‹ Histoire de Sainte ChantalChapitre 19 sur 44 · SACRUM · texte numérisé non relu

SACRUM

Cependant la protection de cette illustre famille ne faisait pas disparaître tous les obstacles. Pour étendre suffisamment leurs bâtiments, les saints fondatéTirs auraient eu besoin d'un jardin attenant à leur maison; mais ils offrirent en vain aux propriétaires les conditions les plus avantageuses; ceux-ci refusèrent obstinément. « Nos filles de la Visitation, écrivait saint François de Sales , feront leur bâtiment avec incommodité, mais elles s'en contenteront très volontiers; ains je puis dire, elles en seront très contentes, puisqu'il ne se peut mieux. Et puis, elles savent qu'il n'est

1 A Dieu très bon et très grand, à Jésus- Christ et à sa très sainte Mère, sous le titre de la Visitation.

Pendant le règne de Charles-Emmanuel, duc de Savoie, Henri de Savoie étant duc de Nemours et de Genevois, l'an mil six cent quatorze, le dix -huitième jour du mois de septembre, sous la protection de Marguerite, infante de Savoie, veuve du duc de Mantoue, et sous Tépiscopat de Me^: François, présent et ofilciant à cette cérémonie, a été posée et bénite cette première pierre, monument consacré à la dévotion de la congrégation des sœurs oblates de la Visitation. ( Trad. de S. François de Sales.]

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pas hors de propos que les épouses de Celui qui n'eut jamais de logis ni où reposer son chef en ce monde, ne soient pas logées à leur commodité. Gomme vous savez, mon cher Père, la mèrequi gouverne celle bénite troupe a si bien appris à loger au mont du Calvaire, que tout autre logis terrestre lui semble encore trop beau. Elle n'a donc nul sentiment du refus, sachant bien que les pèlerines qui devront avoir retraile en ce logis, n'y devant habiter que la nuit de cette petite vie, seront, Dieu aidant, si attentives à tirer pays dans le beau séjour de leur cité permanente, que le reste leur sera indifférent; enfin, mon très cher Père, nous sommes enfants de la Providence céleste; Dieu aura soin de ses servantes selon son bon plaisir; il faut avoir patience. Qui seminant in lacrymis, in exultatione nietent. Ainsi les rosiers produisent premièrement les épines, puis les roses '. »

Cette ravissante douceur aurait dû désarmer les opposilions les plus violentes. Mais plus les saints fondateurs montraient de condescendance, plus s'accroissait, au contraire, l'insolence de leurs ennemis. Il y eut en ce temps-là des habitants d'Annecy qui, furieux de voir s'élever les murs du monastère, prirent l'engagement d'arrêter les constructions par tous les moyens possibles, tantôt chassant les ouvriers à coups de pierres, tantôt cachant leurs outils, dispersant les matériaux, et payant même des gens pour ébranler pendant la nuit les digues du canal, afin d'inonder les fondations. Un jour on vint en toute hâte avertir saint François de Sales qu'un malheureux armé d'une hache

1 Fondation manuscrite d'Annecy, p. 26.

brisait le batardeau que l'humidité du sol avait obligé d'établir. Le saint évêque étant accouru sur les lieux et voyant que sa présence ne faisait pas cesser le scandale, avec son incomparable douceur, sans changer de visage ni même hausser la voix, dit trois fois à celui qui tenait la hache : « Mon ami, cessez, je vous prie. » Et comme il n'écoutait pas, il lui prit doucement sa hache de la main, et alors il raffermit son visage, et, joignant à la douceur une majestueuse autorité, il reprit fortement cette personne, laissant entendre que si l'on ignorait jusqu'où va le pouvoir d'un évêque, il le ferait savoir par expérience. Cette personne était toute tremblante devant le bienheureux; et comme elle se relirait confuse, un aumônier de saint François de Sales lui cria : « Viens à Sales prendre des letLces de faveur, nous t'en donnerons. — Oui, oui, reprit vivement saint François en se tournant vers l'ecclésiastique : il en aura toutes les fois qu'il sera raisonnable. Monsieur N..., où avez-vous laissé les maximes de Jésus -Christ? »

Après cela, saint François de Sales rentra au parloir, où l'attendait la vénérable mère de Chantai, et il lui confessa que ce désordre l'avait ému ; qu'il avait fallu qu'il prît son cœur à deux mains, comme par les rênes, pour qu'il ne fît mouvement que selon la justice. En quoi il ravit d'admiration toute l'assemblée, qui avait vu reluire en cette seule aclion tant de mansuétude et de majesté, de douceur et de sainte force tout ensemble.

Ce malheureux voulant, comme c'est l'ordinaire aux personnes coupables do quelques fautes, excuser la sienne en accusant saint François de Sales, raconta

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partout que le saint évêque s'était mis en colère contre lui. Il le dit en particulier à un ecclésiastique grand ami du saint évêque. « Vraiment j'ai ri de bien bon cœur, répondit le saint, quand j'ai vu, sur la fin de votre lettre, qu'on vous avoit dit que je m'étois mis en grande colère; et vous ajoutez : Ne cachez point la vérité à votre fils, qui est perplexe sur ce sujet. 0 mon fils! si celui qui vous a fait un narré de ma colère n'en eût pas eu plus que moi, vous ne seriez pas en peinedece chétif père. Maisje vous supplie, quand il retournera à vous, embrassez-le de ma part, et lui donnez double charité; car je vous confesse qu'il n'a pas tout à fait tort. Je suis un chétif homme, sujet à passion; mais, grâce à Dieu, depuis que je suis berger, je ne dis jamais paroles passionnées de colère à mes brebis... Je fus ému, à la vérité; mais je retins toutes mes émotions, et ai confessé ma foiblesse à notre chère mère, qui en cette occasion n'eut, non plus que moi, aucune parole de passion. Et je vous dirai de plus, il me semble que ces bonnes gens-là se plaisent- à lui donner de fréquents sujets de mortification, qu'elle boit insatiablement. Mais dites- moi, mon cher confrère, quel tort avons- nous fait à ce bonhomme? Hélas! notre mère ni moi ne prétendons qu'à dresser une petite ruche médiocre et conforme à notre dessein pour loger nos pauvres abeilles, qui ne se mettent en peine qu'à cueillir le miel sur les sacrées et célestes collines, et non de la grandeur et embellissement de leur ruche. Il est vrai que quand je considère notre mère et ses filles, gralias ago ei qui me confortavit in Chrisîo Jesu Domino nosiro : je rends d'immenses actions de grâces à

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Celui qui m'a fortifié en Jésus -Christ mon Sauveur'. »

Cependant, malgré tous ces obstacles, le bâtiment s'acheva vers la fin de 1614; et les sœurs s'installèrent dans leur nouvelle maison, au nombre de vingtsix : dix- huit professes et huit novices.

Bâli le premier de tous les monastères de l'ordre, dirigé pendant dix ans par saint François de Sales, pendant trente et un ans par sainte Chantai, ayant eu le bonheur, après la mort des deux saints, de posséder leurs reliques sacrées, qu'il conserve encore, le premier monastère d'Annecy a exercé dans l'Ordre une infiuence considérable. Bien qu'il n'ait reçu, ainsi que nous le dirons plus tard, aucune autorité sur les autres maisons, il a été sinon leur tête, du moins feur cœur, leur centre, leur trait d'union. On lui a donné un nom qui caractérise parfaitement sa position dans l'Ordre, son genre d'influence aimable et douce; on l'a appelé la sainte source. Jamais une difficulté ne s'est élevée sur l'inlerpréfation des règles et des coutumes, qu'on n'ait recouru à ce monastère, persuadé que là devait se trouver une mémoire plus fidèle des paroles et des enseignements de saint François de Sales et de sainte Chantai; persuadé surtout que là où étaient les corps sacrés des saints fondateurs était en même temps leur esprit. De son côté, le premier monastère d'Annecy n'a pas cessé de justifier par sa sagesse, par sa modération et sa ferveur, la confiance que l'ordre de la Visitation avait en lui. Jamais on ne l'a vu aspirer à aucune domination; jamais non plus

1 Fondation inédite du premier monastère d'Annecy, p. 27.

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rester indifférent à aucun des grands intérêts de l'Ordre; en plusieurs circonstances il a pris l'iniliativc la plus sage, la plus heureuse, par exemple lors de la canonisation de sainte Chantai, et, plus tard, lors de la publication des œuvres de la sainte et de l'altération de ses lettres par les jansénistes. C'est à cet esprit de sagesse, de modération et d'humilité d'une part, et de l'autre à cet esprit de douceur et d'union, de fidélité à la mémoire des. saints fondateurs , que l'ordre de la Visitation doit d'avoir donné au monde le beau spectacle d'un Ordre répandu dans toutes les parties de l'univers, n'ayant ni supérieur général, ni visiteurs, ni chapitres annuels, et demeurant dans l'unité la plus complète; traversant trois siècles, et quels siècles! sans avoir besoin de réforme, et conservant dans des maisons isolées une telle ressemblance d'idées, d'usages, de règles, de manières de faire et de voir, que je ne crois pas qu'il y en ait jamais eu dans l'Église un exemple plus frappant.

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