AU NOM DE JÉSUS ET DE MARIE
Demandes faites à noire bienheureux Pcre par sa chère fille.
LA FILLE
« Premièrement, tu dois demander à ton cher Sei-
1 M. de Maupas a donne dans sou Histoire de sainte Chantai, I^ partie, ch. vu, ce? questions cl ces réponses, mais arrangée?
gneur s'il trouvera bon que lu renouvelles tous les ans, en réconfirmation, entre ses mains, tes vœux, ton abandonnement général et remise de tout toimême entre les mains de Dieu. Qu'il spécifie particulièrement ce qu'il jugera qui te touche le plus, pour enfin faire cet abandonnement parfait et sans exception, en sorte que je puisse vraiment dire: « Je vis, « non pas moi, mais Jésus -Christ vit en moi. » Que donc, pour parvenir là, ton bon Seigneur ne t'épargne point, et qu'il ne permette que tu fasses aucune réserve, ni petite ni grande; qu'il te marque les exercices et pratiques journalières requises pour cela, afin que véritablement et réellement l'abandonnement soit parfait. »
RÉPONSE DE NOTRE BIENHEUREUX PÈRE
« Je réponds, au nom de Notre -Seigneur et de Notre-Dame, qu'il sera bon, ma très chère fille, que toutes les années vous renouveliez et rafraîchissiez le parfait abandon de vous-même entre les mains de Dieu. Pour cela je ne vous épargnerai point et vous retrancherai les paroles superflues qui regardent l'amour, quoique juste, de toutes les créatures : notamment des parents, maison, pays, et surtout du père tant qu'il se pourra; voire même les longues pensées de toutes ces choses -là; sinon es occasions es quelles le devoir oblige d'ordonner ou procurer les affaires requises, afin de parfaitement pratiquer cette parole : « Oui, ma fille, entends ceci, penche ton oreille,
selon Thabitude trop générale de son époque. Nous en établissons le texte authentique , d'après un manuscrit dont nous devons une copie à la bienveillante amitié du R. P. dom Pilra.
« oublie ton peuple et la maison de ton père. » Devant dîner, devant souper et le soir s'allant coucher, examinez-vous pour voir si, selon vos actions du temps précédent, vous pouvez dire sincèrement: « Je vis, « non pas moi, mais Jésus-Christ vit en moi. »
LA FILLE
a Savoir si l'âme, étant ainsi remise, ne doit pas, tant qu'il lui sera possible, s'oublier de toutes choses par le continuel souvenir de Dieu, et en lui seul se reposer par une vraie et entière confiance. »
NOTRE BIENHEUREUX PÈRE
« Oui, vous devez tout oublier ce qui n'est pas^de Dieu pour Dieu, et demeurer en paix sous la conduite de Dieu. »
LA FILLE
« L'âme ne doit-elle pas, spécialement en l'oraison, s'essayer d'arrêter toutes sortes de discours, industries, répliques, curiosités et semblables, et au lieu de regarder ce qu'elle a fait, ce qu'elle fera ou ce qu'elle a à faire, regarder à Dieu, et ainsi simplifier son esprit, et le vider de tout soin de soi-même? S'il ne faut pas faire cet exercice hors de l'oraison, comme en l'oraison, demeurant en cette simple vue de Dieu et de son néant, tout abandonnée à sa sainte volonté, dans les effets de laquelle il faut demeurer contente et tranquille, sans se remuer nullement pour faire des actes de l'entendement ni de la volonté. Je dis même en la pratique des vertus, et aux fautes et chutes; il ne faut bouger de là, ce me semble; car Notre- Sei-
gneur met en î'âme les sentiments qu'il faut, et là l'éclairé parfaitement; je dis pour tout, et mieux mille fois qu'elle ne pourroit être par tous ses discours et imaginations.
« Vous me dites : « Pourquoi sortez -vous donc « de là? »
« 0 Dieu, c'est mon malheur et malgré moi : car rexpérience m'a appris que cela est fort nuisible; mais je ne suis pas maîtresse de mon esprit, lequel, sans mon congé, veut tout voir et tout ménager. C'est pourquoi je demande encore, mon très cher Seigneur, l'aide de la sainte obéissance, pour arrêter ce misérable coureur, car il m'est avis qu'il craindra le commandement absolu. »
NOTRE BIENHEUREUX PÈRE
« Puisque Notre- Seigneur, dès il y a longtemps, vous attire à cette sorte d'oraison, vous ayant fait goûter les fruits tant désirables qui en proviennent, et que vous connaissez la nuisance de la méthode contraire, demeurez ferme avec la plus grande douceur que vous pourrez, ramenez votre esprit à cette unité et simplicité de pensée et abandon en Dieu , et d'autant que votre esprit désire y employer l'obéissance, je lui dirois ainsi : « Mon cher esprit, puisque Dieu vous fait entendre qu'il veut que vous pratiquiez la partie de Marie, pourquoi voulez -vous exercer celle de Marthe? Je vous commande donc que simplement vous demeuriez ou en Dieu ou auprès de Dieu, sans vous essayer de rien faire, et sans vous enquérir de lui de chose quelconque, sinon à mesure qu'il vous y excitera. »
On ne saurait parler d'une manière plus claire, ni mieux distinguer ces opérations délicates de la grâce.
Voilà d'abord, bien marqué, le caractère passif de cette oraison. C'est Dieu qui y appelle. On ne s'y ingère pas de soi-même. Bien loin que la nature y puisse conduire, elle n'y veut pas même demeurer. Il faut une opération extraordinaire de la grâce pour lier les puissances et les contraindre à rester dans ce saint repos. Quelquefois même , quand l'esprit est très vif cl la volonté très ardente, on a besoin, comme on vient de le voir, d'y joindre l'aide de l'obéissance et du commandement absolu.
Voici ensuite la différence de cet état d'avec ce qu'on nomme extase ou ravissement. Dans l'extase, la suspension des puissances est absolue; dans l'oraison do quiétude, elle n'est que morale. L'âme perd dans l'extase toute liberté, tout mouvement propre d'esprit et de volonté. Si c'est avec son corps ou sans son corps ^ qu'elle est ravie en Dieu, elle ne le saurait môme dire. Ici, au contraire, l'âme conserve la liberté de tous ses actes, mais dans l'état admirable où elle est, elle n'en a que faire. Son unique besoin, c'est le silence, l'admiration muette; le doux repos dans la possession. Elle ne questionne plus comme saint Pierre; elle s'endort comme saint Jean sur le cœur de son bien -aimé. Heureux sommeil, par lequel elle téîTQoigne plus d'amour à Noire-Seigneur, et dans lequel elle reçoit plus de faveurs que dans les méditations les plus élevées ou dans les actes les plus héroïques.
1 )î Corinlh., ii , 19.
C'est ce que saint François de Sales s'efforçait de faire entendre à la mère de Chantai, qui craignait toujours de perdre son temps dans ce saint repos. « N'ayez peur, lui répétait-il sans cesse, vous êtes comme le petit saint Jean; tandis que les autres mangent plusieurs viandes à la table du Sauveur par diverses considérations et méditations pieuses, vous, vous reposez par ce sommeil amoureux sur sa poitrine sacrée. Cet endormissement de votre esprit entre les bras du Sauveur, ajoutait -il avec un grand sens, comprend excellemment tout ce que vous allez cherchant çà et là pour votre goût. »
Saint François de Sales achève d'éclaircir tous ces points difficiles, et les inonde de lumière par cette belle comparaison de la statue, qui est si célèbre parmi les auteurs spirituels.
« Si une statue qu'on auroit mise dans une niche au milieu d'une salle avoit du discours, et qu'on lui demandât : Pourquoi es -lu là? — Parce que, diroitelle, le statuaire mon maître m'a mise ici. — Pourquoi ne te remues- tu point? — Parce qu'il veut que je demeure immobile. — De quoi sers-tu là? quel profit te revient-il d'être ainsi? — Ce n'est pas pour mon service que j'y suis, c'est pour servir et obéir à la volonté de mon maître. — Mais tu ne le vois pas. — Non, mais il me voit et prend plaisir que je sois où il m'a mise. — Mais ne voudrois-tu pas bien avoir du mouvement pour aller plus près de lui? — Non , sinon qu'il me le commandât. — Ne désires-tu donc rien? — Non ; car je suis où mon maître m'a mise.»
Ce sont là les sommets de la perfection. L'âme ne saurait monter plus haut. Le moi a disparu; la vo-
lonté humaine est anéantie, ou plutôt elle est identifiée avec celle de Dieu. De quelque côté qu'elle porte son regard, l'àme ne voit que son bien-aimé; tout le reste est pour elle un néant; et dans son bien-aimé elle ne voit ni sa sagesse, ni sa puissance, ni son bonheur : elle ne voit que sa volonté. Le ciel, la terre , la vie, la mort, les jouissances, les sécheresses, les désolations, les extases, le repos, le mouvement, tout lui est bon, pourvu que le maître le veuille. Si une pensée distmcte pouvait, dans ce doux repos, monter à son cœur, ce serait celle-ci : Fiat voluntas tua. 0 père, ô maître, ô ami, ô époux, votre sainte volonté aujourd'hui et toujours.
Tel était l'état de la mère de Chantai. Aussi la mère de Chaugy, parlant de son oraison, disait : « Rien ne se présente à mes yeux pour mieux faire voir quel étoit son attrait et sa vie intérieure que de dire que c'étoit un fiât voluntas indiscontinué *. » Et saint François de Sales écrivait à la sainte : « Souvenezvous de ce que je vous ai tant dit et de ce que j'ai mis dans Théotime, qui est fait pour vous et pour vos semblables; vous êtes la sage statue, le maître vous a posée dans la niche; ne sortez de là que lorsque le maître lui -même vous en tirera -. »
Ce serait toutefois une erreur de s'imaginer que dans cet état passif l'âme ne fasse jamais d'actes qu'en se forçant et en contrariant l'action divine. « Dans cet état passif, dit la mère de Chaugy, sainte Chantai ne laissoit point d'agir en certains temps,
* Mémoires, Uh partie, ch. xxiv.
* Mémoires de la mère de Chaugy, p. 446.
quand Dieu retiroit son opération ou qu'il l'excitoil à cela; mais toujours ses actes étoient courts, humbles et amoureux '. » Il faut remarquer ici, avec Bossuet, les deux causes qui lui rendaient la liberté de son action. « L'une, quand Dieu retiroit son opération, c'est-à-dire cette opération extraordinaire qui lui lioit les puissances et la tenoit heureusement captive sous une main toute- puissante. L'autre, quand Dieu l'excitoit lui-même à agir par ces douces invitations, facilités et inclinations qu'il sait mettre quand il lui plaît dans les cœurs -. »
C'est pour cette raison qu'elle répondait à la mère Favre, qui lui demandait si elle faisait des actes à l'oraison : « Oui , ma fille , quand Dieu le veut et qu'il me le témoigne par le mouvement de sa grâce, je fais quelques actes intérieurs, ou je prononce quelques paroles extérieures, surtout dans le rejet des tentations. Dieu ne permet pas que je sois si téméraire, que je présume de n'avoir jamais besoin de faire aucun acte, et je crois que ceux qui disent n'en faire en aucun temps ne l'entendent pas; je crois même que notre sœur Anne- Marie Rosset en fait qu'elle ne discerne pas; du moins je lui en fais faire d'extérieurs 3. » Voilà comment cette sainte, prudente et sensée, et qui n'outrait rien, traitait ceux qui s'imaginent être toujours passifs; et, pour elle, non seulement pendant toute sa vie, mais encore en particulier dans l'oraison, elle mêlait la passivité aux actes selon le besoin qu'elle croyait en avoir.
1 Mémoires de la mère de Chaugy, I1I« partie, ch. xxiv.
2 États d'oraison, liv. VIII, ch. xxx.
3 Mémoires de la mère de Chaugy, 111"= part., ch. xxv.
Mais en ceci, plus qu'en aucune autre chose, elle veillait à ne rien faire qu'autant « que Dieu vouloit et qu'il le lui témoignoit par le mouvement de sa grâce ». Elle lui demeurait entièrement soumise et obéissante, soit qu'il l'invitât à agir, soit qu'il la laissât à elle-même , en retirant son opération. Elle passait ainsi d'un état à un autre, tour à tour active ou passive, au gré de Dieu : vicissitude remarquable dans la vie de celte grande sainte, et qui tendoit, dit Bossuet, à la rendre souple sous la main de Dieu, et à faire qu'elle ne cessât de s'accommoder à l'état où il la mettoit, ce qui produisoit les vertus, les soumissions et les résignations admirables qui parurent dans sa vie ^ . »
Cet état extraordinaire que la sainte n'avait éprouvé d'abord qu'à l'oraison, elle ne tarda pas à l'éprouver à la sainte messe, à la communion, pendant l'office, souvent même tout le long du jour. Ce n'était quelquefois qu'un éclair pendant lequel elle demeurait en silence les yeux fermés, unie à Dieu par un simple regard. D'autres fois cet état se prolongeait des keures entières, mais sans lui rien faire perdre de sa liberté d'esprit ni de sa liberté d'action. Seulement son visage devenait éclatant, et révélait malgré elle à quelle hauteur sa sainte âme venait d'être élevée.
C'est de cette époque que date pour la mère de Chantai un progrès remarqué par les historiens, et, pour ainsi dire, un second pas dans la perfection. Le premier s'était fait en 1606 ; il avait été le résultat d'une direction habile et prudente; le second s'ac-
^- Jitats d'oraison, liv. VIII, ch. vxx.
complit de 1612 à 1615. Après une ou deux années d'oraison passive, on vit tout à coup à la mère de Chantai des lumières qu'elle n'avait pas encore eues, des sentiments d'une profondeur admirable sur Dieu, sur elle, sur les créatures; une ardeur de zèle, un abandon à la volonté divine, un mépris pour les choses d'ici-bas, avec je ne sais quelle soif d'humiliation, qui ravissaient tout le monde. Au reste, donnons-lui encore la parole, et, en achevant la lecture des questions qu'elle adresse à son directeur, nous allons voir sa belle âme s'ouvrir devant nos yeux ravis, et nous laisser apercevoir les trésors de foi, d'humilité, de détachement, que la contemplation déposait sans cesse en elle.
LA FILLE
« Je demande à mon très cher Père si l'âme, étant ainsi remise, ne doit pas demeurer toute reposée en son Dieu, lui laissant le soin de tout ce qui la regarde, tant intérieurement qu'extérieurement, et demeurant, comme vous dites, dans sa providence et volonté, sans soin, sans attention, sans élection, sans désir quelconque, sinon que Notre- Seigneur fasse en elle et par elle sa très sainte volonté sans aucun empêchement ni résistance de sa part. 0 Dieu! qui me donnera cette grâce, sinon vous, bon Jésus, par les prières de votre serviteur! »
LE BIENHEUREUX PÈRE
« Dieu vous soit propice, ma très chère fille! l'enfant qui est entre les bras de sa mère n'a besoin que de lui laisser faire et de s'attacher à son col. »
LA l'ILLE
« Si Notre-Seigneur n'a pas un soin tout particulier d'ordonner tout ce qui est requis et nécessaire à celte âme ainsi remise. »
LE DIENHEUREUX PÈRE
« Les personnes de cette condition lui sont chères comme la prunelle de son œil. »
LA FILLE
« Si elle ne doit pas recevoir toutes choses de sa main; je dis tout, jusqu'aux moindres petites, et aussi lui demander conseil de tout. »
LE BIENHEUREUX PÈRE
« Pour cela, Dieu veut que nous soyons comme des petits enfants. Il faut seulement prendre garde de ne faire pas des attentions superflues, s'enquêtant de la volonté de Dieu en toutes les particularités des actions même ordinaires et inconsidérables. »
LA FILLE
ft Ne seroit-ce pas un bon exercice de se rendre attentive, sans attention pénible, à demeurer tranquille dans la volonté de Dieu, en tant de petites occasions qui nous contrarient et voudroient nous fâcher (pour les grosses on les voit de loin), comme d'être détournée de cette consolation qui semble utile et nécessaire, et être empêchée de faire une bonne action, une mortification, ceci ou cela qui semble être bon? et au lieu de cela on ne fait rien; et peut-être
DE SAINTE CHAMAL 591
on est détournée et divertie de faire ce bien par quelque action inutile ou par des choses dangereuses ou mauvaises. ))
LE BIENHEUREUX PÈRE
« Ne consentant point aux choses mauvaises, l'indifférence pour le reste doit être pratiquée, et en toutes choses vous soumettre sous la conduite et la providence de Dieu. »
LA FILLE
« Se rendre fidèle et prompte à l'observance et obéissance des règles, quand on donne le signe. Il y a tant d'occasions de petites mortifications; car cela surprend au milieu d'un compte ou de quelque action de quoi on a peine à se défendre; il ne faut plus faire que trois points pour achever l'ouvrage ou une lettre à former, se chauffer un peu; que sais-je, moi? »
LE BIENHEUREUX PÈRE
« Oui, il est bon de ne s'attacher à rien tant qu'aux règles, de sorte que, s'il n'y a quelque signalée occasion, allez où la règle vous lire, et tâchez de la rendre plus forte que tous ces menus attraits. »
LA FILLE
« Se laisser gouverner absolument pour ce qui est du corps; recevoir simplement tout ce qui nous est donné ou fait, soit bien ou mal accommodé, ce qui sera de trop selon notre jugement, sans en rien dire, ni témoigner nulle sorte de désagrément; prendre les soulagements de dormir, reposer, chaufïer, de
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l'exemption de quelques exercices pénibles ou de mortification; dire à la bonne foi ce que l'on peut faire; que si l'on insiste, céder sans rien dire: ce point est grand et difficile pour moi. »
LE BIENHEUREUX PÈRE
« Il faut dire à la bonne foi ce que l'on sent; mais en telle sorte que cela n'ôte pas la confiance et le courage de répliquer à ceux qui ont soin de vous; au reste, de se rendre parfaitement maniable, c'est ce que je désire bien fort de votre cœur. »
LA FILLE
« Se porter avec grandei-douceur à la volonté clés autres aussitôt qu'on la eonnoîtra, encore qu'on pût facilement s'en détourner et esquiver l'occasion : ceci est un peu difficile pour ne rien laisser à soi-même; car combien de fois voudroit-on un peu de solitude et de repos et de temps pour soi ! cependant on voit une sœur qui côtoie, qui s'approche, qui voudroit ce quart d'heure pour elle, qui voudroit une parole, une caresse, une visite; que sais- je, moi? »
NOTRE BIENHEUREUX PÈRE
« Il faut prendre le temps convenable pour soi , et , cela fait, regagner l'occasion de servir les désirs des sœurs. »
LA FILLE
« Je demande, pour l'honneur de Dieu, de l'aide pour m'humilier : je pense à me rendre attentive à ne
jamais rien dire dont il me puisse revenir quelque sorte de gloire ou d'estime. »
NOTRE BIENHEUREUX PÈRE
« Faites-le, et vous vivrez. A^nen. »
Voilà les fruits de l'oraison, et en voilà aussi les garanties. Humilité, détachement do, soi-même, obéissance, sainte indifférence à tout : à ces signes on reconnaît qu'on ne se trompe pas. Ces ravissements, ces longues contemplations sans paroles, ces remises en Dieu, sans sentiments quelquefois, toutes ces saintes délicatesses de l'amoujr divin ont une pierre de touche infaillible. Elles font mûrir l'âme et relèvent peu à peu, mais inévitablement, aux plus hauts degrés de l'union avec Dieu. C'est ce que la mère de Chantai avait admirablement compris pour elle-même, et ce qu'elle expliquait divinement un jour à ses filles.
Après leur avoir décrit, avec sa netteté ordinaire, l'oraison de quiétude et de repos ou de simple regard : a Je vous veux donner, ajouta -t- elle, les marques par lesquelles vous reconnoîtrez si votre repos et quiétude en l'oraison vous viennent de Dieu. » Et elle en indique sept, que les âmes élevées par Dieu à ce haut état ne sauraient assez méditer.
« La première sera si, prenant votre point de méditation comme de coutume, vous ne vous en pourrez servir, mais sentez, sans artifice de votre part, votre cœur, votre estime, et l'intime de votre âme suavement attirés à ce sacré repos.
« La seconde, si vous apprenez parmi ces suavités
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à obéir à Dieu et à vos supérieurs sans exemption; à ne dépendre que de sa providence, à ne vouloir que sa volonté.
« La troisième, si ce repos vous détache de l'affection des créatures pour vous unir au Créateur.
« La quatrième, s'il vous rend plus sincère et candide à vous découvrir comme un enfant.
« La cinquième, si, nonobstant la suavité que vous recevez de ce sacré repos, vous êtes prête à supporter les sécheresses et stérilités quand Dieu vous les enverra, et à vous servir de vos considérations quand il lui plaira.
« La sixième, si cet attrait vous rend plus patiente et désireuse de soufîrir sans vouloir autre soulagement ni consentement que celui de votre époux.
« La septième, si ce repos et sommeil amoureux vous rend plus humble , s'il vous donne le mépris du monde et de vous-même, pour n'estimer que la bassesse , les travaux et la croix '. »
On voit par ces paroles, d'une profondeur admirable, que sainte Chantai n'était pas seule attirée à ce genre d'oraison. Beaucoup de ses filles l'étaient avec elle et comme elle. La suite de cette histoire nous fera connaître les extases de la mère Anne-Marie Rosset, les ravissements de la mère de Beaumont et de la mère de la Roche, les ineffables consolations de la mère de Chatel, les terribles mais divins délaissements de la mère Favre, et dans presque toutes les filles de la Visitation les grâces d'oraison les plus
1 Vie de la mère de Chantai, par M. de Maupas, liv. III, ehap. V.
DE SAINTE CHANTAL o9:J
extraordinaires. L'oraison de quiétude en particulier y était très commune. « Plus je vais en avant, écrivait sainte Chantai, plus je reconnois que Notre-Seigneur conduit quasi toutes les filles de la Visitation à l'oraison d'une très simple unité et unique simplicité de présence de Dieu, par un entier abandon d'ellesmêmes à sa sainte volonté..., oraison que notre bienheureux Père nomme oraison de simple remise en Dieu\ » Et en un autre endroit : « L'attrait quasi universel des filles de la Visitation est d'une très simple présence de Dieu et d'un entier abandon..., et je pourrois bien dire sans quasi, car j'ai remarqué que toutes celles qui s'appliqueiit à l'oraison comme il faut y sont d'abord attirées'. »
Saint François de Sales, ravi de ces merveilles, mais inquiet en même temps, car, remarquait sainte Chantai, « cet al trait nous est tellement propre, que les âmes qu'on lire de cet état semblent sortir de leur centre, perdent leur liberté d'esprit, et entrent dans une certaine contrainte qui leur ôte leur paix et les retarde grandement ^ ; » saint François de Sales, dis-je, craignant de laisser ses filles sans direction en des choses si graves, résolut de composer un grand ouvrage, dans lequel il exposerait avec toute la clarté dont il était capable ces divines opérations de la grâce. Il en parla à sainte Chanlal, qui tressaillit de joie, l'encouragea vivement à poursuivre ce projet, et se mit à prier et à faire prier dans ce but.
L'œuvre n'était pas facile. Sans doute bien dos
1 Réponses de sainte Chanlal, p. oil.
2 Ibid., p. 519.
3 Conlumier de la Visitation , \^. 510.
saints et de premier ordre avaient à différentes époques décrit ces merveilles de l'amour divin, et tout récemment on avait vu apparaître en Espagne cette école mystique qui n'a jamais eu de rivale. Saint Pierre d'Alcantara, Jean d'Avila, le bienheureux Louis de Grenade, saint Jean de la Croix, Louis de Léon, et, plus grande que tous, sainte Thérèse, avaient traité de cette divine union du Créateur et de la créature avec des pensées, des sentiments et un style sublimes comme le sujet. Et néanmoins, alors comme aujourd'hui, après l'apparition de ces livres immortels: les Noms divins, la Montée du Carmel, le Mémorial, le Château de Vâm,e, comme après la publication du livre de V Amour de Dieu, des États d'oraison, des Lettres spirituelles de Bossuet et de Fénelon, l'œuvre restait hérissée de difficultés, et assurément la plus ardue de toutes celles que peut entreprendre l'esprit humain. Il y a certaines lignes de ce grand traité dont saint François de Sales disait que pour les composer il avait été obligé de lire plus de douze cents pages in-folio.
Pour comble d'embarras, le saint évêque cherchait vainement à se procurer les loisirs qu'exigeait un tel travail. Entouré d'une foule immense qui se pressait autour de lui réclamant ses conseils , accablé par une correspondance spirituelle européenne, chargé d'affaires à ce point qu'il écrivait : « Ce ne sont pas des fleuves que les affaires de ce pays, ce sont des torrents, » il fut vingt fois au moment de renoncer à son projet. Heureusement sainte Chantai était là. Elle l'aiguillonnait sans cesse; elle lui écrivait à chaque instant des billets courts et vifs pour l'exciter à ache-
DE SALNTE CHANTAL 597
ver son œuvre, le remerciant et faisant éclater sa joie quand il se remettait à l'ouvrage, ne pouvant cacher sa peine quand des affaires l'obligeaient à l'interrompre, et, selon l'expression du saint, lui tenant l'épée sous la gorge, et ne lui laissant pas un moment de repos.
Pressé ainsi, le saint évoque résolut de terminer son travail, et il employa toute l'année 1616 et les premiers mois de 1617. Tels étaient sa foi, sa piété et son vif sentiment des choses de Dieu, que ses larmes coulèrent presque continuellement pendant qu'il écrivait. Souvent il était obligé de s'arrêter pour leur laisser un libre cours. Quelquefois son visage devenait étincelant. Un jour, en particulier, le 25 mars, pendant qu'il traitait de l'amour infini qui a porté le Fils de Dieu à se faire homme, un globe de feu apparut sur sa tête et l'enveloppa de splendeurs. Mais telles étaient en même temps sa prudence et son humilité, qu'il n'écrivait pas une page, même après les plus grandes méditations, sans les faire lire à des évêques, à des théologiens, à des refigieux, ne se fiant ni à son jugement, ni à son travail, ni même aux preuves évidentes que Dieu lui donnait de son assistance.
Ainsi fut achevé ce célèbre Traité de l'amour de Dieu, dans lequel saint François de Sales se montre tour à tour philosophe, orateur, poète, théologien, unissant à l'imagination la plus riche, au style le plus brillant dans sa simplicité même, au plan le plus précis et le plus fécond, une soUdité de doctrine et une exactitude d'expression qu'on eut occasion d'admirer, lorsque cinquante ans après s'élevèrent
les ardentes et difficiles questions du quiétisme. Mais si dans cet ouvrage le philosophe , le poète , le théologien sont de premier ordre, que dire du saint? Un cœur embrasé d'amour divin a pu seul comprendre à ce degré, et sentir et exprimer aussi parfaitement toutes les délicatesses du saint amour dans les âmes. Quand V Introduction à la vie dévote eut paru, les amis du saint évêque souhaitèrent qu'il n'écrivît plus rien, afin de ne pas décheoir du haut rang où ce livre l'avait placé. Après l'apparition du Traité de l'Amour de Dieu, tout le monde désira qu'il ne cessât plus d'écrire, et non seulement la France, l'Italie, l'Espagne, les nations catholiques, mais l'Angleterre ellemême, et son roi hérétique, Jacques P'", ne purent contenir le cri de leur émotion.
Composé pour les filles de sainte Chantai, et dû à leurs instantes prières, le livre de l'Amour de Dieu appartient donc à leur histoire. Il lui appartient encore d'une autre manière. Sainte Chantai et ses filles n'ont pas seulement servi d'aiguillon à saint François de Sales, elles lui ont servi de modèle. En décrivant la naissance, les progrès et toutes les opérations du divin amour dans les âmes, le saint évêque copiait ses filles; il peignait leur intérieur, qu'il connaissait si bien, et que Dieu comblait de grâces si rares. C'est la mère Anne- Marie Rosset qui lui a fourni les traits principaux des sixième, septième et huitième livres de Théotime. Il pensait à la mère de Ghatel quand il peignait d'une manière ravissante les caresses du divin amour dans les âmes innocentes. La mère de la Roche lui en faisait voir les extases; la mère de Beaumont, les joies tranquilles; la mère de
Bréchard, les ardeurs dévorantes; la mère Favrc, les épreuves et les délaissements terribles. Quant à la mère de Chantai, modèle de toutes les autres, on peut dire que de la première à la dernière ligne de ce grand ouvrage, saint François de Sales ne l'a pas perdue un instant de vue. Les conseils qu'il lui avait donnés de vive voix ou par écrit, les comparaisons ingénieuses dont il s'était, à différentes époques, servi pour lui expliquer son état, jusqu'à des fragments entiers des lettres qu'il lui avait adressées, se trouvent mot à mot à chaque page de ce livre. Aussi lui disait -il confîdemment : « Le livre de l'Amour de Dieu, ma chère fille, est fait particulièrement pour vous. « Et ailleurs : « C'est pour vous et vos semblables que j'ai écrit le Traité de l'Amour de Dieu. » Le saint évêque ne put pas se refuser la consolation de dire, même au public, à quelles demandes il avait entrepris ce travail, et sur quel modèle il l'avait achevé. Aussi, dans sa préface, pleine de naïveté et de grâce comme tout ce qu'il écrivait, après avoir parlé de grands ouvrages qu'il avait consultés, saint Thomas, saint Bonaventure, le bienheureux Denis le Chartreux, sainte Catherine de Gênes et sainte Catherine de Sienne dans les temps passés ; et en notre âge, dit- il, le père Louis de Grenade, « ce grand docteur de piété, « le célèbre cardinal Bellarmin, et surtout la bienheureuse Thérèse de Jésus, « qui a si bien écrit des mouvements sacrés de la dilection; » après avoir, dis-je, indiqué ces grandes sources, où. il avait puisé à pleines mains des trésors ; touchant discrètement une autre source toute secrète et bien cachée, je veux dire l'intérieur de ses chères filles, il
avertissait « son cher lecteur » qu'il y avait en la petite ville d'Annecy une humble congrégation de filles et de veuves dont la piété et la pureté le remplissaient de consolation ; que souvent il les allait voir pour leur parler de Dieu ; ce qui l'obligeait à traiter des sentiments les plus délicats de la piété. « Et c'est une bonne partie de ce que je te communique maintenant, mon cher lecteur, ajoute- 1 -il, que je dois à celte bénite assemblée. Celle qui en est la mère et y préside, sachant que j'écrivois sur ce sujet, et que néanmoins malaisément pourrois-je tirer la besogne au jour, si Dieu ne m'aidoit fort spécialement et que je ne fusse continuellement pressé, a eu un soin continuel de prier et de faire prier pour cela , et de me conjurer saintement de recueillir tous les petits morceaux Be loisir qu'elle estimoit pouvoir être sauvés par-ci par-là de la presse de mes empêchements pour les employer à ceci. Et parce que cette âme m'est en la considération que Dieu sait, elle n'a pas eu peu de pouvoir pour animer la mienne en cette occasion. Il y a voirement longtemps que j'avois projeté d'écrire de l'amour sacré; mais ce projet n'étoit point comparable à ce que cette occasion m'a fait produire, occasion que je te manifeste aussi naïvement, tout à la bonne foi, à l'imitation des anciens. »
Ainsi Dieu ne refusait aucune grâce à la Visitation naissante. Après avoir choisi avec tant de soin la mère et les premières filles de l'Institut et les avoir si divinement tirées du monde , non content de les conduire dans la solitude et de les livrer aux assauts du saint amour, il inspirait au plus grand docteur de cette époque de leur en dévoiler tous les mystères.
DE SAINTE CBANTAL 601
La même main qui avait tracé les Constitutions écrivait le Traité de l'Amour de Dieu. Le vol le plus sublime recevait ainsi des règles comme le pas le plus humble; et, en voyant ces délicates attentions de la Providence, il n'était pas difficile de prédire des merveilles.