CHAPITRE DIX-HUITIEME
DES ETATS D ORAISON DE LA VENERABLE MERE DE CHANTAL SAINT FRANÇOIS DE SALES COMPOSE POUR ELLE ET POUR SES FILLES LE TRAITÉ DE l'AMOUR DE DIEU
II faut nous arrêter ici un instant pour considérer de plus près l'état d'oraison de la vénérable mère de Chantai. Déjà nos lecteurs en ont appris quelque ctiose dans le cours de cet ouvrage ; ils ont vu la sainte monter un à un les degrés élémentaires de l'oraison : avec quelle buaiilité de sa part , avec quelle prudence de la part de son grand directeur, ils s'en souviennent ; maintenant il nous la faut voir en monter les degrés sublimes, et, toujours remplie de la même humilité, assistée de la môme sagesse, s'établir enfin dans cette oraison de quiétude, qui fut l'oraison de sa vie religieuse tout entière. Ceux de nos lecteurs qui seraient peu familiarisés avec cet ordre d'idées peuvent sans inconvénient ne pas lire ce chapitre , après lequel ils retrouveront la suite des faits ; nous prions les autres de nous aider de leur attention, car nous allons toucher aux opérations les plus délicates de la grâce, aux
rapports les plus secrets, les plus divins, entre le Créateur et la créature. Nous aurons du reste un bon guide: Bossuet éclairera lui-même la roule, et dissipera , à la clarté de son génie et de son bon sens , ce que les paroles de saint François de Sales et de sainte Chantai, si précises cependant, pourraient renfermer encore de difficile et d'obscur '.
Écoutons d'abord la mère de Chantai ; elle a décrit elle-même, avec infiniment de netteté, le genre d'oraison vers lequel elle commença à être inclinée en 1609, et dont elle atteignit, pour ainsi dire, la perfection de 1615 à 16 17. C'est à saint François de Sales qu'elle écrit. La lettre que nous allons citer, et qu'il faut lire avec soin , est une des cinq ou six lettres , si précieuses, qui ont échappé au feu, auquel l'humilité de la sainteles avait condamnées.
« J'ai plusieurs choses à vous dire, mon unique Perte; mais je ne sais où elles sont, tant mon chétif esprit est accablé et distrait de mille tracas... Je ne me sens plus cet abandonnement et douce confiance (que j'avois autrefois dans l'oraison), ni n'en saurois faire aucun acte : il me semble bien toutefois que ces vertus sont plus solides et fermes que jamais. Mon esprit, en sa fine pointe, est une très simple unité : il ne s'unit pas; car, quand il veut faire des actes d'union en certaines occasions, il sent de l'effort et voit clai-
1 On sait que Bossuet, dans son beau livre des Etats d'oraison , a traité spécialement de l'oraison de la mère de Chantai. 11 l'a fait sans doute à un point de vue qui n'est pas le nôtre, et dans un but de controverse dont nous n'avons que fuire ici. Néanmoins nous y trouverons un fil conducteur, avec mille indications précieuses.
rement qu'il ne se peut unir, mais demeurer uni ; l'âme ne voudroit bouger de là. Elle ne pense ni ne fait chose quelconque, sinon un certain enfoncement de désir, qui se fait quasi imperceptiblement, que Dieu fasse d'elle et de toutes créatures, en toutes choses, tout ce qu'il lui plaira. Elle ne voudroit faire que cela pour l'exercice du matin , pour celui de la sainte messe , pour préparation à la sainte communion , pour action de grâces de tous les bienfaits; enfin, pour toutes choses ; elle voudroit seulement demeurer en cette très simple unité d'esprit avec Dieu, sans étendre sa vue ailleurs, et en icelle dire quelquefois vocalement le Pater pour tout le monde, et pour les particuliers, et pour soi-même, sans divertir toutefois sa vue, ni regarder pour quoi ni pour qui elle prie; souvent, selon les occasions et la nécessité ou l'affection qui vient sans être cherchée, l'àme s'écoule en cette unité. Pour ce sujet, j'ai bien la vue que cela suffit pour tout; néanmoins, mon unique Père, fort souvent il me vient des craintes; je me force (ce qui me fait grand'peine) de faire des actes d'union , d'adoration, d'exercice du matin, de la sainte messe, d'action de grâces. Que si je fais mal en cela , dites-le-moi, s'il vous plaît; et si cette simple unité suffît et peut satisfaire à Dieu pour tous ces actes que je viens de dire, auxquels nous sommes obligés; voire aussi, si durant la sécheresse elle suffira, quand l'âme n'a ni la vue ni le sentiment d'icelle, sinon quasi en l'extrémité de sa fine pointe. Je ne désire pas que vous me fassiez une Itmgue réponse sur ce sujet, car en douze paroles vous me pourrez tout dire, répétant ma demande, si vous l'approuvez, et m'assurant que
cette simple unité suffit pour toutes choses, et je me rendrai fidèle, Dieu aidant, à ne plus faire d'actes ^ » On voit clairement ici le genre d'oraison de la mère de Chantai. L'âme, se mettant en la présence de Dieu, est tout à coup saisie et comme enlevée à elle-même par la pensée de cette majesté infinie, et y demeure prise, attachée, et, pour ainsi dire, collée. Dans cet état, l'âme s'unit si étroitement à Dieu, qu'elle n'a plus exactement conscience de ses propres opérations ; elle s'oublie elle-même, rejette toute espèce de discours et de raisonnements, dont elle n'a que faire, et sent toutes ses puissances se concentrer dans une simple vue, mais si profonde, si unissante, qu'il lui semble parfois qu'elle se va écouler en Dieu. Elle resterait ainsi des heures entières sans paroks , sans pensées, presque sans sentiments aperçus, sachant à peine où elle est, sachant seulement qu'elle est bien, et comprenant, à je ne sais quelle paix que rien ne peut troubler, que Dieu pénètre tout son être. En d'autres temps elle fera les actes de foi, d'adoration, d'union , d'action de grâces , qu'on fait d'ordinaire dans l'oraison ; mais à cette heure ni elle ne veut ni elle ne peut les faire; elle y sent de la fatigue, et, si elle se force, du trouble. Tout se simplifie en elle, tout se concentre dans ce seul regard, dans cette sorte d'unité si profonde et si simple, qu'elle est comme abîmée en Dieu. C'est ce qu'on nomme oraison de simple vue, de simple remise en Dieu, de repos, de quiétude; car tous ces noms marquent différentes nuances d'un même état. C'est ce qu'on nomme encore,
1 Lellres de sainte Chantai. Première à saint François de Sales.
d'une manière plus générale, oraison passive; car ce qui caractérise cet état, c'est une sorte do suspension des puissances de l'âme, une impossibilité morale de faire d'autres actes que ce simple regard dont nous venons de parler.
Arrêtons -nous ici avec Bossuet à ce mot d'oraison passive, pour conjurer les gens du monde qui s'aventureraient à travers ce chapitre de ne point traiter ces états de visions et de rêveries. Doutent-ils que Dieu, qui est admirable dans toutes ses œuvres, et singulièrement admirable dans ses saints, n'ait des moyens particuliers, inconnus au monde, de se communiquer à ses amis, de les tenir sous sa main, et de leur faire sentir sa douce souveraineté? Qu'ils craignent donc, en précipitant leur jugement, d'encourir le juste reproche que fait l'apôtre saint Jude à ceux qui blasphèment ce qu'ils ignorent, et, pour les tenir dans le respect envers les voies de Dieu, je leur dirai, continue ce grand homme, que cette oraison passive de la mère de Chantai fut examinée non seulement par saint François de Sales, évêque d'une si haute autorité tant par sa doctrine que par sa sainte vie, qui était en cette matière, sans contestation, le premier homme de son siècle, mais encore par les gens les plus éclairés de son temps ; ce qui a fait dire à ce saint évêque parlant à la mère : « Votre oraison de simple remise en Dieu est extrêmement bonne et salutaire ; il n'en faut jamais douter : elle a été tant examinée, et toujours on a trouvé que Notre -Seigneur vous vouloit en cette manière de prier ^ »
* Élals d'oraison, livre VIII, ch. xvii.
A la lettre que nous venons de lire il faut joindre, pour avoir une idée complète du genre d'oraison de la mère de Chantai, un autre document plus important encore, et qui, entrant en plus de détails, jette aussi un plus grand jour sur ces voies admirables.
A peine la mère de Chantai commença-t-elle à être élevée à cette sorte d'oraison, qu'elle y sentit à la fois et de la répugnance à cause de sa nature ardente, et des difficultés à cause de la nouveauté de la route. Tout lui était question, problème, inquiétude; comme un voyageur engagé dans un chemin qu'il ignore, elle ne faisait pas un mouvement sans craindre de se tromper. Mille questions troublant ainsi son âme, elle se décida à les mettre par écrit, et les adressa à son directeur avec prière de les examiner'et de les éclaircir. Saint P>ançois de Sales les lui renvoya avec un mot d'explication en marge. Voici cet écrit précieux tel qu'il fut trouvé dans les papiers de la sainte. Pesons les questions, pesons les réponses. Saint François de Sales et sainte Chantai ont l'un et l'autre, malgré la différence de leurs styles, le don des paroles précises et des expressions nettes '.