‹ Histoire de Sainte ChantalChapitre 14 sur 44 · MADEMOISELLE DE BLONAY, ANNE- JACQUELINE COSTK · texte numérisé non relu

MADEMOISELLE DE BLONAY, ANNE- JACQUELINE COSTK

M"^^ de Chantai n'était pas la seule que Dieu eût élue, dans ces temps difficiles, pour travailler, par la fondation d'un ordre religieux, à ranimer dans le monde l'esprit chrétien. Pendant qu'elle s'avançait de clarté en clarté dans la connaissance des desseins de Dieu sur elle, il y avait en Bourgogne et en Savoie d'autres âmes prises des mêmes dégoûts pour le monde, tourmentées aussi par la grâce, mais incertaines de leurs voies, attendant, comme M'"^ de Chantai, le coup de lumière qui éclairerait leurs vocations, et ne se doutant guère que Dieu les attendait toutes au même rendez -vous.

La première en date et une des plus célèbres, M"» Marie- Jacqueline Favre, était fille du président

du parlement de Savoie'. Elle avait dix -huit ans, beaucoup d'esprit, un jugement solide, un cœur franc comme son visage, et ce genre de beauté grave que l'on estimait tant encore au seizième siècle. Une multitude de partis se disputaient sa main. Mais M"e Favre, passionnée pour l'indépendance, ne pouvait supporter l'idée même du mariage. Elle n'estimait heureuses que les veuves. « Si on lui eût assuré que celui qu'elle épouseroit seroit mort deux heures après, et qu'ainsi elle fût demeurée libre, elle se fût décidée à agréer ce parti. » Du reste, l'idée du couvent entrait encore moins dans son esprit. Elle avait en horreur tout ce qui peut gêner la liberté.

Ce n'est pas que l'amour de Dieu fût étranger à celte fière nature. Mais la légèreté de sa jeunesse, les dissipations de la société qui l'entourait, cette passion pour l'indépendance qui lui faisait rejeter toute règle, refoulaient cet amour jusqu'au fond de son cœur. Il ne s'en échappait que des étincelles. « Quand je sentois en moi, dit-elle, quelques mouvements d'onction et de dévotion, je tâchois de les accroître, et pour cela j'essayois do me trouver au trépas de ceux qui décédoient dans la ville, surtout quand c'étoient des personnes bien faites et encore jeunes. Les pensées du néant de la créature et de la vie m'éloient fort fréquentes pour trois ou quatre jours. Après, elles s'évanouissoient; les conversations effaçoient ces bonnes impressions de mon esprit. »

Heureusement, au milieu de cette vie ardente et

1 Les Vies des quatre premières Mères de la Visiialion, par la mère de Chaugy. Annecy, 16o9, in-i". La mè?'e Marie-Jacqueline Favre.

légère, elle rencontra saint François de Sales. Ce sage directeur, « qui travailloit avec une douceur tranquille à la direction des âmes, ne pressa point celle-ci, sachant qu'elle étoit d'un naturel peu enclin à la sujétion. » Seulement il lui fît lire V Introduction à la vie dévote, qui venait de paraître (1608), l'obligea à se confesser tous les huit jours, afin de la maintenir dans une grande pureté de conscience, et, comme elle avait l'esprit sérieux, capable d'être ravi et ému par la pensée de Dieu, il lui fît pratiquer chaque jour un quart d'heure d'oraison mentale, attendant de la grâce et du temps l'achèvement de l'œuvre qu'il espérait. Jamais on n'imaginerait dans quelle circonstance fut terrassée cette grande âme qui avait de si vives aspirations pour la liberté. M^'® Favre dansait à ravir. Sa mère ayant été à Chambéry pour quelques affaires, les dames de la ville, qui avaient entendu parler du talent de Marie- Jacqueline, donnèrent un grand bal pour avoir le plaisir de la voir danser. M"° Favre s'y rendit pleine de joie avec le désir d'y justifier sa renommée. Au premier coup d'archet, le gouverneur du pays vint lui offrir la main pour ouvrir la danse. C'est là que Dieu l'attendait. Un trait divin lui perce le cœur. « Pauvre Favre, se dit- elle intérieurement pendant qu'on applaudissait ses grâces, quelle récompense auras-tu de ces pas mesurés? Quel fruit en recaeilleras-tu, sinon que l'on dira : Cette fille a bien dansé? voilà ta récompense. » Une confusion profonde la remplit. L'idée de la mort, du jugement , la honte d'avoir usé sa jeunesse dans de frivoles plaisirs pénètrent profondément son âme; elle sort du bal changée et résolue à se consacrer à Dieu.

Cependant M. le président Favre, qui ne se doutait pas de ce changement, car Marie- Jacqueline l'avait tenu très secret, cherchait à établir sa fille. Un parti se présenta plus avantageux que tous les autres. Le frère du saint évêque de Genève, Louis de Sales , ayant demandé Marie- Jacqueline en mariage, M. Favre l'accorda, et vint tout joyeux l'annoncer à sa fille. A celte nouvelle, M"° Favre pâlit, balbutie, et, tombant aux pieds de son père, lui avoue en pleurant son projet de quitter le monde. Il fallut que saint François de Sales intervînt pour vaincre les résistances de M. Favre, et qu'il fît appel à ses sentiments les plus élevés de foi et de soumission à la volonté de Dieu. Il fut plus difficile encore de persuader Louis de Sales, que la promesse de M. Favre avait jeté dans le ravissement. Le saint évêque s'en chargea encore. « Eh bien, mon frère, lui dit-il un jour au sortir de table, vous avez un terrible rival. Il vous faut résoudre à lui céder votre maîtresse. — A l'exception de Son Altesse, s'écria le bouillant jeune homme, dont l'amour augmentait encore l'intrépidité naturelle, je ne sache personne d'assez hardi pour oser me la disputer. — Oh ! reprit le saint évêque avec cette bonhomie fine et ce gracieux sourire qui ne le quittaient pas, ce rival est de si grand mérite, que vous n'oseriez seulement le regarder au visage. » Et comme le jeune homme se taisait étonné. « C'est Jésus-Christ, ajouta le saint, que M"° Favre a choisi pour amant. » En ces âges et dans ces familles de foi on était capable de sacrifices. Louis de Sales s'inclina, et, « ressentant au cœur une blessure profonde, il éteignit une si belle flamme et immola à la

volonté divine une passion naissante qui lui étoit aussi chère que la vie. »

Le président Favre, pour éprouver la vocation de sa fille, exigea qu'elle restât quelque temps encore dans le monde. Elle quitta les parures de sa jeunesse, ce qui lui coûta un peu, et commença à avouer le projet qu'elle avait de se retirer bientôt dans la retraite pour être toute à Dieu. Un an se passa ainsi. Elle ne connaissait pas encore M"*^ de Chantai, et n'avait qu'une idée très vague du genre de vie que le saint évêque lui devait faire embrasser.

Pendant ce temps, une autre demoiselle, riche aussi, d'une grande famille de Bourgogne, M"^ Charlotte de Bréchard, arrivait au même but, mais par une route bien différente '.

Elle avait commencé pauvrement et rudement. Dès l'âge de sept mois elle perdit sa mère. A quatre ans elle fut travaillée d'une maladie étrange , inconnue aux médecins, qui la conduisit si proche du tombeau, qu'on la couvrit d'un drap et qu'on alluma un cierge bénit. Un peu après, une de ses tantes, la tenant dans ses bras, la laisse tomber par la fenêtre d'une galerie, la tête la première, sur les bords d'un étang, parmi les pierres et les ronces, et on la releva à moitié morte. A peine échappée de ces dangers , la peste éclate. Ses deux sœurs sont emportées en quelques jours. Son père s'enfuit. La servante du château, avec cette cruauté froide qu'on rencontre en temps de peste, la fait porter dans une maison du

1 Les Vies des quatre premières Mères de la Visiialion, par la mère de Chaugy. Annecy, 1659, in-A". La mère Charlotte de Bréchard.

village où tout était mort, et où s'étaient réfugiés deux jeunes gens qui gagnaient leur vie à enterrer les pestiférés. Elle y demeure six semaines sur un peu de paille, sans autre compagnie que ces deux fossoyeurs, qui la maltraitaient et lui enlevaient le peu de nourriture qu'on lui apportait. Une malheureuse domestique atteinte de la peste vient peu après se réfugier dans le même taudis et joindre sa misère à la sienne. Dès le soir même, l'enfant et la servante mangent et couchent ensemble. Le lendemain, la servante meurt presque dans les bras de l'enfant. Les deux fossoyeurs enveloppent la morte d'un drap, et, sortant pour aller chercher un chariot, ils disent à la petite de rester pour prendre soin du cadavre. Elle passa un jour entier en face de ce lugubre spectacle. Aux approches de la nuit, la frayeur la prend , et elle se colle en pleurant aux barreaux de la fenêtre pour ne plus voir la morte. Ses affreux compagnons, la trouvant inondée de larmes et décidée à ne pas rester seule dans cette chambre infecte, la placent sur leur chariot avec le cadavre, et elle assiste, épouvantée, à ce lugubre enterrement. Trois mois entiers s'écoulent ainsi, durant lesquels, au milieu de ce village abandonné, elle est mille fois en péril d'être dévorée par les loups qui rôdaient autour des corps qu'on enterrait à peine. Personne ne s'occupait d'elle. Elle était contrainte d'aller manger des mûres le long des haies et des fruits sauvages au milieu des champs ; errant toute seule sur les grandes routes, brûlée de visage, souillée par la boue, et si déguenillée, qu'elle n'était plus reconnaissable.

Rentrée dans la maison paternelle après la cessation

du fléau, elle tombe entre les mains d'une maîtresse bizarre, qui lui apprend moins à lire qu'à souffrir. Après quoi, pour s'en débarrasser, son père, qui ne l'aimait pas, la fait entrer dans un de ces couvents attiédis qui servaient de prétextes à Luther pour en briser les grilles. Là d'autres dangers l'attendent. Jusqu'alors elle n'avait pas entendu parler de Dieu et de la religion. La première fois que celle-ci lui apparaissait, c'était avilie, déshonorée, méconnaissable. Au lieu de celte paix, de ce silence pieux, de ces chastes joies de l'amour de Dieu, de cette atmosphère céleste qui enveloppe et émeut dans les cloîtres fervents, elle ne vit que la légèreté et la dissipation du monde attristant une demeure qui n'était pas faite pour elle; des religieuses de nom, mondaines de cœur, occupées à plaire aux hommes, désertant le chœur pour le parloir, et ne trouvant plus, au milieu d'une vie dissipée en visites, ni le temps de la prière ni la grâce du recueillement. C'est un grand péril, quand on est jeune et peu instruite, de rencontrer ainsi le le monde sous le voile et le masque hypocrite de la religion. Mais telle était l'âme magnanime de M"° de Bréchard, que rien ne put ni la corrompre ni l'arrêter dans son élan vers Dieu. Privée de tout secours spirituel, le crucifix était pour elle un docteur muet, mais éloquent. Elle aimait à y fixer de longs et ardents regards, qui lui révélèrent la science des sciences : celle de la pénitence et du sacrifice. A peine entrée dans l'adolescence, sans avoir eu de maîtres, par la seule inspiration de la grâce, elle ne pensait qu'à macérer sa chair. Ne sachant à qui s'adresser pour avoir des instruments de pénitence, « elle prit une laisse de

crins de cheval, dont on se servait pour mener des chiens à la chasse, et en ayant fait quinze gros nœuds, en l'honneur des quinze mystères du rosaire, » elle commença à imprimer sur sa chair nue les stigmates sanglants de Jésus-Christ. Elle jeûnait les vendredis et les samedis, et deux fois par jour allait panser les chancres et baiser les ulcères de sept ou huit pauvres ses protégés.

L'amour de Dieu est insatiable. Un ardent désir de se retirer dans un cloître austère la saisit, et, comme elle ne connaissait d'autres monastères que celui des Clarisses, elle arrêta son choix à cette forme de vie pénitente.

Sur ces entrefaites, un songe mystérieux étonna M"° de Bréchard, sans l'éclairer. Il lui sembla voir dans une salle splendide un autel magnifiquement paré, et au pied de cet autel une religieuse vêtue d'un costume inusité encore dans l'Église , qui faisait un certain office d'une façon extraordinaire. Entre autres cérémonies, elle prit un cor de chasse, et sonna quelque chose d'un ton charmant; puis se tournant vers elle: « En voulez-vous être? lui dit-elle. — Jésus! oui, répondit Charlotte, de tout mon cœur. » Sur quoi, la religieuse lui donna une branche de fleurs, et, sonnant de nouveau de ce cor mystique, elle invita un nombre infini d'autres filles à la suivre.

Peu après, un Franciscain de grande renommée prêchant à Dijon, M^'° de Bréchard obtint la permission d'assister à ses instructions. C'était la première fois qu'elle entendait le nom de Dieu tomber du cœur et des lèvres d'un homme éloquent. Elle en fut émue jusqu'aux entrailles. Après l'instruction, elle alla trou-

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ver le religieux, lui ouvrit son cœur, et par ses conseils elle résolut d'aller frapper à la porte des Carmélites , qui, arrivant à Dijon, lui semblaient être ces religieuses inconnues qu'elle avait vues en songe. Son père, informé de son dessein, haussa les épaules; sa sœur s'en moqua; tous ses parents en rirent. M^'° de Bréchard , sans se déconcerter, vint confier sa peine à M'"" de Chantai, qu'elle connaissait depuis longues années, ayant même tenu sur les fonts de baptême sa petite Charlotte; et la sainte la conduisit elle-même et la fît recevoir aux Carmélites. Ni l'une ni l'autre ne se doutaient guère alors de l'avenir que Dieu leur réservait à toutes deux. Obligée, après un mois de séjour, et à la suite d'une grave maladie, de quitter la règle trop sévère des Carmélites, M""' de Bréchard fut reçue chez les Ursulines, sur la recommandation de M'n° de Chantai et de M'"° la présidente Bruslard. Mais sa santé, mal rétablie, fut encore un obstacle, et il fallut encore y renoncer. Elle sortait du couvent, lorsque le président Frémyot lui offrit de la mener à Monthelon passer quelques jours et se rétablir à la campagne auprès de M™° de Chantai. Elle accepta avec joie, et ce fut là qu'elle vit pour la première fois saint François de Sales, lorsqu'il vint, comme nous allons bientôt le dire, bénir le mariage de Marie- Aimée, la fille aînée de notre sainte. M"° de Bréchard ouvrit son cœur au saint évêque, et celui-ci, ayant bien vite reconnu que cette âme était fortement trempée et capable de grands desseins, lui dit, après lui avoir fait connaître ses projets : « Ma fille, vous contenteriez-vous de courir le même prix que M'"° de Chantai? » Ce fut une révélation. La branche de

fleurs de sa vision lui revint à l'esprit. « Oh ! Monseigneur, s'écria- 1- elle, ce serait avec une grande joie. — Demeurez donc en paix, reprit le saint, et ne pensez plus, ma fille, qu'à bien aimer celui qui vous veut toute sienne. »

Le coup d'œil de saint François de Sales ne l'avait pas trompé. M"'' de Bréchard était une grande âme, très ardente, encore plus généreuse, capable de tout héroïsme. Elle fut la plus illustre des compagnes de sainte Chantai. Honorée pendant sa vie du don des miracles, plusieurs fois ravie en extase, elle émerveilla le cloître par l'héroïsme de ses sacrifices. Après sa mort, son corps demeura sans corruption pendant plusieurs années, exhalant un inénarraole parfum. Son procès de canonisation fut même commencé avec celui de sainte Chantai.

Quelques années avant l'époque où saint François de Sales rencontrait M"° de Bréchard à Monlhelon, il avait, vers 1596, trouvé à Genève une fille d'auberge, ignorante, grossière, ne sachant pas même lire, mais possédant un grand esprit, une âme généreuse, ornée des plus rares dons de la grâce, et qui, malgré la pauvreté de son origine et l'humilité de ses fonctions, devait jouer dans les premiers temps de la Visitation un rôle considérable ^

Anne-Jacqueline Coste avait gardé les moutons pendant sa jeunesse ; et , moitié par misère , moitié par peur de l'isolement dans lequel elle vivait au milieu des montagnes de la Savoie, elle s'était décidée, vers

1 Les Vies des sept religieuses de la Visilalion , par la mère de Chaugy, Annecy, 1659, in-4<>. Anne -Jacqueline Coste.

l'âge de seize ans, à entrer en condition. Son maître était protestant, et habitait Genève. Dès les premiers jours, il entrevit les qualités de cette servante, et il mit tout en œuvre pour la faire apostasier. Mais les promesses d'argent ne lui firent pas plus d'impression que les discours captieux des ministres. Tous les dimanches elle sortait de Genève, où le culte catholique était interdit, et elle allait à une lieue entendre la messe dans un village voisin. Tels étaient, du reste, son adresse et les soins qu'elle apportait à son ouvrage, que jamais son maîtreneput trouver dans ces voyages, qui lui plaisaient peu , un sujet de plainte, ni même l'ombre d'un prétexte pour les interdire.

Le terme de ses services expiré, elle quitta ses maîtres, et elle résolut d'aller servir à l'hôtel de ÏÉcu de France, à Genève. Elle n'ignorait pas les dangers qu'elle pourrait y courir; mais elle espérait y voir de temps en temps des catholiques de passage, surtout des religieux et des prêtres, auxquels elle rendrait service et qui pourraient entendre sa confession. Elle ne se trompait pas. Un des premiers qu'elle y vit fut saint François de Sales, lorsqu'il vint soutenir à Genève contre les ministres protestants cette célèbre discussion qui prépara la conversion de la ville de Thonon. Anne Coste assistait à cette réunion, cachée dans la foule, et, dès le premier regard qu'elle jeta sur le visage céleste du saint, elle eut le pressentiment des grandes grâces qu'elle recevrait de Dieu par son ministère. Pendant toute la dispute, recueillie en Dieu, elle levait sans cesse les yeux au ciel, et de ses ardentes prières elle soutenait le saint docteur exposant la vérité. Ceux qui savent les secrets de la divine Provi*

dence, et avec quel amour Dieu prête l'oreille aux prières de ses moindres enfants, ne seraient peut-être pas loin de la vérité en attribuant à cette humble fille une partie des succès de la conférence. Elle fut à peine finie, que saint François de Sales, dont les jours étaient en danger, s'échappa à la hâte de Genève, sans qu'Anne Coste eût le bonheur de lui parler. Mais l'image du saint resta gravée dans sa mémoire, et elle commença à prier Dieu ardemment pour lui.

Deux ans après, saint François de Sales, arrivant à Genève pour essayer d'attirer Théodore de Bèze à une conférence, descendit à l'hôtel de VÉcu de France, où servait Anne Coste. Elle le reconnut aussitôt, s'empara de sa valise, et sous prétexte de luijnontrer le chemin de sa chambre, elle l'y accompagna. Alors, fermant la porte, « Monseigneur, lui dit-elle, qu'il < y a longtemps que je demande à Notre -Seigneur la grâce de pouvoir vous parler! » Et ayant donné un siège au saint , elle se mit à genoux et épancha dans son cœur les secrets de sa vie tout entière. Le serviteur de Dieu, entre autres dons, avait celui du discernement des esprits. Il admira la candeur, l'innocence et la simplicité de cette humble fille, et, après avoir entendu sa confession et lui avoir donné l'absolution : « Ne seriez-vous pas bien aise, lui dit -il, de recevoir la sainte communion? — Hélas! Monseigneur, ditelle, ce serait bien ma plus grande consolation; mais comment espérer ce bonheur, puisqu'il ne vous est pas permis de dire la messe dans Genève? » Alors le saint, entr'ouvrant sa soutane, en tira une petite boîte d'argent pendue à son cou, et dans laquelle il portait toujours la sainte Eucharistie pour le service des ma-

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lades ou des catholiques privés de pasteurs au milieu d'un peuple protestant. Anne-Jacqueline tomba à genoux et se prépara avec joie à recevoir son Dieu. Tout à coup un scrupule lui traverse l'esprit: « Eh! Monseigneur, dit -elle à saint François de Sales, qui était seul avec elle, vous n'avez pas de clercs, comment pourrez-vous me communier? — • Ma fille, reprit le saint avec un doux sourire, mon bon ange, qui est ici entre vous et moi, et le vôtre, qui est à vos côtés, nous serviront de clercs. Aussi bien est-ce l'office des anges d'assister autour de la table sainte! »

D'après l'avis de saint François de Sales, Anne ne quitta pas Genève. Elle y demeura plusieurs années, élevant ses humbles fonctions de servante à la dignité d'un apostolat. Elle cachait les prêtres, nourrissait les religieux, amenait en secret des confesseurs au chevet des malades, et, pour ne citer qu'un fait qui révélera à la fois et sa vigueur et son adresse, à la suite d'un siège tenté par les catholiques sur Genève, et qui avait échoué, elle cacha dans une cave, nourrit pendant plusieurs jours et fit évader un à un plus de quatre-vingts soldats catholiques.

Rien n'est beau toutefois et ne va au cœur comme la conduite de cette humble fille vis-à-vis de sa maîtresse, qui, jeune encore, se mourait de la poitrine. Après l'avoir soignée pendant onze mois avec une patience qui ne se démentit pas un instant, elle la convertit, lui apprit les prières catholiques, la fit abjurer en secret, et, à travers mille périls, trouva moyen de lui amener un confesseur. Lorsque sa maîtresse fut au moment d'entrer en agonie, comme il n'y avait pas de prêtre pour lui donner le saint via-

lique, la pieuse servante n'y tint pas. Elle alla trouver un curé qui demeurait à une lieue de Genève, mais qui sous peine de mort n'y pouvait entrer, et, lui présentant un mouchoir bien blanc, le conjura de lui donner une hostie consacrée, promettant de ne pas la toucher avec les mains et de la faire recevoir avec grande révérence par sa chère maîtresse qui allait mourir. On juge bien qu'une pareille demande ne pouvait être agréée. Anne Coste revenait donc triste à Genève, lorsque peu après son retour elle vit descendre à l'hôtel un ambassadeur de France près les cantons suisses. Cet ambassadeur, qui s'en allait dans des pays entièrement protestants, était accompagné d'un aumônier, et ce dernier portait avec lui toutes les choses nécesaires pour dire la sainte messe. On entrevoit la joie de la pieuse servante. Elle lui confie son secret, et à minuit sonnant, au fond de ces caves qui avaient tant de fois caché des prêtres et des religieux, sur un autel improvisé, fut offert de nouveau, après cinquante ans d'interruption, le saint et adorable sacrifice de l'autel. La malade semblait attendre ce bonheur; elle expira quelques instants après.

Sa maîtresse morte, Anne-JacqueliuiD vint se fixer à Annecy. Saint François de Sales y habitait. Mais telle était la foule qui se pressait autour de son confessionnal, et telle aussi la discrétion de l'humble fille, que, bien qu'elle en brûlât de désir, pendant trois semaines elle n'essaya pas même de se présenter à lui. Elle se contentait de le suivre partout où il allait, d'entendre sa messe,. d'écouter ses instructions, surtout ses catéchismes, dans lesquels le saint excellait. Un jour qu'elle y assistait perdue dans la foule, mais atten-

live, les yeux fixés sur le bienheureux, tout à coup le regard de saint François tomba sur elle. Le pasteur reconnut sa brebis. Aussitôt, sans cesser de parler, voulant donner à cette bonne fille un signe qu'il ne l'avait pas oubliée, il prit entre ses mains la croix qu'il portait à son cou et fit semblant de l'ouvrir; souvenir touchant de cette petite boîte d'argent qu'il avait tirée de son sein à Genève et qu'il avait ouverte pour lui donner la sainte communion, Anne-Jacqueline comprit le signe, et, l'acceptant comme une invitation, elle se présenta le lendemain à saint François de Sales. Le saint la reçut avec bonté et lui fit raconter non pas son histoire extérieure, elle était courte, et chez les chrétiens cette histoire est toujours la moins intéressante, mais l'histoire do son âme, de sa conscience, de ses rapports avec Dieu. Il en était dans l'admiration. Depuis lors Anne-Jacqueline se confessa régulièrement à saint François de Sales.

Un jour, après sa confession, cette bonne fille avoua au saint évêque qu'elle avait un ardent désir de quitter le monde pour avoir l'honneur de servir Dieu dans la personne de ses épouses. Il n'y avait alors à Annecy qu'un seul monastère, celui des Clarisses. Saint François de Sales lui demanda si elle voulait y entrer. « Oh! Monseigneur, s'écria- 1- elle, ce n'est pas ce que veux dire. — Où est-ce donc que vous voulez servir les épouses de Jésus-Christ? — Monseigneur, dit l'humble fille, je veux servir les religieuses que vous établirez. — Et qui vous a dit que je dois établir des religieuses? reprit saint François de Sales, très étonné de cette parole, car il n'avait parlé de ce projet qu'à M'"° de Chantai et en grand secret. — Personne du

monde, repartit Jacqueline; maisje ressens continuellement ce mouvement dans le cœur, et je vous le dis. »

Saint François de Sales, émerveillé, en écrivit le jour même toute l'histoire à sainte Chantai. Depuis lors Anne-Jacqueline ne pensa plus qu'à se préparer à être religieuse; et, bien que le saint évêque ne lui avouât rien de ses projets, elle lui demandait souvent : « Quand Madame viendra-t-elle donc '? »

Pendant que saint François de Sales rencontrait ainsi, dans une auberge, en pays protestant, une fille si simple et si grande, la grâce en sollicitait une autre, d'une condition toute différente, parmi les fêtes et les splendides soirées de l'ambassadeur de France en Allemagne*. Marie -Péronne de Chatel était une jeune personne de vingt ans, riche, bien faite, gracieuse de visage, pleine d'ardeur pour la musique, la ' danse, la poésie; causant à merveille, excellant enfin dans tous ces arts charmants et futiles qui font le bonheur et l'ornement de la société. Elle composait elle-même des chansons, des ballades, des rondes, et elle les chantait d'une manière ravissante. Aimée du monde, l'aimant aussi, facile à séduire, elle luttait, mais faiblement, n'ayant pour se défendre contre tant d'enchantements qu'un esprit naturellement sérieux et ces fortes impressions de foi qu'elle avait puisées dans une éducation solidement chrétienne. Sa mère, en effet, M""^ de Chatel, était une de ces femmes

1 Lettre du 29 septembre 1008.

2 Les Vies des quatre premières Mères de la Visilatio7i, par la mère de Chaugy. Annecy, 1659, in-'i». La mère Marie-Péronne de Chatel.

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supérieures comme il y en avait beaucoup alors, chez lesquelles la grandeur du caractère et l'énergie de la foi formaient un genre de beauté rare aujourd'hui. Sa vie a été écrite; je n'en puis rien dire ici. Un seul coup de pinceau suffira à faire voir sa physionomie. A l'âge de quatre-vingts ans, couronnant une vie de vertus par un grand sacrifice, elle prit l'habit de novice dans l'ordre de la Visitation, et nous la verrons simple rehgieuse sous l'autorité de Marie- Péronne devenue sa supérieure.

Quelle ne dut pas être l'éducation donnée par une telle femme! Aussi, jusqu'à seize ans tout alla bien. La piété, la modestie de Marie- Péronne ravissaient son excellente mère. « Voyez -vous ma petite cadette, disait-elle, elle sera la plus grande de ses sœurs. » Mais ces espérances durèrent peu. Arrivée à cet âge aimable et périlleux où l'on sort de l'enfance pour entrer dans la jeunesse, Marie-Péronne changea tout à coup. La lecture des romans, les flatteries du monde, le goût de la poésie, ces talents de la musique et de la danse, de si peu de valeur en eux-mêmes, mais dont les jeunes personnes sont si fières, diminuèrent en elle le goût des choses de Dieu, et elle se sentit peu à peu entraînée vers le monde.

Heureusement Dieu surveillait cette âme, sur laquelle il avait de si grands desseins. La première grâce qu'il lui accorda fut la grâce de l'ennui. Elle allait sans cesse dans les fêtes et les soirées, souvent enivrée, jamais heureuse, et il n'était pas rare, au sortir des réunions où elle avait le plus brillé, de la trouver baignée de larmes. Il y avait dans son cœur un abîme qui s'élargissait sans cesse et qui lui paraissait d'au-

tant plus vide et profond qu'elle y jetait plus de plaisirs. Alors ardente comme elle était, passant vile aux extrêmes, on l'entendait, toute parée encore des ornements du bal, s'écrier en pleurant : « Marie-Péronne, tu n'auras jamais de paix que dans un cloître ! » Gela était vrai ; mais il y avait bien à faire pour arriver là.

Une affection légitime, mais trop douce, acheva sur ces entrefaites de porter le trouble en son âme. Un jeune gentilhomme qui était attaché à l'ambassade, « doué de toutes les belles qualités qui peuvent mériter l'estime des personnes d'honneur, » conçut une très forte passion pour elle et le lui déclara dans les termes de la vertu. Marie-Péronne y fut sensible, et son cœur se trouva ainsi sur une de ces pentes dangereuses où l'on descend tous les jours un peu, même malgré soi.

Mais plus elle jouait avec le monde, plus Dieu la pressait du vif aiguillon de sa grâce. Le Mémorial du Père de Grenade lui étant tombé entre les mains, elle lut avidement ces pages admirables où le saint rehgieux décrit le bonheur des âmes chastes et les joies de l'amour de Dieu. Partagée alors entre deux séductions contraires, et, pour ainsi dire, déchirée en deux, elle souffrait horriblement. « Hélas ! disait-elle sans cesse à Dieu, pourquoi permettez-vous donc que mon cœur et mes pensées courent après d'autres choses, et qu'un mortel que je ne puis ni ne veux haïr les emporte? Bouchez mes oreilles pour ne plus ouïr la voix de cette sirène. » Elle gémissait ainsi au pied des autels; mais, aussitôt que la sirène reparaissait, son cœur redescendait avec complaisance « à toutes

ces choses qu'elle no poiivoit ni ne vouloit haïr ». Il fallait qu'elle reprît son livre, et de nouveau la force renaissait. Un calme doux et profond rentrait du moins pour quelque temps dans son esprit.

Sous le charme toujours croissant de cet ouvrage d'or, Marie- Péronne résolut de renoncer à ce qui avait fait la gloire mondaine et la folle joie de sa jeunesse. « Douée d'une voix très harmonieuse et très délicate, elle aimoit avec passion la musique; » elle y renonça ainsi qu'à la poésie, « qu'elle avoit aimée plus que fille de son temps, » et à laquelle nous la verrons revenir sur ses vieux jours, charmant le cloître par la beauté et l'ardeur divine de ses cantiques. Elle dit aussi adieu à la danse, « quoiqu'elle y eût un charme non pareil; » et, quelques instances qu'on lui fît, « elle ne voulut plus paroître au bal qui se tenoit tous les jours chez M. l'ambassadeur, et où elle étoit la plus désirée. »

Ces sacrifices n'étaient pas faits, on peut le penser, sans qu'il en coûtât beaucoup à cette âme généreuse, mais inclinée au monde. Quelquefois le son des violons arrivant jusqu'à sa chambre, elle sentait aussitôt se réveiller son ardeur pour la danse. Mais alors elle prenait en main un petit livre de piété « où il étoit exprimé comme quoi la mort fait danser tout le monde sur une même cadence », et elle tenait ses yeux arrêtés sur cette image tragique, jusqu'à ce que la crainte de la mort eût banni le désir qu'elle avait éprouvé de revenir aux futilités du monde.

La prière acheva ce que la lecture et la méditation avaient commencé; une prière, non seulement vive, fervente, continuelle, mais si familière, si intime, que

l'on pourrait en conclure que même au milieu du monde, au plus fort dos ravissements et du tourbillon, Marie-Péronne n'avait pas perdu son innocence baptismale. C'est là, en effet, le caractère des âmes innocentes. Elles ont avec Dieu une intimité, une familiarité, et, si je l'ose dire, un sans-gêne que les âmes pénitentes ne soupçonnent même pas et dont elles ne sont presque jamais capables. Tandis que celles-ci, se tenant aux pieds du Sauveur, les baisent et les mouillent de leurs larmes à l'exemple de la Madeleine, celles-là, comme saint Jean, reposent sur sa poitrine et le questionnent avec une liberté qui fait peur aux autres.

On crut un instant que Marie-Péronne allait s'ensevelir chez les Clarisses ou chez les Carmélites, refuge alors de toutes les âmes héroïques ; mais la faiblesse de sa santé s'y opposa. Ne sachant plus que devenir, elle eut recours à Dieu, et lui dit, dans sa simplicité ordinaire : « Mon Dieu, vous voyez mes travaux et ma faiblesse; permettez -moi de vous dire qu'il faut, dans la Pentecôte prochaine, que vous me montriez le lieu où je dois me consacrer à votre service. Que si vous ne le faites, je serai obligée d'entrer dans une religion mitigée. » Dieu l'écoutait, et le jour n'était pas loin où, dans la semaine même de la Pentecôte, rencontrant pour la première fois M'"« de Chantai, elle allait sentir son cœur s'enflammer et le mystère de sa vocation se dévoiler à ses yeux.

Il faut joindre à ces premières filles d'une si haute vertu et mettre au premier rang, bien qu'elle n'ait pu les rejoindre que plus tard, M^^° Marie -Aimée de Blonay, que saint François de Sales connaissait de-

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puis son berceau, et qu'il préparait de longue main à l'œuvre dont elle fut bientôt une desgloires^ Esprit fin et curieux, le plus fin de la Visitation, mais non certes le moins solide; se plaisant, dès son enfance, aux idées élevées et presque subtiles, et avec cela pratique et d'une rare habileté dans le maniement des affaires temporelles ; innocente de cœur, mais de cette innocence qui ignore le mal, plus encore que de celle qui le combat; surnommée, dès sa jeunesse, la petite colombe, et méritant à soixante ans le même surnom pour sa rare candeur; peu ardente, beaucoup moins que Marie- Péronne, et, sous ce rapport, nullement à comparer à M"° de Bréchard ; ayant peut-être de moins grandes qualités que M"*^ Favre, mais en ayant davantage; en un mot, la moins brillante, mais certainement la plus complète des premières filles de sainte Chantai. Saint François de Sales a peint tout cela en un mot. .11 l'appelait la crème de la Visitation.

Dieu avait fait à M"^ de Blonay la grâce de naître dans une de ces familles patriarcales qui sont comme un sanctuairq de foi. On disait de son père et de sa mère, par manière de proverbe, qu'ils aimeraient mieux se ruiner que de ne pas secourir les pauvres. Unis depuis de longues années d'un indissoluble et saint amour, ils avaient conclu un traité admirable. Celui qui le premier deviendrait veuf par la mort de l'autre faisait vœu de chasteté, et se consacrait au service des pauvres ou au ministère des autels.

1 Vie de la mère de Blonay, par Charles -Auguste de Sales. Paris, 1656, in-8".

M""» de Blonay étant morte la première, son mari accomplit loyalement son serment, et, après s'être éprouvé sous la direction de saint François de Saies, il reçut les saints ordres, s'enferma dans son château de Saint -Paul, aux abords du lac de Genève, et y reprit l'éducation de ses neuf enfants, « non plus seulement comme père, mais comme prêtre. »

On voit, pour le dire en passant, quel était au seizième siècle l'état des familles. Sans doute il y avait déjà, et depuis longtemps, bien des causes de dissolution ; ce relâchement des mœurs si souvent signalé dans les conciles ; ce cri sauvage de la réforme qui, en proclamant la liberté de la chair, avait allumé toutes les passions ; ces guerres de religion si longues, si violentes; les écrits de cet infâme Rabelais, comme l'appelait saint François de Sales, et de tous ses disciples ; ces causes et tant d'autres avaient porté bien du trouble dans les mœurs; cependant, à l'époque dont nous écrivons l'histoire, la famille n'est pas désorganisée. Elle apparaît encore dans toute sa sève, dans toute l'antique et originale beauté que le christianisme lui avait communiquée. Ces pères si généreux et si forts, ces mères énergiques et fécondes, ce grand nombre d'enfants, ce respect de l'autorité paternelle conservé jusque dans la force de l'âge et honorant même la vieillesse, ce culte du devoir auquel on sacrifie tout, cette pureté et cette joie du foyer domestique, toutes ces choses aimables et saintes que le christianisme avait faites, qui ont disparu, hélas ! et qui nous manquent si cruellement aujourd'hui, nous les retrouvons en Bourgogne et en Savoie dans toutes les familles que nous avons

rencontrées dans cette histoire. Une seule fait exception, la famille de Brcchard; mais c'était une famille touchée par le protestantisme. Encore ne faut-il pas oublier de dire que M"»" de Bréchard était une femme d'éminente vertu , et qu'elle mourut à la fleur de l'âge, après avoir donné dix enfants à son mari.

Revenons à l'enfance de M"" de Blonay. De bonne heure elle fut remarquée. Dès l'âge de quatre à cinq ans on entrevit en Marie-Aimée cette finesse d'esprit, cette perspicacité, ce goût des idées élevées dont nous parlions tout à l'heure. Sa première curiosité fut de savoir « ce que c'est qu'esprit, et d'où venoit cette puissance raisonnante enfermée dans son corps ». Elle en fit de grandes recherches. Un jour, comme on parlait devant elle des maladies du corps, elle demanda si l'esprit n'avait pas les siennes, et quel était son médecin. Ouvertures admirables, dont sa mère profitait pour lui expliquer le péché, la pénitence, la confession, choses austères qui épouvantent les enfants , mais dont cette chère petite n'avait pas peur, car « elle vouloit vivre de la vie d'esprit ». Un autre jour, souffrant d'une violente migraine et ayant entendu dire qu'il fallait offrir sa peine, elle demanda « si les maux du corps pouvoient faire du bien à l'esprit ». Et, ayant appris que l'esprit ne se développe jamais qu'au détriment des jouissances du corps, elle conçut un vif désir de souffrir pour accroître en elle le développement de la vie d'esprit.

Saint François de Sales, qui aimait beaucoup cette famille de Blonay, et qui, à une certaine époque surtout, lorsqu'il évangélisait le Ghablais, avait habité

souvent leur château, fut comme le premier précepteur de Marie-Aimée. Elle prenait un plaisir inexprimable à le voir; souvent on la trouvait cachée derrière une tapisserie, appliquée à contempler le saint. De son côté, saint François de Sales aimait à lui apprendre des prières, des cantiques spirituels, à répondre à toutes ses petites questions, et à lui poser de petits problèmes que son esprit vif résolvait à merveille.

A dix ans on la plaça, en qualité de pensionnaire, au monastère de Sainte-Catherine, ancienne abbaye de religieuses de l'ordre de Cîteaux, à une demi-lieue d'Annecy. Ce fut là qu'après trois ans de cette vie douce et pieuse que les enfants passent dans les couvents, elle eut les premiers pressentiments de sa vocation future. Une nuit, la veille de Noël 1606, elle faisait oraison au pied de l'image de la sainte Vierge, et, comme il lui arrivait souvent, son esprit vif et ingénieux s'était égaré, « par la folle représentation des bergers autour de la crèche, de leurs postures, de leur harangue; » une heure s'était écoulée sans rien avancer; elle cherchait à réparer le temps perdu, quand tout à coup un trait de lumière traverse son esprit. Une voix se glisse dans son oreille comme un petit souffle : « Ma fille, voici mon fils qui vient chercher une épouse, offrez-vous à lui, et il vous acceptera. » Aussitôt elle tombe à genoux, et elle fait vœu de se consacrer à Dieu.

La nuit suivante, elle eut un songe qui la fit bien réfléchir. Elle s'imaginait être au château de son père. Sa mère, vêtue de blanc, après l'avoir longtemps peignée, entortilla ses cheveux autour de son

bras et prit des ciseaux pour les couper. Comme elle se défendait, sa bonne mère lui dit : « Laissez -moi faire, mon enfant, vous serez ainsi coiffée le jour de vos noces. »

Deux années après, jour pour jour, saint François de Sales devant prêcher à Annecy la fête de NoC'l, M"'° de Charmoisy, pour la direction de laquelle le saint rédigea Vlntroduction à la vie dévote, invita M'"" de Sainte-Catherine à venir l'entendre. Cette abbcsse se rendit à Annecy avec quatre religieuses et quatre pensionnaires. Marie- Aimée, qui était du nombre, eut à cette occasion avec le saint une longue et importante conférence, qu'elle a racontée ellemême d'une façon charmante.

L'entretien eut lieu dans une salle qui était attenante à la chapelle. Saint François de Sales et Marie- Aimée se promenèrent pendant plus d'une heure, causant de Dieu; celui-ci faisant expliquera Marie- Aimée « le petit procédé de son oraison », et lui notant avec soin les embûches que le démon commençait à lui tendre. Durant ce saint et aimable entretien, Marie- Aimée se sentait toute remplie de la présence de Dieu et de ses anges. Le saint évoque, qui aperçut en elle une émotion inaccoutumée, lui ayant demandé ce que cela voulait dire, elle répondit en toute simplicité qu'elle se croyait voir au milieu des esprits bienheureux. « N'en doutez niîllement, ma fille, reprit-il; Dieu et les anges sont ici pour se réjouir des bonnes résolutions que nous prenons ensemble et pour les confirmer. Il faut que vous sachiez, ajouta -t- il, que Dieu m'a donné deux anges pour me secourir : celui de François de Sales m'assiste singulièrement quand

il s'agit de la correction, de l'amendement, du bien et du progrès de mon âme, et celui de l'évêque de Genève m'assiste lorsque je travaille pour le bien des âmes qui me sont commises ; et à cette heure, ma chère fille, je sens fort bien que mes deux anges m'assistent, parce que, travaillant pour votre bien, je travaille aussi pour le mien propre. »

M"'^ de Blonay n'était venue que pour entendre prêcher saint François de Sales; tout au plus s'étaitelle promis de lui demander quelques conseils; mais, à mesure que la conversation avançait, son cœur se sentait dilaté et attiré à une plus grande confiance, comme il arrivait à toutes les personnes qui approchaient de saint François de Sales. Peu à peu tous les secrets qu'elle gardait enfouis au fond de son cœur s'envolèrent dans celui du saint évêque. Elle lui raconta ses désirs de vie religieuse, les attraits de sa jeunesse, son vœu de virginité, la vision mystérieuse qu'elle avait eue le lendemain, et son projet d'entrer le plus tôt possible chez les Clarisses d'Évian,

Saint François de Sales avait tout écouté avec un recueillement profond ; levant alors les yeux au ciel : « Oh bien, ma fille, lui dit-il avec cet accent de douce autorité auquel on ne résistait pas, comme vous me découvrez votre secret, je veux aussi vous découvrir le mien. Il y a longtemps que je vous ai vue dans le miroir de la Providence divine, pour avoir de l'emploi eu une congrégation que j'espère être pour sa gloire; mais je ne vous l'ai pas voulu dire, parce que j'ai dû rendre ce respect au célesle Époux qu'il parlât luimême à votre cœur le premier. Je vous demande seulement à cette heure l'humifité et la persévérance, et

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que vous ayez confiance en moi pour votre dessein sans en parler à personne. »

Trois années se passèrent encore avant que M"° de Blonay pût suivre cette voix, qui pour elle était la voix même de Dieu. 11 fallut plaider longtemps, prier beaucoup, afin d'obtenir le consentement nécessaire. Elle ne vint rejoindre M"^^ ^q Chantai et M"'=" Favre, de Bréchard, de Ghatel, que dix-huit mois après leur entrée en religion, et, bien qu'appelée une des premières, elle n'entra que la neuvième à la Visitation.

En l'année 1608, les cinq personnes avec lesquelles nous venons d'essayer une première connaissance n'avaient encore eu de rapports ni entre elles ni avec M'"" de Chantai, à l'exception toutefois de M'i« de Bréchard. Elles vivaient éloignées les unes des autres, celles-ci en Savoie, celles-là en Bourgogne, tourmentées de Dieu, aspirant à la retraite, cherchant un cloître, ayant toutes frappé ou à la. porte des Carmélites ou à celle des Clarisses, toutes repoussées à cause de leur mauvaise santé, ne se doutant guère ni les unes ni les autres qu'elles devaient concourir à une même œuvre et se rencontrer un jour dans une même solitude. Ainsi des fleurs de couleurs différentes, mais de parfums également agréables , s'épanouissent le long des grandes routes, au fond des vallées, sur le haut des montagnes, en attendant l'heure où, cueillies par la même main, elles s'uniront dans une même corbeille et embaumeront l'autel d'un même parfum.

En terminant ce chapitre, une pensûe se présente naturellement à l'esprit. On sait d'où était venu le mal au seizième siècle. C'étaient les grands et les

nobles qui avaient tout perdu. Les uns avaient préparé les voies au protestantisme par les corruptions dont ils souillaient les cours de François I", de Henri II, de Henri III, de Charles IX; les autres avaient rendu la Ligue impossible parleurs ambitions et leurs rivalités jalouses, et mis par conséquent la religion catholique en France à deux doigts de sa perte. Un assez grand nombre enfin s'étaient ouvertement jetés dans la réforme, et, non contents de trahir leur foi, ils n'avaient rien épargné pour l'arracher du cœur du peuple.

Or, au dix- septième siècle, c'est précisément cette noblesse qui a tout perdu que Dieu appelle à l'honneur de tout ranimer et de tout sauver. Voyez les premiers noms de la Visitation : saint François de Sales et M'"^ de Chantai, M"° de Bréchard, M''° de Chatel, M"' de Blonay, auxquelles vont bientôt s'adjoindre M"^* de la Roche, de Martignat, de Chaugy, de Beaumont, de Chastellux et tant d'autres. C'est partout le même spectacle. César de Bus et M™'' de Sainte-Beuve fondent les Ursulines ; Pierre de BéruUe amène en France les Carmélites ; et à peine le premier monastère en est établi, qu'y voyons-nous accourir? des femmes de la première qualité , des princesses même et de sang royal quelquefois, emportant au désert la jeunesse, la beauté, la noblesse, et ensevelissant les dons les plus gracieux, les litres les plus antiques, sous des voiles si impénétrables qu'on a peine à les soulever aujourd'hui. Ouvrez les annales de l'Oratoire, de la compagnie de Jésus, de la société de Saint- Sulpice, même des Capucins : la noblesse rempUt tout de ses grands noms, de ses vertus plus grandes

encore. A aucune époque, je crois, elle n'eut un sentiment plus vrai et plus vif de la situation. Elle comprit à merveille que l'empire du glaive baissait; que le monde appartiendrait désormais à la parole, à l'intelligence, à la vertu, bien autrement puissantes que Tépée; que l'on emploierait en vain la force pour triompher du protestantisme, et qu'en présence d'une erreur qui niait la vie divine de l'Église il n'y avait qu'une réponse : vivre divinement. Elle comprit en même temps que c'était à ceux qui avaient fait le mal à le réparer, et que, quand même un prompt et complet retour à la foi catholique n'eût pas importé à la gloire, à la grandeur, à l'unité et à la prospérité de la France, elle se devait à elle-même d'y travailler à titre d'expiation. Ces idées enflammèrent la noblesse. Nul habit ne lui parut alors trop pauvre, nul dévouement ne lui sembla trop grand. Elle quitta ses blasons ; elle brisa son épée ; ou plutôt, pendant que ses mains tenaient encore cette épée, dont le monde ne peut malheureusement pas se passer, elle envoya ses fils fonder l'Oratoire, peupler la compagnie de Jésus, élever la jeunesse, visiter les malades, convertir les Indiens, civiliser les nègres, et ses filles vinrent s'ensevelir chez les Carmélites, chez les Clarisses, à la Visitation : victimes d'agréable odeur, qui firent plus pour arrêter le protestantisme que les exploits de la Ligue et la politique des rois.

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