CONSIDÉRÉ COMME DIRECTEUR
L'an 1602 touchait à sa fin lorsque M™'' de Chantai et ses quatre enfants arrivèrent à Monthelon. Le château était plus vieux et plus sombre que celui de Bourbilly, à moitié enfoncé en terre et de toutes parts environné de fossés profonds et de tours. Le baron do Chantai, qui s'était fort endetté en embellissant le premier, n'avait pu restaurer celui-ci; il s'était contenté, quand il était venu y fixer sa résidence, en 1592, après le mariage de son fils, de faire sculpter audessus de la porte principale les armes de sa famille, avec son grand cordon de l'ordre de Saint-Michel, et cette devise en latin et en français : Virtus vulnere virescit. La vertu s'accroît par les plaies. Quand on pense aux années douloureuses que M""" de Chantai va passer dans ce château , aux humiliations qu'elle y essuiera , aux progrès admirables qu'elle y fera
172 nisTOiRE
dans la vertu , les yeux ne peuvent s'arrêter sur cette inscription, qui subsiste encore, sans se mouiller de larmes involontaires. On croirait lire une prophétie. Ce vieux baron de Chantai, qui allait être pour notre sainte la cause de si grandes douleurs , ne manquait pourtant pas de belles quahtés. C'était un homme plein de franchise, de désintéressement et de bravoure , qui s'était distingué à l'armée et y avait conquis l'estime et même l'affection de Henri IV; mais d'une vanité puérile qui nuisit à sa considération, et d'une violence de caractère qui gâta sa fortune. La vanité lui était venue avec le sang; c'était la maladie héréditaire des Rabulin. Il faut entendre le comte de Bussy, un des vaniteux de cette famille, plaisanter agréablement sur cette multitude de blasons, de devises, d'armes dont les Christophe et les Guy avaient tapissé le château de Bourbilly. « J'y étois allé en famille, qui fut aussi satisfaite de cette maison que moi, écrit-il à M™° de Sévigné. Les Rabutin vivants, voyant tant d'écussons, s'estimèrent encore davantage, connoissant par là le cas que les Rabutin morts faisoient de leur maison. Mais l'éclat de rire nous prit à tous lorsque nous vîmes le bonhomme Christophe à genoux, qui, après avoir mis ses armes en mille endroits et de mille manières différentes, s'en étoit fait faire un habit. Vous croyez bien , ma belle cousine , que Christophe avoit un cachet, et que ses armes étoient sur sa vaisselle, sur les housses de ses chevaux et sur son carrosse. Pour moi, j'en mettrois la main dans le feu. » Ce bonhomme Christophe, qui portait un habit tout bariolé de ses armoiries, était le père de notre vieux
baron, et celui-ci, formé à une telle école, n'en avait que trop profité.
Quant à sa violence, elle surpassait peut-être encore sa vanité. Il avait été jeté par elle dans une suite de procès, de duels, de coups de main, qui l'avaient rendu la terreur des environs. A la suite de l'un d'eux, il avait été condamné à mort par contumace comme coupable de deux assassinats, et n'avait échappé au supplice qu'à la faveur des guerres de la Ligue, pendant lesquelles du reste il avait noblement expié sa faute. L'âge avait moins apaisé cette violence qu'il ne lui avait donné un autre tour; ses humeurs perpétuelles et ses accès de colère faisaient trembler tous ceux qui vivaient avec lui.
Dieu, qui a voulu que la douceur fût l'aimable compagne de la force, a réglé aussi que, par une juste punition, la violence serait toujours suivie de la faiblesse. Ce vieillard sombre, devant lequel tout devait plier, était tombé sous la dépendance d'une servante, sans le consentement de laquelle il n'eût osé faire un mouvement, et qui, parvenue à le dominer, commandait en maîtresse au château ^ Elle s'y était installée avec ses cinq enfants, et elle dilapidait le bien de son maître. Tout le monde le voyait; on murmurait partout. Quelques-uns essayaient même des observations; mais, comme il arrive toujours, le vieux baron ne voyait rien et ne voulait rien entendre.
A peine arrivée, M""" de Chantai, dont le coup d'œil était à la fois si rapide et si juste, et qui possédait
^ Procès de canonisation. Déposilions de la sœur Leschereine et de la sœur Grandis, super art. Liv. Mémoires manuscrits de la sœur Angélique de la Croix.
dans un degré supérieur les qualités d'une maîtresse de maison, s'aperçut que les biens de son beau-père étaient gaspillés. Elle essaya de faire une observation; mais déjà la servante, mécontente de l'arrivée de notre sainte, et craignant d'être éloignée par elle, avait indisposé l'esprit du vieillard contre sa bellefille. L'observation de celle-ci fut mal reçue. Quelques mots dits après avec humilité provoquèrent une scène de violence. M™*^ de Chantai comprit aussitôt à quelle croix elle se devait résigner. De son côté, la servante, enhardie par ses premiers triomphes, ne se contint plus. Elle devint insolente. M"'"^ de Chantai fut désormais traitée comme une de ces étrangères que l'on admet au foyer domestique, mais que l'on ne consulte sur rien. « Celte servante étoit si haute à la main, dit la mère de Chaugy, et faisoit si bien valoii» sa surintendance, queThumble belle-fille n'eût osé faire donner un verre de vin à un messager sans son ordonnance'. » — « Elle fut sept ans entiers, dit le père Fichet, sous la férule d'une insolente coquine, qui gouvernoit toute la maison du vieillard, sans lui permettre le crédit de disposer d'un rouble '. »
Asservie, injuriée même au château de Monlhelon, M"^'' de Chantai parut plus grande et fut plus sainte encore que quand elle était libre et heureuse à Bourbilly. Uniquement occupée de sa grande œuvre, la conversion de son beau -père et celle de son indigne servante, elle s'appliqua à les vaincre l'un et l'autre à force de douceur. Il n'y avait ni dém^arches ni sacri-
1 Mémoires , p. 38.
2 Vie de samle Chantai, p. 128.
DE SAINTE CHANTAL 17o
fices qui lui coûtassent dans l'espérance de les ramener à Dieu. Elle en vint même à ce degré d'héroïsme de soigner les enfants de cette servante comme les siens propres; se donnant la peine non seulement de les instruire, mais quelquefois de les habiller, de les peigner, de nettoyer leurs vêtements et de leur rendre de ses propres mains les services les plus abjects.
Ce n'est pas qu'il ne lui en coûtât beaucoup pour accepter une vie aussi humiliée; tout son sang se révoltait, surtout dans les commencements. Elle a avoué qu'elle était saisie de la plus profonde indignation lorsqu'elle voyait les enfants de cette servante marcher sur le même rang que les siens, et souvent leur être préférés. Mais elle étouffait ces cris de la nature, et à toutes les insolences elle n'opposait qu'un cœur doux et un visage gracieux. Un jour quelques personnes ayant dit quedès queie|baron de Chantai serait mort, elles couperaient le nez à cette servante, et la jetteraient par-dessus les tours dans les fossés du château : « Oh! non, répondit la sainte, je me rendrai sa sauvegarde. Si Dieu se sert d'elle pour m'imposer une croix, pourquoi lui en voudrois-je? » Et, dans une autre circonstance, une personne murmurant de ce que M™'^ de Chantai , dont l'aptitude pour la direction d'une maison était si grande, fût privée à Monthelon de cette charge : « Dieu l'ordonne ainsi, dit la sainte, afin que j'aie du temps pour vaquer à mes exercices de piété. »
Vis-à-vis de son beau-père, c'était la même conduite. Elle profitait de toutes les occasions pour lui faire du bien, et nulle violence ne fut jamais capable de diminuer son respect, ni de décourager sa patience.
A ce motif si élevé, qui la soutint pendant sept ans dans cette vie si héroïque, s'en joignit un autre qui ne lui prêta pas un moindre appui. Naturellement elle était un peu haute; elle avait puisé dans le sang paternel je ne sais quoi de fier et d'un peu impérieux' qu'elle voulait étouffer à tout prix. L'occasion lui semblait bonne de devenir humble à force d'humiliations. Elle y réussit au delà de tout ce qu'on peut dire. C'est à cette rude école, mieux que dans le plus sévère noviciat, que Dieu lui fit acquérir cette rare humilité et cette parfaite obéissance, qui en feront bientôt, sous la main de saint François de Sales, l'instrument de si grandes choses.
Toute pleine de ces pensées d'humilité, M™° de Chantai accomplit, au mois d'avril 1603, un acte d'une haute importance. Le monde, au dix-septième siècle, était encore peuplé, comme au moyen âge, d'une foule de jeunes filles, de veuves, de gens mariés, qui, retenus dans le siècle par l'âge ou les devoirs, s'associaient aux prières et aux pénitences des grands ordres religieux, en acceptaient la règle, l'office, l'esprit, et même une partie du costume, à condition d'avoir part à leurs mérites et à leurs bonnes œuvres , et , ne pouvant aller chercher le monastère, l'appelaient en quelque sorte à eux et l'introduisaient au foyer domestique. Deux tiers ordres étaient surtout populaires entre tous : celui de Saint-Dominique et celui de Saint- François. Le premier poussant plus spécialement les âmes à la pénitence, le second à l'humilité et à la
1 Mémoires de la mère de Chaugy, p. 399. « Naturellement notre bienheureuse mère, ainsi que dit notre patriarche, avoit l'humeur impérieuse. »
pauvreté. M""" de Chantai préféra ce dernier, et s'y fit recevoir le 6 avril 1603 '.
On ne s'explique pas que les historiens n'aient pas noté un fait aussi important et aussi significatif. En ceignant ses reins de la corde de saint François d'As-
1 Voici la lettre testimoniale que lui remit, après la cérémonie, le Père de Tournon, provincial de Lyon, et dont l'original fut présenté aux commissaires apostoliques lors du procès de béatification :
Lettre d'affiliation de dame J.-F. Frcmyot à l'ordre des Capucins.
<i A dévote veuve madame J.-F. Frémyot, baronne de Chantai, frère Antoine de Tournon, provincial de l'ordre des Frères Mineurs surnommés capucins, en la province de Saint-Bonaventure, salut en N.-S. J.-C, etc.
« Comme ainsi soit que par concession de plusieurs saints Pères et nommément d'Urbain V, d'heureuse mémoire, soit concédé au général et aux provinciaux de l'ordre des Frères Mineurs de Saint- François de pouvoir admettre et recevoir à affiliation ceux qu'ils jugeront en être dignes (après en avoir été requis par eux), et les faire participants de tous les biens qui se font journellement en leur congrégation, pour ce étant assez informé de votre piété jointe à l'afleclion que portez à notre congrégation, et voyant le désir que vous avez d'y être incorporée, afin de participer aux biens qui se font on icelle, pour ne vous refuser si pieuse demande, je vous reçois en la charité de Notre- Seigneur Jésus- Christ pour fille de notre religion, vous faisant participante du fruit de toutes les dévotions, sacrifices, oraisons, jeûnes, veilles, suffrages, offices et autres biens qu'en icelle la divine bonté daignera opérer et accepter, laquelle je supplie vouloir confirmer es cieux ce que charitablement je vous concède en terre; ce qui, comme je l'espère, vous sera octroyé, si persévérez en une vie vertueuse et catholique, selon la promesse qu'avez faite au saint baptême, à quoi je vous exhorte, vous suppliant de prier Dieu pour moi et pour notre dite congrégation. En foi et témoignage de quoi ai signé la présente de ma propre main et scellée du sceau majeur de notre province. Donné à notre couvent de Dijon, ce 6 avril 1603. [Procès de béatification, t. II, p. 606.)
sise, M"'^ de Ghanlal croyait peut-être ne céder qu'à son mépris pour le monde et à son amour pour l'humilité et la pauvreté; elle faisait, à son insu, un premier pas vers cette vie religieuse qu'elle devait embrasser plus tard, mais sous une forme bien différente, et vers laquelle une main invisible commençait à incliner son cœur et à diriger le cours de sa vie.
Cependant M"^« de Chantai n'avait toujours pas de directeur. Plus elle avançait ainsi en vertu, plus elle en sentait le besoin, et, de plus en plus convaincue qu'elle ne pouvait pas s'en passer, elle multipliait ses prières. Un jour qu'elle était en oraison, elle fut tout à coup ravie en Dieu, et, après être demeurée longtemps en extase : « Il me sembla, dit-elle, que je revenois d'un autre monde où je n'avois appris qu'une seule parole: Comme mon fils Jésus a été obéissant, je vous destine à être obéissante. »
« Une autre fois, raconte-t-elle encore, dans le petit bois proche du château de mon beau-père, à Monlhelon, je suis fortement saisie d'un attrait intérieur, et arrêtée en oraison, sans que j'y puisse résister, car j'avois envie de me retirer à l'église qui étoit tout près. Là il me fut montré que l'amour céleste vouloit consumer en moi tout ce qui m'étoit propre, et que j'aurois des travaux intérieurs et extérieurs en grand nombre. Tout mon corps frémissoitet trembloit, quand je fus revenue à moi. Mais mon cœur demeura dans une grande joie avec Dieu, parce que pâlir pour mon Dieu me sembloit la nourriture de l'amour en terre, comme jouir de Dieu l'est au cieP. »
1 Ces visions sont racontées par sainte Chantai elle-même dans
DE SAINTE CnANTAL 179
C'est au milieu de ces humiliations et de ces ravissements qu'apparut enfin saint François de Sales. Depuis deux ans et demi Dieu ne travaillait qu'à préparer M"^° de Chantai à le recevoir. Dans ce but, il lui en avait montré l'image au pied d'une colline de Bourbilly ; puis il l'avait laissée s'égarer dans une direction qui ne lui convenait pas, mais dont les défauts devaient avoir pour résultat de lui faire désirer plus vivement le saint évoque de Genève. Et en même temps qu'il éveillait ainsi ses désirs, il domptait sa fière nature au château de Montlielon, il assoupUssait sa volonté, et par des épreuves cruelles, et par d'admirables extases, il la façonnait lui-même à l'obéissance. En 1604 l'œuvre est flnie. Saint François de Sales peut paraître : M""^ de Chantai est prête et l'attend.
Du reste, si M™® de Chantai était prête à recevoir la direction du saint évêque de Genève, celui-ci n'était pas moins prêta la lui donner. Il y avait des années que Dieu le préparait, lui aussi, dans la solitude, dans la prière, dans le détachement, à ce ministère auguste; qu'il le comblait de tous les dons de la nature et de la grâce, et qu'il amassait silencieusement dans son âme les lumières et les vertus qui font les vrais directeurs. Après avoir contemplé l'action de Dieu dans le cœur de M™° de Chantai , il nous faut maintenant l'admirer dans celui de saint François de Sales. Cette belle étude, loin de ralentir notre récit , y mettra un charme et un ornement de plus.
Laissons à regret de côté, pour n'être pas trop long, l'apôtre, le prédicateur, le controversiste, le théolo-
ses Mémoires inédits. La mère de Chaugy, qui les raconte aussi , p. 34, ne fait que copier ces mémoires.
gien, le mystique même. Ne peignons que le directeur; car c'est à ce ti(re surtout qu'il va exercer sur M'"° de Chantai une si haute et si salutaire influence. Et, nous restreignant encore, omettant cette longue et mystérieuse préparation par laquelle Dieu l'éleva peu à peu à la pleine lumière et au grand amour, contentons-nous de rechercher, dans ses lettres et dans le témoignage de ceux qui l'ont connu, quels étaient précisément les qualités, les vertus et les principes qui faisaient de lui un si rare directeur.
Peu d'hommes d'abord ont possédé à un plus haut degré le don de discerner les esprits, c'est-à-dire ce coup d'œil fm et profond qui pénètre jusqu'au plus intime des consciences, cette science, pour ainsi dire infuse, des voies de Dieu sur les âmes, et, pour tout renfermer en un mot, cette sorte d'intuition divine qui est le cachet distinctif des véritables directeurs. « Il avoit des yeux de lynx au discernement de l'intérieur, dit monseigneur Camus, évoque de Belley; il pénétroit jusqu'à la division de l'âme et de l'esprit'. » Ini-
1 Esprit de saint François de Sales, évéqiie de Genève, représenté en plusieurs de ses actions et paroles remarquables , recueillies de quelques sermons, exhortations , conférences, conversations, livres et lettres, de M. J.-P. Camus, évêque de Belley. Paris, 1641 , 6 vol. in -8°. Cet ouvrage très curieux, où la vraie physionomie de saint François de Sales est peinte au naturel, a été récemment réédité par M. l'abbé Dépéry, mort évêque de Gap. Collot l'avait abrégé au dix -huitième siècle, et son édition (Paris, 1727, in -8°) ayant eu un grand succès, l'ouvrage original était devenu extrêmement rare; ce qui était d'autant plus regrettable, qu'en voulant le retoucher Collot l'avait altéré. Ce fut donc un vrai service rendu à la piété et aux lettres que de restituer dans son intégrité primitive cette peinture oubliée, mais si vraie, de saint François de Sales. Nous citerons toujours l'excellente édition de M^' Dépéry. (Paris, 1840, 3 vol. in-S».)
tic par de longues études à tous les secrets de la vie intérieure, versé dans la connaissance des grands mystiques, et, ce qui vaut mieux, élevé aux plus hauts degrés d'oraison, saint François de Sales devinait les âmes, selon toute l'énergie du mot. « Je commence par où vous finissez, ma très chère et très véritablement bien-aimée fille, écrivait-il un jour à la mère Angélique Arnauld de Port-Royal, car votre dernière finit ainsi : Je crois que vous me connoissez bien. Or, il est vrai, certes, je vous connois bien ^ » Et en quelques mots il lui révélait tout le fond de sa conscience avec une clarté qui la jetait dans l'étonnement. Il en usait de même avec les autres, et ce sera un des beaux spectacles de cette histoire, de voir les lumières de saint François de Sales sur les âmes qu'il dirigea : et quelles âmes! M'"^ de Chantai, M'"^ de Charmoisy, la présidente Bruslard , M"^^ Favre , de Bréchard, de Blonay, de Ghatel, si grandes par l'esprit, par le cœur et par le caractère, plus grandes encore par la sainteté de leur vie et l'intimité de leur union avec Dieu.
Ces lumières étaient si vives, que les hommes les moins sympathiques, j'allais presque dire les plus hostiles à saint François de Sales, du moins à son esprit, à son caractère, en étaient dans l'admiration. « Il a été, dit M. de Saint-Cyran, de ces évêques singuliers qui, ayant été appelés par la plus excellente voie, ont mérité de puiser dans la source même les lumières et la connoissance de la vérité dont ils avoient besoin pour conduire les âmes ; en sorte qu'on ne pour-
1 Lellre de saint François de Sales à la mère Angélique.
roit leur imputer aucune ignorance, quand môme ils auroient manqué de quelque connoissance nécessaire, parce que. Dieu les ayant établis malgré eux dans leurs charges , comme des gens d'une innocence et d'une vertu rares , tout ce qu'ils y faisoient ensuite pour le bien des âmes étoit bien fait, avoué de Dieu et approuvé des hommes i. »
A CCS lumières abondantes se joignaient, chez saint François de Sales, des dons plus rares peut-être. Sa douceur d'abord était ravissante. On eût dit, selon l'expression d'un témoin, que toute la mansuétude qui peut être en un homme était rassemblée en lui -; ou plutôt, selon l'expression d'un autre contemporain, « il sembloit qu'en lui cette vertu se fût revêtue d'une forme humaine ^ » Elle brillait dans ses yeux, sur son front, dans ses moindres paroles. On ne l'approchait pas sans se sentir attiré et comme séduit par la beauté, et, si j'ose ainsi dire, par l'inefîable pureté de cette douceur. Il n'y avait rien de faux en elle. Elle s'était établie dans son àme non pas comme un découragement, comme le fruit d'une expérience amère, comme un mépris ou comme une faiblesse, mais comme une vertu , sans rien flétrir et sans rien faner. Aussi des
1 Letlre.t chréliennes et spirilueUes de messire Jean du Verger de Hauraymc... qui n'ont point encore été imprimées, 1744, 2 vol. in -12, t. I'"^, p. 56. On remarquera avec quelle habileté et par quel lour de force l'abbé de Saint -Cyran essaye de couvrir le parti janséniste de l'autorité de saint François de Sales. Quand même il auroit manqué de quelque connoissance nécessaire (le jansénisme), ce quand même est cliarmant ! et ce qui suit n& l'est pas moins..., on ne sauroil le lui imputer ; tout ce qu'il faisait était bien fait et avoué de Dieu...
- Procès de canonisation. Déposition de Lesmontey.
3 Esprit de saint François de Sales, tome III, p. 142,
DE SAINTE CUANTAL 183
foules immenses s'attachaient, ravies, à ses pas, encombraient sans cesse les avenues de son confessionnal. Il en était accablé. « Voyez-vous, écrivait- il à sainte Chantai, tant d'enfants se jettent entre mes bras, que j'en perdrois la force, si l'amour de Dieu ne me ravigoroit. » Mais s'il en perdait quelquefois la force, il ne perdait jamais la douceur, la patience, la sérénité suave de visage et de paroles. « Ce sont des enfants, disait-il, qui courent au sein de leur père. Une poule se fàche-t-elle quand ses poussins se jettent tous à la fois sous ses ailes? Elle étend, au contraire, le plus qu'elle peut ses ailes maternelles pour les couvrir tous; et mon cœur aussi me semble se dilater à mesure que le nombre de mes chers enfants s'accroît autour de moi. » Et il ajoutait : « Je les veux tant aimer, ces chers enfants, je les veux tant aimer! «
Doux par tendresse et par vertu, il l'était aussi par principe, par cette conviction profonde qu'on ne fait du bien aux hommes qu'à force de douceur. Il abondait en comparaisons et en images pour exprimer sa pensée: « Soyez toujours le plus doux que vous pourrez, disait-il à un jeune évêque, et vous souvenez que l'on attire plus de mouches avec une cuillerée de miel qu'avec cent barils de vinaigre. S'il faut pécher en quelque extrémité , que ce soit en celle de la douceur. Jamais le sucre ne gâta la sauce'. » Et à un autre porté à user de paroles un peu vives, de reproches, de réprimandes : « Tout par amour, lui disait- il sans cesse, rien par force. » Il avait souvent à la bouche ce grand et admirable principe, qu'il faut agir dans
1 Espril de saint François de Sales, tome I"^'', p. 4.
les esprits comme les anges font, par des mouvements gracieux et sans violence ' ; qu'il faut les attirer, mais à la manière des parfums, qui n'ont pas d'autre pouvoir pour attirer à leur suite que leur suavité; et la suavité, disait-il, comment pourrait- elle attirer, sinon suavement-? Il en citait un exemple adorable, c'était celui de Jésus, souverain prêtre, se tenant à la porte des cœurs, pressant doucement l'ouverture, sans la forcer jamais. Ecce sio ad ostium , et pulso^.
Ce n'est pas qu'il niât absolument l'utilité, en certaines circonstances, du blâme et de la réprimande; mais il n'y voulait rien d'humain, qui sentît l'impatience ou l'empire, rien qui ne fût détrempé de douceur et de charité. « Quoi de plus amer que la noix verte? disait-il; confite, il n'y a rien de plus doux. Ainsi |a réprimande est âpre de sa nature; confite dans la douceur et cuite au feu de la charité, elle est toute cordiale, tout aimable, toute délicieuse*. » Son mot ordinaire était « qu'aux bonnes salades, il faut plus d'huile que de vinaigre et de sel^ ».
Quand on examine les choses par le dehors, au lieu de les pénétrer par le dedans, on s'imagine volontiers que la douceur touche à la faiblesse. 11 n'en est rien. Ce sont les violents qui sont faibles; ils cèdent aux autres parce qu'ils ne se gouvernent pas euxmêmes. « Bienheureux les doux, a dit Jésus-Çhrist, ils posséderont la terre. » Saint François de Sales
1 Lettre à sainte Chanlal, 14 octobre 1604.
2 Traite de l'amour de Dieu, liv. II, cliap. xii.
3 Esprit de saint François de Sales, tome II, p. 36. '' Ibid., tome l", p. o.
5 Ibid.
DE SAINTE CDANTAL 185
était de cette race, et rien peut-être n'est plus remarquable en lui que l'alliance de la douceur et de la force. « S'il avoit des attraits pour se faire aimer, dit monseigneur Camus, il n'avoit pas moins d'altrempance pour se faire, sinon craindre, du moins respecter; mais d'un respect si rempli d'amour, que j'en sais plusieurs qui frémissoient à son abord, non tant de peur de lui déplaire (car rien ne lui déplaisoit; puisque les plus mal plaisans et agrestes lui étoient agréables), que de peur de ne lui plaire pas assez '. » Et un peu plus bas : « Sa douceur lui donnoit un tel ascendant sur les esprits, que tout lui faisoit joug^. » Chose admirable, en effet, et peu remarquée! le doux saint François de Sales a été chargé de conduire les âmes les plus ardentes de son siècle; il a dirigé pendant plusieurs années la jeune mère Angélique Arnauld de Port-Royal, une de ces natures indomptables qui rompent et ne plient pas; il a tenu sous sa main, pendant de longues années. M™'' de Chantai, M'^° de Bréchard, M"'^ Favre, si fermes, si résolues, si impétueuses dans leur volonté; il les a toujours menées, il n'a jamais été mené par elles. Et non seulement ces grandes âmes ne se sont jamais plaintes de sa faiblesse, mais elles ont loué et exalté sa fermeté. « Pour moi, écrivait la mère Angélique, la plus alticre de toutes, je vous déclare que jamais M. de Genève ne m'a paru mollet, comme plusieurs ont cru qu'il étoit ^ » Ouvrez d'ailleurs ses ouvrages
1 Esprit de saint François de Sales, tome III, p, 142.
2 Ibid.
3 Mémoires de la mère Angélique. Voir aussi sa lettre à son neveu, M. le Maislre.
186 UISTOIRE
et SCS lettres : qu'y trouvez -vous sous ces images gracieuses, et derrière ces formes empreintes de tant de douceur? Le plus mâle christianisme enseigné, les pratiques les plus crucifiantes indiquées, et quelquefois les sacrifices les plus éclatants exigés des âmes qu'il dirigeait, et que, pour cette raison, il voulait vigoureuses et fortes.
Ce contraste de virilité et de tendresse était si frappant, que saint François de Sales s'en émerveillait lui-même : « C'est grand cas, écrivait-il, il n'y a point d'àme au monde, comme je pense, qui chérisse plus cordialement, tendrement, et, pour le dire tout à la bonne foi, plus amoureusement que moi; et même j'abonde un peu en dilection et es paroles d'icelle, surtout au commencement... Et néanmoins j'aime les âmes indépendantes et vigoureuses et qui ne sont pas efféminées; car cette si grande tendreté brouille le cœur, l'inquiète et le distrait de l'oraison. Comment se peut-il que je sente ces choses , moi qui suis le plus affectueux du monde? En vérité, je les sens pariout, et c'est merveille comme j'accommode tout cela ensemble '. »
Ce n'élait pas, du reste, la seule harmonie que l'on observait dans celte âme de saint l'rançois de Sales, où les harmonies abondaient. On sait combien il était zélé; il a converti soixante-dix mille hérétiques; il aurait été au bout du monde pour ramener un pécheur. Cependant il y avait en lui quelque chose de plus frappant que le zèle, c'était sa patience, sa
1 Lettres de saint François de Sales. ÉdilioQ ancienne, liv. VI, lettre xxiii.
condescendance dans la conduite des âmes. Il possédait dans le plus haut degré cet art, qui est l'art souverain en toutes choses et le secret de tous les succès : l'art de savoir attendre. Convaincu qu'il en est de la vertu « comme de l'aurore », qu'elle croît lentement et d'une manière insensible, sa méthode était d'aller doucement en besogne, « à pas de plomb, » prenant bien garde de ne pas marcher plus vite que la grâce, et pour cela pratiquant celte devise qu'il aimait beaucoup, de se hâter tout bellement et de n'avancer que pas à pas. Il souriait doucement quand il entendait parler de certains directeurs ou très jeunes ou trop ardents, qui, ignorant celte divine science de la patience, essoufflent, pour ainsi dire, les âmes en les menant trop vite. Il se servait d'une image, gracieuse à son ordinaire, pour rendre ses idées sur ce point. Un directeur, disait-il, ressemble à une nourrice ou à une mère. Il faut qu'à son exemple il se fasse petit avec ses petits enfants; qu'il aille à petits pas avec eux; qu'il les porte même dans ses bras aux endroits difficiles; qu'il les mette quelquefois à terre; mais qu'alors il ne se fâche pas de leurs chutes, qu'il ne s'impatiente pas de leur lenteur, et qu'il ne veuille pas surtout qu'ils courent avant d'avoir des forces. Tout cela le saint évoque l'entendait à merveille, il le pratiquait d'une manière ravissante, et c'est ce qui fait de lui un des plus rares directeurs que le Ciel ait jamais donnés à la terre.
Saint François de Sales avait encore un charme, qui, ajouté à tous les autres, achevait de séduire tous ceux qui l'approchaient : il était franc. « Je Vous dirai un petit mot, mais mot d'ami à l'oreille, et
encore à l'oreille du cœur, disaiL-il un jour; je ne sais nullement l'art de mentir, ni de dissimuler, ni de feindre avec dextérité, ce qui est le grand outil et le maître ressort du maniement de la politique. J'y vais à la bonne foi, à la vieille gauloise. Ce que j'ai sur les lèvres, c'est justement ce qui sort de ma pensée. Je ne sais pas parler en un cœur et un cœur. Je hais ia duplicité comme la mort. » La finesse, qui était si grande en lui sous son apparence de bonhomie, n'empêchait jamais ses lèvres d'être sincères comme son cœur. On dormait en paix sur une seule de ses paroles, parce qu'on savait que c'était une parole franche. •
De si rares et de si aimables qualités auraient pourtant été impuissantes à faire de saint François de^ Sales un directeur s'il avait eu le cœur sec. Comment diriger les âmes si on ne les aime pas? Comment surtout les consoler? car diriger les âmes, qu'est-ce donc le plus souvent que les consoler et les encourager! Heureusement c'était, ainsi qu'on a déjà pu l'entrevoir, un des plus beaux côtés de cette belle nature. Quelle âme fut plus sensible? quel cœur plus tendre et plus affectueux? Saint Vincent de Paul en était dans l'admiration. « Oh! que Dieu doit être bon, s'écriait-il, puisque M. de Genève est si bon! » Ouvrez ses lettres. Quels flots de tendresse les remplissent! Une mère n'aime pas ses enfants avec plus d'affection que saint François de Sales n'aimait les âmes dont il avait accepté la direction. Si l'une d'elles tombait dans la peine, s'il apprenait la. mort d'un parent, d'un ami, il pleurait à chaudes larmes, il éclatait quelquefois en sanglots, même au milieu du
saint sacrifice, et, craignant de scandaliser, il demandait pardon avec une grâce charmante, disant que Dieu lui avait donné un cœur faible, et qu'il ne se pouvait pas retenir.
Nous ne résistons pas au plaisir d'en citer un exemple. « Lorsque saint François de Sales perdit son vieux précepteur, M. Déage, chanoine de son église, la première messe qu'il dit pour ce cher défunt, rapporte monseigneur Camus, fut entrecoupée de soupirs, qui témoignoient assez combien il étoit touché de cette mort. Mais, quand il fut arrivé au Pater noster, qui se dit après la consécration, il fallut qu'il s'arrêtât pour lâcher la bonde à ses larmes; et fut assez longtemps sans pouvoir faire autrement que pleurer. A la fm, ayant fait quelque trêve avec ses yeux, il acheva la messe, noyé dans une profonde tristesse. L'aumônier, qui le confessait ordinairement, craignant que la mélancolie ne fît quelque préjudice à sa santé, l'accompagna à sa chambre, où se voyant seul avec lui et lui voulant dire quelques paroles de consolation : « Hélas 1 lui dit le saint, cette âme est bien « où elle est; oh! qu'elle ne voudroit pas être ici! elle « est entre les bras et dans le sein de la miséricorde « de Dieu, où elle repose comme un autre saint Jean « sur la poitrine aimable de Jésus -Christ, Mais vou- « lez-vous savoir ce qui m'a arraché tant de pleurs « quand je suis venu là dire le Pater noster? Hélas! « c'est qu'il m'est souvenu que c'étoit ce bon homme « qui m'avoit appris le premier à dire mon Pater ». »
Ces affections si tendres , si sincères et si profondes
1 Esprit de saint François de Sales, I, 388.
étaient en même temps singulièrement élevées. C'était dans le cœur de Notre-Seigneur qu'il regardait toutes lésâmes. « Hélas! disait-il, qui les voit hors de là, il court fortune de ne les aimer ni purement, ni constamment, ni également. Mais là, qui noies aimeroit? qui les Irouveroit ennuyeuses? qui ne supporteroit leurs défauts? Oui, elles sont, ces âmes, dans la poitrine du Sauveur; elles sont là très aimées et tant aimables, que l'époux meurt d'amour pour elles. »
Ajoutons vite, pour être au comiplct, qu'à cette affection si tendre et en môme temps si pure pour les âmes, il joignait un admirable détachement des personnes, une vigilance extrême de paroles, de regards, de conduite, surtout vis-à-vis des femmes dont il était entouré; une modestie et une réserve telles, qu'il ne les recevait jamais que la porte de sa chambre entr'ouverle, qu'il leur parlait sans les regarder, qu'il les regardait sans les voir, en sorte que, quand elles étaient parties, il n'aurait pu dire comment étaient faites leurs figures. Un jour qu'on parlait d'une de ses parentes dont la beauté était remarquable : « 11 est vrai, dit le saint, que je l'ai vue souvent; mais je vous promets que je ne l'ai pas encore regardée. » Et comme monseigneur Camus lui demandait comment il fallait s'y prendre pour voir les gens sans les regarder, le saint, un peu surpris, et rougissant d'avoir trahi sa vertu : « Voyez-vous, dit-il, je vous ai souvent vu et regardé; mais cette parente est d'un sexe qu'il faut voir sans regarder, c'est-à-dire superficiellement et en général, et seulement pour reconnoître que c'est à une femme que l'on s'adresse. » Et un autre jour qu'en parlant d'une personne célèbre par
sa beauté, saint François de Sales avait dit qu'elle était fort spécieuse : « Pourquoi user de ce mot spécieuse? lui dit monseigneur Camus; je ne sais s'il est savoyard, mais il n'est guère français. — Il n'est, reprit le saint, ni français ni savoyard, mais il est fort ecclésiastique. — Faut-il donc, répliqua monseigneur Camus, que les prêtres écorchent comme cela la langue? — Non, dit- il; mais quand ils parlent de ce sexe, il me semble que ces mots de beau, de belle, de beauté, ne sont pas séants en leur bouche, parce qu'ils accusent en quelque sorte le jugement de leurs yeux, et qu'il est à propos de les modérer par des termes plus modestes. » Jugez par là, s'écrie monseigneur Camus, de la pureté des paroles, des regards et des pensées de ce bienheureux, vraiment saint de corps et d'esprit. »
Enfin, n'oublions pas, pour achever ce portrait de saint François de Sales envisagé comme directeur, de noter son immense amour pour Dieu; cette union si intime avec Notre- Seigneur, que, dès qu'on prononçait son nom, son visage s'enflammait et devenait ardent; cette dévotion si tendre, si simple, si affectueuse, j'allais dire si enfantine, si je ne savais tout ce qu'elle avait de sérieux , de profond , et même d'héroïque. Il a pu dire en toute vérité : « Si je connoissois un seul filet d'affection en mon âme qui ne fût de Dieu, en Dieu et pour Dieu , je m^'en déferois aussitôt, et j'aimerois mieux n'être pas du tout que de n'être point tout à Dieu et sans réserve. »
Lorsque les âmes arrivent à un si haut degré de vie intérieure, quelque chose de la physionomie de Jésus-Christ passe sur leur figure. La copie devient res-
semblante. On ne peut plus les voir sans penser à l'original. C'est ce qu'on remarquait en saint François de Sales. Tous ceux qui l'approchaient s'en retiraient émus, comme s'ils avaient vu Jésus -Christ. Saint Vincent de Paul disait tout haut que le bienheureux évoque de Genève était la plus vraie et la plus fidèle image du Sauveur qui eût paru en cet âge'; et notre sainte elle-même, dépassant tous les autres en enthousiasme, avec quel accent ne s'écriera-t-elle pas un jour : « 0 mon Dieu! oserois-je le dire, je le dis s'il se peut, il me semble que mon bienheureux père étoit une image vivante en laquelle le Fils de Dieu Notre-Seigneur étoit peint. Car véritablement l'ordre et l'économie de cette sainte âme étoit tout à fait surnaturelle et divine. Quantité de gens m'ont dit que quand ils voyoient ce bienheureux, il leur sembloit voir Notre-Seigneur en terre-. »
Tel était le saint personnage que Dieu avait préparé pour conduire M'"^ de Chantai dans les voies élevées à travers lesquelles il allait la faire marcher. Deux hommes, on le voit, avaient, pour ainsi dire, reçu la mission de former cette grande âme, et de la préparer à ses destinées sublimes : le président Frémyot et saint François de Sales. Elle est sortie des mains du premier forte, ardente, capable de sacrifices et d'héroïsme. Nous allons la voir, sous les mains du second, tempérer et adoucir ce qu'elle avait puisé d'un peu trop énergique peut-être dans l'éducation paternelle, s'assouplir dans l'obéissance , se transformer par l'humi-
1 Esprit de saint François de Sales, tome I«'', p. 230.
2 Lettre au R. P. dom Jean de Saint-François.
lité, se revêtir de douceur et de grâce, et arriver enfin, mais non sans peine, à cet idéal de la femme chrétienne dont elle est encore loin malgré l'éclat resplendissant de ses trente premières années.
Au commencement de l'année 1604, où nous a conduit le récit de cette histoire, saint François de Sales et sainte Chantai ne se connaissaient pas encore. A peine si le nom du bienheureux avait frappé l'oreille de la sainte baronne; mais assurément le nom de celte dernière n'était pas venu jusqu'au saint évêque. Ils vivaient à deux cents lieues de distance, destinés, sans qu'ils le sussent, à la même œuvre, faits par conséquent l'un pour l'autre, et portant ainsi dans leur âme ces différences de caractère et ces harmonies de cœur qui sont le signe et la condition des grandes unions.
Évidemment ces deux belles âmes ne sont pas de la même famille. On dirait que saint François de Sales appartient à la famille tendre et affectueuse de saint Jean, de saint Ambroise, de saint François d'Assise, de saint Bonaventure, de Fénelon ; sainte Chantai, au contraire, est de la forte et ardente famille de saint Paul, de saint Dominique, de saint Ignace, de sainte Thérèse et de Bossuet. Quoi qu'il en soit, la diversité de nature et de caractère est évidente ; on le sent jusque dans leur style. Saint François de Sales est fleuri, abondant; il court à travers les images, les emblèmes, les comparaisons; il se joue dans les fleurs. Sainte Chantai, au contraire, écrit d'une manière ferme, serrée, sans couleurs, mais vive, ardente, avec quelque chose de mâle qui étonne dans une femme.
Mais là s'arrêtent les différences ; pour tout le reste
il n'y a plus que des harmonies. En l'un et en l'autre, c'est la même élévation d'esprit, la même noblesse de sentiments, la même grandeur d'âme. En l'un et en l'autre aussi, ce sont les mêmes élans d'amour pour Dieu, la même horreur du mal, le même mépris de ce qui passe, le même déploiement d'ailes vers les choses éternelles.
Et, ce qui est digne de remarque, malgré une différence apparente, ce sont au fond les mêmes voies surnaturelles. Saint François de Sales s'est sanctifié en mettant la force dans sa douceur, sainte Chantai se sanctifiera en mettant la douceur dans sa force, et tous deux, après que cette œuvre intime sera achevée, travailleront à fonder, pour le service de l'Église, une œuvre publique dont le trait distinctif sera : la douceur dans la force, et la force dans la douceur.
Depuis des années, saint François de Sales et sainte Chantai travaillaient avec ardeur, mais isolément, à la première œuvre, et déjà l'avançaient, quoique inégalement ; l'un et l'autre devenant chaque jour plus humble, plus mortifié, plus détaché du monde et de lui-même: purs tous deux comme deux anges, et entrant déjà dans ces lumières et dans ces divines ardeurs dont Dieu ne put donner une idée à saint Vincent de Paul qu'en lui faisant voir ces saintes âmes « sous la forme de deux globes de feu ». Puis donc que cette première œuvre s'avançait, il était temps, pour que la seconde commençât, que saint François de Sales et la vénérable servante de Dieu se connussent, et Dijon était le lieu choisi par la divine Providence pour leur première entrevue.
En conséquence, le 3 août 1603, le maire de Dijon,
obéissant sans le savoir à l'ordre de Dieu , réunit le corps de ville, et lui proposa d'inviter l'évoque de Genève à venir prêcher le carême à la Sainte- Chapelle de Dijon ^ En recevant cette invitation, le saint évêque eut un si vif sentiment de la volonté de Dieu, que, quoi que fissent ses amis et le directeur de son âme pour le dissuader d'accepter -, il se hâta de répondre au maire de Dijon, « décidé, lui disait-il, à forcer tous les empêchements et à rompre toutes les difficultés plutôt que de ne pas arriver au jour -qu'il lui marquoit ^. »
1 <i 13 août 1603. M. le maire a dit que si la compagnie a pour agréable que le sieur évêque de Genève, qui est personnage de grande doctrine en la théologie, prêche aux avent et carême prochains, il s'y emploiera volontiers. Conclus que icelui évêque. sera supplié de ce faire. » [Registre des délibéraiions du corps de ville. Archives municipales de Dijon.)
2 n Vous savez, écrira plus tard saint François de Sales, ce que je vous dis un jour de mon voyage à Dijon, lequel je fis contre le commun avis de tous mes amis, mais surtout de celui auquel je devois le plus déférer (le père recteur de Chambéry), lequel, avec un grand zèle de mon bien, me pensa quasi arrêter. Mais ce grand Dieu, en la face duquel je regardois droit, tiroit tellement mon âme à ce béni voyage, que rien ne me put arrêter. I) [Lellre de saint François de Sales à sainte Chantai. Edition Migne , tome V, p. 539.)
3 « 23 août 1603. A été fait lecture des lettres écrites à la ville par révérend père en Dieu messire François de Sales, princeévêque de Genève, données à Annecy,, par lesquelles il lait offre de s'acheminer à ladite ville pour y prêcher au carême prochain, s'excusant pour l'avent. Lui sera fait réponse que ses olTres sont acceptées. » [Archives municipales de Dijon. Délibérations du corps de ville.) Pendant longtemps la ville de Dijon a conservé, avec un noble orgueil, cette lettre de saint François de Sales; aujourd'hui elle gît inconnue au fond de ses archives, où la main d'un docte ami, M. Joseph Garnier, archiviste du département de la Cùle-d'Or, nous l'a fait retrouver. Nous en donnons le texte aux pièces justificatives, n° v.
En même temps le président Frémyot, sachant combien sa fille serait heureuse d'entendre un évêque d'une si grande réputation de doctrine et de sainteté, lui écrivait pour lui annoncer celle nouvelle, et l'inviter à venir à Dijon. La sainte, ravie de joie à la pensée des belles et pieuses prédications qu'elle allait suivre pendant le carême, fit à la hâte les préparatifs de son départ; et dans les premiers jours de mars 1604, les deux saints quittaient, le premier Annecy en Savoie, la seconde Monthelon en Bourgogne, et se mettaient en route pour Dijon, obéissant tous les deux à la main invisible qui les conduisait, et ne se doutant ni l'un ni l'autre des merveilles qui se préparaient.
Nous allons raconter ces merveilles; mais auparavant il faut nous arrêter et nous recueillir, La terre que nous foulons est sainte, défions les cordons de nos souliers, c'est-à-dire, purifions nos âmes, élevons nos esprits et nos cœurs à la hauteur des entretiens célestes que nous allons entendre, et de ces grands et doux spectacles qui vont nous être donnés.