jours davantage du monde, et qu'en 1603 , faisant un pas significatif, elle se fût publiquement affiliée à l'ordre des Capucins, il ne paraît pas que jusqu'alors l'idée delà vie religieuse eût jamais traversé son esprit. Ce n'est qu'en 160S qu'on voit poindre en elle pour la première fois la pensée de tout quitter pour Dieu , et de se retirer dans la solitude; mais la sainte ne sait pas où, et ne paraît pas s'en préoccuper. Ce n'est encore, ce semble, qu'une de ces vives aspirations à un total dépouillement, qui ne sont pas rares dans les âmes toutes données à Dieu. Aussi saint François de Sales paraît n'y attacher aucune importance. En un mot rapide, il fait savoir à M'"® de Chantai de ne pas s'amuser à ces idées, « n'y ayant rien qui empêche tant de nous perfectionner en notre vocation que d'aspirer à une autre. » Docile comme un enfant, la sainle se résout aussitôt à n'y plus penser. Vaines résolutions! les désirs de vie religieuse deviennent chaque jour, et malgré elle, plus vifs. Six mois après une première ouverture, elle se décide à en faire une seconde, mais sans plus de succès. « Je ne vous dirai rien, répond saint François de Sales, ni dessus le grand abandonnement de toutes choses et de soi-même pour Dieu, ni dessus la sortie de la contrée et de la maison des parents. Je n'en veux point parler. Dieu
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veuille bien éclairer et faire voir son bon plaisir! » Et, sans entrer en plus de détails, le saint passe à autre chose*. M'"° de Chantai, impatiente, revient alors plus vivement à la charge. Elle veut une réponse; elle presse saint François de Sales. Elle se plaint même de son indifférence, presque de sa négligence, en des matières si graves. Le saint ne répond qu'un mot, prudent et sensé comme toujours. Il n'a mis aucune négligence à l'examen de la vocation de M""' de Chantai; il y a pensé aussi souvent qu'elle, plus souvent même, « si elle veut bien lui permettre ce mot de vanterie. Mais en de telles choses ne faut-il pas apporter une diligence soigneuse sans doute, mais douce, mais patiente, mais résignée-. » M"'° de Chantai s'apaise alors, du moins elle essaye, et renouvelle ses résolutions de ne plus penser à ce projet. Un mois cependant ne s'est pas écoulé, que déjà elle a recommencé ses sollicitations. Mais rien ne peut arracher saint François de Sales à la résolution qu'il a prise de ne pas parler avant d'avoir longtemps et mûrement pesé ses paroles. « Ayez patience, répond-il, nous en parlerons l'année prochaine, si Dieu nous conserve ici-bas. Cela suffira bien; et aussi n'ai-je pas voulu répondre à ces désirs de s'éloigner de la patrie ou de servir au noviciat des filles qui aspirent à. la religion ; tout cela , ma chère fille , est trop important pour être traité sur le papier; il y a du temps assez ^ » Et certes, oui, il y avait du temps assez, puisqu'il s'agissait d'enlever une
1 Lettre du 3 octobre 160o.
2 Lettre du 9 mai 1606.
3 Lettre du 8 juin 1606.
mère à ses enfants, et que, d'ailleurs, ni samt François de Sales ni sainte Chantai ne connaissaient encore toute la grandeur des desseins de Dieu sur eux.
Sur ces entrefaites et pendant le cours même de cette année, M^^^ de Chantai vit tout à coup en Bourgogne un spectacle de vertu, de perfection religieuse, si éclatant, qu'il faillit l'égarer : tant les âmes même les plus saintes ont besoin d'être dirigées! tant il est difficile à l'esprit le plus pénétrant de discerner sa voie, et de connaître ce à quoi Dieu l'appelle! Il y avait un an à peine que la France avait applaudi à l'arrivée des Carmélites espagnoles , amenées à Paris par le cardinal de Bérulle et l'illustre M™® Acarie, lorsque la vénérable mère Anne de Jésus, la première compagne et la principale confidente de sainte Thérèse, vint à Dijon fonder le troisième monastère français du Carmel. Celte mère Anne de Jésus était à elle seule une merveille. On a pu dire, et cela suffît à son éloge, qu'elle n'était pas inférieure à sainte Thérèse en dons surnaturels , et qu'elle la surpassait en qualités naturelles *. Elle est restée illustre par ses extases, surtout par celle qu'elle eut le jour même de sa profession en prononçant ses vœux, d'où vient que sainte Thérèse, par une sorte de pudeur divine, ordonna que désormais les Carmélites ne feraient plus leurs vœux en public; ce qui s'est toujours observé depuis. Deux religieuses espagnoles, la mère Isabelle des Anges
1 Le mot est du P. Dominique Bagnez, qui avait confessé sainte Thérèse et la mère Anne de Jésus. (Voir la Vie de la bienheureuse Mayne de l'Incarnation, par M^ Dupanloup, évêque d'Orléans, Paris, 185i, tome II, p. 39.)
et la mère Béatrix de la Conception, et une religieuse française , la mère Marie de la Trinité, toutes trois de haute naissance et de plus haute vertu, accompagnaient la mère Anne de Jésus, et, comme si tout devait concourir à rendre leur arrivée plus éclatante, elles furent installées à Dijon par leur pieux et illustre fondateur, Pierre de Bérulle, dont Dieu allait se servir pour établir l'Oratoire, et qui unissait à l'autorité du génie un éclat de vertu qui rappelait les plus beaux temps de l'Église. Qu'on juge de l'enthousiasme avec lequel durent être accueillis à celle date de 1605, et dans une ville aussi monastique que l'était alors Dijon, de pareils spectacles! Tout le monde se pressait dans la petite et pauvre chapelle que les Carmélites venaient d'ouvrir, rue de la Charbonnerie. On voulait entendre chanter « les bonnes mères espagnoles » ; on voulait aussi les voir et respirer ce parfum de piété qui s'échappait à travers les grilles. M'"® de Chantai n'était pas des dernières. Un malin, le cardinal de Bérulle, distribuant la sainte communion, aperçut dans la foule qui se pressait à la table sainte, sous le costume de veuve, une figure modeste et fervente qui le frappa vivement. Rentré à la sacristie, il demanda qui était cette jeune veuve; et quand on lui eut appris qu'elle se nommait la baronne de Chantai : « Le cœur de cette dame, dit- il, est un autel où le feu d'amour divin ne s'éteint pas. Ce feu se rendra si véhément, qu'il ne consumera pas seulement le sacrifice, mais l'autel même. » Le cardinal de Bérulle revit peu après M"^« de Chantai, eut avec elle de longs entretiens, et toute sa vie il proclama qu'une des plus insignes fa-
Ycurs que Dieu lui eût jamais accordées, c'était d'avoir connu une si grande âme K
M"'ede Cliantal s'enthousiasma à ce contact du Garmel naissant. Pleine d'attrait et d'ardeur pour les austérités corporelles, avide de sacrifices, elle se persuada que Dieu l'appelait à embrasser ce genre dévie religieuse.
Heureusement que Dieu accorde aux directeurs des lumières qu'il refuse aux âmes qu'ils sont chargés de conduire. Averti par M"^° de Chantai des nouveaux attraits qu'elle croyait éprouver, saint François de Sales se hâta d'intervenir avec infiniment de douceur, d'humilité, de prudence, mais aussi de fermeté. « J'ai fort souvent pensé sur ce point, écrit- il, et j"ai imploré la grâce au saint sacrifice et ailleurs; et non i seulement cela, mais j'y ai employé la dévotion et les prières des autres meilleurs que moi. Et qu'ai-je appris jusqu'à présent? qu'un jour, ma fille, vous devez tout quitter. » Jamais saint François de Sales n'avait parlé si nettement. Il ajoute : « Je dis tout, mais que ce soit pour entrer en religion (chez les Carmélites), c'est grand cas; il ne m'est point encore arrivé d'en être d'avis... Entendez bien pour l'amour de Dieu : je ne dis pas non, mais je dis que mon esprit n'a pas su trouver de quoi dire oui... Et sachez qu'en cette enquête je me suis tellement mis en l'indifiérence de ma propre inclination pour chercher la volonté de Dieu, que jamais je ne la fis si fort. Et néanmoins l'oui ne s'est jamais pu arrêter en mon cœur; et le non, au contraire, s'y est toujours trouvé avec beaucoup
"i Déposiiion de la mère Favre de Charmette.
do fermeté. » Ayant ainsi déclaré nettement à M'"« de Chantai, d'une part, qu'un jour elle quitterait tout, de l'autre, que ce ne serait pas pour entrer chez les Carmélites, saint François de Sales ajoute, en faisant une allusion obscure aux projets qu'il mûrissait pour l'avenir, mais dont il ne voulait pas encore lui parler: « Donnez-moi du loisir et du temps pour prier davantage et faire prier à cette intention. Et encore faudra-t-il, avant que je me résolve, que je vous parle à souhait, qui sera l'année prochaine, Dieu aidant. Et après tout cela, encore ne voudrois-je pas qu'en ce point vous prissiez entière résolution sur m.on opinion, sinon que vous eussiez une grande tranquillité et correspondance intérieure en elle. Je vous la dirai bien au long, le temps en étant venu; et si elle ne vous donne pas de repos intérieur, nous emploierons l'avis de quelque autre, à qui Dieu peut-être communiquera plus clairement son bon plaisir'. »
On voit toujours en saint François de Sales le même caractère, la prudence, l'humilité, la défiance de luimême, le désir de faire intervenir d'autres lumières que les siennes. C'est le caractère de tous les fondateurs dans l'Église.
L'obéissance de sainte Chantai n'est pas moins admirable. Sur cette parole de son directeur, elle renonce à ce qu'elle avait cru être sa vocation, et, détachée de tout, morte à sa propre volonté en des choses où l'on croit innocent de se rechercher soi-même, elle attend humblement que Dieu, qui lui a donné de si ardents
1 Lettre du 6 août 1006.
désirs pour la vie religieuse, lui en indique la route et lui en fournisse les moyens.
Rendons aussi hommage aux bonnes mères carmélites, et en particulier à la mère Marie de la Trinité. Quelque joie qu'elle dût éprouver à la première ouverture que M"'° de Chantai lui fit de son projet, soit à cause de l'intimité qui commençait à régner entre elles, soit surtout à cause de l'éclat qu'une si grande âme devait jeter sur le Carmel naissant, jamais elle n'écouta sur ce point aucune pensée humaine. « Madame, lui répondit-elle la première fois qu'elle lui en parla, lorsque vous aurez satisfait à ce que Dieu demande de vous par l'entremise de M^ de Genève, nous penserons à ce que nous aurons à répondre sur vos désirs. » Et un: autre fois, inspirée de Dieu, elle lui fit cette réponse, qui est demeurée célèbre: « Non, non. Madame, sainte Thérèse ne vous aura jamais pour fille; Dieu vous veut mère de tant de filles, que vous serez sa compagne'. » M'"" de Chantai renonça donc à entrer chez les Carmélites; mais elle ne cessa
1 Mémoires de la mère de Chaugy, p. lOo. La mère de Chaugy raconte que toutes ces paroles auraient été dites par la mère Anne de Saint-Barlhélemy. Mais comme, d'une part, cette mère n'est jamais venue à Dijon, que, de l'autre, M""= de Chantai n'a jamais été à Paris avant son entrée en religion, il résulte de là une difficulté qui nous a longtemps arrêté lors de notre première édition. Ne pouvant pas admettre ce fait, nous ne savions comment l'expliquer. Heureusement, depuis nous avons eu occasion de lire les Chroniques de l'ordre des Carmélites que l'on imprime en ce moment à Troyes, et nous y avons vu que c'était la mère Marie de la Trinité, et non pas la mère Anne de Saint- Barlhélemy, qui avait dissuadé M"" de Chantai d'entrer au Carmel (lome III, p. 463); ce qui s'explique, puisque la mère Marie de la Trinité habitait Dijon, et que M»" de Chantai, on va le voir, avait avec elle les rapports les plus intimes.
ni de les voir ni de les aimer. Elle venait souvent à leur chapelle. Quand le cardinal de Bérulle prêche et offre le saint sacrifice, on l'aperçoit dans la foule avec M'"° Bruslard. Si l'humble M. Gallemand vient visiter canoniquement le monastère, M^^"^ de Chantai paraît à son confessionnal. Les bonnes mères Carmélites reçoivent-elles de Paris quelque livre bien pieux, tout embaumé de l'amour de Dieu; après l'avoir lu, elles se hâtent de l'envoyer à M"'° de Chantai *. Enfin elle est sans cesse à la grille du parloir; et comme la prieure, la vénérable mère Anne de Jésus, la sousprieure, la mère Isabelle des Anges et les autres Espagnoles entendaient peu le français, elle faisait demander la bonne mère Marie de la Trinité, qui seule était Française, et qui servit en quelque sorte d'interprète au couvent.
Lorsqu'une femme du monde qui tend à la perfection entre ainsi en rapport avec une religieuse, elle est insensiblement amenée à lui demander ou à en recevoir mille conseils de direction; et il y aurait à cela peu d'inconvénients si la discrétion y présidait, et si le tout restait soumis à celui qui seul a reçu de Dieu la mission de conduire les âmes et la lumière pour ne pas les égarer; mais c'est ce qui n'arrive pas toujours. La bonne mère Marie de la Trinité, ravie des dispositions saintes de M'"° de Chantai, entreprit donc de la diriger, et, d'accord avec une personne qui n'est pas nommée, elle commença à lui donner des conseils peu prudents.
Le genre d'oraison de M'"'= de Chantai lui semblait
1 Voir les lettres de saint François de Sales de 1606 et de 1607.
trop simple, trop ordinaire pour une personne d'une si haute vertu. Elle lui conseilla donc de renoncer à la préparation de l'oraison , de s'abandonner davantage à l'action du Saint-Esprit, de ne faire presque plus usage de l'imagination et de l'intelligence, de laisser son cœur agir seul : en un mot, elle voulait que M'"" de Chantai passât du premier degré de l'oraison au second. Il est curieux de voir avec quelle prudence saint François de Sales s'inlerpose entre sa pénitente et ses conseillers trop ardents. « J'ai pensé sur ce que vous m'écrivîtes que M. N^** vous avoit conseillé de ne point vous servir de l'imagination, ni de l'enlende- *ment, ni de longues oraisons, et que la bonne mère Marie de la Trinité vous en avoit dit de même touchant l'imagination. »
Le saint ne saurait être de cet avis. « Il n'est pas possible, écrit-il à M'"° de Chantai, de ne se servir en l'oraison ni de l'imagination ni de l'entendement; mais de ne s'en servir point que pour émouvoir la volonté, et, la volonté étant émue, l'employer plus que l'imagination et l'entendement, cela se doit faire indubitablement. Il n'est pas besoin, dit cette bonne mère, de l'imagination pour se représenter l'humilité sacrée du Sauveur; non pas peut-être à ceux qui sont déjà fort avancés en la montagne de la perfection; mais pour nous autres, qui sommes encore es vallées, quoique désireux de monter, je pense qu'il est expédient de se servir de toutes nos pièces et de l'imagination encore. » Il ajoute avec une grâce charmante: « Demeurons, ma chère fille, encore un peu de temps ici en ces basses vallées; baisons encore un peu les pieds du Sauveur; il nous appellera, quand il
lui plaira, à sa sainte bouche. Ne vous départez point de cette méthode, jusqu'à ce que nous nous revoyions ^ »
Le saint ne veut pas davantage que M™° de Chantai abandonne la préparation de l'oraison. « Quant à ces préceptes d'oraison que vous avez reçus de la bonne mère prieure, je ne vous en dirai rien pour le présent. Seulement je vous prie d'apprendre le plus que vous pourrez les fondements de tout cela ; car à parler clair avec vous, quoique deux ou trois fois, l'été passé, m'étant mis en la présence de Dieu sans préparation et sans dessein, je me trouvasse extrêmement bien auprès de sa majesté, avec une seule, très simple et continuelle affection d'un amour presque imperceptible mais très doux, si est-ce que je n'osai jamais démarcher du grand chemin pour réduire cela à un ordinaire. Je ne sais, j'aime le train des saints devanciers et des simples. Je ne dis pas , continue-t-il , que quand on a fait la préparation et qu'en l'oraison on est attiré à cette sorte d'oraison, il n'y faille aller; mais prendre pour méthode de ne se point préparer, cela m'est un peu dur. Comme aussi de sortir tout à fait de devant Dieu sans actions de grâces, tout cela ne peut être utilement fait. « Le saint ajoute avec humilité : « Néanmoins je parle simplement devant Notre-Seigneur et à vous, à qui je ne puis parler que purement et candidement; je ne pense pas tant savoir que je ne sois très aise, je dis extrêmement très aise de me démettre de mon sentiment et suivre celui de ceux qui en doivent, pour toutes raisons, savoir plus que moi; je ne dis pas seulement
1 Lettre du mois d'avril 1608.
de cette bonne mère, mais je dis d'une beaucoup moindre. »
On voit avec quelle sagesse saint François de Sales défendait M™° de Chantai contre des attraits trompeurs et des conseils imprudents, et la maintenait encore, malgré sa grande vertu, dans ces premiers degrés de l'oraison qui sont les plus sûrs, et dont il ne faut sortir qu'en s'humiliant et avec la certitude que Dieu nous veut faire monter plus haut.
C'était la même sagesse, la même fermeté pour l'empêcher de se jeter dans des mortifications trop fortes qui eussent énervé son esprit en épuisant son corps. M""" de Chantai avait toujours été portée aux austérités corporelles; le voisinage des Carmélites augmentait encore et rendait plus vifs ces attraits de pénitence. Ce n'était plus assez pour elle de jeûner le vendredi, de souper sobrement le samedi, de prendre la discipline deux fois par semaine, toutes choses que lui avaient permises saint François de Sales; elle aurait voulu se coucher très tard, se lever de grand matin, interrompre son sommeil par des prières et des pénitences. Mais sur ce point le saint évoque était inflexible. Ce directeur expérimenté, qui savait qu'une certaine quantité de sommeil est nécessaire à la nature humaine; que si on la lui donne, elle est capable des plus grands efforts; que si on la lui refuse, elle s'abat tôt ou tard et quelquefois pour toujours, avait ordonné à M"^° de Chantai de prendre sept à huit heures de sommeil'. Il la surveillait de près, et grondait aux moindres infractions. « Je commence par votre cou-
1 Lettres du 15 octobre 1605 et du 8 juin 1606.
cher et lever matin. Pourquoi faites-vous cela, ma chère fille? Non, certes, il ne faut accabler l'esprit à force de travailler le corps. Il ne faut pas se détraquer comme cela, notamment les femmes; car après on ne vaut rien tout le long du jour ^ » Il ne la surveillait pas moins sous le rapport de la nourriture, qui, comme le sommeil, est indispensable dans une certaine mesure, et qui, avec le sommeil, est ce qu'un directeur doit le plus surveiller dans les personnes portées aux mortifications corporelles % »
Tout grandissait à la fois dans cette âme, si sagement conduite , et arrivée au point exquis de la maturité. Avec d'immenses élans vers la perfection, et en particulier vers la vie religieuse, qui en est le plus haut sommet, avec d'ardents désirs de pénitence et de sacrifices, avec un recueillement et une habitude de la présence de Dieu que rien ne pouvait interrompre, M'"'= de Chantai sentait se développer en elle cette faim de la sainte Eucharistie qui est le signe de la perfection. Cependant jusqu'en l'année 1606, bien qu'elle eût été dès 1601 honorée du don des miracles, saint François de Sales ne lui avait permis la sainte communion que les dimanches. Ce fut seulement le 8 juin de cette année 1606 qu'il lui permit de la faire aussi le jeudi. Après quelques belles paroles sur le saint Sacrement, dont ce jour-là on célébrait l'octave :
1 Lettre du 5 février 1608.
2 <i Manger peu, travailler beaucoup, avoir beaucoup de tracas d'esprit et refuser le dormir au corps, c'est vouloir tirer beaucoup de services d'un cheval qui est efflanqué, et sans le faire repaître. [Leilre de saint François de Sales à la mère Aiigélique de Port- Royal, 12 septembre 1619.)
« Eh! de sa divine chair, s'écrie-t-il, n'en mangeronsnous pas un peu plus souvent? Oh! qu'elle est suave et nourrissante! Je dis que, se pouvant commodément faire, il sera bon de la recevoir un jour de la semaine, le jeudi, outre le dimanche. » Il ajoute prudemment: « Gela pourtant sans bruit et sans incommoder nos affaires'. »
M"'« de Chantai resta ainsi dix- huit mois, du 8 juin 1606 au 24 janvier 1608, avec la seule permission de faire deux communions par semaine. Elles ne lui furent augmentées qu'au carême de 1608, et encore parce que la sainte se sentait pressée d'un grand désir de communier plus souvent. « Vous me dites que vous vous sentez affamée plus qu'à l'ordinaire de la très sainte communion. Humiliez-vous fort, ma fille, et échauffez fort votre estomac du saint amour de Jésus-Christ crucifié, afin que vous puissiez bien digérer spirituellement cette céleste viande; et puisqu'assez demande du pain celui qui se plaint de la faim, je vous dis, ma fille : Oui, communiez ce carême les mercredis et vendredis et le jour de Notre- Dame outre les dimanches... Oh! quand sera-ce, ma chère fille, mon Dieu ! quand sera-ce que Jésus-Christ vivra tout en nous? » Et après une de ces belles expositions de doctrine, familières à saint François de Sales , sur les effets de la sainte Eucharistie : « Je ne pensois pas vous tant dire sur ce point, mais je me laisse aisément emporter avec vous ; et puis je m'en vais tout à l'heure à cette sainte réflexion avec vous : car c'est jeudi, et ce jour-là nous nous tenons l'un à
1 Lettre du 8 juin 1606.
l'autre, et nos cœurs, ce me semble, s'enLre-touchcnt par ce saint sacrement '. »
C'est ainsi que M'"^ de Chantai s'avançait lentement, mais sûrement, d'une communion par semaine à deux, puis à quatre, en proportion de ses progrès et de ses désirs. Saint François de Sales, en toute cette conduite, est admirable de prudence.
Aussi, plus elle avançait, plus M'"^ de Chantai, dirigée par une main si habile, sentait croître Tadmiration qu'elle avait toujours eue pour son saint directeur. Celui-ci, de son côté, plus il étudiait l'àme de son humble pénitente, plus il était ravi des merveilles qu'il y découvrait chaque jour, et de ces deux admirations, que l'un cachait à l'autre, résultait ce bel amour chrétien dont nous n'avons encore vu que l'aurore. Maintenant il est à son midi, il resplendit de son plus pur éclat. Il a une élévation, une transparence, une force, une lumière, une hardiesse, un feu avec une jalousie toute sainte, qui ravissent. Ce serait le moment de l'étudier, si de telles choses pouvaient être soumises à l'étude, et si elles laissaient à l'âme d'autre liberté que la liberté de contempler en s'humiliant. « 0 ma fille, écrivait saint François de Sales, quand serons-nous saints? Soyez sainte, ma fille, ma sœur, et priez Dieu que je devienne saint. Mon Dieu, que faire en ce monde, sinon prier, pâtir, aimer le tant aimable Sauveur, et se laisser consumer par son amour ! Oh ! que je vous souhaite ce bonheur de souffrir pour Jésus-Christ 1 »
Et encore : « Ma fille, il faut que je vous dise que
1 Lettre du 2i janvier 1608.
je ne vis jamais si clairement que vous êtes ma fille, que je le vois maintenant. Oui, je suis en Jésus-Christ plus vôtre que jamais, et j'admire ces accroissements. Ah ! qu'il nous faut augmenter la grandeur de notre courage, pour servir Dieu le plus hautement et vaillamment que nous pourrons ! Car pourquoi pensonsnous qu'il ait voulu faire un seul cœur de deux, sinon afin que ce cœur soit extraordinairement hardi, brave, courageux, constant et amoureux en son Créateur et Sauveur, par lequel et auquel je suis vôtre ^? »
Et ailleurs encore, et partout : « Mon Dieu! ma fille, que je vous souhaite de perfections, une pour toutes, cette unité, celte simplicité!... Mon Dieu! ma fille, s'il ne falloit que mon sang pour vous rendre toute sainte!... Oh! que je sens tendrement et ardemment le lien de notre dilection! Je prie nuit et jour pour votre avancement-. »
Voilà bien cette jalousie sainte dont je parlais plus haut, et qui est le signe et l'honneur des affections élevées. Quand elle apparaît avec un pareil accent, on sent qu'on a franchi un monde, et qu'on n'est plus sur la terre.
De son côté, M"'° de Chantai n'avait pas à un moindre degré le zèle pour la beauté de l'àme de saint François de Sales. « Mon Dieu, lui écrivait saint François de Sales, que je lis avec consolation les paroles que vous m'écrivîtes, que vous désirez de la perfection à mon àme presque plus qu'à la vôtre ! C'est une vraie fille spirituelle, cela ; mais faites courir
1 Lellre du 5 juin 1610.
2 Lettres du 29 décembre 1609, du mois de janvier 1608, etc.
votre imagination tant que vous voudrez, elle ne sauroit atteindre où ma volonté me porte pour vous souhaiter de l'amour de Dieu '. »
Longtemps M'"° de Chantai s'en était tenue à ces souhaits généraux; mais peu à peu elle s'était enhardie, et à partir de 1606, ses lettres se remplissaient chaque jour de recommandations, de désirs, de vœux, et quelquefois de doux reproches. Tantôt elle lui demandait s'il faisait exactement son oraison. « Vous me fîtes un grand plaisir, répond saint François de Sales, de me demander en l'une de vos lettres, voire si je faisois mon oraison. 0 ma fille, si faites, demandez-moi toujours l'état de mon âme; car je sais bien que votre curiosité en cela sort de l'ardeur de la charité que vous me portez. Oui, ma fille, par la grâce de Dieu , je puis dire maintenant mieux que ci-devant que je fais l'oraison mentale, parce que je ne manque pas un seul jour à cela. Et me semble que je m'y affectionne et voudrois pouvoir en faire deux fois le jour; mais il ne m'est pas possible*. » Tantôt elle l'excitait hardiment à l'humilité. « Oh ! ma très chère fille, que vous me fîtes grand plaisir de me recommander la sainte humilité ! car savez-vous, quand le vent s'enferme dans nos vallées, entre nos montagnes, il ternit les petites fleurs et déracine les arbres : et moi, qui suis logé un peu bien haut en cette charge d'évêque, j'en reçois plus d'incommodités. 0 mon Dieu! sauvez -nous. Commandez à ces vents de vanité, et il se fera un grand calme '. »
1 Lettre du 14 septembre 1606.
2 Lettre du 6 septembre 1C07.
2 Lettre de 1609. On ignore quel mois.
D'autres fois elle exige qu'il renonce à ces veillées de nuit, à ces travaux du soir qui l'épuisaient : « Savez -vous, ma fille, quelle parole je vous donnerai bien? C'est d'avoir plus de soin de ma santé dorénavant, quoique j'en aie toujours eu plus que je ne mérite; et, Dieu merci, je la sens fort entière maintenant, ayant absolument retranché les veillées du soir et les écritures que je faisois d'habitude, et mangeant plus à propos aussi. Mais, croyez -moi, votre désir a sa bonne part en cette résolution ; car j'affectionne extrêmement votre contentement, mais avec une certaine liberté et sincérité de cœur telle, que cette affection me semble une rosée, laquelle détrempe mon cœur sans bruit et sans coup. Et, si vous voulez que je vous dise tout, elle n'agissoit pas si suavement au commencement que Dieu me l'envoya (car c'est lui sans doute) comme elle fait maintenant qu'elle est infiniment forte, et, ce me semble, toujours plus forte, quoique sans, secousse et sans impétuosité. C'est trop dit sur un sujet duquel je ne Vùulois rien dire '. »
Elle croissait, en effet, cette affection divine, elle grandissait chaque jour; elle donnait de plus en plus, dans sa lumière, dans sa sérénité, dans sa force, dans sa hardiesse toute sainte, une idée de cet amour éternel qui unira les âmes en Dieu. « Vive Dieu ! ma fille, écrivait saint François de Sales, ou Dieu ou rien; car tout ce qui n'est pas Dieu ou n'est rien ou est pire que rien. Demeurez bien tout en lui, ma chère fille, el le priez que j'y demeure bien tout aussi; et là
1 Lettre du 8 juin 1606.
dedans aimons-nous puissamment, ma fille; car nous ne le saurions faire jamais ni trop ni assez. Oh ! quel plaisir d'aimer sans craindre d'excès ^ ! »
Et encore : « Courage, courage, ma fille! Jésus est nôtre. Qu'à jamais nos cœurs soient à lui. Il m'a rendu, ma chère fille, et me rend tous les jours plus, ce me semble, au moins plus sensiblement, plus suavement, du tout, en tout et sans réserve, uniquement, inviolablement vôtre, mais vôtre en lui et par lui-. ))
Et enfin : « C'est la vérité, ma chère mère, j'ai une lumière particulière qui me fait voir que l'unité de notre cœur est un ouvrage de ce grand Unisseur; et partant je veux désormais non seulement aimer, mais chérir et honorer cette unité comme sacrée ^ » Voilà, dans toute sa lumière et sans voiles, cette incomparable affection, où il entre plus d'admiration encore et de vénération que de tendresse. Mais, dans ces mutuels épanchements de cœur, il fallait que chacun d'eux cachât soigneusement son admiration à l'autre : autrement on voyait bientôt à ses larmes combien profonde était son humilité. Saint François de Sales veillait davantage à cacher cette admiration, étant père et directeur, et ce n'est que dans ses lettres à M"'" de Charmoisy, à M'"^ Bruslard, qu'il la laissait éclater. Mais M"'" de Chantai ne savait pas résister. « Il faut, pendant que je m'en souviens, lui écrit un jour saint François de Sales, que je vous défende ce nom de saint quand vous écrivez de moi ; car, ma
^ Lettre du mois de janvier 1611.
2 Lettre du mois de juin 1607.
3 Édition Migne. Tome V, p. 16uo.
fille, je suis plus feint que saint. A peu que pour cela je ne retinsse la lettre à M. de Gharmoisy; naais la consolation qui lui en pouvoit revenir m'en em pécha ^ . » Et encore : « Ma fille, vous n'écrivez pas selon mes désirs, ni à ma mère, ni à M"^« de Gharmoisy, quand vous dites : Notre bon et saint évêque ; car, au lieu que ces bonnes femmes devroient lire : sot évêque, elles lisent : saint évêque. Je sais bien que du temps de notre saint Jérôme, on appeloit saint tous les évêques, à raison de leur charge; mais ce n'est pas la coutume maintenant -. » Et enfin : « Je ne suis que vanité et orgueil, et néanmoins je ne m'estime pas tant que .vous m'estimez. Je voudrois bien que vous me connussiez mieux : vous ne laisseriez pas d'avoir une absolue confiance en moi, mais vous ne m'estimeriez guère, et vous diriez : Voilà un jonc sur lequel Dieu veut que je m'appuie. Je suis bien assuré que Dieu le veut, mais le jonc ne vaut pourtant rien. Hier, après avoir lu votre lettre, je me promenai deux tours, avec les yeux pleins d'eau, de voir ce que je suis et ce qu'on m'estime \ »
Ah ! qu'on est consolé quand, fermant les livres du monde, s'isolant de ses conversations, ou vulgaires, ou terrestres, ou coupables, on entend des accents pareils à ceux- ci ! Il semble que l'on ne soit plus sur la terre : on croirait écouter deux de ces séraphins dont parle Isaïe, qui s'excitent sans cesse à adorer, à louer, à bénir, à aimer Celui qui les a faits, et qui se
1 Lettre du 2'i janvier 1608.
2 Lettre inédite, sans date, appartenant au monastère de Montclimart.
3 Lettre du 28 octobre 1G03.
DE SAINTE CIIAISTAL 345
renvoient incessamment, à travers les mondes, le mot des grandes lumières et des grands amours : Saint, Saint, Saint!
Cependant l'année que le saint évêque avait voulu employer pour étudier la vocation de M"'° de Chantai touchait à son terme. Le sainte disposa donc tout pour le voyage d'Annecy, résolue d'y apporter une complète inditïérence, avec le désir unique, mais très ardent, de vouloir tout ce que Dieu lui commanderait par la bouche de son saint directeur.
Un acte signalé d'obéissance sanctifia le voyage. Le 30 mai 1607 était le jour fixé par saint François de Sales pour l'arrivée de M™'' de Chantai à Annecy. Des affaires imprévues ayant retardé son départ, elle fît de grandes journées à cheval pour compenser ce délai, et marcha même toute une nuit, quoiqu'il plût et que la pluie fût accompagnée de grands tonnerres. Le saint, la trouvant harassée, lui demanda pourquoi elle s'était fatiguée ainsi. « Je ne croyois pas, répondit -elle, qu'il me fût permis sous aucun prétexte de me dispenser d'arriver aujourd'hui, comme vous me l'aviez ordonné. » Alors le bienheureux, souriant, lui rappella ce qu'il lui avait dit tant de fois, qu'il ne fallait pas prendre ainsi rie à rac ses commandements, et plus regarder à la douceur de ses intentions qu'à la rigueur de ses paroles.
Il y avait encore quatre ou cinq jours avant la Pentecôte. Saint François de Sales les employa à faire rendre compte à M"^« de Chantai de tout ce qui s'était passé dans son âme depuis un an, étudiant sérieusement ses attraits et ses désirs, sans lui rien déclarer de ses desseins , lui disant seulement de bien
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prier Dieu, et s'efforçant de l'établir dans ces sentiments d'indifférence qui sont certainement l'état le plus sûr pour connaître la sainte volonté de Dieu.
Le lendemain de la Pentecôte, il l'appela après la messe. « Eh bien! ma fille, lui dit-il avec un visage grave et du ton d'une personne toute perdue en Dieu, je suis résolu de ce que je veux faire de vous.
— Et moi, dit -elle, monseigneur et mon père, je suis résolue de vous obéir. » Et elle se jeta à genoux. Le bienheureux l'y laissa et se tint debout à deux pas d'elle.
« Oui-da, dit-il; or sus, il faut entrer à Sainte- Claire.
— Mon père, je suis toute prête.
— Non, reprit- il, vous n'êtes pas assez robuste; il faut être sœur de l'hôpital de Beaune.
— Tout ce qu'il vous plaira.
— Ce n'est pas encore ce que je veux, vous serez carmélite.
— Je suis prête à obéir. »
Il l'éprouva ainsi de plusieurs manières, et il la trouva toujours obéissante.
« Eh bien! dit- il, rien de tout cela ne vous convient. » Et il commença à déployer devant elle tout le plan et l'idée générale de la Visitation», a A cette proposition, écrivait plus tard la sainte, je sentis soudain une grande correspondance intérieure avec une douce satisfaction et lumière qui m'assuroient que cela étoit la volonté de Dieu ; ce que je n'avois pas senti aux autres propositions, quoique toute mon
i Mémoires de la mère de Chaugy, p. 82.
âme y fût entièrement soumise. » De son côté, saint François de Sales éprouvait au fond de son cœur une indicible sécurité. « Ma fille, disait- il à la sainte, courage ; toutes choses concourent à affermir ce projet en mon âme. J'y vois de grandes difficultés pour l'exécution, et je n'y vois goutte pour les démêler; mais je m'assure que la divine Providence le fera par des moyens inconnus aux créatures. »
Ce fut ainsi que M™° de Chantai arriva, à travers mille circuits, à connaître le but suprême de son existence. Dieu l'avait créée pour être un jour dans l'Église une fondatrice d'Ordre, c'est-à-dire, pour participer d'une façon ineffable à cette paternité spirituelle qui ne vient ni de la chair, ni du sang, ni de la volonté de l'homme, et que Dieu seul peut communiquer, parce que lui seul en est la source. Aussi, dès les premiers jours , Dieu la prépare par une suite de faits mystérieux à l'œuvre sublime qu'elle doit exécuter. Il lui donne d'abord une âme vigoureusement trempée, parce que nulle œuvre n'est plus difficile et ne coûte plus de sueurs que la fondation d'un ordre religieux. Il dépose en même temps sur sa physionomie une sorte de beauté sévère, mélange étonnant de douceur, d'humihté, de force, de sainte ardeur, qui lui ouvre les âmes et fait tout plier devant elle. Afin que ces éléments se développent dans la virilité, Dieu la soustrait de bonne heure aux caresses de sa mère, et lui donne, dans le président Frémyot, un de ces hommes de foi et de caractère, dans le cœur duquel elle puise l'esprit de sacrifice et de dévouement. A cette paternité du sang. Dieu ajoute une seconde paternité dont l'influence est encore plus admirable.
Saint François de Sales achève l'œuvre de M. Frémyot et tempère par sa suavité l'ardeur et la force que celui-ci avait communiquées à sa fille. Et comme l'Ordre de la Visitation était destiné à réunir des vierges et des veuves, Dieu permet que M"^° de Chantai parcoure successivement toutes les positions de la vie, qu'elle soit tour à tour fille, épouse, mère, veuve, et qu'elle acquière ainsi, dans ces états divers, l'expérience dont elle aura bientôt besoin. Et parce que la vie religieuse est une vie de peines intérieures et de crucifiement, de douloureuses tentations accablent pendant de longues années M"'^ de Chantai, afin que les épouses de Jésus-Christ aient une mère qui sache compatir à leurs infirmités, ayant été éprouvée plus qu'elles. Enfin, appelée à tout quitter pour Dieu, elle reçoit tout à la fois la noblesse, la beauté, la fortune, de grands biens, d'illustres relations, des parents qu'elle chérit, quatre petits enfants spirituels et charmants ; et c'est du milieu de toutes ces joies qu'elle passe à l'humilité du cloître, apprenant au monde que toutes les fêtes de la terre, même les plus élevées, les plus pures, les plus légitimes, pâlissent devant le grand bonheur d'aimer Dieu, de le servir et de s'immoler pour lui !