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CHAPITRE TROISIEME

MADAME DE CHANTAL AU MILIEU DES PLAISIRS ET DES HONNEURS DU MONDE — TRIOMPHE DE ITENRt IV SON ENTRÉE A DIJON — PREMIERS MIRACLES DE SAINTE CIIANTAL — MORT DU BARON SON MARI

Il ne faudrait pas s'imaginer que M"^° de Chantai vécut au château de BourbiUy dans une solitude profonde, uniquement occupée de ses enfants, de ses domestiques et de ses pauvres. La vie des châteaux était, en ce temps, au moins pendant une partie de l'année, très variée et très bruyante. Les seigneurs n'avaient pas encore quitté les campagnes pour habiter les villes. Retirés au fond de leurs châteaux, dont la solitude leur était souvent à charge, ils en sortaient sans cesse, l'été pour faire la guerre, ce qui était encore le plaisir le plus vif de cette chevalerie expirante, l'hiver pour se livrer aux divertissements du jeu, de la chasse, ou même simplement de la conversation, dont la société, plus polie à la fin du seizième siècle, commençait à rechercher et à goûter les charmes.

Le château de Bourbilly était situé sous ce rapport dans une admirable position.

C'était une belle habitation, récemment rebâtie par le vieux baron de Chantai, et ornée par lui, à l'intérieur, avec tout le luxe et le goût de cette époque. Vu du dehors, le château, qu'entourait une forte muraille gothique flanquée de tours aux quatre extrémités, formait un carré au centre duquel était une cour. Un pont-levis en fermait l'entrée. Une magnifique avenue de vieux arbres y conduisait. Détournée de son cours, une petite rivière voisine, le Serain, descendait dans le vallon, le traversait, répandait la fraîcheur dans les prés, et après avoir rempli les fossés du château, arrêtée tout à coup par un barrage, s'enfonçait dans une gorge resserrée, devenait un torrent, tombait en cascades, et, en fuyant dans la plaine, faisait tourner les roues de plusieurs moulins. Tout autour du château, on voyait des prairies célèbres par leur fertilité, des coteaux couverts de vignes d'un aspect pittoresque, et, dans le lointain, de grandes forets remplies de gibier.

Le voisinage d'une douzaine de châteaux, disséminés dans les bois , et appartenant à des seigneurs royalistes parents ou amis des deux familles de Frémyot et de Chantai , ajoutait encore aux agréments ^ie cette belle demeure. A Vic-de-Chassenay d'abord, dans la paroisse même de Bourbilly, habitait 1\L Bourgeois de Crépy, président au parlement de Bourgogne, qui avait embrassé avec chaleur le parti de M. Frémyot, et qui vivait avec lui, depuis des années, dans une grande intimité. Ses deux filles, Marguerite, mariée au fils du premier président Bruslard, et Rose, qui

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fut plus tard abbesse du Puy- d'Orbe, étaient toutes deux très pieuses et les amies d'enfance de notre sainte. Un peu plus loin, à Epoisses, demeurait Louis d'Ancienville de Bourdillon, brave soldat qui prit une grande part aux guerres de la Ligue, et dont Henri IV récompensa le dévouement en érigeant en marquisat sa terre d'Époisses. C'est entre ses mains que M™° de Chantai jura foi et hommage à la mort de son mari. La femme du marquis d'Epoisses, Claude de Saulx , était fille du maréchal de Tavannes, et sœur de cet illustre Guillaume de Tavannes qui, avec Frémyot, avait relevé en Bourgogne l'étendard de Henri IV. Les monuments contemporains l'appellent « le phénix de son siècle, le parangon des fidèles épouses ». Elle méritait, en effet, par sa haute vertu et par l'irréprochable beauté de ses mœurs, de devenir une des plus chères amies de notre sainte.

Guillaume de Tavannes lui-même demeurait à peu de distance ; son château de Corcelle-lès-Semur n'était qu'à deux lieues de là. Aussi venait-il sans cesse à Bourbilly, dont il faisait les délices. Jeune encore, marié récemment à la fille unique de l'illustre Chabot-Charny, ce lieutenant général qui avait sauvé la Bourgogne des horreurs de la Saint-Barthélémy; déjà célèbre par sa bravoure de soldat et son habileté de général, le comte de Tavannes était de plus un esprit cultivé. Il tenait la plume aussi bien que l'épée. Pendant l'hiver, il écrivait ses exploits du printemps et de l'été. Ses Mémoires, qu'il rédigeait alors, et dont il dut écrire plus d'une page au sortir des conversations de M'"'= de Chantai, sont empreints d'un rare parfum de loyauté et de modestie; ils font aimer

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l'homme plus encore qu'admirer le général. En racontant ses batailles enlevées si rapidement, ses sièges heureux, ses habiles stratagèmes, il s'oublie sans cesse : « Louange à Dieu! » c'est son seul mot. Abandonné plus tard de Henri IV, pour lequel il avait tout sacrifié, il ne se permet pas un murmure. « Partie de mes services, dit- il, a été mal reconnue; mais Sa Majesté étoit excusable à cause de ses grandes affaires. » Il était partout le même, pimple, modeste, désintéressé, prêt à donner jusqu'à la dernière goutte de son sang pour procurer la paix, et, quand celte paix est signée, heureux qu'on n'ait plus besoin de lui, préférant ce bonheur de la patrie, qui rend son épée oisive, aux guerres civiles qui la rendraient nécessaire et illustre. Voilà Guillaume de Tavannes. Il était bien digne de faire le charme d'une société dont M'"^ de Chantai était l'âme. Sa jeune femme n'en était pas moins digne que lui ; elle avait beaucoup de piété, avec infiniment d'esprit.

On voit quel était, à Bourbilly, le cercle intime et habituel; mais il s'élargissait sans cesse par les attentions délicates de M""^ de Chantai, tout occupée de plaire à son mari, et qui, sachant qu'il aimait la société, où il réussissait à merveille, se faisait un bonheur démultiplier les invitations. Alors on voyait arriver au château Imbert de Marcilly, seigneur de Cypierre, gouverneur de Semur; François de la Madeleine, marquis de Ragny, et son ardente et intrépide épouse; Joachim de Dindeville, qui habitait le château de Grignon, occupé alors par les troupes du comte de Tavannes; Jacques de Ghaugy, dont la nièce illustrera les origines de la Visitation; d'Anlezy, sei-

gneur de Chazellcs, qui, par un coup imprudent d'arquebuse, mettra fin, hélas! à toutes ces réunions, et plusieurs autres seigneurs dont les châteaux en ruine font encore aujourd'hui le charme et l'ornement de celte belle contrée.

Tout le temps que M. de Chantai n'était pas à l'armée, c'étaient presque tous les jours de nouvelles fêles. Le malin de grandes chasses avaient lieu dans les bois de Bourbilly. Le soir on se réunissait devant les vastes cheminées du château, dans une salle antique, ornée de plafonds peints, qui s'effacent aujourd'hui, et de panneaux armoriés, sur lesquels on distingue encore les blasons des Rabutin.

Qu'était M™° de Chanlal au milieu de ces réunions? Bussy- Rabutin va nous l'apprendre dans une page qu'on lui attribue, et qui a cela de précieux que M"'° de Chantai y est peinte dans ses rapports avec le monde, à une époque où sa vertu n'avait pas jeté son dernier éclat, et où la femme n'avait pas encore disparu derrière l'auréole de la sainte.

« La baronne de Chantai avoit de la beauté et encore plus d'agréments. Sa taille étoit au-dessus de la médiocre, ses cheveux noirs, son visage rond, ses yeux grands, noirs et vifs, le teint uni et fort blanc. Elle avoit les lèvres vermeilles et le sourire charmant, la physionomie majestueuse, tempérée par un grand air de douceur, le regard fort doux et plein de feu et d'esprit. Elle joignoit à tous ces charmes extérieurs les plus heureuses quahtés de l'esprit et du cœur. Elle possédoit la réunion des vertus qui font une pieuse chrélienne et des agréments qui rendent une femme aimable. Son âme étoit forte et généreuse,

sa douceur et sa modestie incomparables, son esprit cultivé et enjoué, son imagination vive, sa conversation délicate. Les moindres bagatelles devenoient intéressantes dans sa bouche. Elle badinoit quelquefois; mais elle revenoit toujours à quelque chose de sérieux '. »

On remarquera tous ces traits : « cet esprit cultivé et enjoué, » « cette conversation délicate, » « ces bagatelles qui deviennent intéressantes sur ses lèvres, » « ce sérieux dans le badinage, » et enfin, « avec la réunion des vertus qui font une pieuse chrétienne, ces mille agréments qui rendent une femme aimable. »

La mère de Chaugy, qui s'occupe à peine de ce point de vue, très secondaire à ses yeux, très important aux nôtres, parle exactement comme Bussy-Rabutin. Elle nous montre M""* de Chantai charmant tous les cercles par la vivacité et l'enjouement de son

1 Manuscrit appartenant au monastère d'Annecy. Petit in- 4°.

Nous venons de trouver, au monastère de la Visitation de Mâcon, un beau portrait de sainte Chantai, habillée en religieuse, mais avec une figure très jeune , et où l'on remarque tous les traits caractéristiques de la description de Bussy. La tradition des plus anciennes religieuses était que sur cette toile M'"« de Chantai était autrefois habillée en dame du monde, et que ce n'est que plus tard qu'on lui aurait donné le vêtement religieux qu'elle porte aujourd'hui. Mais la toile, étudiée avec soin par M. de Surigny, ne permet pas d'admettre la vérité de celte tradition. Ce qu'on peut croire, c'est que cette toile a été faite anciennement sur un portrait original oii M''^^ de Chantai, jeune encore, était, en elTet, habillée en dame du monde, et que le peintre, après avoir copié exactement la figure, lui aura donné et l'habit religieux et le cœur et le crucifix, emblèmes ordinaires de la sainte. Où est maintenant ce portrait original? qui le pourrait dire? En attendant que nous le retrouvions, et nous n'en désespérons pas, ce portrait de Màcon a une grande valeur. Il nous permet de voir M""= de Chantai à l'âge de vingt-sept à vingt-huit ans, et sert de contre -épreuve à la descriplien de Bussy.

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esprit, comme elle sanctifiait toutes les fêtes par la ferveur de sa foi. Préparait-on une partie de plaisir, elle l'accueillait avec l'ardeur de sa nature, et, adroitement, sans avoir l'air d'y loucher, elle éloignait la pensée de la mettre un dimanche. Devait-on partir de grand matin pour la chasse un jour de fête, une demi-heure avant le départ un prêtre était prêt à dire la sainte messe à la chapelle; il était impossible aux chasseurs de ne pas y assister. Une nombreuse société était-elle réunie le dimanche au château, M"^" de Chantai émettait le désir d'aller entendre la grand'messe à la paroisse. On faisait quelques objections; M. de Chantai, par politesse pour les invités, lui représentait « qu'on satisfaisoit aussi bien au commandement oyant messe en la chapelle que d'aller si loin »; mais elle répondait que la noblesse doit donner l'exemple aux paysans, et que « d'ailleurs elle avoit un particulier plaisir à prier avec tout le peuple ». Le moyen de résister à de pareiilles raisons : toute la société se levait et suivait notre aimable sainte à la paroisse'.

Cet heureux mélange d'aménité et de piété, et, comme disait tout à l'heure Bussy-Rabulin , cette union des agréments qui rendent une femme aimable avec les vertus qui la font sainte, étaient si frappants en M"^e (\q Chantai, que les gentilshommes et les dames du voisinage, on s'en souvient, l'avaient surnommée d'un nom caractéristique; on l'appelait la dame parfaite.

1 Mémoires de la mère de Chaugy, p. 17. Déposition de la mère Favre de Charmelte , sup. art. xii.

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C'étaient là les scènes de l'hiver et de l'automne : le printemps et l'été en ramenaient d'autres.

M. de Chantai armait ses hommes, et s'en allait rejoindre le comte de Tavannes, le marquis de Ragny, le sieur de Gypierre, et, sous les ordres du maréchal d'Aumont d'abord , et plus tard du maréchal de Biron, mettre le siège devant Autun, Châlons ou Beaune. En ce temps-là, M'"° de Chantai ne sortait plus du château. Elle n'y supportait ni jeux, ni chasses, ni parties de plaisir. Elle retranchait même à la simplicité de son vêtement; et quand on lui faisait quelques observations : « Ne me parlez plus de cela, disait-elle; les yeux à qui je dois plaire sont à cent lieues d'ici, c'est inutilement que je m'agencerois. » Si quelques visites honorables arrivaient, elles étaient reçues très poliment, mais avec tant de modestie et de retenue, surtout vis-à-vis des jeunes seigneurs, qu'il était facile de voir que le moment serait mal choisi pour parler de plaisir. « Elle jugeoit avec beaucoup de prudence, dit excellemment un vieil historien, qu'il y a des saisons et des rencontres où une femme doit être un peu incivile pour être bien modeste'. »

Elle en donna un jour un bel exemple, dont il faut entendre le récit de la bouche d'une des plus vertueuses filles de la sainte. « Il y avoit un jeune seigneur, grand ami de M. de Chantai, mais que le démon rendoit passionné de notre Bienheureuse, et qui avoit entrepris do la poursuivre jusqu'au non plus, quoique la rare modestie de cette jeune dame

Vie de la vénérable mère de Chantai, par M. de Maupas, p. 22.

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le tînt en telle captivité, qu'il n'osoit déclarer son infâme passion que par des subtilités. Quand M. de Chantai étoit chez lui, ce jeune seigneur n'en bougeoit sous prétexte de la chasse. Une fois qu'il étoit parti pour aller en voyage , ce pauvre passionné voulut tenter fortune, et aller visiter notre Bienheureuse, laquelle le reçut en qualité d'ami du baron de Chantai. Le soir s'approchant, et voyant qu'il se jetoit sur des discours à sa louange, par une sainte finesse, sans lui montrer seulement qu'elle connoissoit la passion qui le poussoit, elle lui dit qu'elle étoit fâchée que le baron de Chantai ne fût pas chez lui pour l'entretenir et le divertir; que pour elle, comme femme absente de son mari, elle n'avoit aucune joie; qu'au reste il falloit qu'elle allât pour quelque affaire chez une demoiselle sa voisine; qu'elle laissoit des gens pour le servir ce soir-là; et là-dessus, monte à cheval pour aller coucher ailleurs. Le pauvre gentilhomme, d'autre côté, devint si confus et si étourdi en son esprit de l'éclat de cette grande vertu, que depuis il n'osa jamais aborder cette vertueuse dame en l'absence de son mari '. » Celui-ci revint peu après, et cette histoire, lui ayant été contée, augmenta encore la tendre affection qu'il avait pour sa sainte épouse.

Pendant que M'"" de Chantai donnait ainsi, dans l'intérieur de son château, de si beaux exemples de vertu, de graves événements changeaient la face de la France -.

1 Mémoires, p. 22.

2 Les détails que nous allons donner sur l'entrée de Henri IV en. Bourgogne , et que nous abrégeons à regret , soat tirés de doeu-

Henri IV, en se déclarant ouvertement catholique, avait porté à la Ligue un coup dont elle ne se pouvait relever. Ses victoires rapides et brillantes, ses mots heureux et quelquefois sublimes, avant, pendant et après les batailles, ses qualités charmantes, ses malheurs, ses aventures, ses défauts même, tout contribuait à accélérer sa marche triomphante. En Bourgogne , l'élan commença dès les premiers mois de l'année 1S94; il fut bientôt irrésistible. Chaque jour les villes, les villages se ralliaient à Henri IV. Les paysans criaient sur les roules : « Vive le roi, puisqu'il est maintenant catholique! » Les châteaux arboraient le drapeau blanc; les sièges vacants se multipliaient au parlement de Dijon. Vainement les ligueurs, acculés dans leurs derniers retranchements, avaient recours aux menaces et aux violences, rien ne pouvait comprimer ce courant sympathique qui entraînait tout à Henri IV. Enfin, le 22 mai 159d, le parlement luimême se rendit % et la ville ouvrit ses portes au ma-

ments conlemporains et inédits. Les deux principaux sont les Mémoires du conseiller Breunot sur la Ligue, et le Journal de ce qui s'est passé à la réduction de la ville de Dijon en l'obéissance du roi Henri quatrième. Ces deux manuscrits précieux appartiennent à la bibliothèque de Dijon. Quant au rôle spécial du président Frémyot et du baron de Cbanlal au milieu de ces événements, il a été plusieurs fois expliqué par la sainte ellemême, et ses récits ont été fidèlement recueillis par les premières mères de la Visitation. Qu'il nous suffise d'indiquer les Mémoires de la mère de Chaugy et ceux encore inédits de la mère Paul- Hiéronyme Favrot. [Archives d'Annecy.)

^ 11 n'y a rien de plus curieux que les procès-verbaux de cette dernière assemblée du parlement. On y voit le vrai caractère de la Ligue, comme la comprenaient les grands esprits du temps. Elle était née pour empêcher un protestant de monter sur le trône; elle devait cesser, elle n'avait plus de raison d'être dès

réchal de Biron. Il y entra le 25, en prit possession au nom du roi, et vint loger à l'hôtel du président Frémyot, qu'on avait en toute hâte préparé pour le recevoir. A ces nouvelles, qui remplissaient de joie tous ceux qui, en Bourgogne, tenaient le parti de Henri IV, le baron de Chantai s'arracha à l'affection de sa sainte épouse, et vint de Bourbilly à Semur rejoindre le président Frémyot, son heau-père. Tous deux partirent ensuite pour Dijon, le président afînde présenter au maréchal de Biron les hommages du parlement de Semur, le baron afin de mettre son épée au service de Henri IV. M™° de Chantai , qui avait accompagne son mari jusqu'à Semur, revint seule à Bour-

que ce proleslant s'était fait catholique. C'est ce qu'expliqua nettement le premier président Bruslard. Il représenta que le « ci-devant roi élant en la religion réformée, le parlement avoit fait un arrêt qui éloit juste et saint, portant défense de le reconnoître, étant ce qu'il étoit; mais que depuis que Dieu lui avoit touché le cœur, et Tavoit rappelé au giron de l'Eglise ; qu'il y persévéroit; que toutes les villes capitales du royaume l'avoient tel reconnu; que dès lors il n'y avoit plus moyen de lui dénier oiîéiisance. i> Il termina en disant <i que les magistrats dévoient biea considérer quels y étoient; qu'ils éloient conseillers du roi, et non de M. le duc de Mayenne; qu'il falloit donc reconnoître le roi, ou qu'il prioit la cour de le dispenser de l'entrée. » Ces paroles précises, tombant au milieu de magistrats qui hésitaient encore, furent d'abord suivies d'un long silence. <( Chacun se tenoit couvert sans mot dire. » Au fond, toutes les consciences étaient d'accord; il n'y avait plus que les amours -propres qui hésitaient à se rendre. Le président de Montholon appuya avec énergie la proposition de M. Bruslard. « Le roi avoit été reçu à l'Église; il y persévéroit, la cause pour laquelle on refusoit de l'entendre cessoit à présent; il le falloit reconnoître et placer son nom au sceau en tète de toutes les expéditions. » Poser ainsi la question, c'était la résoudre. [Mémoires incdils du co7iseiller Breunot.)

billy,lecœur cmude joie, mais inquiet des événemenls qui se préparaient; car une grande bataille semblait inévitable pour achever le triomphe de Henri IV. Elle s'enferma dans une solitude plus profonde, priant Dieu pour la France et le conjurant de diriger luimême les événemenls, où elle sentait vaguement que son mari et son père allaient avoir une grande place. Henri IV ne se fit pas attendre. Neuf jours après la reddition de Dijon au maréchal de Biron, il y entrait lui-même au milieu d'un immense concours (4 juin 159o). Il portait ce jour-là « un pourpoint de futaine blanche qui étoit percé aux deux coudes » ' ; mais sa figure rayonnait de joie. Il saluait le peuple et les dames. On criait : « Vive le roi! » On agitait les écharpes blanches : l'enthousiasme était au comble ^

1 Mémoires manuscrits de M. de la Marc. 11 affirme avoir souvent entendu sa mère raconter celte particularité.

2 L'enthousiasme toutefois n'empêcha pas qu'on ne prît les plus minutieuses précautions pour s'assurer que celle fois Henri IV était vraiment converti. On se défiait toujours un peu : il fallut que deux fois, à la porte de la ville et à la porte de l'église, Henri IV fît un serment public de foi catholique. « Enfin, dit le conseiller Breunot, qui raconte l'entrée du roi à Dijon, après grande noblesse, infinis chevaux et grand attirail, sur les dix à onze heures du matin, le roi entre à Dijon par la porte Saint- Pierre, est reçu parle clergé à ladite porte, et de là conduit à la sainte chapelle, oit dévotement la messe, adore la croix, baise la paix, dit tout haut le Confiteor, proteste auparavant de vivre et de mourir en la religion catholique, apostolique et romaine, par deux diverses fois, l'une à l'entrée de l'église, l'autre à la porte de la ville, et ce, ajoute malicieusement le conseiller Breunot, entres les mains de M. le chanoine Desbarres, élrangement ci -devant de la Ligue*.» C'est ainsi que les ligueurs vaincus couvraient leur retraite.

♦ Jl^moircs inédits du conseiller Breunot , p. ) 23.

Henri IV, du reste, ne séjourna pas dans la ville L armée espagnole élait à quelques lieues; on disait même qu'elle avait traversé la Saône pour venir au secours du château de Dijon, où les débris de la Li-ue s'étaient enfermés. Il voulait s'en assurer. Aussi dès le lendemain, après avoir passé la nuit à l'hôtel du président Frémyot pour faire honneur au maréchal de Biron, qui y était logé, il partit avant le jour accompagnée d'une poignée de seigneurs, au nombre desquels était le baron de Chantai. Tous ces gentilshommes « n'avûient que leurs hausse-cols et gaillardcts, sans casques ni cuissards », le roi de môme avec des armes dorées. Ils croyaient aller à une reconnaissance. Nul, pas même Henri IV, ne s'imagmait marcher à un combat.

Ses troupes n'étaient même pas réunies. Il avait écrit au marquis de Mirebeau, au comte de Grancey au baron de Lux, de venir l'attendre sur la route II comptait trouver les autres seigneurs dans les plaines de Bèze et de Saint-Seine, où il leur avait donné rendez- vous, et de là, après trois ou quatre jours nécessaires pour réunir son armée, se porter sur les bords de la Saône, et y livrer à l'ennemi une bataille générale et décisive.

Tout à coup, à la hauteur do Bèze, il apprit que les Espagnols s'étaient hâtés de passer la Saône, et qu'ils avaient été vus à peu de distance. Il s'avança encore, et tomba, sans s'en douter, en pleine armée ennemie. Le maréchal de Biron, qui le premier rencontra les Espagnols, les chargea avec furie et les culbuta. Henri IV, les voyant chanceler, se jeta en avant, suivi seulement d'une poignée de gentils-

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hommes et de deux cents chevaux. Les ennemis avaient douze mille hommes de troupes aUgnées en bataille. Heureusement qu'ils ne crurent pas au petit nombre de leurs adversaires et que la crainte d'un piège les rendit incertains et timides. Bientôt la mêlée fut effroyable. Cette poignée de braves, à peine armés, combattant tête nue, et jetés à l'improviste au milieu d'une armée, multipliait ses coups pour dissimuler son petit nombre. A Arques, à Ivry, lienri IV avait combattu pour la gloire; à Fontaine-Française il combattait pour la vie. Jamais, du reste, il ne se battit mieux: le danger l'électrisait; à la fois hardi et prudent, plein de feu et de sang-froid, excitant ses troupes et les contenant, aussi étonnant général qu'il était merveilleux soldat. Les seigneurs bourguignons se pressaient autour de lui et faisaient des prodiges. Le maréchal de Biron fut blessé d'un coup de coutelas. Le baron de Lux eut un cheval tué sous lui. La Curée, comte de Montbard, allait être percé d'un coup de lance, lorsque le roi lui crie: « Garde, Curée! » Au plus fort du combat, Henri IV « saisit le marquis de Mirebeau par la main en lui criant : Charge là! ce ce qu'il fit, et aussitôt l'ennemi de s'éclaircir et de s'écarter. » Mais là nul ne fixa davantage l'attention du roi que le baron de Chantai. Il était partout. Henri IV, qui voulait être le premier en face de l'ennemi, qui disait à ses gentilshommes au milieu du combat: « Arrière, Messieurs, je veux briller, » le trouvait toujours à ses côtés. Dans une circonstance surtout, le jeune baron fit une charge si heureuse, qu'il aida beaucoup au succès de la journée, Henri IV le proclama très haut, le soir même de la bataille, et,

pour témoigner au baron de Chantai toute sa reconnaissance et l'cslimc qu'il faisait de ses services, il lui proposa de le suivre à Paris, et lui donna une pension de douze cents écus avec la promesse des plus grands honneurs'.

On peut juger de la joie de M"^« de Chantai en apprenant ces nouvelles. La gloire de son mari, une gloire si pure, lui allait au cœur; et de plus la défaite des élrangers, le triomphe des armées françaises, le rétablissement de la religion cathohque, la pacification d'un pays troublé depuis tant d'années, tous ces heureux fruits d'une victoire due en partie à son mari pouvaient-ils ne pas enthousiasmer une âme semblable à la sienne?

^ Le retour de Henri IV à Dijon fut accompagné de fêtes brillantes au milieu desquelles il acheva de gagner tous les cœurs. Il possédait au plus haut degré°ces qualités mêlées de défauts qui font le charme et le péril du caractère français; cette figure ouverte, ce rire franc, cet esprit vif, léger, malicieux, plein de saillies, qui ont toujours eu tant de puissance en nos pays.

Le baron de Chantai, qui était du cortège le jour de

^Généalogie manuscrite, par Bussy^Rabutin. « Le baron de Chantai se signala particulièrement au combat de Fontainel'rançoise, où il fut fort blessé à la vue du roi Henri quatrième, et, au témoignage de ce prince, il ne contribua pas peu à la victoire. La manière dont le roi parla de Chantai au sortir du combat lui fit plus d'honneur dans l'esprit des justes e^ timaleurs de la gloire que les bâtons de maréchaux de France n'en firent pendant ce règne à quelques particuliers. En ce temps-là comme en celui-ci, ces récompenses d'honneur n'élo'ent pas toujours pour les plus dignes, mais seulement pour les plus heureux. ..

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l'entrée solennelle, obtint de partir le lendemain pour Bourbilly, où il avait liâle de revoir sa sainte épouse. Il avait été blessé à la bataille de Fontaine-Française ; mais il ne le lui avait pas fait savoir, de peur de l'alarmer. Quelques jours de repos au sein des joies les plus douces l'eurent bientôt rétabli, et lui permirent de se rendre à Semur, où le président Frémyot lui avait écrit de venir le rejoindre le plus tôt possible.

Tout se préparait, en effet, pour le départ du parlement de Semur et de Flavigny, et M. de Chantai devait, avec ses troupes, faire partie de l'escorte. Le voyage fut un triomphe, et surtout l'entrée à Dijon. Henri IV reçut avec honneur ces courageux magistrats, les proclama « les pères de la patrie », et combla en particulier de ses caresses royales le grand président Frémyot. « Monsieur, lui dit-il, vous avez été si heureusement le premier président à Fiavigny, que je désire que vous soyez ici le premier. — A Dieu ne plaise, Sire, reprit M. Frémyot, que je m'ingère en la place d'un homme vivant! M. le premier président est bon catholique, il servira bien Voire Majesté. » Ne pouvant le faire céder. Henri IV ordonna du moins que les postes descendraient désormais à l'hôtel de Frémyot, et que toutes les dépêches royales lui seraient remises; mais ce grand magistrat usa si modestement de cette faveur, qu'il n'ouvrit jamais une dépêche royale sans l'avoir portée au premier président.

Le lendemain de cette scène, où la modestie et la grandeur d'àme de M. Frémyot brillèrent d'un si bel éclat, on arrêta et on traduisit devant Henri IV un

conseiller accusé de concussions et de perfidies. C'était celui-là même qui, pendant les guerres de la Ligue, ayant fait saisir le fils du président, avait menacé le malheureux père de lui en envoyer la tête dans un sac. Quelle ne fut pas l'admiration de tous et du roi lui-même, lorsqu'on vit M. Frémyot venir demander la grâce de son ennemi , et plaider en sa faveur avec tant d'éloquence et de solides raisons, que Henri IV s'écria tout ému : « Président, je vois bien qu'il faut que ma clémence se joigne à votre douceur vous ; voulez la vie de votre ennemi, je vous la donne. »

Un autre jour, le roi se récréant avec quelques seigneurs, et parlant des affaires passées, apostropha brusquement M. Frémyot : « Président, qu'auriezvous fait si j'étois resté huguenot? — Sire, répondit M. Frémyot avec ce ton ferme et modeste quilui allait si bien, je confesse que si Votre Majesté n'eût crié: Vive l'Église romaine! je n'aurois jamais crié : Vive le roi Henri! » Henri IV se mit à rire, et se tournant vers un maréchal de France, son favori: « Si vous voulez faire quelque fourbe, lui dit -il, cherchez pour vous aider quelque autre que le président Frémyot. »

Ce ne fut pas seulement dans l'estime de Henri IV que ^{. Frémyot trouva la récompense de ses sacrifices et de la noblesse de sa conduite; il vit le parlement lui rendre enfin justice et lui confier les missions les plus délicates; il vit le peuple lui-même, si longtemps abusé, et qui avait pillé sa maison, revenir à lui par ce sentiment d'équité qui tôt ou tard ressuscite au fond des masses, l'accueillir avec des cris d'enthousiasme, l'élire à l'unanimité maire

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de Dijon, et le conduire en triomphe à son hôlcl'.

Au milieu de ces scènes, que nous abrégeons à regret, caria connaissance du beau caractère de M. Frémyot jette un grand jour sur celui de sa fille, que devenait M'"^ de Ghanlal? Était- elle à l'hôlel de son père lorsque le maréchal de Biron y vint loger? En fît- elle les honneurs à Henri IV lorsque ce grand roi voulut y descendre? Revint-elle de Semur à Dijon, à la suite de ce corlège triomphal que présidait son père et qu'escortait son mari? On n'en saurait douter. Et quand on se rappelle ce qu'était M"^« de Chantai dans le monde, ce qu'elle y portait de gravité aimable, de modestie et de dignité, on se demande ce qu'elle dut être ce jour-là, parmi tant d'hommages, au milieu de toutes ces joies de son père, de son mari, de sa patrie et de l'Église. Mais l'humilité de la sainte a tout couvert d'un voile.

Du reste, elle ne fit qu'apparaître à Dijon. Henri IV quitta bientôt la Bourgogne, et emmena le jeune baron. Elle revint seule à Bourbilly.

Leurs adieux furent pénibles; car depuis un an tout semblait s'être réuni pour augmenter la profonde af-

1 Mémoires de la mère de Chaugy, p. 7. — Procès de canonisation. Yo'w plusieurs Dépositions, et surtout celle de la mère Favre de Charmelle. — Mémoires inédits du conseiller Breunot. On y trouvera mille preuves de l'influence croissante du président Frémyot, d'autant plus précieuses qu'elles sont enregistrées à contre-cœur; car il ne faut pas oublier que le conseiller Breunot était un ligueur très ardent, qu'il fut toute sa vie très opposé au président Frémyot, qu'il ne lui pardonna jamais sa belle conduite et surtout ses succès, et par conséquent il faut se défier de toutes ses appréciations et de ses jugements à l'endroit du président Frémyot.

fection qui unissait ces deux époux : la longue absence de M. de Chantai, les dangers auxquels il venait d'être exposé, la blessure qu'il avait reçue à Fontaine-Française, les nobles et brillantes qualités qu'il avait déployées, et surtout les soins dévoués que lui avait prodigués sa chère compagne. Peut-être aussi que, l'heure de la grande épreuve approchant, Dieu luimême inclinait plus tendrement ces deux belles âmes l'une vers l'autre, afin qu'elles pussent goûter, dans ce peu de jours qui leur restait encore, toutes les consolations et les joies innocentes dont elles étaient si dignes.

Quoi qu'il en soit, les historiens sont unanimes à signaler à cette époque quelque chose de plus profond et de nouveau dans l'union déjà si belle de leurs âmes. « En ce temps-là, dit un témoin, ils se donnoient de si grandes marques de l'union do leurs cœurs, qu'ils étoient regardés comme ne faisant qu'une âme en deux corps. » — « En l'année que M. de Chantai fut blessé, dit un autre témoin, la vénérable servante de Dieu le garda plusieurs mois au château de Bourbilly, et lui donna pendant ce temps de si grandes preuves de la parfaite complaisance qu'elle avoit en lui, et lui en elle, que tous les voisins en étoient dans l'admiration*. »

Mais ce qui, mieux que ces textes, prouve ce redoublement d'affection dont je parle, c'est l'espèce de scrupule que la sainte baronne éprouva après le départ de son mari pour la cour.

■• Procès de canonisalion. — Dépositions de la mère Favrc de Charmelle, et delà sœur Marie-Louise d'Allier.

DE SAINTE- CnANTAL 133

Bien qu'elle fût déjà élevée à un haul degré de vertu, M'"° de Chantai n'avait jamais pu prendre sur elle de tempérer assez la joie que lui causait la présence de son mari, pour que le service de Dieu n'en souffrît pas. On se rappelle le mot de Bussy : « Quand M. de Chantai éloit à la cour, elle se donnoit tout à Dieu; quand il revenoit près d'elle, elle se donnoit tout à lui.» Il dit ailleurs avec plus de détails : «Quand il étoit de retour, la joie de le revoir, la complaisance qu'elle avoit pour lui, l'envie de lui plaire et de le réjouir en attirant des compagnies chez elle, cela la faisoit insensiblement relâcher de ses pratiques de dévotion, qu'elle reprenoit à la première absence. » La mère de Chaugy parle de même : « Quand ce cher mari étoit de retour, la parfaite complaisance que notre Bienheureuse avoit pour lui faisoit qu'elle oublioit ses dévotions précédentes, ne prenant plus tant de temps pour prier Dieu. »

Or comme cette joie n'avait jamais été si vive, et qu'elle ne s'y était jamais aussi complètement abandonnée, ses exercices de piété en avaient davantage souffert. Aussi quand son mari fut parti avec Henri IV, et que, rentrée à Bourbilly, elle se retrouva seule, sous les grands arbres de son château, avec ses petits enfants, ses pauvres, ses domestiques, sa vie recueillie, uniforme, entremêlée de prières et de charités, réfléchissant à ce refroidissement qu'elle avait éprouvé pour Dieu pendant que son mari était là, elle en fut troublée , et elle résolut de prendre des mesures pour que l'un de ses amours ne nuisît plus à l'autre. « S'élant aperçue, dit un des témoins, qu'elle avoit oublié en quelque façon certaines pratiques de piété, lorsque

son mari étoit de retour, parce qu'elle s'éloit laissée trop aller au sentiment de plaisir et de joie que sa présence lui causoit, elle forma une ferme résolution d'êlre désormais fidèle aux exercices de piété qu'elle s'étoit proposés; soit que son mari fût présent, soit qu'il fût éloigné K »

Sa résolution prise, elle se mit aussitôt à l'exécuter, et, comme il arrive à toutes les âmes qui s'abandonnent entièrement à la grâce, elle fut bientôt inondée de lumière, et elle éprouva de vifs désirs d'être à Dieu. « Dès que je ne voyois plus M. de Chantai, ditelle, je sentois en mon cœur de grands attraits d'êlre toute Dieu. Mais, hélas! je n'en savois pas profiter, ni rcconnoître la grâce que Dieu me présenloit, et je faisois, continue- t-elle avec une naïveté charmante, quasi aboutir toutes mes pensées et mes prières pour la conservation et le retour de ce cher mari. »

Pendant que le souvenir de M. de Chantai occupait ainsi le cœur de notre sainte jusqu'au milieu de ses prières et de ses désirs de perfection les plus élevés, celui-ci parmi les honneurs de la cour ne pensait aussi qu'à sa chère compagne. L'absence de celle qu'il aimait par-dessus tout jetait un voile de deuil sur les fêtes les plus splendides. Il n'y assistait que de corps. Comme « il avoit une veine excellente à la poésie », il exprimait sa tristesse dans des vers que les premières mères de la Visitation conservèrent longtemps et qu'on ne retrouve plus. 11 protestait au dernier couplet d'une de ces pièces que la seule pensée des vertus de sa sainte épouse gravait dans son

1 Déposition de la sœur Marie-Aimée de Sonnaz , art. xvai.

âme le mépris des vanilcs et des grandeurs de la cour. Ce fut probablement à ce souvenir autant qu'à l'élévation et à la dignité de son caractère qu'il dut d'accomplir, peu de temps après son retour à Paris, un acte qui suffirait pour honorer son nom jusque dans la postérité la plus reculée. A peine âgé de trente-cinq ans, dans la maturité de l'âge et du talent, il renonça à l'espérance de devenir maréchal de France, plutôt que d'obéir à un ordre que sa conscience jugeait injuste ^ Il quitta même la cour et revint à Bourbilly se consoler, dans l'amour d'une sainte, de la privation d'un honneur que le monde lui voulait faire payer trop cher.

Une récompense inestimable, surtout aux yeux d'un chrétien, l'attendait. Dieu allait faire éclater en sa présence la sainteté de sa chère épouse, et la couronner, toute jeune encore, de l'auréole des miracles.

On entrait dans l'hiver de 1600 à 1601, si déplorablement célèbre par la grande famine qui ravagea le royaume et surtout la Bourgogne. Un grand nombre de pauvres moururent de faim. Beaucoup, pâles et

1 Tous les témoins et tous les historiens sont unanimes sur ce point : « Au commencement de l'année 1601, dit la mère de Chaugy, M. de Chantai se retira de la cour, pour n'être pas obligé d'obéir en une chose qu'il croyoit injuste. S'il eût voulu rester, on étoit prêt à le faire maréchal de France, tant pour son mérite qu'à la considération du président Frémyot, son beaupère. i> {Mémoires , p. 23.) Le Père Fichet parle de même (voir la sainte Vie de la mère de Chantai, ch. vu), ainsi que la sœur Marie- Philiberte de Monthouz. (Voir sa Déposition, super art. XIX.) La sœur Valentine de Bellair va plus loin , et elle attribue cette détermination du baron de Chantai à l'impression de piété que sa sainte épouse avait produite sur lui. (Voir sa Déposition, super arl. xix.)

136 niSTOiRE

hâves, se traînaienlsur les grandes roules, arrachant quelques herbes sauvages, ou se disjDulant la dépouille infecte des animaux morts. M"'"' de Chantai, qui depuis son enfance aimait tant les pauvres, fut émue de pitié. Elle annonça que tous les jours elle donnerait une aumône de potage et de pain à tous ceux qui se présenteraient. Ils accoururent de six lieues à la ronde, et se pressèrent en foule à la porte du château. Pour qu'il y eût plus d'ordre dans cette distribution, M. de Chantai, à la prière de sa sainte épouse, fit ouvrir une seconde porte dans la cour, et ordonna que les pauvres entreraient par l'une et sortiraient par l'autre. Il arrivait que des pauvres, après avoir pris leur portion, faisaient promptement le îour du château et rentraient pour en avoir une seconde. La sainte s'en apercevait; mais jamais elle n'eut le courage de les humilier par un avertissement. « Mon Dieu, disait-elle, à tout moment je mendie à la porte de votre miséricorde : voudrois-je à la seconde ou troisième fois être rechassée? Mille et mille fois vous souffrez bénignement mon importunilé : n'endurerai-je pas celle de votre créature? »

Non contente de ces charités, elle transforma en quelque sorte son château en hôpital, et, du consentement de son mari, elle y fit préparer un nombre considérable de lits pour les malades et surtout pour les pauvres nourrices qui, mourant de faim, ne pouvaient plus allaiter leurs enfants. « Au même temps de cherté et de disette, disent plusieurs témoins, ladite dame, par suite de sa grande charité, fit venir dans son château toutes les femmes nourrices de Bourbilly, qu'elle fit loger avec les enfants et berceaux dans une

DE SAINTE CnANTAL 137

grande chambre, proche de la chapelle Sainte- Marguerite, où elle avoit grand soin de leur faire prier Dieu et de leur donner des nourritures qui leur éloient nécessaires. Et, non contente de ce, elle envoyoit tous les jours une livre de pain à chaque personne, dans les maisons desdites femmes, pour la nourriture de leurs maris et autres enfants*. »

C'est pour subvenir à tant de charités que M'"" de Chantai fit construire à la hâte, dans une des dépendances du château, ce four des pauvres, qui a subsisté jusqu'à ces derniers temps, objet d'une vénération singulière, et dont les vastes dimensions faisaient l'étonnement et l'admiration de tous les pèlerins. Il avait quinze pieds de large, pouvait contenir jusqu'à trente boisseaux, et, quoiqu'il fût uniquement destiné à cuire le pain des pauvres, et qu'on le chauffât qualre fois par semaine, souvent il ne suffisait pas^

La défiance naît vite dans les temps de famine. Plusieurs des gens de la maison commencèrent à murmurer entre eux sur Timprudence de M'"° de Chantai. Ces plaintes, très contenues d'abord, puis un peu moins secrètes, éclatèrent enfin au moment où il fallut tou-

1 Procès de canonisation. Déposition des habiîants de Bourbilly.

- Voici ce qu'on lit dans le procès de canonisation de la sainte: <( Et de jilus, moi, notaire apostolique, m"élant transporté en la basse-cour dudit château (de Bourbilly) à la réquisition du sieur Poussy, avec les témoins soussignés au bas du présent acte, ledit sieur Poussy m'a aussi fait voir un four à faire cuire le pain, qui est de la contenance d'environ trente boisseaux, et ayant environ quinze pieds de large, que ledit Delamaison et autres, ayant ci-devant fait leurs déclarations, ont assuré avoir été construit par les soins de ladite dame Françoise Frémyot, pour faire cuire le pain des pauvres, et afin d'exercer journellement ses charités. »

cher aux dernières provisions. Excitée donc par les murmures de ses domestiques, qui voyaient avec épouvante les ressources diminuer, la jeune baronne monta dans ses greniers. Il ne restait plus qu'un seul tonneau de farine et un peu de seigle. On était au milieu de l'hiver, et le nombre des pauvres augmentait tous les jours. M"^° de Chantai leva les yeux au ciel, et, le cœur ému d'une sainte confiance, elle ordonaa à ses domestiques de puiser à pleines mains et dedislribuer aux pauvres sans com.pter. Ainsi fut fait pendant six mois; et, lorsque l'été eut ramené d'autres récoltes, on allait voir avec admiration ce petit monceau de farine qui n'avait pas diminué.

Ce fut le premier miracle de M"'° de Chantai. Tout le pays, qui en a été témoin, en parle encore. « Nous avons ouï raconter ce fait comme un vrai miracle, dit la mère de Chaugy, et ayant conjuré notre bienheureuse mère de nous dire comment cela s'éloit passé, elle nous le raconta tout comme nous venons de le faire, ajoutant par son humilité qu'elle avoit toujours attribué celte grâce à la grande vertu et dévotion d'une sienne servante, nommée dame Jeanne, aux prières de laquelle elle se confîoit grandement ^ »

Les historiens ne rapportent que ce miracle; mais il résulte des enquêtes pour la canonisation de la sainte qu'un miracle de même nature, plus éclatant peut-être, avait eu lieu quelque temps auparavant. « En ce temps -là, dit un témoin, pendant deux années de cherté et de disette, ladite dame redoubla

1 Mémoires de la mère de Chaugy, p. 19. Déposilion de la mère Favre de Charmelle, super art. xxiv.

ses charités et aumônes ordinaires, si bien qu'elle fit vider jusqu'à deux fois les grains de ses greniers. Un jour que trois ou quatre pauvres vinrent au château dudit Bourbilly pour y demander l'aumône à ladite dame, icelle dame dit à la nommée Marguerite Polot, sa servante domestique, d'aller prendre du grain à l'endroit ordinaire pour en donner aux pauvres. Ladite Potot ayant fait réponse qu'il n'y en avoit plus, si vrai qu'elle avoit balayé la place la veille, néanmoins, ladite dame insistant d'envoyer ladite Potot audit endroit, icelle Potot y fut par obéissance, et fut bien surprise lorsqu'elle y trouva quantité de grains, bien qu'elle n'y en eût pas laissé la veille. Ce qui fut un sujet d'admiration à toute la maison et aux habitants dudit Bourbilly. Et ce que ladite Pouliota ouï dire non seulement à Marguerite Polot, servante de ladite dame, mais encore à tous les domestiques dudit château, comme elle y alloit souvent, à cause qu'elle demeuroit dans la bergerie dudit château •. »

Un autre témoin, la propre belle -fille de Marguerite Potot, celte servante en présence de laquelle eut lieu le miracle, donne à peu près les mêmes détails. Elle déclare « qu'elle a ouï dire à Marguerite Potot, sa belle- mère , qu'un jour la dame de Chantai lui ayant dit d'aller prendre du grain à l'endroit ordinaire pour donner à des pauvres qui étoient à la porte du château, elle lui répondit qu'il n'y avoit plus de grains, puisque la veille elle avoit par son ordre donné le reste aux pauvres. Ladite dame lui ayant répliqué :

1 Procès de canonisalion. Dcposîlîon des habitants de Bourbilly.

Allez -y pour l'amour de Dieu, ladite Polo t y fut par obéissance, et trouva audit endroit quantité de grains. Ce qui lui causa beaucoup d'admiration '. »

La mère Favre de Cbarmette, qui raconte aussi ce fait dans sa déposition, en ayant soin de bien distinguer cette multiplication miraculeuse du blé d'avec la multiplication de la farine, qui eut lieu ensuite, y ajoute celte circonstance importante que Marguerite Potot voulant ouvrir la porte du grenier, le trouva si plein de grains qu'elle eut peine à y entrer. « J'assure, ajoute- t-elle, que j'ai appris ces deux faits miraculeux de quelques anciennes religieuses de la Visitation, auxquelles les domestiques de la servante de Dieu, témoins oculaires de ces deux prodiges, les avoient racontés*. »

Combien il faut se défier du témoignage des saints quand ils parlent d'eux-mêmes! Ce sont pourtant ces années, signalées par de si héroïques vertus et honorées par de tels miracles, que M™° de Chantai appellera plus tard des années de dissipation, dont toute sa vie elle remercia Dieu de l'avoir tirée par le ministère de saint François de Sales. « Avant cela, disait-elle, je vivois dans l'indévotion, ne pensant qu'à observer les commandements de Dieu et de lÉglise, à contenter mon mari et aux alTaires de la maison ^ » Elle oubliait ainsi tant de vertus, une si rare innocence, une charité si féconde, de si héroïques sacri-

1 Procès de canonisalion. Déposition des habilanls de Bourbilly.

* Procès de canonisation. Déposilion de la mère Favre de Charmelle.

3 Mémoires de la mère de Chaugy.

fices ; ou plutôt elle leur donnait, par cet oubli môme, un mérite et une beauté de plus.

C'est au milieu de toutes ces bonnes œuvres et d'une vie de plus en plus consacrée à Dieu qu'arriva la grande épreuve.

M. de Chantai tomba dangereusement malade. On vit alors que la religion, au lieu d'étoufîer les affections légitimes, en double l'énergie en les puriOant. Notre sainte devint, pour ainsi dire, malade avec son cher époux. Assise au pied de son lit, l'âme désolée, mais le visage gracieux pour ne pas l'eflrayer, elle ne le quittait ni le jour ni la nuit. A peine s'échappait-elle à ces rares moments où il reposait un peu , et alors on la trouvait à la chapelle du château, prosternée et baignée de ses larmes. « Chantai étant tombé malade, dit Bussy-Rabutin,sa femme, qui l'aimioitéperdument, passoit les jours au chevet de son lit, et les nuits à la chapelle ^ »

M. de Chantai, du reste, supportait ses douleurs en vrai chrétien. Ce faux jugement du monde dont il venait d'être la victime, cette maladie dangereuse qui menaçait sa vie dans sa fleur, cet amour d'une sainte qui élevait son âme au-dessus des affections de la terre, la mort enfin qui le couvrait de son ombre, quoiqu'il ne s'en doutât pas, toutes ces choses ouvraient son esprit à des lumières plus vives. Il sentait le néant du monde, et son cœur, détaché peu à peu de tout, aspirait au seul amour de Dieu. « Ces deux âmes, pures comme deux chastes colombes, dit un biographe, s'entretenoient longuement du mépris de

1 Vie ahrcQce , ch. i.

celle vie et du grand bonheur de servir Dieu loin des tracas du monde. Le malade, comme plus proche de sa fin, ayant des sentiments plus pressants de l'éternité, vouloit qu'ils fissent une promesse réciproque, que le premier libre par la mort de l'autre consacreroit le reste de ses jours au service de Dieu. Mais le cœur de notre vertueuse dame, ne pouvant ouïr parler de division, en défournoit toujours le propos'. »

Enfin M. de Chantai sortit de maladie; les forces revinrent; il reprit ses promenades et ses parties de chasse. On le croyait à cent lieues du tombeau. Hélas 1 il n'en avait jamais été plus proche.

Deux songes assez étonnants achevèrent de préparer sa grande âme au sacrifice que Dieu lui allait demander. Une nuit que M. de Chantai, entièrement rétabli de sa maladie, reposait paisiblement, il lui sembla qu'on teignait son habit en pourpre et qu'il était vêtu comme un cardinal. Le lendemain il raconta son rêve à sa chère épouse, et, comme il avait l'esprit guerrier, il ajouta qu'il serait bientôt blessé dans une bataille, et que ses habits seraient teints de sang. La sainte se prit à rire. « Vraiment, dit- elle, et moi j'ai songé que j'élois affublée d'un grand crêpe noir, comme une veuve. » Et s'apercevant que ces paroles faisaient impression sur M. de Chantai : « Je crois, ajouta-l-elle, que cela m'est arrivé par les grandes appréhensions que j'ai eues de votre mal, et c'est pourquoi je n'y fais nul fondement. » M. de Chantai ne répondit qu'en levant vers le ciel un regard plein de résignation.

On s'arrête involontairement ici pour admirer les

1 Vie de la vénérable mère de Chantai, par M. de Maupas, p. 3.

précautions délicates de Dieu préparant nos deux époux au coup douloureux qui allait les séparer. Il permet d'abord que M. de Chantai soit victime d'une injustice, afin de le désenchanter du monde et de la cour. Il le cloue ensuite sur un lit de douleur pour le purifier par la souffrance, et il le conduit aux portes du tombeau, comme s'il voulait le familiariser avec la mort. Durant ce temps, sa jeune et sainte épouse est à ses côtés. Dieu veut qu'elle ait sous les yeux le spectacle de son mari mourant, afin qu'elle entrevoie peu à peu la possibilité de le perdre, et qu'elle apprenne d'avance cette science de la résignation dont elle aura bientôt un si cruel besoin. Et en même temps il purifie leurs cœurs; il élève leurs âmes; il les remplit de lumière, de force, de détachement de la terre et d'eux-mêmes, de tendre et profonde soumission à la volonté divine, afin qu'au jour où éclatera le coup terrible, leurs deux âmes soient prêtes, la première à quitter la terre pour retourner à Dieu, la seconde à rester en ce monde, mais à monter sur la croix et à y trouver, dans la douleur, une nouvelle et plus haute fécondité.

Sur ces entrefaites, M. d'Anlezy, seigneur de Chazelles, un des voisins, des parents et des meilleurs amis de M. de Chantai, le vint voir pour le féliciter de sa convalescence'. On proposa une partie de chasse, qui fut acceptée avec empressement. M. de Chantai avait toujours aimé cet exercice, et, depuis qu'il était sorti de maladie, il y allait souvent. Les deux amis

1 Anlezy est un village de la Nièvre dont la seigneurie a depuis passé aux Damas. La mère du baron de Chantai était fille de Charles de Cossay et d'Anne d'Anlezy.

partirent de grand matin, accompagnés de quelques domestiques. Le lieu de la chasse était peu éloigné. Il suffisait, en sortant du château par le pont-levis, de gravir pendant quelques minutes la pente un peu raide d'une petite colline ', après quoi on entrait dans de grands bois, coupés par de vastes avenues à moitié remplies de broussailles en bien des endroits, et au milieu desquels le gibier venait jouer au lever du soleil. Les deux amis ayant gagné une de ces avenues, et laissé un peu derrière eux les domestiques, commencèrent à s'avancer lentement, en suivant les bords opposés d'une clairière. Ils portaient leurs arquebuses bandées et amorcées et le chien abattu. Soudain un coup de feu part, un cri retentit : M. de Chantai tombe par terre, baigné dans son sang*.

On n'a jamais su exactement de quelle manière cet accident avait eu lieu. Une branche aurait-elle accroché l'arquebuse de M. d'Anlezy et fait éclater son arme dans sa main? M. de Chantai portant, ce jour-là, une casaque de couleur de biche, son ami l'aurait -il couché en joue par méprise? Discussions inutiles : le coup était mortel; la cuisse avait été brisée, et plusieurs balles s'étaient logées profondément dans les hanches.

« Je suis mort! cria M. de Chantai en tombant; mon ami, mon cousin, je te pardonne de tout mon cœur, tu as fait ce mauvais coup par imprudence. »

Mais le malheureux n'entendait rien : il était fou de

1 On l'appelle la Molaicje, dans le patois du pays, c'est-à-dire lieu mal aisé, difficile à gravir.

2 On montre encore aujourd'hui, dans le bois du Vie, l'endroit où eut lieu ce malheur.

douleur. Il allait de côté et d'autre, poussant des cris, demandant la mort, cherchant à se frapper de ses armes.

« Cousin, mon cher ami, criait le moribond, le coup m'est lâché du Ciel devant qu'il partît de ta main. Je te prie, ne pèche point; souviens-toi de Dieu et que tu es chrétien. » Et en disant ces mots il attachait sur son malheureux ami des regards pleins de pardon.

Cependant tous les gens de la chasse, accourus au bruit, fondaient en larmes et perdaient la tête. M. de Chantai, qu'on venait de transporter dans une maison du village', conservait seul son sang-froid. Il envoya promptement chercher un prêtre, et, sa foi vive lui faisant craindre du retard, il expédia quatre de ses serviteurs en quatre différentes paroisses , afin que, s'ils ne trouvaient pas le curé en l'une, ils le trouvassent en l'autre. Un cinquième domestique fut expédié à M""» de Chantai. « Mais, hélas! dit -il les yeux en larmes, ne lui faites point savoir que je suis blessé à mort; dites seulement que je suis blessé à la cuisse. » La jeune baronne, qui relevait de couches, était encore au lit lorsque le domestique arriva. Elle lut un malheur dans ses yeux troublés. « Ah! dit -elle, on me dore la pilule. » Et, s'habillant à la hâte, elle partit le cœur tremblant.

Du plus loin que M. de Chantai l'aperçut :

« Ma mie, lui dit -il, l'arrêt du Ciel est juste; il le faut aimer, et mo'jrir.

1 Celle mais'jn subsiste encore. C'est la dernière maison du village , pres'-que à l'entrée du bois du Vie.

— Non, non, rcprit-ellc, il faut chercher guérison.

— Ce sera en vain, » dit doucement le blessé, qui se sentait mourir.

A ce mot, M"^° de Chantai, qui, malgré ses appréhensions, ne s'était pas doutée de l'étendue de son malheur, éclate en sanglots. Des cris s'échappent de son cœur avec des reproches contre l'imprudent qui a fait ce malheur.

« Ah ! dit le malade en l'interrompant, honorons la divine Providence, regardons ce coup de plus haut. »

Pais, avec ce calme que la vertu seule peut donner, il demanda si le prêtre était venu, et, ayant su qu'il était arrivé, il se confessa. Cependant les médecins accouraient de tous côtés. La baronne, « entre la crainte et l'espérance, » allait de l'un à l'autre, cherchant à lire dans leurs regards, et, comme si rien n'eût dû résister à son amour :

« Messieurs, leur disait- elle, il faut absolument guérir M. de Chantai.

— S'il ne plaît au médecin du ciel, reprit en souriant le malade, ceux-ci n'y feront rien. »

M'"® de Chantai était si hors d'elle-même, et elle pressait les médecins avec tant d'instances, que ceux-ci , craignant de hâter la movl, n'osèrent pas extraire les balles. On se contenta de mettre un appareil sur la blessure, et l'on transporta Ib malade au château. Son agonie dura neuf jours. Au cinq uième, la légère espérance que l'on avait gardée jusqc^e-là disparut. La iîèvre devint très intense. Le maladt.^ souffrait cruellement, mais en pleine connaissance t '^ ^^"^ déhre. Étendu sur son lit de douleur, il attendait i.'^ "^°^^ ^^'^"^ le sang-froid d'un soldat, ou plutôt il la yo^ ''^i^ ^'^"^^

avec la forte et douce résignation d'un chrétien. Ses vertus, agrandies et rendues éclatantes par les approches de la mort, ravissaient d'admiration ceux qui en étaient témoins. Le nom de son meurtrier s'échappait sans cesse de ses lèvres avec des paroles de foi,

« C'est de bon cœur que je lui pardonne, disait- il; il a fait ce coup par imprudence, et moi, par malice, j'ai frappé Jésus-Christ à mort. »

Et en disant cela il attachait sur le crucifix un regard inexprimable.

A mesure qu'il approchait de sa fin, la foi et l'amour de Dieu remplissaient son âme du plus généreux mépris des choses humaines. Frappé à la fleur de l'âge, séparé violemment de tout ce qui peut faire le charme et l'honneur de la vie, arraché aux caresses d'une épouse incomparable et de quatre petits enfants, il oubliait tout pour ne penser qu'au bonheur de faire la sainte volonté de Dieu. Il consolait lui-même ceux qui pleuraient autour de son lit; il exhortait sa chère épouse à la résignation avec une ardeur qui témoignait de son entier détachement.

Mais telle était la douleur de M'»® de Chantai , qu'elle ne se pouvait décider à accepter son malheur. Ce oui de la résignation ne voulait pas sortir de ses lèvres. A chaque instant elle s'échappait en sanglotant de la chambre où reposait le malade , et, courant à travers les corridors et les appartements du château, elle criait tout haut:

« Seigneur, prenez tout ce que j'ai au monde, mais laissez -moi mon cher époux. »

Dieu, dont les adorables desseins nous seront révélés dans la suite de cette histoire, avait réglé que dos

prières si ardentes et si pures ne seraient pourtant pas exaucées. Il en avait envoyé à M. de Chantai le pressentiment. Aussi, dès les premiers jours de sa blessure, les médecins encore pleins d'espérance, il voulut régler toutes ses affaires et qu'on lui donnât les derniers sacrements. Le huitième jour, veille de sa mort, il reçut le saint viatique « avec la ferveur d'un reliligieux » , pardonna une dernière fois à son meurtrier, et fît écrire ce pardon sur les registres de sa paroisse, afin que ses enfants et petits- enfants s'en souvinssent à perpétuité. Il inscrivit même dans son testament une clause spéciale, par laquelle il déshéritait celui de ses enfants qui parlerait de venger sa mort. Après quoi, libre d'inquiétude, le cœur détaché de la terre et déjà plein du ciel où il touchait, il s'endormit de la mort des justes. Il avait trente-cinq ans et quelques mois.

Nous n'essayerons pas de décrire l'état dans lequel cette mort jeta M""" de Chantai. « Il faudroit, dit un vieil historien, que l'amour et la douleur mêlassent leurs couleurs pour raconter un si lamentable deuil '. » Ceux de nos lecteurs qui nous ont suivi jusqu'ici connaissent assez la tendresse et la vivacité de cette âme aimante pour comprendre ce qu'elle dut éprouver de désolation profonde et d'amers déchirements lorsque des liens si forts furent brisés. Elle pleura son époux « avec des déluges de larmes incomparables ». Celle qui en l'absence de son mari ne voulait voir personne, qui disait : « Les yeux auxquels je dois plaire sont à

1 Vie de la vénérable mère de Chantai, par M. de Maupas, p. 27.

DE SAINTE CBANTAL 149

cent liQues d'ici, » lorsque ces yeux eurent été fermés par la mort, se relira dans la solitude la plus profonde. Son château ne lui semblait pas assez désert. Souvent elle s'en échappait à la dérobée, et son unique consolation était d'aller dans un petit bois peu éloigné pour y pleurer tout à son aise». « Vainement les dames des châteaux voisins, vainement ses tantes et ses cousines de Semur venaient à Bourbilly pour essayer de la consoler. Elle en était touchée et reconnaissante; mais le soir, quand elle était rentrée dans sa chambre : « Ah! disait-elle, que ne me laisse-t-on pleurer à mon aise! on croit me soulager, et on me martyrise. » Elle tombait alors à genoux en sanglotant, et elle passait la nuit dans les larmes...

« La douleur de notre sainte veuve , dit Bussy-Rabutin, et les violences qu'elle se fit pour la réprimer la desséchèrent à un point qu'elle n'étoit plus reconnoissable; on s'aperçut qu'elle passoit les nuits à genoux, à prier et à pleurer, de sorte qu'on fut obligé de veiller pour la faire au moins tenir au lit-. » — ' « Telle fut la violence de sa douleur, dit à son tour la mère de Marigny, qu'au bout de trois ou quatre mois M"° de Chantai étoit devenue comme un squelette, et qu'on commençoit à craindre pour sa vie*. »

Qui eût vu M"'° de Chantai à ce moment l'eût estimée bien malheureuse. Elle l'était, en effet, autant qu'on peut l'être en ce monde. Elle avait au cœur une

1 C'est le bois de la Garenne, qui était en face Teulrée du château , et qui existe encore.

- Vie abrégée, ch. ii.

3 Deuxième manuscrit de la mère Louise-Dorothée de Marigny, Procès de canonisation, tome II, p. 974.

de ces blessures qui, dans lés grandes âmes, ne se ferment jamais. Et cependant c'est de ce malheur que va naître pour elle une vie nouvelle. Elle puisera dans cette douleur, qu'elle sentit à l'excès, dit Bussy-Rabutin', mais qu'elle supporta héroïquement, une force, des lumières, une ardeur toute divine, un détachement absolu des créatures, et enfin cette mort à elle-même et cet entier abandon à Dieu qui en firent, entre ses mains, l'instrument de si grandes choses.

' Vie abrégée, ch. ii.

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