CHAPITRE QUINZIEME
PREMIÈRES ÉPREUVES DE LA VISITATION NAISSANTE — CONSTRUCTION DU PREMIER MONASTÈRE d'aNNECY
Cependant les épreuves, qui sont la condition de toute grande chose en ce monde, ne manquaient pas à la Visitation naissante. A peine la fondation fut faite, que la fondatrice tomba malade. Ses maladies étaient étranges : tantôt elle était saisie d'accidents si violents, que Ton croyait qu'elle allait mourir; d'autres fois elle enflait tout à coup et perdait la parole. Les médecins consultés ne savaient que dire. « Je recommande à vos prières, écrivait saint François de Sales, la mère abbesse de notre nouvelle ruche; elle est grandement travaillée de maladies, et notre bon M. Grandis, quoiqu'il soit un des doctes médecins que j'aie vus, ne sait qu'ordonner pour ce mal, qu'il dit avoir quelque cause inconnue à Galien. Je ne sais, ajoute le saint, si le diable veut nous épouvanter par là, ou si elle n'est point trop âpre à la cueillette. Quoi qu'il en soit, j'ai tant à cœur cette entreprise, que rien ne m'étonne en sa poursuite, et
je crois que Dieu rendra tout à fait cette mère une sainte Paule, sainte Angèle, sainte Catherine de Gênes, et telles autres saintes veuves qui, comme belles et odorantes violettes, ont été si agréables à voir dans le sacré jardin de l'Église K »
Saint François de Sales, voyant que les médecins d'Annecy se déclaraient impuissants, fit venir de Genève un docteur très célèbre; mais le résultat fut le même. Après avoir examiné sérieusement la malade, il dit que ces accidents avaient quelque chose d'étrange qui échappait aux lois ordinaires, et, bien qu'il fût protestant, il déclara « que, cette dame étant si vertueuse, il ne doutoit pas qu'il n'y eût quelque ressort céleste qui jouoit pour la tenir dans cette manière de souffrance- ».
On vit alors éclater l'admirable détachemenf des saints fondateurs. « Ma fille, dit un jour saint François de Sales à la mère de Chantai, qui était alors à l'extrémité, peut-être que Dieu veut se contenter de notre bonne volonté, comme autrefois il se contenta qu'Abraham se mît en devoir de lui sacrifier son fils. Si cela est, son saint nom soit béni!
— Oui, mon très cher seigneur, répondit la malade, sa volonté soit faite au temps et à l'éternité. »
Et une autre fois il dit cette belle parole : « Ma fille, si Dieu veut que nous nous en retournions à mi-chemin, il faut être aussi prompt au faillir qu'au faire ^ »
Et, dans une lettre, il écrivait : « Je vous demande
1 Lettres de saint François de Sales, 3 avril 1611.
2 Mémoires de la mère de Chaugy, II" partie , ch. vu. •' Fondation manuscrite d'Annecy, p. 17.
une messe pour la santé de M'"^ de Chantai. Il y a dix ou douze jours que sa griève maladie me fait faire oraison sur la troisième demande du Pater : Fiat vo~ hmlas tua. Je suis tout soumis à la volonté divine. S'il lui plaît de prendre cette mère, je la lui offre. S'il lui plaît que notre ouvrage se fasse, il nous en laissera la matière ; sinon il la serrera dans son cabinet éternel. Il faut que je vous avoue, mon cher père, selon les lois de notre fraternelle, paternelle et filiale action, que la conduite de Dieu dans tous ces desseins me lient en admiration, mais avec une certaine espérance intime qu'il mène sur le bord de la mort pour vérifier qu'il tue pour ressusciter. Je vais finir toutes mes pensées par Fiat vohmtas tua '. »
De son côté, la vénérable mère de Chantai étonnait les sœurs par la sérénité de son visage au milieu de grandes souffrances, par son obéissance absolue à des prescriptions de remèdes dont elle savait mieux que personne l'inutilité, et surtout par son humble détachement de tout au moment où elle voyait s'écrouler ce qui avait été depuis tant d'années l'objet de tant de prières et de si douloureux sacrifices.
En même temps que Dieu éprouvait les saints fondateurs, le monde commençait à les accabler de ses railleries et de ses critiques; et il ne faut ni s'en étonner ni s'en plaindre. Fonder un ordre religieux, c'est créer un foyer de vertu, une source intarissable de dévouement à Dieu et aux hommes ; c'est placer au milieu de la société un asile où l'âme se recueille
1 Celte letlre inédite ne porte pas de date , mais la citation qui en est faite dans VHisloire manuscrite de la fondation d'Annecy montre évidemment qu'elle est de cette époque.
loin des vains bruits du monde, se fortifie dans l'obéissance, se transfigure dans l'humilité, et, morte à elle-même, embrasée d'un pur amour de Dieu, répand autour d'elle cette bonne odeur de Jésus-Christ qui sollicite les âmes à la vertu. Est-il donc étonnant que les fondateurs des ordres religieux aient été, plus que personne, en butte aux calomnies, aux outrages, aux persécutions les plus violentes? C'est l'histoire de saint Benoît, de saint Dominique, de saint François d'Assise, de saint Ignace; ce qui devait être aussi l'histoire de saint François de Sales et de sainte Chantai.
On disait donc que tous ces commencements étaient des feux de paille ; que c'était une niaiserie à l'évêque de Genève que de perdre son temps avec ces femmes; qu'il formait un hôpital et non une congrégatioîî religieuse ; que c'était bien la peine de fonder un ordre religieux pour y introduire la mollesse et le relâchement ; que l'évêque de Genève venait de faire une précieuse découverte,' qui était d'aller au ciel par un chemin de roses sans épines. Quelques mauvais plaisants appelaient même le nouvel institut la Confrérie de la descente de la croix, parce que, disaient-ils, les religieuses, en fuyant les souffrances, en avaient descendu Jésus -Christ.
De grands personnages partageaient ces idées. Un jour que saint François de Sales montrait à l'un d'eux une fenêtre de la maison qu'il voulait faire murer : « Vous faites bien. Monseigneur, reprit- il, de faire murer les fenêtres. Aussi bien ne voit- on pas jour à celte entreprise. » Le bienheureux ne répondit que par un humble silence et un doux regard.
C'était surtout pendant les longues maladies de la mère de Chantai qu'on redoublait les murmures. Dès qu'elle serait morte, disait- on, il faudrait bien que les parents reprissent leurs filles, et alors c'était bien la peine d'avoir fait tant de bruit pour si peu. Il y en a d'autres qui allaient plus loin : et cet humble asile d'innocence, d'humilité, d'angélique pureté, était, de la part des libertins, l'objet d'abominables calomnies *. »
Le saint évêque supporta d'abord ces coups de langue avec sa mansuétude ordinaire. Mais, comme il était à craindre qu'ils ne nuisissent à son œuvre, il prit la plume, et, dédaignant les outrages qui ne s'adressaient qu'à sa personne, se reposant sur Dieu du soin de le justifier, il écrivit d'admirables pages pour la défense des congrégations pieuses. Répondant d'abord à ceux qui trouvaient mauvais qu'il dressât une compagnie de filles et de femmes, le bienheureux faisait voir que si l'homme a reçu de Dieu autorité sur la femme, celle-ci lui est égale en tout le reste, et surtout dans la participation à la grâce et à la gloire ; qu'à la vérité par le péché d'Eve elle a été abaissée et humiliée, mais que Dieu l'a relevée en voulant naître d'elle dans la personne de l'incomparable Vierge Marie ; qu'il l'a spécialement honorée en Madeleine, en Marthe, et dans ces saintes femmes auxquelles il a été permis de l'accompagner pendant sa vie, de l'assister dans ses besoins, de le veiller pendant son agonie et de l'ensevelir après sa mort;
^ Relation manuscrite de ce qui s'est passé en la petite maison de la Galerie. Fondation inédite d'Annecy, p. 19. Mémoires de la mère de Chaugy, p. 128.
que depuis Jésus-Christ les apôtres et les pasteurs de l'Église ont eu un soin particulier des filles et des femmes pieuses, les visitant, les confessant, écrivant pour elles de beaux traités de perfection ; que saint Grégoire le Grand, qui avait à peu près trois mille vierges à Rome, disait que sans elles il ne croyait pas que Rome pût subsister parmi les épées des Lombards ; que saint Grégoire de Nazianze les appelait les lumières et l'honneur du christianisme, et qu'il tressaillait de joie en voyant ces belles et pures étoiles briller au firmament de l'Église. Touchant la demiclôture, que la congrégation observait alors, et que l'on critiquait comme trop peu sévère, puisqu'elle n'empêchait pas les sœurs de sortir pour visiter les pauvres, le saint évoque répondait humblement qu'il y avait plusieurs étages en la maison de Dieu; que la hauteur et la dignité des uns n'empêchaient pas l'utilité de ceux qui sont plus bas; que les petites, humbles et simples congrégations ne devaient jamais entrer en comparaison d'égalité avec les rehgions, ni aussi les religions en préférence de mépris sur ces petites assemblées, et qu'enfin Dieu, qui inspire aux aigles de faire leur solitude aux cimes des rochers inaccessibles, a donné aussi aux oisillons l'instinct de nicher et de faire leurs petites retraites dans les buissons et dans les vallées. Sur ce qu'on disait qu'il y avait du danger à ne pas faire des vœux solennels, car on ne faisait encore que des vœux simples à la Visitation , le saint répondait qu'il n'y avait point de genre de vie qui n'eût ses inconvénients; que la solitude amenait souvent la mélancolie, et qu'à son tour la conversation engendrait la distraction; que la
science était souvent suivie de la vanité, et l'ignorance de l'opiniâtreté ; que la pauvreté, dans les monastères de femmes, mettait souvent une sollicitude trop active; mais qu'aussi les richesses étaient quelquefois une ouverture à la pompe et au relâchement. Les abeilles, l'hiver, observent une étroite clôture, et elles sont sujettes à la sédition et à s'entre -tuer les unes les autres ; mais l'été qu'elles prennent l'air, il arrive souvent qu'elles s'égarent. Si le marcher nous lasse, aussi le repos nous engourdit, et somme toute, mes très chères sœurs, si l'esprit de dévotion règne dans votre institut, il suffira de votre petitesse pour faire de bonnes servantes de Dieu , et où la dévotion ne règne pas, les plus étroites clôtures du monde ne font pas des âmes unies à Dieu. Certes, la seule vie éternelle est exempte d'inconvénients ^
Sans doute ces belles considérations ne firent pas tomber toutes les calomnies ni taire toutes les critiques ; cependant elles diminuèrent l'audace des malveillants, désabusèrent surtout une foule d'excellentes personnes qui répétaient ces critiques sans les avoir approfondies et uniquement parce qu'elles les avaient entendues, et procurèrent un peu de repos à la congrégation naissante.
Un fait éclatant qui pendant quelques mois préoccupa vivement la petite ville d'Annecy contribua aussi à apaiser l'opposition. Il y avait à Annecy une dame très pieuse, M™e la baronne de Bonvillars, travaillée
1 Ce beau traité n'a jamais été imprimé, et nous craignons qu'il ne soit perdu. Nous l'avons jusqu'ici cherché sans succès. L'analyse que nous en donnons est tirée de VHisloire inédite de la fondation d'Annecy, p. 20.
depuis plusieurs années d'une paralysie presque universelle, qui l'empêchait de. sortir. « Hélas ! disaitelle quelquefois à M. de la Roche, gouverneur de la ville et père d'une des plus jeunes sœurs, que me servent mes biens, puisque je suis privée du bonheur qu'ont les pauvres d'être visités de M™" de Chantai et de ses filles? » Ces paroles ayant été répétées à saint François de Sales, il écrivit à la malade pour lui promettre la visite qu'elle désirait tant. Sainte Chantai y alla, en effet, avec la mère Favre ; et la baronne de Bonvillars, en la voyant, laissa éclater sa joie. « Voilà, s'écria- t-elle, la première consolation que j'ai eue depuis que tant de douleurs m'arrêtent dans ma chambre, et il me semble, ajoula-t-elle pénétrée de foi, que Notre-Seigneur est venu à moi avec ses saintes servantes. » Depuis ce jour, la mère de Chantai et ses filles furent fidèles à la visiter, et leur présence lui fit tant de bien, qu'elle résolut de les constituer ses héritières. Mais elle ne leur en parla jamais, si ce n'est qu'un jour, leur disant adieu, elle ajouta : « J'espère que l'on verra plus tard l'honneur et l'affection que je porte à la sainte Vierge et à ses chères filles, » Toutefois ces paroles voilées ne furent pas comprises de la mère de Chantai, et elle fut bien étonnée lorsque, cette vertueuse dame étant morte, on vint dire au couvent que c'était aux religieuses à la faire enterrer, puisque son testament était en leur faveur. La sainte y mit promptement ordre, et lui fit faire des obsèques dignes de son opulence et de sa vertu.
Les funérailles étaient à peine finies, que les parents de cette dame commencèrent à intriguer pour
obtenir l'annulation du testament. Saint François de Sales, voyant qu'il faudrait plaider, bien que le procès fût excellent, au témoignage même du président Favre, ne voulut pas « que ses abeilles allassent débattre avec les fourmis ménagères les biens de ce monde, et il donna ordre au monastère de céder tous ses droits ». On n'en continua pas moins à appliquer tous les samedis la messe à l'intention delà défunte, ainsi qu'elle l'avait réglé dans son testament. Ce trait de désintéressement, d'autant plus beau que le monastère manquait alors de tout, fit une vive impression dans la ville. Du reste, si quelques-uns critiquaient la congrégation naissante, beaucoup d'autres, des plus pieux et des plus doctes, y applaudissaient et répandaient sur elle mille bons augures. Le père de Malachie déclarait devant Dieu que M"*^ de Chantai lui apparaissait en esprit comme un soleil qui remplissait l'Église de ses clartés. Aux yeux de l'illustre général des Feuillants, le père dom Sens de Sainte-Catherine, la nouvelle congrégation était aussi haute en amour que profonde en humilité, et il ne craignait pas de l'appeler la perfection de ce siècle. « Oh ! s'écriait le père de Villars, bénie soit la première pierre de cet édifice 1 qu'elle est polie ! C'est un marbre blanc et bien taillé que le cœur de cette digne veuve, dont j'ai autrefois tant honoré les vertus, et dont je révère maintenant la sainteté... Il me semble, ajoutait-il avec une grande justesse, que celte congrégation manquoife encore à l'Église, et il faut croire que cette bénédiction se répandra de toutes manières. Car que manquoit il aux filles que cette médiocrité? Que falloit-il aux veuves que cette douceur? Que pouvoient désirer les
robustes el les ferventes que cette mortification? » Beaucoup d'autres parlaient de même, et prédisaient à la nouvelle congrégation le plus fécond avenir ^ Mais dans toutes ces lettres conservées avec soin, on ne louait guère, du nouvel institut, que sa douceur, son humilité, sa vie de recueillement et d'union fervente avec Dieu. Du service des pauvres, inauguré avec tant d'éclat par la mère de Chantai, pas un mot. Cette première apparition des Filles de Charité étonnait et inquiétait les plus pieux. On pouvait déjà entrevoir que cette nouvelle forme de vie religieuse, si populaire aujourd'hui, si étrange alors, ne s'établirait pas sans difficulté.
Sur ces entrefaites, la vénérable fondatrice apprit la mort de son beau-père, le baron de ChantaU II était décédé au château de Monthelon, à lage de quatre-vingt-quatre ans, assisté par ce religieux du tiers ordre de Saint- François auquel, en quittant la Bourgogne, elle avait confié le soin de veiller à son salut, et qui, ne l'ayant pas quitté, avait obtenu à son heure dernière qu'il désavouât ses scandales et qu'il terminât sa vie par une fin chrétienne. Consolée un peu par tous ces détails, mais inquiète de l'état dans lequel il laissait la fortune de ses enfants, la mère de Chantai crut, et ce fut aussi l'avis de saint François de Sales, qu'un nouveau voyage en Bourgogne était absolument nécessaire. Celse- Bénigne vint chercher sa mère à Annecy, et l'on juge avec quelle joie elle le revit.
1 Fondation manuscrite d'Annecy, p. 21. Voir le texte complet des lettres du P. dom Sens de Sainte-Catherine, du P. de Yillars, du P. de Bonnivars, etc.
Saint François de Sales, qui le reçut le soir très lard à la descente de voilure, se hâta de l'envoyer le lendemain de grand malin à sa mère avec ce charmant billet, dont l'aimable et fine plaisanterie ne trompera personne : « Ce sera moi, je pense, qui le premier vous annoncerai, ma très chère fille, la venue du bien- aimé Celse-Bénigne. Il vint hier soir tout tard, et nous eûmes de la peine à le retenir de vous aller voir dans le lit, où vous étiez tout indubitablement. Que je suis marri de ne pouvoir être témoin des caresses qu'il recevra d'une mère insensible à tout ce qui est de l'amour naturel ! car je crois que ce seront des caresses terriblement mortifiées. Ah ! non , ma chère fille, ne soyez pas si cruelle; témoignez- lui du gré de sa venue à ce pauvre jeune Celse-Bénigne. Il ne faut pas faire ainsi tout à coup de si grands signes de celte mort de notre naturelle passion.
« Or sus, je vous irai voir, si je puis, mais sobrement; car auprès d'un objet si aimable nous ne devons pas bonnement être insensible, car l'amitié descend plus qu'elle ne monte. Je me contenterai de ne cesser point de vous chérir comme ma fille, autant que vous le chérirez comme votre fils; et même je vous défie de faire mieux que moi. »
Celse-Bénigne passa quelques jours à Annecy, emmena Françoise à Thorens, auprès de sa sœur Marie- Aimée, et, tout étant prêt pour le départ, laissant les deux sœurs ensemble, il revint avec son beau -frère, le baron de Thorens, pour accompagner sa mère en Bourgogne.
La sainte, qui avait pris avec elle la sœur Marie- Péronne de Chatel, arriva heureusement à Monthelon
à la fin de juillel 1613, au milieu d'une foule qui rappelait celle de 1610 et de 1611. Elle trouva au château cette misérable servante qui pendant neuf années l'avait traitée avec tant d'insolence, et qui était là tremblante, s'attendant à être ignominieusement chassée. Mais sainte Chantai alla droit à elle, l'embrassa et lui fit un accueil si gracieux, que tous en bénissaient Dieu. Elle eut même le courage de l'inviter à dîner, l'entretint longuement de ce qu'avait fait son beau -père depuis qu'elle l'avait quitté, se fit raconter sa mort chrétienne, et, ne se souvenant dans le passé que des services que cette servante avait rendus au vieux baron de Chantai, elle la récompensa libéralement. Celle-ci, tout en s'humiliant, avait encore des airs d'autorité qui indignaient^ le jeune baron de Thorens. « Oh ! disait la sainte en souriant pour l'apaiser, patience; ce n'est plus rien, ceci ; j'en ai vu bien d'autres du vivant de mon beaupère. »
Les affaires du défunt étaient en très mauvais état. On avait laissé échoir les rentes de plusieurs années sans les faire payer aux fermiers. Il fallait, pour débrouiller tout ce chaos et vérifier tous ces comptes, infiniment d'intelligence, de tact, avec beaucoup de temps. Dès le matin , après avoir entendu la messe , la mère de Chantai descendait dans la grande salle du château, et là, entourée de papiers et de paysans, elle demeurait des heures entières , pleine de gravité , de douceur et de force, sans se troubler, sans se passionner, n'élevant jamais la voix plus haut une fois que l'autre, ainsi que l'ont attesté une multitude de témoins oculaires. Il y eut un paysan plus insolent
que les autres, qui, à cause même de ses insolences, fit jeter un plus doux éclat à la sagesse et à la modération de la sainte. Comme il était très ami de la servante, celle-ci, au jour où elle était maîtresse, lui avait promis de faire inscrire sur le livre des comptes qu'il avait payé tout ce qu'il devait, quoiqu'il n'en fût rien. Appelé à son tour, et convaincu de n'avoir rien payé, car la servante avait oublié de tenir sa promesse, il entra dans une furieuse colère contre la mère de Chantai, l'accusant d'avoir arraché un feuillet. Le jeune baron de Thorens, qui était là, indigné d'une telle audace, leva la main pour lui donner des coups de bâton : « 0 mon fils, dit la sainte en arrêtant son bras, Dieu nous en pardonne bien d'autres.» Et, s'approchant gracieusement du paysan furieux, elle le prit par les cheveux, lui fît le signe de la croix sur le front en lui disant : « Allons, mon ami, un peu de bonne foi. » Au même instant son esprit fut changé; il tomba à genoux, découvrit devant tous son tort, demanda pardon et miséricorde; ce qui lui fut accordé très généreusement.
La mère de Chantai fit aussi grâce à plusieurs fermiers qui, ayant négligé pendant plusieurs années de payer leurs rentes, se trouvaient dans l'impossibilité de le faire, la somme étant devenue trop forte. Dans tous ses règlements de compte elle ne se nommait jamais. « Vous devez à mes enfants telle ou telle chose, » disait -elle; ou bien: a Nous irons demain à Bourbilly, dans la terre de mon fils. » On eût dit une morte qui se survivait pour régler sa succession. Elle examina les titres des terres et des châteaux de ses enfants, vérifia les contrats et les livres,
et s'assura par elle-même que tout était en bon ordre; souvent elle allait à cheval en un seul jour de Monthelon à Bourbilly, bien qu'il y ait dix à douze heures ; et l'on ne savait qu'admirer davantage en elle, de son activité ou de sa sagesse.
Comme Gelse-Bénigne était encore très jeune, et qu'il ne devait pas de sitôt habiter le château de Bourbilly, elle fît vendre une partie des meubles qui se pouvaient gâter, et ne laissa que quelques chambres garnies; elle en fit autant au château de Monlhelon, qui avait été donné à Françoise. Bref, elle ne quitta la Bourgogne que lorsque toutes les affaires de ses enfants eurent été entièrement réglées, les comptes apurés, les dettes soldées, et les châteaux de Bourbilly, Monthelon, Thotes, etc., pourvus^de régisseurs intelligents. Jusqu'à la majorité de ses enfants elle se fit rendre chaque année un compte exact des rentes et des dettes, et du fond de son monastère elle surveilla leur fortune avec tant d'intelligence, que celle-ci doubla en quelques années.
Ce voyage ne lui prit en tout que six semaines. Partie sur la fin de juin, elle était de retour au milieu du mois d'août. Mais la rapidité de la course, les fatigues auxquelles elle avait été exposée, les grandes chaleurs surtout, très contraires à son tempérament sanguin , tout cela lui occasionna une lièvre qui, peu inquiétante d'abord, mit bientôt sa vie en danger. Saint François de Sales entra au monastère, et, la voyant si près de la mort, fit apporter par le curé de Saint-Maurice les reliques de saint Biaise, pria quelque temps, et les appliqua sur la malade, qui fut à l'instant guérie. La sœur Fichet dit alors
un peu haut : « Vraiment il n'étoit pas nécessaire d'aller chercher dans l'Arménie un saint du quatrième siècle. Monseigneur auroit bien guéri notre mère sans lui appliquer ces reliques. « Le saint entendit, rougit, et ses yeux se mouillèrent même de quelques larmes. Il reprit sévèrement la sœur, et lui donna pour pénitence de demander pardon à ce saint martyr et de jeûner pendant trois ans la veille de sa fête.
Cependant les saints fondateurs s'occupaient de bâtir un monastère. La nouvelle maison, quoique plus considérable que celle de la Galerie, était encore trop petite. D'ailleurs c'était une maison, ce n'était pas un monastère. De même que l'idée de Dieu a créé l'église, l'idée de la vie religieuse, si répandue, si bien comprise au moyen âge, a créé le monastère. C'est un édifice à part, que rien ne peut remplacer, pas plus un palais qu'une chaumière. On en choisissait l'emplacement d'après les lois invariables mais spéciales à chaque ordre; on en traçait le plan d'après des idées profondément symboliques ; on en élevait les murs en priant. Le silence en gardait les entrées et créait au milieu des cités les plus bruyantes des solitudes dont le monde ne soupçonnera jamais la paix.
Mais avant de jeter la première pierre d'un monastère de femmes on n'oubliait pas, dans ces temps anciens, où les lois étaient si souvent impuissantes, de lui choisir un protecteur. C'était quelque seigneur pieux et redouté à l'honneur duquel on confiait la garde de cette maison de vierges, trop souvent exposées dans ces temps d'anarchie. En échange de cette
protection, les religieuses s'engageaient à prier chaque joar pour celui dont l'épée les couvrait de paix. Son épouse et ses filles avaient des cellules au monastère, et elles s'y retiraient quand elles le voulaient pour y faire des retraites et échapper quelquefois à la dissipation de leur château et de leur cour. Après leur mort, le seigneur, son épouse, ses fils et ses filles venaient reposer sous les dalles du chœur des religieuses, et l'on priait à perpétuité pour leurs âmes.
Ces antiques traditions subsistant encore au dixseptième siècle, saint François de Sales et sainte Chantai se résolurent d'écrire à Son Altesse Marguerite, infante de Savoie, veuve du duc de Mantoue, pour la supplier d'accepter le titre de protectrice de leur nouvelle congrégation, et de « daigner s'en avouer la dame, la patronne et la mère, afin, ajoutaient-ils, qu'à l'ombre de votre nom et à la faveur de votre charité elle puisse vaquer aux choses célestes avec tranquillité, n'ayant rien qui la trouble ni au dedans ni au dehors '. »
La duchesse de Mantoue et son père, le duc de Savoie, auquel on avait également écrit, répondirent aux saints fondateurs des lettres pleines de piété et de bienveillance. Ils s'estimaient heureux de pouvoir concourir à une œuvre si agréable à Dieu , et se recommandaient fort à leurs dévotes oraisons -. Le duc
1 Lettre de saint François de Sales, 18 septembre 1613. Dans l'édition de Biaise, cette lettre porte la date du 18 septembre 1614. C'est une faute.
2 Fondation manuscrite d'Annecy. Voir le texte des lettres de Charles-Emmanuel à saint François de Sales et à la vénérable mère de Chantai, en date du 22 septembre 1613, ainsi que la lettre de l'infante Marguerite à la vénérable mère de Chantai.
de Savoie, Charles- Emmanuel, envoya aussitôt au sénat une lettre de cachet datée du 17 mai 1614, pleine de termes affectueux pour la nouvelle congrégation, et il ordonna au marquis de Lans de prendre en toute occasion ses intérêts.
De son côté, M^"" Henri de Savoie son fils, duc de Nemours et de Genevois, céda à saint François de Sales un lieu d'autant plus convenable pour bâtir le monastère, qu'il était attenant à la maison qu'on avait achetée. C'était un vaste terrain situé sur les bords du canal et traversé par les eaux qui viennent du lac. Afin que les religieuses eussent la jouissance de l'eau, il permit d'élever, à l'entrée et à la sortie, des arcades et des treilles qu'on tiendrait fermées, et où l'on ne passerait que par nécessité. Il prévit même, avec la délicatesse d'un chrétien, combien le m.onastère serait incommodé parles bains et les promenades qui avaient lieu en ces endroits pendant l'été, et les défendit sous les peines les plus sévères. Enfin, considérant la pauvreté de la congrégation, il unit à leur autel les revenus de sa chapelle de la Roche.
La divine Providence ayant ainsi tout préparé, saint François de Sales fixa au 18 septembre 1614 le jour de la bénédiction de la première pierre de la chapelle. La duchesse de Mantoue, qui devait la poser solennellement, n'ayant pu faire le voyage, envoya à sa place la comtesse de Tournon, et la chargea de remettre aux saints fondateurs, pour la nouvelle église, une grande et belle croix de cristal enrichie de pierreries.
Saint François de Sales officia ponlificalement à la cérémonie, et bénit lui-même la première pierre,
sur laquelle il avait fait graver l'inscription suivante :