DÉPART DE MADAME DE C HANTA L
La vocation de M™« de Chantai était décidée. Après de longs et ardents désirs de son côté, après les plus sages lenteurs du côté de saint François de Sales, il avait été définitivement arrêté que M"*'' de Chantai quitterait le monde aussitôt que les circonstances le permettraient, et qu'elle se retirerait non pas chez les Carmélites, où Dieu ne l'appelait pas, ni dans aucun des ordres religieux qui servaient alors l'Église par la prière et la pénitence, mais qu'elle fonderait une congrégation nouvelle dont l'idée , le plan , les lignes générales , avaient été révélés par Dieu au saint évêque do Genève. Restait à chercher les moyens de réaliser ce projet, et c'est là que se présentaient une foule de d^ficultés presque insurmontables; difficultés heureuses, du reste, car elles permirent aux deux saints de déployer toute leur douceur, leur rare prudence, la sage circonspection de leur conduite, ce qui est toujours utile dans les entreprises de ce genre, mais ce qui était tout à fait nécessaire ici, puisqu'aux
prodiges de patience devaient succéder bientôt des prodiges de force, et que celte affaire si lentement et si sagement conduite allait se terminer par un de ces coups de vigueur comme le monde étonné n'en a pas vu peut-être un second.
La principale difficulté était de détacher M"''^ de Chantai des liens sans nombre qui l'enchaînaient en Bourgogne. Ce père vénérable dont elle dirigeait la maison; ce beau-père de plus de quatre-vingts ans, qui, en la rudoyant sans cesse, ne pouvait se passer d'elle ; ce fils, seul héritier de son nom, qui entrait à peine dans sa quinzième année; ces trois petites filles, dont l'aînée avait douze ans : tous ces liens d'amour ciiierraient M"'^ de Chantai, et ne lui laissaient aucune liberté de suivre sa vocation.
Ce qui aggravait ce premier obstacle, c'était la nécessité d'élablir à Annecy, hors de France, la congrégation nouvelle. A l'un et à l'autre des saints fondateurs la mesure paraissait indispensable. C'était à Annecy même que saint François de Sales , ravi en extase, avait vu la source mystérieuse, si pelite en son commencement, mais qui devait porter de si belles et de si abondantes eaux pour tout le monde. « D'ailleurs, comment faire autrement? disait sainte Chantai: ne falloit-il pas que celte vigac fût plantée proche du saint évêque, afin que sa soigneuse main dût venir tous les jours en icelle planter et arracher ce que le divin Père de famille lui feroit connoître pour le mieux? »
Il résultait de là une autre difficulté : Annecy était une ville pauvre, perdue dans des montagnes stériles. Saint François de Sales, exilé de Genève, était plus
riche « en vertus qu'en écus «, et quant à M"^"" de Chantai, l'idée n'était venue ni à elle ni au saint évêque qu'elle pût, en quittant sa famille, emporter seulement une obole. Ce manque absolu de ressources était néanmoins, de tous les obstacles, celui qui venait en dernier lieu. Car il en est des œuvres de la charité comme des œuvres de Dieu. Elles se font de rien. On n'est jamais plus sûr de réussir que quand on les commence les mains vides.
La vraie difficulté était donc d'arracher M"^° de Chantai à sa famille et à la Bourgogne; et cette difficulté était si grande, saint François de Sales était tellement persuadé qu'elle était actuellement insurmontable, qu'il s'était arrêté à l'idée d'ajourner l'œuvre à sept ou huit ans,-c'est-à-dire à l'époque où les enfants de M"^®de Chantai seraient tous les quatre mariés.
Une circonstance de nulle valeur en apparence jeta tout à coup un trait de lumière parmi ces obscurités. Le jour du Saint -Sacrement, M'"« de Chantai, rentrant très fatiguée de la procession, voulut monter dans sa chambre pour se reposer un peu avant le dîner. Trois ou quatre gentilshommes qui se trouvaient sur son passage lui offrirent le bras pour l'aider à monter. Elle les refusa d'abord gracieusement; mais, entrevoyant au milieu d'eux le jeune baron de Thorens, frère de saint François de Sales : « Oh ! pour celui-là, dit-elle en souriant, je le veux bien pour mon partage; » et elle accepta son bras. Le mot courut, et arriva aux oreilles de M"'^ de Boisy, qui crut y trouver une allusion que M"'" de Chantai n'y avait pas mise, et l'idée d'un mariage entre le jeune baron de Thorens, son fils, et Marie-
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Aimée, l'aînée des filles de la sainte, lui vint aussitôt à l'esprit. Elle n'eut pas de repos que saint François de Sales ne s'en fût expliqué avec Mm« de Chantai, ce qui eut lieu le jour même.
La proposition réjouit et étonna notre sainte. Elle y voyait un monde de difficultés. Néanmoins elle ne laissa paraître que sa joie, et se confondit en remerciements auprès de M"'^ de Boisy, sans oser toutefois faire aucune promesse formelle , « sachant combien il fàcheroit aux deux grands -pères de celte petite de la voir sortir de France. »
L'octave du Saint-Sacrement finie, M'"" de Chantai quitta Annecy et revint en Bourgogne, heureuse de connaître enfin sa vocation et pleine des plus fermes espérances pour la réussite de ses projets. De son côté, saint François de Sales remplissait les lettres qu'il lui envoya coup sur coup des manifestations multipliées de sa joie, de l'extraordinaire suavité dont son âme était remplie, et de la certitude que tout concourrait à la pleine réalisation de leurs communes espérances.
Tout y allait concourir en effet, même les événements qui au premier coup d'œil semblaient faits pour en retarder ou en compromettre le succès.
Il y avait deux mois qu'elle était de retour d'Annecy, lorsque les vacances du parlement s'étant ouvertes, M"^^ de Chantai partit pour le château de Thotes, où elle avait coutume d'aller passer quelque temps auprès du président Frémyot, son père. Elle emmenait avec elle Gelse-Bénigne, ses trois sœurs et la petite Jeanne de Sales, qui ne les quittait pas. A peine arrivée, cette enfant se plaignit de violents maux de tête. On n'eut d'abord aucune inquiétude; mais tout
à coup la maladie s'aggrava, prit un caractère alarmant, et au bout de quelques jours il n'y eut plus d'espéiance. A cette nouvelle, le château fut rempli de larmes; les enfants éclataient en sanglots. M"''" de Chantai surtout ne pouvait maîtriser son émotion. L'idée de voir mourir dans ses bras cette enfant que saint François aimait tant et qu'il lui avait confiée, lui perçait le cœur. Elle attachait jour et nuit sur cette aimable petite lumière qui vacillait avant de s'éteindre des regards pleins d'anxiété. Tantôt elle se jetait à genoux, offrant à Dieu sa propre vie en échange de celle de cette enfant; tantôt, éperdue à la vue du mal qui faisait de visibles progrès, elle priait Dieu de lui enlever plutôt une de ses filles. Mais ni ses larmes ni ses prières n'arrêtaient la marche du mal, et bientôt la petite Jeanne entra en agonie. Ce Sut alors que notre sainte, n'écoutant que sa douleur, tomba à genoux et fit vœu de donner une de ses filles à la maison de Sales pour remplacer celle que la maison de Sales lui avait confiée. A peine eut-elle prononcé ces paroles qu'elle sentit une grande consolation, et Dieu lui fît entrevoir que cette donation serait un des moyens dont il se servirait un jour pour réaliser ses desseins sur elle. « Elle lava le corps innocent de cette jeune trépassée autant de l'eau de ses larmes que de l'autre, » et, montant dans sa chambre, elle écrivit à saint François de Sales une lettre émue dont nous regretterons éternellement la perte.
On peut juger de la douleur de la sainte parla réponse du saint évêque. Celte douleur avait été si vive, que saint François de Sales craint que M""' de Chantai n'ait scandalisé ceux qui l'ont vue. Il la reprend de
s'être tant abandonnée à la peine. « Que voulez -vous dire, ma chère fille, que vous vous êtes trouvée en cette occasion telle que vous étiez? Dites-moi , je vous prie, votre cœur qu'a-t-il fait? Avez-vous scandalisé ceux qui vous ont vue sur ce point et en cet événement? Or cela, ma fille, dites-le-moi clairement : car, voyez-vous, je n'ai pas trouvé bon que vous ayez offert ni votre vie, ni celle de quelqu'un de vos autres enfants, en échange de celle de la défunte. Non, ma chère fille, il ne faut pas seulement agréer que Dieu nous frappe, mais il faut acquiescer que ce soit sur l'endroit qu'il lui plaira.
« Je vous vois, ce me semble, continue-t-il, avec votre cœur vigoureux qui aime et qui veut puissamment. Je lui en sais bon gré; car ces cœurs demimorts, à quoi sont- ils bons? Mais il faut que nous fassions un exercice particulier d'aimer la volonté de Dieu plus vigoureusement, plus amoureusement que nulle chose du monde. Vous avez, ma fille, quatre enfants ; vous avez un bon père, un si cher frère, et puis encore un père spirituel : tout cela vous est fort cher; eh bien, si Dieu vous ravissoit tout cela, n'auriczvous pas encore assez d'avoir Dieu ? »
Pour l'animer ainsi à la résignation, saint François de Sales lui cite l'exemple de sa propre mère, la mère de la petite Jeanne, la vénérable M'"° de Boisy, qui avait supporté ce coup avec une constance et une force admirables. « Dimanche matin, elle envoya prendre mon frère le chanoine % et, parce qu'elle l'avoit vu
1 Jean-François de Sales, qui fut plus tard évC-que de Genève, et successeur du saint.
fort trisle et tous les autres frères aussi le jour précédent, elle commença à lui dire: « J'ai rêvé toute la « nuit que ma fille Jeanne était morte. Dites-moi, je « vous prie, est -il pas vrai? » Mon frère, qui attendoit que je fusse arrivé pour le lui dire, continue saint François de Sales, voyant cette belle ouverture de lui présenter le calice et qu'elle étoit couchée dans son lit : « Il est vrai, dit-il, manière. » Et cela sans plus; car il n'eut pas assez de force pour rien ajouter. « La volonté de Dieu soit faite! » dit ma bonne mère, et pleura un espace de temps abondamment, et puis appelant sa Nicole^ : « Je veux me lever pour aller prier « Dieu en la chapelle pour ma pauvre fille, » dit-elle; et tout soudain fît ce qu'elle avoit dit. Pas un seul mot d'impatience, pas un seul clin d'œil d'inquiétude. Mille bénédictions à Dieu et mille résignations en ^on vouloir. Jamais je ne vis une douleur plus tranquille; tant de larmes que merveille; mais tout cela par de simples attendrissements de cœur, sans aucune sorte de fierté. G'étoit pourtant son cher enfant. Hé bien, cette mère, ne la dois-je pas bien aimer? »
Saint François de Sales était occupé à la visite de son diocèse lorsqu'il apprit cette triste nouvelle; il quitta tout pour venir consoler sa mère. Lui-même était accablé. « Hélas! ma fille, continue-t-il dans la même lettre à M'"^ de Chantai, je suis tant homme que rien plus : mon cœur s'est attendri plus que je n'eusse jamais pensé. Mais la vérité est que le déplaisir de ma mère et le vôtre y ont beaucoup contribué; car j'ai eu peur de votre cœur et de celui de
1 Nicole Rolland, sa femme de chambre.
ma mère. Mais quant au reste, oh! vive Jésus, je tiendrai toujours le parti de la Providence divine. Elle l'ait tout bien. Quel bonheur à celte petite fille d'avoir été ravie du monde avant que la malice pervertît son esprit, et d'être sortie de ce lieu fangeux avant qu'elle s'y fût souillée! Vous pouvez penser, ma chère fille, ajoute le saint, combien j'aimois cette petite fille. Je l'avois engendrée à son Sauveur, car je l'avois baptisée de ma propre main, il y a environ quatorze ans. Ce fut la première créature sur laquelle j'exerçois mon sacerdoce. J'élois son père spirituel, et me promettois bien d'en faire un jour quelque chose de bon. Et ce qui me la rendoit fort chère (mais je dis la vérité), c'est qu'elle étoit vôtre. Mais, néanmoins, ma chère fille, au milieu de mon cœur de chair qui a eu tant de ressentiment de cette mort, j'aperçois fort sensiblement une certaine suavité, et un certain doux repos de mon esprit en la Providence divine, qui répand dans mon âme un grand contentement en ces déplaisirs*. »
Cette longue et admirable lettre, où l'on voit comment les saints savent aimer, pleurer et se résigner, apaisa un peu la douleur de M'"^ de Chantai. A peine elle l'eut reçue qu'elle entreprit cet exercice particulier de l'amour de la volonté de Dieu, que lui conseillait saint François de Sales, et elle en écrivit ainsi sur son livret l'admirable formule, qu'elle récita depuis soir et matin. « 0 Seigneur Jésus, je ne veux plus de choix; touchez quelle corde de mon luth il vous plaira; à jamais et pour jamais il ne sonnera que
1 Lettre du 2 novembre 1607.
Il*
cette seule harmonie. Oui, Seigneur Jésus, sans si, sans mais, sans exception, votre volonté soit faite sur père, sur enfants, sur toutes choses et sur moimême. »
Quelques jours après la mort de Jeanne, M™» de Chantai s'étant trouvée seule avec le président son père, lui manifesta à la fois la proposition de M""» de Boisy relative au mariage de Marie-Aimée, et le vœu qu'elle venait de faire elle-même de donner une de ses filles à la maison de Sales. M. Frémyot fut très étonné, et fît à M'"^ de Chantai une foule d'objections: l'âge de Marie-Aimée, la jeunesse du baron de Thorens, la douleur de se séparer de cette enfant; car, si on l'envoyait hors de France, quand la reverrait-on? l'impossibilité d'y faire consentir le baron de Chantai et toute la famille. Mais à ces objections sérieuses la sainte répondit par deux raisons plus sérieuses encore, sa conscience engagée et l'honneur d'allier sa famille à celle du saint évêque de Genève. Elle fît si admirablement valoir ces deux motifs, qu'elle convainquit M. Frémyot et le décida à écrire lui-même à saint François de Sales pour accepter l'offre de M'"'^ de Boisy. « Mais il faut que je vous confesse, Monseigneur, ajouta-t-il en terminant, que jamais d'autres forces que celles que Dieu a données à la baronne de Chantai, ma fille, n'eussent su tirer celte petite de mes genoux, d'entre mes bras, ni de devant mes yeux. »
Saint François de Sales répondit aussitôt au président Frémyot pour le remercier de l'honneur qu'il faisait à sa famille , et il écrivit aussi au vieux baron de Chantai, dont le consentement avait été un peu
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difficile à obtenir. Il le priait de croire qu'il ne pouvait pas obliger de cet honneur des gens qui le reçussent avec plus de gratitude que ses proches et lui, et que, quoiqu'ils fussent fort éloignés des mérites nécessaires pour être admis à une si étroite alliance, ils espéraient y correspondre avec une entière, humble et sincère affection à son service. « En mon particulier. Monsieur, ajoutait le saint évêque, permettez- moi de dire que l'amitié non seulement fraternelle, mais paternelle que je portois à ma petite sœur m'est demeurée dans l'esprit pour la donner à une autre encore plus petite que la Providence me prépare, et je la donnerai avec un surcroît de respect et d'estime tout particulier, en considération de l'honneur extrême que je vous porte. Monsieur, et à M. le président, et à M. de Bourges, sans y comprendre ce que je pense à la dilection que je dois à madame sa mère, votre chère fille ^ »
En même temps M™® de Chantai écrivait à M'"° de Boisy pour lui témoigner toute sa joie. « Madame, ma très bonne mère, voilà messieurs nos grandspères qui parlent, lesquels, par la grâce de Dieu, ont un grand désir de l'honneur de votre alliance. Que me reste- 1- il donc à faire maintenant, sinon prier Dieu qu'il vous rende cette fille tout agréable, toute belle et toute vertueuse, et digne d'un si grand honneur que celui d'entrer en votre sainte m&ison? Être sœur d'un homme si précieux! oh! quel bonheur! Je ne veux pas me laisser aller au sentiment de ce contentement. Je supplie ce grand Dieu que cette œuvre soit à sa
1 Lettres autographes, aux archives d'Annecy.
gloire, au salut et au repos de nos enfants, et à notre consolation ^ »
Trois mois après, saint François de Sales, pour céder à l'impatience de sa mère, M™« de Boisy, et aussi par un secret pressentiment que lous ces événements hâteraient la grande œuvre, vint en Bourgogna présenter lui-même son jeune frère, le baron de Thorens, aux deux familles Frémyot et de Chantai. La joie fut réciproque. On. échangea les promesses, on prépara le contrat, qui ne fut signé qu'au mois de février suivant, et le jeune baron de Thorens fut fiancé à Marie -Aimée de Chantai.
On commençait à voir jour dans cette grande entreprise, qui six mois auparavant paraissait impossible. Le mariage devait se faire dans un an ou deux. M"^"=de Chantai, qui ne pouvait laisser partir sa petite baronne toute seule, partirait avec elle. Françoise et Charlotte accompagneraient leur mère, qui continuerait leur éducation en Savoie. Celse- Bénigne resterait chez son grand-père, chargé déjà de ses études. Ainsi s'évanouissaient les difficullés de famille, les plus grandes de toutes.
Mais telle est l'infirmité du cœur humain , qu'après avoir ardemment désiré un sacrifice lorsqu'il était éloigné, si le sacrifice se rapproche et devient possible, le cœur s'épouvante et n'en veut plus. Arrivée au moment de réaliser ses projets, M'""^ de Chantai fut tout à coup assaillie de grandes tentations. Elle douta de sa vocation, de la réussite de l'entreprise, de la volonté de Dieu, presque des lumières de son
1 Procès de canonisation. Partie compulsoriale, foi. 134.
saint directeur. « Hé bien, ma chère fille, lui écrit saint François de Sales, vous avez eu votre esprit tout entortillé ces deux ou trois jours. Tout cela ne m'étonne pas, car vous avez un esprit si douillet et si jaloux de ce vous avez résolu, que tout ce qui le touche à biais contraire vous est plus sensible que rien plus... Vraiment vous êtes admirable, ma fille, si vous ne vous contentez pas que votre arbre demeure bien et profondément planté, mais que vous vouliez encore que pas une feuille ne soit agitée. Après tout cela, ne craignez pas pour ces bagatelles de contrevenir à nos résolutions, ni à la confiance et repos que vous devez prendre en icelles et en moi. Ce sont des craintes sans sujet. Au demeurant vous avez choisi un confesseur bon, prudent et docte. Dites-lui hardiment nos résolutions, telles qu'elles sont, afin de bien alléger votre esprit par ses avis; car je ne doute nullement qu'il n'y bougera rien, mais vous y confortera. Je le dis au père recteur de Chambéry, sans rien nommer : il m'y conforta; je les ai dites mille fois à Dieu, mais, hélas! non pas si révéremment que je devois : et toujours il m'y a conforté. Expliquez donc bien votre fait à votre confesseur. Dites-lui les considérations qui font différer la sortie, et vous verrez que nos résolutions sont résolutions faites par la main de Dieu. Pour moi, je n'en doute nullement ^ . »
Et quelques jours après, il lui écrivait encore : « Ma fille, moquez -vous de ces brouilleries, et tâchez de bien dormir; je veux dire : Pensez que vous êtes un
1 Lettre du 5 février 1608.
petit saint Jean , qui doit dormir et se reposer sur la poitrine de Notre-Seigneur, entre les bras de sa providence. Et courage, ma fille, nous n'avons point d'intention que pour la gloire de Dieu; non pas, non certes, au moins d'intentions découvertes; car si nous en découvrions, nous nous les arracherions tout aussitôt du cœur. Eh donc! de quoi nous tourmentonsnous ^ ? »
Ces paroles, comme il arrivait toujours, calmèrent M™" de Chantai, et lui rendirent la paix. « 0 Dieu, disait- elle plus tard, que cette secousse me fut rude! Je n'y appliquai d'autres remèdes que de prendre la croix de Noire-Seigneur, et je me disois à moi-même : Fille de peu de foi, que crains-tu? qu'appréhendestu? Tu marches sur les vents et les flots, mais c'est avec Jésus- Christ. » ^
A ces douleurs, par lesquelles Dieu commençait à faire goûter à i\l™« de Chantai l'amertume du grand sacrifice qu'il allait lui demander, se joignit tout à coup une humiliation , et après cette humiliation , une joie à laquelle la sainte ne s'était pas attendue. Le jeune baron de Thorens, Bernard de Sales, avait éié préféré à un autre gentilhomme qui avait demandé la main de Marie-Aimée, et qui, pour gagner le beau -père, avait trouvé moyen de faire agir la servante. Celle-ci, blessée dans son orgueil, s'en vengea en faisant au baron de Chantai des rapports faux et calomniateurs sur la sainte, ce qui aigrit tellement l'esprit prévenu du vieillard, qu'aussitôt il fît partir un exprès pour Dijon, avec une lettre où il se
1 Lettre du 7 mars 1608.
plaignait amèrement à M. Frémyot de la conduite de sa fille. Le président fut très étonné; car, malgré la confiance qu'elle avait en lui, M'"° de Chantai ne lui avait jamais laissé soupçonner les peines qu'elle éprouvait au château de Monthelon. Pour souffrir avec plus da mérite, elle avait voulu souffrir en silence. Mais, pressée par les ordres de son père, elle se vit obhgée de lui en confier quelque chose. Le président pleura à la lecture de la lettre de sa fille, et fut si touché de tant de vertu et de si longues souffrances, qu'il passa la nuit sans dormir. Dès le lendemain matin, il lui envoya un exprès avec une lettre, « la plus amoureusement paternelle qu'il étoit possible, » tant pour se plaindre avec bonté du silence qu'elle avait gardé, que pour la conjurer de quitter une maison, où elle était si indignement traitée. La sainte veuve était trop humble et trop mortifiée pour accepter une telle proposition. Seulement elle crut qu'il était prudent de s'éloigner pour quelque temps de la maison de son beau-père, et elle conçut la pensée de faire un voyage à Annecy, pour contenter le désir qu'avait M'"'^ de Boisy de voir sa future bellefille, et pour rendre à saint François de Sales et au jeune baron de Thorens la visite que ceux-ci lui avaient faite en Bourgogne. M. Frémyot approuva ce projet, auquel le vieux baron de Chantai donna aussi les mains, et M"'° de Chantai partit pour la Savoie, emmenant avec elle Marie-Aimée, la jeune fiancée, et sa sœur Françoise. Celse-Bénigne, dont un si long voyage aurait interrompu les études, et Charlotte, qui était encore si petite, demeurèrent auprès de leurs grands parents.
« Mon Dieu! que vous serez la bienvenue, ma fille, lui écrit d'Annecy saint François de Sales, aussitôt qu'il apprend le projet de voyage; partez donc au premier beau jour après que votre cheval sera délassé. Je vous souhaite bon et heureux voyage, et -que ma petite fille (Marie- Aimée) ne soit pas malement du travail du chemin ; mais en arrivant de bonne heure le soir, et la faisant bien dormir, j'espère qu'elle fera prou. Ma mère désire que vous fassiez votre petit délassement à Sales, où elle vous attendra pour vous accompagner ici; mais ne croyez pas que je vous y laisse sans moi : non pas, certes, car je vous y attendrai, ou j'y serai aussitôt que je vous y saurai. Je n'écris point à votre commère', car j'aurai le loisir de l'entretenir bien au long, et je confesse que vous m'avez fait bien plaisir de la mettre sur votre tra'in, bien que pour elle il faudra peut-être que je me mette en dépense, afin qu'à son retour elle fasse bon récit de ma magnificence. Voyez-vous, je ris déjà dans le cœur sur l'attente de votre arrivée-. »
M"'° de Chantai arriva à Annecy dans la première semaine de carême de 1609, et fut reçue avec une joie extrême par toute la famille de Sales. M'"^ de Boisy surtout était « si embesoignée de sa belle-fille prétendue, qu'elle eût voulu la garder dès lors » ; mais le temps n'était pas venu , et une année encore se devait écouler avant que les préparatifs du mariage de Marie-Aimée et du départ de la sainte fussent terminés; car ces deux événements, dans l'opinion de saint
1 M""" la présidente Bruslanl, qui accompagnait ^1""= de Chantai.
2 Lettre de la fin de février 1609.
François de Sales, paraissaient se devoir lier ensemble.
M"'" de Chantai passa tout le carême à Annecy. Dieu le permit pour que sa haute réputation de vertu, se répandant dans la ville et dans la Savoie, fût une sorte de préparation à l'œuvre projetée. Les anciens historiens témoignent tous, en effet, de l'impression profonde que la sainte fit sur les dames d'Annecy. « Quantité de dames, filles spirituelles de saint François de Sales, dit la mère de Ghaugy, la venoient visiter et s'en retournoient pleines d'édification; d'autres y venoient par curiosité , sachant que c'étoit une dame de qualité. Envers celles qui étoient mondaines, elle se tenoit avec plus de réserve et parloit avec tant d'efficacité du malheur où conduit la mondanité, que plusieurs, au sortir de son entretien, alloient se vêtir avec plus de décence et de modestie; ce qu'elles ont toujours fait dans la suite. D'autres encore ôtoient leurs pendants d'oreilles, et non seulement n'en portèrent plus dans la suite, mais nous savons qu'il y en eut plusieurs qui ne permirent pas même depuis à leurs filles d'en porter, ni de se poudrer les cheveux, ni d'aller au bal, tant les discours de cette sainte veuve les avoient solidement et efficacement touchées *. »
Une jeune religieuse de la Visitation, nommée Angélique la Pesse, née à Annecy, dont la mère était du nombre de ces pieuses dames, a donné, dans le procès de canonisation de saint François de Sales, des détails encore plus circonstanciés et du plus vif intérêt sur l'impression produite par notre sainte.
1 Mémoires de la mère de Ghaugy.
« L'exemple de M"'" de Chantai, dit-elle, opéra dans l'âme de ces bonnes dames plusieurs saintes impressions qui s'augmentèrent dans les conversations qu'elles eurent avec elle pendant son séjour en celte ville. Elle leur fit des entretiens très persuasifs, sur le mépris des vanités du monde; entre autres elle les blâma de ne se pas couvrir assez le sein, de se poudrer et d'avoir des pendants d'oreilles. Ce que ma mère prit pour elle, quoiqu'elle fût encore toute jeune mariée; de sorte qu'entrant chez elle au sortir de cet entrelien, elle arracha ses pendants d'oreilles, les tortillant et rompant pour n'être plus tentée de les mettre, et elle en fît faire une croix d'or qu'elle a portée toute sa vie pendue à son cou; et lorsqu'elle me venoit voir, après mon entrée en religion , elle me disoit : Voilà, ma fille, le fruit du premier entretien de la mère de Chantai *. »
Ce parfum de piété qui s'échappait des lèvres et du cœur de la sainte préparait peu à peu l'œuvre de la fondation. Les hauts exemples de vertu qu'elle donna pendant le carême de 1609 achevèrent de lui gagner tous les cœurs. Elle ne sortait, pour ainsi dire, pas des églises, assidue à tous les offices, et émerveillant tout le monde par sa rare modestie. Le jeudi saint elle se vêtit de blanc, et, le visage voilé comme les autres sœurs pénitentes de la Sainte- Croix, elle assista à la procession générale qui sort à dix heures du soir, et qui va, pendant la nuit, d'une église à l'autre, visiter Notre-Seigneur, exposé au saint Sacrement de l'autel.
1 Procès de canonisation de saint François de Sales. Déposition d'Angélique la Pesse, ad 12 interrogat.
Afin d'unir la pénilcnce à la ferveur de celte nuit douloureuse où Notre-Seigrieur, ayant aimé les siens qui étaient dans le monde, but pour eux le calice de sa passion, M'"^ de Chantai se mit secrètement les pieds nus, et elle visita ainsi toutes les églises. Le lendemain, jour anniversaire de la mort du Sauveur, voulant lui donner un témoignage spécial de reconnaissance, elle renouvela les vœux qu'elle avait faits depuis plusieurs années, et qui étaient à ses yeux comme les clous sacrés qui l'attachaient à la croix de Jésus -Christ •.
Ce long séjour de M'"^ de Chantai en Savoie, si utile par l'impression que sa vertu fit sur tous les esprits, le fut bien davantage encore par les fréquents et intimes entretiens qu'elle eut avec son saint directeur. Là furent étudiés, discutés, éclaircis le plan et tout l'ensemble de la congrégation future; là aussi on examina sérieusement comment on s'y prendrait pour obtenir le consentement de M. Frémyot, du baron de Chantai, de M^ de Bourges, de toute la famille; car, dans une affaire si grave, on était décidé à ne faire aucune démarche qu'avec l'autorisation de tous les proches; comment on pourvoirait à l'éducation des
1 Voici comment on les a trouvés écrits et signés de sa main : <i Ce jour de la mort de mon Sauveur, l'an mil six cent neuf, j'ai renouvelé mes vœux avec une nouvelle et incomparable affection, voulant pour jamais mourir à moi-même et à toutes choses, pour vivre en l'obéissance de la divine volonté, à laquelle je me consacre absolument et sans réserve pour lui obéir en la personne de Ms^" de Genève, mon très bon père spirituel, ainsi mon Sauveur m'aide de sa grâce et me reçoive , comme de tout mon cœur je me donne à lui. Ame^i. Jeanne -Françoise Frémyot. »
enfants, à la bonne gestion de leurs biens, à leur avenir enfin; car il était impossible qu'une mère songeât à la vie religieuse sans avoir complètement et surabondamment pourvu à toutes ces choses.
Après quarante jours de délibérations, d'examens et de prières, tout se trouvant arrêté et résolu. M'"® de Chantai revint en Bourgogne pour commencer les derniers préparatifs. L'esprit qui conçoit une grande entreprise, la sagesse qui en pèse mûrement les moyens, le courage et l'énergie qui se dévouent à l'accomplir, avaient successivement préparé les éléments de la congrégation future ; maintenant il fallait que l'esprit de sacrifice leur communiquât la fécondité et la vie. Car, depuis que Jésus -Christ a racheté le monde par l'effusion de son sang, l'esprit, la sagesse, la prudence, peuvent servir à préparer les œuvras, mais celles-ci ne s'établissent et ne vivent que par le sacrifice.
La première personne à laquelle M"»® de Chantai devait la confidence de ses projets était le président son père, et cette confidence devait être d'autant plus pénible que M. Frémyot aimait extrêmement sa fille, et qu'il était loin de se douter des projets qu'elle méditait depuis longtemps et qu'elle était à la veille d'accomplir. Aussi l'approche du moment redoutable où elle dirait à son père son secret terrible brisait le cœur de M""® de Chantai, et, malgré sa force d'âme, elle ne cherchait qu'en tremblant l'occasion de ce premier et douloureux entretien. Il eut lieu à Dijon, le soir de la Saint- Jean, 24 juin 1609, Toute la famille avait été se promener pour voir les feux que, d'après un vieil usage, on allumait ce jour- là. Le
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président Frémyot seul était resté dans son cabinet, occupé à des études qu'il prolongeait bien avant dans la nuit. M""" de Chantai résolut de profiter de celle occasion; mais au moment d'entrer dans le cabinet elle ne put contenir son émotion. Cette ouverture si cruelle pour son vieux père, les larmes qu'il allait répandre, les tendres reproches qu'il lui adresserait, toutes ces pensées faillirent la suffoquer. Son cœur battait avec force. Elle s'arrêta, revint sur ses pas, se mit à genoux et pria longtemps.
Jamais on ne comprend mieux que dans ces moments la grâce que Dieu a faite à l'homme en l'invitant lui-même à prier. M"i° de Chantai se releva fortifiée, et elle entra résolument dans le cabinet de son père. Un demi-jour obscur remplissait l'appartement et dérobait au président le visage troublé de sa fille. Trop prudente pour entrer brusquement en matière, M"'® de Chantai prit la chose de loin. Elle représenta d'abord à M. Frémyot combien elle éprouvait de peine à élever ses enfants au château de Mon- Ihelon; celte maison était mal dirigée; les mauvais exemples qu'on y avait sous les yeux pourraient faire une déplorable impression sur l'esprit de ses filles, qui grandissaient. Le président l'interrompit aussitôt : pourquoi s'inquiétait-elle ainsi? On allait marier l'aînée, et on la donnerait à M"'° de Boisy, qui la désirait depuis longtemps; quant aux deux cadettes, il était temps de les mettre chez les Ursulines afin d'y étudier leur vocation. Il ne restait que Celse- Bénigne; mais le président s'en était chargé et surveillait lui-même ses études. De quoi se tourmentaitelle donc?
A ces paroles si nettes, M'"" de Chantai ne put s'empêclier de tressailiir. « Mon très bon père, repritelle avec un grand battement de cœur, ne trouvez pas mauvais si je vous dis que, par cette bonne disposition, je me vois libre pour suivre la divine vocation de Dieu, qui m'appelle, il y a longtemps, à me retirer du monde et à me consacrer entièrement au divin service. »
Le président Frémyot ne s'attendait pas à celte réponse. Des larmes commencèrent à rouler dans ses yeux. Quelques minutes après, des sanglots étouffèrent sa voix. M'"<^ de Chantai pleurait aussi. Surmontant enfin sa douleur, ce vieillard, qui avait près de soixante-dix ans, et qui dans une âme singulièrement forte possédait un cœur extrêmement sensible, commença à faire à M™® de Chantai des reproches si tendres, si déchirants, que Dieu seul, au témoignage de cette grande sainte, put lui donner la force de n'en être pas ébranlée. Pour apaiser sa douleur, elle lui dit que ce n'était encore qu'un dessein qu'elle avait voulu lui confier, comme à son très excellent père; qu'il n'y avait rien de fini ; qji'elle lui en avait parlé pour avoir ses conseils en toute confiance. Et, voyant M. Frémyot se remettre un peu en entendant ces paroles, qui lui rendaient une lueur d'espérance, elle ajouta que M?'" de Genève connaissait son projet, et qu'il ne le désapprouvait pas. A ce mot, M. Frémyot se recueillit un instant : « Il faut avouer, dit-il, que Ms'' de Genève a l'esprit de Dieu. D'une chose je vous prie, c'est que vous ne résolviez rien que je ne lui aie parlé. » La sainte le promit, déclarant qu'elle n'avait point d'attache à ses sentiments, et elle sortit du
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cabinet de son père émue profondément, mais heureuse de voir l'affaire en bonne voie.
Quelque temps après, elle eut un nouvel assaut. Ayant appris que son frère, Msi" l'archevêque de Bourges, était venu passer ses vacances chez son père, au château de Thotes, en Auxois, elle alla le trouver afin de frapper un dernier coup. Son titre d'évêque, sa haute piété, lui donnaient beaucoup d'autorité dans la famille. Elle espérait, après l'avoir gagné, de ne plus trouver d'obstacles. Mais à peine Ms"" André eut vu sa sœur, qu'il lui déclara, « sans préface, que jamais, au grand jamais, elle ne devoit penser à se retirer d'avec eux ; » et, blâmant vivement son dessein, il essaya de lui faire comprendre que la volonté de Dieu était qu'elle restât avec sa famille. On se gêne moins avec un frère qu'avec un père. M™° de Chantai répliqua qu'elle ne pouvait pas trahir son âme, qu'elle ne cherchait que Dieu, qu'elle obéirait en tout à Ms'' de Genève, son très sage directeur, dût-il lui ordonner d'aller se planler, comme saint Siméon Stylite, sur une colonne pour le reste de ses jours.
Le président, de son côté, chaque fois que M"® de Chantai le voyait, insistait pour qu'elle renonçât à ses projets de retraite ; et, comme il lisait tous les jours la sainte Écriture, et qu'il la savait presque tout entière par cœur, il en citait à sa fille des textes si bien unis et si concluants contre son départ, qu'elle en demeurait quelquefois tout interdite.
Ces assauts brisaient M'"" de Chantai. L'image de son père en larmes, de ses enfants abandonnés, ne la quittait plus. Par moments il lui semblait qu'elle allait commettre un crime en plongeant dans une telle
douleur ceux qui l'avaient comblée de tant d'amour. Gerlains passages de la sainte Écriture, cités par le président dans leurs conversations, retentissaient sans cesse à ses oreilles. Troublée jusqu'au plus intime de son être, déchirée dans ses plus vives affections, M™" de Chantai priait Dieu avec ardeur de lui envoyer la lumière et la force, dont elle avait un si grand besoin. Un jour qu'elle répandait son âme dans une prière ardente comme sa douleur, une lumière divine remplit tout à coup son intelligence : elle vit, avec cette ineffable clarté que connaissent les âmes honorées de ces merveilles, qu'en toutes ces tendresses, bien légitimes il est vrai, le démon néanmoins jouait un grand rôle, et elle entendit retentir au fond de son cœur l'énergique parole du grand Apôtre : « Si je plaisais aux hommes, je ne serais pas le serviteur de Jésus-Christ. » C'était une arme que Dieu lui envoyait contre les sensibilités de son cœur. A partir de ce jour elle se prépara avec plus de courage aux derniers et suprêmes déchirements de la séparation.
Rien ne pouvait êlre conclu sans l'arrivée de saint François de Sales. Il vint enfin le 13 octobre 1609. Le mariage de Marie -Aimée avec le jeune baron de Thorens fut célébré dans le château de Monthelon. Le saint évêque bénit lui-même cette union, qui, commencée au sortir de l'enfance, devait être si courte et laisser dans la mémoire des hommes un souvenir de si douce et de si aimable vertu'. Qui ne regretterait
1 Quelques personnes peu versées dans la connaissance des mœurs aux seizième et dix-seplième siècles seront peut-être tentées de blâmer un mariage contracté entre enfants si jeunes.
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avec nous que les historiens, occupés des scènes dramatiques du départ de M"^" de Chantai, n'aient recueilli aucune des paroles que le saint dut adresser « à ces chers mariés », dont l'un était son frère, et dont l'autre, « cette petite Aimée, selon ses gracieuses expressions, devoit être des très mieux aimées sœurs du monde. »
Le lendemain des noces, le président Frcmyot, saint François de Sales, Ms'" André se retirèrent seuls, et commencèrent en présence de Dieu à délibérer sur la grave affaire du départ de M™« de Chantai. Pendant, ce temps, celle-ci, prosternée dans la chapelle du château priait avec ferveur, conjurant Dieu d'éclairer saint François de Sales et de toucher le cœur du président. Après une longue conférence elle fut ap-
Sans entrer ici dans des discussions inutiles, nous nous contenterons de dire que ces sortes d'unions étaient alors très fréquentes dans les hautes classes de la société. M'"° de Montmorency avait été mariée à quatorze ans ( Vie de M"" de Montmorency , p. 4); M""" de Capelis, à douze ans ( Vies des premières mères de la Visitation d'Avignon, p. 3); M"= de Nantes, à douze ans (Vie de M'^' de Mainlenon, tome 111, p. 392); Henri 11, duc de Montmorency, à treize ans ( Vie du duc, par Ducros, p. 8) ; la comtesse de Caylus, à treize ans [Vie de M""= de Mainlenon, III, 402); Marie-Adélaïde de Savoie avait épousé à douze ans le duc de Bourgogne, qui en avait quatorze [Lellrcs inédites de la duchesse de Dourjogne) ; et de nos jours, M'"^ Récamier, à treize ans {Mémoires d'Oulre-Tombe), etc. Les parents, dans l'ancienne société, exerçaient sur leurs enfants une autorité dont nous n'avons plus aucune idée. Après les avoir mariés, ils fixaient encore eux-mêmes l'époque où les jeunes gens pourraient vivre ensemble. « Les mariés, dit Dangeau, seront séparés dès le jour de leur mariage, jusqu'à ce qu'ils soient plus grands. » (Journal de Dangeau, 2^ mai 1685.) J'avais besoin de dire ces choses, afin que personne ne s'imaginât que M"" de Chantai avait pressé ce mariage et sacrifié sa fille afin d'être plus libre.
pelée. Nous n'avons plus idée de ce qu'était un père dans l'ancienne société. On avait beau être épouse, mère, maîtresse de maison, devant son père on était toujours fille. M. Frémyol multiplia les questions et fit subir à M'"'= de Chantai un interrogatoire détaillé, sérieux, semblable à ceux dont il avait l'habitude au parlement. Elle répondit avec cette netteté qui était un de ses plus admirables dons. Déployant devant ses juges sa vie tout entière, elle leur expliqua d'abord comment s'était formé et développé en elle l'attrait qui l'appelait à la vie religieuse, et leur en fit sentir tous les caraclères divins. Elle expliqua ensuite l'état dans lequel elle avait mis le bien de ses enfants : les dettes payées, les procès éteints, les brouilleries apaisées, et rien ne pouvant plus nuire au développement nécessaire de leur fortune. Après cela elle traita de l'avenir de ses enfants; M. Frémyot avait bien voulu se charger de Celse- Bénigne et surveiller ses études, confiées du reste à un précepteur excellent; Marie-Aimée, épousée de la veille, allait suivre eu Savoie le jeune baron de Thorens, son mari. Il ne restait donc que Françoise et Charlotte, qu'elle emmènerait avec elle pour achever leur éducation. Elle conclut en disant à son père et à son frère que, « s'ils ne regardoient que Dieu seul, ils Irouveroient des abîmes de raisons pour approuver son dessein. » Pendant qu'elle parlait ainsi, le président Frémyot était stupéfait de tant de prudence. « Vraiment, disaitil en citant l'Ecriture selon son habitude, cette femme a considéré tous ses sentiers, et elle n'a pas mangé son pain oisive. » Ms'' André était également ravi
d'admiralion. Quant à saint François de Sales, tout recueilli en Dieu, il considérait en souriant et sans dire mot l'heureuse issue d'une affaire qui avait présenté tant de difficultés.
Il y avait encore un point sur lequel on n'avait pas délibéré, c'était de savoir en quelle ville on établirait la maison où M™= de Chantai devrait se retirer. M. le président voulait que ce fût à Dijon, au milieu de ses proches et de ses amis. M^"" André préférait Autun, afin que de là sa sœur pût facilement gouverner le bien de ses enfanis. M"'" de Chantai prit alors la parole, et montra qu'il était impossible de ne pas l'établir en Savoie; que, d'une part, l'œuvre naissante ne pouvait se passer de l'œil et de la direction de saint François de Sales; que, de l'autre, sa petite baronne était si jeune, qu'elle ne pouvait la laisser partir seule ; qu'il était nécesssire qu'elle allât l'établir à Annecy, et demeurer au moins quelques années auprès d'elle; que rien ne l'empêcherait d'emmener Françoise et Charlotte, et qu'ainsi elle aurait en Savoie tous ses enfants avec elle, à l'exception de Celse-Bénigne; mais que, pour ce dernier, lors même qu'elle resterait à Dijon ou à Autun, elle ne pouvait tarder de s'en séparer, l'heure approchant de l'envoyer à l'armée ou à la cour, selon ses goûts ; que de plus elle pourrait de temps en temps venir en Bourgogne surveiller le bien de ses enfanis, et qu'ainsi elle ne leur manquerait ni du côte des affections ni du côté des affaires. Saint François de Sales appuya ces observations, et M. Frémyot, « voyant que le saint prélat suivoit les traces de Notre-Seigneur et disposoit tout non seulement avec une généreuse force, mais aussi avec une
débonnaire suavité, » donna un absolu consentement ainsi que Mg'' de Bourges, et tous se séparèrent, bénissant Dieu d'une si sainte résolution.
Une difficulté imprévue faillit faire ajourner l'entreprise. Il fallait prévenir le vieux baron de Chantai, et M. Frémyot s'en était chargé. Mais à peine eut- il ouvert la bouche, que ce vieillard, qui aimait sa bellefille, bien qu'il la rudoyât sans cesse, se mil à jeter des cris et à verser d'abondantes larmes. M. Frémyot en fut ému, et vint dire à sa fille qu'il fallait absolument relarder sa retraite d'un an ou deux, et laisser ce vieillard mourir en paix. Mais la samte, qui n'ignorait pas que Dieu n'est pas à nos ordres, et que c'est à nous de prendre ses heures, répondit avec une douce fermeté : « Mon cher père, les résolutions formées pour le service de la gloire de Dieu ne peuvent souffrir de délais; j'aurai soin de gagner mon beaupère. » Et elle y réussit en effet.
Le dimanche suivant, tous les habitants du château et une partie des gens du village se confessèrent à saint François de Sales, et communièrent de sa main dans l'église de la paroisse. Le saint parla à la messe, et sa parole fui si persuasive, qu'un athée venu par bravade fut converti, et entra dans un ordre religieux. Le lendemain, saint François de Sales dit adieu à cette famille vénérable, et, bénissant M""^ de Chantai, il lui recommanda d'être bien humble, afin que l'édifice, bâti sur le fondement inébranlable de l'humilité, pût s'élever dans une sainte grandeur et braver tous les siècles.
Le président Frémyot, Ms'' André et M"'° de Chantai reconduisirent saint François de Sales j usqu'à Beaune.
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On imagine facilement ce que dut être un pareil voyage dans de telles circonstances, et la petite caravane étant composée de tels personnages. A Chassagne, où l'on passa la première nuit, « les gens de l'auberge observèrent curieusement saint François de Sales. Et l'on vit qu'après avoir couché la nuit sur le pavé, il se jeta le matin sur son lit pour le froisser, prétendant par là cacher son austérité'. » A Beaune, où l'on se rendit le lendemain de grand matin, et où l'on devait se séparer, saint François de Sales dit la messe à l'hôpital, donna la sainte communion à M™« de Chantai, et, conduit par elle, visita et bénit dans leur lit tous les malades. « 0 ma fille très chère et très désirée! lui écrivait quelque temps après saint François de Sales, tout embaumé encore des parfums de ce voyage et de cet adieu au milieu des pauvres, je vous laissai en l'hôpital de Beaune, pleine du désir d'aimer, d'honorer, de servir et d'adorer la volonté de Dieu, résignée à toutes choses, grandes et petites, et votre volonté abandonnée à la miséricorde de la sienne. Je vous laissai avec Notre-Seigneur réellement reçu en vous-même, et cela entre les pauvres de Notre- Seigneur. Mon Dieu ! ma chère et très singulièrement chère fille! vous êtes ma joie et ma couronne. Et demeurez donc ainsi, ma très chère, résignée de cœur et d'esprit à la volonté de Notre-Seigneur; et restez aussi au milieu des pauvres par affection. Et puisque sa volonté est que vous soyez encore au service et à la conduite de votre famille, demeurez-y
1 Mémoires incdils de ta fondation du monastère de la Visitation à Beaune. Archives d'Annecy, manuscrit 10-4".
en paix avec la fidélilé que vous devez à ce saint vouloir'. »
M™« de Chantai était à peine revenue de ce voyage, lorsque le château de Monthelon fut attristé par un événement auquel on était loin de s'attendre. La petite Charlotte, âgée de dix ans, tomba tout à coup malade et mourut presque subitement. M""« de Chantai, qui l'aimait d'une atîection particulière, l'ayant nourrie parmi les pleurs de son veuvage, qui l'appelait son ange, et qui se réjouissait de la former à la vertu, pour laquelle la petite Charlotte avait de rares dispositions, fut vivement touchée de cette perte. Elle écrivit au saint évêque de Genève pour lui confier sa peine et chercher auprès de lui quelque consolation.
Lorsque le saint reçut cette lettre, il était lui-mêmp plongé dans la plus profonde douleur. Sa vénérable mère, M™"^ de Boisy, venait d'être frappée d'une attaque d'apoplexie et de paralysie qui en deux jours l'avait conduite au tombeau ; toujours semblable à elle-même du reste, et aussi sainte dans la mort qu'elle l'av'ait été pendant la vie.
Saint François de Sales en écrivit aussitôt le récit à M'"^ de Chanial. Ce récit est si beau et si pieux, il met dans une si douce évidence cette tendresse de cœur qui était un des charmes du saint évoque, que nous ne résistons pas au plaisir d'en citer quelques lignes.
« Vous voudriez peut-être savoir, écrit le saint, comment cette bonne femme, ma mère, a fini ses jours. En voici une petite histoire; car c'est à vous
1 Lettre xlii<^, liv. II, édition ancienne.
à qui je parle, à vous, dis-je, à qui j'ai donné la place de cette mère en mon mémorial de la messe, sans vous ôter celle que vous aviez ; car je n'ai su le faire, tant vous tenez ferme ce que vous tenez dans mon cœur; et par ainsi vous êtes la première et la dernière.
« Cette mère donc s'en alla à la paroisse de Thorens le jour des Cendres, où elle se confessa et communia avec très grande dévotion, ouït trois messes et vêpres; et le soir, étant au lit, et ne pouvant dormir, se fît lire par sa fille de chambre trois chapitres de V Introduction pour s'entretenir en de bonnes pensées, et fît marquer la protestation pour la faire au matin suivant. Mais Dieu, se contentant de sa bonne volonté, disposa d'autre sorte ; car le matin étant venu, cette bonne femme se levant, elle tomba soudainement comme toute morte.
« On me vient appeler ici, et j'y vais aussitôt avec le médecin.. . A mon arrivée, tout aveugle et endormie qu'elle étoit, elle me caressa fort et dit : Cest mon fils et mon père celui-ci. Et me baisa en m'accolant de son bras, et me baisa la main avant toutes choses. Elle continua en même état presque deux jours et demi , après lesquels on ne la put plus guère bonnement réveiller; et le l"*" de mars elle rendit l'âme à Notre-Seigneur doucement, paisiblement, avec une contenance et beauté plus grande que peut-être elle n'avoit jamais eue, demeurant une des belles mortes que j'aie jamais vues.
« Au demeurant, encore vous faut-il dire que j'eus le courage de lui donner la dernière bénédiction, lui fermer les yeux et la bouche, et lui donner le dernier
baiser de paix à l'instant de son trépas : après quoi le cœur m'enfla fort, et pleurai sur cette bonne mère plus que je n'avois fait depuis que je suis d'Église. »
On conçoit que, dans une pareille douleur, saint François de Sales fût moins sensible à la mort de la petite Charlotte. Il lui donna pourtant une larme, mais semblable à ces larmes joyeuses que l'Église verse sur ses enfants qui s'en vont de ce monde avant de s'y être souillés. « Notre petite Charlolle est bien heureuse d'être sortie de la terre avant qu'elle l'eût bonnement touchée. Hélus! il falloit néanmoins bien un peu pleurer; car n'avons-nous pas un cœur humain et un naturel sensible? Pourquoi ne pas pleurer un peu sur nos trépassés, puisque l'esprit de Dieu non seulement nous le permet, mais nous le conseillç? Je l'ai regrettée, la pauvre petite, mais d'un regret moins sensible, d'autant que le grand sentiment de la séparation de ma mère ôta presque toute prise au sentiment de ce second déplaisir, duquel la nouvelle m'arriva tandis que nous avions encore le corps de ma mère en la maison. Dieu soit encore loué en cet endroit. Dieu nous donne. Dieu nous ôte; son saint nom soit béni '. »
M'''« de Chantai pleura vivement M"'** de Boisy. Elle perdait en elle une sainte amie; elle perdait surtout en elle la vertueuse belle-mère de sa petite baronne, celle à l'impatience de laquelle on avait accordé le mariage de Marie -Aimée avec le jeune baron de Thorens, et sur laquelle on avait compté pour envoyer jusqu'en Savoie et pour diriger une
1 Lettre du 11 mars 1610.
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enfant dont la jeunesse et l'inexpérience étaient si grandes. Aussi, à peine eut-on connu cette mort, qu'il devint évident à tous que M'"« de Chantai ne pouvait pas laisser parlir sa fille sans l'accompagner, et ceux mêmes qui jusque-là avaient été le plus opposés aux projets de la sainte la pressèrent de hâter les préparatifs de son départ.
Cependant le bruit commençait à se répandre que la baronne de Chantai quittait le monde et allait, hors de France, s'ensevelir dans un couvent. On admirait, on critiquait, on pleurait. Dès la veille du départ, fixé au premier dimanche de carême 1610, les routes qui conduisaient à Monthelon se couvrirent de pauvres qui venaient au château faire une dernière visite à leur bienfaitrice. Le jour du départ, dès le matin, les cours du château furent envahies par une multitude immense qui voulait voir une dernière fois celle qu'ils appelaient « notre bonne Dame ». Tous les habitants du village s'y pressaient au premier rang. On n'entendait sortir de cette foule que le mot de mère et celui de sainte baronne, avec des cris de douleur. Les domestiques de la maison, au lieu de calmer les étrangers, pleuraient encore plus fort qu'eux. Des capucins qui étaient présents allaient de rang en rang, essayant de faire taire la foule, afin que l'on pût s'entendre ; mais ils n'y réussissaient pas. Ce n'était qu'une lamentation où toutes ces voix de pauvres, de domestiques, de femmes, d'enfants, se perdaient dans un gémissement commun, entrecoupé de temps en temps par des cris aigus. On chargeait de malédictions ceux qui avaient été pour M"'° de Chantai un objet de peine. Un enfant de pauvre s'étant écrié :
u La lumière vous est ôlée parce que vous avez voulu l'éteindre, faites pénitence, » les sanglots éclatèrent avec des cris perçants.
Pendant ce temps, une scène non moins déchirante se passait dans les appartements du château. M"»« de Chantai s'était jetée aux genoux de son beaupère, lui demandant pardon de ses fautes et des peines qu'elle lui avait causées. De son côté, le vieux baron était tombé dans les bras de sa fille, n'ayant plus la force de parler. Tous les assistants sanglotaient. Enfin M™« de Chantai se leva, serra une dernière fois le vieillard repentant dans une longue étreinte, et descendit promptement l'escalier. Au moment où elle parut sur le perron, un cri s'échappa de celte foule qui l'attendait, et tous les pauvresi, réunis dans la cour, l'accueillirent en lui tendant les bras. Elle traversa lentement leurs rangs pressés, caressant les pauvres les uns après les autres, embrassant leurs enfants, se recommandant à leurs prières ; et comblée de tant de bénédictions, mouillée de tant de larmes, elle monta en carrosse avec Marie- Aimée, Françoise et M"'^ de Bréchard, et se rendit à Autun pour de là gagner Dijon. Mais la reconnaissance des pauvres et des habitants de Monthelon n'était pas satisfaite. Cette immense foule se mit en route pour Autun, suivant de loin le carrosse et faisant ainsi à leur bienfaitrice un pacifique triomphe.
M'""^ de Chantai resta peu à Autun. Déjà morte au monde, et sentant le besoin de se remplir d'énergie pour le dernier et douloureux assaut, elle employa son temps à visiter les reliques des martyrs, qui sont nombreuses en cette ville, et les hôpitaux, où elle laissa
de grandes aumônes pour adieux. Ce fut aussi à Autun qu'elle fit un acte qui témoigne que, même au milieu de leur plus héroïque détachement, les saints conservent un cœur sensible à toutes les affections de famille. Dans la foule de ceux qui avaient suivi son carrosse, M"'« de Chantai avait remarqué un religieux du tiers ordre de Saint-François, elle lui fit signe et le conjura, par le souvenir qu'il conservait d'elle, de retourner à Monlhelon auprès de son beau-père, et de ne pas l'abandonner avant de l'avoir disposé à unu sainte mort, ce que ce bon religieux promit et exécuta fidèlement.
En deux jours M"^® de Chantai arriva à Dijon, où elle devait consommer son sacrifice. Son premier acte, en entrant dans cette ville, fut de recevoir la sainte Eucharistie, viatique du voyage qu'elle allait entreprendre, force dont son cœur avait grand besoin, à cause de la tendresse qui l'unissait à ses parents. Elle monta aussi à Fontaines demander au grand docteur saint Bernard le courage de tout quitter comme lui; et enfin on la vit gravissant les flancs escarpés de la montagne de Notre- Dame- d'Étang, et agenouillée dans cette chapelle où elle était venue en 1604 avec saint François de Sales, alors que le secret de sa vocation ne lui était pas connu; où elle était revenue, en I6O0, écrire sur l'autel, avec son sang, son premier vœu d'obéissance; et qui avait été, depuis et souvent, la confidente de ses joies, de ses peines, de ses attraits, et des immenses désirs qu'elle nourrissait dans son cœur de se consacrer tout entière à Dieu.
Le 19 mars 1610, jour fixé pour les adieux, les pa-
renls et les amis de la sainte se réunirent chez M. Fré-
myot. L'assemblée était nombreuse. Tout le monde fondait en larmes. M"'® de Chantai seule conservait un calme apparent; mais ses yeux nageaient dans Tcau, et témoignaient de la violence qu'elle était obligée d'employer pour se contenir. Elle allait de l'un à l'autre, embrassant ses parents, leur demandant pardon, les conjurant de prier pour elle, essayant de ne pas pleurer, et pleurant plus fort. Quand elle arriva à ses enfants, elle n'y put tenir. Son fils, Celse- Bénigne, se pendit à son cou et essaya par mille caresses de la détourner de son projet. M'"^ de Chantai, penchée sur lui, le couvrait de baisers et répondait à toutes ses raisons avec une force admirable. Nul cœur, si insensible qu'il fût, n'était capable de retenir ses sanglots en entendant « ce discours filial et maternel si douloureusement amoureux ». Après que les cœurs eurent été épuisés de tendresse, M'"* de Chantai, pour mettre fin à une scène qui l'accablait, se dégagea vivement des bras de son fils et voulut passer outre. Ce fut alors que Celse- Bénigne, désespéré de ne pouvoir retenir sa mère, se coucha en travers de la porte en disant : « Eh bien ! ma mère, si je ne puis vous retenir, du moins vous passerez sur le corps de votre fils. » A ces mots M"'« de Chantai sentit son cœur se briser, et, ne pouvant plus soutenir le poids de sa douleur, elle s'arrêta et laissa couler librement ses larmes. Le bon M. Robert, qui assistait à celte scène déchi ranle, craignant que M"^" de Chantai ne fabilît au moment suprême : « Eh quoi ! Madame, lui dit- il, les pleurs d'un enfant vous pourront ébranler ? — Non ! reprit la sainte en sou-
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riant à travers ses larmes; mais que voulez -vous, je suis mère! » Et, les yeux au ciel, nouvel Abraham, elle passa sur le corps de son fils.
Ce fut à ce moment que M. le président Frémyot parut. Retiré jusque-là au fond de son cabinet, ce grand homme s'était préparé par la prière au sacrifice que Dieu lui demandait. Il reçut sa fille dans ses bras, et un entrelien à voix basse, interrompu de temps en temps par des sanglots et des baisers, se prolongea pendant quelque temps. Nul n'entendit ces confidences sublimes de deux âmes si dignes l'une de l'autre. Enfin M"'' de Chantai étant tombée à genoux et ayant demandé la bénédiction de son père, ce vieillard vénérable leva les yeux et les mains au ciel. « 0 mon Dieu, s'écria-l-il, il ne m'appartient pas de blâmer ce que vous faites. J'y consens de grand cœur, et j'immole de mes propres mains celle fille unique qui m'est aussi chère qu'Isaac l'étoit à son père Abraham. » Puis embrassant sa fille et la faisant relever: « Allez donc, ma chère fille, où Dieu vous appelle. S'il arrivoit que je ne vous visse plus en ce monde, je mourrois content de vous savoir en la maison de Dieu , et je suis sûr que vous soutiendrez par vos prières la vieillesse d'un père qui vous permet ce départ. Ne le ferez-vous pas, ma fille?' — Oui, mon très bon et très cher père, » répondit -elle en sanglotant. Et après un peu de silence: « Allons, reprit M. Frémyot, arrêtons le cours de nos larmes pour faire plus d'honneur à la sainte volonté de Dieu, et afin que le monde ne s'imagine pas que notre constance est ébranlée. » Et, en disant ces mots, il lui remit une lettre pour saint François de Sales.
Voici celte lettre, empreinte des tendresses d'un père, trempée de ses larmes et rédigée avec la mole éloquence d'un chrétien.
19 mars 1610.
« Monseigneur,
« Ce papier devroit être marqué de plus de larmes que de lettres, puisque ma fille, en laquelle j'avois mis la meilleure partie de ma consolation pour ce monde et du repos de ma misérable vieillesse, s'en va et me laisse père sans enfants. Toutefois à votre exemple, Monseigneur, qui à la mort de M"^"^ votre mère avez pris une ferme et constante résolution, je me résous et me conforme à ce qui plaît à Dieu. Puisqu'il veut avoir ma fille pour son service en ce monde et la conduire par ce chemin à la gloire éternelle, je veux bien montrer que j'aime mieux son contentement avec le repos de ma conscience que mes propres affections.
« Elle va donc se consacrer à Dieu; mais c'est à la charge qu'elle n'oubliera pas son père, qui l'a si chèrement et si tendrement aimée.
« Elle emmène deux gages, l'un desquels (Marie- Aimée) j'estime heureux, puisqu'il entre dans votre bénite famille; pour l'autre (Françoise), je voudrois bien qu'elle voulût nous la conserver. A l'égard de son fils (Gelse-Bénigne), j'en aurai le soin qu'un bon père doit à ses enfants ; et, tant que Dieu aura agréable de me laisser en cette vallée de pleurs et de misère, je le ferai élever en tout honneur et vertu. »
Munie de celte lettre, où le père et le chrétien ont tour à tour la parole, et une si belle parole, M'"^ de Chantai serra encore une fois dans ses bras son vénérable père, couvrit de ses dernières caresses et de ses dernières larmes son cher enfant Celse- Bénigne; et, après l'avoir instamment recommandé à M. Frémyot et au bon M. Robert, elle monta en carrosse avec ses deux filles Marie-Aiméc et Françoise, avec son gendre, le jeune baron de Thorens, et avec M"« de Bréchard, décidée à la suivre dans sa retraite. Tant que le carrosse roula dans les rues de Dijon, la sainte garda le silence; mais à peine eut- elle franchi les portes de la ville, que, pleine d'un saint enthousiasme, elle entonna le canlique de la délivrance. Son agonie était terminée.
Deux cent cinquante ans se sont écoulés depuis cet événement mémorable. Il produit encore aujourd'hui la même émotion. Comme tous les grands actes de la sainteté, il blesse et il ravit. Il excite à la fois la stupeur et l'admiration. Tant d'énergie épouvante d'abord; mais quand on voit à quelle prudence elle était jointe et à quelle tendresse; comment ce départ extraordinaire fut mûrement réfléchi et par quels hommes; de quelles précautions minutieuses et délicates on l'entoura, pour que les enfants ne souffrissent pas de l'héroïque résolution de leur mère; quand ensuite, arrêtant ses regards sur M'"° de Chantai, on la voit si forte, mais si accablée, brisée par la douleur et n'écoutant que la voix de Dieu; passant sur le corps de son fils, mais tremblant de tous ses membres et près de s'évanouir; lorsque surtout, à ce dernier moment, on entend sortir de son cœur, parmi tous ses sanglots,
ce cri qui va aux entrailles: « Eh! que voulez -vous, Je suis mère! » et qu'on acquiert ainsi celte certitude que, dans cette lutte singulière entre les deux plus grands amours et les plus redoutables qui puissent agiter une âme, l'amour divin est vainqueur sans que l'amour maternel soit vaincu; alors toute hésitation tombe, toute révolte de la nature s'apaise, les larmes viennent aux yeux, et l'on admire en silence une des plus nobles victoires qui aient jamais été remportées en ce monde.
Et quel doux repos ensuite, quelle paisible et profonde satisfaction pour le cœur, après cette terrible crise, de suivre M"^" de Chantai dans le cloître, de l'y voir constamment préoccupée de l'avenir de ses enfants, et, malgré tant de travaux et de si grandes œuvres, rester toujours et jusqu'à la fin leur vraie mère! Elle achève elle-même l'éducation de Françoise; elle surveille celle de Gelse- Bénigne; elle procure à l'un et à l'autre les alliances les plus honorables : elle donne Françoise à M. de Toulongeon, Marie de Coulanges à Celse- Bénigne; elle ferme les yeux, avec quelle douleur! à sa chère petite baronne de Thorens; et, ce qui est plus beau que tout cela, quand Celse- Bénigne a été tué sur le champ de bataille, quand sa jeune épouse est morte aussi, quand M. de Toulongeon a laissé Françoise veuve, qu'il est touchant de voir la sainte, alors âgée de plus de soixante ans, chargée de la direction de près de quatre-vingts maisons, et d'une correspondance européenne, redevenir mère de leurs petits orphelins.
Ce sont là les spectacles que nous réserve cette histoire; ils sont si grands et si beaux, qu'arrivé au
terme de cette vie et résumant nos impressions, nous ne saurons que louer davantage en M'"^ de Chantai, ou la fondatrice, ou l'épouse, ou la mère : tant elle possédait dans une admirable harmonie les qualités naturelles et divines qui font les grandes âmes!