PRÉPARÉE A ÊTRE LA FONDATRICE DE CET INSTITUT
Si l'on annonçait aujourd'hui que les Petites-Sœurs des pauvres renvoient leurs vieillards, s'enferment dans une clôture impénétrable, et se consacrent uniquement à la prière, avec quel étonnement d'abord, avec quels regrets ensuite, et bientôt avec quel blâme une pareille résolution ne serait- elle pas accueillie! Il en fut autrement au dix -septième siècle, plein encore du vif sentiment des choses divines, et auquel l'utilité des œuvres de Marthe n'avait pas fait oublier la sublimité de celles de Marie. Quand on sut que sainte Chantai et ses filles consentaient enfin à substituer au service des pauvres la vie de prière et d'adoration perpétuelle , ce fut un véritable enthousiasme. De toutes parts arrivèrent à saint François de Sales des lettres de félicitation avec des demandes d'établissement de son Institut. « Vraiment, écrivait le saint, la moisson est bien grande, il se faut confier
que Dieu enverra des ouvrières. Voilà Toulouse qui veut de nos filles de Sainte-Marie, et aussi Moulins, Riom, Monlbrison, Reims; et, c'est grand cas, partout on veut la mère. »
Saint François de Sales ne se pressait pas de répondre à ces demandes. D'une part, la vénérable mère de Chantai était revenue très fatiguée de Lyon, avec un commencement de maladie de langueur qui la mettait dans l'impossibilité de voyager, et qui la retint au lit pendant une grande partie des années 1616 et 1617. De l'autre, saint François de Sales, après avoir arrêté le plan général de son Institut, se préparait à entreprendre un travail très long, très difficile, pour lequel il avait besoin d'être aidé par les lumières et l'expérience de la sainte, et auquel il comptait employer toute l'année 1616 et peut-être l'année 1617 : à savoir la rédaction des règles et des constitutions de l'Institut naissant. Enfin on voyait arriver tous les jours au couvent d'Annecy une foule de jeunes personnes arrachées au monde par les vocations les plus extraordinaires, capables des plus hautes vertus, qui seront bientôt les fondatrices et les supérieures des premières maisons de l'Ordre, mais qui étaient jeunes alors, les unes novices, les autres professes de deux ou trois années; et saint François de Sales, peu pressé d'étendre un ordre dont les règles n'étaient pas même rédigées, voulait employer encore quelque temps à former ses jeunes religieuses , à les pénétrer profondément de l'esprit de l'Institut avant de les lancer dans les hasards et les périls des voyages et des fondations.
Déjà nous connaissons la première génération des
DE SAINTE CHANTAL oU
filles de sainte Chantai. La seconde lui ressemble: même innocence, même jeunesse, même vertu, mêmes espérances mondaines sacrifiées courageusement et gaiement pour Dieu.
Anne -Marie Rosset, la plus anciennement entrée au monastère dans cette seconde génération, était une toute jeune fille de dix- neuf ans. Sa mère l'ayant par hasard conduite à saint François de Sales : « Voici une petite brebis, dit gracieusement le saint, reste à savoir si elle veut bien qu'on la tonde. » Aussitôt l'enfant tombe à genoux, et présente au saint sa tête et ses ciseaux. C'était une âme très douce, tout à fait timide, un peu fermée du côté des créatures, qu'elle semblait ne pas voir, mais pleine au dedans de poésie, de rêverie, qui se changea après son entrée en religion en recueillement et en vie toute contemplative. C'est elle qui, un jour, comme la mère de Chantai demandait aux sœurs, par manière de récréation, où elles iraient si on leur permettait quelque pèlerinage, et que l'une disait qu'elle irait à Rome, l'autre à Jérusalem, celle-ci à Saint- Jacques de Compostelle : « Pour moi , dit Anne- Marie, le grand voyage que je voudrois faire, ce seroit sortir de moi-même pour aller à Jésus -Christ. » En disant ces mots elle fut saisie d'un ravissement au point que la mère de Chantai fut obligée de la faire emporter. On pressentait, en la voyant, qu'elle serait peu capable de fonder ou de gouverner des monastères , mais qu'elle les embaumerait par les parfums de sa vie intérieure. Saint François de Sales, qui entendait si bien les plus secrètes opérations de Dieu dans les âmes, ravi de ce qui se passait dans celle d'Anne-
Marie, mettait par écrit tout ce qu'il remarquait en elle.
Marie -Denise de Martignat, celle de toutes qui ressemblait le plus à Anne -Marie Rosset pour les dons d'oraison, avait eu dans le monde une vie bien autrement agitée. D'une grande famille de Bresse, belle et spirituelle, elle avait été recherchée en mariage dès sa plus tendre jeunesse, et avant l'âge de seize ans elle avait été fiancée à un jeune gentilhomme qu'elle aimait et dont elle était aimée. Le jour était pris pour fixer l'époque du mariage, lorsqu'une lettre de son frère, qui était religieux, lui révéla l'ineffable prix de la chasteté. Touchée de Dieu, elle arrosa cette lettre de ses larmes, la fit lire à son fiancé, et pendant plusieurs mois elle poursuivit la tâche difficile d'élever son cœur avec le sien plus haut que les affections humaines. Comme elle avançait peu, elle résolut de rompre. Le jour de la Nativité elle fit vœu de chasteté, et, l'ayant écrit de sa main, elle en fit présent à son fiancé au moment où il venait la prendre pour la conduire à l'église. Des flots de larmes furent la seule réponse du jeune homme. Une année se passa sans qu'elle le revît. Au terme, le jour même de la Nativité, quels furent la joie et l'étonnement de M''® de Martignat, lorsque son fiancé lui vint annoncer que lui aussi allait se consacrer à Dieu. Elle pleura de bonheur, et l'un et l'autre allèrent déposer leurs promesses sacrées sur un autel du Saint-Rosaire, au pied duquel on avait cru qu'ils prononceraient d'autres vœux. C'est ce qu'ils appelaient « faire l'enterrement et les funérailles des amours hu-
maines ». Quelque temps après, le jeune homme prenait l'habit de récollet et devenait un fervent religieux. M"° de Martignat eût bien voulu suivre son exemple; mais l'heure n'était pas venue, et les circonstances allaient l'engager de plus en plus dans le monde. Elle devint fille d'honneur de M"^" la duchesse de Montpensier, et peu après de la reine Marie de Médicis, mais sans rien sacrifier à la vanité et sans rien retrancher à la ferveur. Elle allait à la cour et y plaisait beaucoup. Mais, tout en l'entourant, les jeunes gens se tenaient sur leurs gardes. « Gardezvous de vous attacher à M"° de Martignat, disait- on en riant et par manière de proverbe; car elle vous fera capucin ou récollet. » Elle était dans un carrosse à trei)te pas de celui où Henri IV fut tué, et, dégoûtée d'un monde où elle avait vu, avec l'assassinat d'un roi , les fins tragiques du maréchal et de la maréchale d'Ancre et le renversement de tant de grandeurs, elle songeait à tout quitter, lorsqu'un nouveau flot de la fortune la jeta à la cour de Savoie dans de nouvelles fêles et de nouvelles faveurs. Elle y parut telle qu'on l'avait vue à la cour de France, toujours brillante et toujours sainte, pleine d'esprit et de ferveur. Sous ses habits de soie elle portait un cilice. Elle jeûnait au pain et à l'eau plusieurs jours de la semaine; mais au bal elle était gaie et y prenait toujours sa part de confitures. Durant la comédie, car il y avait tous les jours bal, ballet ou comédie à la cour, elle disait en secret son chapelet, et, quand il était fini, elle faisait imperceptiblement un petit signe de croix sur ses yeux et leur défendait de rien voir. Et tout cela « sans faire la bigote, la gênée, la
scrupuleuse ou l'entendue < », mais en restant gaie, gracieuse, aimable et agréable à tous. Les infantes la recherchaient sans cesse , et la duchesse de Nemours ne pouvait se passer d'elle. Ce fut au milieu de ces joies, ayant pu prétendre à tout et ayant tout refusé, que Marie- Denise de Martignat entra au cloître et prit le voile des épouses de Jésus-Christ.
D'autres vocations étaient plus humbles sans être moins généreuses. Françoise- Gabrielle Bally n'avait jamais vu le monde; elle ne connaissait que le lit et le fauteuil de son vieux père paralytique. Depuis l'âge de six ans jusqu'à dix- huit, ce fut tout son horizon. Le malin elle l'aidait à se lever, l'asseyait dans son fauteuil, lui préparait ses repas, et, prenant son ouvrage, elle venait travailler auprès de lui et lui tenir compagnie. La nuit, comme les douleurs de son père augmentaient, elle prenait sur son sommeil pour le veiller et lui faire de bonnes lectures. Douze années s'écoulèrent ainsi dans un dévouement qui épuisait son cœur. Son père mourut. Elle passa alors du lit de son père au cloître comme on passe d'un sacrifice à un autre sacrifice, ou plutôt d'un amour à un plus grand amour. Elle n'eut ni mécomptes, ni déceptions, ni dépits. Elle avait aimé son père, et elle s'élait enfermée pour le soigner; elle s'enferma de même pour mieux servir son Dieu. Ce fut tout le secret de sa vocation.
Celle de Marie Pernet eut à peu près le même caractère. C'était une jeune fille de seize ans , qui ne savait rien du monde, si ce n'est qu'il ne vaut pas
1 Vies des premières mères, tome II, p. 167.
Dieu. Tout enfant, elle avait fait souvent admirer son innocence, à ce point qu'on l'avait surnommée le polit ange d'Annecy. Devenue plus grande, sa modestie augmenta encore. « Jamais on ne lui put persuader, dit un historien, d'aller la gorge découverte, suivant la coutume de ce temps-là; mais elle inventa une certaine mode de mouchoir de cou qui la fermoit aussi étroitement qu'une religieuse. » Saint François de Sales, qui la confessa une fois, ayant considéré la pureté de ce cœur virginal, en eut de l'admiration , et s'écria tout haut : « Cette petite est la vraie fille de la Vierge. » Voilée des mgins de sainte Chantai à l'âge de dix-sept ans, elle n'eut, pendant son noviciat, qu'une seule tentation : ce fut le souvenir de sa mère. Elle se reprochait de la trop aimer, et, lorsqu'elle la voyait au parloir, d'être trop heureuse auprès d'elle.
•- Quand on lit de pareils faits, et ils abondent dans les origines de la Visitation, on sourit, en pensant aux idées que le monde se fait de la vie religieuse, aux couleurs sombres sous lesquelles il se peint un monastère, et aux motifs ou absurdes ou ridicules qu'il prête souvent aux âmes que Dieu appelle à s'y retirer. Il ne faudrait pas croire cependant que toutes les religieuses entrassent aussi docilement dans le cloître; mais je ne sais pas si la vocation de celles que Dieu avait été obligé de terrasser comme autrefois saint Paul, qu'il avait arrachées toutes vives à des joies qui les fascinaient, n'est pas encore plus touchante. Anne- Catherine de Beaumont, qui fut une si grande fondatrice et une si solide supérieure, était restée jusqu'à trente ans sous le charme du monde. C'est
en vain que M^'' Camus, évêque de Belley, prêchant à Chambéry, avait essayé de lui apprendre la méthode d'oraison, elle s'en était moquée; c'est en vain que saint François de Sales , prêchant deux ans après la même station, avait entrepris le siège de ce cœur séduit par le monde. Anne-Catherine s'était confessée au saint, avait pleuré à chaudes larmes, pris les plus fermes résolutions; mais, le bienheureux parti, elle était retombée sous le charme et dans le tourbillon, n'osant ni se marier de peur d'être infidèle à Dieu, ni entrer dans un cloître de peur de renoncer au monde. Il fallut une maladie mortelle et le tombeau , pour ainsi dire entr'ouvert au pied de son lit, pour lui dessiller les yeux. Elle vint au couvent à l'âge de trente ans, après quinze années de luttes contre Dieu; mais dès la première année, saint François de Sales, ravi de la fermeté de sa conduite, la surnomma la fîUe du bon exemple. Elle a été une des plus grandes parmi les premières mères de la Visitation.
Marie- Aimée de Rabutin ne disputa guère moins longtemps contre Dieu. Appartenant à cette illustre famille des Rabutin, en possédant tout l'esprit et toute la vanité, elle ne rêvait que plaisir et indépendance', lorsqu'elle se vit tout à coup exposée au danger imminent de perdre la vie. Elle rentra en elle-même; mais ce ne fut qu'un éclair. La maladie passée, les goûts de plaisirs revinrent, et un jeune homme ayant demandé sa main, elle la lui donna. C'est là que Dieu l'attendait. Tout entière aux préparatifs de son mariage, elle entrait un malin dans l'église de Cluny, et elle venait de s'agenouiller au pied de la statue de
la sainte Vierg-e , lorsque tout à coup elle se sent prise d'un immense dégoût pour le monde, et d'un vif désir de se donner à Dieu. Peut-être en eût-il été de cette résolution comme de tant d'autres qui avaient traversé son âme et s'étaient si vite évanouies , si la mère de Chantai n'eût alors passé en Bourgogne. M"« de Rabutin lui confia alors son projet : « Dépêchez -vous, ma fille, dit la sainte, car vous savez que Dieu est ennemi des remises. » Elle entra quelques jours après à Annecy, et il fallut que la mère de Chantai déployât toute son énergie pour modérer sa pénitence et l'ardeur de ses sacrifices. Elle a mis la main aux plus grandes fondations, au milieu desquelles éclata sa douceur, qui était ravissante.
Mais de toutes celles que la grâce de Dieu arracha malgré elles au monde, nulle ne fut plus célèbre par ses résistances d'abord, et, quand elle eut été vaincue, par sa générosité, que M"® Marie-Marguerite Michel, d'une riche famille de Franche -Comté. Son péril, comme celui de tant de jeunes filles, était dans la beauté de sa figure. Une nuit il lui sembla voir, pendant son sommeil, un enfant vêtu de blanc qui s'approcha d'elle et lui égratigna le visage en disant : « Vous serez beaucoup plus belle ainsi aux yeux de votre époux. » Marie-Marguerite se réveilla en poussant des cris, prétendant que sa figure était tout écorchée ; et, comme il n'en était rien, sa mère la traita de petite rêveuse et lui ordonna de se rendormir. Deux jours après, Marguerite eut la petite vérole, et son visage fut, en effet, tout défiguré. Mais il lui restait tant de moyens de plaire au monde, tant d'esprit, de vivacité, de grâce, de talents de toutes sortes, qu'elle
n'en continua pas moins une vie de dissipation et de plaisirs. Un jour qu'elle rentrait d'un grand bal, et qu'elle se reposait un instant, elle vit tout à coup apparaître ce même enfant qui lui avait égratigné le visage. Il paraissait irrité : « Tu t'écartes trop, lui dit-il ; je saurai bien arrêter les saillies insensées de ta jeunesse. » Et, lui prenant les pieds, il les broya avec tant de force qu'elle poussa un cri. A quelque distance de là elle fit une chute, se blessa au pied, et, malgré tous les secours de l'art, elle demeura boiteuse le reste de sa vie. Le quatrième jour après cet accident, comme elle pleurait et se désolait, elle vit reparaître cet enfant tout rayonnant de lumière. Marguerite eut peur et se cacha la tête sous ses draps : « Je vous avois bien dit, fit-il en souriant, que je parviendfois à arrêter les folies de votre jeunesse. Donnez maintenant votre cœur à Dieu , puisque voilà votre corps brisé. » Marguerite l'essaya en effet. Ce fut sur ce lit de douleur, où elle demeura six semaines, qu'elle apprit à faire oraison et que son âme commença à goûter les choses divines. Cependant la nature était loin d'être vaincue. Un jour, dans les premiers temps de sa convalescence, Marguerite se vit par hasard dans un grand miroir; son visage enlaidi, sa taille déformée lui arrachèrent des larmes. Au même instant l'enfant divin apparut, tenant un voile sur lequel était peinte la figure de Jésus-Christ mourant : « Hélas! qu'est-ce ceci? s'écria Marguerite. — C'est l'amant de votre âme, dit le jeune homme; voyez où l'amour l'a réduit. » Le cœur de Marguerite s'émut à cette pensée, et depuis lors elle aima ses difformités, qu'elle n'eût pas changées pour tous les avantages du monde.
Elle vint trouver saint François de Sales , décidée à se faire religieuse, mais un peu embarrassée, parce que sa famille, mécontente de ce dessein, ne lui voulait point donner de dot. « Oh ! bien, lui dit saint François de Sales, si vous n'avez rien, nous ne voulons rien aussi. Offrez à Dieu ces deux riens, et allez dire à la mère de Chantai qu'elle vous reçoive pour rien. » La sainte fondatrice l'accueillit avec joie, et le bienheureux évêque lui voulut donner l'habit. Son noviciat est resté célèbre par ses sacrifices, sa vie par ses admirables et nombreuses fondations. « Oh ! disait saint François''de Sales , que cette boiteuse marche bien ! » Cette boiteuse, en effet, a gouverné les maisons de Belley, do Dijon, de Verceil, d'Arone; fondé celles de Besançon , de Dôle , de Gray, de Salins , de Soleure ; préparé celles de Fribourg, de Plaisance , de Milan , de Munich en Bavière ; si cette boiteuse eût vécu un an de plus , elle aurait porté la Visitation naissante jusqu'au Canada.
Voici maintenant une tout autre personne , non plus de la noblesse ou de la haute bourgeoisie, mais une simple paysanne, une enfant abandonnée et recueillie par charité, qui ne savait ni lire ni écrire, et dont la simplicité était si grande, que les sœurs l'avaient nommée en riant sœur Simplicienne.
Elle pouvait avoir dix-neuf à vingt ans, lorsque son vieil oncle l'amena au monastère. Le lendemain, la sainte l'ayant rencontrée dans les cloîtres le balai à la main, et lui ayant demandé pourquoi elle voulait être religieuse : « Parce que, dit la bonne fille, mon oncle m'a dit que je ne suis pas assez fine pour vivre au monde en la crainte de Dieu, d'autant que je crois
tout ce que l'on me dit et fais tout ce que l'on me commande. » Et la mère de Chantai insistant et lui demandant pourquoi elle avait tant de simplicité : « C'est, répondit-elle, que je ne crois pas qu'un chrétien veuille ni mal faire ni mal dire. Il n'y a de mal fait et de mal dit que ce que font les huguenots. Aussi n'aurais-je garde de croire ceux-là; et quoi qu'ils m'aient dit, je n'y ai jamais ajouté foi. » Il y avait bien de Tinnocence et de la lumière dans cette simplicité-là.
Gomme eJe avait entendu dire que la vie religieuse est une vie toute céleste, et que les sœurs d'Annecy vivaient comme des anges, elle prit ces paroles à la lettre, et, persuadée qu'en religion on n'avait plus besoin d'aucune chose corporelle, elle donna aux pauvres tout son linge et toutes ses hardes. Aussi fu^ elle bien étonnée quand elle entendit la mère de Chantai lui demander où était son petit butin. Cela dérangeait toutes ses idées.
Elle fut encore plus étonnée lorsqu'elle vit que les sœurs mangeaient au réfectoire et se retiraient dans leurs cellules pour dormir. Après avoir longtemps cherché la raison de cette infraction aux lois de la vie angélique, elle finit par la trouver. « Ah ! se dit-elle, ces bonnes religieuses ne mangent pas pour le besoin qu'elles en ont. Ce sont des anges qui ne vivent qu'en esprit. Mais elles mangent pour te donner confiance, à toi, pauvre misérable, qui, venant du monde toute chargée d'imperfections et de défauts, ne peux encore vivre sans boire et sans manger ! Bon Dieu ! ajoutaitelle, que la charité de ces saintes religieuses est grande ! »
Tout ce qu'elle voyait dans le monastère lui arra-
chait des cris d'admiration : le recueillement des sœurs , le silence des cloîtres , le chant des offices , les processions aux petits oratoires, les enclins à la supérieure. « Ah! disait-elle, que tout cela va bien! Eh ! mon Dieu ! où ai-je été nourrie jusqu'à présent ! Que j'ai été misérable de n'avoir pas vu plus tôt de si belles choses ! » Lorsque les sœurs s'entretenaient de Dieu, elle fondait en larmes. « Mon bon oncle, disait-elle, savait bien de bonnes choses ; mais il ne savait pas tout cela. » Aussi à peine si elle osait s'approcher des sœurs. « Tu n'es qu'une rustique, disaitelle, il te faut bien te donner garde d'approcher de ces anges. » Et quand elle était à la cuisine, elle baisait à genoux les ustensiles dont se servaient les sœurs ; « car, disait-elle, je ne suis pas digne de toucher à ce qui sert aux épouses de mon Dieu. »
Simphcité, humilité, innocence, voilà de quels parfums était formée cette âme. Avec cela on monte à l'extase ; avec cela on fait des miracles. C'est ce qui arrivera, nous le verrons. Cette humble fille, qui ne savait ni lire ni écrire , ce sera elle qui annoncera à saint François de Sales le jour de sa mort; et, quand sainte Chantai, accablée de ce malheur, aura besoin d'une âme qui puisse la comprendre et la consoler, elle n'en cherchera point d'autre ^
Voilà quelques-unes des religieuses dont se composait en 1616, ou dont allait bientôt se composer le monastère d'Annecy. Elles sortaient, on le voit, presque toutes de la Savoie ou de la Bourgogne. Ces
1 Les Vies des premières mères de la Visitation : la sœur Claude- Simplicienne Fardel, t. II, p. 1.
deux petites provinces, qui avaient donné à l'Église, Tune saint François de Sales, l'autre sainte Chantai, semblaient lutter maintenant à qui leur enverrait de plus actives et de plus généreuses coopéralrices.
Cependant le saint évêque recevait tous les jours des lettres très pressantes, dans lesquelles on le conjurait de fonder une maison de la Visitation à Moulins. Ne pouvant résister davantage à cause du caractère et de la haute dignité de ceux qui l'en priaient, mais ne pouvant non plus y envoyer la mère de Chantai , qui était très souffrante, il chargea de cette fondation la mère de Bréchard , la première compagne de la sainte, à laquelle Dieu avait donné l'ardeur et la fermeté , les deux qualités les plus nécessaires pour faire réussir une fondation; il lui adjoignit trois sœurs professes, Françoise- Gabrielle Bally, Marie-Avoyé Humbert et Jeanne-Marie de la Croix, et les fit partir dans les premiers jours du mois d'août 1616. Libre de ce côté , et après avoir déchargé la mère de Chantai du noviciat et l'avoir confié à la mère de Chatel, il reprit avec ardeur, dans une suite de conférences régulières, tenues au parloir de la Visitation chaque fois que la mauvaise santé de la sainte lui permettait d'y descendre, la grande œuvre de la rédaction des règles de l'Institut. Il faut nous y arrêter maintenant, pour avoir une idée de l'Ordre dont nous écrivons l'histoire, de son but, de ses moyens d'action, de ses rapports avec les Ordres qui avaient paru jusque-là , ou qui sont venus depuis.
Deux partis se présentaient aux saints fondateurs. Ils pouvaient créer une règle absolument nouvelle,
comme l'avaient fait saint François d'Assise et saint Ignace; ou bien, à l'exemple de saint Dominique, accepter une règle ancienne et l'adapter à leur but par des constitutions spéciales. Soit par humilité, soit afin de placer leur œuvre sous le patronage d'un des grands législateurs de la vie religieuse, le dernier parti prévalut, et il fut décidé que la congrégation naissante serait érigée en religion sous la règle de Saint- Augustin. D'une part, disait le saint évêque de Genève, « il n'y a rien de si doux que saint Augustin; ses écrits sont la suavité même * ; sa règle est tellement animée de l'esprit de charité, qu'en tout et partout elle ne respire que douceur, suavité et bénignité, et par ce moyen est propre à toutes sortes de personnes, de nations et de complexions ^ » D'autre part, ainsi qu'on l'a remarqué, celte règle est très générale; elle ne comprend que les grands conseils, les devoirs fondamentaux de la vie religieuse ; aucune forme de gouvernement n'y est indiquée. C'est moins un cloître qu'une grande cité religieuse dont saint Augustin semble avoir voulu tracer la vaste enceinte. Déjà dans cette cité commune, sous la protection de ces vieux remparts, saint Norbert, saint Jean de Matha, saint Dominique, saint Gaétan, saint Jean de Dieu, avaient bâti à différentes époques les édifices particuliers de leurs instituts. Saint François de Sales estima qu'il y aurait place aussi pour la petite ruche de ses abeilles.
Ce premier point décidé, le saint évêque commença
1 Saint François de Sales. Entretien iv% De la Cordialité.
2 Préface de saint François de Sales, en tête des Consiitutions.
par exposer nettement le but de sa congrégation, telle que les événements plus que les hommes l'avaient faite, ou plutôt telle que Dieu l'avait faite par les événements et par les homm.es.
« Plusieurs filles et femmes divinement inspirées aspirent bien souvent à la vie religieuse, qui toutes, ou par imbécillité de leur complexion naturelle, ou pour être déjà aiïoiblies par l'âge, ou enfin pour n'être pas attirées à la pratique des austérités et rigueurs extérieures, ne peuvent pas entrer es religions es quelles on est obligée à de grandes pénitences corporelles, et, par ce moyen, sont contraintes de s'arrêter parmi les tracas ordinaires du monde, exposées aux continuelles occasions du péché, ou du moins de perdre la ferveur de leur dévotion ; en quoi certes elic^s sont dignes de grandes compassions; car qui ne plaindroit, je vous prie, une âme généreuse, laquelle désirant extrêmement de se retirer de la presse de ce siècle pour vivre tout à Dieu, ne peut néanmoins le faire, faute d'avoir un corps assez fort, une complexion assez saine ou un âge vigoureux? Afin donc que telles âmes eussent désormais quelque assurée retraite, cette congrégation a été érigée, en sorte que nulle grande âpreté ne puisse empêcher les foibles et infirmes de s'y ranger pour y vaquer à la perfection du divin amour ^ »
On voit quel est le but précis de la Visitation. C'est le contre-pied du Garmel. On avait ouvert des cloîtres qui exhalaient la bonne odeur de la Pénitence, mais
1 Constitulions de la Visitation, De la fin pour laquelle celle congrégation a élé érigée.
DE SAINTE CHANTAJL 555
OÙ ne pouvaient entrer que les personnes auxquelles Dieu avait donné la vigueur de la santé et de l'âge. Le saint évêque en voulut ouvrir pour celles qu'on avait oubliées, et, à l'imitation du Sauveur, il appela les faibles, les infirmes au banquet de l'époux. Aussi, dès les premières lignes, il ordonne expressément de recevoir à la Visitation « non seulement les vierges, mais aussi les veuves, à condition qu'elles soient légitimement déchargées de leurs enfants ; les âgées, pourvu qu'elles aient l'esprit sain; les estropiées, si elles ne le sont pas de cœur ; les malades même , excepté celles qui seraient atteintes de quelque mal contagieux. »
Idée hardie et touchante que saint François de Sales ne se contenta pas d'inscrire en tête de sa règle, qu'il développa sans cesse dans ses entretiens, dans ses lettres, dans ses avis particuliers et publics, qu'il maintint énergiquement contre les critiques du monde, contre les répugnances de la nature, contre les inquiétudes de la prudence humaine, et qu'il finit par faire triompher. « Que voulez-vous, répondait-il gracieusement et sans entrer en plus d'explication avec les gens du monde qui le trouvaient trop hardi, je suis partisan des infirmes*. » Et à ses filles, qui craignaient, qui ne pouvaient se décider à exécuter franchement et courageusement la règle de recevoir des malades : « N'ayez peur : si on persévère à exercer la charité à celles qui ont des infirmités corporelles , Dieu en fera venir, contre la prudence humaine, une quantité de belles et agréables, mêmement selon le
1 Procès de canonisation. Déposilion de la mère de Chaugy.
gré du monde '. » Et cela s'est vu, en effet, et se voit encore tous les jours d'une façon admirable.
Le but ainsi tracé, et la Visitation devant ouvrir ses cloîtres aux faibles et aux infirmes, de grandes modifications devenaient nécessaires dans les mœurs monastiques. Pouvait-on laisser subsister des règles telles que le lever de la nuit, l'abstinence perpétuelle de la chair, les longs jeûnes, les macérations fréquentes, le coucher sur la dure, la psalmodie et le chant du grand office ? Évidemment non ; mais d'autre part, comment supprimer ces austérités du cloître sans affadir la vie religieuse? Là était le péril, là aussi se révélèrent dans leur plus doux éclat la sagesse, la force, la prudence des saints fondateurs.
Le lever de la nuit, le coucher sur la dure, furent d'abord supprimés. A la planche sur laquelle la fille de saint Dominique ou de saint François repose tout habillée, on substitua un lit simple et pauvre, et le lever fut fixé à cinq heures en été, à cinq heures et demie en hiver; au lieu de chanter l'office à minuit, les sœurs de la Visitation le psalmodièrent le soir à huit heures et demie, et se couchèrent à dix heures. On retrancha aussi l'abstinence perpétuelle de la chair, impossible à des personnes faibles. Des longs jeûnes en usage dans les cloîtres, depuis le mois de septembre jusqu'à Pâques, on ne conserva que le jeûne du vendredi de chaque semaine, celui du carême et quelques vigiles. Nulle macération de la chair, nulle mortification corporelle ne fut admise, si ce
1 Vie de saint François de Sales, par le P. de la Rivière, p. 329. Lellres de saint François de Sales à la mère de Chantai, anjiée 1619.
n'est quelques coups de discipline le vendredi; et, de peur que la ferveur ne sût pas se contenir dans ses limites, saint François de Sales défendit expressément aux supérieures de jamais laisser s'introduire, ni directement ni indirectement, aucunes austérités corporelles autres que celles de la règle, menaçant en riant les sœurs que, si elles y manquaient après sa mort, il reviendrait faire tant de bruit dans leurs dortoirs, qu'il leur ferait bien sentir qu'elles contrevenaient à ses intentions ^ Quant à l'office, il jugea à propos, et Rome y consentit, mais après de longues hésitations, qu'elles psalmodiassent seulement le petit office de la sainte Vierge. Il craignait que la difficulté d'étudier le grand office n'effrayât beaucoup de personnes infirmes et âgées; et, d'autre part, il était persuadé que, n'étant obligées qu'à un seul office, toujours le même, elles le réciteraient mieux ; qu'elles n'emploieraient pas toute leur attention à bien lire et à bien prononcer, comme sont obligées de faire celles qui tous les jours ont de nouveaux psaumes et de nouvelles leçons à chanter; d'où vient, disait-il, qu'il y a de la pitié et de la compassion d'ouïr les fautes ineptes et ridicules que commettent beaucoup de religieuses presque à chaque mot, « d'autant qu'il n'y en a pas qui prononcent plus mal le latin que les Françoises. » Quant au chant, sans le supprimer tout à fait, il ne le conserva que pour les grandes fêtes, les vêpres du dimanche, quelques cantiques pendant la semaine, et y substitua presque toujours la psalmodie à droite voie, moins fatigante et mieux en
1 Réponses de la mère de Chantai, p. 106.
rapport, pour celte raison, avec le plan de son Institut '.
De ces divers adoucissements apportés à la discipline monastique, résultait un genre de vie assez doux, où il n'y avait pas plus d'abstinence que dans la vie ordinaire, et guère plus de jeûnes; où l'on ne se levait pas plus matin; où l'on n'était ni plus mal couché ni plus mal nourri, et qui, par ces adoucissements mêmes, sollicitait à la vie religieuse une foule d'àmes qui auparavant n'eussent pas même osé y penser.
Mais en même temps que saint François de Sales relâchait ainsi certaines chaînes de la vie religieuse, il en resserrait d'autres, afin que la nature, ménagée du côté de la chair, fût brisée et broyée du côté^le l'esprit et de la volonté.
Le premier frein qu'il serra fut celui de la pauvreté. Elle est plus effrayante peut-être dans certains cloîtres ; nulle part elle n'est plus stricte qu'à la Visitation, où tout est mis en commun, où chaque sœur ne peut avoir en propriété aucune chose, « pour petite qu'elle soit et sous quelque prétexte que ce puisse être; où non seulement les chambres et les lits, mais les médailles, les croix, les chapelets, les images elles-mêmes sont changées chaque année,. afin que les sœurs vivent dans une abnégation complète des choses dont elles se servent, et ne puissent pas s'y attacher*. »
Saint François de Sales resserra également le lien
1 Voir les Consliiulions de la Visitation; les Lettres de saint François de Sales au cardinal Bellarmin, etc.
2 Constitution V", De la pauvreté.
de l'obéissance. C'est peu de ne rien faire sans permission générale ou particulière, comme dans les autres ordres; c'est peu d'obéir « soigneusement, fidèlement, promptement, simplement, franchement et cordialement » à la supérieure; le saint évêque ordonna que chaque jour, après la récréation du dîner, toutes les sœurs se présenteraient à la supérieure pour lui demander ce qu'elles devraient faire jusqu'au soir; et que, le soir, elles viendraient de nouveau comme des enfants lui demander ce qu'elles feraient jusqu'au matin ; exercice d'humilité et d'obéissance, qui ne laisse pas à une religieuse la libre disposition d'une minute de son temps ^.
Pour achever de détruire la nature, saint François de Sales s'appliqua aussi à rendre plus douloureuses les mortifications de la vie commune. On ne les soupçonne pas quand on vit chez soi, libre et sans règles; mais on peut s'en fier au témoignage des saints. « Ma plus grande pénitence, disait l'un d'eux, c'est la vie commune. » Le bienheureux évêque de Genève le savait. Obligé de renoncer aux pénitences de la chair, il s'empara de la vie commune comme d'une discipline non sanglante, il est vrai, mais très douloureuse, et il s'étudia à lui donner des épines qu'elle n'avait pas encore eues. Jusque-là sans doute les législateurs de la vie monastique avaient imposé aux religieux l'obligation de faire en commun un certain nombre d'exercices pendant le cours d'une journée ; mais ces exercices, d'ordinaire, étaient peu nombreux et placés à
* Constitution III», De l'obéissance ; et Constitution IX', Des deux obéissances journalières.
de longs intervalles. De grandes heures libres étaient laissées à chaque religieux, qui les employait à prier, à méditer, à écrire, à travailler dans sa cellule. On passait ainsi de la vie commune à la vie solitaire par une succession qui les rendait l'une et l'autre plus aimables. Saint François de Sales supprima tous ces temps libres, qui sont d'une grande douceur dans la vie rehgieuse. 11 partagea la journée, depuis cinq heures du matin jusqu'à dix heures du soir, en une multitude d'exercices très courts, qui, se succédant sans cesse, s'enchaînant les uns aux autres, ne laissent pas la religieuse tranquille un instant, rompent sans cesse sa volonté, et lui imposent de demi- heure en demi-heure de nouveaux sacrifices.
En même temps qu'il crucifiait l'âme par tous-^es dépouillements successifs, saint François de Sales multipliait les moyens de l'unir intimement à Dieu. L'oraison, la sainte messe, le saint office, les lectures spirituelles, les examens de conscience se succèdent, s'enchaînent, et tiennent les religieuses en perpétuelle contemplation. Hors du chœur, le silence, le recueillement, la modestie des yeux, les parloirs rares, le voile baissé devant les étrangers, l'absence des jeux frivoles et des lectures profanes, préparent l'oraison et la rendent facile. Deux récréations d'une heure chacune soulagent l'esprit sans le dissiper; car durant ces récréations, où elles se trouvent toutes ensemble, elles ne doivent s'entretenir que de propos agréables et saintement joyeux, avec paix, douceur, cordialité et sainte simplicité. Elles reçoivent la sainte Eucharistie le dimanche, le jeudi et à un certain nombre de fêtes qui tombent dans la semaine. De plus, trois
DE SAINTE CHANTAL î)61
sœurs communient tous les jours au nom de toutes les autres, et pour répondre au vœu de toute l'Église, qui désirerait voir des communiants à chaque messe.
Toutes sont vêtues de noir, les robes faites à sac, assez amplement néanmoins, les manches longues jusqu'à l'extrémité des doigts et médiocrement larges, afm qu'elles puissent tenir leurs mains cachées et les bras repliés l'un sur l'autre; chacune d'elles porte une croix d'argent garnie de saintes reliques pendue au cou jusqu'à l'endroit du cœur, en mémoire de la douloureuse passion de Notre -Seigneur, et en signe qu'elles doivent crucifier leurs inclinations naturelles ' .
Sous le rapport du gouvernement, les règles sont empreintes du même esprit de douceur, de modération et de sagesse.
Les sœurs se divisent en trois rangs : les sœurs de ckœur, destinées à chanter l'office; les associées, dispensées de l'office à cause de la faiblesse de leur santé, mais en tout égales aux premières ; et enfin les sœurs converses ou domestiques, qui portent un voile blanc, n'ont pas voix au chapitre, sont employées aux gros ouvrages, mais font les trois vœux, et sont autant religieuses que les autres. La clôture est entière, selon les prescriptions du concile de Trente. Des sœurs tourières, qui ne font publiquement que le vœu d'obéissance, sont chargées du service extérieur de la maison.
Chaque monastère est gouverné par une supérieure, élue par toutes les sœurs au scrutin secret et à la
1 Constilulions de la Visilatioa. Vie de salnl François de Sales, par le P. de la Rivière, p. 333.
majorité absolue des voix. Pour assurer la liberté des suffrages, défense expresse est faite à toutes les sœurs, non seulement de se montrer leurs billets, de se communiquer leurs attraits ou leurs répugnances, mais de dire un seul mot qui ait trait à l'élection ; la prière, la communion, l'invocation du Saint-Esprit, sont les seuls moyens mis en usage pour connaître la volonté •de Dieu.
La supérieure est élue pour trois ans, au bout desquelles elle est rééligible pour trois autres années encore : mais après ce temps, pour quelque raison que ce soit, sans exception aucune, elle doit être déposée. Il faut de toute nécessité qu'elle aille réapprendre à obéir; sa place est alors marquée par la règle au tout dernier rang.
Pendant le temps de sa supériorité, les sœurs doivent l'entourer du plus profond respect, lui obéir en tout ce qui n'est pas contraire à la loi de Dieu et à la règle, et tous les mois lui découvrir leur cœur, leurs imperfections, leurs peines intérieures « avec la même candeur qu'un petit enfant montreroit à sa mère ses égratignures, ses blessures et les piqûres que les guêpes lui auroient faites. » De son côté elle commandera « avec des paroles et contenances graves, mais suaves ; avec un visage et maintien assuré, mais doux et humble, et avec un cœur plein d'amour; elle ouvrira sa poitrine maternelle et amiable à toutes ses filles également , tâchant d'être beaucoup plus aimée que crainte '. »
Un conseil de quatre sœurs choisies par elle parmi
1 Conslitulions XXIX et XXX.
DE SAINTE CHANTAL o63
les plus anciennes, lui est donné pour l'aider dans le gouvernement de la maison. Une assistante la remplace quand elle s'absente. En outre, aussitôt qu'elle aura été élue, « la supérieure choisira à son gré une des sœurs qui aura charge de l'admonester des fautes qu'elle commettra, et "à laquelle toutes les sœurs s'adresseront pour faire la correction par icelle à la supérieure, afin que la supérieure, qui doit aider et corriger toutes les autres, ne demeure pas elle seule privée du bien d'être aidée et corrigée. » Cette sœur accomplira cette charge en toute liberté et franchise, mais sans rien rabattre de l'honneur, respect et obéissance qu'elle doit à la supérieure K
Toutes les maisons de l'Ordre sont indépendantes les unes des autres, sans autres rapports que des rapports de charité et d'union de prières. Des circulaires envoyées de temps en temps tiennent l'Ordre entier au courant de ce qui se passe dans chaque monastère. Il n'y a point de supérieur général, ni de visiteurs généraux, ni de chapitre où se réunissent les mères supérieures de l'Ordre. Chaque couvent est placé sous la surveillance directe et immédiate de l'évêque diocésain. Cette règle importante, mille fois discutée pendant la vie du saint fondateur, remise en question après sa mort, mais maintenue énergiquement par sainte Chantai, agitée de nouveau après la mort de la sainte, a fini par prévaloir, et l'Ordre n'a jamais eu à s'en repentir.
Deux prêtres sont préposés par l'évêque à la garde du monastère : l'un avec le titre de supérieur, l'autre
1 Constitution XXXV.
avec celui de confesseur. Le premier est chargé surtout des affaires, le second des consciences; l'un tenant la main à l'observation des règles, l'autre en inspirant l'esprit; celui-ci réprimant les abus, que celui-là essaye de prévenir. Le premier, placé plus haut, ordinairement vicaire général de l'évêque, n'est consulté que dans les « affaires de grande considération ». Le second, placé plus près, n'ayant d'ailleurs pas d'autre emploi , est le directeur et le conseiller ordinaire du couvent. Tous deux doivent être hommes de doctrine, de prudence, de vie irrépréhensible, discrets, honnêtes, stables et dévots. La règle recommande aux confesseurs de traiter les sœurs avec révérence, les considérant comme épouses sacrées du Fils de Dieu . De leur côté, les sœurs doivent l'honorer « comme l'ange visible député à la conservation des âmes du monastère ' ».
Telles sont les principales règles de l'ordre de la Visitation. Ce qui y domine, c'est la douceur; ce qui les distingue, c'est la modération, le bon sens pratique. Faites pour des santés faibles et pour des âmes généreuses, elles ne présentent rien qui puisse affaiblir le corps ; elles n'oublient rien de ce qui peut crucifier l'esprit. Sans avoir recours ni aux jeûnes, ni aux veilles, ni aux macérations corporelles, elles brisent la nature autant que les règles les plus austères, et, en entretenant dans les âmes le recueillement, la modestie, le silence, en y activant sans cesse le feu du saint amour, elles les élèvent aux plus hauts degrés de l'union avec Dieu.
1 Constitutions XIX et XXVUI.
Il y a pourtant quelque chose de plus admirable que ces règles, si sages, si modérées : c'est l'esprit qui les anime. Chaque Ordre a son esprit; autrement, eût-il la plus belle législation, il ne vivrait pas; ce serait une statue ou un cadavre. C'est l'esprit qui vivifie les lois , qui soutient les mœurs, qui fait les œuvres fécondes et les institutions immortelles. Dans les ordres religieux, cet esprit est si puissant, qu'il rend indestructibles pendant des siècles ces sociétés si frêles en apparence et qu'aucune force matérielle ne protège contre les révolutions du dedans ni contre les ennemis du dehors ; il pénètre si profondément les individus , qu'il imprime, pour ainsi dire, caractère jusque sur leur physionomie.
Mais cet esprit n'est pas le même dans tous les ordres; car, bien que tous les ordres tendent au même but, qui est la perfection des âmes en Dieu, ils n'y arrivent pas par le même chemin. Dans les uns c'est par la prière, dans d'autres par le zèle; dans ceux-ci par la pénitence ou par l'amour des pauvres. L'ordre de la Visitation ayant été établi pour des personnes faibles ou infirmes, de quel esprit pouvait -il être animé, si ce n'est de l'esprit de douceur, de support mutuel, de sainte cordialité? Saint François de Sales y revient sans cesse. Il veut que ses filles soient toujours affables et gracieuses ; qu'elles aient le miel sur les lèvres et la charité dans le cœur; qu'elles sachent s'aimer, s'entre-porter, se secourir mutuellement, abonder et surabonder en douceur. Il a tant insisté sur ce point, qu'il l'a fait pénétrer, pour ainsi dire, jusqu'au cœur de l'ordre, dont il forme aujourd'hui, à deux cent cinquante ans de distance , un des traits les plus
caractéristiques et les plus aimables. Pour avoir cet esprit dans tout son parfum, il voulait qu'elles y joignissent l'humilité et la simplicité : l'humilité, sans laquelle il n'y a point de douceur; la simplicité, sans laquelle il n'y a point de cordialité; l'humilité et la simplicité dans les vues, dans les intentions, dans les paroles, dans les démarches; humilité et simplicité d'enfants, disait -il, qui n'ont qu'un cœur, qu'une âme, qu'une vie, qu'une espérance au temps et à l'éternité \
En rapprochant et en fondant, pour ainsi dire, ce triple esprit de simplicité, de douceur, d'humilité, il en résulte une certaine manière de faire, parfaite et charmante, où, sans grands efforts apparents et comme en se jouant, on arrive aux plus hauts sommets dTe la perfection. Il faut entendre saint François de Sales l'exposer lui-même et la décrire dans une page ravissante que sainte Chantai appelle l'abrégé de toute la perfection de l'ordre.
Cette bonne sœur converse, qu'on avait surnommée au couvent sœur Simplicienne à cause de sa rare simplicité, unie du reste à la plus haute vertu et au don même des miracles, dit un jour au saint évêque, au milieu d'une récréation qu'il présidait : « Monseigneur, je veux tenir votre place au couvent et faire toutes mes actions comme vous les feriez si vous y étiez. » Cette naïveté fît sourire le bienheureux et le mit en verve. « Que dites-vous, ma chère fille Simplicienne? que vous voulez tenir ma place céans , et faire ce que je ferois si j'y étois? Et qu'y ferois-je, ma fille? pas
1 Entrelien XII% De la simplicitc.
si bien que vous, sans doute, car je ne vaux rien; mais il me semble qu'avec la grâce de Dieu je me Uendrois si attentif à la pratique des petites et menues observances qui sont introduites céans, que par ce moyen je lâcherois de gagner le cœur de Dieu. Je ferois bien le silence, et parlerois aussi quelquefois, même au temps du silence , je veux dire toujours quand la charité le requerroit, mais non jamais autrement. Je parlerois bien doucement et y ferois une attention particulière, parce que la constitution l'ordonne. Je fermerois et ouvrirois les portes bien doucement , parce que notre mère le veut, et nous voulons bien faire tout ce qu'elle veut qu'on fasse. Je porterois la vue bien basse et marcherois fort modestement ; car, ma chère fille. Dieu et ses anges nous regardent toujours, et aiment extrêmement ceux qui font bien. Si l'on m'employoit à quelque chose, ou qu'on me donnât une charge, je l'aimerois bien, et tâcherois de faire tout à propos. Si l'on ne m'employoit en rien et que l'on me laissât là, je ne me mêlerois de chose quelconque, que de bien faire l'obéissance et de bien aimer Notre-Seigneur. Oh! il me semble que j'aimerois bien de tout mon cœur ce bon Dieu, et qu'à cela j'appliquerois tout mon esprit et à bien observer les règles et constitutions. 0 ma chère fille Simplicienne, il le faut bien faire le mieux que nous pourrons. N'est- il pas vrai que nous nous sommes faites religieuses pour cela nous deux? Je suis certes bien aise qu'il y ait une sœur céans qui veuille bien tenir ma place et être religieuse pour moi ; mais j'aime que ce soit ma sœur Claude -Simplicienne; car je l'aime bien, ma sœur Simplicienne. Voulez- vous que je vous dise encore.
ma très chère fille? Il me semble que je serois bien joyeux, et que je ne m'empresserois jamais. Cela, Dieu merci, je le fais déjà, car jamais je ne m'empresse; mais je le ferois encore mieux. Je me tiendrois bien bas et petit ; je m'humilierois et ferois les pratiques selon les rencontres ; et si je ne m'étois pas humilié, je m'humilierois au moins de ce que je ne me serois pas humilié. Je tâcherois, le mieux qu'il me seroit possible, de me tenir en la présence de Dieu et de faire toutes mes actions pour son amour. Et savezvous, ma chère fille Simplicienne, j'espère que je laisserois bien faire de moi tout ce que l'on voudroit, et lirois souvent les chapitres de VHumilité et de la Modestie de nos Constitutions. 0 ma chère fille, il les faut bien lire souvent et les bien pratiquer ^ »
Mille traits seraient à noter ici. Ce silence si exact à moins que la charité ne le rompe, ce parler si paisible, ces portes et ces fenêtres doucement fermées, celte démarche modeste, cette vue basse, cette tranquille indifférence à tout emploi , cette attention à ne se jamais empresser, ces efforts pour être toujours joyeux et gracieux, avec ce soin de se tenir bien bas et bien petit : voilà le vrai esprit de la Visitation , son caractère distinctif et original.
Quand on connaît le bienheureux évêque de Genève, on ne s'étonne pas que cette sainte et aimable manière de vivre ait été instituée par lui. C'était la sienne. Mais il est moins facile, à la première vue, de s'expliquer comment sainte Chantai a pu être choisie par
1 Petite coutume du monastère de la Visitation d'Annecy. Nouvelle édition. Annecy, 1849, in -8°, p. 21.
Dieu pour mener cette vie et pour l'apprendre à une foule de vierges. Elle n'avait rien ni dans son caractère ni dans son tempérament qui l'y prédisposât. Au contraire, elle était très ardente, elle s'empressait naturellement beaucoup. Sa grande et forte nature avait besoin d'activité; sa santé robuste, son tempérament chaud et sanguin , appelaient la pénitence. Elle semblait faite pour les austérités du Carmel, comme elle en eut longtemps la pensée et l'attrait.
Mais que Dieu est admirable dans ses voies ! c'est précisément à cause de cette rare énergie que la mère de Chantai fut placée à la tête de la Visitation. La femme la plus forte devait fonder l'Ordre le plus doux, afin de faire comprendre au monde, qui se scandaliserait à tort, que cette douceur n'était qu'apparente; qu'il y avait des épines sous ces fleurs ; que ces règles si modérées étaient crucifiantes aussi. Et comment en douter en voyant une si grande âme , avide comme elle l'était d'austérités , se contenter pendant trente ans des mortifications que lui offrait cette règle, et s'élever par ces petites pratiques à une si merveilleuse sainteté ?
D'ailleurs, à peine M""^ de Chantai fut -elle entrée dans ce cloître, bâti pour les infirmes, que sa forte et vigoureuse santé disparut, ainsi que nous l'avons dit. D'étranges maladies tombèrent coup sur coup sur elle et usèrent son tempérament. Elle , qui devait gouverner des infirmes , devient infirme à son tour, afin d'apprendre à compatir à leur faiblesse. C'est ce que Dieu lui fit comprendre, et au milieu des plus violentes douleurs on l'entendit qui s'écriait : « Oui , mon Dieu , faites souffrir, faites souffrir cette nature
trop vive, afin qu'elle apprenne s'il faut avoir tant d'ardeur aux rigueurs extérieures pour soi et pour les autres ^ . »
Chose digne de remarque ! jamais la sainte n'a été plus languissante, plus longtemps et plus sérieusement malade, que pendant ces deux années 1616 et 1617, employées par saint François de Sales et par elle à la rédaction définitive des règles de la Visitation. Elle a passé ces deux années tout entières dans la langueur et sur son lit; comme si Dieu eût craint que la mère de Chantai, laissée à sa vigoureuse santé, n'eût trop écouté son zèle, n'eût pas su condescendre assez aux besoins de ses filles, et, dominée, sans s'en douter, par ses ardeurs de pénitence, n'eût établi un second Garmel au lieu de créer une Visitation !
En même temps qu'il affaiblissait ainsi dans la maladie les forces trop grandes de son corps, Dieu enchaînait aussi, mais d'une autre manière , l'activité trop vive de son esprit. En 1609, après sept à huit années passées dans les exercices de l'oraison élémentaire, sainte Chantai se sentit tout à coup conduite à une sorte d'oraison passive dont nous ne dirons ici qu'un mot, nous réservant d'en étudier, au chapitre suivant, les voies admirables. C'était une union très intime dont elle était saisie dès qu'elle se mettait en prière , et qui ne laissait plus ni à son esprit ni à sa volonté la liberté n'aucun acte, si ce n'est d'un total abandon d'elle-même à la volonté divine. Ce qu'elle n'éprouvait d'abord qu'à l'oraison, elle l'éprouva bientôt à la sainte messe, à la sainte communion, à
1 Mémoires de la mère de Chaugy, p. 150.
l'action de grâces, au saint office; partout le même désir de demeurer dans celte très simple union avec Dieu, sans avoir la possibilité de faire d'autres actes. Au commencement, la sainte eut mille peines à entrer dans cette voie. Gomme elle avait l'esprit très vif, la volonté très prompte et très ardente , elle voulait toujours agir, et quand elle demeurait ainsi passive et unie, surtout dans les temps de sécheresses, il lui semblait qu'elle ne faisait rien, et, craignant de perdre son temps, elle voulait à toute force sortir de cet état. Heureusement saint François de Sales n'y consentit jamais. Outre l'obéissance que réclament de tels attraits, ce grand directeur eut bientôt compris quel était le but que Dieu se proposait en les envoyant à la mère de Chantai. « Votre oraison est bonne, lui répétait- il sans cesse. C'est Dieu qui vous veut en cette sorte de prières. » Et il ajoutait ces paroles qui sont pleines de lumières : « Pourquoi voulez-vous pratiquer la partie de Marthe en l'oraison, puisque Dieu veut que vous exerciez celle de Marie? Je vous commande donc que simplement vous demeuriez en l'oraison que je vous donne K » Ainsi, dans l'esprit de saint François de Sales, Dieu n'avait envoyé à la mère de Chantai ce genre d'oraison que pour la mortifier et la transformer spirituellement. D'une Marthe il voulait faire une Marie. C'est à cela que tendaient tant d'opérations admirables que nous avons déjà vues et que nous verrons encore.
Il ne restait plus, pour achever ce grand œuvre de la préparation providentielle de sainte Chantai , qu'à
1 Vie de sainte Chantai, par M. de Maupas, II' partie, ch. vu.
perfectionner son activité extérieure. Car, si Dieu lui avait enlevé sa santé pendant les années employées à la rédaction des règles de la Visitation , il se préparait à la lui rendre aussitôt que l'heure de commencer les fondations aurait sonné, et la voie passive dans laquelle la mère de Chantai était entrée ne devait pas l'empêcher de courir le monde, d'y semer des monastères, d'y multiplier les bonnes œuvres et de donnera l'Église le spectacle du zèle le plus actif et le plus fécond. Ce fut en Bourgogne , pendant le voyage qu'elle fit lors de la mort de son père', qu'arriva l'événement merveilleux par lequel Dieu avait résolu de préparer sa servante aux grands travaux qu'elle allait bientôt entreprendre. Elle était entrée un matin dans une petite chapelle du village pour y entendre la messe. A peine à genoux, elle fut saisie d'un ravissement qui lui ôta l'usage des sens , en sorte qu'elle ne s'aperçut pas de l'arrivée du prêtre à l'autel ni de la messe qui se disait. Longtemps après qu'elle fut dite, son gendre, le jeune baron de Thorens, voyant que notre sainte était toujours en prière, s'en alla mettre ordre au dîner, puis, revenant la chercher, il demanda à la mère Favre , qui l'accompagnait , si la mère de Chantai voulait encore prier longtemps. La mère Favre répondit qu'elle ne bougeait point et qu'elle n'avait osé lui dire un mot. Plus hardi, il s'approcha et lui toucha l'épaule. La sainte s'éveilla comme en sursaut, toute surprise, et elle eut besoin de quelque temps pour revenir à elle. Elle demanda si on ne voulait pas lui laisser entendre la messe. On lui dit qu'elle était finie. Elle ne répondit mot et se leva pour partir. Elle était tout absorbée, et ne put dîner.
Ce fut dans cette extase que Dieu montra à la mère de Chantai le plaisir qu'il prend dans les âmes pures, et qu'il lui inspira le désir de se consacrer par vœu à faire toujours ce qui lui paraîtrait le plus parfait. Mais, prudente à son ordinaire, la sainte attendit qu'elle en eût la permission de son directeur; et, de retour à Annecy, elle fit, en effet, ce vœu effrayant. Depuis lors sa vie fut renouvelée. Pendant cinq années au moins, de 1612 à 1617, chaque fois qu'elle s'agenouillait à la table sainte, elle sentait autour du cœur une chaleur intérieure si grande, qu'elle avait peine à la supporter. « Alors, dit-elle, j'étois dans des sentiments de mon vœu de faire toujours ce que je connaîtrois de plus parfait. Il me sembloit qu'à chaque communion ce feu brûloit et consumoit mes imperfections intérieures'. »
Quelques années auparavant, au fond d'un cloître d'Espagne, une religieuse recevait de Dieu une ferveur semblable ; elle priait, lorsque tout à coup elle vit apparaître à ses yeux, sous une forme corporelle, un ange tenant à la main une flèche d'or, dont il aiguisait la pointe. Pendant qu'elle le contemplait avec admiration, elle sentit une vive douleur à l'endroit du cœur, comme si elle eût été percée d'un dard, et, peu après, de plus en plus consumée de l'amour divin, elle promit à Dieu de faire toujours ce qui lui paraîtrait le plus parfait.
Mais dans sainte Thérèse les vivacités de l'imagination gênant son courage, ses directeurs se virent
1 Mémoires de la mère de Chaugy, p. 469. Déposition de la mère Favre de Charmelle, Pi'ocès de canonisation, tome I, p. 145.
obligés de la relever d'un vœu dont l'observation difficile troublait son intelligence sans faire peur à sa générosité ^ Sainte Chantai, non moins ardente, mais très pratique, fit ce vœu trente ans avant de mourir, et l'observa , sans avoir besoin de dispense, jusqu'à son dernier souffle.
Femmes admirables toutes deux! La première, s'élevant dans les cieux comme l'aigle, y fixa le soleil de justice, et parut, dans ses contemplations sublimes, avoir l'œil et le cœur d'un séraphin. La seconde, avec les ailes delà colombe, prenant, ce semble, un moindre essor, ne monta pourtant pas moins haut, puisqu'au jugement de saint François de Sales et de saint Vincent de Paul personne n'atteignit jamais à une plus éminente perfection.
1 Follandistes. Actes des saints, 13 oclobre.