DU TOME PREMIER
ARBRE GÉNÉALOGIQUE DE LA BIENHEUREUSE JEANNE - FRANÇOISE FRÉMYOT DE CHANTAL , CONTENANT SES ANCÊTRES ET SA POSTÉRITÉ.
(Voyez page 60.)
Nous donnons ci- contre cet arbre généalogique, qui fui dressé par ordre des commissaires apostoliques au moment où, le procès de béatification étant achevé, on commençait à s'occuper de celui de la canonisation, et par conséquent vers 1751. Inutile d'insister sur la haute valeur de ce monument, dressé avec le plus grand soin, et évidemment d'après les renseignements et sous la surveillance des parents de la sainte, encore nombreux alors, et séparés d'elle par quatre générations seulement. Aussi n'avons-nous pas hésité, en plusieurs poinis où ce monument est opposé aux témoignages des historiens, de nous séparer de ceux-ci; car on conçoit que la mère de Chaugy, par exemple, n'ait pu apporter à la question des ancêtres de sainte Chantai, qui l'intéressait peu, et qui a pu se brouiller dans son souvenir, une exactitude semblable à celle des commissaires apostoliques, faisant dresser sous leurs yeux un arbre généalogique. Outre les erreurs que ce monument nous a permis de rectifier, il nous a d'ailleurs fourni plus d'une date importante, et l'indication même de
personnages dont il n'est pas question dans les historiens, ce qui nous a été utile pour éclaircir des points embarrassants. Le seul regret, c'est que ce tableau s'arrête trop tôt, et ne nous permette pas de suivre jusqu'à nos jours la postérité de sainte Chantcd. Mais c'est précisément parce qu'il s'arrête de bonne heure que son autorité est si grande. Nous aurions pu, il est vrai, le compléter, et nous y avons pensé un instant. Mais, toute réflexion faite, nous nous sommes abstenu, moins encore à cause du travail, qui eût été considérable, que par respect pour les prétentions d'un si grand nombre de familles qui se disent descendre de sainte Chantai, prétentions qu'il nous est très difficile de vérifier, très pénible de contredire.
NOTE SUR LA MAISON OU EST NÉE SAINTE CHAN'TAL - A DIJON ( Voyez page 63.)
11 n'existe aucun doute sur la question de savoir si sainte Chantai est née à Dijon. Tous les historiens sont unanimes sur ce point, et elle-même en plusieurs circonstances, et notamment dans ses Dépositions lors du procès de canonisation de saint François de Sales , se déclare « native de Dijon, ville capitale du duché de Bourgogne ».
Mais, si elle est certainement née à Dijon , où, dans quelle rue, dans quel hôtel?
Les historiens ne le font pas connaître. Les témoins entendus lors du procès de canonisation de la sainte se contentent de dire qu'elle naquit « dans l'hôtel de son père : In (l.omo paterna ». Mais où était cet hôtel?
Si on savait dans quelle église sainte Chantai a été bapiisée, il y aurait là, à défaut de renseignements positifs, une première indication qui pourrait servir à guider les recherches. Malheureusement ce second point est presque aussi obscur que le premier. Tous les registres des paroisses de Dijon antérieurs cà 1600 ont disparu ; et dès 1722 les commissaires apostoliques faisaient d'inutiles efforts pour retrouver l'acte de baptême de sainte Chantai. Les témoins entendus
au procès de canonisation ne suppléent pas à la perte regrettable des registres. Les uns, en eCfet, se contentent de dire qu'elle fut baptisée à sa paroisse, sans la nommer; les autres, en affirmant qu'elle a été certainement baptisée, déclarent expressément qu'ils ne savent pas dans quelle église. Les historiens enfin, la mère de Chaugy, M. de Maupas, l'abbé Marsollier, s'en tiennent tous à cette phrase : « Ce fut dans la ville de Dijon que notre bienheureuse naquit ; » et à cette autre encore plus vague : « Notre sainte enfant fut soudain régénérée dans les eaux sacrées du baptême. »
Ainsi nul monument écrit ne peut nous renseigner sur la question de savoir dans quelle rue de Dijon et dans quel hôtel naquit sainte Chantai.
Reste la tradition. Voyons si elle donnera plus de lumières.
La tradition indique deux hôtels, l'un situé rue Jeannin, n° 1 ; l'autre, détruit aujourd'hui, et sur l'emplacement duquel s'élève l'hôtel de la préfecture.
Que faut- il penser de celte double tradition?
Pour ce qui est d'abord de la rue Jeannin , on voit , en effet , au n» 1 , un charmant hôtel dont une partie remonte au moins au xiv« siècle, et dont «l'ensemble a été refait et décoré dans le style de François F''. Il est parfaitement conservé à l'extérieur, et l'on y a montré longtemps un portrait d'André Frémyot, archevêque de Bourges, frère de sainte Chantai. C'est là, dit-on, que celle-ci est née. Mais on va voir que cette tradition, si même on peut appeler de ce nom l'opinion erronée de quelques personnes , ne repose sur rien , et qu'il est facile d'en expliquer l'origine.
Cet hôtel, en effet, n'a jamais appartenu au père de sainte Chantai, le président Bénigne Frémyot, comme on semble le dire. Il appartenait à son frère, M. Claude Frémyot, qu'on appela plus lard aussi le président Frémyot, parce qu'il devint président à la Chambre des comptes. De plus , M. Claude Frémyot n'acheta cet hôtel qu'en 1579, sept ans après la naissance de sainte Chantai i ; et comme les registres de la ville prouvent qu'il ne l'habitait pas auparavant à titre de
1 Voir les litres de ceUe maison , appartenant aujourd'hui à Mme veuve Fort. Parmi ces titres se trouve l'acte par lequel cette maison fut cédée en toute propriété à M. Frémyot, le 30 mai 1579.
locataire, il est évident que sainte Chantai n'y est pas née. Seulement, comme M. Claude Frémyot était l'oncle de notre sainte, et que d'ailleurs, vers cette époque, M. Claude logea dans son hôtel M. Berbisey, grand -père maternel de notre sainte, on conçoit que celle-ci dut y venir sans cesse dans sa jeunesse. Un peu plus tard, M™*' de Chantai, déjà veuve, étant de retour à Dijon, nous voyons M. Claude prendre en grande affection les enfants de M™° de Chantai, surtout Celse- Bénigne; il le voulait toujours avoir chez lui, et le gâtait un peu, ce dont celle-ci se plaint dans ses lettres. Enfin en 1604, lorsque saint François de Sales vint prêcher le carême à Dijon, il se lia assez intimement avec M. Claude, chez lequel il allait souvent, et oîi naturellement il dut rencontrer plusieurs fois M"^^ de Chantai. On conçoit donc que cet hôtel, tout plein de traces de la sainte, ait été visité avec respect par les chréliens, et que peu à peu se soit formée en quelques personnes moins instruites l'opinion que c'était là que sainte Chantai était née.
Cette opinion, du reste, n'était pas universelle; vers 1774, Courtépée en constatait une autre plus répandue. Après avoir décrit l'hôtel Brion, qui fut détruit, pour faire place à celui qui sert aujourd'hui de préfecture, il ajoute : « Une partie est bâtie sur l'emplacexiient de l'hôtel Frémyot, occupé par l'illustre président de ce nom, et où naquit sa fille sainte Jeanne- Françoise de Chantai i. »
On aimerait à adopter cette opinion, et à voir notre jeune sainte baptisée, et faisant sa première communion dans cette belle église Notre-Dame, aux pieds de cette Vierge noire si célèbre déjà à Dijon. Malheureusement des monuments trop certains démontrent que cette seconde tradition n'est pas plus fondée que la première.
Il existe, en effet, aux archives de la ville de Dijon une collection considérable de registres renfermant les rôles d'impôts de toute nature, depuis le roi Jean jusqu'à la Révolution française-. Chaque rôle est divisé par paroisses. Tous les
1 Description du duché de Bourgogne, par Courtépée , nouvelle édition , tome II , p. 56.
2 Inutile de dire que c'est d'après les indications et en compagnie de notre savant archiviste M. Joseph Garnier, que nous avons étudié ces regietres d* tailles.
habitants, exempts ou non, y sont inscrits, non par ordre alphabétique, mais suivant un itinéraire de rues qui n'a pas varié depuis la fin du xiv^ siècle.
Or, en étudiant ces rôles d'impôts , il est évident que M. Frémyot n'a jamais habité, dans la rue de la Préfecture, Thôtel où Courtépée met sa résidence et la naissance de notre sainte. Des deux parties, en effet, qui composent cet ancien hôtel, celle du midi appartient en 1550 à Odinet Dimanche, bourgeois de Dijon, qui la vend en 1560 à Jean Malyon, dont les enfants la possèdent et Thabitent pendant une longue suite d'années; celle du nord, oh précisément on place la résidence de M. Frémyot, est occupée ainsi qu'il suit : de 1563 à 1565, par M. Philippe de Villers ; en 1566 et suivantes, par M. Africain de Beaumont; en 1571, par M. Mouleron, conseiller au parlement; en 1572 et 1573, par Guillaume Joly et Louis Cardeur; en 1574, par M. de Ventoux. D'où il résulte évidemment que M. Frémyot n'habitant pas cet hôtel en 1571, 1572, 1573, 1574, années de la naissance de ses trois enfants , la tradition dont nous parlons est inexacte.
Il y a, du reste, à cette argumentation, qui pourrait suffire, une contre-épreuve qui achève delà rendre invincible. Qu'on ouvre les rôles d'impôts de la paroisse Saint-Médard à ces mêmes années 1571, 1572, 1573, on ne larde pas à y voir apparaître le nom de M. Bénigne Frémyot, alors maître des comptes. 11 occupe dans la rue du Trésor une maison qui doit être très voisine du palais; car elle est contiguë à la maison du libraire Antoine Grangier, qu'on sait avoir demeuré presque en face du palais.
M. Bénigne Frémyot n'était pas l'aîné de sa famille. 11 ne possédait pas l'hôtel héréditaire, en supposant qu'il y en eût un. La maison où nous le voyons s'établir en 1571 est une simple maison de louage. Il y est encore en 1572 , année de la naissance de sainte Chantai, et en 1573, année de la naissance d'André Frémyot; il ne la quitte qu'en 1576, pour aller occuper une autre maison, également de louage, située rue Vauban, aux environs de l'hôtel Bouhier.
Voilà donc un point qui nous paraît incontestable. Sainte Chantai est née sur la paroisse Saint-Médard , rue du Trésor, proche le palais.
Mais, au moment où la sainte venait au monde, l'égl-ise
Saint -Médard, tombant de vétusté et à moitié en ruines, ne pouvait plus décemment servir au culte. Vainement on avait à diverses époques projeté de la rebâtir ; les guerres civiles et les guerres religieuses s'y étaient toujours opposées , si bien que le curé et les marguilliers de Saint-Médard n'avaient pas trouvé d'autre moyen de sortir d'embarras qu'en priant messieurs de Saint-Étienne de leur permettre de faire provisoirement dans leur église toutes les fonctions paroissiales. Cette permission venait de leur être accordée par un traité en forme en 1571 , un an juste avant la naissance de sainte Chantai, et, depuis ce jour, baptêmes, mariages, enterrements, communions pascales, tous les actes paroissiaux enfin se firent dans l'église abbatiale de Saint-Étienne. La messe conventuelle servit d'abord de messe paroissiale ; mais bientôt, un autel à saint Médard ayant été élevé dans la croisée méridionale de Saint-Étienne, tous les paroissiens furent convoqués dans cette basse nef, comme dans une nouvelle église Saint-Médard, ce qui, comme tous les provisoireSj dura plus de deux siècles.
Mais de là résulte évidemment que sainte Chantai , étant née en 1572, dans la rue du Trésor, sur la paroisse Saint- Médard, fut baptisée dans l'église Saint-Étienne , et, comme M. Frémyot, en se transportant en 1576 rue Vauban, oîi il demeura jusqu'en 1583, ne quittait pas la paroisse Saint- Médard , j'ajoute que sainte Chantai y fit sa première communion.
Ces points ne paraissent pas douteux. Il est facile, du reste, de comprendre et d'expliquer comment la mémoire de ces faits se perdit. L'église Saint-Médard, qu'on se proposait chaque année de rebâtir, fut, au contraire, rasée et démolie en 1576. D'autre part, la rue du Trésor disparut en partie. Ces terrains vagues qui entouraient le palais se bâtirent. L'hôtel de M. Frémyot fut ou démoli ou enseveli dans les nouvelles constructions. Cet hôtel d'ailleurs n'était pas celui de M. Frémyot. Il ne lui appartenait pas. Il ne l'avait même occupé que passagèrement, quatre à cinq années au plus ; il en était sorti en 1576, lorsque sainte Chantai n'avait que quatre ans. En faut- il davantage pour expliquer comment et pourquoi on ne garda aucun souvenir du lieu où la sainte était née?
Après avoir ainsi retrouvé le lieu de naissance de sainte Chantai à Dijon, et éclairai cette première difficulté, il en est d'autres sur lesquelles l'historien voudrait pouvoir jeter quelque lumière. En quel hôtel habitait M'"'' de Chantai lorsqu'elle venait à Dijon après son mariage, à l'époque, par exemple, où saint François de Sales prêchait le carême à Dijon? En quel hôtel surtout, au moment d'entrer en religion, fit- elle ses adieux à son vieux père et passa- t-elle sur le corps de son fils?
Pour répondre à cette question , il faudrait pouvoir indiquer d'une manière précise et certaine la demeure du président Frémyot de 1596 à 1610; car c'est chez lui que M"^° de Chantai descendait toujours lorsqu'elle venait passer quelques mois d'hiver à Dijon ; et c'est chez lui, tous les historiens le disent expressément, qu'eut lieu la scène des adieux.
Or ici se présentent d'assez grandes difficultés.
Nous avons vu en 1576 M. Frémyot quitter la rue du Trésor, et venir habiter rue Vauban, aux environs de l'hôtel qu'occupa plus tard le président Boyer, toujours sur la paroisse Saint-Médard. Il y resta jusqu'en 1582. En cette année, ayant été nommé président au Parlement, il songea probablement à se donner une habitation plus considérable , et il vint se fixer sur la paroisse Notre-Dame, rue du Verbois i (rue Verrerie), dans le voisinage de son frère, M. Claude, qui avait acheté en 1579, comme nous l'avons déjà dit, un hôtel dans la rue des Fols (rue Jeannin, n° 1). On peut croire qu'il y demeura jusqu'en 1589, et ce fut ainsi sur la paroisse Notre- Dame qu'eut lieu, vers 1586 ou 1587, le mariage de Marguerite Frémyot avec le baron de Neufchèzes. Sainte Chantai y assistait, âgée d'une quinzaine d'années.
En 1589, M. Frémyot, qui ne voulait pas adhérer à la Ligue, dégénérée alors et maîtresse enfin du Parlement et de la ville , quitle tout à coup Dijon , où son hôtel est pillé, et se retire à Tholes en Auxois , et enfin à Semur, et y demeure près de six ans (1589-1595). C'est pendant ce temps qu'eut lieu , à Bourbilly, le mariage de sainte Chantai.
En 1593, Henri IV étant entré vainqueur à Dijon, M. Fré-
1 L'emplacement exact de cette maison de M. Frémyot, rue Verrerie, ne nous est pa3 encore exactement connu. Nous soupi;;onnons fort que c'était la maison n» 1 de la rue Chsudronnerio.
myot y revient lui-même en triomphe à la tête du Parlement de Flavigny; mais, chose singulière! bien qu'il fût alors président au Parlement, maire de la ville, chargé à chaque instant des missions les plus importantes, et que son nom revienne à chaque page de Fhistoire du pays, on ne le voit plus reparaître ni sur les registres de la paroisse Notre- Dame, ni sur ceux d'aucune autre paroisse. Impossible de retrouver son domicile en suivant ces rôles d'impôts où se trouvent pourtant tous les habitants de Dijon, même ceux qui étaient exempts, et en particulier les magistrats du Parlement et de la Chambre des comptes. Et cette disparition du nom de M. Frémyot dure de 1595 à 1611, époque de sa mort, c'est-à-dire pendant les quinze années ovi il nous importei-ait le plus de connaître la demeure de sainte Chantai lorsqu'elle venait à Dijon.
Comment expliquer ce fait étonnant? Le voici.
Lorsque M. Frémyot rentra à Dijon en 1595, Henri IV, pour récompenser ses grands services, le voulut faire pre^ mier président au Parlement de Dijon ; et, comme il refusait cette faveur, il lui proposa de l'emmener à Paris, oii il lui aurait donné une charge considérable. M. Frémyot fut inflexible, et, pour faire accepter au roi son refus, il lui déclara qu'il était décidé à quitter le monde et à entrer dans les ordres sacrés. Henri IV alors, selon l'usage du temps, lui donna la riche abbaye de Saint- Etienne et l'archevêché de Bourges. M. Frémyot accepta, et vint immédiatement prendre son logement à l'abbaye.
C'est ce que nous apprend un contemporain, qui a laissé dans son curieux journal, encore inédit, de très intéressants détails sur les hommes et les événements de cette époque à Dijon.
« Le 8 janvier 1596, dit le chanoine Pépin, on a commencé les États-Généraux de tout le duché de Bourgogne sous le roi Henri IV, M. de Biron, gouverneur sous Sa Majesté, et ont assisté plusieurs grands seigneurs, tant de l'Église, Noblesse, que du Tiers- État. On a fait la harangue comme de coutume à Saint -Etienne, auquel lieu ils ont fait dire et célébrer la messe du Saint-Esprit, laquelle de tout temps se disoit à la sainte Chapelle. Outre, on a tenu les Chambres et le reste des États -Généraux aux Cordeliers,
attendu que le président Frémyot, pour lors maire de la ville et soi-disant et résidant abbé en l'abbaye de Saint- Etienne, avoil occupé ledit logis. Occasion de quoy on fut contraint chercher et retenir place et lieux ailleurs. »
Et plus bas : « Le 14. mourut M. Paris Bernant, prieur do Saint -Etienne, estant pourvu de l'abbaye d'icelle par la résij^nation de M. du Tillet, abbé et paisible possesseur, lequel s'étoit rendu chartreux et avoit résigné ladite abbaye audit Bernard, qui n'en avoit pris possession, y étant empêché par M. le président Frémyot, qui avec force s'estoit allé tenir et faire sa demeurance audit lieu et possédoil entièrement tous les logis appartenant audit abbé. »
Plus loin enfin: « En ce mois (mai 1596), M. Frémyot, maire, fit déraciner les fondements de la Portelle;, et l'on trouva de fort belles pierres et beaucoup de bons matériaux, lesquels il resserra entièrement en l'abbaye de Saint-Étienne, de façon qu'il se nommoit évèque de Bourges , abbé de Saint- Étienne , président au Parlement , maire de Dijon ei premier au conseil de M. le maréchal de Biron. » On sent dans tous ces passages Taccent peu bienveillant d'un ancien ligueur, qui n'avait pas encore pardonné à M. Frémyot sa belle conduite au milieu des troubles de 1589, et qui supportait impatiemment son triomphe. Mais le ton importe peu ici, et, sans nous arrêter à discuter les accusations du chanoine Pépin, constatons que dès 1596 M. Frémyot occupait à Saint- Étienne le logement de l'abbé, logement très vaste, puisqu'on avait songé à y tenir les États-Généraux.
Le président Frémyot était donc là, dans l'abbaye qui lui avait été donnée , pendant qu'il négociait l'afifaire de son entrée dans les ordres : affaire difficile, dont il ne put venir à bout, et voici pourquoi. M. Frémyot avait été marié deux fois. Après avoir perdu la mère de sainte Chantai, M'"" de Berbisey, en 1573, il s'était remarié peu après, à une époque que l'on ne sait pas bien, et à une personne dont je n'ai pu trouver le nom. Il était veuf, à la vérité, de cette seconde femme ; mais c'est une loi ecclésiastique remontant aux premiers siècles, et déjà indiquée par saint Paul, que si les veufs ne sont pas exclus des saints ordres, c'est à la condition expresse qu'ils n'auront pas été mariés en seconj^çs, noces, v.nius uxoris virum. De plus cette seconde ^e^jj^e
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était veuve elle-même au moment où il l'épousa, ce qui seul eût suffi pour le faire écarter des saints ordres.
M. Frémjot essaya vainement d'obtenir dispense, et, n'ayant pu réussir, il transmit, selon l'usage du temps, son abbaye et son archevêché à son fils André, frère de sainte Chantai. Les négociations durent être longues, puisque en 1604 M^' André n'était pas encore prêtre, et qu'il dit sa première messe le jeudi saint de cette même année, et précisément à Saint-Étienne, dont il devenait abbé par le désistement de son père. Quant à ce dernier, qui habitait Saint-Étienne depuis neuf ans, on peut croire qu'il continua à y rester jusqu'à sa mort ; car, d'une part, M^"" André, nommé archevêque de Bourges en même temps qu'abbé de Saint- Étienne, alla résider dans sa ville archiépiscopale, et laissa ainsi inoccupé le vaste logement des abbés. D'autre part, puisque le nom du président Frémyot ne reparaît pas plus de 1604 à 1611 sur les registres de tailles qu'il n'y avait paru de 1394 à 1604, à l'époque où il logeait certainement j Saint-Étienne, n'est-on pas autorisé à croire qu'il continua à y résider? ce qui paraîtra tout natui'el à ceux qui savent que le président Lefèvre habitait en 1350 les bâtiments de Saint-Bénigne, avec bien moins de raison sans doute que n'en avait M. Frémyot pour continuer à habiter ceux de Saint-Étienne.
« C'est donc là, dans le logement des abbés commanditaires de la plus vieille abbaye de Dijon, que M"^^ de Chantai vint, en 1601 , passer la première année de son veuvage ; là aussi qu'elle revint, en 1604, entendre le carême que saint François de Sales prêchait à la sainte Chapelle ; là enfin que se tint la grande.assemblée des parents, le 29 juin 1610, et qu'eut lieu cette scène héroïque des embrassements de la mère et du fils.
Pour achever d'entourer tout cela d'une pleine lumière, et pour satisfaire complètement sur ce point la piété, il faudrait, je le sens bien, après s'être assuré par des textes contemporains que, de 1604 à 1611, M. Frémyot ne quitta pas l'abbaye, pouvoir indiquer les chambres mêmes occupées par sainte Chantai. Mais qui le pourra jamais faire ? Le temps a tout détruit, tout renouvelé de ce vieil édifice. L'abbaye est devenue collégiale; la collégiale, évêché; l'évêché, divisé
eu Jiûerenls lots, a été vendu comme l)ien national. Quelques débris de cloîtres, une vieille porte, sous laquelle on peut être sûr que saint François de Sales et peut-être aussi sainte Chantai ont passé bien des fois, quelques pans de murailles anciennes, le tout noyé et perdu dans des constructions nouvelles, voilà ce qui reste de la vieille abbaye; et par conséquent il faut renoncer à retrouver les appartements de M™^ de Chantai , et les salles illustrées par le grand sacrifice de son départ et de ses adieux.
LETTRE DU PRESIDENT FREMYOT A M. DE FEHVAQUE , GOUVERNEUR DE BOURGOGNE ^
(Voyez page 77.)
.1 M. de Fcrvaquc. chevalier de Vordve du Roy, capitaine de cinquante hommes d'armes et de son ordonnance , comte de Grancey, seigneur et baron de Solengey, etc.. à Dijon.
« Monsieur, je me sens infinyment obligé à vous et à tous messieurs de la ville, de la courtoisie que vous m'avez faicte de permettre à mon frère de venir icy pour me veoir, non seulement pour le contentement que j'ay reçu, nous consolant mutuellement en nos misères publicques et privées, mays aussy pour ce que par là j'ay reconnu la bonne opinion qui vous reste encore de moy, qu'en mon cime j'ay tousiours beaucoup de scintile de la charité qu'ung homme de bien doyt avoir envers sa patrie et ses conciloiens : et pleust à Dieu que ma vye fust sacrifiée pour le public , et que tout allast bien. Je voudrois bien que j'eusse pu me laisser aller aux larmes et persuasions de mon dict frère, qui m'ont touché bien avant au cœur, quand j'ay seu les fascheries et rudes traitements que lui et mon fils ont receus à mon occasion et tlont les miens sont encore menacés. Mays mon lion-
1 Archives de la vi'b ùj l'ijon, Coi'respondance municipale, C. -Il, re- L'islrc X, ni 132.
neur et mon debvoir m'empeschent de plyer sous toutes ces choses; et vous supplie humblement, Monsieur, considérer quelles ont esté mes actions passées, que j'ay données par escrit à mon Irère ; que s'il s'y trouve un seul mensonge, je veulx niouiir. Et lors je m'assure que tant s'en fault que je puisse eslre blâmé ou repris, que, au contaire, ceux qui voudront juger sans passion me loueront et de l'affection que j"ay heueau repos de toute la province, et de la patience que j'ay houe contre tant de menaces et mauvais desseins que l'on a faicts contre moy. 11 est vray que, me voiant réduit à la nécessité de demourer en cette province, puisque le roy me l'avoit commandé (et aussi qu'avois-je faict pour en être banny), et n'ayant autre bruit à mes oreilles- que des charges données à celuy-cy et celuy-là pour me faire mourir, enfin ne pouvant plus languir, je me résolus de chercher une habitation plus seure qu'une meschante maison champestre. Et à ces fins mardy dernier je me retiray en cette ville oiî s'il se trouve que auparavant j'eusse faict praticque avec »n seul des habitants, je veulx mourir. Depuis, M. de Thavanes, comme lieutenant général pour le roy en ce pays, y est entré, et a confirmé tous les habitants en la bonne volonté qu'ils avoient tous de demourer perpétuellement en l'obéissance du roy. Si c'est crime d'estre serviteur du roy et de se retirer dans une ville qui est sous l'obéissance de Sa Majesté , j'ay failly. Si c'est crime encore à un homme de bien, que l'on court à force et auquel l'on veult injustement sur faulses impressions et par colère faire perdre la vye, se retirer et chercher un couvert pour la défense de sa vye , je suis coupable. Mays , Monsieur, vous estes trop sage pour imputer à crime toutes ces choses. Et quand j'auroys failly en cela, je m'esbahys pourquoi l'on en veulx jeter la vengeance sur mon fils et sur mes frères et soeurs et proches parens, qui sont innocens, et desquels je n'avois heu aucunes nouvelles depuis deux mois entiers. Et maintenant mon frère m'apporte cette funeste menace que l'on ra'envoiera la teste de mon fils dedans un sac, et que l'on fera à tous mesdits parents toutes les rudesses que l'on pourra. Je sçais bien , Monsieur, qu'en un cueur si généreux que le vostre, une si cruelle et barbare résolution ne peut entrer; mais que cela provient des furieux conseils de mes ennemys , qui voudroient bien assouvir leur
passion démesurée aux dépens de celle belle et grande réputation que vous avez acquise par tant d'actes héroïques qu'avez iaicts, et charges honorables desquelles vous vous êtes toujours sagement et dignement acquitté, qui me fait espérer que vous, Monsieur, ne tomberés lamais en conseil si horrible et si esloigné de toute humanité. Miiys quand vostre vertu et bon natui'el seroient surmontés p sr la violence ou fureur de mes ennemys, je ne suis point tant aliéné d'humanité et dépourvu du sentiment de l'affection paternelle que je ne portasse à regret un tel spectacle. Si diroys-je librement que j'estimerois mon fils très-heureux de mourir si jeusne et en la première fleur de son eage pour la chose publique, et innocent comme il est avoir un sépulchre si honorable; et par les destins ou malheur plutost que par la faulte de son père anticiper le cours de sa vye et éviter le sentiment des calamités qui sont apreslées sur ce misérable État, Je vous supplie donc, Monsieur, tempérer ces mauvais conseils que l'on vous donne du sel de votre prudence, et croire que ny les tourments que Ton pourroit me donner ny ceux que l'on fera à mon fils, que je sentii'ay plus que les miens, ne me pourroient esbranler à faire chose contre mon honneur et le debvoir d'un homme de bien. J'ayme mieux mourir tost aïant la réputation entière, que vivre longuement sans réputation. Et si sans blasme je pouvois ce que mon frère m'a dict, je m'y fusse rendu aisément. Ce que je vous supplie très humblement prendre de bonne part, et croire qu'il n'y a personne en ce monde qui désire plus que moy le bien et le repos de la patrie, et que, quand j'y pourrai estre utile, je m'y emploieray de bien bonne volonté, de laquelle, après vous avoir humblement salué, je prieray Dieu,
« Monsieur, vous conserver en santé heureuse et longue -vie.
« A Flavigny, ce dimanche cinquième mars 1389.
« Yotre très humble e,t obéi&sant serviteur,
« FRlâlYOT. »