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LA PETITE MAISON DE LA GALERIE

Jusque-là saint François de Sales ne s'était occupé que de préparer les âmes de ses trois premières filles à la vie religieuse. Maintenant que la profession était faite, il fallait commencer à organiser l'institut, à en arrêter définitivement le but, à en tracer les règles et les constitutions. L'annéequi venait de s'écouler n'avait rien changé aux dispositions générales du saint évêque. Il se proposait toujours de recueillir ces personnes pieuses auxquelles la faiblesse de leur santé ne permettait pas d'entrer chez les Carmélites, les Dominicaines, les Clarisses, vouées aux austérités corporelles; de les réunir sous des constitutions très douces, en rapport avec la délicatesse de leur tempérament, et de les appliquer au service des pauvres. Son premier soin, en conséquence, fut de faire cesser la clôture absolue qu'il avait établie pour l'année du noviciat, et de régler l'ordre qu'on suivrait dans la visite des malades et des pauvres, but définitif de l'institut. Seulement comme la communauté était en-

core très peu nombreuse, qu'elle ne se composait que de trois professes, il décida que ce service des pauvres ne commencerait que le 1" janvier 1612. On avait ainsi devant soi sept mois pour augmenter le nombre des religieuses et pour tracer les premières règles.

Saint François de Sales résolut de s'occuper immédiatement de ce dernier point, et quatre jours après la profession de sainte Chantai , le 10 juin, il vint sur le soir au monastère, et s'étant assis proche de la porte qui va au petit jardin, M. Michel, son secrétaire, qui l'accompagnait toujours, étant auprès de lui, et les sœurs à terre tout autour, il leur dit : « Mes très chères filles, maintenant que nous croissons en nombre, il faut ordonner toutes nos petites affaires. D'abord nous nous lèverons à cinq heures du matin. Pour moi et ma sœur Anne Jacqueline Goste, ajoîltat-il en souriant, nous nous lèverons facilement, car nous sommes de village. » Puis il régla tout l'ordre des exercices tel qu'il existe aujourd'hui. Quand il parla du dîner et du souper: « Mon père, lui dit la mère de Chantai, comment ferons-nous les jours de jeûne? Les Carmélites ne mangent qu'une once de pain à la collation des jeûnes de l'Église, et quatre à ceux de la règle. — 0 ma fille, répondit le saint, nous recevons des infirmes, il nous faudra donc tenir le milieu . Nous mangerons trois onces de pain avec un peu de fruit. » Cet article du règlement expliqué, et les sœurs ne faisant plus de questions, il passa à un autre. « Mes filles , leur dit-il, il nous faut porter un grand respect les unes aux autres. Je sais que les Pères Jésuites, s'ils se rencontroient cent fois le jour, ils se lèveroient le bonnet , et nous autres nous ferons l'enclin de la tête

toutes les fois que nous nous rencontrerons. Et afin que toutes nos actions aient un caractère religieux, au lieu de faire la révérence aux séculiers , vous ferez l'enclin. N'est-il pas vrai, mes chères filles, ne sera-ce pas bien ainsi? — Oui, Monseigneur, » dirent toutes les religieuses, excepté la mère Favre, qui garda le silence , un peu contrariée de ce dernier article.

« 11 a passé ici un feuillant, continua le saint évêque, qui m'a dit qu'il y avoit des religieuses en Italie si attachées à leurs chapelets, images, croix, etc. , que plusieurs préféreroient sortir de leur couvent que de les quitter. C'est pourquoi j'ai pensé, mes chères filles, qu'il nous seroit bon de changer de temps à autre ces choses, afin de ne nous attacher qu'à Dieu. Il faudra que ce soit le dernier jour de l'an, lorsqu'on tirera les saints protecteurs.

— Mon père, dit la mère de Bréchard, comment faudra-t-il faire pour changer nos croix et nos chapelets?

— Vous prendrez vos croix , répondit le saint , vos chapelets, images et tout ce qu'il faut changer, et vous en ferez un petit monceau, le billet du saint écrit et posé dessus, et alors vous tirerez au sort, afin qu'il n'y ait pas de prééminence. Mais voyez le meilleur. C'est que, reprit-il après un peu de silence , j'ai grande aversion à ces religieuses qu'on appelle madame l'ancienne, madame l'élue, madame ceci, madame cela. C'est pourquoi point de prééminence ni de ce mot d'ancienneté parmi nous qui sommes petites. Vous mettrez n° 1 au premier monceau, 2 au second, 3 au troisième, et vous tirerez cela au sort. Ainsi nous vivrons parfaitement dépouillées de toutes choses, n'est-ce pas, mes filles? »

Cela dit, il se leva , leur donna sa bénédiction et se retira.

Un autre jour, la mère de Chantai et toutes les sœurs, même les novices, descendirent avec lui au verger de la fontaine. On lui porta un siège sous la treille, et les sœurs s'élant assises par terre autour de lui :

« Monseigneur, dit la mère de Chantai, dites-nous un peu, qu'est-ce que l'affabilité? »

Toutes les sœurs se pressèrent autour du saint évêque. On venait de le mettre sur un bon terrain. Déjà il commençait à parler de cette aimable vertu, et à expliquer comment il faut se faire tout à tous, lorsqu'un premier coup de tonnerre et de larges gouttes de pluie l'obligèrent, et toutes les sœurs avec lui, à se lever et à rentrer dans la maison. Il se retira Ik la galerie pour attendre la fin de l'orage, qui croissait de minute en minute. Les sœurs, surtout les novices, avaient grande peur, et en se promenant de long en large avec le saint évêque elles faisaient à chaque coup de tonnerre de grands signes de croix. « Monseigneur, dit une jeune sœur, Marie-Marguerite Milletot, j'ai bien peur. — 0 ma fille, reprit en riant le saint évêque, ne craignez rien. Le tonnerre ne tue que les saints et les grands pécheurs, et vous n'êtes ni l'un l'autre. » L'orage redoublant de force, elles se mirent à genoux pour prier Dieu avec M. Michel Favre, le saint continuant à se promener; et quand le mauvais temps fut passé : « Monseigneur mon père, dit sainte Chantai, donnez-nous à chacune la pratique d'une vertu. — Je le veux bien, ma mère, répondit-il; il faut commencer par vous. » Les sœurs se retirèrent en un

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coin, et il les appelait les unes après les autres, se promenant toujours en leur donnant en secret leur pratique; mais après son départ elles se le dirent les unes aux autres. A la mère de Chantai, si ardente, il avait donné pour pratique l'indifférence et la mort de la volonté en Dieu. A la sœur Favre, dont l'imagination était si vive, la présence de Dieu. A la sœur de Bréchard, tourmentée de peines intérieures, la résignation à la volonté de Dieu. A la sœur Claude- Françoise Roget, qui était impressionnable comme toutes les personnes atteintes de maladie de poitrine, la modestie et la tranquillité. A la sœur de Chatel, l'amour de son abjection. A la sœur Marie-Marguerite Milletot, qui était portière, la mortification des sens. A la sœur Ficliet, l'affabilité. A la sœur Thiolier, l'humilité intérieure. A la toute jeune sœur Claude- Agnès de la Roche, qui n'avait pas encore déposé la hauteur de ses manières mondaines, l'humilité extérieure. A la sœur Marie-Aimée de Blonay, qui arrivait à peine, et dont le cœur saignait encore des sacrifices qu'elle avait été obligée de faire, l'oubli du monde et de ses parents. Enfin à la sœur Marie- Marthe Legros, la dernière venue, la mortification des passions. Après cela, le saint dit encore quelques mots d'encouragement à toutes, et, le temps devenant meilleur, il se retira.

Ces aimables visites se renouvelaient très souvent. Saint François de Sales venait presque tous les jours dire la sainte messe. Une fois qu'on avait perdu la clef du chœur, il monta sans rien dire à la grande galerie, se mit à genoux près delà quatrième fenêtre, la plus rapprochée de l'autel, et dit ses prières de la

préparation à la messe. Quand elles furent finies, comme on ne trouvait toujours pas la clef, il se promena de long en large, priant Dieu. Les sœurs l'allaient regarder par dévotion à travers les fentes de la porte, admirant son humilité, sa modestie et son inestimable douceur.

Après la messe, il demeurait d'ordinaire quelque temps dans la maison pour faire rendre compte aux sœurs de leur intérieur, les instruire de la vie spirituelle et causer avec elles de tout ce qui importait au bien de l'institut naissant, tantôt se promenant dans la galerie, tantôt assis sous la charmille du jardin, toujours gai, gracieux, provoquant les questions des sœurs et y répondant avec cette justesse de doctrine et cette suavité de formes qu'on lui connaît.

« Voyez- vous, mes sœurs, disait-il un jour, il faut être promptes à l'obéissance et dire franchement à Dieu : « Mon Dieu, que voulez-vous que je fasse? » et ne pas ressembler à ces religieux dont parle saint Bernard, auxquels il falloit dire : « Mon frère, que vous plaît -il de faire? » Et comme une sœur lui demandait comment il faudrait se conduire si une supérieure exigeait quelque chose de contraire aux lois de l'Église, il répondit qu'il ne faudrait pas obéir, non plus que si la supérieure disait à une sœur : « Allez au jardin me cueillir des fleurs, et pour y êlre plus tôt jetez-vous par la fenêtre. » Il lui faudrait répondre doucement et avec respect: « Ma mère, j'irai bien par les escaliers, s'il vous plaît. »

Dans ces aimables entretiens, tout le monde avait la parole. Les jeunes sœurs, les novices, les tourières même, enhardies par la douceur affectueuse du saint,

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lui posaient mille questions, presque indiscrètes quelquefois. « Monseigneur, lui dit un jour une sœur tourière, vous portez la vue bien basse par la ville. — Eh! ma fille, reprit vivement le saint, sans cela pourrait- on marcher en la présence de Dieu? » — « Monseigneur mon Père, lui dit une sœur en l'interrompant au milieu d'une conversation, est-ce que vous êtes en la présence de Dieu? » Il répondit en riant : « Il vous semble qu'il n'appartienne qu'à vous de se tenir en la présence de Dieu? N'est-il pas partout? n'y faut-il pas penser sans cesse? » Les moindres événements de la communauté, ces mille petits riens qui se présentent chaque jour dans la vie, lui inspiraient une foule de mots heureux, d'observations fines, de sages défenses que les sœurs notaient avec soin, et c'est ainsi que sans parti pris d'avance, sans système, s'élaboraient lentement et d'une manière toute pratique les constitutions qui devaient plus tard régir l'institut. Un jour, par exemple, la sœur Marie- Péronne de Ghatel ayant au dîner mangé une pomme véreuse pour se mortifier, et les sœurs lui en ayant agréablement fait la guerre à la récréation , le saint , qui l'apprit, ordonna que désormais l'on portât la vue basse au réfectoire, afin que les sœurs eussent la liberté de faire des pratiques de mortification sans qu'on s'en aperçût. Une autre fois, la mère de Bréchard présidant l'office et n'ayant point pris d'Heures pour chanter les Oremus, quand elle fut au Per ewndem Christum, la mémoire lui manqua tout à coup, ce qui causa un peu de gaieté aux sœurs. Le saint, l'ayant su, ordonna que l'offîcière ne dît jamais rien par cœur, et il en prit note pour le mettre dans les

Gonslilutions. Une autre fois encore, comme on avait donné à M"** Françoise de Chantai , que la sainte élevait auprès d'elle, un petit oiseau dont les novices s'amusaient un peu, ainsi qu'un petit écureuil que lui avait apporté la jeune baronne de Thorens, sa sœur: « Laissez -moi faire, dit saint François de Sales, j'y mettrai bon ordre. » Et il inséra dans les Constitutions la défense formelle de jamais laisser entrer au monastère aucun oiseau ni animal qui pût servir d'amusement.

Nous n'en finirions pas si nous voulions peindre ces mille scènes charmantes de naïveté et de grâce, où l'on voit le saint ne pas craindre de descendre aux moindres détails, noter les plus petites fautes, un accent omis dans le chant de l'office, un enclin mal fait en entrant dans la chapelle; observer avec finesse les défauts de toutes les sœurs; les relever d'une manière délicate et enjouée qui instruisait sans blesser, et s'en servir tantôt pour exciter les sœurs à la piété, tantôt pour préparer de loin les Constitutions de son instituts

Sous une direction pareille à la fois sage et forte, on entrevoit ce que devaient devenir des âmes telles que la mère de Chantai, la mère de Bréchard, la mère Favre et les autres, si ardentes au service de Dieu. La pauvreté était extrême. Une nourriture grossière et insuffisante, un linge déchiré, point de feu dans l'hiver, souvent point de remèdes quand elles

1 Je Tai déjà dit, mais il peut être bon de le redire. Je n'imagine rien, je copie purement et simplement les manuscrits contemporains, conservés avec grand soin dans les archives d'Annecy, et jusqu'ici inédits.

étaient malades; et néanmoins, bien qu'elles eussent été toutes élevées dans la richesse, on n'entendit jamais une plainte. On voyait reluire au milieu de ce dénuement une paix admirable, une sérénité et une gaieté que rien ne pouvait interrompre. Un jour, par exemple, le premier mardi gras, on s'aperçut au moment du repas qu'on n'avait qu'une poire et un peu de pain. On partagea la poire en huit portions, selon le nombre des religieuses, et jamais elles ne firent un plus heureux repas. Un autre jour, par un froid très vif, comme on n'avait pas allumé de feu, car on n'en allumait jamais, elles eurent toutes de grandes douleurs aux pieds et aux mains, et la mère Favre fut même obligée de garder le lit. Mais, bien loin de s'apitoyer sur leurs souffrances, saint François de Sales n'épargnait rien pour apprendre à ses filles à les mépriser. Ayant par hasard rencontré la mère Fichet, qui avait les mains fort enfiées par le froid et enveloppées d'un mauvais morceau de drap noir : « Eh quoi ! ma fille, lui dit le saint, vous portez un manchon, et moi je n'en ai pas ! Regardez cependant mes mains. » Il n'en fallut pas davantage pour que la mère Fichet jetât par terre ce morceau de drap, et jamais elle ne consentit dans la suite à couvrir ses mains, bien qu'elles fussent entamées par le froid.

Elles avaient toutes des haires, des ceintures, des bracelets de fer, qu'on changeait tous les ans avec les croix et les chapelets. Souvent même elles prenaient la discipline avec des orties, et s'appliquaient à de grandes austérités. Il n'était pas jusqu'à la petite Françoise de Chantai qui ne voulût participer à ces mortifications. « Tourmentée par la fièvre tierce.

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elle attendoit le jour où elle n'avoit pas d'accès, et elle envoyoit quérir en cachette des orties par sa servante pour faire la discipline. »

Dieu récompensait ces vies généreuses par des oraisons extraordinaires. Les sœurs étaient arrivées presque toutes aux degrés les plus élevés de l'union avec Dieu. On en vit plusieurs sortir de l'oraison hors d'elles-mêmes et comme ravies en Dieu. La mère de Bréchard quitta le chœur ne se possédant plus, et criant : « Je ne suis rien, je ne puis rien, je ne vaux rien ! » et s'en alla dans ce transport sonner le quart d'heure de souper à la grande cloche, au lieu de le faire avec celle des exercices.

A la récréation même elles étaient si enflammées et si ferventes, que si le nom de Dieu venait à tomber des lèvres de l'une d'elles, elles entraient dans'des ravissements et des extases; et cela devenait si fréquent, que saint François de Sales leur vint ordonner un jour de parler en récréation de choses indifférentes, crainte que cette application ne nuisît à leur santé.

Mais une crainte plus "haute préoccupait la sainte fondatrice, et lui inspira une prière admirable. «Voyant que ces grandes faveurs donnoient au monde de l'admiration, je fus fort excitée, écrivait-elle plus tard, à prier Dieu qu'il nous tînt dans notre petitesse, ayant quasi jour et nuit dans l'esprit ces paroles : Votre vie est cachée avec Jésus -Christ en Dieu. Je ruminois ces paroles avec un grand sentiment de cœur ; et ayant communiqué avec notre bienheureux Père, et, par son ordre, avec notre bon Père Jacques de Bonival, jésuite, de mes mouvements là-dessus.

qui me porloient à faire des instances particulières à Dieu le Père, afin qu'il lui plût cacher noire vie en lui avec Jésus -Christ, son Fils crucifié, ils le trouvèrent bon et dirent tous deux la sainte messe à celle intention. Je communiai à celle de notre bienheureux Père , et fis mon action de grâces pendant que le révérend Père de Bonival dit la sienne. Gomme ce très bon serviteur de Dieu communioit, j'eus une lumière d'esprit fort grande et une certitude intérieure que la divine bonté avoit notre requête très agréable, et nous accordoit pour ce cher institut un grand don de vie intérieure, cachée et amoureusement souffrante avec Jésus -Christ, et que son immense libéralité ne retrancheroit rien des grâces préparées aux âmes qui lui seroient fidèles dans cette petite congrégation ; mais qu'elles seroient, comme les grâces du Fils de Dieu, à proportion de notre néant, cachées en Dieu, et leur manifestation pour l'éternité ; que si en quelques âmes il en paroissoit quelque chose, et s'il se faisoit quelque merveille, ce seroit en hommage et rapport de la transfiguration et des œuvres miraculeuses de noire Sauveur Jésus. Ce qui me consola extrêmement en cette vue, c'est que notre bienheureux Père, le révérend Père de Bonival et moi, nous eûmes les mêmes sentiments ; nous en conclûmes que Dieu vouloit que les filles de cette congrégation fussent les admiratrices et imitatrices des bassesses de son divin Fils et de sa vie parfaite, intérieurement toute cachée en Dieu et toute commune devant le monde. De quoi nous tâchâmes de rendre à sa bonté d'infinies actions de grâces. »

On voit que l'humilité égalait l'amour dans ces

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âmes admirables. C'était entre elles un noble et perpétuel défi à qui s'abaisserait plus profondément, à qui exalterait davantage les autres pour se mettre sous leurs pieds. De là vient que quand une sœur n'était pas à la récréation, les sœurs disaient à sainte Chantai : « Ma mère, dites -nous un peu les vertus d'une telle sœur.» El la récréation se passait, heureuse, dans l'exercice difficile d'entendre dire du bien des autres.

Sainte Chantai donnait l'exemple en tout : ni son âge ni son tilre de supérieure et de fondatrice ne lui paraissaient des litres suffisants pour se dispenser des offices les plus bas et les plus humiliants. Elle servait à son tour au réfectoire, balayait les escaliers, allait à la cuisine préparer les repas. La semaine où elle était appelée à rendre à ses sœurs ses humbles services était sa bonne semaine ; elle prévoyait à l'avance les affaires qui pourraient se rencontrer, « afin, disait-elle, que je ne sois point divertie, s'il se peut, de faire ma bonne semaine. »

Comme on avait souvent besoin de lait pour distribuer aux enfants des pauvres, on avait acheté une vache, et afin qu'elle ne gâtât pas les petits arbres de l'enclos, les sœurs étaient obligées de la garder tour à tour. La sainte ne manquait jamais d'y aller à son rang, et c'était une chose digne d'admiration de voir avec quelle modestie et quelle sainte joie elle s'acquittait de cet humble office.

Sur ces entrefaites, la vénérable mère de Chantai apprit une triste nouvelle. Son père était mort le 11 août 1611, à l'âge de soixante- treize ans. « Ma fille, lui dit saint François de Sales un malin après

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la messe, Dieu veut être votre unique père, car il a retiré à lui celui qu'il vous avoit donné sur la terre. Vous perdez un bon père, je perds un bon ami; Dieu Ta voulu, c'est tout dire. » La mère de Chantai avait toujours tendrement aimé son père; sa mort lui causa une vive douleur, tempérée pourtant par les consolants détails que lui transmit saint François de Sales. M. Frémyot était mort en grand et généreux chrétien, comme il avait vécu, plein de foi, ayant eu le courage de faire sa dernière confession à son propre fils André, et ayant reçu de ses mains le saint viatique. Il fut'pleuré de tous les gens de bien.

Sainte Chantai ressentit de cette perte une vive douleur. Cette plaie du cœur, dont j'ai parlé plus haut et qu'elle portait toujours saignante, se rouvrit tout à coup : « N'étoit-ce pas sa retraite qui avoit avancé la mort d'un si bon père? Si au moins elle avoit attendu un an , elle lui auroit rendu les derniers devoirs! Que feroit son fils, duquel le défunt s'étoit chargé? Ne se perdroit-il pas, maintenant qu'il étoit privé des sages conseils d'un père si plein d'expérience, et qu'il n'avoit plus même sa mère pour veiller sur lui? » Aussi elle n'hésita pas une minute, et, en vraie mère qu'elle était, elle résolut de partir immédiatement pour la Bourgogne , afin de recueillir et de transmettre à ses enfants l'héritage de leur grand -père, et de s'occuper, en conseil de famille, de l'avenir de son fils, Celse- Bénigne.

Les sœurs, qui avaient pris part à la douleur filiale de la sainte, furent bien plus désolées quand elles apprirent qu'elle les quittait, et peut-être pour plusieurs mois. L'œuvre naissait à peine, et déjà elle

allait être privée de celle qui en était l'âme et la vie ! La mère de Chantai fit rapidement ses préparatifs, renouvela ses vœux entre les mains de saint François de Sales, reçut à la profession trois sœurs dont le noviciat était achevé : la sœur Roget, la sœur Marie- Péronne de Ghatel, et la sœur Milletot; chargea du gouvernement de la communauté la mère de Bréchard, qui était de Bourgogne, et que pour celte raison elle ne voulait pas emmener avec elle ; fit choix pour l'accompagner de la mère Favre, pria le jeune baron de Thorens de vouloir bien lui servir de guide et de protecteur, et, bénie par saint François de Sales, elle sortit du couvent le 23 août 1611.

Le saint évêque partit lui-même le lendemain pour Thonon; la mère de Bréchard, désolée de celle solitude, monta à la Galerie, où tant de fois elle avait^été fortifiée par le conseil des deux saints, et, se mettant à genoux au pied d'un crucifix pour se plaindre à Dieu , elle entendit distinctement ces paroles : « Le père et la mère se retirent; mais moi, qui suis ton Dieu, je demeure : de quoi te fâches -tu? » Ce qui la consola et la prépara aux épreuves qui lui étaient destinées *.

Cependant saint François de Sales, en se rendant à Thonon, suivait de l'esprit et du cœur la vénérable mère de Chantai, qui se dirigeait vers Dijon. « Me voici à Thonon depuis trois jours, lui écrivait-il; mais, ô Dieu! ma très chère fille, je ne sais quel chemin j'ai fait, ou celui de Thonon, ou celui de

1 Vies des premières religieuses, t. I, p. 163. Le récit de ce fait, composé par la mère de Chaugy, a été revu par sainte Chantai.

Bourgogne; mais je sens bien que je suis plus en Bourgogne qu'ici. Oui, ma fille, puisqu'il plaît ainsi à la divine bonté, je suis inséparable de votre âme. » Et après quelques mots sur la santé de la mère de Chantai, dont il était inquiet à cause de la fatigue et des chaleurs, venant aux affaires de son âme, qui le préoccupaient bien davantage : « Hé! je vous supplie, ma très chère fille, tenez -vous bien à Jésus -Christ et à Notre-Dame en toutes vos affaires, afin que la multiplicité d'icelles ne vous trouble point et que leur difficulté ne vous étonne point. Faites l'une après l'autre au mieux que vous pourrez, et employez pour cela fidèlement votre esprit , mais doucement et suavement. Si Dieu vous en donne l'issue, nous l'en bénirons aussi. » Et encore ce mot admirable : « 0 ma fille, traitez les affaires de la terre les yeux fichés au ciel ' . »

C'est du reste ce que la sainte faisait. Arrivée à Dijon vers la mi- septembre, reçue par ses parents avec une joie extrême, après avoir prié et pleuré sur la tombe de son père, qui avait été enterré dans l'église Notre-Dame à cause de son rang et de ses vertus -y elle s'enferma dans la plus profonde retraite. Une foule de personnes lui firent visite, mais elle n'en rendit point, et ne sortait que pour aller à l'église.

De Dijon elle vint à Bourbilly et à Monthelon, et elle demeura à peu près quatre mois dans ces différents châteaux, mettant ordre à ses affaires avec une

* Lettre du 10 au 11 septembre 1611.

■ 2 Son mausolée, surmonté de sa statue, a été depuis transporté dans l'église cathédrale de Dijon , oîi il se voit encore.

fermeté et une sagesse qui ravissaient d'adnairatioii M. le baron de Thorens et tous les seigneurs qui l'accompagnaient. A Bourbilly, les parents de M. de Chantai réunirent un certain nombre de gens doctes et même de religieux pour persuader à la sainte, par des raisons de doctrine et de conscience, disaient-ils, qu'elle devait demeurer en Bourgogne, afin de pourvoir aux biens de ses enfants, et que, n'étant pas religieuse cloîtrée, elle pouvait habiter parmi les siens, comme font les sœurs du tiers ordre de Saint- Dominique et de Saint- François. Mais elle répondit gracieusement que telle n'était pas sa vocation. Une dame de ses parentes, qui était là, voyant que rien ne pouvait l'ébranler, entra en colère, et lui dit que « c'étoit une honte de la voir cachée sous deux aunes d'étamine, et que, si on l'écoutoit, on mettroit ce voile en mille pièces. » A quoi la sainte fit une réponse de reine : « Qui aime mieux sa couronne que sa tête, ne perdra jamais l'une sans l'autre. »

Averti de ce qui se passait, saint François de Sales écrivit à la mère de Chantai pour la fortifier dans sa résolution. « Si vous vous fussiez remariée à quelque chevfcilier du fond de la Gascogne ou de la Bretagne, lui disait -il avec beaucoup de sens, vous eussiez tout abandonné, et on n'eût rien dit. Maintenant que vous n'avez pas fait, à beaucoup près, un si grand abandon, et que vous vous êtes réservé assez de liberté pour avoir un soin modéré de votre maison et de vos enfants, parce que ce peu de retraite que vous avez fait est pour Dieu, il se trouve des gens qui tâchent de le faire juger mauvais. » Le saint l'exhortait en conséquence à n'en tenir nul compte, s'en remettant du reste à sa discré-

lion et à sa prudence pour le temps qu'elle croirait devoir rester en Bourgogne K

De Bourbilly, sainte Chantai revint à Dijon, où l'on fit de nouvelles et incroyables instances pour la garder au moins un an; mais elle ne voulut pas y consentir. Elle mit son fils Gelse- Bénigne au collège de Dijon, pria son oncle, M. Claude Frémyot, de vouloir bien lui servir de père, et, préoccupée des nouvelles qu'elle recevait d'Annecy, elle déploya la plus grande activité pour hâter le moment de son départ.

Ces nouvelles n'étaient pas bonnes : presque toutes les sœurs étaient malades, et l'une d'elles, la sœur Marie- Péronne de Chatel, était même en danger. La mère de Bréchard, établie supérieure en l'absence de sainte Chantai, se consumait en prières, en fatigues , en soins du jour et de la nuit pour soigner les malades, et l'on commençait à craindre qu'elle aussi ne succombât. « Ma chère fille, lui écrivait saint François de Sales, il faut prendre du repos et du repas suffisamment, laisser amoureusement du travail à d'autres, et ne vouloir pas avoir toutes les couronnes. Le cher prochain sera tout aise d'en avoir quelques-unes -. »

Il y avait, en effet, une émulation admirable de 2èle entre toutes les sœurs. Elles se disputaient surtout le bonheur de veiller auprès du lit de la sœur Marie -Péronne de Chatel, autant par suite de cette afTection si vive qu'elle inspirait à tout le monde , que pour être témoin des vertus héroïques que cette jeune sœur déployait dans sa maladie. Tourmentée d'une

^ Lettre du lo novembre 1611.

2 Lettre sans date certaine, tirée de la Vie de la mère de Bréchard. Voir les premières mères de la Visitation , tome I"', p. 163.

fièvre ardente, dévorée de soif depuis cinq jours, au point que sa langue desséchée s'attachait à son palais, ayant à côté d'elle un vase plein d'eau fraîche : « Mon Dieu, disait-elle en prenant plaisir à regarder cette coupe, il faut que l'empire de votre grâce soit bien grand, puisque, étant si altérée, vous me donnez la force de m'abstenir de boire pour vous obéir. » Et, prenant cette coupe, elle disait: « Tu as bien soif, pauvre Péronne; mais tu ne boiras pas, ton Sauveur ne le veut pas. Serois-tu bien assez lâche, pour un peu de soif, de perdre la gloire de lui avoir toujours été obéissante ' ? »

A chaque instant elle disait de pareilles choses. Aussi les sœurs ne pouvaient se décider à s'éloigner de ce lit, devenu pour elles une admirable école -de vertu. Un soir que la malade était très bas, et que saint François de Sales, qui lui avait déjà donné le saint viatique, avait envoyé M. Michel Favre pour l'assister à ses derniers moments, la mère de Bréchard ordonna à la sœur Claude -Françoise Roget et à la sœur Marie-Adrienne Fichet de s'aller coucher, ce qu'elles se firent dire trois fois. M. Michel Favre, en rendant compte au saint évêque de l'état de la malade, lui dit un mot de la désobéissance des sœurs. Le lendemain, saint François de Sales, qui avait passé la nuit en prière, conjurant Dieu de ne pas retirer du monde un sujet si utile à sa gloire et si précieux à l'institut naissant, vint au monastère pour administrer la malade. Comme il lui administrait les saintes huiles, celle-ci, qui avait perdu depuis plusieurs

1 Mémoires de la œère de Chaugy, 1I<= partie, ch.v.

heures l'usage des sens, ouvrit les yeux, regarda paisiblement le bon évêque, comme si elle fût revenue d'un profond sommeil, puis se rendormit aussitôt pendant quelques heures, au bout desquelles elle fut parfaitement guérie. Toutes les sœurs étaient présentes, et elles sortirent de l'infirmerie avec le saint évêque, qu'elles accompagnaient pour le reconduire. « Voyezvous, mes sœurs, leur dit saint François de Sales, faisant allusion à la scène de désobéissance qui s'était passée la veille, ne ressemblons pas aux filles du monde. Quand leur mère leur dit : Faites ceci, ou faites cela, elles répondent : Ma mère, je le ferai tantôt. Ainsi, pouvu que nous disions : Ma pauvre sœur, ma pauvre sœur, nous croyons être bien obéissantes. » Les deux coupables connurent bien que cette sentence s'adressait à elles, mais elles ne firent pas semblant de comprendre. Seulement, pendant que saint François de Sales descendait les escaliers, elles tiraient M. Michel par son manteau en lui disant : « C'est vous qui l'avez dit, c'est vous qui l'avez dit. » Notre saint, qui l'entendait, souriait doucement sans toutefois se retourner, non plus que M. Michel.

Le soir, saint François de Sales, informé que la malade allait tout à fait bien, lui envoya ce charmant petit billet : « Courage au nom de Notre-Seigneur, ma pauvre très chère fille Péronne- Marie; remettonsnous du tout en vigueur pour servir de nouveau notre divin Maître en sainteté et justice tous les jours de notre vie. Tenez -vous doucement en repos en Dieu pour reprendre vos forces de sa main, afin que, quand notre chère mère reviendra, elle nous trouve tous braves. Qu'auroit-elle dit, cette bonne mère, si en

son absence nous eussions laissé mourir sa chère Péronne » ? »

Cependant sainte Chantai, ayant achevé les affaires relatives à la succession de M. Frémyot, s'était mise on route pour Annecy. Elley arriva le 24 décembre 1611, descendit d'abord au logis de saint François de Sales, avec lequel elle conféra longuement, et se rendit sur le soir au monastère, où elle était attendue avec la plus vive impatience. C'était la veille de Noël. Bien qu'elle revînt d'un assez long voyage, fait à cheval , dans une saison rigoureuse, et qu'elle fût très lasse, elle voulut assister à tout l'ofQce de la nuit, et sa présence, enflammant toutes les sœurs : « Je ne sais pas, dit la mère de Chaugy, si jamais fêtes de Noël se passèrent avec une plus sainte et plus dévote joie -. »

Ce qui pressait sainte Chantai de rentrer à Annecy, c'était l'approche du l"'' janvier 1612, jour fixé par saint François de Sales pour procéder à l'élection de la supérieure et des offîcières du couvent, et pour commencer La visite des pauvres et des malades, ajournée, on s'en souvient, à cause du petit nombre des sœurs professes. La veille du 1" janvier 1612, les sœurs procédèrent, en effet, à l'élection d'une supérieure, et celle-ci au choix de ses offîcières. La sainte mère de Chantai fut nommée supérieure, la sœur Favre assistante, la sœur de Bréchard maîtresse des novices, la sœur Roget économe, la sœur de Chatel dépensière et lingère, et la sœur Milletot portière; la

1 Lettre de juillet 1611.

~ Mémoires de la mère de Chaugy, 11° partie, ch. v.

sœur Fichet fut chargée de la sacristie et d'assister les sœurs lorsqu'elles iraient au parloir.

Ces changements ayant été faits, la sœur Favre se mit à genoux et dit: « Ma mère, nous demandons l'obéissance pour visiter les iTjalades, afin qu'au jour du jugement Notre-Seigneur nous dise: « J'ai été ma- « lade, et vous m'avez visité. » Sainte Chantai choisit alors quelques sœurs, et le lendemain, après les grâces du dîner, elle dit : « Telle et telle sœur, et nous avec elles, irons de la part de cette maison visiter les pauvres de Notre-Seigneur, au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit. » Elle descendit alors à la chapelle, accompagnée des deux sœurs, prit la bénédiction de Notre-Seigneur devant le saint Sacrement, et, sortant le voile bas, elle inaugura ellemême le service des pauvres.

« En ces visites, dit la mère de Chantai, nous assistions les malades non seulement de consolations et services de nos mains, mais aussi de tout ce qu'ils avoient besoin en vivres, linges, couvertes, oreillers, etc.; car l'on en trouvoit dans des pauvretés, misères et saletés non pareilles , pleins de vermine et puanteur, tel qu'il ne falloit pas un moindre amour que celui qu'avoient ces chères âmes à les manier; ce qu'elles faisoient avec un courage non pareil, les nettoyant et appropriant; ilsétoient quelquefois mouillés jusqu'aux épaules, pour n'avoir pas la force de se lever ni aucune créature pour les aider. Il y eu avoit de tout ulcérés qu'elles pansoient; d'autres tout pleins de vermine qu'elles tondoient; bref, elles faisoient tout ce qui étoit requis pour leur soulagement et netteté, les changeant de linge, faisant leurs lits, ac-

commodant de la paille fraîche à ceux qui étoient couchés à plate terre, les arrangeant proprement au lieu où ils étoient. Tant qu'il se pouvoit, elles les faisoient visiter par les médecins, et quand il leur étoit nécessaire de leur donner les sacrements, elles en faisoient avertir M. le curé, et mettoient des linceuls sur le lit des malades et autres linges blancs sur les lieux malpropres pour les couvrir, et en ensevelissoient ceux qui mouroient. Ces pauvres gens que nous servions se fondoient d'amour et de reconnoissance; et certes ils nous donnoient de grandes leçons, et nous étions toutes ravies des vertus qu'ils pratiquoient dans leur misère, surtout de leur patience et résignation au bon plaisir de Dieu, soit pour souffrir, soit pour mourir ^ »

Voilà ce que dit sainte Chantai en racontant la folidation du premier monastère d'Annecy; ce qu'elle ne dit pas, mais ce que l'histoire nous a heureusement conservé, c'est la part héroïque qu'elle prit à ce service courageux des pauvres. Les merveilles de Bourbilly et de Monthelon reparurent, et le cœur de la sainte, si grand dans la charité, parut agrandi depuis qu'elle l'avait plus complètement consacré à Dieu. Tous les témoins sont unanimes pour déclarer « que la vénérable servante de Dieu se chargeoit à son particulier du soin des malades les plus dégoûtants, et dont la vue et la présence étoient le plus insupportables; qu'elle les nettoyoit elle-même, emportant leurs linges et leurs haillons à demi pourris pour les laver, coupant de ses propres mains des cheveux sur des

1 Mémoires inédits de sainte Chantai.

têtes presque corrompues par l'ordure et la vermine; n'oubliant point parmi ces soins le salut des âmes de ces pauvres misérables, et les disposant par des entretiens touchants à recevoir avec fruit les sacrements de l'Église*. »

Et, en entrant dans les détails, chaque témoin apporte à l'appui de cette assertion des faits particuliers. Deux ou trois suffiront pour donner une idée de l'héroïsme de la sainte.

La mère Marie-Aimée de Sonnaz dépose que « la vénérable servante de Dieu déploya surtout une extraordinaire charité à l'égard d'une pauvre femme qui éloit percluse de tout son corps et attaquée avec cela de la dysenterie, laquelle elle alloit visiter et netloyer presque tous les matins, ordonnant à sa compagne de se détourner de la mauvaise odeur qui pouvoit l'incommoder, disant que pour elle, elle y étoit accoutumée; qu'elle rendit les mêmes devoirs à une autre misérable, si couverte de chancres et de vermine, qu'elle faisoit horreur, et qu'étant attaquée en même temps d'un violent rhume, elle ne pouvoit, dans l'état de foiblesse où elle étoit, pousser les flegmes au dehors, lesquels la servante de Dieu retiroit de sa bouche à l'aide d'un linge blanc avec une ingénieuse et charitable adresse; la peignant tous les matins pour lui ôter, ainsi qu'elle le faisoit aux autres pauvres, les ordures de la tête; que, non contente des secours et des remèdes qu'elle lui donnoit pour le corps, elle travailloit avec beaucoup de zèle au salut

1 Procès de canonisation. Voir les dépositions de tous les témoins, super art. xxxii.

de son Ame, lui inspirant des sentiments de pénitence si sincères, que le public en fut autant rempli d'édification etd'étonnementqucdejoic; qu'elle gardoitla même conduite et la faisoit garder par des sœurs au près de tous les autres malades, les disposant et les faisant disposer dès leur première visite à recevoir avec fruit les sacrements de l'B^glise; les lavant et ensevelissant de ses propres mains après leur mort, ne marquant jamais plus de contentement que lorsque les malades étoient plus infects et couverts de plaies, disant qu'il lui sembloit essuyer pour lors les plaies de Notre-Seigneur en sa Passion. Ce que la déposante a dit avoir appris de la mère Marie- Adrienne Fichet, qui avoit accompagné ladite vénérable dans ces occasions*. »

A ces détails, qui font frémir, la mère Marie- Adrienne Fichet en ajoute d'autres plus héroïques encore. « Notre bienheureuse mère, dit -elle, avoit une si grande aversion à tuer les poux, qu'elle disoit que les lépreux et les chancreux ne lui étoient rien auprès de cela, et qu'elle eût mieux aimé en panser plusieurs que de tuer une de ces bêtes. Une fois, la sœur tourière l'avertit qu'il y avoit sur le chemin une pauvre femme toute couverte de vermine. Elle la fit venir et dépouiller en chemise au jardin; puis, prenant ses habits, elle s'alla enfermer avec la sœur tourière , et fut bien deux heures après les nettoyer et tuer les poux, ne voulant pas que les sœurs s'en aperçussent ^ »

« Bref, elle déployoit tant de courage et un si grand

1 Déposition de la sœur Marie-Aimée de Sonnaz.

2 Ce qui s'est passé en la petile maison de la Galerie., etc.

héroïsme, continue la mère Marie- Aimée de Sonnaz, elle marquoit si peu de répugnance au milieu des ordures des misérables, qu'une de ses religieuses lui demanda un jour comment la nature pouvoit résister en elle contre tant d'objets qui sembloient devoir la révolter. A quoi elle répondit qu'il ne lui étoit jamais tombé en pensée de rendre ce service à la créature, mais qu'il lui sembloit d'essuyer les plaies de Jésus- Christ dans la personne des pauvres ^ . »

Voilà, en effet, ce qui soutenait la vénérable mère de Chantai, et ce qui en même temps la récompensait. De ces plaies, qui étaient à ses yeux celles même de Jésus-Christ, s'échappaient des parfums et des rayons qui attiraient son âme et Tilluminaient. Un jour en particulier, pendant qu'elle pansait dans une étable, au milieu du bétail, une pauvre femme qui s'y était jetée pour y faire ses couches, après avoir pris le petit enfant, qui était en péril de mort, et l'avoir ondoyé, pendant qu'elle servait la mère, elle eut tout à coup je ne sais quelle révélation sublime de l'élable de Bethléhem, de la Vierge mère et de l'enfant Jésus, qui la ravit en extase. Elle ne s'expliqua jamais sur ce fait; mais elle a dit souvent « qu'elle ne pouvoit passer devant cette écurie sans se rappeler avec reconnoissance les biens immenses dont elle y avoit été comblée par Dieu^ ».

La mère Favre, dont sainte Chantai disait qu'il était impossible d'exprimer les saintes ardeurs quand elle allait visiter les pauvres, eut un jour une récom-

1 Dépositions de la sœur Marie-Aimée de Sacconay, super art. xxxii.

2 Mémoires de la mère de Chaugy, p. 143.

pense différente de celle-là, mais bien précieuse aussi. Elle passait, accompagnée de la mère Fichet, sous les fenêtres de l'évêché, lorsque saint François de Sales, retenu à la maison par une plaie qu'il avait à la jambe, les fît appeler. « Vous allez, leur dit-il, panser les malades; en voici un qui a une plaie à la jambe: voudriez-vous bien lui faire la charité? » Heureuses de rendre ce service à leur bienheureux Père, elles portèrent sur sa plaie une main tremblante de respect et de joie; ce qui le fit beaucoup souffrir, sans qu'il en laissât rien paraître. Seulement, quand la plaie fut pansée : « Mes filles, lorsque vous pansez les pauvres, leur dit- il, il faut bien assurer la main pour ne pas trembler et ne pas tant se dépêcher; car quand on touche la chair vive trop rudement, cela fait de grandes douleurs.» De retour à la maison, elles racontèrent leur aventure, qui rendit bien jalouses les autres sœurs et leur fit solliciter à toutes l'honneur de venir panser le saint malade. Mais il n'en voulut recevoir aucune. « Je ne vous verrai point, leur fit- il répondre, jusqu'à ce que je puisse porter ma mauvaise jambe au parloir ^ »

A peine le service des pauvres fut-il commencé, qu'on s'aperçut de l'impossibilité de demeurer plus longtemps dans la petite maison de la Galerie. Placée dans un faubourg, elle était trop loin de la ville. Il en résultait dans les visites des pauvres perte de temps et augmentation de fatigues. D'autre part, les maladies continuelles des sœurs faisaient craindre que la maison ne fût malsaine. Enfin, et c'était la raison

Mémoires manuscrits de la mère Marie -Adrienne Fichef.

principale, le nombre des religieuses augmentant tous les jours, elle devenait trop petite et ne pouvait plus suffire. On résolut donc de la vendre, et l'on acheta dans l'intérieur de la ville une maison plus considérable, qu'il serait d'ailleurs, pensait-on, très facile d'agrandir, et que son propriétaire, Philippe Nicolin, avocat au conseil de Genevois, céda à très bas prix. Les sœurs, après avoir mis sur le bateau du lac tous leurs meubles, quittèrent la petite maison de la Galerie le 30 octobre 1612. Il y avait deux ans quatre mois et vingt-cinq jours que sainte Chantai y était entrée, accompagnée seulement de M"« Favre et de M^'^ de Bréchard.

Lorsqu'on sort d'Annecy pour se rendre sur les bords du lac, on ne tarde pas à rencontrer sur la droite une petite maison de modeste apparence, percée de rares fenêtres très étroites. La porte vermoulue laisse encore apercevoir la grille en fer que sainte Chantai y avait fait mettre; mais on ne voit plus aucune trace de la galerie en bois et couverte qui, passant par-dessus le chemin, conduisait de la maison dans le verger qui est en face. C'est là que se passaient en 1610, 1611 et 1612 les événements que nous venons de raconter.

L'ordre de la Visitation a eu depuis des maisons très célèbres : celle de Lyon, qui entendit les dernières paroles de saint François de Sales, et qui conserva son cœur; celle de Moulins, qui recueillit le dernier soupir de sainte Chantai ; celle de Parayle-Monial, où naquit la tendre dévotion au Sacré- Cœur; celle d'Annecy surtout, où reposent les corps des deux saints. Mais aucune de ces maisons n'a

laissé de plus doux souvenirs que la petite maison de la Galerie. Elle est dans l'histoire de l'Ordre ce qu'est dans la vie d'un homme le lieu où pour la première fois ses yeux se sont ouverts à la lumière. C'est un berceau.

A peine les sœurs l'eurent vendue, en 1612, qu'elles s'en repentirent, et qu'elles commencèrent pour la racheter d'activés démarches qui furent longtemps inutiles; sainte Chantai mourut même sans avoir réussi. Ce ne fut qu'en 16o8, dix- sept ans après la mort de la sainte et quarante- six ans depuis qu'on l'avait vendue, qu'on put enfin rentrer en possession de ce lieu plein des sacrés vestiges de saint François de Sales et de sainte Chantai. Ce n'était plus seulement un berceau, c'était une relique.

Le 12 mai 16b8, les sœurs de la Visitation, lîonduites par Ms'" Charles-Auguste de Sales, se rendirent dans la petite maison de la Galerie par un pont fermé ^ qui la mettait en communication avec le second monastère d'Annecy, dont nous raconterons plus tard les origines. Elles visitèrent d'abord la chambre de sainte Chantai, et là Ms'" Charles-Auguste de Sales, neveu et plus tard successeur du saint évêque de Genève, prenant la parole, leur rappela les origines si pauvres, si obscures, mais si ferventes de la Visitation. « 0 Dieu, s'écria-t-il , que de saintes paroles ont été dites, que de saintes actions se sont pratiquées dans cette maison, et peut-être en la même place où je suis! Si vous saviez les colloques de ces saintes âmes , et si vous étiez assez heureuses

i Fondation du second monastère, p. 174. Manusc. ia-4°.

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pour participer à leur esprit ! » Puis levant les yeux, et voyant au-dessus de la cheminée sept croix gravées sur un écusson : « Tenez, dit-il, ce n'est pas sans mystère que Dieu a permis que ceux qui ont fait bâtir cette maison aient placé là ces croix. Voilà les sept premières mères de votre Institut; voilà les armes des filles de la Visitation. Qui voudra reconnoître une fille de Sainte- Marie, il faudra regarder si elle porte les armes de la croix. Ce sont celles que vos premières mères ont choisies. Elles ont été des croix vivantes, qui ont porté Jésus-Christ mort et crucifié. » Après ces belles paroles, le digne prélat conduisit les religieuses dans toutes les autres chambres, trouvant un mot du cœur à chaque nouveau lieu qu'il visitait.

Il n'y avait plus alors dans tout l'ordre qu'une seule religieuse qui eût vécu avec sainte Chantai dans la petite maison de la Galerie. C'était la sœur Marie-Adrienne Fichet. Elle avait quatre-vingts ans, et habitait le premier monastère d'Annecy. On supplia Ms'' Charles-Auguste de la faire venir, afin qu'on pût recueillir de sa bouche le récit de tout ce qu'elle avait vu faire et entendu dire à saint François de Sales et à sainte Chantai dans ces deux années si courtes mais si précieuses de la fondation. Elle vint en effet, et il faut renoncer à peindre la joie de cette vénérable ancienne, quand elle revit sa première habitation. Elle se traînait à genoux par toutes les chambres , baisant la terre à toutes les places où elle avait vu l'un ou l'autre des saints fondateurs. Dix jours se passèrent dans ces pieux pèlerinages et dans d'interminables entretiens consacrés par cette sœur à

raconter, avec une mémoire aussi fraîche que si c'eût été l'histoire de la veille, les exercices et les saintes ferveurs de sainte Chantai et de ses filles.

Ce sont les notes recueillies sous la dictée de la vénérable sœur Fichet qui nous ont fourni les détails jusqu'ici inédits des deux premières années de la Visitation.

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