‹ Histoire de Sainte ChantalChapitre 16 sur 44 · ET MADEMOISELLE JEANNE - CHARLOTTE DE BRÉCIIARD · texte numérisé non relu

ET MADEMOISELLE JEANNE - CHARLOTTE DE BRÉCIIARD

Sur la route de Ghambéry à Genève, à peu près'à égale distance de l'une et de l'autre ville, au penchant

1 Les détails que nous allons donner dans le chapilre xiii et le chapilre xiv sont à la fois très nouveaux et les plus authentiques que l'on puisse imaginer. Nous les avons puisés dans deux monuments inédits. Le premier est intitulé : Fondation du premier monastère de la Visitation Sainte- Marie en la ville d'Annecy, établi le 6 juin IGIO. Il a été composé par la mère de Chaugy, secrétaire de sainte Chantai, peut-être sous la dictée de la sainte, et en tout cas il a été revu et corrigé par elle. (Archives de la Visitation d'Annecy. Manuscrit in-folio.] L'autre monument a pour litre : Recueil de ce qui s'est passé au commencement de l'Institut , à la petite maison de la Galerie, où nos premières mères ont demeuré deux ans et demi; recueilli par notre très honorée sœur Marie-Adrienne Ficliet, septième religieuse de notre ordre, qui en a été témoin auriculaire et irréprochable. (Manuscrit in-4", n" 34, aux mêmes archives.) Les religieuses qui ont composé ce très précieux manuscrit sur les récils de la mère Fichet elle-même, en ont envoyé la substance à toutes les maisons de l'ordre par une circulaire en date de 1662. C'est en

niSTOlRE DE SAINTE CUANTAL 4l*J

d'une de ces collines qui descendent d'élage en étage des sommets du Saint-Bernard et du mont Blanc, s'élève la petite ville d'Annecy. Aucune des beautés de la nature ne manque au gracieux tableau dont elle est le centre. Un lac baigne ses pieds. Des eaux vives la traversent en tous sens, des peupliers et des platanes séculaires ombragent ses avenues. Des prés, des vignes, des vergers, semés de chaumières et de maisons de campagnes couvertes de bois jusqu'à micôte, qui se croisent et s'entrecoupent du côté de la Suisse et de la Savoie, s'abaissent et s'ouvrent du côté de la France, et forment l'encadrement splendide de ce charmant paysage. Et, comme si l'art jaloux avait voulu rivaliser avec la nature pour embellir ces lieux, un antique château fort, dans le style du moyen âge, flanqué de hautes tours, s'assied fièrement sur une roche abrupte qui domine la ville, et mêle des souvenirs de guerre aux pensées pacifiques que fait naître ce champêtre tableau.

C'est là que saint François de Sales, exilé de Genève, s'était retiré, et qu'il attendait M""^ de Chantai pour y fonder avec elle l'ordre de la Visitation.

Partie de Dijon le 29 mars 1610, M"° de Chantai n'arriva à Annecy que le 4 avril, jour des Rameaux. Elle voyageait assez lentement, à cheval, selon l'usage du temps, conduisant d'ailleurs avec elle l'aînée de ses filles, Marie-Aimée, qui n'était âgée que de treize ans, et, Françoise plus jeune encore, dont elle voulait continuer et achever l'éducation. Quelques dames,

comparant toutes ces pièces qu'il nous a été possible d'écrire l'histoire des premières années de la Visitation, sur lesquelles on avait jusqu'ici peu de détails.

parentes ou amies, l'accompagnaient aussi. Pendant cette longue route de six jours, on admira sa piété', sa charité, sa modestie. Elle était morte au monde, et toute pleine du grand dessein de sa consécration absolue à Dieu. Sur la route, dans les bourgades que l'on traversait, au lieu où l'on devait passer la nuit, elle s'informait des pauvres et des malades, les allait voir, leur portait des secours, les soignait de ses mains, faisait leurs lits, et se recommandait à leurs prières. En traversant Genève, elle joignit à ces actes de charité un acte louchant d'humilité. Un des proches parents de M. de Chantai ayant rendu de grands services à cette ville, et les habitants en reconnaissance ayant fait l'année précédente une sorte d'ovation à un des cousins de notre sainte qui traversait Genève, M™° de Chantai, dans la crainte de quelques honneurs particuliers, changea de nom, se fit appeler la baronne de Bourbilly pour n'être pas reconnue, et, traversant rapidement Genève, prit aussitôt la roule d'Annecy.

Dès qu'il eut appris qu'elle approchait, saint François de Sales, et avec lui vingt-cinq personnes, seigneurs et dames, montèrent à cheval pour aller à sa rencontre. Une foule considérable stationnait dans les rues, attendant M"^'^ de Chantai, qui arriva le jour des Rameaux 1610, vers le soir, au milieu des démonstrations d'une joie universelle. M. Favre, président au parlement de Savoie, avait réclamé l'honneur de la recevoir. Elle descendit, en effet, chez lui, et dès le premier jour elle fit la conquête de M"'^ Marie- Jacqueline Favre, qui, travaillée du désir de se donner à Dieu, mais ignorant la manière de réaliser ce

dessein, n'eut pas plus tôt jeté les yeux sur la sainte que ce fut pour elle comme une lumière. De son côté, M"» de Chantai eut bien vite apprécié cette jeune fille, « chérie de Dieu et des hommes par ses rares vertus, douée d'un très bon esprit, d'un grand jugement posé et solide, et d'une âme blanche comme la neige ' ».

La semaine sainte fut employée à visiter les églises, les pauvres, les malades; après quoi M"' de Chantai alla conduire Marie- Aimée au château de Thorens, où celle-ci devait résider avec son mari. Elle y passa la fin d'avril et les premiers jours de mai, organisant elle-même le ménage de « sa petite baronne », ainsi qu'elle l'appelait, prévoyant à tout avec ce grand jugement pratique que nous connaissons, et, comme les nouveaux mariés étaient tous deux très jeunes, elle ne les quitta qu'après leur avoir donné des intendants et des femmes de charge de la fidélité et de l'intelligence desquels elle s'était assurée. Ces devoirs de mère accomplis, sûre que rien ne manquerait à Marie- Aimée, et lui confiant Françoise pour un mois ou deux, elle revint à Annecy s'occuper de sa grande affaire.

Elle entrait dans la maison de saint François de Sales, lorsque sur le seuil elle aperçut deux dames de qualité, l'une déjà âgée, l'autre toute jeune encore, qui se présentaient pour parler au saint évêque. Le visage modeste et innocent de la jeune fille attira les regards de la sainte. La jeune fille, de son côté, eut

1 Ce sont les propres paroles de sainte Chantai, écrites par elle sur le livre de la fondation d'Annecy.

à peine jeté les yeux sur M'w^ de Chantai, qu'elle se sentit illuminée et enflammée d'amour. « Quoi! mon Dieu! se dit-elle, seriez-vous au moment de m'exaucer, et allez -vous enPm me montrer ce que vous allez faire de moi? » Mais elle cacha cette émotion, et étant entrée chez le saint, et lui ayant demandé l'honneur d'un entretien particulier, elle lui ouvrit son cœur, lui exposa ses désirs de vie religieuse, ses incertitudes si cruelles jusque-là, l'impression qu'elle venait d'éprouver en voyant M'"" de Chantai; et quand elle sortit de ce long entretien, la Visitation naissante comptait une prétendante déplus. C'était M"«Marie-Péronne de Chatel, que nos lecteurs connaissent déjà'.

Rien ne manifeste mieux la vertu de la baronne de Chantai que ce qu'elle fit le surlendemain de son retour à Annecy. Par acte passé devant notaire, aile céda à ses enfants tous ses biens et même son douaire, ne se réservant absolument rien de sa fortune, si ce n'est dix écus qu'elle avait alors dans sa bourse, et qu'elle ne songea pas à en ôter^ Le monde critiqua beaucoup cet acte, qui, à son point de vue, était, en effet, très hardi; mais la Providence, qui n'abandonne jamais ceux qui espèrent en elle, se chargea de justifier la conduite de la sainte baronne par des voies que nous admirerons bientôt.

Le jour fixé par le saint évêque de Genève pour commencer l'établissement était le jour de la Pentecôte. « 11 vouloit, disait- il, que ses filles, enfermées comme dans un petit cénacle, reçussent le Saint-

1 Vies des premières mères de la Visiialion , tome I*'', p. 270.

2 Procès de canonisation. Déposition de la mère Greffier.

Esprit et fussent enivrées de ce vin céleste qui fait parler une nouvelle langue et vivre d'une nouvelle vie'. » Un contretemps, où le doigt de Dieu se révéla plus tard, obligea d'ajourner l'entreprise.

Il y avait en Savoie une famille opulente que Dieu inclinait fortement à la retraite. Le père voulait entrer chez les Frères Mineurs, et son fils partageait son dessein. De son côté, la mère travaillait à former une nouvelle congrégation de filles, avec lesquelles elle se proposait de mener une vie cachée et appliquée à l'oraison. La maison était achetée et meublée. Plusieurs filles se préparaient à y entrer; l'opinion publique y applaudissait. On en parla à saint François de Sales , et on lui proposa d'unir ses efforts à ceux de celte dame. Le saint eut quelque peine à y consentir; mais, comme il était d'un esprit doux et condescendant, il finit par donner les mains à ce nouveau projet.

Le jour de la Pentecôte approchant, le saint évoque de Genève écrivit à cette dame, dont il ne recevait plus de nouvelles. Il lui représentait qu'étant à la veille de l'exécution d'une si haute entreprise, elle devait éprouver et savoir si elle avait assez d'affection , de courage et de force pour embrasser Jésus crucifié et dire le dernier adieu au monde; que si elle n'était pas encore décidée à entrer dans ce chemin, elle le voulût bien avertir, afin que les autres commençassent selon leur inviolable désir-.

La lettre était datée du 2 mai 1610. En la recevant,

i Maupas, ch. xix.

2 Lettre du 2 mai 1610.

celte dame, dont une pieuse réserve a caché le nom, entra dans un profond découragement. Ce Jésus crucifié qu'il fallait embrasser, au dire de saint François de Sales, lui fit peur, et elle commença à douter sérieusement de sa vocation. Une maladie dont elle fut alors attaquée lui persuada qu'elle ne devait point être religieuse, et elle écrivit au saint de ne plus penser à elle.

Ce contretemps était d'autant plus pénible, que, comptant sur la maison préparée par celte dame, saint François de Sales ne s'était point occupé de s'en procurer une autre, et, comme M"* de Chantai avait laissé tous ses biens à ses enfants, on n'avait pas l'argent nécessaire pour acheter et meubler une maison. Mais ni l'un ni l'autre des saints fondateurs ne fut ébranlé de cet événement imprévu, qui les rendait, disaient-ils, plus libres de commencer dans la pauvreté. Saint François de Sales avisa aussilôt, au faubourg delà Perrière, presque sur les bords du lac, une petite maison de modeste apparence, avec une cour d'un côlé et un verger de l'autre, séparé, il est vrai, de la maison par une roule, mais y communiquant par une galerie couverte, jetée comme un pont pardessus le chemin, et il en arrêta immédialemenU'achat. Il paya une partie du prix, s'engagea pour le reste, et jamais on ne vit cet aimable saint plus heureux que le jour où il signa le contrat. « Jamais je ne fus plus content que maintenant, disait-il; j'ai trouvé une ruche pour mes pauvres abeilles, ou plutôt une cage pour mes petites colombes '. »

1 Fondation inédite du monastère d'Annecy, p. 5.

11 parut bien que Dieu lui-même avait dirigé toutes choses; car la fondation, qui devait commencer le jour delà Pentecôte, ne put être faite que le dimanche de la Trinité, lequel se rencontrait cette année avec la fête de saint Claude. Personne n'y avait pensé; mais on ne put s'empêcher de remarquer avec admiration de quelle manière s'accomplissait une seconde fois la parole que sainte Chantai avait entendue dans une vision : « Courage, ma Qlle, tu entreras au repos des enfants de Dieu par la porte de saint Claude. »

Un prodige acheva de rendre transparent le voile derrière lequel se cachait la main qui conduisait tout. Dans le courant de cette même semaine de la Pentecôte, saint François de Sales se promenait seul dans sa chambre en disant son chapelet, selon sa coutume. Tout à coup deux colonnes de feu apparurent à ses côtés. Plongé dans la méditation, le saint ne s'arrêtant pas et continuant à se promener, elles lui firent escorte pendant quelque temps, ainsi qu'il le raconta lui-même humblement et simplement à M. Michel Favre, son confesseur, qui en a déposé par serment. » Il semble, ajoutent les Mémoires, que Dieu envoya ces colonnes et ces lumières divines à ce grand Moïse pour le conforter à la sortie de son pauvre petit peuple élu hors de l'Egypte de ce monde ; car, s'il est dit des enfants d'Israël qu'ils étoient les plus petits d'entre les peuples, ainsi sommes-nous les plus petites d'entre les familles de l'Église de Dieu K »

Le 5 juin 1610, veille du jour où devait commencer

i Fondation du monastère d'Annecy, p. 6. Nous citons toujours la copie du monasière de Dijon.

l'entreprise, fut employé à achever les derniers préparatifs. M"« Marie-Jacqueline Favre et M"'^ de Bréchard étaient décidées et prêtes à se joindre à M"® de Chantai. On avait espéré un instant que M"® Marie- Péronne de Chalel, qui était venue la veille de la Pentecôte à Annecy, et dont la vocation avait été décidée au premier regard qu'elle avait jeté sur la sainte, se joindrait aussi à elle; mais elle avait été obligée de repartir pour obtenir l'assentiment de ses parents. L'excellente fille Anne-Jacqueline Coste devait servir de portière et de domestique, en attendant que saint François de Sales lui pût faire une place dans la constitution future de sa congrégation. Tout étant prêt ainsi, la maison garnie de quelques meubles, la chapelle tendue de draps blancs et ornée de fleurs, M'"° de Chantai, qui avait consacré sa journée^â achever ces préparatifs , se retira la dernière et se mit au lit pour se reposer. Elle y était depuis peu, lorsqu'elle fut tout à coup assaillie d'une tentation cruelle. Il lui semblait voir son père et son beau-père, chargés de douleurs et d'années, qui criaient vengeance contre elle, et, chose plus douloureuse encore, ses petits enfants qui lui tendaient les bras en pleurant. N'avaitelle pas commis un crime de les avoir abandonnés? Ne passerait-elle pas dans l'Église, et au jugement même de la sainte Écriture, pour une infidèle, d'avoir ainsi délaissé ses enfants? Sans doute qu'elle avait déçu le saint évêque, et par conséquent le conseil qui lui avait été donné de quitter ses proches était contre la volonté de Dieu! Et, si cela était, au lieu d'aller en avant, ne fallait-il pas se retirer? Et alors il lui venait à l'esprit « une foule de beaux expédients pour le faire

honorablement ». Ce martyre dura au moins deux heures. Vainement elle faisait appel à sa foi; vainement elle essayait de se rappeler la manière lente, prudente, dont toute l'affaire avait été conduite, la tentation croissait toujours; enfin, épuisée, elle tomba genoux et s'écria : « Mon Dieu, je m'abandonne à votre providence; que mes parents, mes enfants et moimême périssions si vous l'avez ordonné, cela m'importe peu ; mon seul désir, au temps et dans l'éternité, est de vous obéir et de servir votre majesté. » Ces paroles énergiques, prononcées avec une vive foi, ramenèrent la paix. Les nuages se dissipèrent, et, comme il arrive toujours après les tentations auxquelles on n'a pas succombé, une douce joie se répandit dans son cœur et l'inonda jusqu'au matin '.

Le 6, M'"'' de Chantai et ses deux compagnes, après avoir communié à la messe et de la main de saint François de Sales, employèrent la journée à visiter les églises et les pauvres ; et, sur le soir, à la tombée du jour, elles se rendirent à la demeure de saint François de Sales, qui les avait invitées à souper avec MM. ses frères. Un grand nombre de personnes y étaient également accourues pour leur dire adieu. Après le souper, le saint évêque fit entrer dans son cabinet M'"^ de Chantai, M"'' Marie-Jacqueline Favre et M"'' Charlotte de Bréchard ; et, ne pouvant contenir son émotion à la vue de ces chastes épouses de Jésus-Christ, « qui ne respiroient plus que le doux air de la solitude et brùloient de tout quitter pour Dieu, » il les excita à faire leur sacrifice avec des paroles dignes

i Fondation inédile d'Annecy, p. 7.

de la sainteté de sa belle âme et des hautes vertus de celles auxquelles il s'adressait. Il remit ensuite à sainte Chantai un premier essai des constitutions qu'elles devaient suivre, et, levant les yeux au ciel, il les bénit au nom du Père qui les attirait, du Fils qui les conduisait, et du Saint-Esprit qui les animait de ses amoureuses flammes '.

On avait essayé de tenir secrète l'heure à laquelle sainte Chantai et ses deux compagnes se retireraient dans leur maison; mais, depuis le matin, le peuple était aux aguets, et bientôt la foule fut si grande, qu'il devint presque impossible de la fendre. L'air retentissait de souhaits de bénédictions. Les saintes fondatrices s'avançaient lentement, conduites par les trois frères de saint François de Sales, et accompagnées de la noblesse, de la magistrature et du tiers état. Nul cœur n'était à l'abri d'une vive émotion en contemplant ce pacifique triomphe de l'humilité et de la charité. Au moment où elles entraient dans la maison de la Galerie, Anne- Jacqueline Cosle vint se jeter à leurs pieds, leur promettant à genoux toutes sortes de services et une entière (idélité. La maison était pleine de dames, la plupart leurs parentes et leurs amies, qui ambitionnaient le bonheur de les embrasser les dernières.

La nuit qui s'approchait contraignit tout le monde à se retirer, et ces trois ferventes novices se trouvèrent seules avec Dieu. Une grande paix remplissait leurs âmes. « Voici, dit la sainte, le lieu de nos délices.

1 Recueil de ce qui s'est passé au commencement de Tlnstilut à la petite maison de la Galerie.

Nous voici donc enfin au repos des enfants de Dieu, non seulement par la porte de saint Claude, mais le jour même de saint Claude. » Elles se mirent à genoux, remerciant le divin nocher qui les avait conduites au port après tant d'orages, entendirent la lecture du règlement que saint François de Sales leur avait remis par écrit, et, tombant dans les bras l'une de l'autre, elles se jurèrent une éternelle et fidèle afîection. M"'' Favre et M"" de Bréchard promirent de plus à M™" de Chantai une filiale obéissance. Elles caressèrent aussi la bonne Anne- Jacqueline Coste, choisie de Dieu pour être la première tourière de l'institut.

La nuit étant venue parmi ces aimables occupations, elles se retirèrent dans leurs pauvres cellules, et quittèrent avec joie et pour jamais leurs habits du monde. M"*= de Bréchard, la plus ardente de toutes, « ôtant son maule et sa houppe, qui étoient certains articles que les demoiselles portoient alors, » les foula même aux pieds. Souvent elles ont dit depuis que jamais elles n'avaient pris un repos si doux et si calme que pendant cette première nuit de leur retraite.

Seule, M"'« de Chantai ne put dormir. Son émotion était trop forte. Toute la nuit, son cœur se fondit d'amour dans l'adoration des voies merveilleuses par lesquelles Dieu avait si miséricordieusement fait réussir l'entreprise. Un instant cependant cette paix admirable fut au moment d'être troublée. Au point du jour, un doute traversa son esprit. « L'entreprise à laquelle elle s'engageoit n'étoit-elle point téméraire? N'éloit-ce pas tenter Dieu que de se charger de la

conduite d'une famille? Où prendroit-elle pour nourrir et vêtir ses sœurs? Dieu, qui veut qu'à son exemple on procède sagement et prudemment, ne l'abandonneroit-il pas comme une folle qui ne s'éloit pas pourvue de l'huile nécessaire pour entretenir sa lampe'? »

Les impressions étaient toujours très vives dans M""" de Chantai : celle-ci dura près de deux heures, mais la foi ardente de la sainte la soutenait au milieu de ses inquiétudes, « Quoi! mon Dieu, disait-elle, j'ai peur : et que puis- je appréhender? Vos prévoyances bénignes s'étendent sur les lis des champs et sur les petits oiseaux des bocages : seroit-il possible que vous les refusiez à votre humble servante? Il nous suffit de chercher votre royaume et sa justice; tout le reste nous sera donné par surcroît. » Là -dessers l'heure de se lever étant venue, M'^^ de Chantai le fit promplement, et, le cœur dilaté par l'amour, elle alla éveiller ses deux chères filles, « que le changement de lit n'avoit point empêchées de dormir. » Elles s'habillèrent de l'habit de leur noviciat, qui consistait en une robe noire toute simple, les petits collets étant de toile blanche joignant au cou; pour coiffure un bandeau noir couvrant la moitié du front et cachant tous les cheveux, avec une grande coiffe de tafTetas noir sans pointe ni façon, laquelle cachait tout le visage étant abattue. « Jamais, disent les anciens Mémoires après avoir décrit cet humble costume, les orgueilleuses reines d'Egypte ne mirent de meilleur cœur leurs pompeux atours que ces humbles ser-

1 Fondation inédite d'Annecy, p. 9.

vantes du Sauveur se couvrirent de celte simplicité d'habits nouveaux ^. »

Sur les huit heures du matin, saint François de Sales vint dire la messe, donna la sainte communion à ses chères fîUes, remettant à l'après-dîner de les voir plus longuement; car il était alors accompagné d'une foule considérable, qui avait môme envahi la maison. Il revint, en effet, le soir, ordonna la clôture pour cette première année, et leur fit quitter les noms de madame et de mademoiselle, trop pompeux pour des âmes qui avaient renoncé à tout, et trop froids pour exprimer la tendresse dont elles se devraient désormais chérir. On les remplaça par les doux noms de mère et de sœur. Il approuva aussi le costume qu'elles avaient pris; mais il ne put s'empêcher de sourire en voyant la coiffure peu élégante qu'elles avaient adoptée : « Vraiment, dit-il de bonne grâce à MM. ses frères quand il fut de retour, nos dames n'ont pas pris une coiffure à leur avantage. »

Cependant la bonne sœur -Anne- Jacqueline Coste ne savait comment préparer le repas. Ne trouvant aucune provision dans la maison, et n'ayant point d'argent pour s'en procurer, elle avait été dès le malin trouver la mère de Chantai (c'est ainsi que nous l'appellerons désormais) pour lui exposer son embarras, et celle-ci s'était contentée de sourire et lui avait dit : « Ma bonne fille. Dieu y pourvoira. » Sur cela, Anne- Jacqueline Coste avait d'abord at-

1 Fondation manuscrite d'Annecy, p. 10. On voit encore aujourd'liui, à la petite maison de la Galerie, à Annecy, un petit tableau sur bois où les trois premières mères sont représentées avec ce costume, qui a été abandonné depuis.

tendu tranquillement. Mais, dix heures éLant déjà passées, et ne voyant arriver aucune provision, elle s'en alla au jardin, cueillit une poignée d'herbes, emprunta une écuellede lait d'une voisine, et fit cuire et bouillir le tout ensemble. Ce fut tout le régal et le premier festin de ces nouvelles recluses. Elles s'asseyaient à table, lorsqu'on frappa à la porte; Anne- Jacqueline y courut. C'était un domestique de M. le président Favre, qui apportait de sa part du pain, du vin et de la viande. Cette charité, arrivée si à point, donna beaucoup de joie à toutes les sœurs et un peu de repentir à la bonne Jacqueline, qui ne s'était pas confiée avec assez d'abandon à la Providence.

Le lendemain, 8 juin, saint François de Sales « étant retourné voir ses petites colombes, il fallut consulter sur quel chant elles répandroient leur limage et divine louange^ ». Après qu'on eut essayé quelques-uns des chants des autres religieuses, le saint, ne les trouvant pas assez simples, prit luimême les notes et composa avec la mère de Chantai le chant que suivent encore aujourd'hui les iîlles de la Visitation : chant simple, grave, presque uni, semé çà et là de quelques inflexions faciles, où la vanité ne peut se satisfaire, et qui, ne préoccupant pas l'esprit, lui laisse toute liberté pour s'entretenir avec Dieu. La mère de Chantai et ses deux filles se mirent tout de suite à étudier le petit office de Notre-Dame, et elles eurent un peu de peine à la prononciation du latin, surtout sainte Chantai, qui n'était plus jeune, et qui était plus habituée à la prononciation du cœur

1 Fondalion inédite d'Annecy, p. 12.

qu'à celle des lèvres. Tel était toutefois son respect pour la sainte psalmodie, qu'elle a passé quelquefois plusieurs heures la nuit à répéter des mots et des versets dans lesquels on lui avait dit qu'elle faisait des fautes. Le frère de saint François de Sales, M. de Boisy, qui fut après lui évêque de Genève, les venait souvent voir pour écouter leurs chants, les reprendre de leurs fautes, surtout par rapport aux accents, et il les instruisait des cérémonies de l'office avec un soin et une exactitude qui supposaient en lui un grand amour de Dieu.

Ce fut le 2 juillet 1610, jour de la fête de la Visitation, à vêpres, que les sœurs chantèrent pour la première fois l'office de la sainte Vierge. Sainte Chantai présidait. La mère Favre était grand chantre et choriste de son chœur; la mère de Bréchard, choriste du sien; et, comme elles n'étaient encore que trois, elles avaient invité, pour les aider de sa voix, qui était belle, M^'" de la Roche, fille du gouverneur du château d'Annecy, encore bien mondaine alors, mais qui, touchée de Dieu, allait devenir bientôt une des colonnes de l'ordre naissant. Saint François de Sales assista tout au long à cet office, à genoux devant le balustre du chœur, les yeux mouillés de larmes et le cœur inondé de consolation.

Cependant la pauvreté ne diminuait pas. La première nuit que sainte Chantai et ses filles passèrent dans leur maison, il n'y avait ni pain, ni vin, ni huile, ni provisions d'aucune sorte; « ce qu'une bonne âme admiroit, considérant que s'il fût arrivé quelque chose pendant la nuit, elles n'avoient pas de quoi allumer

un bout de chandelle ^ » Six mois après, c'était le même dénuement. « Il me souvient, dit la mère de Chantai, qu'une fois notre bonne sœur tourière acheta pour trois sous de charbon. Nous allâmes toutes trois avec nos clefs, selon que la règle l'ordonne, pour ouvrir le coffre de l'argent. Nous n'y trouvâmes que ces trois sous; à la vérité, ce ne fut pas sans joie*.» On leur avait donné par aumône un petit baril de vin. Elles y puisèrent depuis le 6 juin 1610 jusqu'aux vendanges de l'année 1611, pendant lesquelles les sœurs ayant fait quelque provision de vin, le baril se dessécha si fort, que sainte Chantai en était dans l'étonnement; et elle assurait que si on n'eût pas songé à faire provision, le petit baril ne se serait jamais épuisé.

La ferveur toutefois était encore plus grande ^ue la pauvreté. On croirait lire une page d'histoire retrouvée dans les catacombes en voyant la peinture que la mère de Chantai a tracée de ces temps héroïques. « Il est impossible, dit-elle, de pouvoir raconter les grâces et les faveurs célestes que notre bon Dieu versoit dans ces chères âmes. Aussi voyoit-on reluire en cette communauté une grande ferveur, exactitude et obéissance, un admirable recueillement et esprit d'oraison, une candeur et une innocence enfantines, avec une suavité et sainte joie et douceur en leurs conversations, et un si grand amour d'union entre elles, que c'étoit, ce me semble, un paradis de délices d'être là dedans. L'on n'y parloit que de Dieu

1 Mémoires de la mère de Chaugy, II' partie, ch. ir.

2 Mémoires inédits de la mère de Chantai. Archives d'Annecy. Fondation manuscrite d'Annecy.

et des moyens d'avancer en son saint amour. » — « Nous faisions conscience, dit-elle encore, des moindres observances. Il arriva un jour que nos deux chères sœurs, se promenant au verger, trouvèrent quelques poires tombe'es sous un poirier. Elles voulurent savoir s'il étoit temps de les cueillir, et en mirent chacune un morceau dans leur bouche, sans l'avaler. Elles entrèrent toutefois en grands scrupules, de sorte qu'elles le dirent à notre bienheureux père, qui les en fît confesser et leur commanda de le dire à la mère, comme aussi tout ce qu'il leur arriveroit de faire contre l'observance, pour petite que la chose leur semblât ; et ce grand saint nous inspira un si ardent amour pour la plus grande exactitude et simplicité, qu'au moindre manquement nous avions le remords de conscience, et on ne pouvoit le souffrir dans le cœur qu'incontinent on ne s'allât jeter aux pieds de la supérieure, pour s'en accuser avec de grands sentiments d'humilité. » La sainte ajoute : « Nous fûmes six semaines, nous trois avec la bonne sœur tourière, dans une si grande douceur de vie, que notre bien-aimée sœur Jacqueline Favre disoit que si ce n'étoit la «gloire de Dieu, elle eût voulu que nous passions ainsi notre vie sans accroître notre nombre. »

Ce n'était pas possible. Ce parfum de vertu qui sortait de la congrégation naissante était trop doux pour ne pas attirer bientôt à Annecy une foule d'âmes désireuses de se former à la vertu sous la direction de saint François de Sales et de sainte Chantai. Le 22 juillet 1610, six semaines après l'établissement, les sœurs reçurent Claude-Françoise Roget. C'était

une jeune fille d'Annecy, « très aimable, très vertueuse et très aimée, qui prit l'habit avec une joie tout innocente, mais que Dieu ne fit que montrer à la congrégation, car elle mourut peu de temps après avec plus de joie encore : » « la première de mes filles, disait saint François de Sales, qui est allée voir au ciel ce que Dieu prépare aux autres. »

Quatre jours après, le 26 juillet, arriva M"° Marie- Péronne de Ghatel, que nos lecteurs connaissent, et qui devait laisser dans l'ordre un si pieux et si profond souvenir d'innocence, de générosité et de sainte gaieté au service de Dieu. Il y avait onze mois que, dans un pèlerinage qu'elle avait fait en Suisse, à Notre-Dame des Ermites, lasse du monde, aspirant à la paix et à la retraite, ne sachant où la trouver, ayant, pour l'obtenir, déjà versé inutilement bien^des larmes avec des prières et des aumônes , elle s'était sentie inspirée d'arracher à la très sainte Vierge ce qui jusqu'alors lui avait été refusé. Tirant donc de son doigt une bague précieuse à laquelle elle tenait infiniment, car c'était un souvenir de sa mère, et la donnant à la sainte Vierge, elle lui dit avec son innocence ordinaire : « 0 Vierge sainte, c'est la coutume que les amants donnent des bagues à celles qu'ils aiment , et ce sont les maris qui les donnent à leurs épouses durant la cérémonie de leurs noces. Puisque votre cher fils, que j'ai choisi pour amant, ne me fait point l'honneur de m'en offrir, je vous en offre une pour lui présenter en mon nom. Je sais que les filles bien nées dans le monde n'en doivent point recevoir qu'en présence de leur mère, et que votre fils n'en peut agréer que de votre main, et c'est pour ce motif

que je vous la présente. 0 mère, je veux être l'épouse de voire fils, et, afin de témoigner mon empressement, j'offre moi-même la bague pour être fiancée avec lui. Je lui présente celle des promesses, et j'espère qu'il me donnera celle des noces le jour de ma profession. Je vous prie, ô ma mère, de ne me plus faire languir, mais que ce soit dans un an au plus tard. » La sainte Vierge l'avait écoutée ; car l'année n'était pas finie, lorsque le 26 juillet elle reçut des mains de sainte Chantai le voile des épouses de Jésus -Christ.

Elle fut suivie le surlendemain de M"^ Marie- Marguerite Milletot, fille d'un conseiller au parlement de Bourgogne, et peu après de Marie- Adrienne Fichet, d'une des meilleures familles de Savoie; cette dernière, qui avait été baptisée par saint François de Sales et presque élevée par lui, prit l'habit dans la chambre de la mère de Chantai , à genoux près de la cheminée. La sainte, qui était malade, était assise auprès du feu, les médecins ayant défendu qu'elle descendît à l'église.

M^'° Claude- Marie Thiolier, de Chambéry, se présenta le mois suivant, et fut reçue la huitième de l'ordre.

La neuvième fut M"« de la Roche, fille du gouverneur d'Annecy; mais bien qu'alors, en août 1610, on commençât à ne plus douter de sa vocation, il fallut attendre encore un peu plus d'un an la prise d'habit. C'était une jeune personne de dix-huit ans, assez mondaine encore, mais qui l'avait été davantage dans les années précédentes, « très belle, de riche taille, pleine d'esprit et de bonne grâce, d'une humeur fort gaie, » et intimement liée avec Marie-

Jacqueline Favre. Lorsque celle-ci eut clé convertie au milieu d'un bal, ainsi que nous l'avons dit, M'^'^ de la Roche, qui n'avait pas reçu le même coup de lumière, commença à se moquer de son amie et à la railler de ce -qu'elle quittait le monde et s'appliquait au service de Dieu. Quand Marie- Jacqueline, retirée dans l'église, fermait les yeux et joignait les mains afin de prier avec plus d'attention, M"° de la Roche la contrefaisait comme en se jouant. Elle y fut prise. A force d'accompagner Marie- Jacqueline à l'église, elle contracta le goût de la prière, mais sans songer cependant à entrer jamais au couvent. Si elle y venait, c'était par amitié pour la sœur Favre, par vénération pour la mère de Chantai, et parce qu'aux grandes solennités on l'envoyait chercher pour soutenir de sa belle voix le chœur trop peu nombreux des religieil^es. Mise ainsi en relation de chaque jour avec saint François de Sales et sainte Chantai, témoin quotidien des merveilles que Dieu opérait dans ces premiers jours de la Visitation, elle eut peu à peu la révélation d'un monde plus beau que celui qu'elle avait jusquelà connu, et à dix-neuf ans elle s'arracha à sa famille et vint demander aux saints fondateurs l'humble voile des épouses de Jésus -Christ.

En arrivant chez le saint évoque, le 28 juillet 1611, elle y trouva M"® Marie-Aimée de Blonay, dont nous avons déjà fait connaître l'aimable jeunesse, et qui, elle aussi, venait s'offrir à Dieu. Toutes deux, belles et pures comme des anges, se comprirent sans paroles, et, tombant dans les bras l'une de l'autre, elles commencèrent à s'embrasser avec des témoignages d'une amitié toute sainte. Le bienheureux, qui les

îipcrçut, appela secrètement M. de Blonay, et lui dit: (( Voyez, mon cher frère, comme nos deux petites colombes se caressent; j'espère que Dieu en recevra très agréablement l'offrande, et qu'il les rendra toutes deux extrêmement fructueuses et abondantes au petit colombier où nous les allons enfermer*. » M"® de la Roche avait dix-neuf ans, M''-^ de Blonay dix-huit; toutes deux furent, en effet, dans l'ordre naissant, deux de ses plus innocentes colombes et de ses plus inébranlables appuis.

Cependant saint François de Sales, en donnant ainsi l'habit à tant de religieuses, ignorait encore ce qu'il en ferait, quels seraient leurs noms, leurs travaux, leur but. On voit même, en étudiant ses lettres, qu'il préparait une institution toute différente de Celle qu'il a exécutée. Il y avait peu d'années que sainte Thérèse avait pris son vol sur les hauteurs de la plus sublime perfection, et qu'elle avait entraîné après elle des milliers d'àmos. Les solitudes du Garmel, plus admirables peut-être que ne l'avaient été autrefois celles de la Thébaïde, s'étaient peuplées de jeunes femmes qui couchaient sur la dure, jeûnaient une partie de l'année, buvaient de l'eau, s'imposaient de sanglantes disciplines et faisaient de leur corps l'autel sur lequel elles immolaient leur esprit. Les Dominicaines, les Glarisses, les Ursulines avaient la même physionomie. Aussi, à la pjorte de tous ces couvents, on voyait errer une multitude de personnes très pieuses, très généreuses, capables par le cœur

1 Vie de la mère de Blonay, par Charles-Auguste de Sales, chap. V.

des plus héroïques sacrifices, mais délicates de santé, de constitution frêle et maladive, soupirant après la vie religieuse dont elles ne pouvaient supporter les austérités, et obligées, à cause de la faiblesse de leur santé, de demeurer au milieu d'un monde qu'elles détestaient. II y avait là évidemment une première lacune dans l'organisation générale de la vie religieuse.

Il y en avait une seconde. Toutes ces religieuses vivaient cachées loin du monde, derrière des grilles impénétrables, occupées de prières et d'oraisons. Nulle ne sortait pour visiter les pauvres à domicile, panser les malades, assister les moribonds, unir enfin à la vie féconde de la prière la vie féconde aussi, et si nécessaire alors, de la charité. C'était cette double lacune que saint François de Sales voulait comble?.

« Monsieur mon très cher frère, écrivait -il à un prêtre, vous désirez savoir ce que je fais en ce recoin de nos montagnes, dont vous dites que l'odeur est montée jusqu'à vous. Je le crois facilement, mon cher frère; puisque j'ai mis des holocaustes sur l'autel de Dieu, falloit-il pas qu'elles jetassent une odeur de suavité? Voici donc non pas ce que j'ai fait, mais ce que Dieu a fait l'été passé.

« Mon frère de Thorens alla quérir en Bourgogne sa petite femme et amena avec elle une belle-mère qu'il ne mérita jamais ni moi de servir; vous savez déjà comment Dieu l'a rendue ma fille. Or sachez que celte fille est venue à son chétif père, afin qu'il la fît mourir au monde. Pressée du désir de Dieu , elle a tout quitté; et avec une prudence et une force non commune à son sexe fragile, elle a pourvu à son dés-

engagement, en sorte que les bons trouveront beaucoup de choses à louer en cela, et les enfants malins du siècle ne sauront sur quoi s'attacher pour former leurs médisances.

« Nous l'enfermâmes le jour de la très sainte Trinité avec deux compagnes et la servante que je vous fis voir, qui est une âme si bonne dans la rusticité de sa naissance, que dans sa condition je n'en ai point vu de telle. Depuis il vient des filles de Chambéry, do Grenoble, de Bourgogne pour s'associer à elles; et j'espère que celte congrégation sera pour les infirmes un doux et gracieux refuge; car, sans beaucoup d'austérités corporelles, elles pratiquent toutes les vertus essentielles de la dévotion.

« Elles disent l'office de Notre-Dame, font l'oraison mentale. Elles ont le travail, le silence, l'obéissance, l'humilité, l'exemption de toute propriété, et, autant qu'en monastère du monde, leur vie est amoureuse, intérieure, paisible et de grande édification; après leur profession, elles iront servir les malades. Dieu aidant, avec une grande humilité. Voilà, mon très cher frère, un petit sommaire de ce qui s'est fait ici ^ . »

Il écrivait à une autre personne : « La clôture sera telle pour le commencement : Aucun homme n'entrera chez elles que pour les occurrences es quelles ils peuvent entrer dans les monastères réformés. Les femmes aussi n'y entreront point sans la licence du supérieur, j'entends de l'évêque ou de son commis.

« Quant aux sœurs, elles ne sortiront que pour le

1 Lellre du 3 avril 1611.

service des malades, après l'année de leur noviciat, pendant lequel elles ne porteront point d'habit différent de celui du monde, mais il sera noir et extrêmement humble et modeste.

« Elles chanteront le petit office de Notre-Dame pour avoir en cela une sainte et douce récréation. Au surplus, elles vaqueront à toutes sortes de bons offices, notamment à celui de la sainte et cordiale oraison. J'espère que Notre- Seigneur sera glorifié en ce dessein; car la pierre fondamentale que Dieu nous donne pour icelui est une âme d'excellente vertu ^ . »

On voit ici, dans sa première forme, ce que saint François de Sales avait imaginé pour combler cette double lacune dont nous parlions plus haut. Il voulait une petite congrégation de femmes liées parla charité plus encore que par des vœux; suppléant aux mortifications corporelles, dont on userait peu, par toutes sortes de bons exercices, notamment par l'oraison, par l'obéissance et le sacrifice du cœur; dans laquelle par conséquent on recevrait toute personne bien disposée, quels que fussent son âge, la faiblesse de sa santé, ses maladies même. Pour protéger sa petite congrégation contre toute dissipation, il imaginait une demi -clôture, qui empêcherait les personnes du monde d'entrer au monastère, mais qui n'empêcherait pas les sœurs d'en sortir. Il voulait même qu'elles sortissent, qu'elles allassent visiter les pauvres, panser les malades, instruire les ignorants, et remplir enfin au milieu du monde un ministère de charité.

1 Lettre du 24 mai 1610.

DE SAINTE CUANÏAL 443

Voilà le plan. Mais ce dernier point, il no devait pas être donné à saint François de Sales de l'exécuter. Ce n'est pas lui qui avait reçu de Dieu la mission de combler cette seconde lacune, et, après avoir transformé les religieuses en mères des pauvres, de les faire sortir de leurs cloîtres et de les exposer aux yeux ravis du monde. La sœur de Charité rôvée par le saint évêque de Genève était une création réservée à saint Vincent de Paul, et la mission de saint François de Sales, sans être moins belle, était tout autre. Mais alors il ne le savait pas, et c'est un des curieux spectacles de cette histoire de voir comment peu à peu Dieu éclairera son esprit, dirigera son action et lui fera modifier tous ses plans. « Je ne sais pas pourquoi on m'appelle fondateur d'ordre, dira agréablement un jour le saint évêque de Genève; car je n'ai pas fait ce que je voulois, et j'ai fait ce que je ne voulois pas. »

En attendant, et puisque ces filles devaient être employées aux œuvres de charité, saint François de Sales résolut de les mettre sous le patronage de sainte Marthe, hôtesse de Notre-Seigncur, et le modèle de toutes les âmes qui le servent dans la personne des pauvres. Il en parla à sa sainte coopératrice, qui y éprouva une secrète répugnance, car elle désirait que ses filles fussent vouées entièrement et uniquement à la très sainte Vierge ; mais elle ne le laissa pas voir, et se contenta de prier ardemment Dieu d'éclairer son saint directeur. Quelle fut donc sa joie, lorsque, quelques jours après, le saint évêque lui vint dire que Dieu lui avait fait changer de sentiment, que sa petite congrégation serait vouée à la très sainte Vierge , et

que ses filles s'appelleraient les filles de la Visitation. 11 avait choisi ce mystère, disait- il, afin que ses filles, en visitant les pauvres, imitassent l'ardeur, la générosité sainte et les hautes vues surnaturelles de Marie, lorsque, domptant son amour de la solitude et s'arrachant à la retraite, elle alla, à travers les collines de la Judée, le cœur brûlant de charité, porter à sa cousine Elisabeth le grand secret et la grande joie qui étaient en elle.

Parmi ces diverses occupations s'acheva l'année du noviciat, et comme on approchait du 6 juin, fcte de saint Claude, premier anniversaire de l'ouverture de la maison et de la prise d'habit, saint François de Sales décida que ce serait aussi le jour de la profession. Après s'être assuré des dispositions des trois novices et de l'ardent désir qu'elles avaient de se consacrer à Dieu, après leur avoir rappelé que tout ce qu'on lui offre doit être purifié au feu de l'amour, il les excita à redoubler d'ardeur pour se préparer à cette grande solennité. Sainte Chantai surtout attendait avec impatience le moment de faire l'irrévocable offrande d'elle-même à Notre -Seigneur.

« Oh! quand viendra ce jour heureux, écrivaitelle, où je ferai l'irrévocable offrande de moi-même à mon Dieu? Sa bonté m'a remplie d'un sentiment si extraordinaire et si puissant de la grâce qu'il y a d'être toute sienne, que si ce sentiment dure dans toute sa vigueur, il me consumera. Jamais je n'eus des désirs et des affections si ardentes de la perfection évangélique; il m'est impossible d'exprimer ce que je sens, ni la grandeur de la perfection où Dieu m'appelle. Hélas 1 à mesure que je me résous à être

DE SAINTE CDANTAL 445

bien fidèle à l'amour de ce doux Sauveur, il me semble qu'il m'est impossible de pouvoir correspondre à la grandeur de ce même amour. Oh ! que c'est chose pénible en l'amour, que cette barrière de notre impuissance ^ ! »

Au milieu toutefois de cette ferveur toute séraphique, la vénérable mère de Chantai avait au cœur une blessure qui saignait toujours et que l'approche de sa profession fit tout à coup rouvrir. C'était le souvenir de ses chers enfants, de Celse- Bénigne surtout, dont elle avait été obligée de se séparer. Du moins Françoise habitait avec elle; Marie -Aimée n'était qu'à deux ou trois lieues, et venait toutes les semaines à Annecy. Au moment de la profession, l'une et l'autre allaient entourer leur mère, et par leur présence tromper son cœur et diminuer son sacrifice. Mais Celse- Bénigne, il y avait un an qu'elle ne l'avait embrassé, et quand le verrait-elle? A cette pensée, toutes ses douleurs se réveillèrent, comme au jour où elle avait passé sur le corps de son fils. « 0 Dieu, ma chère fîUe, lui écrit saint François de Sales, je vous le recommande notre pauvre cœur, soulagezle, confortez-le; c'est l'agneau d'holocauste qu'il nous faut offrir à Dieu. » — « Hélas ! lui dit-il encore, il y a aujourd'hui douze ans que j'eus la grâce de célébrer dans le monastère de cette sainte veuve Romaine, avec mille désirs de lui être dévot toute ma vie. Gomme elle est notre sainte patronne, il faut qu'elle soit notre modèle. Elle aimoit bien autant son petit Baptiste que vous aimez votre Celse - Bénigne ;

1 Mémoires de la mère de Cliaugy, p. 131.

mais elle laissa à Dieu l'enlièrc disposition d'en faire à sa volonlé, et il en fit un enfant de salut : ainsi je l'espère du très cher enfant de ma très chère mere\ »

Non content de préparer les cœurs, saint François de Sales s'occupait aussi de tous les détails de la cérémonie. La première question qui se présenta fut celle du voile symbolique que l'Église a toujours mis sur la tête de celles qui se consacrent à Dieu. La mère de Chantai avait d'abord eu quelque désir que les sœurs portassent un petit voile blanc sous le noir; mais saint François de Sales rejeta cette idée 2. Elle proposa alors des voiles de crêpe noir, ne pensant pas qu'il s'en pût faire avec d'autres étoiles; mais le bienheureux, dans sa profonde humilité, répondit : « Gela est trop délicat et trop riche pour vous, qui faitèls profession d'une si grande simplicité et pauvreté. Il les faut faire d'étamine. » Ce qu'elles firent aussitôt avec une robe que la mère de Chantai portait quand elle élait dans le monde, car on n'avait pas de quoi en faire de neufs. Restait la manière dont ce voile serait placé sur la tcte de§ sœurs. Sainte Chantai le fit mettre en plusieurs façons sur la tête de la mère de Bréchard. Le saint évêque, qui était présent, choisit la forme qui lui parut plus convenable, et, prenant des ciseaux, il arrondit lui-même le voile par derrière comme il est à présenta

1 Lettre du 9 mars 1611.

2 Procès de béatiflcalion. Mémoires inédits de la mère de la Croix, tome II, p. 527.

3 C'est sainte Clianlal qui nous raconte elle -même ces scènes charmantes, où elle s'efface avec tant de soin pour laisser toute

La forme du voile arrêtée, les sœurs s'occupèrent d'orner l'autel au pied duquel devait s'accomplir leur sacrifice. M. le président Favre avait promis à sa fille de lui envoyer vingt écus à cette intenlion ; mais cet argent n'avait pas encore été reçu. Pour y suppléer, la sœur Favre et la sœur de Bréchard eurent ridée de prendre quatre ou cinq pièces d'or que saint François de Sales leur avait données récemment, avec ordre cependant de ne s'en servir que pour le soulagement des malades. Elles en parlèrent à la mère de Chantai, et lui persuadèrent que ce n'était pas manquer à l'obéissance que d'employer cet argent à orner l'autel, puisqu'il serait remis dans le coffre aussitôt que le président Favre l'aurait envoyé. La sainte céda à leurs instances; mais à peine avait-elle donné cette permission qu'elle s'en repentit, et elle écrivit aussitôt à saint François de Sales un petit billet pour s'accuser humblement de sa faute. Le saint évêque, qui ne savait pas quelles instances avaient été faites à la mère de Chantai, fut vivement touché de cette désobéissance, et dès le matin il vint au couvent en témoigner sa peine. Du plus loin que la sainte l'aperçut, elle courut se jeter à ses pieds, fondant en larmes et renouvelant humblement ses aveux. « Ma fille, lui dit le bienheureux avec un visage grave et triste, voilà la première désobéissance que vous m'ayez faite; j'en ai passé une mauvaise nuit. » Il n'ajouta pas un mot, et la laissa pleurer à genoux

la place à son bienheureux Père. (Voir les Mémoires manuscrits de la mère de Chantai. Voir aussi l'Histoire de la Fondation d'Annecy, et la Relation de ce qui s'esf passé en la petite maison de la Galerie.)

plus d'un Miserere sans lui rien dire. On monlre encore dans le verger le lieu où s'est passé celle scène louchante d'humilité et de repentir.

L'ornement de l'autel se ressentait de la pauvreté des sœurs; elles avaient employé pour tapisseries des draps blancs garnis de petits bouquets de fleurs champêtres; ce qui, du reste, donnait tant de suavité à la chapelle et l'avait rendue si odoriférante, qu'en y entrant, dit un témoin, « on croyoit entrer au jardin de l'époux, parmi les fleurs des champs et les lis des vallées. »

Le 6 juin 1611, jour assigné pour la profession, saint François de Sales vint, dès le matin, confesser ses trois chères filles, et les exciter, avec des paroles célestes, à bien faire leur sacrifice'. Son visage était en feu. On voyait reluire sur sa belle figure une suave joie mêlée d'une majestueuse gravité tout extraordinaire. Ce fut à la suite de cette confession que sainte Chantalrenouvela d'une manière plus spécialeles vœux qu'elle avait déjà faits d'obéissance à saint François de Sales, priant Dieu de la conduire et de la diriger par l'entremise de ce grand saint, qu'elle appelle le père de son âme, lui demandant la grâce du parfait amour dans l'obéissance, et invoquant pour l'ob-

1 La mère de Chaugy dit dans ses Mémoires (p. 132) que saint François de Sales vint confesser ses trois filles le 5 juin au soir. Dans la Fondation d'Annecy, elle dit que ce fut le 6 au malin. On trouve perpétuellement dans les Mémoires de la mère de Chaugy, dans ses Vies des premières mères, dans ses Fondalions manuscrites, ces petites contradictions, auxquelles elle n'attachait pas d'importance, et que nous ne relèverons plus, nous contentant de suivre l'opinion qui nous paraîtra la plus probable.

tenir plusieurs saints, et en particulier le saint patriarche Abraham , auquel elle avait une particulière dévotion depuis le jour où, à son exemple, elle avait eu le courage de sacrifier son propre fils^

Après l'évangile, le saint évêque, vêtu de ses habits pontificaux, monta en chaire. Les trois sœurs, placées dans le sanctuaire et assises par terre, attiraient tous les yeux par la modestie et l'humilité de leurs visages resplendissants d'amour. Le saint les compara aux trois grains de froment que l'on jette dans une terre jusque-là stérile, et qui s'y multiplient de telle sorte, que le pays devient riche en peu d'années. « Et ainsi, ajouta-t-il dans un esprit prophétique, nous verrons que ces trois petites âmes que la Providence de Dieu a semées en ce petit coin de terre se multiplieront sans nombre, et que la miséricorde divine les bénira d'une grande prospérité et sera glorifiée en elles. »

Le sermon fini, les trois sœurs s'agenouillèrent sur le marchepied de l'autel, et les cérémonies de la profession commencèrent par le chant du Veni Creator.

Dans tous les ordres religieux, ces cérémonies sont

^ Voici la formule importante de ce vœu, trouvée dans les papiers de saint François de Sales : « Mon Dieu, je renouvelle et reconfirme mes vœux de perpétuelle chasteté et obéissance de votre divine majesté, en la personne de messire François de Sales, votre bien -aimé et très digne évêque de Genève, mon unique seigneur et très cher Père en ce monde. Mon Dieu , mon Sauveur, je m'abandonne très irrévocablement sans réserve à votre divine volonté et sainte Providence; gouvernez-moi et m'employez à tout ce qu'il vous plaira, par l'entremise de ce grand Père de mon âme que vous m'avez donné, et m'octroyez la grâce du parfait amour pour l'obéissance. »

louchantes comme Tacle qu'elles accompagnent. On assiste à la fois à une agonie et à une naissance. D'un côté, des chants tristes, un drap de mort, des cierges bénits, une cloche qui tinte comme pour des funérailles; de l'autre, des fronts radieux, des couronnes de roses sur les têtes, des chants d'allégresse: toutes les douleurs de la tombe et toutes les joies du berceau. Saint François de Sales, en se conformant à ces rites antiques, les avait modifiés selon les circons ances. Son doux génie est partout visible dans ces prières, qu'il écrivit lui-même. On y sent surtout l'accent du cœur.

Après que le Veni creator eut été chanté, et que le saint évoque eut prié quelque temps, les mains étendues, sainte Chantai, d'une voix grave et posée, mais que l'amour et l'émotion faisaient trembler, commença» ainsi l'acte de profession :

(c 0 cieux, oyez ce que je dis ; que la terre écoute les propos de ma bouche! c'est à vous, ô Jésus, mon Sauveur, à qui mon cœur parle, encore que je ne sois que cendre et poudre. 0 mon Dieu, je vous fais vœu de vivre en perpétuelle chasteté, obéissance et pauvreté '. J'offre et consacre à votre divine majesté et à la sacrée Vierge Marie, votre Mère, notre Dame, ma personne et ma vie. Recevez -moi, ô Père éternel, entre les bras, de votre très pitoyable paternité, afin que je porte constamment le joug et le fardeau de votre

^ Plus lard, après l'approbation de l'ordre de la Visitation, on introduisit dans celte formule les paroles suivantes, que l'on dit a jjourd'hui : Selon la règle de saint Augustin et les conslilulions de la congrégation de Notre-Dame de la Visitation, pour l'observation desquelles j'offre, etc.

saint service, et que je m'abandonne à jamais totalement à votre divin amour, auquel derechef je me dédie et me consacre. 0 très glorieuse, très sacrée et très douce Vierge Marie! je vous supplie, pour l'amour et par la mort de votre fils, de me recevoir au giron de votre protection maternelle. Je choisis Jésus, mon Sauveur et mon Dieu, pour l'unique objet de ma dileclion; je choisis sa sainte et sacrée Mère pour ma protection, et la Congrégation de céans pour ma perpétuelle direction. Gloire au Père, et au Fils, et au Saint-Esprit. Amen.

Après ces belles paroles que chaque sœur répéta, la mère de Chantai et ses deux compagnes s'agenouillèrent aux pieds de saint François de Sales, qui mit au cou de chacune d'elles une petite croix en argent, et, dépliant les voiles, les plaça sur leurs têtes en disant: « Ceci vous sera un voile sur vos yeux, contre tous les regards des hommes, et un signe sacré, afin que vous ne receviez jamais aucun signe d'amour que celui de Jésus -Christ. »

Elles s'étendirent alors la face contre tcrrc ; on les couvrit d'un drap de mort. On lut sur elles ces tristes paroles de Job : « L'homme, né de la femme, vit peu de jours, etc. » Et pendant que les assistants récitaient le De profundis, saint François de Sales aspergea les sœurs d'eau bénite comme on fait sur un cercueil.

Admirable religion, qui donne aux âmes la force de prévenir leur tombe, de s'ensevelir ainsi toutes vives sous un drap de mort, et qui ne les fait, du reste, passer par le tombeau que pour les appeler à l'honneur et à la fécondité d'une vie nouvelle!

Les sœurs s'étant relevées, et des chants de joie ayant remplacé les chants de deuil, saint François de Sales leur mit dans les mains un crucifix, et sainte Chantai dit tout haut : « Mon bien-aimé est tout mien, et je suis toute sienne. Je ne pourrai jamais l'abandonner pour regarder aucun homme; car à lui je suis tout unie par charité, et sa bonté surpasse tous les amours du monde. 0 mon Dieu , détournez mes yeux de la vanité, et que nulle injustice ne me domine! »

On lui donna alors un cierge allumé, et elle dit : « 0 Seigneur, votre parole est une lampe à mes pieds et une lumière dans mon chemin. Votre lumière a brillé sur moi, et vous avez donné liesse à mon cœur. »

La cérémonie ainsi achevée : « Allez, mes filles, leur dit saint François de Sales, rentrez dans votre séjour, carie Seigneur vous a beaucoup favorisées. »' Elles se retirèrent, en effet, dans le chœur des religieuses, séparé du sanctuaire par un balustre, et, en y entrant, la mère de Chantai s'écria par une inspiration soudaine : « C'est ici le lieu de mon repos ; j'y habiterai à jamais. » Ce qui a été ajouté depuis aux cérémonies de la profession.

La vénérable assemblée qui remplissait la chapelle ne pouvait contenir son émotion, et arrosait de douces larmes le sacrifice de ces saintes âmes. Quelques-uns des personnages les plus distingués étant restés après la cérémonie pour donner le bonjour à ces nouvelles épouses du Sauveur, le saint évoque de Genève voulut que ce fût courtement : « Laissez-les, dit-il, tout le jour en paix, afin qu'elles savourent le don de Dieu. »

Quatre jours après, le 10 juin 1611, saint François de Sales écrivit à la sainte ce petit billet :

DE SAINTE CUANTAL 453

« Bonjour, ma très chère mère. Dieu m'a donné celte nuit la pensée que notre maison de la Visitation est, par sa grâce, assez noble et assez considérable pour avoir ses armes, son blason, sa devise et son cri d'armes. J'ai donc pensé, ma chère mère, si vous en êtes d'accord , qu'il nous faut prendre pour armes un cœur percé de deux flèches, enfermé dans une couronne d'épines; ce pauvre cœur servant dans l'enclavure à une croix qui le surmontera et sera gravé des sacrés noms de Jésus et de Marie. Ma fille, je vous dirai à notre première entrevue mille petites pensées qui me sont venues à ce sujet; car vraiment notre petite congrégation est un ouvrage du cœur de Jésus et de Marie; le Sauveur mourant nous a enfantés par l'ouverture de son sacré cœur'. »

Qu'étaient-ce que ces « mille petites pensées » que saint François de Sales avait eues pendant la nuit et qu'il voulait confier à la mère de Chantai? En donnant, le 10 juin 1611, c'est-à-dire près d'un siècle avant l'apparition de Notre- Seigneur à la vénérable sœur Marguerite- Marie, un cœur couronné d'épines et surmonté d'une croix pour armes à son institut naissant, saint François de Sales cédait-il à un pressentiment sublime? Avait-il eu, dans cette nuit bienheureuse, sur laquelle nous avons si peu de détails, la révélation de ce grand événement qui devait plus tard jeter un si doux éclat sur l'ordre de la Visitalion? Ou bien, lorsqu'il voulut donner à un siècle plein de haine, et qui devait être bientôt plein de ruines , la tendre dévotion à son sacré cœur comme

1 Lettres inédites, 10 juin 1611.

4o4 HISTOIRE DE SAINTE CHANTAL

une consolation et une espérance, Dieu ne choisit- il la Visitation que pour la récompenser d'avoir pris pour armes, dès son berceau, ce cœur couronné d'épines, et d'avoir ainsi comme donné le signal de celte belle dévotion ?

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