LETTRE DE M°" L'ÉVÊQUE D'ORLÉANS
curé de Saint-Sulpice, et Pimporlante Vie de M. Émery, bien qu'elle soit à mon sens trop abrégée , et que les citations eussent pu être, je le crois, plus nombi'euses. Je pourrais indiquer aussi de sérieux travaux faits de notre temps sur saint Augustin, saint Jean Chrysostome, le cardinal de Gheverus, le vénérable Holzhauser, le curé d'Ars, et d'autres saints et illustres personnages. L'Histoire de la Trappe, par M. Gaillardin, est encore un de nos très bons ouvrages. Les deux belles et austères figures de l'abbé de Rancé et de dom Augustin de Lestrange y sont pleines de vérité et de vie. Mais je m'arrête, je ne puis tout énumérer ici.
Votre histoire de sainte Chantai, mon cher ami, est destinée à prendre rang parmi les meilleurs d'entre ces livres ; et si le désir de rendre gloire à Dieu , d'honorer l'Église , d'être utile aux âmes, en faisant connaître et aimer une aussi grande âm.e que la fondatrice de la Visitation, a été le but de votre travail, vous pouvez croire en toute confiance que votre but a été heureusement atteint.
f FÉLIX, ÉvÊQUE d'Orléans.
Orléans, le 15 mai 1863.
L'ordre de la Visitation possède encore aujourd'hui sur sa fondatrice, sainte Jeanne-Françoise Frémyot de Chantai \ des manuscrits précieux, composés du vivant de la sainte, mais à son insu, et qui, répandus au dix-septième siècle dans tous les monastères de l'Ordre, paraissent n'en être jamais sortis, et sont restés jusqu'à présent inédits et absolument inconnus. Bien que j'eusse depuis plusieurs années les relations les plus intimes avec un des principaux monastères de la Visitation^, c'est par hasard, et au moment où j'y pensais le moins, que ces documents précieux tombèrent entre mes mains. Leur lecture me ravit. J'y voyais paraître, dans un charme incomparable de pensées et de style, une si pro-
1 C'est là le nom complet et authentique de notre sainte, celui sous lequel l'Eglise l'honore, et le seul qu'on puisse lui donner dans les prières liturgiques. Mais de même que saint Alphonse de Liguori est sans cesse nommé saint Liguori par les théologiens, de même aussi sainte Jeanne-Françoise de Chantai est généralement appelée sainte Chantai, et beaucoup même ne la connaissent que sous ce nom. De là le titre que nous avons donné à notre ouvrage.
2 Celui de Dijon.
fonde admiration pour la vénérable mère de Chantai avec un souvenir de cœur si fidèle et si ému ; on lui prêtait de si belles paroles ; on en racontait de si héroïques choses; il paraissait, dans tout ce qu'on disait d'elle, une élévation de caractère si constante et si soutenue, une fécondité si puissante, un si rare accord de tendresse et de force, d'énergie et d'amour, que le désir me prit de lire sa Vie, et j'ouvris celle qu'en avait donnée au dix- huitième siècle l'abbé Marsollier*. Dès les premières lignes je fus étonné et affligé. Je n'accuse pas l'abbé Marsollier. Écrivant dans un siècle mauvais, qui, parmi tant d'autres infirmités, eut surtout celle de ne rien comprendre à la vie des saints, il voulut défendre la vénérable mère de Chantai, et, pour la faire supporter à un siècle qui n'avait pas le sens du grand et de l'héroïque, il la rabaissa et la fit vulgaire. Du reste, nulles recherches sérieuses , nul recours aux sources : plus rien du parfum des vieux âges; de froides et fausses amplifications, avecde longues dissertations philosophiques : voilà l'abbé Marsollier. Quand, fatigué ou révolté, je fermais ce livre pour rouvrir mes vieux manuscrits, il me semblait
1 La Vie de la vénérable mère de Chantai, fondatrice, première religieuse et première super iirure de l'Ordre de la Visilaiion de Sainte- Marie , par M. l'abbé Marsollier, chanoine et ancien prévôt de l'église cathédrale d'Uzcs, 2 vol. in -12, Paris, 1717. (I Marsollier, le plus infidèle des biographes, » dit M. Hamnn; et il le prouve. ( Vie de saint François de Sales, 3" édition, préface.)
que je montais d'une terre basse, déserte et stérile, à une de ces belles montagnes où l'air, la lumière , les grands horizons ^et les hautes cimes remplissent Fâme d'élévation, d'enthousiasme et de paix.
Je fermai donc le livre de l'abbé Marsollier pour ne plus jamais le rouvrir, et, cherchant une Vie de la vénérable mère de Chantai , je pris les Mémoires de la mère de Chaugy K Là je retrouvais le charme disparu. Même beauté, même noblesse, même héroïsme. C'était bien ma grande Sainte; mais elle n'y était point tout entière. La Religieuse était incomparable; mais l'Epouse, mais la Dame du monde, mais la Mère, la Mère surtout, qu'étaitelle donc devenue? Ces petits enfants tant aimés et plus tard, hélas! tant pleures, je les cherchais^ et je ne les trouvais pas. Ce qui m'étonnait encore et bien davantage, c'est que la Fondatrice ellemême était absente de ces Mémoires. Il y avait là dans ces pages si belles, empreintes de tant de charme, une Sainte d'une trempe singulière, faite pour agir, et qui n'agissait pas. Je fus longtemps à pénétrer ce mystère. Je le découvris enfin.
1 Mémoires sur la Vie et les vertus de sainte Jeanne-Françoise de Chantai, 1 vol. in-8», Paris, 1845. Ce sont ces Mémoires qui parurent en 1644, refaits et arrangés par M. de Maupas, avec ce titre : La Vie de la vénérable mère Jeanne- Françoise Frémyot, etc., par messire Henri de Maupas, évesque et comle de Puy, etc., 1 vol. in-4", Paris, 1644. M. l'abbé Boulanger, aumônier de la Visitation du Mans, a eu l'heureuse idée de les rééditer de nos jours, d'après le texte original de la mère de Chaugy.
Quand la vénérable mère de Chantai avait appelé auprès d'elle la jeune sœur de Ghaugy pour lui servir de secrétaire, elle Pavait chargée de recueillir et de mettre en ordre l'histoire de toutes les fondations de monastères. Mais dans sa profonde humilité elle ne voulut pas qu'on parlât d'elle. Il fallait bien sans doute qu'on la nommât, qu'on dît qu'elle était venue tel jour, en telle ville, avec telles et telles sœurs. Mais voilà tout ce qu'elle permettait, et à grand'peine. Des belles paroles qui lui échappaient, des actions de foi, d'humilité, de zèle, d'amour de Dieu qui marquaient chacun de ses pas, elle ne supportait pas un mot. Et si la sœur de Chaugy s'oubliait et laissait échapper un souvenir, la vénérable mère de Chantai, qui lisait avec soin ces manuscrits, l'appelait dans sa cellule, la faisait mettre à genoux, et, après l'avoir tancée vertement de parler ainsi d'une pécheresse, lui ordonnait de récrire la fondation. Une telle défense assurément n'était pas acceptable; et aussi, pour que l'Église et les âmes ne fussent pas privées de ces grands souvenirs, la mère de Chaugy rédigea en secret ses Mémoires; non qu'elle voulût faire une Vie de la sainte, il s'en faut bien; elle voulait seulement ajouter un supplément à des récits qui existaient déjà, mais que l'humilité de la mère de Chantai avait faits incomplets. Voilà pourquoi la Fondatrice n'est pas peinte dans ses Mémoires; elle est peinte ailleurs.
Voilà pourquoi ses grandes Coopératrices n'y sont pas davantage; elles ont aussi leur histoire à part. Et comme on écrit pour le cloître, voilà pourquoi les enfants de la Sainte y figurent à peine, et pourquoi enfin l'Épouse, la Mère, la Maîtresse de maison, la Dame du monde, ne sont, pas plus que la Fondatrice, touchées d'un trait.
Dès lors ne convenait-il pas de réunir tous ces documents divers, de les fondre ensemble, de les compléter les uns par les autres, de les éclairer au moyen de ces Lettres innombrables , de ces Entreliens si beaux, de ces Mémoires si curieux, de tous ces papiers enfin réunis lors du procès de canonisation, et d'essayer avec tous ces secours une peinture complète de cette grande Sainte? Et puisque le dix-septième siècle ne l'a pas faite, et que le dix-huitième n'aurait pu la faire, ne serait-ce pas une œuvre qui vaudrait la peine d'être tentée, et qui serait comprise et peut-être goûtée aujourd'hui, dans cette renaissance de la foi et de la piété au dix-neuvième siècle? Voilà ce que je me disais, et comment naissait peu à peu en moi l'idée de composer l'ouvrage que j'offre aujourd'hui au public.
L'étude de plus en plus approfondie que je fis dès ce moment et que je poursuivis pendant plusieurs années de la vraie physionomie de sainte Chantai, de son grand caractère, de sa belle mission si bien en rapport avec les aspirations, les
besoins et les périls des temps modernes, acheva de me décider.
Ce qui me frappa tout d'abord, ce fut le caractère de la Sainte. Cette femme admirable a précisément possédé, dans un degré éminent, la vertu qui manque le plus à ce siècle, et dont l'absence est peut-être la plaie la plus profonde des générations contemporaines; je veux dire la force. Tour à tour fille, épouse, mère, maîtresse de maison, dame du monde au milieu d'une société spirituelle dont elle était le charme ; et plus tard veuve , religieuse, fondatrice d'Ordre, chargée sur la fin de sa vie de la direction de plus de quatre-vingts maisons créées par elle, dans toutes ces positions difficiles, elle poussa la générosité jusqu'à l'héroïsme. Sa grande âme était avide de sacrifices. Elle en a fait de si étonnants, que le monde n'a jamais pu les comprendre, et qu'il ne les lui a pas encore pardonnes. Les saints eux-mêmes en étaient dans l'enthousiasme. « J'ai trouvé à Dijon, s'écriait saint François de Sales, ce que Salomon était en peine de trouver à Jérusalem : la femme forte en madame de Chantai. » Saint Vincent de Paul enchérissait encore sur ses louanges, et traçait de cette âme admirable un portrait qui
passerait pour exagéré, si l'on ne connaissait la modération de ce saint prêtre. Après les j>lus gFEinds éloges, il affirme qu'ayant dirigé pendant vingt ans la mère de Chantai, il n'a jamais trouvé en elle ni une faiblesse ni une imperfection. L'Église, du reste, juge infaillible du vrai paractère des saints, a confirmé ces louanges, et, de toutes les vertus de sainte Chantai, elle semble n'en vouloir célébrer qu'une seule dans sa liturgie : celte admirable force d'âme avec laquelle, remplie de l'amour de Dieu, elle a traversé la vie et s'est élevée aux plus hauts degrés de la perfection ^
Cette force, en effet, n'est pas seulement le trait le plus beau de sa physionomie, l'inspiration de toutes ses œuvres, c'est le secret même de sa mission, la vraie raison de son apparition au seizième siècle, ce qui distingue la mère de Chantai et lui fait une place à part dans le groupe brillant des saints de cette époque.
On sait combien ils furent nombreux alors. Ce déchaînement de toutes les passions et de tous les orgueils, si faussement décoré du nom de Réforme, qui troubla la plus grande partie du seizième siècle, provoqua sur la fin une des plus belles réactions de sainteté qui aient jamais consolé l'Église. Luther venait de mourir; Calvin,
1 Omnipotens et misericors Deus, qui Beatam Joannain Franciscain tuo amore succensam admirabili spirilus forlitudine per omnes vitre semitas in via perfectionis donasti...
Henri VIII vivaient encore; le monde retentissait de prophéties sur la chute prochaine de l'Église, de déclamations sur sa corruption irrémédiable; et à ce moment même apparaissent saint Pie V, saint Charles Borromée, saint Philippe de Néri, saint Ign.ace, saint François Xavier, sainte Thérèse, saint François de Borgia, saint Jean de la Croix, saint François de Sales, saint Vincent de Paul, sainte Chantai, c'est-à-dire toutes les gloires et toutes les grandeurs de la vraie Église, réunies comme à dessein à l'heure oii la Réforme étalait ses scandales et multipliait les ruines.
Et ce qui était plus admirable que le nombre des saints à cette époque, c'était le caractère de chacun d'eux. On eût dit que Dieu, par une de ces belles inspirations avec lesquelles il vient au secours de son Église , et en même temps par une de ces attentions délicates qui révèlent en lui un cœur de père pour les nations même les plus ingrates, s'était plu à personnifier alors, à rendre éclatant et visible, dans dix ou douze saints du premier ordre, chacun des grands côtés du Catholicisme, méconnu et outragé par l'hérésie. Le côté austère, par exemple, dans ce saint archevêque de Milan, qui, prince, évêque, cardinal, s'imposait à vingt-deux ans, sous la pourpre, des macérations qui eussent épouvanté les solitaires de la Thébaïde; le côté suave, au contraire, dans ce doux évêque de Genève, dont le nom enchante
encore à deux siècles de distance , et qui attirait à l'Église soixante mille protestants par le charme de son amabilité unie à une si profonde doctrine; le prosélytisme vrai, la propagation divine de la foi, dans ce miraculeux Xavier, qui rendit à l'Église, par son humilité et son zèle, plus d'âmes que ne lui en avait enlevé l'orgueil de Luther; l'amour de Dieu, sublime et pur, dans sainte Thérèse; la charité dans saint Vincent de Paul; l'innocence angélique dans sainte Rose de Lima; mais ces vues nous entraîneraient trop loin : ne parlons que de sainte Chantai.
Elle devait être, au lendemain de la Réforme, dans un siècle attristé par de si grandes apostasies et de si honteuses chutes, une révélation éclatante de l'esprit de force. Voilà pourquoi Dieu lui donna tous les biens à la fois, un grand nom, une fortune brillante, un mari digne d'elle et qu'elle chérissait, quatre petits enfants spirituels et charmants, afin qu'au jour où elle s'arracherait toute vive à des liens si doux et si forts, le monde fût obligé d'avouer qu'il y avait là quelque chose de divin. Et parce que ce sacrifice, si grand qu'il fût, n'eût pas suffi pour révéler aux hommes la force divine qui est dans l'Église, soit avant que madame de Chantai quitte sa famille, soit après. Dieu la met sur la croix et l'abreuve de douleurs. Épouse, elle perd son mari tout jeune; mère, elle voit mourir un à un presque tous ses
enfants et ses petits-enfants; religieuse, elle est accablée dans son corps par des maladies étranges, tourmentée dans son esprit par d'affreuses tentations; fondatrice, le monde se soulève contre elle, lui suscite d'insurmontables obstacles, la poursuit par d'indignes calomnies, mais sans parvenir ni à la décourager ni à l'abattre. Son grand cœur est plus fort que toute épreuve, et pendant cinquante années d'un martyre ininterrompu elle fait admirer au monde, dans tout l'éclat de la vigueur et de la magnanimité chrétienne , ce que le Saint-Esprit a si bien nommé une femme forte. Hâtons-nous d'ajouter que cette force, en madame de Chantai, ne diminue ni la sensibilité ni la tendresse. Chaque sacrifice brise son âme; chaque acte de force lui arrache un cri de douleur; et c'est ce qui rend si saisissant et si beau le spectacle de son héroïsme. Car, il le faut bien dire, si madame de Chantai s'était arrachée , l'œil sec, des bras de son vieux père ; si elle eût sans pâlir desserré d'autour de ses genoux les mains entrelacées de ses enfants, qui ne frémirait d'épouvante à la vue d'une pareille force? Mais quand madame de Chantai apparaît tout en larmes au milieu de ses sacrifices ; quand, obligée de passer sur le corps de son fils, on entend sortir de son cœur les cris les plus pathétiques de la passion maternelle, et que plus tard, déjà religieuse, on la voit , à la mort de ses enfants, tomber si malade
(le douleur qu'il faut lui donner les derniers sacrements , et que rien néanmoins ne peut l'arrêter dans ses entreprises ni la faire fléchir dans sa mission : ah ! voilà bien la force qui vient de Dieu, cette force qui élève les âmes au-dessus d'ellesmêmes, mais qui ne les endurcit jamais!
Et de même qu'elle n'éteint pas la sensibilité, cette force non plus n'exclut pas la prudence. Qui en eut plus que madame de Chantai? Quelle justesse d'esprit! quel ferme bon sens! Et comme si ce n'était pas encore assez de précautions vis-àvis d'un monde toujours prêt à crier à l'exagération, Dieu donne à sainte Chantai pour conseillers et pour guides saint François de Sales et saint Vincent de Paul, c'est-à-dire les deux directeurs les plus sages, au jugement même du monde. Le premier la dirige pendant seize ans, le second pendant dix-neuf; et c'est appuyée sur la douceur de l'un et sur la sagesse de l'autre, qu'elle accomplit ses plus héroïques sacrifices, avec un si parfait mélange de modération et de force, d'énergie et de prudence, que « les bons, dit excellemment le saint évêque de Genève, y trouveront beaucoup à admirer, et les méchants rien à reprendre. »
Quand madame de Chantai mourut, après une longue vie dont cfeaque pas pendant soixante-dix années fut un sacrifice, saint Vincent de Paul vit son âme monter au ciel, non pas sous la forme
d'une colombe, ainsi qu'il est raconté dans la vie de plusieurs saints, mais sous celle d'un globe de feu : comme si Dieu eût voulu montrer par cette ardente image de quoi était faite l'âme de cette femme incomparable.
Certes, en tout temps, il est utile de rappeler de tels exemples. Mais quel siècle en eut plus besoin que le nôtre? Où vit- on jamais une plus universelle défaillance des caractères et des cœurs? Quand fut-il plus nécessaire de faire respirer aux âmes affaiblies l'air fortifiant des grands exemples? Voilà la première raison qui nous a déterminé à écrire celte histoire, et le premier genre d'intérêt qui s'y rattache. Mais ce n'est pas le seul.
Parmi tant de faits qui consolaient l'Église de France à l'époque où vécut madame de Chantai, et qui préparaient les splendeurs, même humaines, du grand siècle, il en est un dont la beauté appelle le regard, et qui révèle mieux qu'aucun autre peut-être la fécondité du Catholicisme.
Je veux parler de l'apparition simultanée de trois créations distinctes dans la. vie religieuse : le Carmel français, la Visitation et l'Institut des filles de la Charité; créations, non seulement dis-
tinctes, mais originales et parfaites, admirablement préparées pour répondre, par leur diversité même, aux passions et aux malheurs des temps qui les ont vues naître.
Qu'on me permette d'esquisser rapidement la physionomie de chacun de ces Ordres , de dire leurs dissemblances et leurs harmonies, afin d'aider le lecteur à comprendre les principaux événements de cette histoire.
La Carmélite vit pauvrement et rudement. Elle couche sur la dure, marche pieds nus, jeûne presque tous les jours de l'année et se meurtrit fréquemment dans de sanglantes disciplines. C'est ainsi qu'elle allège l'àme du fardeau de son corps et qu'elle se rend apte à la contemplation. Séparée du monde par des grilles « qui menacent étrangement ceux qui approchent ^ », elle est encore dérobée aux regards par un voile qui l'enveloppe tout entière. Son trait distinctif est la pénitence. La Visitation ne connaît ni ces longs jeûnes, ni cette couche dure, ni toutes ces austérités du Carmel. Mortifiée cependant, car sans les sacrifices du corps il n'y a point de vie religieuse, et encore moins de vie contemplative, la fille de saint François de Sales s'immole surtout par le sacrifice intérieur, par l'attention à se tenir douce, recueillie, humble, aimable, agréable à
' Bossuet, Sermon de vêture de mademoiselle de Bouillon.
tous et en tout. Elle conserve encore la clôture et les grilles, mais moins austères, et le voile que rÉglise met sur sa tête ne la dérobe plus aux regards. Son trait distinclif est la douceur. La fille de Charité n'a ni voiles, ni grilles, ni clôture d'aucune sorte, ou plutôt, selon l'expression de saint Vincent de Paul, elle a pour monastère la maison des malades, pour clôture l'obéissance, pour chapelle l'église paroissiale; et quelqu'un s'étonnant que le saint fondateur ne lui eût pas au moins donné un voile pour la protéger dans sa mission périlleuse, il répondit cette belle parole : « Elle aura aussi la sainte modestie pour voile. » Libre ainsi, elle s'en va à la recherche de la misère, et, victime d'un autre genre, elle se sacrifie dans les greniers, dans les hôpitaux, dans les prisons, sur les champs de bataille, partout oii il y a des plaies à panser, des larmes à essuyer, des âmes à consoler ou à servir. Son trait distinctif est la charité.
Ces trois types, si parfaits et si purs, parurent en France presque à la même heure, au lendemain du seizième siècle , qui avait accumulé tant de ruines , à la veille du dix-huitième, qui devait en créer de plus grandes, et, pour ainsi dire, entre deux tempêtes, comme si l'Eglise, profitant d'un moment de trêve, eût fait un suprême effort pour préparer aux temps qui allaient venir toutes les consolations et tous les secours dont ils auraient besoin.
La Carmélite parut la première (1604), venant d'Espagne , où elle avait pris une nouvelle vie au souffle ardent de sainte Thérèse. Elle fut accueillie avec enthousiasme. Ce mélange de contemplation, de pénitence et d'amour a toujours ravi l'âme des peuples, et le dix-septième siècle était encore trop pénétré des idées de la foi pour ne pas en comprendre la sublimité. Le Carmel répondait d'ailleurs à ces désirs et à ces habitudes d'austérité, si profonds encore et si vifs dans les premières années du grand siècle, d'où sortirent, avec la réforme des anciens Ordres, l'abbé de Bancé et la Trappe, et qui, après avoir été la gloire de celte époque, devaient en être le péril, lorsque le Jansénisme chercha à s'en couvrir pour bouleverser l'Église. Ajoulerai-je que les mollesses de Louis XIV, les corruptions et les scandales de sa cour allaient bientôt inquiéter les meilleurs esprits et faire désirer des expiations? Pour toutes ces causes , la propagation du Carmel fut éclatante. Il n'avait pas encore franchi les Pyrénées, que toute l'Église de France, selon l'expression de Fénelon, soupirait après lui', et dès qu'il paraît, on y voit accourir une foule d'àmes austères, avides de mortifications corporelles, jalouses de mettre un peu de leur sang dans la balance où se pesaient les destinées de leur siècle;
i Fénelon, Sermon pour la Fête de sainte Thérèse.
victimes consumées par l'amour pénitent, holocaustes qui n'ont plus cessé de brûler devant Dieu, et qui, aujourd'hui même, après Voltaire et la Régence, au lendemain de la Révolution française, sont plus nombreux et plus fervents que jamais. La Visitation naquit la seconde (1610). Elle répondait à d'autres nécessités et satisfaisait d'autres attraits. Il n'y a pas seulement dans le monde les âmes ardentes, il y a les âmes douces, et les ardentes elles-mêmes ne sont pas toujours unies à des corps robustes. De là, au dix-septième siècle et depuis, une foule de personnes très généreuses, capables des plus grands sacrifices, et qui , voulant quitter le monde, ne savaient où se réfugier, les unes parce qu'elles n'avaient pas le goût des grandes austérités corporelles telles qu'on les pratiquait dans les cloîtres, les autres qui en auraient eu l'attrait, mais qui n'en avaient pas la force : colombes plaintives qui erraient autour de l'arche sans pouvoir y entrer. En créant pour elles cette douceur de vie dont elles avaient besoin, en y joignant la contemplalion et l'amour, saint François de Sales et sainte Chantai ont composé un type nouveau, inconnu aux âges précédents, et dont la beauté a ravi le dix-septième siècle. En face du Christianisme étroit et chagrin, et bientôt repoussant et impossible, tel que le voulait faire le Jansénisme, l'héroïsme aimable de la Visitation a séduit une foule d'àmcs. « Savez-vous, écrivait saint Fran-
çois de Sales en 1G19 à sa sainte coopéralrice, que des serviteurs de Dieu m'ont dit aujourd'liui que la douceur de notre Institut étoit tellement au goût des esprits françois , que vous ôteriez la vogue aux autres maisons religieuses , et que quand on auroit vu cette madame de Chantai il n'y en auroit plus que pour elle. » C'était une crainte exagérée sans doute; car chaque Ordre religieux correspond à une famille d'âmes qu'il attirera toujours à lui par un invincible attrait; mais dans ce mot naïf on voit l'accueil fait à la Visitation. Gomme toutes les choses divines, ce doux Institut apparaissait à son heure, et trouvait une foule d'âmes qui l'attendaient. En quelques années il y a plus de cent monastères de la Visitation en France. Et à côté de cette propagation que rien n'arrête , quelle aimable et heureuse influence! Ces cent monastères, dont le nombre a doublé depuis, font rayonner, pour ainsi dire, la suavité autour d'eux. Et à quelle époque? A l'heure même où les santés s'affaiblissent, et où la piété sent le besoin de gagner en recueillement, en vie intérieure, en union intime avec Dieu, ce qu'elle perd en austérité; secret admirable que la Visitation possède, qu'elle révèle au monde, et qui achève d'expliquer son apparition providentielle dans les premières années du dix-septième siècle et comme à l'aurore des temps modernes. La fille de Charité naquit la dernière (1631);
et, à ne consulter que nos idées d'aujourd'hui, il semble qu'elle eût du être accueillie avec plus d'applaudissement encore que les deux autres. Le dixseptième siècle, dans cette première période d'un Christianisme si haut et si pur, n'estimait rien tant que la pénitence et la prière, et réservait tous ses enthousiasmes pour les cloîtres. D'ailleurs celte idée de religieuses sans grilles, sans clôture, se vouant non pas à soulager les pauvres dans les hôpitaux, ce qui s'était toujours fait, mais à les visiter et à les soigner à domicile; celte idée, qui nous paraît si simple, si belle, si utile et surtout si française, qui en realilé était si hardie et si nouvelle, étonnait les uns et alarmait les autres; peu s'en fallut même qu'elle ne succombât sous les objections. Les siècles qui allaient venir, et pour lesquels ce type nouveau était fait, devaient seuls, pour ainsi dire, le mettre dans son jour et en révéler la beauté. On approchait de ces temps oi!i la prière et la pénitence ne seraient plus comprises; où les hommes, ne se passionnant que pour les choses de la terre, estimeraient les soins donnés à leurs corps mille fois plus que les services rendus à leur âme, et où la religion, méconnue dans ses inspirations les plus hautes et dans ses plus précieux bienfaits, aurait besoin d'un nouveau signe pour se faire reconnaître et adorer. La fille de Charité était ce signe. Et comme les siècles les plus avides de jouissances maté-
rielles sont aussi les plus féconds en catastrophes et les plus pleins de larmes, quel signe pouvait être mieux choisi? Quand au milieu de nos rues et de nos places publiques, dans la mansarde de l'ouvrier, sur les champs de bataille, on voit apparaître la cornette blanche, le regard pur et franc, les mains bienfaisantes de la sœur de Charité, l'impie lui-même se sent ému; et le cœur qui ne comprend plus ni la Visitation ni le Carmel comprend encore cette humble fille qui panse les plaies du pauvre, console ses douleurs, essuie ses larmes, et, devenue mère sans cesser d'être vierge, recueille et nourrit ses enfants.
Ainsi Dieu proportionne les secours aux misères. Ainsi du cœur de l'Église, de son sein déchiré mais inépuisable, sortent, à chaque crise de l'humanité, les institutions les plus belles, les mieux appropriées aux besoins des âmes et aux périls des sociétés.
Si quelqu'un, ignorant l'histoire et ne connaissant que le caractère de sainte Chantai, était chargé d'indiquer celle de ces trois familles religieuses dont elle est la mère, à coup sûr il ne nommerait pas la Visitation. Ce doux Institut ne semblait pas convenir à celte mâle et ardente nature. Aussi la Sainte n'y songea que tard et en dernier lieu. Sa première pensée fut pour le Carmel. Elle en aimait la clôture absolue, les dures pénitences, la perpétuelle contemplation. Obligée de renoncer à ce
projet, car Dieu, qui avait sur elle d'autres desseins, lui suscita d'insurmontables obstacles, elle se tourna vers les filles de Charité. Puisqu'on lui refusait les austérités du Garmel, il lui fallait au moins les dévouements et les fatigues du service des pauvres. Et comme la fille de Charité n'existait pas encore, elle la créa elle-même en 1610, vingt-trois ans avant saint Vincent de Paul, et elle fut dans toute la force du terme la première fille de Charité. De là môme ce nom de Visitation donné à son Institut, parce que son but principal était de visiter les malades, et qu'il lui est resté. Mais tout à coup, au moment où l'œuvre est déjà commencée, une force inattendue arrête la mère de Chantai, l'oblige malgré elle à reprendre la clôture qu'elle avait abandonnée, à renoncer au service des pauvres et à la visite des malades, et, en ne conservant de son premier plan que le sacrifice intérieur, à y joindre la contemplation. Et c'est ainsi que naît, sans les hommes et malgré eux, par cette action mystérieuse de Dieu qui ne se montre nulle part mieux que dans la fondation des Ordres religieux , le type nouveau de la Visitation. Comme son saint directeur, et mieux que lui, car elle résista davantage, sainte Chantai aurait pu dire : « Je ne sais pourquoi on me nomme fondatrice, car je n'ai pas fait ce que je voulois, et j'ai fait ce que je ne voulois pas. »
Pourquoi la sainte qui, au dix-septième siècle,
a pour trait distinctif la force, fut-elle précisément choisie pour fonder l'Institut qui a pour esprit caractéristique la douceur? Comment Dieu l'y amena-t-il, pour ainsi dire, malgré elle? Par quels moyens prépara-t-il son esprit, son cœur, son corps même, à une œuvre qui semblait si peu lui convenir? C'est ce qu'on verra dans celte histoire, et l'on y admirera la tendresse et la profondeur des voies de Dieu.
De tous les moyens par lesquels, après avoir choisi la mère de Chantai, Dieu la mit malgré elle à la tète de cette grande œuvre, le principal et le plus touchant, on le sait assez, fut la rencontre qu'elle fit à Dijon du saint évêque de Genève, et l'illustre et pure amitié qui en fut la suite. Cette femme énergique avait besoin d'une aide pour une œuvre qui répondait si peu à sa nature; et Dieu lui associe le plus doux, le plus aimable de tous les saints. Ensemble ils fondent cet humble Institut, comme ils se plaisaient à dire; ils en tracent ensemble les grandes lignes et jusqu'aux moindres détails. Ensemble surtout ils y appellent une foule d'âmes et les font à leur image : aimables et fortes, magnanimes et humbles, pures et gaies, touchant à peine la terre, et déjà célestes dans leurs aspirations et dans leurs ardeurs.
Doux tableaux des origines de la Visitation, années fécondes où l'Institut naissait au souffle des deux Saints, j'essaierai de vous peindre, et,
si Dieu daignait guider ma plume, vous nous rappelleriez de beaux jours, et vous nous feriez aimer la vertu.
Quelques-uns de nos lecteurs regretteront peutêtre que sainte Chantai ait fondé un Ordre cloîtré, et plusieurs s'imagineront sans doute qu'elle eût rendu de plus grands services, si elle eût voué son Institut au soulagement des misères humaines, comme elle en eut longtemps la pensée : tant on ignore aujourd'hui ce que c'est qu'un Ordre cloîtré, et ce que vaut pour le salut des âmes et des sociétés la prière unie au sacrifice!
Que deviendrait pourtant le monde , abandonné à tant de passions, et attristé aussi par tant de malheurs, si on se contentait de soulager ces malheurs et même de calmer ces passions; si, pendant que les hommes envoient aux oreilles de Dieu le bruit de leurs impiétés, de leurs blasphèmes, de leurs folles amours, les lèvres bénies des vierges n'y faisaient monter une voix qui sollicite la miséricorde et qui désarme la justice?
Que serait devenu en particulier ce dix-septième siècle, qui, avec de si grandes vertus, avait aussi des passions si effrénées? Croit-on qu'il eût résisté à tant de causes de dissolution, et qu'il eût achevé
si majestueusement son cours, sans cette multitude de cloîtres d'où s'élevait jour et nuit une prière si pure et si puissante? Ni Bossuet ni Fénelon ne le pensaient, et, pour conjurer la tempête dont ils entendaient déjà les lointains frémissements, ils en appelaient sans cesse aux pénitences du Carmel et aux gémissements de la Visitation'.
Et dans les temps plus anciens, quand ce vieil empire romain croulait sous le poids de ses crimes plus encore que sous celui des barbares, qui le maintint pendant des siècles sur le bord de l'abîme? Saint Grégoire le Grand affirmait que c'était la prière de trois mille vierges que Rome avait recueillies des monastères ruinés de l'Italie, et qui se vouaient à rendre à l'empire défaillant le plus grand service dont il eût besoin , celui de prier, de souffrir et de s'immoler pour lui.
Et si nos sociétés modernes, empoisonnées par des sophistes, énervées et amollies par de mauvaises mœurs, n'ont pas encore péri, ah! ne nous faisons point d'illusions : ce n'est ni la gloire, ni le génie, ni la force, ni la ruse qui ont fait ce miracle ; c'est la prière qui sort des cœurs consacrés par l'amour, et rendus tout- puissants par le sacrifice.
Je me persuade que la plupart de ceux qui liront cet ouvrage ne l'achèveront pas sans entrevoir au
* Voir les différents sermons de vêture prêches par Bossuet et Fénelon. Celte pensée s'y reproduit sous mille formes.
moins ces grandes vérités; mais, y fussent-ils insensibles, je ne désespère pas de leur révéler à d'autres points de vue la haute importance des Ordres cloîtrés. Ils sauront enfin ce que sont ces grilles impénétrables dont on parle tant sans les connaître ; impénétrables sans doute à tous les bruits, à toutes les vanités, à toutes les passions de la terre; mais s'ouvrant tous les jours devant une multitude d'âmes, les unes pures, saines, fortes, qui s'y ensevelissent pour toujours en foulant aux pieds les vanités mondaines; les autres ou tristes, ou troublées, ou abattues, ou coupables, qui viennent y chercher dans une retraite de quelques jours un peu de rafraîchissement, de lumière et de paix. Et qui dira quelles consolations elles trouvent dans ces asiles inconnus ou méprisés! quels repentirs s'y forment, quelles vertus chancelantes s'y raniment, quelles âmes près de succomber s'y retrempent et reprennent cœur à l'ouvrage! Qui dira surtout, grâce à l'institution si heureuse des pensionnats, quelles sources de paix et de bonheur se préparent derrière ces grilles pour les familles et pour les sociétés! C'est de là que sont sorties tant de femmes éminentes qui ont été le charme du dix-septième siècle, et qui, soutenues par les fortes vertus du sacerdoce et des Ordres religieux régénérés, eussent été le salut de la France, si le dix- septième siècle avait pu être sauvé du malheur d'engendrer le dix-hui-
tième. La plus brillante et la plus spirituelle des femmes de celte époque, madame de Sévigné, était la petite-fille de sainte Chantai. Son enfance se lie avec infiniment de grâce aux dernières années de sa vieille et sainte grand'mère; son âge mûr touche à la fondation de presque tous les monastères de la Visitation, où la célèbre marquise vient souvent se recueillir et se consoler loin des agitations du monde. Il en est de même de madame de Toulongeon, de madame de Grignan, de madame de Rabutin, de madame de la Fayette, de madame de Hautefort, de madame de Lesdiguières, et d'une foule d'autres, qui, élevées à la Visitation ou recueillies par elle, lui durent en grande partie le parfum de leur esprit, le sérieux aimable de leur caractère et la trempe solide de leur foi. C'est par là que la Visitation a exercé une action sociale plus considérable qu'on ne l'imaginerait au premier coup d'œil, et qu'elle a contribué pour sa part à faire le dix-septième siècle. C'est par là aussi que dans nos jours troublés elle paye sa dette à nos sociétés en péril : semblable à ces canaux que la main des laboureurs enfouit sous terre, et qui, invisibles et foulés aux pieds, n'en aident que mieux à la fertilité des campagnes.
ÏV
On entrevoit par ce peu de mots les différents genres d'intérêt qui s'attachent à l'histoire de sainte Chantai, et les divers motifs qui m'ont déterminé à l'écrire. Mais, j'ai hâte de le répéter, malgré le vif attrait que m'inspirait ce travail, je ne l'aurais pas entrepris, si je n'eusse découvert ces monuments dont j'ai parlé plus haut, inconnus à tous les historiens qui m'ont précédé, et qui m'ont inspiré la pensée de cet ouvrage. Aussi, non content des copies incomplètes et souvent fautives que j'avais entre les mains, je me mis à la recherche des manuscrits originaux, et, afin de les mieux comprendre, je résolus de visiter toutes les contrées où la sainte avait vécu ; car il y a des scènes qui ne se conçoivent bien qu'aux lieux où elles se sont passées. J'habitais depuis mon enfance la ville où était née sainte Chantai, qu'elle avait embaumée des parfums de sa jeunesse et de son âge mûr, où elle avait rencontré saint François de Sales, d'où elle était partie en passant sur le corps de son fils. J'allai voir le château de Bourbilly, dans lequel furent célébrées ses noces, et qui fut témoin de ses joies d'épouse et de mère, suivies bientôt, hélas! d'un si inconsolable deuil. Je visitai ensuite le château de Mon-
PRÉFACE bl
thelon, qu'elle habita pendant les huit premières années de son veuvage, et où brillèrent d'un si vif éclat sa douceur, sa patience héroïque, son tendre amour pour les pauvres. Et enfin je partis pour Annecy, petite ville de Savoie, célèbre par son beau lac, plus célèbre encore pour avoir été le théâtre des vertus de saint François de Sales et de sainte Chantai, et pour avoir servi de berceau à la Visitation naissante.
A peine arrivé, je courus au monastère, où l'hospitalité la plus cordiale m'était préparée dans les bâtiments extérieurs du couvent. Ce n'était plus la même maison que du temps de sainte Chantai , mais c'était bien la même piété, la même amabilité gracieuse, avecles mêmes vertus. Bientôt toutes les archives me furent ouvertes, et les plus précieux manuscrits passèrent de l'intérieur de la maison dans les parloirs extérieurs, où j'étais établi. Avec quelle émotion je parcourus successivement la magnifique collection des lettres autographes de saint François de Sales et de sainte Chantai, les premières chargées de ratures et de renvois, les secondes écrites d'une main plus ferme, mais d'une orthographe étrange, presque toutes du reste infidèlement éditées et un grand nombre encore inédites; le manuscrit autographe des Mémoires de la mère de Chaugy, écrit d'un seul jet, d'une grande et belle main, sans une rature ; les Mémoires de la mère Françoise-Angé-
lique de la Croix, de la sœur Louise-Dorolhée de Marigny, de la mère de Glermont-Mont-Saint- Jean , de Georges de Fessigny, premier syndic d'Annecy, tous inédits jusqu'à présent; l'histoire également inédite des fondations de la Visitation en PVance, en Savoie, en Italie, rédigée parles sœurs elles-mêmes avec autant d'exactitude que de charme; et enfin plus de vingt volumes, tous inconnus aussi hors des cloîtres et encore manuscrits, contenant l'histoire des principales fondalions de la Visitation dans toutes les parties du monde.
Mais ce qui excita plus que tous ces trésors ma pieuse avidité, ce furent les six volumes in-folio qui renferment, signées et paraphées par les notaires apostoliques, élevées par conséquent au plus haut degré de certitude et d'authenticité, toutes les pièces du procès de canonisation de sainte Chantai. Des circonstances particulières en doublaient encore la valeur. Lorsque les notaires apostoliques eurent recueilli toutes les dépositions relatives à ce procès, ils scellèrent de leurs sceaux les six volumes in-folio qui le contenaient, et prononcèrent peine d'excommunication contre ceux qui oseraient les ouvrir avant la sentence du juge, c'est-à-dire avant la publication solennelle de la bulle de canonisation. Mais des événements que nous raconterons plus tard ayant retardé jusqu'en 17G7 la publication de cette bulle, et la Ré-
volution ayant éclaté peu après comme un coup de foudre et détruit le monastère d'Annecy, ces volumes demeurèrent jusqu'à nos jours oubliés et inconnus dans les archives de l'évêché. Monseigneur Rendu, dont l'Église d'Annecy pleure la perte, trouva les sceaux des commissaires apostoliques encore intacts, ainsi qu'il a daigné nous le raconter lui-même, et il venait de se décider à les briser lorsque nous arrivâmes à Annecy. Aucun historien de sainte Chantai n'avait donc eu connaissance de ces pages précieuses, et elles sont inédites comme tout le reste.
Afin que rien ne nous échappât dans nos investigations, monseigneur l'évêque d'Annecy nous permit d'entrer jau monastère et de le visiter dans ses moindres détails. Là nous eûmes le bonheur de voir, entre autres reliques inestimables, cet ancien livre du Chapitre, commencé il y a deux siècles et qui n'est pas fini, dont les premières feuilles ont été écrites par saint François de Sales, et où l'on voit raconté de la propre main de sainte Chantai la fondation du monastère d'Annecy, et signés par elle les procès-verbaux des Chapitres qu'elle présida. Saint François de Sales ayant, sur la première page de ce livre, inscrit le souhait que « les noms marqués en ces feuilles périssables soyent à jamais écrits au livre des vivants », non seulement les religieuses tinrent à grand honneur d'y inscrire leurs noms; mais les rois, les reines,
les cardinaux, les évoques, les seigneurs de tout pays sollicitent depuis plus de deux siècles la faveur d'apposer leur signature au bas de celles de saint François de Sales et de sainte Chantai. Nous y mîmes aussi notre humble nom, conjurant ces grands saints de bénir l'œuvre pour laquelle nous avions entrepris le pèlerinage d'Annecy.
Combien de jours s'écoulèrent ainsi dans ces chères occupations, j'aurais peine à le dire. Le temps heureux ne se mesure pas. Tout le jour et une partie des nuits, je restais couché sur ces livres précieux, tressaillant à chacun de ces mots, tantôt charmants de naïveté, tantôt mâles et énergiques , qui s'échappaient des lèvres des deux saints; marquant du doigt, copiant et faisant copier une foule de passages dont la lecture me ravissait. Lorsque la fatigue m'obligeait à poser la plume, je sortais, j'allais errer dans la ville, tout embaumée encore du parfum de saint François de Sales et de sainte Chantai, et marquée à chaque rue de l'empreinte de leurs pas. Je visitais l'humble maison qui servit de palais au saint évêque exilé de Genève; l'église où il nourrissait son peuple de sa parole aimable, et où l'on montre encore près de la porte la place vide de son confessionnal, assiégé autrefois par tant de monde. Je suivais la route qu'avait suivie, il y a deux siècles, la sainte baronne de Chantai lorsqu'elle s'en alla de la demeure du saint évêque à la petite maison de la
PRÉFACE b5
Galerie, où l'Ordre de la Visitation naquit le lendemain. J'entrais dans cette maison, et, aidé de JkfemoîVes contemporains, je reconnaissaisl'humble chapelle où saint François de Sales donna le voile à sainte Chantai et reçut les vœux sacrés de sa profession; le jardin où il faisait aux sœurs ces belles conférences publiées sous le nom d'Entretiens; l'allée où , se promenant avec sa sainte coopératrice, il arrêta les premières lignes de l'Institut naissant, et jusqu'aux crampons de fer qui tenaient le pauvre tronc, occasion de l'unique désobéissance de la sainte, et d'un des plus beaux actes d'humilité et de repentir dont les annales de la vertu aient gardé la mémoire. Tout est encore debout comme il y a deux siècles; tout y parle à l'âme; tout y respire la paix, l'innocence, l'héroïsme et l'amour.
Nulle part toutefois je ne revenais plus souvent et ne m'arrêtais avec plus de joie qu'à la chapelle du monastère actuel, où reposent, respectés par les révolutions et par les années, les corps des deux saints fondateurs. Je n'oublierai jamais l'émotion dont je fus saisi lorsque j'y entrai pour la première fois, et que je vis, dans une châsse ouverte à tous les regards et sous un verre qui permet à la dévotion de satisfaire sa curiosité , le corps de la sainte dont depuis si longtemps je méditais la vie. Elle était étendue sur un lit d'honneur comme si elle dormait; vêtue de ses habits de religieuse, ainsi
qu'au jour où elle parcourait le monde en y semant des monastères ; son rosaire pendait à sa ceinture ; un crucifix reposait sur sa poitrine, à l'endroit même qu'elle avait marqué avec un fer rouge du nom sacré de Jésus. Je la contemplai longtemps en silence, les yeux mouillés de larmes involontaires, mais que je ne cherchais pas à arrêter, et le cœur enivré de ce parfum céleste qu'on respire au tombeau des saints. Là finirent toutes mes irrésolutions ; et, voyant dans l'œuvre que je rêvais quelque chose de si beau et de si grand, un enseignement à la fois si élevé et si profond, une leçon si appropriée aux besoins de ce siècle; dans celte sainte femme, une force lempérée par tant de douceur; dans son grand directeur, une amabilité soutenue d'une si grande force; dans toutes ces premières religieuses qui vinrent se grouper autour des deux saints fondateurs, quelque chose de si pur et de si ardent, de si ferme et de si vigoureux; dans tout cet ensemble enfm, de si belles perspectives de lumière et de vie, je me sentis ému d'admiration, et malgré ma faiblesse, qui ne me parut jamais plus grande, je promis à Dieu de mettre la main à l'œuvre.
C'est le résultat de ces travaux, de ces pèlerinages, de ces longues recherches que je publie aujourd'hui.
Je l'offre aux âmes pieuses, particulièrement aux femmes chrétiennes qui vivent au milieu du
monde, et aux vierges que la grâce divine sanctifie dans la sainte solitude des monastères. En lisant cet ouvrage, les premières apprendront comment, même au milieu des tracas et des soucis du siècle, avec beaucoup d'enfants et une grande fortune, on peut devenir une sainte, à la seule condition d'être forte, généreuse, dévouée, et de se sacrifier à Dieu et aux siens; les secondes estimeront davantage une vocation que madame de Chantai a achetée si cher, au prix de si grands déchirements de cœur, et elles apprendront de cette illustre servante de Dieu à quelles hauteurs s'élèvent les âmes qui savent s'abandonner, et, comme dit la sainte Ecriture, se livrer à la grâce. Et les mondains eux-mêmes, si quelques-uns s'aventuraient à travers cet ouvrage, ne le finiraient pas, j'espère, sans en tirer quelque profit. En comparant celte belle vie, transfigurée ainsi et rendue féconde par l'esprit de générosité et de force, à la vie si molle et si stérile qu'on mène dans le monde, la paix de l'une aux tristes agitations de l'autre, et, si l'on veut, les sacrifices de celle-ci aux plus belles joies de celle-là, on saura du moins de quel côté se trouve le bonheur de l'âme, et, ce qui vaut mieux encore, son élévation, sa force, sa fécondité, et, en un mot, sa grandeur.