CHAPITRE PREMIER
NAISSSANCE IiE SAWTE CHANTAL — SON ADOLESCENCE — LES PREMIÈRES ANNÉES DE SA JEUNESSE
« Je m'appelle Jeanne- Françoise Frémyot, nommée communément de Chantai, native de Dijon, ville capitale du duché de Bourgogne, âgée de cinquantecinq ans. Je suis fille de messire Frémyot, second président au parlement de Dijon, et de dame Marguerite de Berbisey. »
C'est ainsi que la Sainte dont j'entreprends de raconter l'histoire déclinait elle-même ses noms et ses origines, en présence des commissaires apostoliques assemblés à Annecy pour le procès de canonisation de saint François de Sales. On voit qu'elle était née à Dijon, dans cette ville illustrée au moyen âge par la naissance de saint Bernard, et depuis par celle de
Bossuet; qu'elle y était née en 1572 , puisque en 1627 elle se déclarait âgée de cinquante-cinq ans, et qu'enfin elle appartenait à une do ces familles de robe, l'honneur et la force de l'ancienne société française. La famille des Frémyot occupait, en effet, un rang considérable dans la noblesse de Bourgogne. Longtemps inconnue, on ne voit pas qu'elle soit sortie de l'obscurité avant la première moitié du quinzième siècle ' ; mais , ce qui est beau et rare , elle en sortit à
1 Quelques historiens ont imaginé que la maison des Fremyol remontait aux premiers temps du christianisme dans les Gaules, et que parmi les païens convertis et baptisés par saint Bénigne, apôtre de Bourgogne, il y avait des membres de cette famille. C'est là une de ces fausses légendes dont Thistoricn doit se défier, qui ne reposent sur rien, et dont, ici en particulier, il est facile d'indiquer l'origine. La mère de Chaugy, qui la première écrivit, en 1642, des Mémoires sur sainte Chantai, dit en parlant de sa famille et de sa patrie : Les ancclres palernels de celle bienheureuse mère furent des premiers fondaleurs de l'auguste parlement de Dijon, ville très ancienne, capitale de la Bourgogne, et une des premières illustrée des sacrés rayons de la foi catholique par le glorieux saint Bénigne. {Mémoires, p. 1.) La phrase est claire, et nulle amphibologie n'est encore possible. M. de Maupas, auquel on communique ces Mémoirrs inédits, copie cette phrase et l'embrouille : Sainte Chantai éloit issue de la très noble race des Frémyot, jadis descendue des meilleures et des plus anciennes familles de la Bourgogne , ayant été les premiers fondaleurs de cet illustre parlement de Dijon, ville capitale de la province , et des premières illustrée des sacrés rayons de la foi catholique par le glorieux saint Bénigne. ( Vie de la vénérable mère de Chantai, par M. de Maupas, p. 3.) La phrase n'a plus la même netteté. Qui a été illustrée des sacrés rayons de la foi? Est-ce la très noble race des Frémyot? Est-ce la ville de Dijon? Avej un peu d'attention on le verra; mais on peut s'y tromper. Un chanoine d'Aulun , N. Lévesque, prêchant en IGS? le panégyrique de Madame de Toulongeon, s'y trompe complètement : La maison des Frémyol, dit-il, ne fait pas tant de bruit dans le monde que quantité cVaidies maisons, mais elle a de
force de vertu. Ce fut sa probité qui l'ennoblit. Dès le temps de Henri III, les Frémyot, arrivés au sommet des honneurs, écrivaient sur leur blason cette devise un peu fîère, mais qui résume leur destinée : Sic virtus super astra vehit. — « C'est ainsi que la vertu porte aux astres '. »
Le premier de la famille sur lequel nous ayons quelque détail, René Frémyot auditeur des comptes à Dijon en 1518, et bisaïeul de notre sainte, était « un exemplaire de toute justice et vertu, le père des pauvres et le refuge des affligés- ». Son fils, Jean Frémyot, entra au parlement, et ajouta à son titre de conseiller celui de seigneur de Thotes et de Barrain en partie. La fortune commençait à venir, mais ni la foi ni l'énergie ne diminuaient. « Tous les jours, deux fois, le matin et le soir, sans y manquer jamais, il faisoit un petit discours à ses enfants et domestiques,
grandes el belles dislinclions. C'est la première maison chrélienne de son pays. Ils sont les premiers baptisés de la main de saint Bénigne, l'icn des premiers apôtres de Bourgogne. {Oraison funèbre de madame de Toidongeon, par N. Lévesque, chanoine de Notre-Dame d'Autun.) Voilà comment naissent les erreurs historiques, que répètent ensuite, sans les étudier, tous les historiens.
1 Le parlement de Bourgogne , par P. Paillot. Dijon, 1649, 1 vol. in-folio, p. 87. Voici les ormes du président Frémyot : il portait d'asur à trois merlettes d'argent, deux en chef el une en pointe, surmontées de trois étoiles d'or, posées de même, en chef de gueules brochant sur les deux étoiles du chef, qu'il chargea d'un lambel d'argent. Cimier, un m,erle de sable. Devise : sic
ViBTUS SUPER ASTRA VEHIT.
2 Mémoires de la mère de Chaugy sur la Vie et les vertus de sainte Jeanne- Françoise de Chantai, publiés par l'abbé Boulanger, 2° édition, Paris, 1843, 1 vol. in-S", p. 2. Nous citerons toujours cette seconde édition.
comme antidote et préservatif contre les erreurs de Luther et de Calvin, et non content de cela, il alloit par les compagnies et faisoit des assemblées de ses amis, où il parloit avec un zèle et une ferveur admirables de la vérité que l'Église romaine enseigne ^ » On entrevoit le sang qui allait couler dans les veines de sainte Chantai.
Ce Jean Frémyot, marié à Guillemette Godran, avait eu quatre fils et une fille. L'aîné, Claude Frémyot, seigneur d'Is-sur-Tille, conseiller du roi, fut pendant de longues années président de la chambre des comptes à Dijon. Il sera plusieurs fois question, dans celte histoire, de cet homme simple et bon. Il occupait à Dijon un hôtel qui subsiste encore, et que les chrétiens visitent avec respect comme une sorte de relique, en mémoire de saint François de Sales et de sainte Chantai, qui s'y sont rencontrés souvent-. Le second. André Frémyot, conseiller au parlement, mourut jeune. Nous ne retrouverons plus
1 Mémoires de la mère de Chaugy, p. 1. II y a ici, dans ces Mémoires si intéressants et que nous copierons sans cesse, quel ques inexactitudes. La mère de Chaugy confond les noms. Le grand-père de sainte Chantai se nommait Jean et non René. Celui-ci n'avait pas occupé les premières charges au parlement, il était auditeur des comptes. Quant à ce qu'elle dit que les ancêtres paternels de sainte Chantai furent les premiers fondateurs du parlement de Dijon, c'est une erreur. On ne trouve aucun Frémyot sur la liste des magistrats nommés par Louis XI lors de l'établissement du parlement de Bourgogne. En revanche, on y trouve un Berbisey, c'est-à-dire un des ancêtres maternels de la Sainte. De là l'erreur de la mère de Chaugy, copiée, ici comme toujours, par M. de Maupas.
2 Cet hôtel est situé rue Jeannin, n» 1. C'est par erreur que quelques personnes s'imaginent que sainte Chantai y naquit. Voyez à la lin du volume la note n» 2.
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son nom dans cette histoire. Le troisième, Bénigne Frémyot , fut le père de notre sainte. Successivement avocat général, conseiller du roi, président au parlement de Bourgogne, maire de Dijon, il a éclipsé tous ses ancêtres par l'importance de son rôle politique et par la singulière grandeur de son caractère. Le quatrième, Jean Frémyot, entra en religion à Tabbaye de Saint- Bénigne de Dijcn, et fut plus tard prieur du monastère bénédictin de Valde- Choux, près de Châtillon-sur- Seine. Outre ses quatre fils, Jean Frémyot eut aussi une fille : Michelle Frémyot, mariée à Jean le Compasseur, président aux finances, laquelle mourut jeune et sans postérité *.
La famille des Berbisey n'était pas moins importante que celle des Frémyot, et elle était plus ancienne. On trouve déjà des Berbisey sur la liste des magistrats nommés par Louis XI lorsqu'il créa le parlement de Bourgogne. Et depuis lors, cette famille, dont les alliances étaient considérables, n'avait pas cessé de donner des maires à la ville de Dijon, des conseillers au parlement de Bourgogne, des évêques et des abbés à l'Église. Mais ce qui ajoutait un éclat incomparable à l'illustration de cette maison , c'est qu'il y avait dans les veines des Berbisey une goutte du sang de saint Bernard. En 1378, les deux familles s'étaient unies par le mariage de Perrenot de Berbisey avec
* Voyez à la fin du volume le tableau généalogique de la famille Frémyot. N» 1. Voir aussi aux archives générales du département de la Côte-d'Or une notice, malheureusement peu exacte, sur cette même famille. {Armoriai de la Chambre des comptes, p. 56.]
Oudetle de Normand, de la maison du saint abbé de Clairvaux *.
Si nous insistons sur ces souvenirs, ce n'est pas, selon la judicieuse remarque d'un des premiers biographes de notre Sainte, « pour faire parade des choses desquelles le monde fait gloire, mais c'est qu'il nous semble raisonnable de chercher un peu avant la racine de l'arbre dont nous allons goûter les doux fruits-. »
En 1572, au moment où s'ouvre cette histoire, M. Bénigne Frémyot et Marguerite de Berbisey, mariés depuis deux ans', habitaient Dijon, dans un hôtel qui a disparu depuis, et dont il est difficile aujourd'hui de fixer la place *. Notre Sainte y naquit le 23 janvier 1372, entre sept et huit heures du matin, un mardi. Son père, homme de foi, voulut que sa fille fût à l'instant même portée à l'église pour y être baptisée ^ ; et, comme ce jour-là on célébrait la fête de
1 Voyez VOraison funèbre de madame de Toulonrjeon , citée plus haut. L'auteur, eu publiant son discours, y joignit des pièces justificatives qui en font un monument très curieux. On y voit en particulier un titre latin de Jean de Marigny, abbé de Saint- Étienne de Dijon, du 6 mai 1378, qui constate cette union de la famille de Berbisey avec celle de saint Bernard.
2 Mémoires de la mère de Chaugy, 1.
3 Armoriai de la Chambre des comptes, p. 53. « Bénigne avoit épousé, en 1370, Marguerite de Berbisey, fille de Claude, conseiller-maître en la chambre des comptes. » Nous n'avons trouvé nulle part ailleurs celte date du mariage de M. Frémyot.
* Voir à la fin du volume la note 2.
!> L'extrait de baptême de la Sainte a disparu, et les recherches les plus minutieuses ont été impuissantes à le retrouver. Déjà, en 1722, il paraît qu'il n'existait plus, car les commissaires apostoliques chargé? de commencer le procès de canonisation, n'ayant pu obtenir cette pièce, établirent une enquête spéciale sur la
saint Jean l'Aumônier, il lui fît donner le nom de Jeanne, par une de ces vieilles idées du moyen âge, si touchantes et si profondes à la fois. Il avait déjà une fille aînée, nommée Marguerite, qui plus tard fut mariée au baron des Francs. Son plus jeune fils, André, fut archevêque de Bourges, et l'un des plus chers amis de saint François de Sales.
Jeanne, c'est ainsi que nous l'appellerons désormais, ne connut jamais sa mère; du moins elle ne la vit qu'à cet âge où le cœur n'a pas encore de mémoire. M""" Frémyot mourut à la fleur de sa jeunesse, en couches d'André, son troisième enfant. Elle fut regrettée de tous et surtout des pauvres, qui l'accompagnèrent à sa dernière demeure, en pleurant et en l'appelant tout haut leur bienfaitrice'. Jeanne avait alors dix-huit mois. D'ordinaire il manque quelque chose aux enfants qui n'ont pas grandi sur les genoux de leur mère; ce sont des plantes qui n'ont point eu de soleil. Mais Dieu, qui destinait notre Sainte à de si grandes choses, sembla l'avoir soustraite à dessein aux caresses de sa mère, afin de lui faire donner une éducation toute virile; et il lui avait préparé dans le président Frémyot un homme de forte trempe, capable de l'initier à cette vie de foi , de générosité et de
question du baptême de la Sainte, et, pour suppléer au défaut de l'acte de baptême qu'on n'a pu retrouver, ils se firent présenter un certificat de monseigneur l'évêque de Langres, en date du 12 février 1710, par lequel il constate que les habitants de la ville de Dijon font profession de la religion catholique et que tous les enfants y sont baptisés. Ce qui n'empêcha pas, du reste, d'entendre encore sur ce point un grand nombre de témoins. [Procès de béatification , 3 vol. in-folio, p. 674.) * Déposition de la sœur Françoise Bénigne Dorlier.
sacrifices, dont elle devait être, au xviie siècle, un si bel exemple.
Le président Frémyot possédait, eri effet, dans un haut degré toutes les qualités nécessaires à celte délicate mission. On admirait, au parlement, son grand sens, la rectitude de ses jugements *, la promptitude et l'énergie de ses volontés. Mais ce qui valait mieux encore, c'était sa foi, l'ardeur de son dévouement à l'Église, et l'inflexible droiture de sa conscience. 11 était un de ces hommes chez lesquels le sentiment du devoir domine tout, qui n'estiment pas qu'il y ait à balancer une minute pour y obéir, dût-on perdre mille vies, et qui, élevés au-dessus d'eux-mêmes par la fermeté de leurs principes, n'ont besoin que d'une occasion pour devenir des héros. Cette occasion ne manqua pas à la vie agitée du président, et en plus d'une circonstance on le vit s'élever à l'héroïsme, si simplement et si naturellement, qu'il ne parut pas même s'en apercevoir.
Jeanne respira de bonne heure, dans les bras et sur les lèvres de cet homme de bien, je ne sais quoi de viril et d'ardent , de sensé et de résolu , qui demeura un des traits saillants de sa physionomie. La foi entra profondément dans sa jeune âme, et illumina son intelligence à un âge où la raison sommeille encore. Toute petite, et, pour ainsi dire, à la mamelle, elle ne
1 Les contemporains ont remarqué que, nommé avocat général à vingt-deux ans, et ayant exercé cette charge pendant de longues années, il ne prit jamais de conclusions qui ne fussent suivies par la cour; « particularilé qui n'est pas commune, observe Palliot, et qui fut énoncée publiquement à ses obsèques en présence du Parlement. » {Le Parlement de Bourgogne, p. 86.)
pouvait voir un hérétique sans pleurer à chaudes larmes. Si l'un d'eux la voulait caresser comme on fait d'ordinaire aux enfants, elle se mettait à crier en cachant sa tète dans le sein de sa nourrice, et ne s'apaisait que quand il était parti '.
Un jour, à peine âgée de cinq ans , elle s'amusait dans le cabinet de son père, lorsqu'une vive discussion s'engagea entre le président Frémyot et un gentilhomme protestant qui lui était venu faire visite. Il s'agissait de la sainte Eucharistie. Le seigneur protestant disait que ce qui lui plaisait surtout dans la religion réformée, c'est qu'on y niait la présence réelle de Notre-Seigneur au saint Sacrement. A ces mots la sainte enfant n'y put tenir; elle s'approche vivement du protestant, et arrêtant sur lui un regard ému : a Monseigneur, lui dit- elle, il faut croire que Jésus- Christ est au saint Sacrement parce qu'il l'a dit ; quand vous ne le croyez pas, vous le faites menteur. » Le ton avec lequel elle parlait étonna le protestant, qui entreprit de discuter avec elle; mais elle l'arrêta court par la sagesse de ses réponses, en même temps que par l'ardeur de sa foi elle enchantait tous les assistants. Embarrassé de ses vives reparties, le seigneur protestant voulut terminer la discussion comme on termine tout avec les enfants : il lui présenta des dragées. Aussitôt elle les prend dans son tablier, et, sans y toucher, les va jeter au feu en disant : « Voyezvous, Monseigneur, voilà comme brûleront dans le feu de l'enfer tous les hérétiques , parce qu'ils ne croient pas ce que Notre-Seigneur a dit. »
1 Mémoires de la mère de Chaugy, p. 303.
Un autre jour, ce même seigneur élant encore dans le salon du président Frémyot, et discutant à son ordinaire sur la doctrine réformée, la sainte enfant s'approcha et lui dit : « Monseigneur, si vous aviez donné un démenti au roi, mon papa vous fcroit pendre. Eh bien, ajouta-t-elle en lui montrant un grand tableau qui représentait saint Pierre et saint Paul, si vous donnez tant de démentis à Notre-Seigneur, ces deux présidents-là vous feront pendre. » A chaque instant, elle laissait échapper des mots pareils.
M. Frémyot, ravi de ces heureuses dispositions, ne négligeait rien pour les développer. Des maîtres choisis par lui étaient chargés de donner à ses trois enfants l'instruction à la fois forte et brillante qu'exigeaient leur position et leur siècle. « Jeanne apprenoit avec une grande souplesse et vivacité d'esprit, et on l'instruisoit de tout ce qui est convenable à une demoiselle de sa condition et de son bon esprit : à lire, à écrire, danser, sonner des instruments, chanter en musique, faire des ouvrages *, etc. » Elle réussissait en tout. Nulle part elle n'apportait un esprit plus vif, une attention plus soutenue qu'aux instructions religieuses, que le président Frémyot s'était réservées. Soir et matin, selon les traditions de sa famille, il réunissait ses trois enfants, et, avec le cœur d'un père et d'un chrétien, il leur apprenait à connaître et à goûter les beautés de la foi catholique, tant défigurées alors par l'hérésie. Il insistait alors sur la nécessité de s'attacher par le fond du cœur à la sainte Église romaine, et au Père commun des fidèles, d'autant plus
Mémoires de la mère de Chaugy, p. 5.
digne alors de vénération et d'amour, que son caractère sacré était plus méconnu et plus insulté'. L'âme de notre sainte enfant s'ouvrait avec bonheur à cet enseignement vivifié par la foi, et on la voyait, toute jeune encore, tressaillir tour à tour de joie et d'indignation, lorsque son père racontait les triomphes ou les douleurs de l'Église.
On commençait aussi à remarquer en elle , dès sa première enfance, cette tendre compassion pour les pauvres qui plus tard devait enfanter tant de prodiges*. La vue d'un malheureux la faisait pleurer. En rencontrait -elle un qui fût couvert de haillons, il lui semblait voir Notre-Seigneur n'ayant pas une pierre pour reposer sa tête. Elle disait naïvement : « Si je n'aimois point les pauvres, il me semble que je n'aimerois plus le bon Dieu. »
Une tendre dévotion à la sainte Vierge couronnait toutes ses vertus naissantes. Orpheline dès le berceau, aussitôt qu'elle eut l'âge de raison et qu'elle put sentir ce que c'est que de n'avoir plus de mère, elle se tourna du côté de Marie, la suppliant de l'accepter pour sa fille. Depuis lors elle se plut à se nommer son enfant, la consulta comme nous consultons nos mères, et l'appela à son aide dans toutes ses entreprises et dans tous ses dangers ^ Entre autres grâces, elle lui
1 Déposition de la sœur Paul Hiéronyme de Monthouz. « Déclarant ladite déposante qu'elle le sait pour l'avoir entendu dire à madame de Toulongeon, fille de la bienheureuse. »
2 Déposition de la mère Favre de Cliarmette.
^Procès de béalificalion , 1" vol., p. 59. Tous les témoins insistent sur celte dévotion à la sainte Vierge, qui fut toujours un des traits les plus frappants de la physionomie de la Sainte.
devra bientôt de se conserver sans tache au milieu des séductions périlleuses auxquelles va être exposée sa jeunesse.
Aucun détail ne nous a été transmis sur sa première communion, qui n'avait pas alors la solennité publique qu'elle a maintenant, ni môme sur sa confirmation '. On sait seulement qu'elle y prit le nom de Françoise, le joignant à celui de Jeanne, et plusieurs témoins ont affirmé dans le procès de béatification que ce fut à partir de ce jour qu'elle commença à éprouver ce désir qui ne la quitta plus, de faire de grandes choses pour Dieu, et' même de souffrir le martyre-.
On place à peu près en ce temps-là, au moment où Jeanne-Françoise sortit de l'adolescence et allait entrer dans la jeunesse, un événement qui acheva de mûrir ses pensées et de tourner son cœur vers Dieu. M. Jean Frémyot, son grand -père, vivait encore. Il avait soixante-quinze ans passés. Après avoir été longtemps une des lumières du parlement de Bourgogne, jouissant pleinement de ses forces et de ses facultés, dans cette belle et verte vieillesse que Dieu accorde souvent à la vertu, il s'était retiré du monde, et il employait les restes d'une vie admirable à se préparer aux jours éternels. Or, un matin, M. Jean Frémyot réunit ses enfants et ses petits -enfants, et, quoiqu'il fût bien portant à son ordinaire, il leur annonça que Dieu lui avait révélé l'heure de
1 Les témoins se contentent de dire qu'elle fut confirmée in œlale Icçiilima, » en temps opportun. » Plusieurs déclarent qu'ils ne savent ni en quelle année ni en quelle église.
2 Déposition de la sœur Marie-Valenline de Bellair. — Id. de la sœur Rosalie Greyfûé.
sa mort, et qu'il mourrait le lendemain. « Il monta ensuite sur sa mule et il alla donner l'adieu à ses amis et parents, leur disant avec une sainte simplicité qu'il étoit sur son départ pour aller au voyage éternel. »
« De retour, notre pieux et vénérable vieillard, continuent les Mémoires, fît en sorte que le lendemain il y eût un ecclésiastique prêt pour célébrer la messe en une petite chapelle, de laquelle il la pouvait ouïr de son lit, et dit ouvertement qu'avant que le prêtre eût pris la dernière ablution, sa vie devoit finir. 11 passa la nuit très dévotement, quoique avec douleur; et le matin venu, il se confessa, communia, reçut l'extrême-onclion , pria que l'on commençât la messe, ajoutant ces belles paroles : « D'autant qu'avant que « la dernière ablution soit prise, je dois aller boire le « nectar éternel au royaume de mon Dieu. » Il ouït cette messe avec une admirable dévotion, et, à môme temps que le prêtre élevoit le calice, ce saint vieillard, avec une grande ardeur céleste et un visage an^ gélique, leva les yeux vers les montagnes éternelles, disant en latin ce verset de David : Quando consolaberis me? « 0 mon Dieu, quand me consolerez-vous? « Et en même temps il expira*. »
Cette mort, sereine comme celle des saints, et presque miraculeuse, dut émouvoir profondément Jeanne-Françoise. Elle voyait tous les jours dans la vie énergique de son père ce que la vertu demande de sacrifices; elle vit dans la mort de son grand- père ce qu'elle procure de récompenses. Ces deux leçons, ménagées à sa jeu-
1 Mémoires de la mère de Chaugy, p. 2.
nesse par la divine Providence , achevèrent de développer les graves pensées et la foi ardente que Dieu avait déposées en elle dès ses premières années.
Cependant Marguerite, sœur aînée de notre sainte, avait été demandée en mariage par un des plus nobles gentilshommes du Poitou, Jean -Jacques de Neufchèzes, seigneur des Francs. C'était une grande alliance. Le père de M. de Neufchèzes était neveu de l'illustre Gaspard de Tavannes, dont il a recueilli les écrits et publié les Mémoires en 1374. Son pelit-fils, neveu de celui qui demandait la main de Marguerite, fut grand amiral de France, et joua un rôle important pendant la minorité de Louis XIV, sous la régence d'Anne d'Autriche. Le président Frémyot accueillit avec joie l'idée de ce mariage, qui, d'une part, resserrait ses liens avec son illustre ami le comte de Tavannes, et, de l'autre, lui donnait le moyen d'éloigner ses enfants de la Bourgogne en les envoyant en Poitou. L'horizon politique s'assombrissait en effet, et, depuis la mort du duc d'Alençon, frère de Henri III, depuis surtout la triste paix de Nemours, arrachée à la faiblesse du roi, les têtes fermentaient en Bourgogne, et tout annonçait que la guerre civile ne tarderait pas à éclater.
Aussi, à peine le mariage fut-il célébré, vers 1587',
1 Déposition de la sœur Marie-Aimée de Sonnaz. « Ajoutant ladite déposante, qu'elle (sainte Chantai) fut ensuite accompagner madame la baronne des Francs, sa sœur, en Poitou, ayant environ quinze années. » Plusieurs autres témoins font la même déposition, qui est précieuse en ce qu'elle fixe la date de ce voyage et montre que sainte Chantai n'était pas en Bourgogne pendant les troubles de la guerre. Il y a dans tous les historiens qui ont raconté la jeunesse de la sainte une grande confusion et.
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que le président Frémyot, ne gardant auprès de lui que son fils André, âgé de treize ans, confia Jeanne- Françoise à M. de Neufchèzes, et l'envoya avec sa sœur en Poitou.
C'était à cette époque, pour des catholiques, un voyage assez triste que celui qu'entreprenait notre sainte. A peine avait- on passé la Loire, que partout se présentaient des terres ravagées par le protestantisme. Longtemps maîtres de l'Anjou, du Poitou, de la Touraine, les huguenots n'y avaient accumulé que des ruines. Presque toutes les églises avaient été détruites ou déshonorées, les clochers abattus à coups de canon, les portails criblés de balles d'arquebuses, les statues décapitées, les reliquaires fondus, les restes des saints jetés au vent». Jeanne- Françoise ne pouvait faire un pas sans se sentir navrée de douleur. « J'ûvûis un tel regret de voir les églises en ce piteux état, disait-elle plus tard, que je ne pouvois m'empêcher de larmoyer en les voyant-. » Lorsque dans ses promenades aux environs de Poitiers , où les outrages des huguenots n'avaient point connu de bornes, elle apercevait quelque tronçon de croix , quelque débris de statue cachée sous l'herbe ou quelque chapelle à demi brûlée, ses yeux se mouillaient aussitôt de larmes. Cette émotion se renouvelait si souvent, qu'à
mille choses inexplicables, par suite du peu de souci qu'ils ont eu de bien fixer les dates.
1 Dom Vaissette, Hist. du Languedoc, année 1566 à 1570. Sismondi, Ilist. des Français, t. XV'llI, p. 266-306. Voir aussi les gravures de la fin du xvi» siècle. Les églises y sont représentées à demi ruinées, les clochers renversés, les statues brisées, etc.
2 Dépositions de la mère Favre de Charmette et de la sœur Marie-Aiuiée de Sonnaz , sup. arl. xiii.
la fin elle prit le parti de ne plus lever son voile, de peur qu'on ne vît qu'elle avait pleuré. Elle craignait que le monde, incapable de sentir de pareilles douleurs, ne s'imaginât qu'elle avait des peines au sein de sa famille. Toute sa vie elle conserva un douloureux souvenir de ce triste spectacle, et plus tard, avancée en âge, lorsqu'elle entendait chanter ces belles lamentations de Jérémie : « Les chemins de Sion pleurent, parce qu'on ne vient plus aux solennités; ses portes sont renversées, ses prêtres gémissent, ses vierges sont désolées; » son cœur se serrait de nouveau, comme si elle eût été encore en Poitou Elle voulut qu'on les mît en vers. « Oh! disait-elle, que n'ai-je eu ce cantique quand j'étois jeune , je l'aurois chanté tous les jours! » Telle étaif. à seize ans l'âme de sainte Chantai. Qu'on rapproche cette exquise sensibililc de cette virilité de caractère et de celte foi ardente dont nous avons parlé plus haut, et l'on commencera à entrevoir ce que sera un jour notre sainte, lorsque de si beaux germes auront donné leurs fruits.
Il était temps, du reste, que Jeanne-Françoise et sa sœur quittassent la Bourgogne. La guerre civile, ainsi que l'avait prévu M. Frémyot, allait éclater, et, en attendant celte heure de la réparation et de la justice qu'il n'est pas donné aux partis de refuser à ceux qui font courageusement leur devoir, le président allait courir les plus grands dangers.
Une question capitale préoccupait alors et passionnait tous les esprits. Henri III, qui avait succédé en 1575 à son frère Charles IX, n'avait pas d'enfants. Son plus proche parent et l'héritier présomptif de sa
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couronne, Henri de Béarn, appartenait à la religion reformée. Qu'allait devenir la France, le royaume très chrétien, au jour où Henri III descendrait dans les caveaux de Saint-Denis? Le trône de Glovis, de Gharlemagne et de saint Louis pouvait-il être occupe par un huguenot? De ces pensées était née la Ligue. Bénie à son origine par le pape Grégoire XIII, approuvée par le roi Henri III, qui se mit à sa têle, propagée par le clergé, acclamée par tout le peuple, la Ligue, à son début et dans son inspiration première, fut un des plus beaux actes de foi qui aient jamais été faits par un peuple chrétien. Mais si sainte et si sacrée que soit une cause , combien il est difficile à ses défenseurs de rester purs de toute passion! Soit ambilion de la part des uns, soit mollesse et incapacité de la part des autres, la mésintelligence venait d'éclater entre le roi et la Ligue, et, par une de ces contradictions dont l'histoire des hommes abonde, l'épée sortie du fourreau pour éloigner du trône un roi protestant était employée à en faire descendre un roi catholique. Aux yeux du président Frémyot, c'était un attentat que rien ne pouvait ni justifier ni absoudre, pas môme les crimes que l'on reprochait justement à Henri III. Vainement le parlement de Bourgogne adhéra presque tout entier à la Ligue ; vainement ses membres les plus considérables, le premier président Bruslard, le président Jeannin, M. de Montholon, M. des Barres, tous parents ou amis de M. Frémyot, se mirent à la tête du mouvement, rien ne put arracher ce grand magistrat à ce qu'il estimait être la ligne inflexible du devoir. Il refusa de siéger au Parlement, qui, ne rendant plus ses arrêts au nom du roi, n'était à ses
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youx qu'une assemblée de rebelles, et, sortant de Dijon, il se retira à la campagne.
Aussitôt la fureur populaire se déchaîne. Le peuple éclate en menaces contre le président. Sa maison est pillée. On insulte ses parents, on s'empare même de son fils, et on l'enferme au château de Dijon.
jNI. Frémyot ne se laisse ni intimider ni abattre. 11 s'abouche avec le comte de Tavannes, fils de l'illustre niarcchal de ce nom, se saisit par ruse de Flavigny, petite place assez forte située en Bourgogne, au sommet d'une montagne, y convoque tous les magistrats qui, ayant la môme intelligence de la situation, avaient comme lui quitté Dijon, et dans une séance solennelle il déclare au nom de Henri III, dont il avait pris les ordres, que le parlement de Bourgogne est transféré de Dijon à Flavigny.
C'était un coup hardi, et il n'est pas difficile d'imaginer avec quelle colère la nouvelle dut en être accueillie à Dijon. Les magistrats ligueurs cassèrent et annulèrent d'avance tous les actes du parlement de Flavigny, confisquèrent les biens des magistrats qui en faisaient partie, et, comme M. Frémyot était l'àme de celte réunion, après avoir essayé de le séduire par les offres les plus magnifiques, le trouvant inflexible, ils eurent recours à un de ces moyens atroces qu'aucune guerre ne saurait légitimer, et qui marquent d'une flétrissure éternelle ceux qui ont la bassesse de s'en servir. M. Claude Frémyot, frère du président, fut expédié à Flavigny, avec ordre de dire à son frère qu'il eût à dissoudre le parlement royaliste; que sinon, son fils serait mis à mort et qu'on lui en enverrait la tête dans un sac.
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Il y a des hommes qui ne sont jamais plus grands que dans les grandes douleurs. M. Frémyol écrasa ses ennemis par la sublimité de son courage. « Mieux vaut que l'enfant meure innocent, et que le père ne vive pas coupable! » s'écria -t- il en apprenant cette terrible nouvelle. Puis il embrassa son frère, l'encouragea à ne pas se laisser abattre par une si cruelle épreuve, et lui remit pour M. de Fervaque, gouverneur de la province, une lettre admirable qui gît depuis trop longtemps inconnue dans les archives municipales de Dijon.
La voici. On y sent le battement de cœur du grand citoyen tel que le christianisme l'a fait; aussi fort que celui de Rome, mais plus sensible, et par conséquent plus vrai.
« Monsieur,
« Je me sens infiniment obligé à vous et à tous messieurs de la ville de la courtoisie que vous m'avez faite en permettant à mon frère de venir ici pour me voir, non seulement à cause du contentement que j'ai reçu, nous consolant mutuellement en nos misères publiques et privées; mais aussi parce que par là j'ai reconnu la bonne opinion qui vous reste encore de moi, qu'en mon âme j'ai toujours tout l'amour qu'un homme de bien doit avoir pour sa patrie et ses concitoyens; et plût à Dieu, en effet, que ma vie fut sacrifiée pour le public, et que tout allât bien!
« Je voudrois bien que j'eusse pu me laisser aller aux larmes et persuasions de mon frère, qui m'ont louché bien avant au cœur, quand j'ai su les fâcheries et rudes traitements que lui et mon fils ont reçus à
mon occasion et dont les miens sont encore menacés. Mais mon honneur et mon devoir m'empochent de plier sous toutes ces choses.
« Je vous supplie donc humblement, Monsieur, de considérer quelles ont été mes actions passées. Et je m'assure que tant s'en faut que je puisse être blâmé ou repris, qu'au contraire ceux qui voudront juger sans passion me loueront et de l'affection que j'ai eue au repos de toute la province, et de ma patience contre tant de menaces et de mauvais desseins que l'on a faits contre moi.
« Il est vrai que, me voyant réduit à la nécessité de demeurer en cette province, puisque le roi me l'avoit commandé (et aussi qu'avois-je fait pour en être banni?), et n'ayant d'autre bruit à mes oreilles que des charges données à celui-ci et à celui-là pour me faire mourir, je me résolus de chercher une habilalion plus sûre qu'une méchante maison champêtre, et à ces fins mardi dernier me relirai en cette ville.
« Si c'est un crime d'être serviteur du roi et de se retirer en une ville qui est sous l'obéissance de Sa !Majeslé, j'ai failli. Si c'est un crime encore à un homme de bien que l'on poursuit, et auquel on veut injustement faire perdre la vie, de se retirer et chercher un couvert pour sa défense, je suis coupable. Mais, Monsieur, vous êtes trop sage pour imputer à crime toutes ces choses.
« Et quand j'aurois failli en tout cela, je m'ébahis pourquoi l'on en veut jeter la vengeance sur mon fils et sur mes frères et sœurs et proches parents, qui sont innocents, et desquels je n'avois pas eu aucune nouvelle depuis deux mois entiers.
« Et maintenant mon frère m'apporte cette funeste menace que l'on m'enverra la tôte de mon fils dedans un sac, et que l'on fera à tous mes proches toutes les rudesses que l'on pourra.
« Je sais bien, Monsieur, qu'en un cœur aussi généreux que le vôtre , une si cruelle et barbare résolution ne peut entrer, mais que cela provient des furieux conseils de mes ennemis, qui voudroient bien assouvir leur passion démesurée aux dépens de cette belle et grande réputation que vous avez acquise par tant d'actes héroïques que vous avez faits, et par tant de charges honorables dont vous vous êtes toujours sagement acquitté; ce qui me fait espérer que vous, Monsieur, ne tomberez jamais dans cette pensée si horrible et si éloignée de toute humanité.
« Mais, quand votre vertu et votre bon naturel seroient surmontés par la violence et la fureur de mes ennemis, je ne suis point tant dépourvu du sentiment de l'affection paternelle, que je ne portasse à regret un tel spectacle. Si dirai-je librement que j'estimerois mon fils très heureux de mourir si jeune et en la première fleur de son âge pour la chose publique, et, innocent comme il l'est, d'avoir un sépulcre si honorable, et par le destin du malheur plutôt que par la faute de son père, anticiper le cours de sa vie et éviter le sentiment des calamités qui sont apprêtées sur ce misérable État.
« Je vous supplie donc, Monsieur, de tempérer ces mauvais conseils du sel de votre prudence, et de croire que ni les tourments que l'on pourroit me donner, ni ceux que l'on feroit à mon fils, que je sentirai plus que les miens, ne me pourroient ébranler à faire chose
contre mon honneur et le devoir d'un homme de bien. J'aime mieux mourir tôt, ayant la réputation entière, que vivre longuement sans réputation. Et si sans blâme je pouvois ce que mon frère m'a dit, je m'y fusse rendu aisément.
« Ce que je vous supplie très humblement prendre en bonne part, et croire qu'il n'y a personne en ce monde qui désire plus que moi le bien et le repos de la patrie, et que quand j'y pourrai être utile, je m'y emploierai de bien bonne volonté.
« Je prie Dieu, Monsieur, vous conserver en santé heureuse et longue vie.
« A Flavigny, ce dimanche cinquième mors 1589.
« Votre très humble et obéissant serviteur, « Frémyot'. »
De telles paroles, on le reconnaîtra, dénotent une âme tout à fait héroïque. Les ligueurs, même les plus violents, furent émus, et n'osèrent pas exécuter leur menace. Seulement ils gardèrent André en prison, et le glaive resta suspendu sur sa tête, dans l'espérance que l'amour et la crainte rendrait le président Frémyot plus timide.
1 Archives de la ville de Dijon. Correspondance munici'pale. B. 22. Registre X, n"> 122. Voir à la fin du volume la note n° 3. Nous y donnons le texte entier de celte lettre admirable, en en respectant le style vieilli et Torlhographe. Ceci était écrit, lorsquVn lisant VHialoire du Parlement de Bourgogne, que yient de publier M. de Lacuisine, nous y avons trouvé celte lettre, non seulement éditée, mais jugée comme elle le mérite. [Le Parlement de Bourgogne depuis son origine jusqu'à sa chute, par M. de Lacuisine, président à la cour impériale de Dijon, 2 vol. grand in-8°; Dijon, 18o7, t. II, 27.)
Sur ces entrefaites, une nouvelle terrible retentit de l'extrémité de la France à l'autre. Henri III venait d'être poignardé ( 2 août 1589 ). L'antique race des Valois était éteinte. Le trône de saint Louis appartenait à un protestant. La France catholique fut atterrée à cette nouvelle. « Au lieu des acclamations et du Vive le roi accoutumés en de tels accidents, on voyait les uns enfonçant leurs chapeaux ou les jetant par terre, les autres fermant les poings, se louchant la main, ne voulant pas d'un roi huguenot, et faisant des vœux et promesses, desquels on oyoit pour conclusion : « Plutôt mourir de mille morts'. » Le président Frémyot fut plus atterré que personne. « En une nuit, il devint tout blanc du côté sur lequel il étoit couché-. >< Quel parti prendre en effet? Henri IV était le petit-fils de saint Louis, l'héritier présomptif de la couronne : pouvait-on l'abandonner? D'autre part, Henri IV était hérétique, comment lui obéir? M. Frémyot roula toute une nuit ces pensées dans sa tête; il en sortit blanchi par l'agitation et l'insomnie, mais avec une de ces résolutions sublimes qui suffiraient à immortaliser une vie. Henri IV était petit-fils de saint Louis, le trône lui appartenait; M. Frémyot fit flotter son drapeau sur les tours de Flavigny; d'autre part, Henri IV était protestant, il ne pouvait régner sur des Français; M. Frémyot résolut de se faire écraser aux portes de Flavigny si le roi tentaitd'y entrer avant d'avoir abjuré. « Sire, disait- il plus tard au grand Henri, je confesse que si Votre Majesté n'eût crié :
1 Histoire universelle de d'Aubigné, t. III, liv. II, ch. xxii.
2 Mémoires de la mère de Cliaugy, p. 7.
« Vive l'Église romaine! » je n'aurois jamais crié: « Vive le roi Henri IV ! »
Sa résolution prise, M. Frémyot partit aussitôt pour aller joindre le comte de Tavannes, qui, à la tête de ses troupes, faisait le siège du château de Duesnes. Il leur annonça la terrible nouvelle de la mort de Henri III, et leur fit jurer fidélité au roi Henri IV, « à la condition qu'il se feroit catholique. » Il rédigeait, au pied des murs du château, l'acte du serment de l'armée, lorsqu'une balle de mousquet creva le tambour sur lequel il écrivait. Sa main même ne trembla pas. Il demanda un autre tambour, et continua à e'crire à la même place.
Quatre à cinq années se passèrent ainsi jusqu'au triomphe complet de Henri IV, pendant lesquelles M. Frémyot dépensa sa fortune, aliéna ses propriétés, exposa sa vie, « inculquant à tous ceux qui s'étoient rangés sous lui que la grande richesse d'un politique et d'un homme d'épée est la gloire de s'appauvrir pour garder la fidélité qu'il a jurée à son Dieu et à son roi ». »
Ajoutons, pour achever cette esquisse imparfaite d'un si beau caractère, que l'heure du triomphe trouva M. Frémyot plus grand encore que l'heure du péril : d'une modestie et d'un désintéressement que ses ennemis mêmes se virent forcés d'admirer; surpris des éloges qu'on lui adressait; nullement tenté par les plus hautes charges; refusant la place de premier président au parlement de Bourgogne; résistant même à Henri IV, qui voulait l'emmener à Paris; aussi in-
1 Mémoires de la mère de Chaugy, p. 6.
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flexible enfin dans sa modestie qu'il l'avait été dans sa fidélité. Arrivé au faîte des honneurs, cet homme simple et grand n'aspirait qu'à la solitude, à l'oubli des hommes, au commerce paisible avec Dieu. Il aurait voulu être prêtre, afin de consacrer sa vieillesse à faire du bien aux hommes. C'était là son unique rêve et sa seule ambition \
Pendant que le président Frémyot donnait de tels exemples en Bourgogne, sa fille, Jeanne-Françoise, courait en Poitou des dangers aussi grands, quoique d'un autre genre, et qui ne faisaient pas moins éclater sa vertu. L'arrivée de M. le baron des Francs et de sa jeune épouse avait été l'occasion de fêtes brillantes, où accourut toute la noblesse des environs. Notre sainte avait alors seize ans. Elle était dans tout l'éclat de son adolescence. A peine eut -elle paru qu'elle se vit recherchée et adulée. Nourrie jusque-là à l'école sévère du président, elle connut pour la première fois ce langage du monde, qui est si séduisant, surtout à l'oreille qui ne l'a pas encore entendu.
Le caractère de celle qui lui avait été donnée pour dame de compagnie augmentait encore le péril. C'était une femme futile, qui ne cessait de l'entretenir de fêtes, de toilettes, de bals, étalant chaque jour devant elle les mille secrets de cet art de plaire qu'elle avait trop pratiqué, « et ne négligeant rien pour flétrir par ses
1 Presque tous ces faits, peu connus, ont été attestés par les témoins du procès de canonisation de sainte Chantai. Plusieurs des témoins les avaient appris de la bouche des anciennes religieuses qui les avaient entendu raconter par la sainte elle-même. Elle parlait volontiers de son père et de ses belles actions; mais c'était pour s'humilier de ce qu'elle avait été si indigne fille d'un tel père.
artifices cette belle fleur croissante'. » Elle aurait voulu lui apprendre à user de ces fards, à se parer de ces pierreries et de ces tissus parfumés, que Clément d'Alexandrie et Tertullien défendaient aux premières chrétiennes. « Elle cherchoit même à lui faire connoître des choses encore plus pernicieuses, car on la soupçonnoit d'user d'enchantement, et on a eu de grands indices de le penser. Si elle la vouloit écouter, disait-elle à Jeanne-Françoise, elle viendroit à bout de lui faire épouser un très grand seigneur et des premiers du Poitou. »
L'innocente enfant écoutait sans comprendre : seulement elle éprouvait pour cette dame de compagnie un éloignement instinctif dont elle ne se rendait pas compte; elle eût voulu ne plus la voir; mais quelques efforts qu'elle fît pour ootenir qu'on la renvoyât, elle n'y put parvenir. « La vieille femme avoit plus d'arlifice pour se maintenir dedans que la jeune fille de force pour l'en faire sortir. » Obligée de subir ces conversations futiles, et mille fois exposée aux dangers de la vanité, elle se réfugia en Dieu, au pied des autels de Marie, qu'elle appelait sa mère. Elle s'appliqua à méditer sa vie cachée à Nazareth, et, dans ces belles contemplations, qui commencèrent à devenir très fréquentes et très longues, elle puisa une paix et un bonheur qui la rendirent insensible à toutes les séductions.
Contre ces périls du monde Jeanne-Françoise avait encore un autre rempart, c'était sa rare modestie. Elle était à la fois grave et gracieuse. Elle attirait et elle contenait. La dignité naturelle de ses manières, la
1 Mémoires de la mère de Chaugy, p. 10.
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maturité précoce de son esprit, ce sérieux et cette réserve qui paraissaient jusque dans son sourire et rendaient son expansion encore plus charmante, tout son air enfin protégeait son âge et sa beauté, et forçait à ne l'approcher qu'avec respect. Elle n'acceptait des modes de son temps que ce qu'il faut en subir pour n'être pas ridicule. On peut s'en convaincre en jetant les yeux sur le portrait que nous avons placé en tête de cette histoire, et qui représente Jeanne- Françoise à l'âge de vingt ans.
Quand on sait quelle était, au xvi« siècle, la passion pour le luxe des vêtements, et qu'on a vu, dans les collections de portraits de cette époque, cette multitude de broderies, de chaînes, de perles, de pierreries, ces rangées de boutons en or, ces couleurs voyantes, ces étoffes précieuses, que la loi permettait aux dames nobles, et dont elles ne se voulaient pas contenter', on est émerveillé de la simplicité modeste du costume de notre jeune sainte. Sa robe, d'une couleur obscure, est entièrement et décemment fermée par une guimpe
1 Voyez redit de Henri III touchant la réformation des habits (24 mars 1583). Il y est dit, entre autres choses, que les « damoiselles qui sont femmes de présidents, et leurs tilles, pourront porter, sur leurs chaperons et coiffures, des broderies, un serrelêle et un collier do pierreries et de perles, une bague et des anneaux aussi de pierreries, en or émaillé ou non émaillé; des chaînes, bracelets, fers et boutons d'or devant leurs robes et manteaux; et aux ailerons des manches une rangée seulement, sans aucune chamarrure, sans émail, perles ni pierreries, si ce n'est à leurs heures à pendre devant elles, qu'elles pourront porter à couverture d'or, émaillé ou non émaillé, y ayant seulement cinq pièces de pierreries. » {Recueil g énéï'al des anciennes lois françaises , par M. Isambert. Paris, 1829, tomes XII, XIII, XIV. Voir les édils de François 1", Charles IX, Henri II, Henri 111, pour la réformation du luxe des habits.)
montante; ce qui est remarquable à une époque où la mode des costumes indécents entraînait tout le monde, et où la licence sur ce point allait si loin, qu'il fallait des lois spéciales pour proléger la modestie'. Les manches sont larges, mais elles sont loin d'atteindre à ces dimensions démesurées contre lesquelles s'élevaient, avec autant de raison que de goût, les prédicateurs d'alors-. Enfin elle ne porte point de perles, bien qu'elles fussent très recherchées. Elle n'en a ni autour du cou, ni dans les cheveux, ni sur le corsage et les manches de sa robe. Un petit bonnet de velours remplace sur sa tête ces pierreries que l'on avait vainement essayé d'interdire , et dont il semblait alors qu'une demoiselle de condition ne pouvait pas se passer. Notons un dernier trait. Notre aimable sainte est à genoux, les mains jointes, les yeux légèrement relevés vers le ciel, dans l'attitude de la prière. Quelle posture pouvait convenir davantage à sa piété et à sa modestie?
Aussi, comme les hommes, même lorsqu'ils ont le malheur de ne pas aimer la vertu, n'ont pas le pou-
1 Voici ce qu'on lit dans l'exposé des motifs de l'édit porté par Henri III pour la réforme du luxe : « Dieu est grandement offensé , et la modestie s'en va presque du tout éteinte. »
2 Voir les sermons de Menot, prédicateur fameux du xvi' siècle. 11 tonnait sans cesse contre le luxe, et jamais il n'oublie les manches larges, chargées de pierreries, boutonnées de perles, etc. (Sermones Menoli) Parisiis, caract. gothiques.) On peut y joindre les sermons de Guillaume Pépin. 11 attaque vivement aussi « les dames nobles, qui ont de longues manches et de longues queues, dont le prix serviroit à nourrir toute une famille, et qui, la mode changeant, croient faire beaucoup pour Dieu en destinant aux autels ces vêlements tout souillés encore. » {Sermones Guillehni Pepini, Parisiis, 1336, ia-8°, goth.)
voir de la méconnaître, de grandes familles, frappées d'un si rare et d'un si touchant spectacle, ambitionnèrent de s'allier avec Jeanne, et sa main fut bientôt recherchée par les plus illustres seigneurs du Poitou.
Une de ces demandes fit éclater la foi de la jeune sainte.
Parmi les gentilshommes qui fréquentaient la maison du baron des Francs, il en était un distingué par la noblesse de son rang autant que par la grâce de sa personne, et qui de plus était l'ami intime de M. de Neufchèzes. Appartenant à la religion réformée, il comprit que la main d'une jeune personne aussi vertueuse ne serait jamais accordée qu'à un bon catholique, et, pour l'obtenir, il feignit des sentiments qu'il n'avait pas. M. le baron des Francs fut dupe de cette supercherie, ou peut-être s'y prêta -t -il dans le désir de conserver sa belle-sœur auprès de lui, et aussi dans l'espoir que « la femme fidèle converliroit le mari infidèle. » Mais on eut beau prier Jeanne -Françoise, jamais on ne la put faire consentir à cette alliance, et, un jour qu'on la pressait plus vivement, elle prononça une parole toute pleine de cette virilité chrétienne dont elle avait déjà donné tant de preuves : « J'élirois plutôt, dit- elle, une perpétuelle prison que le logis d'un huguenot pour mon séjour, et plutôt mille morts, l'une après l'autre, que de me voir liée par le mariage à un ennemi de l'Église. »
Cette parole étonna d'abord; car le jeune homme, cachant ses vrais sentiments, paraissait bon catholique. Mais on ne tarda pas à voir que Jeanne- Françoise avait été divinement éclairée, car il jeta le masque quand il n'eut plus l'espoir d'obtenir la main de ma-
demoiselle de Frémyot, et il témoigna qu'il avait toujours été hérétique, et des plus obstinés.
Plusieurs témoins entendus dans le procès de béatification de la sainte ont affirmé que toute sa vie elle avait eu une vive reconnaissance de cette grùce ; qu'elle en parlait souvent comme d'une des plus signalées faveurs qu'elle eût jamais reçues, et qu'elle l'attribuait particulièrement à la sainte Vierge, qui, en cette circonstance, avait daigné lui servir de mère. Elle ajoutait même que l'heureux mariage dont elle fut plus tard bénie n'avait élé que la récompense de sa fidéHté à correspondre à cette grâce en refusant de s'unir à un hérétique.
Peu après il se présenta un autre parti qui éblouit très vite aussi les yeux de M. des Francs. C'était un jeune homme qui portait un grand nom. Il se disait le descendant d'une antique et illustre famille, orphelin de père et de mère, et il arrangeait son récit avec tant d'art que tout le monde y fut pris et félicitait mademoiselle Frémyot. Mais elle ne se laissa pas entraîner par l'opinion générale. La pénétration de son esprit, ou plutôt celte lumière divine que Dieu accorde aux âmes qui le servent avec simplicité, lui fit remarquer dans ce jeune homme certaines choses qui ne lui plurent pas, et, quelques brillantes propositions qui purent lui être offertes, elle ne voulut jamais entendre parler de mariage avec lui. On admira plus tard la prudence de sa conduite; car c'était un aventurier qui fut enfin démasqué, et qui finit même par tomber entre les mains de la justice '.
1 Mémoires inédits de la mère Angélique de la Croix.
Malgré ces différents échecs, M. et M'"" des Francs ne désespéraient pas d'établir leur sœur en Poitou, et ils s'en occupaient activement, lorsqu'on reçut une lettre du président Frémyot qui redemandait sa fille. André, le plus jeune de sa famille, était parti pour Paris, dans le dessein d'y achever ses études. Le présidcn! était seul. D'autre part, notre sainte approchait de sa vingtième année, et M. Frémyot, très occupé de l'avenir de Jeanne, entrevoyait pour elle en Bourgogne une alliance des plus honorables.
A la lecture de cette lettre, les deux sœurs fondirent en larmes, car elles s'aimaient de cette tendre amitié de deux sœurs qui ne se sont jamais quittées, et entre lesquelles aucun nuage n'a encore passée Toutefois Jeanne- Françoise n'hésita pas. Elle fit ses préparatifs de départ, et, partagée entre le regret de se séparer pour la première ibis de Marguerite et le bonheur de revoir son père, elle reprit le chemin de la Bourgogne, où l'attendaient des joies si pures, suivies d'un si long deuil, et où Dieu l'appelait pour donner au monde le spectacle des plus héroïques sacrifices.
Telles furent l'enfance, l'adolescence et les premières années de la jeunesse de sainte Chantai.
Lorsque le voyageur part de grand matin, il aperçoit quelquefois avant le lever du soleil une douce
* « Elles se séparèrent, dit la mère de Chaugy, madame la baronne des Francs et elle, avec de grands ressentiments, ayant vécu ensemble dans une si grande union et bonne intelligence, qiCelles n'avoicnt pas eu 1 1 moindre parole de travers ni de conteste. » [Mémoires de la mère de Chaugy, ch. m.) Tous les historiens parlent de même.
lumière qui blanchit à l'iiorizon, et cette beauté de l'aurore naissante lui fait pressentir la splendeur du soleil à son naidi. L'historien éprouve la môme émotion en assistant au lever de ces grandes lumières qu'on appelle les saints. Dès leur berceau quelquefois il entrevoit leur vie. Ici, par exemple, dans cette enfance si gracieuse et si forte, si ardente et si pure, où éclate, au milieu de la plus vive et la plus touchante sensibilité, une fermeté et une énergie si rares à dixhuit ans, qui n'entrevoit en germe ces vertus qui doivent un jour jeter un si bel éclat, cette foi capable de transporter les montagnes, cette vigueur d'âme avec laquelle la sainte brisera les obstacles qui s'opposeront à l'accomplissement des desseins de Dieu ; cette générosité et cette ardeur toute divine qui, la menant de sacrifices en sacrifices , arracheront des cris d'admira'tion à saint François de Sales et des larmes à saint Vincent de Paul?
Rien n'annonce toutefois que notre sainte eût alors le moindre pressentiment de sa vocation future. Celle qui devait un jour faire fleurir le désert, et que tant d'àmes devaient suivre dans la solitude pour apprendre d'elle à soupirer après le divin Époux, se préparait à entrer dans le monde; et l'heure était venue où elle allait contracter de plein gré des liens qui devaient, ce semble, l'y attacher pour jamais.