‹ Histoire de Sainte Chantal et des origines de la VisitationChapitre 11 sur 65 · QUI FLORISSAIENT DANS LES PREMIERS JOURS DE LA VISITATION · texte numérisé non relu

QUI FLORISSAIENT DANS LES PREMIERS JOURS DE LA VISITATION

Cependant les trois années de la supériorité de sainte Chantai à Annecy était finies. Élue, ou plutôt réélue le 27 mai 1623, son pouvoir expirait pour l'Ascension de cette année 1626. Comme elle était alors très occupée de la fondation de Pont- à -Mousson, et qu'il lui était impossible de se trouver à Annecy à l'époque de l'élection, elle envoya aux sœurs sa déposition , datée de Pont- à -Mousson, avec une lettre où elle leur rappelait sa volonté très arrêtée de se soumettre entièrement aux règles, et, par conséquent, de ne pas accepter la réélection. Les sœurs, qui avaient fait en 1623 l'expérience de sa fermeté, comprirent qu'il était inutile d'insister, et, admirant son humilité, regrettant son gouvernement, acceptèrent sa déposition, et élurent à sa place la mère de Ghatel. Aussitôt que les sœurs d'Orléans eurent appris que leur sainte fondatrice n'était plussupérieured'Annccy, elles

se hâtèrent de l'élire supérieure de leur propre communauté, et elles lui écrivirent pour la supplier de se rendre le plus tôt possible à Orléans. Malheureusement pour elles, saint François de Sales avait réglé que la mère de Chantai, afm d'être plus en état de diriger les affaires de l'Ordre, ne s'attacherait jamais à la conduite particulière d'aucun monastère, si ce n'est de celui d'Annecy, la source et le modèle de tous les autres. Ne pouvant donc accepter la charge que lui imposait l'élection d'Orléans, mais afin de donner à toutes les supérieures l'exemple de l'obéissance qu'elles doivent à la volonté des communautés qui les appellent, après s'être reposée quelque temps à Annecy et y avoir achevé quelques affaires dont nous parlerons plus tard, elle partit pour Orléans, emmenant avec elle trois ou quatre sœurs pour la fondation de Crémieux, qu'elle devait faire en route.

Au moment où elle sortait du couvent, M. de Granieux, gentilhomme de Grenoble, tourmenté depuis plusieurs années d'horribles douleurs de tête, arrivait pour chercher la santé au tombeau du bienheureux François de Sales. Apercevant la mère de Chantai, il courut la saluer, car il la connaissait depuis longtemps. Celle-ci lui rendit gracieusement son salut, et, comme en lui disant bonjour elle appuyait sa main sur sa tête, aussitôt il se sentit guéri. « J etois venu chercher la santé près du saint, disait- il tout joyeux, et je l'ai trouvée vers la sainte'. »

D'Annecy, la mère de Chantai se rendit tout droit à Crémieux, emmenant avec elle la sœur Marie-

1 Mémoires de la mère de Chaugy, p. 217.

Adrienne Fichet, destinée à être supérieure, et trois professes. La ville était petite, pauvre, présentant peu de secours spirituels, et on ne s'y fût pas établi sans la présence en ce pays de deux dames de grande vertu et de grand mérite, très aimées de sainte Chantai et le méritant, MM™«« de Saint -Julien et de Mépieu. Elles s'étaient donné une peine infinie pour obtenir les autorisations nécessaires et tout préparer pour la fondation. La vénérable mère de Chantai les en remercia à la manière des saints. Le soir même de la fondation, tout le monde était retiré et couché, lorsque tout à coup le feu prit à la maison des deux fondatrices. Un vent violent activait et disséminait les flammes. Les horribles cris des chevaux enfermés dans l'écurie semaient au loin l'épouvante. On courut à mère de Chantai; et « ce fut une chose véritablement miraculeuse et reconnue pour telle de tous : aussitôt que cette bienheureuse' se fut mise à genoux, le feu s'éteignit, comme si un déluge d'eau fût tombé dessus. Les planchers, qui commençoient à s'enfoncer, demeurèrent comme en voûte, et on trouva de la paille à moitié brûlée; un pouvoir souverain ayant arrêté ce feu, qui étoit tel, qu'il suffît de dire que de gros chevaux de carrosse de cent écus la pièce furent trouvés morts et tout grillés sous les râteliers. Chacun crioit: Miracle/ miracle/ Mais l'humble servante de Dieu ne manqua pas d'inculquer puissamment que ce miracle étoit arrivé par l'intercession de notre saint fondateur, au pied duquel elle avoit fait vœu que M™° de Mépieu offriroit une petite maison d'argent, ce qu'elle a exécuté. Mais quelque défense que cette vraie humble pût faire, chacun ne laissa

pas de lui attribuer ce miracle, et depuis, ceux de la ville de Crémieux lui ont une spéciale dévotion ^ »

De Crémieux, où elle laissa pour supérieure du nouveau monastère la mère Adrienne Fichet, sainte Chantai, poursuivant son voyage vers Orléans, se rendit à Paray-le-Monial. Grâce à la protection du marquis de Ragny, gouverneur du Charolais, un monastère venait d'y être fondé, il y avait à peine un mois, par une colonie sortie de la Visitation de Lyon. L'humilité de la sainte éclata au moment où elle franchissait le seuil du couvent. M""^ de Toulongeon , sa fille, qui la conduisait dans son carrosse, avait permission d'entrer au monastère. Lorsque la porte s'ouvrit, cette bonne dame se préparant à suivre sa mère : « Françoise, lui dit celle-ci en l'arrêtant sur le seuil, attendez que je sache si la mère de céans agréera que vous entriez en son couvent. » Et, appelant la supérieure, qui était la jeune sœur Marguerite-Elisabeth Souzion: « Ma chère sœur, lui dit-elle, voilà ma fille qui a permission d'entrer; mais je ne veux pas qu'elle s'en prévale sans votre agrément. » Les personnes qui étaient là furent touchées jusqu'aux larmes de voir cette fondatrice agir avec si peu d'autorité et tant d'humilité envers ses religieuses, et reconnurent, à ce signe peu trompeur, la présence d'une vraie sainte*.

Après avoir séjourné trois jours au monastère de Paray, et avoir vivement encouragé les sœurs, qui étaient encore peu nombreuses, très pauvres et tout

1 Mémoires de la mère de Chaugy, p. 218.

2 Fondation inédite de Paray-le-Monial, p. 282.

à fait mal logées, la mère de Chantai se rendit à Autun. Son entrée fut un triomphe. Pendant tout le temps qu'elle demeura dans cette ville, elle ne pouvait paraître dans les rues sans être pressée par une foule immense qui désirait la voir. Les enfants surtout y mettaient cette imporlunité naïve qui est de leur âge, et, quand ils avaient pu pénétrer jusqu'à elle, et qu'elle les avait caressés selon son usage, ils €Ouraient, plein de joie, publier partout qu'ils avaient vu la sainte. Un jour, en particulier, il en vint comme une armée, qui par leurs allées et venues autour d'elles témoignaient assez de leur ardente curiosité. On les voulait chasser; mais la mère de Chantai dit qu'il était bien juste de contenter ces petites âmes innocentes, et là-dessus elle leva son voile, afin qu'ils vissent son visage, et les caressa avec bonté.

Cette curiosité des enfants d'Autun, nous allons désormais la retrouver sans cesse en avançant dans notre récit. Partout où la mère de Chantai se montrera, il faudra qu'elle lève son voile, qu'elle laisse voir son visage si grave, si sérieux, si bon, si plein d'humilité, si rayonnant de ferveur. Voilà, pour le dire en passant, le charme et une partie de la puissance des saints. On ne les voit pas seulement par le dedans, si j'ose ainsi parler, on les voit par le dehors. Jésus-Christ, qui habite leur cœur, habite aussi leur physionomie et dépose sur leur front je ne sais quoi de naturellement beau qui ravit l'âme et l'émeut sans la troubler.

Tous les religieux d'Autun vinrent plusieurs fois visiter la mère de Chantai , les uns afin de se vanter,

disaient- ils, d'avoir vu une sainte, les autres afin de recevoir ses avis. Le père recteur des Jésuites lui amena même dans ce but tous les jeunes régents de son collège; mais la mère de Chantai fut tellement touchée de cet honneur, qu'elle en demeura muette , ne pouvant balbutier que quelques paroles d'humilité. Il en arriva de même lorsque le père gardien des Capucins la loua hautement, et en présence de plusieurs personnes, d'avoir tant aidé à la fondation de l'institut. La rougeur lui monta au visage, et elle ne put rien répondre, si ce n'est que Dieu emploie quelquefois les plus vils instruments, et que pour elle elle pensait n'avoir servi en rien dans un si saint ouvrage.

Si telle était, au dehors du monastère, la vénération dont on entourait la mère de Chantai, que dirons-nous du dedans? Toutes les religieuses se pressaient comme des enfants autour d'elle, et recueillaient avec avidité, dans des cahiers qui subsistent encore, ses moindres paroles. Lorsqu'elle arriva à Autun, il y avait au monastère une novice que le chapitre avait rejetée, et qui, désolée de cette décision, faisait les promesses les plus ardentes pour l'avenir; la mère de Chastelluz, touchée de ses larmes et inclinant à lui faire continuer son épreuve, consulta la bienheureuse mère de Chantai. « Eh quoi ! ma fille, répondit celle-ci avec fermeté, faites -vous si peu d'état des délibérations d'un chapitre où le Saint-Esprit préside? Il ne faut jamais aller au contraire de ce qui a été arrêté en ce lieu-là. Renvoyez-la donc, puisque ainsi on l'a conclu; aussi bien, comme il me semble, cette fille a appel ailleurs. »

On lui parla aussi d'une jeune personne de quatorze ans qui témoignait un extrême désir de recevoir l'habit de novice, et à laquelle on eût désiré donner dispense d'âge. Mais elle refusa absolument, par respect pour les règles, qu'il ne faut pas enfreindre ainsi, et surtout celle de l'âge, qui est si importante, ajoutant même , avec son coup d'œil sûr et sa grande expérience, que cette ferveur serait de peu de durée, et que cette fille ne serait jamais religieuse. Ce qui arriva en effet, mais ce dont il n'y avait alors aucune apparence.

Jusque-là les sœurs d'Autun n'habitaient qu'une simple maison de louage; elles conjurèrent la bienheureuse d'aller leur choisir elle-même un emplacement pour la bâtisse d'un monastère, persuadées que ce choix leur serait une source de consolation et de grâces. Elles ne se trompaient pas. Le lieu choisi par la mère de Chantai , outre la solitude et la paix dont on y jouissait alors, devint aussitôt le théâtre d'admirables merveilles. Les murs du couvent sortaient à peine de terre, lorsqu'on commença à y entendre des concerts et des harmonies humainement inexplicables. « On eût dit que des musiciens célestes étoient assemblés en ce lieu pour y chanter les louanges de Dieu , et y faire eux-mêmes la dédicace de ce nouveau séjour de son amour et de sa gloire. Plus tard, lorsque l6s religieuses eurent pris possession du monastère, on entendit plusieurs fois une voix surnaturelle se joindre à celle des sœurs qui chantaient l'olfice. Elle prenoit l'octave sur toutes , sans faire de désaccord , et elle causoit dans l'âme de celles qui l'entendoient un si doux sentiment de la présence de Dieu, qu'il leur

sembloit être en paradis; mais, sitôt qu'on vouloit goûter le plaisir que l'oreille recevoit de cette charmante voix, elle cessoit. C'est principalement aux grandes fêtes et pendant les antiennes de Notre-Dame qu'elle se faisoit entendre ^ »

En quittant Autun, la mère de Chantai se rendit à Orléans, où elle fut reçue avec une joie qui ne se peut décrire, suivie d'une tristesse profonde, lorsqu'elle eut déclaré aux sœurs qu'elle ne pouvait accepter la charge qu'elles lui avaient offerte. Elle demeura néanmoins trois mois au monastère, et pendant ce temps elle condescendit à faire toutes les fonctions de supérieure avec une exactitude, une douceur et une humilité qui remplissaient les religieuses d'une rare édification. Au bout de ce temps, elle fit tenir le chapitre pour l'élection d'une supérieure, et quitta la maison, ayant donné à tout son ordre l'exemple de l'obéissance, et ayant appris aux supérieures que rien ne doit les empêcher de se rendre aux monastères où elles ont été élues.

D'Orléans, sainte Chantai vint à Paris, inquiète des nouvelles qu'elle en recevait et des lettres de plus en plus pressantes de la mère de Beaumont. Cette parfaite religieuse , qui avait gouverné si sagement le monastère de Paris, et qui venait, presque sans argent, sans ressources, avec la plus admirable confiance en Dieu, de fonder le second, était alors en butte aux plus vives attaques. Au fond , on ne lui pardonnait pas ses succès. Les éloges de tant de personnes de qualité, l'affection surtout des

1 Fondation inédite d' Autun, p. 236 et suivantes.

deux reines, Marie de Médicis et Anne d'Autriche, qui passaient des heures entières près d'elle, au parloir et jusque dans sa chambre, avaient excité les plus ardentes jalousies. L'orage était si fort, qu'il était à craindre, par moments, qu'il n'emportât le monastère.

Sainte Chantai se hâta d'accourir. Un trait, conservé par les vieux Mémoires^ montre quelle était déjà, à cette époque, la réputation de la bienheureuse. Dès qu'on la sut arrivée, telle fut la foule des personnes qui vinrent la demander, que la sœur portière, Anne- Marie Verdelot, succomba bientôt à la fatigue. Dès le second jour, ses jambes enflèrent, ses pieds se mirent en sang, et au troisième elle ne put s'empêcher de boiter et même de garder le lit.

On avait espéré que la seule présence de la vénérable mère de Chantai apaiserait les esprits. Il n'en fut rien. Voyant donc que la tempête ne cessait pas, cette grande servante de Dieu, qui savait, selon les circonstances, ou se roidir contre le torrent ou lui céder, crut qu'il fallait tout calmer par le rappel de la mère de Beaumont, et elle lui ordonna de quitter Paris et de partir immédiatement pour Annecy. Dans cette circonstance, la mère Anne de Beaumont ne se démentit pas^ Elle fît aussitôt ses préparatifs, consola elle-même ses filles, qui fondaient en larmes, et remercia si humblement et si généreusement la reine Anne d'Autriche, qui voulait employer son crédit pour l'empêcher de partir, que cette grande reine, sortant

^ Lettre de la sainte mère de Chantai à la mère Marie-Jacqueline Favre, 30 mars 1628.

du parloir, proclamait tout haut qu'elle venait de parler à une sainte. Au milieu de ces beaux actes de fermeté et d'obéissance, un mot qui lui échappa fît voir jusqu'où allait aussi la délicatesse de sa conscience. Comme elle consolait une de ses filles, et que, presque sans y penser, il lui était arrivé de dire qu'on l'avait sacrifiée à la passion d'autrui, elle fut si troublée de cette parole, qu'elle envoya aussitôt chercher saint Vincent de Paul, son confesseur, et elle apprit de ce grand directeur, qui ne savait pas flatter les âmes, que Dieu l'avait laissée tomber dans cette faute pour rabattre l'orgueil secret que sa fermeté pouvait peut-être lui avoir inspiré *.

La décision si prompte et si énergique de la mère de Chantai, l'obéissance si parfaite de la mère de Beaumont, l'arrivée de la mère Favre dissipèrent toutes les oppositions, et, comme il arrive souvent, on n'entendit plus que des louanges là où auparavant retentissaient de si amères critiques. La sainte fondatrice, après être restée quelque temps au second monastère, alla visiter le premier, gouverné par la mère Marie-Hélène Lhuillier, et, tout le temps qu'elle demeura à Paris, passant allernalivement de l'un à l'autre, sanss'attacher exclusivement à aucun, elle les mit tous deux dans une prospérité égale à leur ferveur.

Les lettres que la mère de Chantai reçut à Paris la remplirent de joie. Plusieurs fondations commencées depuis peu s'achevaient heureusement en diverses parties de la France : celle d'Embrun, faite par une petite colonie sortie de Grenoble (26 avril 1623); celle

1 Vies de plusieurs supérieures , p. 94.

de Blois, où quelques sœurs, venues de Nevers, rencontrèrent d'abord de grandes difficultés, dissipées bientôt par la prudence et l'activité de la mère de Monthouz (4 novembre 1625); celle de Bourg-en- Bresse, sortie d'Annecy, qu'on avait crue au moment de périr ; mais la mère Favre venait de lui rendre la vie par un acte d'intrépide confiance en la Providence. Sommée par une bienfaitrice inconstante et de mauvaise foi de rendre les trente mille francs qu'elle avait donnés pour acheter le monastère, et avec lesquels on l'avait en effet payé, la mère Favre n'hésite pas; elle emprunte cette somme, la rend à la donatrice, et excite par cette générosité un tel enthousiasme , que les novices affluent de toutes parts (19 mars 1627); celle de Dol, en Bretagne, due aux ardentes prières d'un saint évêque, M. de Révol , ancien ami de saint François de Sales et ardent admirateur de la mère de Chantai (21 octobre 1627); enfin celle du second monastère de Lyon, sur les hauteurs de Fourvières. Bien que la maison qu'on avait en vue, disent les vieux Mémoires, méritât bien son nom d'Antiquailles; comme elle était au sommet de la montagne avec une belle vue découverte de tous côtés, et que surtout c'était une terre sanctifiée par le sang des martyrs et pleine encore des sacrés vestiges de saint Pothin et de saint Irénée, la mère de Blonay avait été trop heureuse de pouvoir l'acheter, et elle venait d'y établir (21 novembre 1627) le second monastère de Lyon. C'était le trentième de l'ordre. Saint François de Sales, en douze années, avait fondé les treize premiers; en cinq ans, sainte Chantai avait vu naître les dix-sept autres.

Mais ce qui, plus encore que la propagation rapide de l'ordre, réjouissait la mère de Chantai et consolait l'Église , c'étaient les grandes vertus qui florissaient alors dans tous les monastères de la Visitation. Qu'on nous permette de nous y arrêter un peu. Ces premières années d'un ordre religieux ressemblent aux premiers jours du noviciat. Elles en ont la fraîcheur, ce je ne sais quoi de jeune dans l'amour qu'on ne retrouve plus. Après les longs détails où nous sommes entrés pour faire comprendre les règles et l'esprit de la Visitation, il sera doux de nous reposer un instant dans le spectacle des admirables vertus que ces règles faisaient partout éclore.

On se rappelle que saint François de Sales, obligé de renoncer aux macérations corporelles, mais ne pouvant pas abandonner le crucifiement de la nature et la mort à soi-même, qui sont les bases de la vie religieuse, s'était appliqué à remplacer les mortifications de la chair par celles de l'esprit. Sa pensée avait été admirablement comprise. L'obéissance était pratiquée par les filles de sainte Chantai avec une ardeur étrange; toutes ces religieuses, on pouvait, selon l'expression de la sainte fondatrice, les tordre comme des mouchoirs , les prendre ou les laisser, les envoyer au bout de la terre, les pressurer de mille manières, sans arracher un refus ni une plainte. Cette mère Favre, que nous avons vue si indépendante dans le monde, qui n'estimait heureuses que les veuves, parce qu'elles étaient affranchies de tout lien, était devenue dans le cloître le modèle de l'obéissance. Appelée de Montferrand à Dijon par sainte Chantai, mais si aimée des magistrats et du peuple,

qu'on lui refusait toute voiture et qu'on gardait les portes de la ville, elle déclare qu'elle sortira lorsqu'on y pensera le moins, à pied, et, s'il le faut, sous les habits d'une pauvre femme; et de fait elle s'échappe une nuit et se jette sur la première charrette qu'elle rencontre, pour ne pas manquer à l'obéissance ^ A Belley, les plus hauts personnages voulant retenir la mère Marguerite Michel: a Ah! dit-elle, plutôt que de rester contre le gré de mes supérieures , je voudrois, toute boiteuse que je suis, escalader les murailles de la ville 2. » A Moulins, la mère de Bréchard était au lit très malade, lorsqu'elle reçut une lettre de sainte Chantai qui lui demandait de lui envoyer quatre religieuses, et précisément celles sur lesquelles elle comptait pour la suppléer dans sa maladie. Elle n'hésite pas néanmoins. « Voyez -vous, disait- elle, si notre mère m'écrivoit de lui envoyer un de mes yeux ou un de mes bras, j'arracherois l'un et je ferois couper l'autre pour lui témoigner mon humble obéissance'. » Vainement on avait assemblé un conseil de médecins , et tous avaient déclaré que si la mère de Ghatel sortait de Grenoble, elle courait risque de perdre un œil à cause d'une inflammation qui lui état survenue. « Oh! disait-elle en riant, il m'importe peu de n'avoir qu'un œil, mais il m'importe beaucoup d'obéir; » et elle se met en route*. En se rendant à Crémieux sur l'ordre de sainte Chantai, la mère Adrienne Fichet tombe de cheval, se blesse, et reste

1 Vies des premières mères , 1 vol., p. 38.

2 Vies de quelques supérieures , p. 135.

3 Vies des premières m,ères, p. 214.

* Fondation inédile de Grenoble.

deux heures évanouie au milieu de la neige dans les montagnes. On veut lui faire rebrousser chemin, et on l'assure qu'il y a péril de la vie si elle avance : « Oh! dit-elle, l'obéissance a parlé; marchons. » Et au prix de fatigues inouïes elle arrive à Crémieux au jour marqué par sainte Chantai *. Mais toutes ces paroles pâlissent devant celles que prononça un jour la mère de Blonay. Gomme on la blâmait d'avoir laissé partir le corps de saint François de Sales pour Annecy : « Ah! dit -elle, non seulement j'eusse lâché le corps de mon saint fondateur à la voix de ma digne mère, mais je me serois même dépouillée du corps vivant de mon Seigneur Jésus- Christ, si je l'avois eu en ma possession -. » Voilà comment on entendait l'obéissance à la Visitation.

Le trait suivant, qui eut lieu un peu plus tard en 1647, sera admiré, même après ceux-là. Un jour que la communauté d'Annecy était au parloir, devant l'abbé Olier, fondateur du séminaire de Saint-Sulpice, la supérieure, voulant qu'il jugeât lui-même de la parfaite obéissance de la sœur Anne-Marie Rosset, la fit venir près de la grille et lui commanda de chanter. Quoiqu'elle eût la voix la plus désagréable du monde, celte vénérable mère, qui était alors très âgée, obéit sans un mot de réplique, et ne cessa que sur l'ordre de la supérieure. «Cinquante miracles, disait M. Olier, qui s'y connaissait, ne m'auroient pas si bien convaincu de la vertu de cette religieuse qu'un acte de soumission si héroïque ^ »

1 Fondation inédite de Crémieux.

2 Vie de la mère de Blonay, p. 31 .

3 Vies de quelques supérieures, p. 31.

La sainte mère de Chantai tressaillit de joie en voyant l'obéissance pratiquée aussi courageusement dans ses monastères de la Visitation. « Dieu nous a lait la grâce, écrivait- elle, de donner un tel pli aux novices de céans, que si je les voulois au-dessus des nues, elles y monteroient, et si je les voulois dans le fond de la terre, elles s'y enfonceroient, et nos professes aussi. C'est pourquoi je les qualifie bonnes religieuses, et je regarde nos sœurs d'Annecy comme des trésors ^ »

Quand on tient si peu à sa volonté, à quoi pourrait-on tenir? Aussi voyait- on reluire dans toutes les sœurs un détachement absolu de toutes les choses humaines. La pauvreté était extrême dans les commencements; on manquait souvent des choses les plus nécessaires à la vie; mais rien ne pouvait altérer la sainte gaieté des sœurs. C'était à qui aurait les habits les plus usés, à qui mangerait les restes, à qui se passerait de dîner pour que les autres ne connussent pas la faim. Rien surtout ne pouvait diminuer leur imperturbable confiance en la divine Providence. Elles avaient tout quitté pour Dieu; Dieu les devait nourrir; voilà comment elles raisonnaient; et de fait Dieu les nourrissait avec une attention, une délicatesse ravissantes '.

- Lettre de sainte Chantai , édit. Migne, p. 1237.

- Je dois rappeler que les faits suivants se trouvent dans les ouvrages contemporains composés sur les notes fournies par les monastères eux-mêmes, et tous revus et corrigés par sainte Chantai elle-même, qui était trop sainte et un trop grand esprit pour tolérer le récit de faits supposés. — D'ailleurs beaucoup de ces fails ne sont pas des miracles proprement dits, c'est-à-dire des dérogations aux lois de la nature; ce sont de ces hasards

Page 1