‹ Histoire de Sainte ChantalChapitre 20 sur 44 · A MODIFIER TOUS SES PLANS · texte numérisé non relu

A MODIFIER TOUS SES PLANS

Il y avait peu de temps que le nouveau monastère d'Annecy était habité, lorsqu'un matin une voiture

1 Presque toutes les pièces qui nous ont servi à composer ce chapitre très important sont inédites. Les principales sont : 1° La Fondation du second monaslère de la Visilaiion Sainle-Marie en la ville de Lyon, établi le 2 février 1615. L"auteur est la mère de Ciiaugy. Son manuscrit autographe se trouve dans les archives d'Annecy. 2° Deux mémoires : l'un intitulé Mémoire de Demjs de Marquemont , archevêque de Lyon, sur les inconvénients de laisser la Visilaiion en simple congrégation ; l'autre qui a pour litre : Réponse de M^r l'évéque de Genève à un mémoire à lui présenté par Denys de Marquemont sur les changements à faire à la congrégation de la Visitation. Nous avons deux exemplaires du premier mémoire. L'un se conserve à la Visilaiion d'Annecy; l'autre, entièrement de la main de sainte Chantai, était à la Visitation de Turin. Quant à la répons,e de saint François de Sales, la Visitation d'Annecy en a une copie très ancienne, quoiqu'elle ne soit pas de la main du saint. 3° Vie de M"" d' Auxerre , fondatrice et première novice du monastère de Lyon (en religion sœur Marie-Renée Trunel). Celle vie, qui est encore de la mère de Chaugy, se trouve dans les Vies des veuves, rééditées de nos jours par M. Charles d'Héricourt. Paris, Gavime, 1860. Un volume in-12.

s'arrêta à la porte, et l'on vit descendre quatre ou cinq dames et demoiselles françaises. L'une d'elles était facile à reconnaître pour une religieuse du Paraclet; les autres portaient la robe noire, les manchettes courtes, la petite croix pectorale et le mouchoir noué autour de la tête, qui distinguaient les veuves à la fin du seizième siècle et encore au commencement du dix-septième. Le visage des voyageuses répondait au costume. Il était empreint de piété et de modestie. Les religieuses les reçurent avec cette cordialité qui commençait à distinguer les filles de la Visitation; mais nulle, pas même la mère de Chantai, ne se douta de l'influence que ces voyageuses obscures devaient avoir sur la congrégation naissante.

Celle qui portait un costume religieux se nommait M""" de Gouffîer. Appartenant à une des plus illustres familles de Saintonge, engagée malgré elle dans un ordre religieux qui déclinait, elle soupirait après une réforme qu'elle ne se sentait pas la force d'accomplir, lorsque le livre de V Introduction à la vie dévote tomba entre ses mains. Émue et ravie à la lecture de cet ouvrage, elle s'enquit de l'auteur, et ayant appris que c'était un saint évêque de Savoie, et qu'il avait récemment fondé un ordre religieux auquel il avait communiqué un esprit plus excellent encore, elle lui écrivit pour lui demander la permission d'aller visiter son monastère d'Annecy.

Le saint lui fit réponse que, puisqu'elle ne respirait que l'imitation de la croix, de l'obéissance et de l'humilité du Sauveur, elle pouvait venir; mais qu'elle se représentât bien d'avance que la maison en laquelle elle serait reçue était une petite congrégation

encore mal logée, et où toutes choses étaient basses, humbles et abjectes, hormis la prétention de celles qui l'habitaient, qui n'était rien moins que de parvenir à la perfection de l'amour divin '.

Ayant reçu ce billet, M'"<^ de Gouffîer se mit en route. A Lyon, elle rencontra une dame d'une haute vertu, M™" d'Auxerre, veuve d'un lieutenant général au bailliage du Forez, et celle-ci lui fît connaître M'"« Ghaudon, qui demeurait avec elle et qu'elle aimait comme sa fille. M"^° Ghaudon avait été mariée; mais après quelques années de mariage, son mari lui ayant témoigné le désir de se faire capucin, elle s'était retirée dans la maison de M"^'' d'Auxerre, pour s'y appliquer à l'oraison et à la vie cachée, en attendant que Dieu lui fît connaître l'ordre religieux dans lequel elle devait entrer. Les saintes âmes se cherchent, et finissent par se rencontrer, même au milieu du monde. M""^ d'Auxerre et M'"^ Ghaudon voyaient intimement une autre veuve, plus jeune qu'elles, très pieuse et honorée par Dieu du plus admirable don d'oraison, M""^ Elisabeth Golin, que Dieu inclinait à la vie religieuse, et à laquelle il avait fait voir un jour en oraison une troupe de religieuses nouvelles, dont elle devait prendre l'habit; mais elle n'avait pu découvrir jusqu'alors où se trouvait cet ordre nouveau.

M"'^ de Gouffier ayant parlé à ces trois dames de la congrégation établie par saint François de Sales et par sainte Ghantal, elles résolurent de venir toutes

1 Billet inédit de saint François de Sales , tiré de la Fondation manuscrite de Lyon, p. 53.

ensemble à Annecy « épier saintement si c'étoit la terre que Dieu leur vouloit donner^ ».

Sainte Chantai les reçut avec une bonté et une affabilité qui les ravit, leur fit elle-même visiter toute la maison, leur expliqua l'ordre des exercices et les présenta aux sœurs, dont elles ne pouvaient assez admirer la douceur, la modestie et l'humilité. C'était le moment où , selon la charmante expression des vieux Mémoires, « ces fidèles épouses ayant conjuré leu bien-^imé de venir dans leur petit jardin nouveau, visiter leurs aromates, ce divin Époux cueilloit en icelui une petite fleur, retirant à soi une des plus jeunes sœurs, Claude -Françoise Roget, à peine âgée de dix-huit ans'. » Nos voyageuses virent cette heureuse agonisante sur son lit de douleur, gaie , gracieuse, jouant avec la mort, et ne respirant que l'éternité, qu'elle voyait si proche. M™'' d'Auxerre ne pouvait en détacher les yeux, et elle se sentait de plus en plus décidée à entrer dans une maison où il était si doux de mourir. Ses trois compagnes partageaient ses sentiments. En voyant la mère de Chantai accompagnée de ses filles, M"^ Cohn s'était aussitôt souvenue de cette troupe de religieuses qui lui était apparue en songe, et elle avait promis à Dieu de se consacrer à son service dans le nouvel institut. M"'^ d'Auxerre comprit aussi pourquoi elle avait vainement étudié toutes les règles, visité nombre de monastères, vu des milliers de dévouements sans en être touchée. « C'est que Dieu, disait -elle, me destinoit à porter

1 Vie de M™<= d'Auxerre.

2 Fondation manuscrite d'Annecy. In-folio, p. 24.

son joug doux et suave dans sa chère Visitation, où je trouve les fleurs du Thabor et les épines du Calvaire '. »

Saint François de Sales venait les voir tous les jours, s'entretenir longuement avec elles de leurs besoins, de leur avenir, de leur vocation, et, saintement jaloux de la perfection de son œuvre, il se plaisait à se faire rendre compte de toutes leurs impressions. On cite à ce sujet un trait qui montre son aimabie condescendance. Ayant un jour demandé à M'"" Colin s'il n'y avait rien qui eût répugné à M"'® de Gouffier, elle lui répondit simplement qu'elle avait grand'peine de voir qu'aux repas les sœurs se servissent d'écuelles de terre et de cuillers de bois. Le saint, qui se faisait tout à tous, bien qu'il aimât cette pauvreté primitive, comprit cette répugnance, et il ajouta dans les règles que les sœurs pourraient avoir des cuillers d'argent à cause de la propreté et pour imiter le grand saint Augustin, qui n'avait d'autre meuble d'argent que celui-là. Il remplaça les écuelles de terre par des écuelles d'étain. Quant au sucre, dont M"''' de Gouffier avait regretté l'absence dans le lait et sur le riz, il ne permit d'en user que d'après l'ordre du médecin.

Après avoir passé douze jours à Annecy, ces dames s'en retournèrent à Lyon, excepté M""" de Gouffier, qui ne put se résoudre à quitter cette maison, et qui y prit peu après l'habit de novice. Les trois autres, qui avaient un désir semblable, mais qui ne jouissaient pas de la même liberté, retournèrent à Lyon,

1 Vie de M""= d'Auoxire.

bien résolues d'employer tout leur pouvoir à y établir un second monastère de la Visitation. A peine arrivée, en efîet, M'"° d'Auxerre acheta une maison dans la rue du Griffon, et, en puisant dans la bourse de M'"® Colin, de M"^« Chaudon et même de Ms"" Dcnys de Marquemont, archevêque de Lyon, elle parvint à la meubler à peu près comme l'était celle d'Annecy. Il ne restait plus qu'à écrire à saint François de Sales et à le prier d'envoyer quelques sœurs pour faire la fondation, lorsque des obstacles inattendus surgirent. Des hommes qui avaient une grande influence à Lyon, et qui possédaient l'oreille de l'archevêque, commencèrent à demander tout haut si Dieu ne faisait des merveilles que par l'évêque de Genève; si d'autres évêques ne pouvaient pas ériger d'autres congrégations aussi parfaites et aussi bien réglées que celle d'Annecy; si M'"« d'Auxerre, une femme de si haute vertu, n'était pas capable de faire en France ce que M""® de Chantai faisait en Savoie, et mille autres choses semblables, trop favorablement écoutées, comme toutes celles qui flattent notre amour- propre. En conséquence, et sans plus d'examen, il fut décidé que, comme l'évêque de Genève avait érigé une congrégation de la Visitation à Annecy, Mg"" de Marquemont érigerait à Lyon une congrégation de la Présentation. On travailla aussitôt à la rédaction des constitutions, ce dont fut chargé celui-là même qui avait le plus détourné d'ériger un monastère de la Visitation. Les constitutions faites, on les fit approuver par le cardinal de Marquemont, et on les envoya à Paris, où de hautes protections faisaient espérer qu'on aurait bientôt des lettres patentes.

M™^ d'Aiixerre et ses compagnes prirent un habit religieux de couleur minime. « Ce n'éloit pas , disent malicieusement les vieux Mémoires, la couleur de celui qui conduisoit les nouvelles sœurs. » L'établissement se fit avec une grande pompe et un concours immense, tant à cause de la nouveauté de l'action qu'à cause de l'extraordinaire réputation de vertu de jy^me d'Auxerre'.

Le plus difficile quand on fonde un ordre religieux, ce n'est ni de dessiner la forme des habits, ni de rédiger des règles, ni de réunir des sœurs, ni de bâtir une maison : c'est d'y infiltrer l'esprit d'unité. Il y avait à peine quelques mois que l'institut de la Présentation était fondé, et déjà, tiraillé en tous sens, brisé en morceaux, il expirait dans la division. Xa bonne dame d'Auxerre et ses deux compagnes, qui avaient consenti , par obéissance à Msi" l'archevêque de Lyon , à se mettre à la tête du nouvel institut de la Présentation, séchaient de douleur et se frappaient la poitrine, persuadées que ce qu'elles voyaient était une punition de leur conduite. Sur ces entrefaites, M™° de Gouffier, qui, au moment de s'engager définitivement dans l'ordre de la Visitation, retournait à son abbaye du Paraclet pour mettre ordre à ses affaires, passa à Lyon et vint voir ses anciennes amies. ]\jmc d'Auxerre lui raconta en pleurant la faute qu'elle avait commise, le regret qui ne l'avait pas quittée depuis lors, et qui était augmenté chaque jour par les divisions dont elle était témoin, et elle la pria d'écrire à saint François de Sales pour lui demander pardon

1 Fondation manuscrite du second monastère à Lyon, p. 56.

cL le conjurer d'envoyer des sœurs. En même temps elle alla avec ses compagnes se jeter aux pieds de l'archevêque, les baignant de larmes, et le conjurant, puisque évidemment le nouvel institut périssait, de vouloir bien permettre qu'on appelât à Lyon celui d'Annecy, que Dieu bénissait si visiblement. Ms^ de Marquemont y consentit, et promit même d'écrire au serviteur de Dieu, « son bon et très cher confrère. » Ce qu'il fît, en effet, dans les termes les plus pressants.

Sur ces entrefaites, un événement remarquable acheva d'éclairer ceux qui voulaient voir. L'archevêque de Lyon avait expédié au roi des lettres pour le prier d'autoriser le nouvel institut qu'il voulait fonder sous le nom d'institut de la Présentation. Les lettres patentes arrivèrent , et l'on fut bien étonné de voir sur les lettres et sur tous les papiers, même sur ceux adressés au roi par l'archevêque, que partout où l'on avait écrit Congrégation de la Présentation , il y avait en caractères très nets et bien formés Congrégation de la Visitatian. 11 y eut alors un cri général d'admiration. « Vraiment, disait-on, et c'étaient les plus opposés jusque-là qui tenaient ce langage, la main de Dieu travaille pour ces religieuses. »

Comment, en effet, Dieu n'eût-il pas travaillé pour elles? Pendant tous ces contretemps, sainte Chantai faisait voir une douceur, une patience, une humilité admirables. Elle s'estimait indigne d'être employée à l'œuvre de Dieu ; elle était heureuse de le voir se choisir de meilleurs instruments, disait-elle, et, contenant l'impatience de quelques sœurs, elle ne cessait de leur rappeler qu'il valait mieux accroître le nombre de ses vertus que celui de ses maisons.

Tous les obstacles étant levés, saint François de Sales, qui avait reçu des lettres de Ms"" de Marquemont, chargea sainte Chantai d'aller faire la fondation de Lyon, et lui adjoignit les mères Marie-Jacqueline Favre, Marie- Péronne de Chatel et Marie -Aimée de Blonay, ainsi que M™« de Gouffîer, qui avait pris l'habit, et qu'on nommait alors la sœur Marie- Elisabeth. « Car, disait- il, d'autant que l'entreprise est grande et que c'est la première saillie de notre maison, il convient d'y envoyer la crème de notre congrégation ^ . »

M. Ménard, grand vicaire de Lyon, vint à Annecy chercher les sœurs avec un carrosse. Saint François de Sales les accompagna jusque dehors la ville, les bénissant avec de si douces paroles, que toutes foridaient en larmes, et, quelques jours après, comme si son cœur n'eût pas été satisfait, il continuait à les couvrir, dans une lettre à la mère de Chantai, de mille bénédictions *.

« Je vous salue mille et mille fois, la plus aimée Mère qui soit au monde, et ne cesse point de répandre des souhaits sacrés sur votre personne et votre troupe. Hé ! Seigneur, bénissez de votre sainte main le cœur de ma très aimable Mère, afin qu'il soit comme une source féconde qui vous produise plusieurs cœurs.

« Bénissez ma première chère fille, Marie- Jacqueline (Favre), afin qu'elle soit le commencement permanent de la joie du père et de la mère que vous lui

1 Lettre de saint François de Sales à M. de Blonay, 2 janvier 1615.

* Lettre du 4 février 1615.

DE SAINTE CQANTAL 517

avez donnés. La chère fille Marie-Péronne (de Chalel) soit un accroissement continuel de consolation en la congrégation en laquelle vous l'avez plantée pour y fleurir et fructifier longuement. La chère fille Marie- Aimée (de Blonay) soit aimée des anges et des hommes pour provoquer plusieurs âmes à l'amour de votre divine majesté; et bénissez le cœur de ma chère fille Marie- Elisabeth (de Gouffier), afin que ce soit un cœur de bénédiction immortelle.

« Ma très chère Mère, que bénédiction sur bénédiction et jusqu'au comble de toute bénédiction soit ajoutée à votre cœur ! Que vous puissiez voir votre " fille aînée toujours recommençante par de nouvelles ardeurs, la seconde toujours croissante en vertu, la troisième toujours aimable, la dernière toujours bénite, afin que la bénédiction du saint amour croisse et recommence à jamais en votre petite assemblée, et surtout que le cœur de ma très chère Mère, comme le mien propre, soit tout détrempé à jamais au très saint amour de Jésus ' ! »

Et comme la vénérable mère de Chantai avait éprouvé une peine singulière à se détacher du bienheureux, il lui écrivait en particulier : « Or sus, ma très chère fille, puisque Dieu est l'unité de nos cœurs, qui nous séparera jamais? Non! ni la vie, ni la mort, ni les choses présentes, ni les futures, ne nous sépareront jamais ni ne diviseront notre unité. Allez donc, ma chère fille, avec un seul cœur, où Dieu nous appelle... Allez suavement et joyeusement. Je suis là où vous êtes. Oh ! que bienheu-

1 Lellre du 5 février 1615.

reux sont ceux qui cherchent Dieu de tout leur cœur, laissant tout, et même le père qu'il leur a donné, pour suivre sa divine majesté M » Et quelque temps après : « Que vous soyez ici ou là, qu'importe? car qui peut nous séparer de l'unité qui est en Notre- Seigneur? Enfin c'est chose désormais, ce me semble, qui n'ajoute plus rien pour notre esprit, que nous soyons en un ou deux lieux, puisque notre très aimable unité subsiste partout, grâce à Celui qui l'a faite. Demeurons en paix sous cette assurance ^ » Partie d'Annecy le 25 janvier 1615, la petite troupe n'arriva à Lyon que le 1'^'" février. Un acte d'extraordinaire obéissance a, pour ainsi dire, immortalisé ce voyage. On était arrivé au lieu où l'on devait passer la nuit; les soeurs, rangées en cercle, se chauffaient autour d'un foyer ardent , au milieu duquel était un morceau de fer rouge. L'idée vint tout à coup à M. Ménard d'éprouver l'obéissance des sœurs. « J'ai oui dire, pensait-il, que l'on fait profession extraordinaire de l'obéissance dans Sainte- Marie; il faut que le feu en fasse l'épreuve. » Sur cela, regardant la mère Marie- Péronne de Chatel, il lui dit : « Ma sœur, prenez par charité ce fer que vous voyez dans le feu, et l'en retirez. » A peine eut-il achevé de prononcer la parole, que le commandement fut exécuté. Elle eut plus tôt empoigné ce fer tout brûlant et tout rouge qu'il ne l'eut aperçue. Ravi d'étonnement : « Laissez, ma sœur, lui dit-il promptement, laissez ; il n'en faut pas davantage ! » Et elle,

1 Lettre du 26 janvier 1615.

2 Lettre du 6 mai 1613.

sans s'émouvoir, remit doucement le fer dans le feu. On crut qu'elle aurait la main toute brûlée ; mais la lui ayant fait ouvrir, elle parut sans atteinte'.

Aux approches de Lyon, la vénérable mère de Chantai sentit le bon ange du royaume qui lui faisait accueil, et elle eut une grande certitude intérieure du progrès et du fruit que l'Institut ferait en France-.

De grands succès attendaient, en effet, la Visitation en France. A peine née, indécise encore, n'ayant ni règles, ni constitutions, ni but fortement arrêté, c'est en France qu'elle devait trouver sa forme définitive. Chose remarquable ! que presque tous les Ordres religieux ne se soient développés, n'aient envahi le monde qu'après avoir touché le sol français ! Saint Benoît vit et meurt en Italie ; mais son premier et son plus illustre disciple, saint Maur, se hâte de s'établir en France. Saint Colomban y vient aussi d'Irlande, saint Bruno des bords du Rhin, saint Norbert du fond de l'Allemagne, saint Dominique de la Castille, saint Ignace de Pampelune, tous étrangers, tous amenés mystérieusement en France; soit que Dieu, ayant prédestiné cette nation à être la fille aînée de l'Église, ait voulu lui réserver l'honneur de mettre la main à toutes les grandes œuvres catholiques ; soit ^ue le génie français, avec ses belles qualités de lumière et de chaleur, soit plus propre qu'aucun autre à communiquer aux œuvres ce caractère de simplicité, de clarté, de grandeur et de grâce qui triomphe de tous les esprits et qui séduit tous les cœurs.

1 Vie des premières mères, I, 315.

2 Mémoires de ia mère de Chaugy, p. 157,

A Lyon, la mère de Chantai et ses compagnes furent reçues avec une joie extrême par la bonne M™° d'Auxerre, qui d'elle-même se démit de toute autorité entre les mains de la sainte, et le lendemain, jour de la Purification (2 février 1615), M. Ménard, qui avait été chercher les sœurs à Annecy, dit la messe très solennellement, et déclara au nom de l'archevêque de Lyon, absent alors, et au contentement de toute la ville, le nouveau monastère canoniquement établi. Une foule considérable assistait à la cérémonie. Le même jour M""^ d'Auxerre et ses deux compagnes prirent l'habit de novice, et depuis ce moment, dit la vénérable mère de Chantai, nous marchâmes dans le train ordinaire de nos exercices avec paix , joie et bénédiction.

]y[me d'Auxerre avait doté la maison « de dix mille livres en fonds, faisant cinq cents livres de renies »; ce qui était bien peu ; et encore les dépenses nécessitées par le premier établissement furent telles, que bientôt, dit la mère de Chantai, nous nous vîmes sur le point de la mendicité. Ce qui ne nous rendit pas mélancoliques, ayant nos cœurs et nos confiances en Dieu.

Dieu, en etïet, ne manquait pas plus à la Visitation naissanle de Lyon qu'il n'avait manqué à la Visitation naissante d'Annecy. Un jour que les sœurs n'avaient plus que quatre ou cinq sous, sans savoir où prendre pour vivre, au moment où elles se rendaient à vêpres, un homme assez mal vêtu demanda à la porte la mère de Chantai, et lui mit en main un rouleau d'argent enveloppé dans un papier assez sale, lui disant pour tout compliment : « Priez Dieu pour

celui qui vous envoie cela. » La bienheureuse alla à vêpres sans ouvrir le rouleau, persuadée qu'il n'y avait que quelques teslo7is. Ce ne fut qu'après l'office, au milieu de toutes les sœurs, qu'elle déplia le papier, et elle y trouva « quatre-vingts écus au soleil ». Un autre jour, les sœurs s'étant entretenues en récréation du désir d'avoir une belle custode pour y conserver la sainte hostie, et la mère de Chantai ayant dit en riant qu'aussitôt qu'elle serait riche elle en achèterait une en argent, un homme sonna au couvent et leur en apporta une très belle, sans vouloir dire son nom '.

Cependant des difficultés bien autrement sérieuses commençaient à préoccuper et à inquiéter la mère de Chantai. En établissant son Institut, saint François de Sales avait fait une chose qui nous paraît aujourd'hui très simple, mais qui alors était très hardie : il avait supprimé la clôture. Ces religieuses, que jusquelà le monde n'avait pas vues, qui depuis la bulle de Boniface VIII vivaient cachées derrière d'impénétrables grilles, le saint évêque avait conçu le projet de les faire sortir du cloître et de les envoyer, comme des mères, dans les greniers et les mansardes du pauvre. L'idée avait épouvanté M^"" de Marquemont. 11 estimait qu'à Lyon et dans les autres villes de France la visite des pauvres ne se pouvait pas continuer sans danger, et que d'ailleurs une vie si pure et si intérieure ne devait pas rester à l'état de simple congrégation, mais avoir la dignité d'un Ordre

1 Mémoires manuscrit de la fondation de Lyon, p. 59. — Vie de iV/'n« d^Auxerre, p. 39. — Mémoires de la mère de Chaugy. p. 160.

religieux, et par conséquent d'une entière clôture; car d'imaginer un Ordre religieux de femmes sans clôture, l'idée môme ne lui en venait pas. Il défendit donc aux sœurs de visiter les pauvres, leur ordonna provisoirement de garder la clôture , et comme le mot de Visitation ne signifiait plus rien du moment où l'on ne visitait plus les pauvres, il émit le désir que la maison de Dieu s'appelât désormais maison de la Présentation.

Très contrariée de ces changements, sainte Chantai en écrivit aussitôt à saint François de Sales pour lui demander conseil. De son côté, le cardinal de Marquemont lui écrivit aussi, le conjurant « d'entrer en une sainte amitié avec lui à la façon des anciens évoques, qui n'avoient qu'un cœur et qu'une âme,^t qui, parla réciproque communication des inspirations qu'ils recevoient du Ciel, s'entr'aidoient à supporter leurs charges », et il lui promettait d'aller bientôt le voir à Annecy pour lui exposer ses idées.

Le saint évêque de Genève n'estima pas qu'il se dût laisser prévenir, « Ms"" de Lyon étant, dit -il, le premier des évoques de France, et moi le dernier de Savoie. » Et il partit aussitôt pour Lyon. Les deux évoques conférèrent longtemps ensemble, mais sans parvenir à se mettre d'accord : M^^" de Marquemont ne pouvant entendre parler d'un Ordre de femmes qui n'aurait pas de clôture et qui visiterait les pauvres ; et saint François de Sales, malgré son admirable condescendance, ayant peine à renoncer à une œuvre qui lui semblait répondre à un des plus grands besoins de l'époque.

Ces différences d'opinions n'altéraient pas, du

reste, la sainte amitié des deux prélats. Le 2 juillet 1615, ils vinrent tous les deux à la Visitation, dont c'était la fête, et où M"^ Hiéronyme de Villette, parente de saint François de Sales, devait prendre l'habit. Le cardinal officia solennellement, et le bienheureux fit le sermon, pendant lequel il dit avec grande ardeur et le visage enflammé cette parole, très remarquée alors : « Que jamais fille n'entreroit à la Visitation Sainte -Marie que premièrement elle n'eût élu en son cœur une visite de la sacrée Vierge. » Sentiment qui demeura si profondément gravé au cœur de ce bienheureux, que, le voulant transférer et rendre immortel dans le cœur de ses filles, il l'écrivit plus lard dans les Constitutions K

Trois mois après, le 20 octobre 1615, Ms^ de Marquemont rendit à saint François de Sales sa visite. Là il fut encore longuement parlé de l'Ordre naissant, de la forme qu'il fallait lui donner, de la clôture, de la visite des pauvres. Mais Ms"" de Marquemont, bien qu'il vît de ses yeux les merveilles du monastère d'Annecy, fut inflexible, et de retour à Lyon il continua à défendre aux sœurs de sortir de leur maison et de jamais visiter les malades.

Pour appuyer et faire triompher ses idées, il rédigea un Mémoire très savant, très curieux à plusieurs points de vue, jusqu'ici inédit, et dont il importe que nos lecteurs connaissent les idées principales. Le Mémoire commençait ainsi : « Mst" le cardinal de Lyon a remarqué en l'institut de la Congrégation de la Visitation ce qui s'ensuit : que Msf de Genève est

1 Constit. XXIII, de la Directrice.

supplié très humblement de considérer, et y faire, avec son prudent, docte et pieux jugement, une charitable réflexion, après laquelle le tout est soumis avec beaucoup d'ingénuité à sa censure. »

Me"" de Lyon remarquait d'abord que la Visitation, n'étant qu'une simple congrégation, n'était point approuvée par le pape; que les vœux, de quelque manière qu'on les fît, ne pouvaient être que des vœux simples ^ et qu'ainsi les filles ne seraient jamais proprement religieuses ; ce qui lui paraissait regrettable, et pour celles-ci qui auraient les obligations et les charges de la vie religieuse sans en avoir ni le nom, ni le mérite, ni la perfection, ni les indulgences; et pour les parents et les familles, car les vœux étant simples, si les filles, après plusieurs années, venaient à se dégoûter, à rentrer dans le monde, à contracter mariage, le mariage serait valide; et dès lors non seulement quelle honte et quel malheur pour la fille et quel regret pour les parents, mais quelles semences

^ Il s'agit ici des vœux de pauvreté, de chasteté et d'obéissance. Or ces vœux sont de deux sortes. Les uns, appelés vœux simples, sont ceux qu'on fait en particulier ou même en public, mais dans une congrégation non approuvée par le pape. Celui qui, ayant fait de pareils vœux, se marie, par exemple, commet un sacrilège; mais son mariage est valide. Les vœux solennels sont ceux qu'on émet dans un Ordre religieux approuvé par le pape. Us entraînent non seulement l'illicite des actes opposés, comme les vœux simples, mais leur invalidité. Celui qui a fait vœu solennel de pauvreté, de chasteté, ne peut ni se marier ni hériter; son mariage est invalide, la propriété dont il hérite ne lui appartient point. La solennité du vœu ne dépend pas par conséquent de la volonté de celui qui fait le vœu, ni des cérémonies publiques qui l'accompagnent, mais uniquement de la volonté de l'Eglise; et elle a pour effet essentiel de frapper non seulement dillicité, mais d'invalidité, les actes opposés aux vœux.

de procès et de mauvais ménages dans les familles ! Ms*" de Marquemont insistait vivement sur ce point, alléguant et les usages de France sur les successions, et les lois des parlements , et surtout les répugnances des parents à laisser entrer leurs enfants dans de simples congrégations; et il en concluait que, pour mettre les filles dans un état plus parfait, les monastères et les familles dans la sécurité, il fallait convertir la congrégation en religion formelle ; ce qui emportait l'obligation d'une perpétuelle clôture.

La congrégation convertie en Ordre religieux, il applaudissait à l'idée d'en faire un lieu de retraite pour les personnes déjà âgées ou faibles qui ne se sentaient pas appelées aux rigueurs des religions ^ plus étroites. Mais il ne pouvait admettre qu'on y recueillît des personnes veuves encore impliquées dans les affaires temporelles et obligées de sortir quelquefois pour y pourvoir. Outre qu'il voyait là une infraction formelle aux lois de l'Église, qui exigent que les religieuses vivent en perpétuelle clôture, il y trouvait, surtout en ce siècle et dans la France, des inconvénients considérables. Le monde s'en scandaliserait ; les monastères qu'on veut remettre en clôture s'en autoriseraient pour persister dans leur relâchement; les protestants, qui ont partout brisé les grilles et violé la clôture des couvents, diraient que nous savons bien nous en passer; les sœurs enfin y trouveraient de grandes distractions. « Ce qui ne se dit point, ajoutait l'archevêque en faisant allusion à la

1 On appelle ainsi, dans le style de l'Église, plus connu alors qu'aujourd'hui, les Ordres religieux approuvés solennellement par le pape.

mère de Chantai et à ses premières filles, pour y trouver à redire à celles qui, assistées de l'Esprit de Dieu et de la direction d'un angéliquo prélat, ont frayé heureusement ce chemin et le font admirer de tous. Mais il faut jeter les yeux sur les années à venir, penser au temps où, cette direction manquant, et les ardeurs de cette dévotion s'étant ralenties, les choses pourroient aller moins heureusement. » Ces sorties supprimées, le dessein de servir les malades abandonné, le cardinal demandait qu'on supprimât le litre de Visitaiion, qui n'aurait plus de sens, et qu'on le remplaçât par celui de Présentation.

Telle était la première et la plus importante partie du Mémoire. Dans la seconde, le cardinal prévoyait le cas où saint François de Sales voudrait absolument conserver à la Visitation la forme plus humble de congrégation; il demandait alors que les sœurs ne fissent que le vœu public de chasteté, et non celui d'obéissance et de pauvreté, étant très douteux que ces vœux publics et avec solennité ecclésiastique se pussent faire par l'autorité de l'ordinaire; qu'en rédigeant les règles il faudrait éviter de dire que les évoques, selon les nécessités, pourraient faire ceci ou cela, car ce serait faire le pape et non l'évêque; que les sorties pour les choses temporelles ne seraient jamais permises hors le temps du noviciat; que dans ce but on pourrait le prolonger pendant quatre ou cinq années, jusqu'à ce que les affaires temporelles fussent complètement réglées; que les novices obligées de sortir ne le feraient jamais avec l'habit religieux, et que le mieux serait même de ne pas changer l'habit pendant le noviciat. Quant aux professes , elles

ne pourraient jamais sortir, si ce n'est dans le cas d'absolue nécessité, comme pour faire une fondation.

M^'" de Marquemont terminait en disant que si l'on ne pouvait tomber d'accord, M^*" de Genève disposerait de la maison d'Annecy comme il l'entendrait, et lui de la sienne selon qu'il le jugerait à propos ; qu'il éprouverait un regret extrême d'être obligé d'en venir là, mais que, s'il se voyait forcé de faire des règles séparées, il avait l'exemple des évoques d'Italie, qui dans la province môme de Milan ne s'étaient entendus ni avec leur archevêque ni les uns avec les autres '.

Tel était l'ensemble des raisons sur lesquelles s'appuyait le cardinal de Marquemont pour demander à saint François de Sales de modifier complètement les plans de son Institut. Ces raisons avaient en apparence quelque solidité, au fond elles n'étaient que spécieuses. L'institution admirable et si bien réussie des sœurs de Saint-Vincent-de-Paul allait bientôt donner un éclatant démenti à toutes les vaines craintes exprimées dans ce Mémoire, et prouver jusqu'à l'évidence qu'il y avait moins de danger que ne le disait M^ de Marquemont, et qu'il y avait, au centraire, d'immenses avantages à établir de simples congrégations de filles, sans clôture, et à les charger du ministère public de la charité. Quant aux inconvénients qui devaient résulter nécessairement, disait -il, de l'émission des vœux simples, qu'aurait pensé le cardinal s'il lui avait été donné de voir naître dans la

1 Archives d'Annecy, Manuscrit m-i°, intitulé : Mémoire de Denys de Marquemont , archevêque de Lyon, sur les inconvénienls de laisser la Visilalion en forme de simple congrégation.

suite des âges, outre les sœurs de Saint-Vincent-de- Paul, les frères des Écoles chrétiennes, les Petites Sœurs des pauvres, les prêtres de l'Oratoire, et cette foule de congrégations qui ne font depuis trois siècles que des vœux simples, et qui pourtant embaument l'Église d'un tel parfum de vertu, que les religions les plus cloîtrées pourraient s'en montrer jalouses? Qu'aurait-il dit surtout si, pénétrant l'avenir, il avait vu ces religions cloîtrées elles-mêmes, les Dominicaines, les Carmélites, les Glarisses, réduites en France, par le malheur des temps, à ne plus faire que des vœux simples, et sous cette dernière forme n'offrant à l'Église ni plus d'embarras ni moins de vertus? Mais voilà l'influence du caractère sur les idées et des idées sur les actes. Quoique très pieux, le cardinal de Marquemont appartenait à cette classe d'esprits craintifs qui rejettent toutes les innovations, même les meilleures, parce que ce sont des innovations; qui croient que les choses doivent être nécessairement aujourd'hui de telle manière, parce qu'elles étaient ainsi hier; qui ne comprennent pas que l'Église, immuable dans ses dogmes, ne l'est pas dans ses institutions; et qui, emprisonnés dans la lettre, au lieu d'être affranchis par l'esprit, immobiliseraient l'Église, si Dieu, qui l'a faite pour marcher à la tête des peuples, ne lui avait donné la grâce d'un mouvement à la fois doux et fort qui permet aux empires et aux individus de la suivre, sans pouvoir jamais la précéder.

Saint François de Sales eut à peine pris connaissance de ce Mémoire, qu'il l'envoya à la mère de Chantai, revenue depuis peu de Lyon, où elle avait

laissé à la mère Favre le gouvernement de la communauté. La sainte, probablement pour mieux étudier ce mémoire, en prit une copie de sa main. Les raisons du cardinal de Marquemont la touchèrent peu. Plus confiante dans les lumières de son bienheureux Père que dans celles d'un prélat qui avait si complètement échoué dans la fondation de son institut de la Présentation, elle écrivait billets sur billets à saint François de Sales pour le conjurer de tenir bon, de ne rien changer à un plan déjà éprouvé par l'expérience et si visiblement béni de Dieu. L'un des billets relatifs à cette affaire demande à être cité, afin de faire connaître le ton ferme et décidé de la sainte.

« Mon très cher Père, l'on vient de me dire maintenant que demain matin il part un homme pour Lyon. Si vous pouvez, écrivez, je vous en supplie, un mot à M^"" de Lyon, mais de bonne encre; car il me semble que cette affaire est de si grande importance pour cette maison, qu'elle mérite d'être pesée. Mon très cher Père dira que je suis toujours trop ardente. Oh! certes, je le serois de bon cœur pour ceci, si je pouvois quelque chose '. »

Le cardinal Bellarmin partageait la manière de voir de sainte Chantai. Ce docte et parfait théologien,

^ Archives d'Annecy. Billet inédit de sainte Chantai. Il s'agissait de l'Office. Saint François de Sales, composant sa communauté de personnes délicates ou âgées, ne voulait leur imposer que la récitation du petit office de la sainte Vierge; Ms' de Marquemont voyait là une innovation dangereuse, et exigeait qu'elles chantassent tous les jours le grand office ; ce qui était manifestement inconciliable avec le but que se proposait le saint évèque de Genève.

auquel saint François de Sales avait écrit * pour obtenir par son entremise plusieurs grâces du saintsiège en faveur de sa congrégation naissante, et auquel il avait raconté confidentiellement les oppositions du cardinal de Marquemont, lui repondait: « Je veux vous donner un conseil que je prendrois pour moi-même si j'étois dans le même cas où vous êtes : je laisserois ces filles et ces veuves dans l'état où elles sont, et je ne cliangerois point ce qui est bien fait. Avant Boniface VIII il y avoit des religieuses tant en Orient qu'en Occident : nous en avons pour garants les saints Pères, à savoir, parmi les Latins: saint Cyprien, saint Ambroise, saint Jérôme et saint Augustin; entre les Grecs : saint Athanase, saint Ghrysostome, saint Basile et plusieurs autres. Or.ces religieuses n'étoient pas tellement enfermées dans leurs monastères qu'elles ne sortissent dehors quand il étoit nécessaire. Et Votre révérendissime Seigneurie n'ignore point que les vœux simples n'obligent pas moins et ne sont pas de moindre mérite devant Dieu que les vœux solennels, puisque la solennité, aussi bien que la clôture, a commencé depuis le décret ecclésiastique de ce même pape.

« Aujourd'hui même-le monastère des Nobles-Dames, institué par sainte Françoise Romaine , qui fleurit merveilleusement dans Rome, nous fournit un exemple de cet ancien usage; car les religieuses n'ont ni clôture ni profession solennelle.

« C'est pourquoi , si dans votre pays les filles et les veuves vivent aussi saintement et peuvent être aussi

1 Lettre du 10 juillet 1616.

utiles aux personnes du siècle par leur charilc et leurs bons exemples sans être enfermées ou cloîtrées, je ne vois pas pourquoi cette façon de vivre doit être changée. Toutefois, si quelqu'un a un meilleur avis à vous donner, j'y soumets volontiers le mien ^ »

Cette opinion do Bellarmin, que saint Vincent de Paul allait bientôt partager, que la mère de Chantai soutenait de toute l'énergie de sa conviction, personne n'en voyait plus clairement la valeur que saint François de Sales. Évidemment on était arrivé à un de ces moments où la société se transforme, et où, pour répondre à des besoins nouveaux, il faut une abondante effusion de l'esprit antique sous des formes nouvelles. Le bienheureux avait trouvé une de ces formes, à la fois antique et nouvelle, puisque, connue des anciens, elle était oubliée depuis Boniface VIII, et en même temps si merveilleusement appropriée aux besoins de ce siècle, qu'étouffée, nous Talions voir, par l'opiniâtre résistance de l'archevêque de Lyon, elle ne tarda pas à renaître. Aussi, malgré toute sa condescendance, saint François de Sales eut mille peines à céder. Il tenait à cette humble petite congrégation sans clôture et sans vœux solennels, vivant dans l'humilité, dans l'oraison, et répandant son cœur dans tous les offices de la charité. Mais enfin l'insistance du cardinal, l'espèce de menace qui terminait son Mémoire, et d'autre part le caraclère doux et condescendant du saint joint au peu de confiance qu'il avait dans ses propres lumières, le déler-

i Lettre du 29 décembre 1616, dans la collection des Lettres de saint François de Sales à cette date.

minèrent, après des discussions que nous ne connaissons pas, et qui furent très longues, à faire à M^' l'archevêque de Lyon toutes les concessions qu'il désirait. Il écrivit donc en réponse à celui du cardinal un Mémoire très curieux aussi, également inédit, qui fait grand honneur à l'esprit de douceur et de conciliation du saint, ainsi qu'à sa haute intelligence, et qui à tous les points de vue aurait mérité d'être connu plus tôt.

Le Mémoire commence ainsi : « Sur les remarques qu'il a plu à M^ l'archevêque de Lyon de communiquer à l'évêque de Genève, on le supplie très humblement d'agréer ces petites remontrances, lesquelles vues et considérées, il lui plaira d'employer son autorité pour le choix qui lui est déféré, auquel ledit évêque de Genève acquiescera non seulement humblement et révéremment comme il doit, mais cordialement et gaiement en toute suavité. »

Saint François de Sales établissait d'abord que l'érection de sa communauté avait été très légitime; qu'il l'avait érigée dans son diocèse, sans penser qu'elle en dût sortir jamais; qu'il lui avait donné des règles comme il avait vu faire aux évêques de la province de Milan, la mieux disciplinée de celles d'Italie; qu'il en avait parlé à Sa Sainteté, laquelle y avait applaudi et avait accordé des bénédictions et des indulgences; qu'enfin toutes les règles établies ne l'avaient été que parce qu'il les avait vues pratiquées par beaucoup de congrégations et de confréries à Rome et dans toute l'Italie.

Que cette congrégation fût non seulement légitime, mais utile à la gloire de Dieu, le saint évêque disait

DE SAINTE CQANTAL 533

qu'on n'en pouvait douter, ayant été établie à l'instar d'une multitude de congrégations nouvelles et anciennes, plusieurs fondées par des saints, toutes en ayant produit et de très grands, dont les nnembres ne faisaient que des vœux simples, qui sortaient même avec leurs habits religieux, sans dangers ni scandales; et qui, s'ils rentraient dans le monde, étaient tenus pour apostats, puisqu'ils violaient leurs vœux, mais néanmoins pouvaient contracter des mariages valides, puisque les vœux solennels seuls entraînent l'invalidité du mariage.

Quant au service des malades, bien qu'il n'eût pas été la fin première de l'Institut, et qu'il eût été plutôt ajouté comme exercice de dévotion, il avait été dès le principe grandement aimé, non seulement parce que de soi-même il est pieux et très agréable à Dieu, mais parce que celles qui le pratiquaient en revenaient toujours meilleures, et qu'il excitait une odeur de grande suavité parmi le peuple.

Néanmoins, considérant que le genre de vie pratiqué dans la Visitation pourrait être reçu avec beaucoup d'utilité et de gloire de Dieu en divers endroits du royaume de France s'il était réduit au point auquel M^"" l'archevêque le désirait, saint François de Sales, de tout son cœur, « sans un seul brin de répugnance, » acquiesçait à son établissement au titre de simple congrégation, sous la condition d'une clôture perpétuelle, telle qu'elle est marquée au concile de Trente, et sous celte douce et bénigne interprétation que, comme à Rome, en Italie, et presque partout,, on estime une suffisante cause pour faire entrer les filles du monde dans les monastères quand elles ont

besoin et volonté d'y être instruites , on puisse aussi y faire entrer les femmes et les filles qui voudraient s'y retirer afin de mettre ordre à leur conscience, puisque cette nécessité est grande, et les fruits de ces entrées plus grands qu'il ne se peut dire. Il voulait aussi qu'on pût y faire entrer non seulement les confesseurs et les médecins, mais aussi les pères et les enfants , croyant que ce serait beaucoup de consolation pour eux et sans apparence de péril, la chose étant bien conduite. Quant aux veuves, qui seraient obligées de sortir parfois, il consentait volontiers qu'elles le fissent en habits séculiers et modestes.

Mais relativement au nom de la congrégation il suppliait très humblement M^ l'archevêque d'agréer que celui de la Visitation demeurât, vu que sous^ce nom la congrégation d'Annecy était reçue aux États de Savoie, les patentes entérinées au sénat, plusieurs contrats faits, avec quantité d'autres écritures; que ce titre de la Visitation était fort authentique, et que, pourvu qu'on fût d'accord sur les choses, il semblait que les noms étaient de peu d'importance. Il en était de même de la forme des vœux ; M^ l'archevêque pourrait le dresser à son gré, quoique celle qui avait été rédigée fût très conforme à celle des congrégations de la province de Milan, si toutefois la mémoire de l'évêque de Genève ne le trompe.

Enfin, parce qu'il était évident que l'esprit de M^ l'archevêque aurait une plus entière et agréable satisfaction si cette congrégation était convertie en une religion formelle sous la règle de Saint- Augustin , saint François de Sales y acquiesçait aussi fort librement et de grand cœur, non seulement pour le

respect, honneur et vénération qu'il doit à l'esprit majeur de l'archevêque de Lyon, mais aussi parce que, de même que M^"^ de Paris a converti la simple congrégation des Ursulines en religion formelle, sans changer la fin principale de la congrégation, de même rien n'empêcherait de conserver la fin de la Visitation, qui est de recevoir des personnes faibles, âgées ou infirmes, en en faisant une religion formelle; et dans ce cas il n'y aurait rien à dire, n'étant pas douteux que la religion formelle ne soit plus désirable pour l'honneur de la congrégation et pour la décharge particuhère de l'évêque de Genève, qui n'aura plus besoin de faire des apologies et éclaircissements au sujet de la Visitation.

Saint François de Sales terminait en priant M"'' de Lyon de conclure au plus tôt cette affaire, d'autant que les règles étaient demandées de toutes parts, et la congrégation désirée en plusieurs lieux. Il lui déclarait de nouveau qu'il était dans une parfaite indifférence, et qu'il agréerait avec suavité le choix qu'il lui plairait de faire '.

Ce Mémoire était accompagné d'une lettre à l'archevêque qui se terminait par ces mots : « Je réprime mes désirs, regardant la providence de Dieu; je me tais et j'acquiesce à votre jugement et à votre conseil ^ »

En même temps, pour contenir l'ardeur de la mère Favre, supérieure du monastère de Lyon, il lui écri-

1 Réponse de l'évêque de Genève à un mémoire à lui présenté par Denys de Marquemont sur les changements à faire à la eongrégaiion de la Visitation. Archives d'Annecy. Manusc. in-4",

2 Lettre inédite. Archives d'Annecy,

vait une lettre admirable, lui représentant que s'il plaisait à Dieu que la congrégation changeât de nom, d'état et de condition, il fallait s'en remettre à son bon plaisir; qu'en quelque façon que Dieu fût servi dans l'Institut, il fallait être satisfait; que c'était là l'esprit parfait et apostolique; et que même, si la Visitation pouvait servir à établir plusieurs autres congrégations de bonnes servantes de Dieu, sans jamais s'établir elle-même, elle n'en serait que plus agréable à Dieu; car elle aurait moins de sujet d'amour-propre. « Sur les points que me propose l'archevêque, ajoutait-il, et hors desquels il ne veut pas établir notre pauvre congrégation en son diocèse, je lui laisse le choix sans réserve quelconque. Il est du tout indifférent que le bien se fasse de cette façon ou de cette autre, bien que j'eusse eu une spéciale suavité au titre de simple congrégration où la seule charité et crainte de l'Époux serviroit de clôture. J'acquiesce donc, disait-il en terminant, que nous fassions une rehgion formelle. Mais, ma très chère fiUe,jevous parle avec la totale simplicité et confiance de mon cœur, je fais cet acquiescement avec une douceur et tranquillité, ains avec une suavité non pareille; et non seulem.ent ma volonté, mais mon jugement a été bien aise de rendre l'hommage qu'il doit à celui de ce grand et digne prélats »

Ainsi furent modifiés les plans de saint François de Sales. Ces religieuses qu'on avait tant admirées à Annecy quand elles traversaient les rues , portant du pain, des remèdes, des draps, et que tous les pauvres

1 Lcllre d'oclobre 1617.

appelaient à leurs chevets, rentrèrent dans l'obscurité de leur couvent. Une clôture absolue, des grilles impénétrables les cachèrent à tous les regards, et leur voix qui avait consolé tant de pauvres à leur dernière heure, ne s'éleva plus que dans le silence du temple , au pied des saints autels. Faut-il le regretter? L'œuvre de saint François de Sales et de sainte Chantai a-t-elle perdu à ce changement? Eût- elle été plus utile telle qu'ils l'avaient rêvée à l'origine? Sans doute c'est une chose admirable de servir les pauvres, de consoler les malades; mais ne peut -on les servir qu'en leur donnant du pain et des remèdes? et ces religieuses, qui dans le fond de leurs cloîtres prient pour les affligés, s'humilient pour les orgueilleux, s'immolent pour les sensuels et s'offrent en sacrifice pour tous les besoins du monde, ne seront -elles pas comptées parmi les plus chères et les plus dévouées servantes des pauvres? D'ailleurs Dieu n'est-il pas abandonné et délaissé comme les plus pauvres? Pourquoi n'y aurait-il pas des âmes qui se consacreraient à le consoler, à compatir à ses douleurs, à lui faire oublier, par leurs adorations prolongées, l'indifférence, l'ingratitude et les outrages des hommes? Le monde sans doute ne comprend rien à ces idées : en sont-elles moins vraies? et faudra-t-il, parce qu'elle ne plaît pas au monde, arracher des saints Évangliles l'histoire de Marthe et de Marie? L'une, frappée du côté humain de Jésus- Christ, s'empresse de lui préparer du pain, du vin, un lit; l'autre, ravie au-dessus de ces pensées terrestres, et ne voyant en Jésus- Christ que le Dieu caché, s'assied à ses pieds dans une extase d'adoration et d'amour. Alors, comme aujourd'hui, le monde

admira la première; la seconde ne fut pas comprise, et fut blâmée. Mais Jésus-Christ, réformant les jugements du monde, plaça Marie au-dessus de Marthe, le service de la prière au-dessus des œuvres de la miséricorde corporelle, et le soin de ses membres souffrants moins haut que la contemplation et l'adoration de sa divinité.

Page 1