‹ Histoire de Sainte Chantal et des origines de la VisitationChapitre 10 sur 65 · II · texte numérisé non relu

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ficultés, lorsque tout à coup elle tomba malade, et mourut en quelques jours. On vit alors une chose remarquable. Cette religieuse cloîtrée, qui était arrivée voilée dans la ville, qui s'était cachée derrière les grilles de son couvent, et que si peu de personnes connaissaient, fut visitée sur son lit de mort par un peuple immense, qui la proclamait une sainte et approchait de ses restes vénérés des chapelets et des croix. Plus de dix mille personnes vinrent toucher sa robe et baiser ses pieds. Il fallut la laisser deux jours et deux nuits exposée dans la chapelle des Pères de la Doctrine chrétienne pour satisfaire la pieuse avidité des fidèles. Pendant ce temps, elle demeura fraîche, les joues et les lèvres vermeilles, le visage angélique, le corps souple, exhalant un parfum si doux, que le peuple entré dans la chapelle ne voulait plus en sortir. Douze jours après, les religieuses de la Visitation, voulant revoir cette mère bien-aimée, rouvrirent son cercueil, et la trouvèrent aussi belle, vermeille et de bonne odeur que le premier jour, ce qui les anima merveilleusement à la vertu. Devant une telle tombe, quelles oppositions étaient possibles? Les autorisations si longtemps et si vainement demandées par la mère de la Balme furent accordées, et le monastère solennellement érigé le 8 mars 1625, en présence de Më^ Gosme de Bardy, vice-légat, entouré de sa cour et de tous les magistrats de la ville *.

Mais, si grand que fût l'enthousiasme à Avignon, il n'égalait pas celui qui accueillit à Aix en Provence, cinq mois après, les sœurs de la Visitation

1 Fondation inédite du monastère d'Avignon, p. 197.

DE SAINTE CBANTAL . 183

(20 août 1624). « Lorsque M. le président du parlement et sa très vertueuse femme, disent les an3iens Mémoires, apprirent que la mère de Chantai consentoit à leur envoyer des sœurs, ainsi qu'ils l'avoient demandé, et qu'elles auroient pour supérieure la bonne mère de Ghatel, ce fut dans leur hôtel et parmi tous ceux du logis une joie inexprimable. Ils s'embrassoient l'un et l'autre, et ils disoient : « Nous aurons « des filles du bienheureux François de Sales; nous « verrons ces grandes servantes de Dieu. » Le jour de l'arrivée des sœurs, qui venoient de Grenoble, les dames de qualité allèrent en carrosse au-devant d'elles et leur firent cortège pendant plusieurs lieues. M. le prévôt et son vicaire, messieurs du chapitre, les magistrats de la ville, accompagnés d'une très belle musique, vinrent les recevoir en procession. La mère de Ghatel présenta ses lettres d'obédience, et, après avoir reçu la bénédiction, les sœurs furent conduites dans leur petite maison. Les acclamations populaires étoient si grandes, qu'elles surmontoient la musique. Il fut impossible aux sœurs de chanter le Laudate Dominum, selon leur usage, tant elles étoient pressées du peuple et dans la confusion du bruit de musique et des cris publics de réjouissance ' . » Le lendemain, la messe fut dite avec solennité, le saint Sacrement exposé, et pendant trois jours la clôture ne fut pas établie, afin que le peuple eût la liberté de visiter la maison et de voir les religieuses. Tel fut pendant ces trois jours le concours du peuple, « qu'il étoit impossible d'approcher la porte pour ap-

' Fondation inédite du monaslère d'Aix, p. 216.

porter des vivres aux sœurs ; et il fallut que la bonne présidente, qui les avoit appelées à Aix et qui les nourrit à ses dépens ces trois jours, trouvât invention de faire monter par-dessus le toit de la maison pour apporter de la nourriture aux religieuses ^ »

Mais si pleines de consolations que fussent pour la sainte ces deux belles fondations d'Avignon et d'Aix, elle en préparait silencieusement une autre qui lui tenait bien plus au cœur; c'était celle d'Autun. Autun était sa seconde patrie; elle y avait vécu près de huit ans ; elle en avait aimé les pauvres plus qu'en nul pays du monde. Elle y avait beaucoup souffert. Sa fille y vivait. Ses plus chères amies, MM^Me Roussillon, de Safîres, de Ghastelluz, qu'elle avait laissées dans le monde, y devenaient des saintes. Elle y avait connu des prêtres d'une extraordinaire vertu. Que de raisons pour aimer ce pays et pour y envoyer un essaim de ses filles! Depuis longtemps elle y pensait, et la fondation eût déjà été faite si, comme disait la sainte fondatrice, elle n'eût voulu choisir de sa main une pierre précieuse pour la mettre dans la fondation. Cette pierre précieuse n'était autre que cette jeune Hélène de Ghastelluz, qu'elle avait découverte dans ce pays-là même, et qui, pleine de vertu dès sa jeunesse, et maintenant remplie d'expérience, commençait par le gouvernement de Moulins cette suite de grandes œuvres qui ont si justement illustré sa mémoire, après avoir sanctifié sa vie. A grand'peine la mère de Chantai put la dégager de là. Elle y réussit cependant, et le monastère s'établit

1 Fondalion inédite du monastère d'Aix, p. 217.

« doucement et amoureusement au milieu de ce bon peuple, qui n'avoit pas perdu mémoire de la mère de Chantai, et qui ne l'appeloit toujours que sa bonne Dame ».

Aussitôt que la sainte eut reçu la nouvelle de l'établissement, elle se hâta d'écrire à la mère de Chastelluz : « Vous voilà donc maintenant à Autun, 0 mon Dieu ! ma très chère, avec quelle affection je vous conjure de planter en ce petit jardin la très sainte et très douce charité et la très humble simplicité, afin que ces saintes vertus arrosent de leurs eaux sacrées toutes les plantes d'icelui, en sorte que tous ceux qui vous approcheront s'en retournent parfumés de l'odeur de vos vertus. Je m'assure que le très vertueux M. Guyon vous sera vrai père; je le salue en tout respect*, »

M. Guyon , dont il est ici question , et dont la mère de Chantai avait la grande vertu en souvenir quand elle envoya ses filles à Autun, était un des plus saints prêtres que la France ait eus au dix-septième siècle. Il mourut en odeur de sainteté en 1631, vicaire général d'Autun et supérieur de la Visitation; mais depuis des années il était célèbre par les admirables exemples de sa vie austère et pénitente, par la pureté et l'innocence de ses mœurs, et surtout par les lumières surnaturelles et prophétiques qu'il tirait de ses hautes communications avec Dieu.

C'est ce même M. Guyon qui, faisant sa visite au monastère, était suivi d'une foule de peuple qui de-

1 Tirée des Archives de la Visitatioyi d'Annecy. Lettre du 24 novembre 1624.

mandait sa bénédiction et lui amenait des malades pour qu'il les guérît par son seul attouchement. « Voyant donc, disent les vieux Mémoires, que le peuple l'avoit suivi de si près dans l'église des religieuses, que pour la grande foule du monde les prêtres ne pouvoient aller de la sacristie à l'autel, il sortit lui-même de la sacristie, et en pleurant se courrouça et tança le peuple, lui racontant qu'il étoit, disoit-il, un grand pécheur, et qu'ils s'abusoient de croire qu'il dût faire miracle; chose qui ne se devoit attribuer qu'à ceux qui, avec la dignité, ont les vertus apostoliques; qu'ils se retirassent, et que c'étoit un grand jugement de Dieu que de voir toute une populace errer après un pécheur, et requérir de lui ce qu'ils ne dévoient attendre que des saints; que, quant à lui, pour ne participer à leur coulpe, il ne les vouloit voir, ni toucher, ni bénir. Cette correction ne put faire retirer le peuple, qui dit qu'au moins oyant sa messe, il recevroit sa bénédiction, qu'il ne pouvoit lui dénier *. »

Pendant que l'ordre de la Visitation se développait ainsi dans le midi et au centre de la France, la vénérable mère de Chantai le propageait en Savoie et en Lorraine. Après avoir gardé pendant un an, à Annecy, deux jeunes personnes et une veuve qui avaient projeté de fonder un monastère à Évian, après les avoir formées à la vie religieuse et leur avoir donné l'habit, elle partit avec elles, accompagnée de la mère Lucinge, qu'elle destinait à êlre supérieure, et, étant arrivée à Évian le 6 août 1625, elle y fit la

1 Fondation inédile d'Autun, p. 77.

fondation avec la solennité ordinaire et l'éclat qui commençait à s'attacher à toutes ses démarches. Les procès de canonisation nous font connaître un fait miraculeux qui arriva dans cette circonstance. « En arrivant d Évian, dit la mère Favre de Gharmette, la servante de Dieu , passant à la Roche, logea chez un nommé Chatrier, qui avoit onze filles et un fils, et qui, par l'estime qu'il faisoit de la vertu et du mérite de la servante de Dieu, la pria de bénir sa famille, et lui témoigna le désir que quelques-unes de ses filles fussent un jour reçues dans son institut. Alors la servante de Dieu, après les avoir envisagées, répondit qu'à la vérité il n'y en avoit aucune pour la Visitation, mais que saint Bernard en auroit trois , et que dans la suite il y auroit à la Visitation des filles de son fils, qui étoit encore fort jeune. Tout cela s'est vérifié; car trois de ses filles ont été Bernardines, et il y a aujourd'hui, ajoute la mère de Gharmette (7 mai 1722), dans ce premier monastère de la Visitation , deux petites-filles dudit Ghatrier \ »

A peine de retour d'Évian, la mère de Ghantal se rendit à Rumilly, où une de ses meilleures amies, M"'^ de la Fléchère, avait préparé une fondation; elle y conduisit quelques jeunes sœurs, leur donna pour supérieure la mère Marie- Adrienne Fichet; et, comme celle-ci était vive et ardente, elle lui laissa, en la quittant, ces admirables conseils : « Groyez, ma fille, que Dieu me donne une affection toute particulière pour notre petit Rumilly, qui me semble être comme un des dortoirs d'Annecy, tant nous sommes

* Procès de canonisation. Déposition de la mère de Charmeltc,

voisines. 0 ma fille, que je désire que l'esprit de notre bienheureux Père y règne, cet esprit tout doux, tout suave et tout amoureux ! Ayez du zèle pour cela , ma chère fille, je vous en conjure ; je reconnais tous les jours qu'on ne fait rien autour des âmes qu'à force de suavité, de douceur et support. Travaillez suavement, soigneusement, mais amiablement autour de nos sœurs. Conduisez fort doucement ces petites jeunes âmes, qui sont si bonnes; ne les pressez point, et tenez toute votre chère troupe dans une sainte gaieté, paix et suavité. Assurez-les que je les chéris grandement, et aussi toute ma petite et chère maison de Rumilly. »

Cette fondation finie, libre, par conséquent, d'inquiétudes, ayant répondu autour d'elle aux demandes les plus pressées, la sainte mère de Chantai disposa toutes choses pour un voyage plus long, plus important aussi, celui de Lorraine. M™® d'Haraucourt, femme de haute vertu, se rendait fondatrice d'un monastère à Pont-à-Mousson, et les princes de Lorraine avaient plusieurs fois écrit à la sainte d'en venir elle-même jeter les fondements, s'estimant heureux, disaient-ils, de posséder quelque temps dans leurs États cette grande servante de Dieu.

Elle partit d'Annecy le 27 avril 1626, accompagnée de la sœur Paule-Hiéronyme Favrot, qu'elle destinait à être supérieure, de quatre religieuses professes et d'une novice. Un trait de grande obéissance édifia les sœurs au moment du départ. La sœur Favrot étant tombée malade quelques jours auparavant, on choisit pour la remplacer la sœur Bernarde- Marguerite. Cette dernière était à cheval à la porte du

couvent, prête à partir avec les autres sœurs, quand la malade s'étant levée pour dire adieu à la sainte, qui était déjà en litière, celle-ci lui demanda comment elle se portait : « Assez bien, dit-elle. — Alors montez auprès de moi, dit la mère de Chantai, et que la sœur Bernarde- Marguerite descende de cheval et rentre au monastère. » Aussitôt l'une de monter dans la litière, l'autre de descendre de cheval aussi tranquillement, doucement et paisiblement qu'elle y était montée, témoignant toutes deux qu'elles étaient également prêtes à rester ou à partir : détachement d'autant plus admirable que jamais on n'entendit ni l'une ni l'autre faire aucune allusion à ce fait. Quelqu'un ayant exprimé à la sœur Bernarde-Marguerite le regret qu'elle n'eût pas été de ce grand et beau voyage, elle ne sut rien répondre, si ce n'est que le maître a des gens au-dessous de lui, et qu'il dit à l'un : Va , et il va ; et à l'autre : Viens, et il vient ^ »

D'Annecy, sainte Chantai se rendit d'abord à Saint- Claude, où elle éprouva de grandes consolations en revoyant les lieux témoins, il y avait bien des années, de la première des relations des desseins de Dieu sur elle. Plusieurs dames de qualité vinrent la visiter, et MM. les chanoines lui ouvrirent la châsse de saint Claude, afin qu'elle vénérât ses ossements précieux.

En quittant Saint-Claude, elle se dirigea vers Salins par des routes affreuses, où elle faillit périr. Elle s'était engagée dans un chemin très raide, lorsqu'elle se vit sur le bord d'un précipice au fond duquel ccumait un torrent. Elle voulut descendre de mulet ;

1 Fondation inédile de Pont- à- Mousson , p. 350.

mais le guide lui ayant crié qu'elle allât en avant : « Or, allons donc, dit -elle, au nom de Dieu, nous sommes es mains de la Providence. » Et elle piqua son mulet pour le faire avancer. Malheureusement dans l'effort la bête fît un faux pas, ses pieds glissèrent; les sœurs poussèrent un cri d'effroi. La sainte, sans s'émouvoir, fit le signe de la croix et s'abandonna à Dieu. Tout aussitôt le mulet se reprit de lui-même et sortit du danger. Le muletier était ravi : « Si Dieu n'eût fait un miracle pour sauver la mère, disait-il, nous étions perdus sans ressource '. »

Deux jours après elle arriva à Salins, où M"^° de Château-Rouleau d'Andelot et plusieurs autres dames très pieuses la vinrent recevoir et s'édifier de sa conversation. Quand elles furent parties, la bonne dame de Château-Rouleau, qui était une vénérable veuve, très âgée et très sainte, se mit à genoux devant la mère de Chantai pour recevoir sa bénédiction, et la mère de Chantai se mit aussi à genoux devant elle pour recevoir la sienne. « Ces deux grandes servantes de Dieu demeurèrent longtemps dans ce combat d'humilité, et se levèrent sans avoir pu se résoudre à se bénir l'une l'autre que par des souhaits de leur sainte et cordiale affection ^. »

A deux ou trois lieues de Salins, les sœurs rencontrèrent un carrosse que leur envoyait M'^® d'Haraucourt, a fondatrice, et, y étant entrées, elles arrivèrent plus vite à Besançon. Il ne peut se dire avec quel applaudisement la mère de Chantai fut

1 Fondation inédite de Pont- à -Mousson, p. 356.

2 Ibid., p. 257.

reçue dans celte ville. Les chanoines et presque tous les ecclésiastiques des paroisses la vinrent visiter. Les communautés cloîtrées lui envoyèrent leurs aumôniers. Les seigneurs, les magistrats, les dames de qualité, se succédaient sans interruption auprès d'elle. Tant que le jour durait, il y avait deux grandes salles perpétuellement remplies de personnes qui ambitionnaient le bonheur de l'entretenir. Elles se remplaçaient à- tour de rôle. « Afin, disaient-elles, que tous puissent voir la sainte, il n'y faut guère demeurer longtemps K » Lorsqu'elle sortait enfm d'entendre la messe, de grandes foules se pressaient pour toucher sa robe et lui couper ses habits, « ce dont elle avoit prou peine à se défendre ^ » Partout, dans les rues et à la maison, elle était en perpétuelle contestation au sujet de sa bénédiction, que tout le monde voulait avoir, et qu'elle refusait à tout le monde. « Pour l'amour de Dieu, mes sœurs, disait-elle à ses religieuses, sortons d'ici ; ce peuple se méprend, et ne sais pas qui je suis '. »

En arrivant à Besançon, la mère de Chantai avait accepté un logement dans la maison de M""® de la Tour. Le prince et la princesse de Gantecroix, qui eussent désiré la recevoir dans leur palais, la prièrent au moins de venir entendre la messe dans leur chapelle. Elle s'y rendit, en effet, le lendemain. On lui avait préparé de grands tapis et de riches carreaux. Mais elle refusa de s'en servir. « Madame, dit-elle à la princesse, ne me commandez pas, s'il vous plaît^

1 Mémoires de la mère de Chaugy, p. 200.

2 Fondation inédile de Poni-à- Mousson, p. 257. ^Mémoires de la mère de Chaugy, p. 200.

de me mettre sur cet agenouilloir; j'y serois trop mal à mon aise. Une religieuse a toujours son agenouilloir préparé en tous lieux; à savoir la terre, qui est le carreau dont Notre- Seigneur se servit au jardin des Olives. » Ayant dit ces paroles, elle se mit à genoux par terre, au milieu des huit religieuses qu'elle conduisait avec elle ; et elles firent toutes ensemble les cérémonies de l'office comme si elles eussent été dans la chapelle cloîtrée d'un couvent. Le prince de Gantecroix était ravi. « Il lui sembloit voir en ces neuf religieuses les neuf chœurs des anges dans sa chapelle. La mère de Chantai étoit comme un vrai séraphin. Il lui sortoit du visage un feu céleste ^ »

Après la messe, M. et M"'® de Gantecroix conjurèrent la sainte de visiter leur palais, qui était magnifique. Mais elle s'y refusa absolument, disant avec grâce et esprit qu'on ne pouvait rien trouver dans leur admirable logis qui approchât de ce qu'elle voyait dans leurs personnes. Elle y entra pourtant un instant après , sur ce qu'on lui dit qu'une domestique malade lui voulait parler. Le peuple fut dans l'admiration qu'elle accordât à une servante ce qu'elle avait refusé à une princesse, et il criait par les rues que c'était une vraie sainte'.

Cependant MM. les chanoines s'étaient assemblés capitulairement, et ils avaient résolu de faire à la vénérable mère de Chantai une faveur qu'ils n'accordaient ordinairement qu'aux rois, celle de lui montrer le saint suaire dans lequel Notre -Seigneur a été en-

1 Mémoires de la mère de Chaugy, p. 200.

2 Fondation inédite de Besancon, p. 371.

seveli. Elle reçut celte grâce avec une humilité et une ferveur admirables, le vénérant et le baisant mille fois, et l'arrosant de larmes, surtout aux endroits où paraissaient les augustes marques des plaies sacrées des pieds et des mains '.

A Besançon, la mère de Chantai eut une autre joie. Elle y rencontra une servante que tout le monde méprisait et tenait pour folle, mais qu'elle connaissait et aimait grandement, et dont Dieu allait se servir pour fonder, malgré les parlements et les princes, un monastère de la Visitation à Besançon. Cette humble fille se nommait Madeleine Adelaine. Il y avait plus de dix ans que Dieu lui avait révélé ce dessein, et que pendant trois nuits consécutives il lui avait montré un crucifix tout sanglant, pour lui faire entendre qu'au service qu'il désirait d'elle, elle devait embrasser la croix. Elle s'en était ouverte à son confesseur, qui l'avait rebutée. A quoi pensait-elle, n'étant qu'une pauvre fille, d'entreprendre ce que les plus grands seigneurs du pays n'osaient essayer? Elle résolut alors, mais en vain, de renoncer à ses idées, s'adressa successivement à plusieurs saints et doctes prêtres, essaya de se faire carmélite, se voua au service des pauvres, à l'éducation des enfants, et toujours tourmentée, inquiète, ne se sentant pas où Dieu la voulait, elle vint demander à saint François de Sales, qui vivait encore, c'était en 1620, de la recevoir au couvent d'Annecy. « Non, ma sœur Madeleine, ma chère fille, lui dit très sérieusement le saint prélat; avec l'aide de Dieu, il y aura de nos

' Fondalion inédite de Besançon, p. 371.

sœurs en votre pays, et vous y serez religieuse. — Mais, Monseigneur, reprit-elle, il y a impossibilité à cela ; voilà M. Duloréis qui poui^uit pour les mères Tiercelines, d'autres pour les Annonciades; personne ne pense à la Visitation. — Eh bien, dit le saint, M. Dulorélsi poursuivra pour les bonnes sœurs Tiercelines, et vous, ma fille, vous poursuivrez, avec l'aide de Dieu, pour nos sœurs, et après vous serez religieuse parmi elles. » Elle revint donc à Besançon, pleine d'une nouvelle et plus grande ardeur. Mais elle rencontra d'insurmontables obstacles. Les uns l'assuraient que Dieu ne voulait pas cela d'elle, et qu'il fallait pour de telles entreprises des personnes de crédit. Les autres lui; disaient qu'elle offensait Dieu, et qu'assurément, par ses téméraires demandes, elle nuirait aux mères Annonciades et aux mères Tiercelines. Chacun l'accablait de reproches. On la faisait passer pour folle. Sur ces entrefaites elle apprit que sainte Chantai était à Dijon (c'était en 1622), et elle vint lui conter son histoire. « Q ma chère fille, lui répondit la sainte, qu'avez -vous fait à Dieu pour qu'il vous ait choisie pour une chose de si grande conséquence? Oh! que vous êtes heureuse! confessez humblement que vous êtes folle, mais de la folie de la croix. Poursuivez avec zèle , et à tous ceux qui vous parleront à notre désavantage, répondez que nous sommes les plus petites et dernières servantes de Dieu ; que nous cédons à tous autres, sauf en humilité et amour de notre petitesse et bassesse. Si l'on vous dit que nous avons reçu des filles repentantes (c'était une accusation par laquelle on essayait de ternir la réputation de l'institut), ré-

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pondez que vous ne le savez pas, comme de vrai cela n'est pas ; mais que la sainte Vierge ne méprisa jamais la conversation de la Madeleine, depuis que de pécheresse elle fut convertie en amante ; que vous croyez bien que pour quelque digne sujet nous imiterions la Mère de Dieu, puisque nous sommes ses filles. Quand on vous parlera de votre condition, de votre peu de crédit et peu de moyens, humiliez-vous et priez que l'on vous obtienne de faire la volonté de Dieu, et qu'avec cela vous serez assez grande. Confiezvous en Dieu, et vous verrez qu'il suscitera quelque sien serviteur qui vous aidera en une si bonne entreprise. » Ces paroles accrurent le courage de Madeleine, et, à peine de retour à Besançon , commençant de plus actives démarches, elle présenta une requête à Messieurs de la ville pour la fondation d'un monastère de la Visitation, et elle écrivit même une supplique à Leurs Majestés Impériales. L'orage amassé depuis quelque temps éclata alors. Fallait-ii d'autres preuves, disait- on, que Madeleine était devenue foJle, puisqu'elle commençait à semer son orgueil en public? On l'attendait dans les rues pour la huer dès qu'elle paraissait. On l'appelait insensée, orgueilleuse, téméraire. On se plaignait d'elle à son confesseur, qui la tançait vertement, et qui, à la fia, exigea qu'elle renonçât à son projet, sous peine de ne plus l'entendre en confession. Elle en était là, huée par tout le monde, chassée par son confesseur, ne trouvant personne qui voulût l'absoudre, lorsque sainte Chantai arriva , et d'un mot dissipa toute cette tempête. Madeleine Adelaine alla se jeter à ses pieds, et lui amena soixante à quatre-vingts filles qui aspi-

raient toutes à entrer à la Visitation. La bonne sainte se mit à rire très gracieusement, se voyant assiégée de cette petite armée, et elle les exhorta vivement à l'amour de Dieu. Puis elle les fît ranger autour d'une grande salle, pour dire à chacune un mot d'encouragement et de caresse; et, pénétrant avec la lumière de Dieu dans le fond des cœurs, après avoir regardé ces filles l'une après l'autre, elle en désigna vingtquatre auxquelles elle dit qu'elles seraient reçues les premières, puis douze qui attendraient un peu, et seraient reçues ensuite; et c'est une chose admirable que pas une de celles nommées par la sainte n'a manqué de faire sa profession et dans l'ordre qu'elle avait fixé. Des quarante autres, la sainte ne dit rien. Or dans le nombre il yen avait une qui faisait sonner haut sa ferveur, se déclarant prête à entrer, et disant qu'elle ne craignait que ses parents. « Ma fille, craignez -vous vous-même, » lui dit la sainte. Et comme cette fille faisait des protestations très énergiques : « Voyez-vous, reprit la mère de Chantai, quand je trouve des filles qui font tant valoir leur fermeté, je doute fort de leur foiblesse. » L'événement justifia ces paroles prophétiques. Cette fille retourna bientôt aux mondanités, et se maria peu après '.

Cette assemblée fit bruit. Ceux qui contrariaient l'établissement, craignant que la mère de Chantai ne profitât de l'enthousiasme du peuple pour fonder un monastère à Besançon, allèrent trouver M^"" l'arche-

1 Mémoires de la mère de Chaugy, p. 198, en les complélant par la Fondation inédile de Besançon, p. 371.

vêque, dans le dessein de l'indisposer contre la sainte. Un des aumôniers de l'archevêque se rendit, en effet, auprès d'elle et lui fit une longue harangue pour lui persuader de ne pas s'établir à Besançon, alléguant mille et mille raisons pour appuyer ce refus. La mère de Chantai l'écouta jusqu'à la fin; puis elle le pria de dire à Monseigneur qu'elle professait trop de respect et de soumission à nos seigneurs les prélats, pour rien entreprendre dans leurs diocèses sans leur permission ; qu'à la vérité la grande troupe de filles de bonne volonté qu'elle voyait en ce lieu-là lui faisait compassion, et qu'elle le conjurait de considérer devant Dieu la nécessité de ces bonnes âmes, et elle lui envoya un livre des Épures de saint François de Sales,

Elle partit le lendemain. En embrassant la bonne Madeleme, elle lui dit : « Poursuivez doucement; je crains que la longueur où les difficultés traîneront cette bénite affaire ne vous lasse. » Et comme la sœur Madeleine protestait que rien ne saurait la décourager : « Ma fille, ajouta la sainte, il faut que je vous dise que Dieu me donne ce sentiment qu'il veut être grandement servi en ce lieu -ci par les filles de la Visitation. Voilà pourquoi il ne faut pas s'ennuyer à poursuivre. Laissez humblement passer les sœurs Tiercelines, c'est justice; mais aussi ne désistez point, car Dieu bénira et couronnera votre persévérance. » Toutes choses arrivèrent comme la mère de Chantai l'avait dit, et, malgré d'immenses obstacles qui ne purent ni lasser ni décourager la patience de sœur Madeleine, après cinq années encore de démarches pénibles et humiliantes, la fondation se fit

avec grand profit pour la gloire de Dieu et le salut des âmes^

De Besançon, sainte Chantai se rendit d'abord à Haraucourt, où M'"^ d'Haraucourt, la fondatrice du monastère de Pont- à -Mousson, l'attendait, et avait réuni toute sa famille pour lui faire honneur. La sainte eut à peine franchi le seui4 de la maison, qu'elle sentit que la paix et la charité n'y habitaient pas, et, ayant appris que M'"^ d'Haraucourt et son gendre, M. de Ville, étaient en procès, elle les accorda avec tant de bonheur que depuis ils demeurèrent toujours en parfaite union. LejeuneM.de Ville conçut même pour la vénérable fondatrice une telle affection , qu'il obtint qu'elle le nommerait son fils ; il conduisit les sœurs dans ses carrosses à Nancy et à Pont -à- Mousson, et les combla de biens jusqu'à la fin de sa vie.

Aussitôt que la mère de Chantai fut arrivée à Nancy, M™" la princesse de Salzbourg, sœur de Son Altesse de Lorraine, la vint visiter avec de grands témoignages de joie et de vénération, et peu après M'"^ la duchesse de Lorraine et M™® la princesse Claude, s'estimant heureuses, disaient- elles, de voir une si grande servante de Dieu, et l'assurant qu'elles protégeraient de tout leur pouvoir les maisons de l'institut. M. de Lénoncourt, primat de Lorraine, y vint le même jour, accompagné d'un grand nombre d'ecclésiastiques. Enfin Son Altesse le duc de Lorraine, Charles IV, l'envoya assurer qu'il la tenait et honorait comme sa mère. On ne parlait que d'elle à la ville

^ Fondation inédite de Besançon, p. 374.

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et à la cour; « et c'est justice, disait Charles IV, car c'est la sainte de notre siècle *. »

Quelque crainte qu'eût la mère de Chantai des honneurs du monde, il était impossible qu'elle ne se rendît pas au palais du duc et de la duchesse. Elle y fut reçue par ce prince avec les plus grandes marques de vénération. Toute la noblesse de la ville et de la province avait été convoquée et se pressait dans les salles du palais pour voir cette femme admirable qui, jeune encore, possédant un nom antique et de grands biens, avait donné au siècle de si éclatants exemples de générosité, et soutenait d'une main si ferme le lourd fardeau d'un ordre naissant. La mère de Chantai, après avoir entretenu Leurs Altesses, se retirait, lorsque tout à coup, dans la foule des dames et demoiselles d'honneur, ses yeux tombèrent sur une personne d'une vingtaine d'années. La beauté et la modestie de cette jeune fille inconnue émurent son cœur, et, s'approchant d'elle, elle lui dit en souriant : « Ma fille, si vous trouvez un meilleur époux que Notre -Seigneur, je vous conseille de le prendre. ))0r, en ce moment même et pendant plus d'une année, cette jeune fille hésitait entre le désir de rester dans le monde, qui lui plaisait, et le désir d'entrer dans le cloître, qui lui faisait peur. Ce fut pour elle une révélation de la volonté de Dieu, et, quelques mois après, la cour apprit que M^^® d'Auvaines, fille d'honneur de la duchesse de Vaudemont, prenait l'habit de la Vi-

^ Fondation inédite de Pont -à -Mousson, p. 257. — Mémoires de la mère de Chaugy, p. 201.

silation. Le duc et la duchesse, avec toute sa cour, assistèrent à la cérémonie ^

Ce fut précédée du bruit de ces triomphes que sainte Chantai arriva à Pont~à-Mousson, et y établit, avec les formes accoutumées, un monastère de la Visitation. Son Éminence le cardinal de Lorraine présida la cérémonie, à laquelle s'étaient rendues la noblesse des environs et une foule considérable de peuple.

Une consolation d'un grand prix attendait à Pontà-Mousson la vénérable mère de Chantai; elle y fît connaissance d'un saint prêtre, qui, mêlé au plus importantes affaires de son temps, conseiller des rois, fondateur d'un ordre religieux, réformateur d'un autre, aurait pu s'élever aux plus grands honneurs; mais qui, dévoré de la soif des humiliations, vivait caché au presbytère d'un pauvre village, détaché de tout, mortifié, plus misérable que le plus misérable de sa paroisse, et portant, comme il arrive toujours, sur sa figure desséchée par la pénitence une beauté divine dont le souvenir est encore vivant en Lorraine. Sainte Chantai en fut frappée. «Voyez -vous, disaitelle, il suffiroit d'avoir envisagé le bon père Fourrier pour avoir de lui l'idée d'un saint, quand même on ne le connoîtroit pas pour tel. » Ces deux grandes âmes se virent plusieurs fois, et s'excitèrent vivement l'une l'autre à avancer dans la pefection.

Sainte Chantai demeura à peu près quatre mois à Pont-à-Mousson; elle y fit commencer la bâtisse du

1 Vies de quelques supérieures. Annecy, 1693, 1 vol. in -4°, p. 403.

monastère, reçut plusieurs prétendantes, laissa pour supérieure la sœur Paule-FIiéronyme Favrot, et, les principales affaires terminées, elle se hâta de partir pour se soustraire aux honneurs et à la vénération qui l'entouraient. Elle déclara plus tard que jamais elle n'avait eu de plus grand bonheur que de quitter Pont-à-Mousson, Nancy et Besançon, « dans lesquelles villes elle n'étoit point connue, disait-elle, et où on se méprenoit sur son compte. »

Elle ne savoit pas ce qui l'attendait à son retour dans le centre et le midi de la France. Elle allait y retrouver de plus grands applaudissements, des honneurs, une vénération plus profonde, plus enthousiaste. Pendant quelques années encore, nous verrons la mère de Chantai souffrir de ces honneurs, pleurer quand on lui coupera ses habits, se sauver des villes où on lui décernera des triomphes, et dire, comme à Besançon : « Sortons d'ici, ces gens-là se méprennent. » Puis, à mesure qu'elle croîtra en âge, en humilité, en sainteté, quand elle aura atteint le dernier degré de la mort à soi-même, nous la verrons ne plus même apercevoir ces honneurs , abandonner ses mains à tous ceux qui les voudront baiser, sans se défendre , sans se douter même qu'en cela il se pût agir d'elle. Ainsi, lorsque saint François d'Assise parcourait les villes d'Italie, et que ses stigmates, apparaissant sur ses pieds et ses mains, attiraient à lui des foules immenses, on le voyait cacher ses mains en rougissant; et si quelqu'un lui coupait sa robe ou sa corde, les larmes jaillissaient aussitôt de ses yeux, et on l'entendait murmurer : « Ces gens-là sont fous d'honorer ainsi un pécheur. » Mais plus tard, sur la

fin de sa vie, il tendait lui-même ses mains percées aux lèvres des pèlerins; et comme un jeune frère s'en étonnait: « Quoil mon frère, lui dit -il, vous imaginez-vous par hasard que ces gens-là pensent à moi? » L'œil de l'amour- propre était éteint en lui.

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