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CHAPITRE QUATRIÈME

PREMIERE ANNEE DU VEUVAGE MADAME DE CIIANTAL, DÉSIRANT SE DONNER DAVANTAGE A DIEU, CHERCHE UN DIRECTEUR

16of-1602

M""= de Chantai était donc veuve à vingt-huit ans. Après avoir eu le rare bonheur de rencontrer un époux digne d'elle, elle .avait été arrachée de ses bras par un horrible accident. Des six enfants dont Dieu, en huit années, avait béni son saint mariage, deux étaient morts au berceau; il lui en restait quatre, un fils âgé de cinq ans, et trois filles plus jeunes encore, la dernière ayant à peine trois semaines. La douleur de la veuve s'accroissait ainsi des inquiétudes de la mère. Le présent lui était à charge par sa solitude; l'avenir l'effrayait par sa responsabilité. Ce sont là ces grandes douleurs de la vie auxquelles rien ne se compare et devant lesquelles sont impuissantes toutes les consolations humaines. Dieu, qui estime assez une âme pour lui imposer une si lourde croix, peut seul aussi l'aidera la porter. Il essuie lui-même dételles larmes; il cicatrise seul de si profondes blessures.

M"'« de Chantai ne larda pas à l'éprouver. Je ne sais quelles consolations, inconnues aux âmes qui n'ont pas souffert, se mêlèrent tout à coup à ses plus amères douleurs. De vives lumières remplirent son esprit. Elle éprouva de grandes ardeurs de tout quiUer, puisque tout se flétrissait et se brisait si vite, et de se consacrer tout entière à Dieu. « Les attraits que je rcccvois de Notre-Seigneur, dit-elle, éloient si puissants, que j'eusse voulu quitter tout, et m'en aller dans un désert pour servir Dieu plus entièrement, et parfaitement hors de tous les obstacles extérieurs; et je crois que, si le lien de mes quatre petits enfants ne m'eût retenue, je m'en fusse enfuie inconnue dans la terre sainte pour y finir mes jours '. »

Mais cette vive lumière ne durait pas toujours. De ces hauteurs où la foi la transportait, M^^i^de Chantai retombait souvent dans les ténèbres et les désolations de son veuvage. Pourquoi Dieu lui avait-il enlevé un si cher époux? Pourquoi avait-il brisé une union qui, loin de l'éloigner du ciel, l'en rapprochait? Pourquoi surtout rendre orphelins ces quatre petits enfants qui avaient tant besoin d'un tel père? M'"'= de Chantai entrevoyait qu'il devait y avoir, dans un coup si étrange, quelque dessein de Dieu; mais elle ne faisait que l'entrevoir, et ces demi-lueurs étaient trop obscures pour la proléger contre les tristesses et les abattements de sa position. Elle flottait ainsi de la joie à la douleur ^ Tantôt recueillie, apaisée, elle disait avec un ineffable sentiment de paix : « Dieu fait tout par miséricorde; »

1 Archives d'Annecy, Mémoires écrits par sainte Clianlal sur sa propre vie. Cahier in-4° de vingt pages.

2 Bussy-Rabutin, Vie abrégée, ch. u.

et un instant après ses yeux se remplissaient de larmes, et elle recommençait ces éternels pourquoi de la douleur, auxquels il n'y a point de réponse en ce monde. De ce mélange de lumières et de ténèbres naissait un état d'âme qu'il est impossible de décrire. Elle a dit d'elle-même que jamais elle n'aurait soupçonné qu'on pût à la fois être si heureuse et tant souffrir'. Cependant, au milieu de ces désolations intérieures, M'"° de Chantai ne restait pas inactive. Ni sa foi ni l'énergie de son caractère ne le lui auraient permis. A peine revenue de celte première stupeur dans laquelle on tombe après des coups si foudroyants, elle se rappela les pieux entretiens de son mari pendant sa dernière maladie, et, émue de ce tendre souvenir, voulant lui conserver la grande fidélité et donner à Dieu le grand amour, elle fît vœu de chasteté perpétuelle. A la suite de ce vœu , elle distribua aux pauvres les habits de M. de Chantai et les siens propres, ceux qu'ils avaient portés l'un et l'autre aux jours de leur union terrestre. Elle ne conserva pas même les parures qu'elle avait reçues à l'époque de son mariage, et les donna aux églises, ne voulant plus, disait -elle, de robe nuptiale que celle qui est requise pour entrer aux noces de l'Agneau. Ce fut aussi à cette époque qu'elle fit vœu d'employer toujours le travail de ses mains pour les autels et pour les pauvres; ce qui était, à ses yeux, une double et sainte manière de vêtir Jésus- Christ. Le train de sa maison fut réduit, et elle renvoya une partie de ses domestiques , après les avoir

1 Archives d'Annecy, Mémoires écrits par sainte Chantai. Bussy-Rabutin, Vie abrégée, ch. ii.

largement recompensés. Elle régla aussi l'emploi de ses journées, et le temps que, pour complaire à son mari, elle avait l'usage de donner à la chasse, au jeu, aux compagnies, elle résolut de l'employer désormais à la prière, à la lecture, aux visites encore plus fréquentes des pauvres et des malades, et surtout à l'éducation de ses enfants.

Pour mener une vie aussi complètement consacrée à Dieu, M""" de Chantai sentit le besoin d'un directeur qui pût la conduire à travers les sentiers toujours si difficiles de la piété au milieu du monde. Son oraison d'ailleurs, jusque-là fervente, mais très simple, devenait plus élevée; elle éprouvait une union avec Dieu dont Tintimité l'étonnait; à de certains moments, elle se sentait emportée vers des régions supérieures qu'elle ne soupçonnait pas. Des visions miraculeuses ' se mêlaient en elle à d'ardentes affections pour Dieu. Elle s'alarma, et comprenant qu'il lui était impossible de s'avancer sans guide à travers de pareils chemins, son unique pensée fut de trouver un directeur.

Dans M™° de Chantai, tous les désirs étaient impétueux comme son caractère. Ce désir-là ne lui laissa bientôt plus de repos. « Hélas! disait-elle plus tard, .^ je désirois un directeur, et demandois ce que je ne -^ savois pas; car, encore que j'eusse été élevée par des personnes vertueuses et que mes conversations ne fussent qu'honnêtes, néanmoins je n'avois jamais ouï parler de directeur, de maître spirituel, ni de rien qui approchât de cela. Mais Dieu mit ce désir si avant dans mon cœur, et l'inspiration de lui demander ce directeur étoit si forte, que je faisois cette pétition

avec une contcnlion et force non pareilles. Je parlois à Dieu comme si je l'eusse vu de mes yeux corporels, tant la foi et mon désir véhément me donnoient l'espérance que j'étois ouïe, » Et un peu plus loin elle ajoute ces paroles, dans lesquelles se peint son caractère: « Je m'allois promener toute seule, et, comme transportée, je disois tout haut à Notre-Seigneur : Mon Dieu, je vous conjure, par la vérité et la fidélité de vos promesses, de me donner pour me guider spirituellement un homme qui soit vraiment saint et votre serviteur, qui m'enseigne votre volonté et tout ce que vous désirez de moi, et je vous promets et jure en votre face que je ferai tout ce qu'il me dira de votre part. Enfin tout ce qu'un cœur outré de douleurs et pressé d'ardents désirs peut inventer, je le disois à Notre-Seigneur pour l'incliner à m'octroyer ma requête ^ » Et, non contente de demander elle-même, elle faisait prier les pauvres, les veuves, les orphelins, les petits enfants, toutes les douleurs et toutes les innocences, et elle distribuait de nombreuses aumônes à cette intention.

Quelques-uns de mes lecteurs seront étonnés d'apprendre que M'"° de Chantai, dont la piété était si grande, "et qui avait déjà été honorée du don des mi-<^ racles, n'eût pas encore rencontré de directeur. C'est qu'il existe une immense différence entre un confesseur et un directeur. Le confesseur reçoit l'aveu du pénitent, l'absout de ses fautes, lui donne les conseils dont il a besoin pour la purification de son âme. Voilà sa mis-

1 Mémoires écrils par sainte Chantai. Manuscrit in-4°. Archives

d'Annecy.

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sion. Celle du directeur est tout autre et bien plus élevée. Aussi il y a des confesseurs partout; Dieu les multiplie parce que toutes les âmes en ont besoin. Mais il n'en est pas de même des directeurs. Il faut les lui arracher. Quand donc, au milieu d'une ville, ou même quelquefois dans un village, un certain nombre d'âmes que Dieu appelle à de grandes vertus ou à de grandes œuvres ont longtemps pleuré pour avoir un guide, Dieu voit leurs larmes, et de ce regard d'amour naît un directeur. C'est une création à part. Les directeurs sortent du cœur de Dieu comme les grands docteurs ou les grands pontifes, par une effusion extraordinaire de son amour pour l'Église. Seulement leur gloire est plus secrète; elle ne réjouit que l'œil des anges. Cachés dans l'obscurité d'un confessionnal, inconnus du monde, incapables quelquefois de tenir une plume ou de prononcer un discours, ils font peu de bruit. On n'entend leur voix que comme un petit souffle <; mais ce petit souffle a plus de puissance, il sème quelquefois plus de vertu que la voix des grands orateurs. 0 triomphe de l'humilité et de la grâce! ils n'appellent personne, et l'on court à eux. Je ne sais quelle lumière divine révèle aux âmes ce confessionnal obscur. Elles viennent de toutes parts; elles ouvrent leurs consciences; et, ravies d'être si vite comprises, si pleinement consolées, si sagement conduites, elles se disent: Oh ! que Dieu a aimé les âmes en leur donnant de saints directeurs!

« Heureux ceux qui les trouvent! dit Fénelon.

1 Job, ch. IV, V. 'iô. J'ai entendu la voix de Dieu comme un petit souffle.

Qu'ils en rendent grâce et qu'ils en profitent. Ames droites, c'est à vous que Dieu les donnera. Vous les ferez par vos prières. Dieu les formera exprès pour les desseins qu'il a sur vous ^w

Or jamais peut-être Dieu n'en forma de si éminents et de si saints qu'aux seizième et dix-septième siècles, parce que nul temps n'eut besoin déplus grands remèdes, et ne vit, en effet, au milieu d'une épouvantable tempête, apparaître d'aussi saintes âmes, des œuvres aussi puissantes, une régénération à la fois aussi éclatante et aussi étendue. Presque tous les grands hommes de cette époque, prêtres, religieux, pontifes, sont des directeurs consommés : saint François de Sales et saint Vincent de Paul, le Père de Gondrenet M. Olier, le cardinal de BéruUe et M. André Duval, le bienheureux Pierre Fourier et saint François Régis. Dieu les multipliait, et il n'y en avait pas assez, « 0 mon Dieu, s'écriait Fénelon, si j'osois me plaindre de vous, l'unique chose que je vous reprocherois seroit que vous n'en donnez point assez à votre Église! » Il savait, ce grand évêque, que pour sauver le monde, surtout à certains moments de crise, pour l'arracher au mal et le rendre à Dieu , ni les faligues de l'apôtre, ni la science des docteurs, ni les larmes des pénitents, ni les gémissements des vierges ne suffisent.. Toujours il a fallu y joindre l'humble et profonde action des saints directeurs. Ce sont eux qui ont toujours formé, dans le secret du confessionnal, les grandes âmes qui devaient régénérer le monde.

M™o de Chantai était appelée à de trop hautes ver-

1 Lellre sur la direction.

tus, à un rôle trop considérable dans l'Église, pour que Dieu ne lui eût pas préparc un directeur. Il lui en réservait un, en effet, et de premier ordre; seulement, de même que sainte Thérèse, avant de rencontrer saint Pierre d'Alcantara, avait cherché inutilement pendant dix -huit années ce qu'elle appelle si bien « un maître spirituel», M'"° de Chantai devait acheter aussi par plusieurs années d'attente, de désirs el d'épreuves, le bonheur d'être dirigée par saint François de Sales.

Elle eut cependant, dès cette époque, comme une première vue du guide qui lui était préparé. Un matin, étant à Bourbilly, elle traversait les champs à cheval, priant Notre- Seigneur de lui faire connaître celui qui la devait conduire, car cette pensée ne la quittait plus. Elle passait par un grand chemin, sur le bord d'un bois; tout à coup elle aperçoit au bas d'une petite colline, et à peu de distance, un homme dont elle n'avait jamais vu les traits, et qui avait la ressemblance d'un évoque. Il avait une soutane noire, un rochet et le bonnet en tête. Sa figure était angélique et ne respirait que l'air du ciel. Pendant que M™° de Chantai le regardait avec attention, elle entendit une voix qui lui dit: « Voilà le guide bien -aimé de Dieu et des hommes entre les mains duquel tu dois reposer ta conscience. » Elle chercha vainement qui pouvait être ce saint personnage, elle ne l'avait jamais vu nulle part. Mais elle se sentit pleine de joie, et elle ne douta pas qu'elle ne le dût rencontrer bientôt *.

1 Ou montre encore le lieu où sainte Chantai eut cette vision. C'était sur le chemin qui descend de Bourbilly au raouliu du

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A peu près en ce temps-là, saint François de Sales, étant en prière dans la chapelle du château de Sales, fut ravi en extase, et il aperçut une jeune veuve dont il ignorait le nom et dont il n'avait jamais vu le visage. Il ne savait ce que signifiait cette vision, quand tout à coup le voile de l'avenir se souleva, et il entrevit comme le berceau d'une congrégation religieuse dont cette jeune veuve serait la mère et dont il serait lui-même l'instituteur •.

De si vives lumières accompagnèrent ces visions, que plus tard saint François de Sales et sainte Chantai se reconnurent à Dijon, lorsqu'ils s'aperçurent pour la première fois. Ainsi, dans les solitudes de la Tliébaïdc, saint Paul et saint Antoine, ces deux patriarches du désert, s'étaient salués par leurs noms, sans s'être jamais vus. Et, dans les temps moins éloignes, saintDominiqueetsaint François d'Assise étaient tombés dans les bras l'un de l'autre, la première fois qu'ils se rencontrèrent, par le pressentiment admirable de leur commune vocation.

Cependant les douleurs de M'"^ de Chantai ne cessaient de croître. Sa santé dépérissait. M. Frémyot l'ayant appris, lui écrivit pour la blâmer vivement de

château, à peu près à égale distance de l'un et de l'autre, au pied d'un petit bois appelé aujourd'liui Bois -Thomas.

1 Ces deux visions, dont furent favorisés saint François de Sales et sainte Chantai, ont été, dans les deux procès de canonisation, l'objet de la plus sérieuse et de la plus sévère enquête. On a entendu sur le premier fait, dans le procès de saint François de Sales, et sur le second, dans le procès de sainte Chantai, un nombre considérable de témoins auriculaires dont les dépositions unanimes ne permettent pas l'ombre d'un doute sur ces deux événements.

s'abandonner ainsi à son chagrin, lui rappelant qu'elle se devait conserver pour ses quatre petits enfants, et exigeant qu'elle quittât Bourbilly et revînt, au moins pour quelques mois, à Dijon. II espérait des bruits de la ville et de la sociélo de ses parents quelque adoucissement à un si grand deuil. M'"^ de Chantai partit aussitôt et revint à Dijon sur la fin de mars 1602. Elle y retrouva quelques-unes de ses amies d'enfance: M™° Bruslard, si pieuse et si ardente; M™^ de Villers, une de ces âmes charmantes qui semblent faites pour faire aimer la vertu; M"e de Xaintonges, la courageuse fondatrice des Ursulines de Dijon; et c'est avec elles, dans ce cercle d'amies intimes, avec M. Frémyot, son vénérable père, « qui aimoit tendrement sa fille, et qui en étoit aimé de même*; » avec son excellent oncle, M. Claude Frémyot; avec M'^^ de Berbisey et M'"'' des Barres, qui lui avaient servi de mères, qu'elle acheva, loin du monde, la première année de son veuvage. Ceux qui ont beaucoup souffert savent combien est douce celte demi- solitude où ne pénètrent que quelques rares personnes qui comprennent nos douleurs, et dans l'âme desquelles nos gémissements éveillent toujours un écho.

M™= de Chantai néanmoins ne leur confiait pas toutes ses peines. Celles qui naissaient de ses inquiétudes de conscience, de ses désirs de directeur, elle ne s'en ouvrait à personne. L'image qu'elle avait aperçue sur la colline de Bourbilly, au lieu de diminuer ses impatiences, les avait augmentées. Cette parole : « Voilà le guide bien-aimé de Dieu et des hommes entre les

1 Bussy-Rabutin, Vie abrégée, ch. ii.

DE SAINTE CDANTAL 161

mains duquel tu dois reposer la conscience, » ne lui sortait pas de l'esprit. Mais où était -il? Gomment le rencontrer? Dans quelle église, dans quelle chapelle était ce saint? car elle lui avait vu un air si angélique, qu'elle ne doutait pas que ce ne fût un saint, et des plus grands. Pleine de ces pensées, elle visitait sans cesse toutes les églises de Dijon, toutes les chapelles, tous les sanctuaires si nombreux alors, priant, pleurant, cherchant partout ce guide mystérieux, espérant le rencontrer à chaque instant, et revenant désolée, abattue, presque découragée à chaque démarche qui demeurait inutile. Ainsi ses inquiétudes croissaient avec ses recherches, et, selon l'expression d'un de ses biographes, elle importunait le Ciel de ses cris^

Un jour qu'elle s'était rendue à Notre-Dame d'Étang (c'est une chapelle de la sainte Vierge placée aux flancs d'une montagne escarpée, à deux lieues de Dijon, et célèbre dans toute la Bourgogne), elle y rencontra un religieux minime qui par dévotion y était venu dire la sainte messe, en compagnie do quelques pieuses dames de la ville. Gomme M™e de Ghantal était déjà en réputation de vertu, ces dames l'abordèrent, et elles commencèrent ensemble un de ces entretiens de piété qui naissent d'eux-mêmes dans les pèlerinages; on parla, entre autres choses, de direction et de directeur, soit que M"'« de Chantai, toujours occupée des mômes désirs, eût amené la conversation sur ce terrain, soit qu'elle y fût venue d'elle-même, comme il arrive très souvent entre personnes pieuses. Ges bonnes dames, placées sous la conduite de ce

1 Vie de la mère de Chantai; par le P. Ficliet, ch. viii.

religieux, en firent un tel éloge, que M™" de Chantai conçut le projet de lui ouvrir son cœur. Elle vit bien clairement, et du premier coup d'œil, que ce n'était pas celai qui lui avait été montré, et dont il lui avait été dit : « Voilà le guide fidèle entre les mains duquel lu dois reposer la conscience. » Mais , d'une part, ses tentations croissaient tellement, qu'il lui paraissait impossible de demeurer plus longtemps sans directeur; d'autre part telle avait par moments des craintes que cette image qui lui était apparue n'eût été une illusion, et peut-être une ruse du démon, pour l'empêcher de se choisir un guide, sans lequel évidemment elle ne pouvait plus avancer. Dans cette anxiété, toutes choses mûrement pesées, et après une prière fervente, elle fit demander à ce religieux si elle ne pourrait pas l'entretenir. 11 vint, en effet, après la messe, et ce fut dans cette petite chapelle de Notre- Dame d'Étang que commença pour M™^ de Chantai une nouvelle et cruelle épreuve destinée à lui faire désirer de plus en plus un vrai directeur, et, quand elle aurait eu le bonheur de le rencontrer dans saint François de Sales, à lui faire aimer sa douceur, sa modération, sa prudence, et la sage lenteur de ses résolutions.

Ce religieux, dont la direction inintelligente devait, pendant deux ans et demi, faire tant souffrir jM™» de Chantai, était pourtant pieux et docte. Tous les contemporains l'affirment, et le saint évêque de Genève lui-même parle avec éloges du bien qu'il produisait à Dijon ^ Mais il peut se faire, par un dessein parlicu-

1 Mémoires de la mère de Chaugy, cli. xi. Maupas, Vie de

lier de Dieu , qu'un directeur ait de grandes lumières pour la conduite de certaines âmes, et qu'il en manque dans la direction des autres. Ce fut ce qui arriva. A peine ce religieux eut entendu M™" de Chantai, que, la voyant dévorée du désir des mortifications corporelles, au lieu de la contenir, il lui lâcha en quelque sorte la bride, et lui permit les jeûnes, les disciplines, les levers de nuit, toutes choses dont elle était incapable, dans l'état d'épuisement où l'avaient jetée la mort de son mari et les douleurs de cœur et de conscience qui en avaient été la suite. En même temps, frappé de l'activité et de l'ardeur de son âme, il lui imposa quantité de prières, de méditations, de pratiques très laborieuses, d'exercices très longs et très appliquants qui lui tendaient la tête et lui fatiguaient le cerveau. C'était entasser fautes sur fautes. Ou ce religieux, en effet, ne connaissait pas le caractère de M'"^ de Chantai, ou bien il oubliait un des principes fondamentaux de la direction des âmes. Ce sont les molles et les lâches qu'il faut exciter, et, pour ainsi dire, éperonner par ces moyens. Les ardentes et les impétueuses doivent être, au contraire, apaisées, pacifiées, retirées peu à peu de cette multiplicité d'exercices dans lesquels elles s'agitent sans avancer; principe essentiel et des plus profonds, que nous verrons plus tard admirablement saisi et mis en pratique par saint François de Sales.

Il était impossible que M'"° de Chantai, entrant

sainte Chantai, ch. xi. L'un et l'aulre assurent qu'il était docte et vertueux. Lettres de saint François de Sales. Voyez celle du 14 juin 1605. Vie abrégée, par Bussy-Rabutin : Ce directeur, homme d'ailleurs plein de vertu.

dans une voie si opposée à celle qu'exigeait sa nature, ne souffrît beaucoup. Peut-être eut-elle, dès les premiers jours, un redoublement de craintes et d'inquiétudes. Peut-être aussi son directeur vit-il poindre en elle des désirs de quitter sa conduite, avec des regrets de l'avoir acceptée? Quoi qu'il en soit, la trouvant toujours agitée, et persuadé que l'obéissance seule pouvait mettre un terme à ces troubles dont il Ignorait la cause, il exigea qu'elle fît quatre vœux : le premier, de lui obéir; le second, de lui garder un secret inviolable sur tout ce qu'il lui dirait; le troisième, de ne le quitter jamais; le quatrième, de ne conférer de son intérieur qu'avec lui. Les historiens, très briefs sur ce sujet, semblent dire qu'il exigea ces quatre vœux en même temps, et le jour même où il la vit pour la première fois ; mais cela n'est pas probable. Il dut les lui demander un peu plus tard et successivement, les renforçant, pour ainsi dire, les uns par les autres, à la manière de ces liens que l'on serre davantage à chaque effort que celui qui les porte fait pour y échapper.

Assurément, il n'y avait dans tout ceci ni mesure, ni prudence, ni connaissance du caractère de M™*' de Chantai, ni appréciation exacte des circonstances dans lesquelles elle se trouvait et des peines qui en étaient la suite. Gardons-nous bien néanmoins de ne voir dans cette direction singulière que les faiblesses et les ignorances humaines. La main de Dieu dirige tout. Il révélera tout à l'heure à saint François de Sales la véritable voie de M"^'' de Chantai; mais alors il permettait que les yeux de son directeur fussent couverts d'un voile, afm de la faire

passer à travers les ténèbres et les anxiétés, et de la préparer ainsi à la grande direction qu'il lui réservait. C'est le jugeaient qu'en porta plus tard le saint évêque de Genève. « Ce fut Dieu, écrivait-il à M'"« de Chantai, qui vous embarqua en la première direction, propre à votre bien en ce temps-là'. » Sainte Thérèse, qui avait été soumise à une épreuve à peu près semblable, ainsi que nous l'avons dit, en jugeait de même. « Je le reconnais maintenant, écrivait-elle dans ses dernières années, ce fut par une conduite particulière de Notre-Seigneur que pendant dix-huit ans je ne trouvai aucun maître spirituel ^ » Tout est divin, en effet, ne l'oublions pas, dans la conduite de certaines âmes. C'est Dieu qui leur envoie des directeurs, et c'est lui qui quelquefois ne permet pas qu'elles en trouvent; et, dans l'un et dans l'autre cas, sa conduite, bien comprise, apparaît digne d'admiration.

M"i° de Chantai passa deux ans et quelques mois sous cette direction qui lui convenait si peu, souffrant beaucoup, toujours inquiète, torturée en tout sens, mais résignée, obéissante « comme une humble brebis », « si soumise et si respectueuse, qu'elle n'eût pas voulu manquer un iota dans ce qui lui étoit ordonné, » apprenant à cette rude école à se détacher d'elle-même et à ne vouloir que la sainte volonté de Dieu. Au terme de cette épreuve, nous la retrouverons renouvelée et plus forte, prête à mieux profiter do la direction de saint François de Sales : tant

1 Lettres de saint François de Sales, l-'i octobre 160'i.

2 Œuvres de sainte Thérèse, traduites d'après les manuscrils originaux, par le P. Bouix, tome I"^'', p. 43, 44.

1G6 niSTOiRE

il est vrai que tout sert aux âmes qui aiment Dieu!

Cependant les vacances du parlement de Bourgogne étant ouvertes, le président Fréniyot, selon son usage, alla passer quelques mois à Thotes en Auxois; M"^" de Chantai partit avec son père et se rendit à Bourbilly ', où l'appelaient d'ailleurs le Goin de ses affaires, les récoltes à finir, les vendanges à préparer. Cette veuve inconsolable ne put revoir les lieux témoins de ses joies et de ses douleurs sans verser des torrents de larmes. Tous ses attraits pour une vie plus sainte augmentèrent aussi dans la solitude, avec un désir plus vif de rencontrer enfin un directeur. Un jour que, dans la chapelle de Bourbilly, elle répandait son âme en présence d'une image de la sainte Vierge, et qu'elle demandait à Dieu de lui faire connaître sa volonté, tout à coup, au moment où elle priait avec la plus grande attention, elle se vit entourée d'une multitude innombrable de vierges et de veuves, et elle entendit une voix du ciel qui lui dit : « Voilà la génération qui te sera donnée et à mon serviteur fidèle; génération chaste et choisie, et je veux qu'elle soit sainte. » M™*' de Chantai ne comprit rien à cette vision ; mais il lui en resta un doux souvenir, qui pendant quelque temps diminua l'amertume de ses peines -.

Sur ces entrefaites, elle reçut une lettre qu'elle ne put lire sans un serrement de cœur. Son beau-père, le baron de Chantai , qui habitait le château de Mon-

1 Thotes et Bourbilly étaient deux châteaux dont les terres se louchaient presque.

2 C'est sainte Chantai qui raconte elle-même ce fait dans ses

Mémoires inédits.

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tlielon, à une lieue d'Autun, lui écrivait qu'il se faisait, vieux, et qu'il voulait qu'elle vînt demeurer avec lui.

]\I"'° de Chantai, qui connaissait le caractère du vieux baron, les désordres de sa maison, ceux plus grands encore de sa conduite, entrevit aussitôt l'amertume du calice qu'elle serait obligée de boire. Mais l'espérance d'arracher son beau-père au mal et de le préparer à une mort chrétienne la fit passer pardessus toutes ses répugnances. « Aussi, dit un vieux biographe, elle n'hésita pas. Elle reçut par manière d'obéissance ce commandement, et, joignant son cœur à cette croix, elle alla demeurer chez son beaupère avec ses quatre enfants, pour y faire un purgatoire d'environ sept ans et demi \ »

Ses derniers jours à Bourbilly furent marqués par des actes de charité que les habitants n'ont jamais oubliés, et dont ils ont déposé sous la foi du serment, lors du procès de canonisation. « Dans le temps que la dame de Chantai quitta la demeure de Bourbilly pour aller à Monthelon, dit un témoin, elle fit distribuer, avant sa sortie, aux pauvres tous les grains et autres effets qui étoient audit château, et dans ledit temps, trois filles orphelines du village de Gorcelles, appelées Poulardes, étant venues pour trouver ladite dame afin d'avoir quelques aumônes, lesdiîes trois filles demeurèrent en chemin, à cause des rigueurs et injures du temps. Ce que ladite dame ayant appris, elle envoya au-devant d'elles, et, les ayant fait venir, eut soin, avant son départ, d'en placer deux, et emmena

1 M. de Maupas, Vie de la vénéi^able mère de Chantai, p. -iO.

la troisième en son carrosse. » — « Lors de la sortie de ladite dame, disent deux autres témoins, il y avoit un grand nombre de pauvres, tant veuves et orphelins qu'autres, qui pleuroient et gémissoient d'une manière pitoyable, suivant son carrosse et disant qu'ils perdoient leur bonne mère '. »

Ils la perdaient en effet; car depuis lors M"^^ de Chantai n'habita plus Bourbiily. Elle y revint encore quelquefois pour surveiller les récoltes ou les vendanges; mais ce ne furent plus que des passages rapides. Elle en transmit la propriété à son fils, et après lui à sa petite-fille, M"^ de Chantai, qui, devenue marquise de Sévigné, trouva le site un peu austère, et « ne vint, disait-elle, s'y ennuyer que rarement- ». Peu après le château sortit de la famille, et tut de plus en plus inhabité. Les grands arbres de l'avenue que M"'^ de Sévigné avait fait élaguer disparurent; les tours tombèrent; les fossés se remplirent do décombres, et la rivière, gênée dans son cours, se retira des murs du château. Heureusement, entre la vie des saints et les lieux prédestinés à être leur demeure, il y a des harmonies qui survivent aux ravages mêmes du temps.

Lorsqu'on sortant de Semur on a marché pendant deux à trois heures dans ces plaines riches et monotones de l'Auxois, on aperçoit tout à coup, dans un pli profond de terrain que rien n'avait fait pressentir, une prairie peu vaste, fertile, d'un aspect mélancolique et doux, et au milieu les restes d'un ancien

^ Procès de canonisation. Déposition des iiabitants de Bourbilly.

2 Lellre de M"« de Sévigné à Bussy-Rabulin.

château. C'est Bourbilly. Tout est calme et recueilli autour de cette demeure. A peine si l'on y entend le bruit lointain de la rivière qui s'en va. Une enceinte circulaire de collines peu élevées , mais couvertes de bois, enveloppe tout ce vallon d'un rideau de verdure et le remplit de silence. On dirait un lieu préparé par Dieu aux chastes joies d'un amour chrétien, un de ces doux nids dont parle saint François de Sales, fermés du côté de la terre avec une seule ouverture du côté du ciel. Solitude faite exprès pour oublier le monde dans un grand amour, ou pour pleurer dans une grande douleur.

Deux bâtiments parallèles et disjoints, restes du château, sont encore debout au centre de la vallée. L'un d'eux est percé d'une vaste fenêtre gothique, dans le style du quatorzième siècle, dépourvue de vitraux, et laissant voir à travers ses barreaux brisés des gerbes de blé entassées. C'était la chapelle. Dans l'autre bâtiment, d'un style un peu moins ancien, on voit les appartements couverts de lambris, ornés de vastes cheminées armoriées, qu'habitait la sainte, et où elle fut pendant huit ans à M. de Chantai une si douce compagnie; plus bas, au rez-de-chaussée, les vastes cuisines où elle travaillait avec ses domestiques et où elle recevait les pauvres; l'antique perron dont les marches disjointes furent tant de fois montées et descendues par elle, et devant la porte quelquesuns des grands chênes à l'ombre desquels, comme autrefois saint Bernard, elle aimait à se promener seule, le corps sur la terre, et l'esprit dans le ciel. On ne saurait imaginer, si l'on n'est pas chrétien , le charme ineffable que l'âme éprouve en parcourant les

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lieux où les saints ont vécu. On se sent, pour ainsi dire, moins loin de ces êtres sublimes. Il semble qu'ils aient laissé quelque chose d'eux-mêmes aux lieux qui les ont vus, comme ces fleurs qui communiquent leurs parfums à tout ce qui les touche. C'est peut-être une illusion; mais on se surprend à penser qu'ils nous sourient du haut du ciel, pendant que nous visitons ces débris de leur habitation terrestre, et l'on attribue à leurs regards ces douces émotions dont on se sent l'âme remplie.

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