‹ Histoire de Sainte Chantal et des origines de la VisitationChapitre 9 sur 65 · DE LA VÉNÉRABLE FONDATRICE · texte numérisé non relu

DE LA VÉNÉRABLE FONDATRICE

Il était impossible qii^un ordre dirigé comme l'était celui de la Visitation, où tant de vertus florissaient, où les abus étaient si énergiquement réprimés, et qui, après avoir eu pour fondateur un évêque de si sainte et si aimable mémoire, avait maintenant pour guide une femme de si étonnante vertu , ne se répandît pas avec une grande rapidité. Aussi les fondations naissent de toutes parts.

Voici l'ordre qu'on y suivait. Un peu avant le départ, les sœurs élues pour aller fonder une maison se mettaient à genoux au milieu du chapitre, et juraient solennellement de vivre et de mourir dans l'observation des règles, constitutions et coutumes de l'Institut, et de les faire garder inviolablement. On inscrivait cette protestation sur le livre du chapitre, et toutes la signaient, après quoi les sœurs se donnaient le baiser d'adieu. On ne partait point toutefois qu'on n'eût reçu

au préalable la permission du prélat et des magistrats du lieu où l'on devait s'établira Si les sœurs de la fondation allaient à cheval, ce qui était le plus ordinaire, elles portaient une cape ou un petit voile d'étamine qui avançait un peu sur les yeux, et un mouchoir au-dessous du visage^. Si l'on venait les chercher en carrosse, les personnes qui les accompagnaient ne devaient pas être dans la même voiture qu'elles, afln qu'elles eussent la liberté de faire leurs exercices comme au couvent. Pour la même raison, lorsqu'elles allaient par eau , elles faisaient établir une petite séparation dans les cabanes des bateaux. A leur arrivée, elles détachaient le voile de dessus leurs épaules, se rendaient à l'église, y chantaient le Laudate Dominum, allaient ensuite en procession à la maison qui leur était préparée, après quoi « elles envoyoient incontinent faire la révérence et présenter leur obéissance à M^"" le révérendissime évêque du lieu ' ».

La première fondation faite après la mort de saint François de Sales, la fondation de Marseille, présenta peu de difficultés (11 mai 1623). Elle avait été préparée par le saint évêque, qui avait même désigné les sœurs qui seraient chargées de commencer l'établissement. La Provence, qui devait bientôt se couvrir de monastères de la Visitation, accueillit les premières filles de saint François de Sales avec une joie mélangée de tristesse, « comme les reliques vivantes d'un des plus saints évêques que Dieu eût donnés à son

1 Coutumier, art. II des fondations, p, 6.

2 Petite Coutume de ce monastère de la Visitation de Sainte- Marie d'Annecy, p. 56.

* Coutumier, id.

Église K » La supérieure était la sœur Françoise- Marguerite Favrot. Lorsqu'on lui annonça ce choix qui était fait d'elle, elle courut se jeter aux pieds de la supérieure, toute baignée de larmes, la conjurant de ne pas faire à la maison de Marseille l'outrage de lui envoyer une personne aussi incapable». Ce sont là de ces actes qui faisaient tressaillir de joie la mère de Chantai. Si vous saviez, écrivait-elle après cela, combien la supérieure que nous envoyons est grande servante de Dieu. Mais pour une pareille œuvre, il ne la faut pas moindre*.

Sa fondation de Riom en Auvergne, qui suivit de quelques mois (8 décembre 1623), avait été également préparée par saint François de Sales; mais de grands obstacles avaient fait renoncer à ce projet. Elle fut reprise peu après la mort du saint évêque par la mère de Bréchard, et il faut entrer ici en quelques détails pour voir d'une part ce qu'était cette mère de Bréchard, de l'autre ce que coûtait quelquefois la fondation d'un monastère *.

L'obstacle était dans la mauvaise volonté des consuls et des magistrats municipaux, qui sous prétexte de ne pas grever de nouvelles charges la ville, qui était pauvre, refusaient toute autorisation. Vainement M"™® de Ghazeron, fille du maréchal de Saint -Géran, gouverneur du Bourbonnais, et dame d'honneur de la reine Marie de Médicis, donnait une somme d'argent

î Archives d'Annecy. Voir la Fondation inédite de Marseille.

2 Vies des vénérables veuves. La mère Françoise- Marguerite Favrot, ch. m.

3 Lettre à la mère de Fîréchard, à Riom. Juin 1G23.

■* Fondation inédite du quinzième monastère de la Visitation, en la ville de Riom, p. 177.

pour l'achat de la maison et une pension annuelle pour l'entretien des sœurs, vainement l'évêque de Glermont, duquel Piiom dépendait, et M. Demeurât, lieutenant général de la ville, offraient leur concours» rien ne pouvait vaincre l'obstination des consuls. Il tallut que la reine Marie de Médicis écrivît pour signifier son bon plaisir; mais alors les magistrats municipaux, obligés d'accorder l'autorisation, y mirent les conditions les plus onéreuses, entre autres de fournir une forte caution , et de décharger la ville et les habitants de toute espèce de dépenses, espérant par là dégoûter les sœurs de celte entreprise. Ils ne connaissaient pas la mère de Bréchard. Informée que l'autorisation était donnée, de mauvaise grâce, il est vrai, et à de dures conditions, mais enfin donnée, elle partit aussitôt , arriva à Riom , envoya saluer les consuls et commença à visiter la ville pour y trouver une maison convenable. Ceux-ci, qui n'avaient accordé le consentement que pour la forme, et parce qu'ils n'osaient le refuser à une reine, répondirent froidement et aigrement à la mère de Bréchard, la sommant, avant d'acheter une maison, de déposer la caution exigée. La mère de Bréchard avait pris ses mesures, et, en parcourant la ville, elle avait trouvé nombre de dames heureuses de répondre pour les filles de saint François de Sales. La caution trouvée, elle acheta une maison proche du tribunal, et elle commençait à faire élever les murs de clôture , lorsqu'un huissier lui vint signifier d'avoir à s'arrêter, sous prétexte que ces murs obscurcissaient les salles du palais. La mère de Bréchard n'hésite pas; elle revend aussitôt cette maison , et en rachète une autre

dans un quartier retiré, afin d'enlever aux magistrats municipaux jusqu'à la possibilité d'une chicane. Elle croyait avoir réussi lorsqu'un orage plus furieux que les précédents éclate tout à coup et l'oblige même à sortir de la ville. Parmi les dames qui avaient répondu pour les religieuses se trouvait M"^° Dalet, qui était veuve, comme nos lecteurs le savent, et mère de quatre enfants mineurs. Les ennemis des sœurs de s'emparer aussitôt de cette circonstance. Sur l'avis d'un avocat, on prend les quatre petits enfants, on les promène dans les rues de la ville, on les présente à l'assemblée municipale, conjurant les magistrats d'être les pères de ces orphelins, qu'une mère dénaturée abandonne pour servir des étrangers. Il n'en était rien assurément; mais le peuple prit feu oans savoir pourquoi, comme il arrive d'ordinaire, et la mère de Bréchard se vit obligée de sortir de la ville et de se retirer à Montferrand.

On crut qu'il faudrait renoncer à la fondation; c'était l'avis de sainte Chantai. «Puisqu'il plaît à Notre- Seigneur permettre que ces messieurs de Riom fassent de si puissantes et persévérantes contradictions pour votre établissement dans leur ville, je pense que vous feriez extrêmement bien de vous retirer humblement et doucement. » Et elle conseillait à la mère de Bréchard de ramener les sœurs à Lyon, d'où il serait facile de les envoyer à quelqu'une des villes qui depuis si longtemps sollicitaient une fondations

Avant de prendre ce parti, qui répugnait à son zèle et que n'exigeait pas l'obéissance, la mère de Bré-

* Lettre du 17 septembre 1623.

chard voulut tenter un dernier effort. Elle revint à Kiom, mais secrètement, sur le soir, malgré les conseils des amis des religieuses, qui estimaient qu'elle s'exposait à un affront. Quand on la sut revenue, il y eut, en effet, une grande émotion. Vainement elle protesta qu'elle était arrivée dans un esprit pacifique, qu'elle ne s'établirait jamais sans le consentement des magistrats; qu'elle avait seulement pensé qu'il lui serait plus facile de traiter de près que de loin; sa réponse ne satisfît pas. Une assemblée de ville fut réunie à la hâte pour statuer « sur le danger ». « On voyoit de tous côtés, disent les anciens Mémoires, des personnes aller à la maison de ville aussi animées à la ruine de l'établisserr.ent que si de là eût dépendu tout le bien de l'Auverg le. Quelques-uns même crioient par les rues, comme jadis les Juifs contre Notre-Seigneur, sans comparaison : « 11 faut ôter ces religieuses; il les faut ôter de céans. » D'où quelques bonnes âmes prirent l'occasion de dire que les filles de la Visitation se pouvoient nommer les épouses de Jésus- Christ crucifié. » Dans l'assemblée, on opina avec violence, et il fut décidé que les religieuses se retireraient de bonne volonté ou de contrainte; « décision qu'un consul et un huissier signifièrent à la supérieure avec des paroles un peu vertes. » Celle-ci, à la fois humble et ferme, répondit qu'il ne fallait pour la faire partir qu'un mot de l'obéissance, et qu'elle allait en écrire aussitôt à ses supérieurs.

Ces événements échauffaient le peuple. On vint prévenir la mère de Bréchard qu'il y avait à craindre quelque violence pour la nuit. M. de la Lande, vieillard vénérable de soixante et tant d'années, plein de

dévouement pour les sœurs, alla chercher une hallebarde et déclara qu'il coucherait contre la porte du couvent , et qu'on n'y entrerait qu'en lui passant sur le corps; c^ qui égaya un peu la mère de Bréchard et ses filles. Quelques amis du monastère passèrent, en effet, la nuit dans les parloirs, très inutilement, du reste, car personne ne bougea. Dès le lendemain, les consuls revinrent et signifièrent aux religieuses de partir tout de suite. On ne leur accorda que la liberté de demeurer quelques jours dans la ville, et encore hors de leur couvent, afin de régler leurs affaires. Toute autre que la mère de Bréchard eût été accablée. Mais elle travaillait pour Dieu, et presque chaque courrier lui apportait un mot de la sainte fondatrice, pour la consoler, l'affermir et la diriger. « Ma pauvre très chère sœur, qui n'auroit du mal de cœur de vous savoir parmi les assauts et les combats où vous êtes! Il est impossible que ces bons magistrats n'aient tôt ou tard des remords de conscience de vous traiter si indignement. Dieu leur pardonne par sa bonté, et vous donne la grâce et le courage de vous retirer de cette fâcheuse affaire avec la douceur et l'humilité que notre bienheureux Père eût pratiquées en telles occasions. Je vous prie, ma pauvre très chère sœur, de l'avoir devant les yeux en cette occasion... Il ne vouloit pas que l'on fît des violences, ni que l'on entrât dans les villes autrement qu'avec la bonne amitié du peuple. C'est pourquoi, ma très chère fille, je pense qu'il sera très à propos de vous retirer doucement, comme je vous l'ai déjà écrit'. »

1 Arcliives delà Visitation d'Annecy. Lettre du 5 octobre 1623.

La sainte en revenait toujours à ce mot. Elle eût voulu que tout se terminât par un humble retour. La mère de Bréchard y était décidée, et M""® de Dalet avait déjà tout préparé pour ramener les sœurs à Lyon, lorsqu'une lueur d'espérance apparut tout à coup et fit surseoir au départ.

Chassées de leur couvent, les sœurs s'étaient réfugiées dans une maison que leur avait prêtée M"*® de Montfan, mère de M™^ de Dalet. Par hasard, cette maison était contiguë à celle qu'occupait cet avocat qui leur avait montré tant d'hostilité, et son cabinet était placé de telle façon, qu'il pouvait voir distinctement ce que faisaient les religieuses tout le long du jour. Leur silence, leur recueillement, la psalmodie à voix basse, car elles n'osaient chanter de peur d'être entendues de la rue, la régularité de leurs exercices, frappèrent vivement cet avocat, et changèrent ses idées et son cœur. Il devint leur ami , et pour réparer le mal qu'il leur avait causé, il essaya de leur faire rendre l'autorisation retirée par les consuls. La reine Marie de Médicis, de son côté, écrivit de nouvelles lettres très pressantes à W l'évêque de Glermont, à M. Demeurât, lieutenant général de Riom, et à MM. les consuls. On crut que l'affaire allait réussir; mais que faire contre des gens dont l'amour-propre est froissé? Toutes ces lettres et toutes ces démarches n'eurent d'autre résultat que de procurer à la mère de Bréchard et à ses filles de nouvelles humiliations. Le récit en fit jeter des larmes à la sainte mère de Chantai. « Hélas! écrivait- elle aussitôt, est -il possible de ne pas pleurer, sachant que ma pauvre, très chère, très aimée et très ancienne compagne endure tant de tra-

vaux» de mépris, d'abjections et de traverses, et enfin la voyant accablée de tous côtés I 0 ma fille , croyez que Dieu veut sanctifier votre cœur bien -aimé par toutes ces croix ^ »

Et après avoir envoyé ce mot de consolation, elle partit aussitôt pour Riom ', décidée à terminer l'affaire, ou à ramener les religieuses. Elle arriva à Riom le 27 novembre 1623, et n'y resta que trois heures, se rendant à Montferrand ; mais en trois heures l'entreprise qu'une reine avait essayé de faire réussir, et qui avait échoué, fut accomplie. Les consuls, visités par la sainte, accordèrent l'autorisation, « ses paroles célestes ayant plus gagné en leur naïveté, simplicité et franchise, que toutes les poursuites que l'on avoit faites depuis si longtemps. » La cérémonie fut renvoyée au 8 décembre, soit pour honorer le mystère de l'Immaculée Conception, un de ceux que la mère vénérait davantage, soit parce qu'obligée de se rendre à Montferrand, elle ne pouvait être de retour à Riom qu'à cette époque. Ce jour étant venu, dans l'humble maison d'où la mère de Bréchard avait été chassée, en face d'un autel ruisselant des pierreries de toutes les dames de la ville, au grand contentement de tout le monde, même des consuls, l'acte de fondation fut lu solennellement par l'official, la clôture établie, la messe dite, après laquelle sainte Chantai entonna elle-même le Te Deum, qui fut continué avec grande joie par toutes les sœurs'.

Ce qui amenait la mère de Chantai à Montferrand ,

1 Vie de la mère Bréchard. Lettre de novembre 1623.

2 Fondalion inédile de Riom, p. 175.

3 Jhid., p. 177.

c'était une affaire non moins difficile à traiter et plus importante encore au bien de l'Institut que la fondation d'un monastère à Riom. Peu après cette grâce que Notre- Seigneur avait accordée à M"'^ la comtesse de Dalet, l'élevant à un haut degré d'oraison et lui faisant voir le bonheur de la vie religieuse, il lui en avait accordé une seconde plus précieuse encore. Un matin, c'était le 2 juillet, jour de la Visitation, elle venait de faire la sainte communion, lorsqu'elle fut saisie d'un profond recueillement ; il lui sembla que son esprit la quittait et s'en allait dans un pays très éloigné. Tout à coup elle aperçut un évêque vénérable qui faisait l'office de maçon. Il bâtissait une nouvelle maison, et y mettait toutes choses dans un ordre charmant. Elle voulut y entrer; mais elle n'en trouvait pas la porte , et comme elle était dans cette anxiété, il lui sembla entendre une voix qui disait: « Priez et espérez, vous la trouverez plus tard. » Quelques mois après, ayant rencontré pour la première fois saint François de Sales, elle poussa un cri de surprise : « Le voilà , le voilà , l'évêque de ma vision ! » A partir de ce jour elle fit vœu de chasteté et promit à Dieu d'entrer à la Visitation dès que ses quatre petits enfants seraient élevés.

Ce temps était loin, car l'aîné marchait à peine, et le dernier avait un mois. En attendant, elle entrait souvent au monastère de Montferrand, qu'elle avait fondé, et afin de se dédommager de ne pouvoir pas prendre l'habit de la Visitation, elle s'appliquait avec ardeur à en prendre l'esprit. Tout alla bien pendant quelques années; mais au bout de ce temps les orages commencèrent.

Un seigneur des plus puissants du royaume, jeune encore et déjà veuf, n'ayant qu'un fils et une fille du même âge que le fils et la fille aînée de M"*® de Dalet, attiré à la fois par la haute réputation de vertu de la comtesse et par l'espérance de faire trois alliances à la fois, demanda sa main. M™^ de Montfan accueillit la demande avec honneur, et mit tout en usage pour y disposer sa fille. N'obtenant rien, elle réunit une assemblée de théologiens et de religieux de différents Ordres pour lui faire un cas de conscience de consentir à ce mariage; et, comme les raisons de ces religieux n'ébranlaient point M'"^' de Dalet, on introduisit ses quatre petits enfants, auxquels on avait appris à jouer une petite scène. Les uns se jetèrent au cou de leur mère, les autres à ses genoux, la conjurant de se sacrifier à leur bonheur. M™« de Dalet avouait plus tard qu'elle avait senti à ce moment son cœur sa briser.

A quelque temps de là. M"»» de Dalet ayant été avec sa mère et ses quatre petits enfants visiter Ms'" l'évêque de Glermont, qui était son proche parent, tout à coup, au moment où elle s'y attendait le moins, elle vit sa mère et ses enfants se jeter aux genoux de l'évêque, les arroser de larmes, le conjurant, par les sentiments de parenté et de tendresse pour l'avenir de ces petits orphelins, de vouloir bien ordonner à sa fille de ne jamais mettre le pied dans un monastère de la Visitation et de donner son consentement au mariage. Enfin, ces moyens ne réussissant pas, M™« de Montfan réunit un conseil de famille. Il n'y eut qu'une voix pour conjurer M"»" de Dalet d'accepter une alliance si honorable, et pour la me-

nacer, si elle résistait, de ne plus la reconnaître pour parente. M""® de Dalet, ne sachant que répondre à de si pressantes invitations, et convaincue qu'il était temps de mettre un terme à des scènes trop émouvantes qui répuisaient en se renouvelant, se mit à genoux au milieu de l'assemblée et déclara que, du jour où Dieu lui avait enlevé M. le comte de Dalet, son mari, elle avait fait vœu de chasteté perpétuelle, et l'avait renouvelé plus de cent fois. Ce fut alors une explosion de colère. M™«de Montfan, hors d'elle-même, se jeta sur sa fille, l'accabla d'injures et même de coups de poing, et, bien qu'on fût au cœur de l'hiver, la chassa du château avec ses quatre enfants, et, aussitôt qu'elle fut dehors, fît tirer le pont-levis, fermer les portes, et en emporta la clef. La jeune comtesse de Dalet, mise ainsi hors de sa propre demeure, fut contrainte de prendre le plus petit de ses enfants dans sa robe, le second sur son dos et tendit ia main aux deux autres, qui étaient bien jeunes encore; un paysan les abrita pendant la nuit. « Oui, ma très chère mère, écrivait-elle à celte époque à la mère Favre, il est vrai que j'ai eu l'honneur d'avoir été battue et flagellée pour ma bien -aimée vocation; mais, certes, de tous ces outrages nul n'a été égal à la honte de me voir chassée de ma propre maison à coups de poing et de pied sur ma personne et mes pauvres petits enfants. Si votre charité a jamais vu de ces pauvres femmes qui ont des enfants en leur cou et en leurs bras,j'étois en cet équipage. Mais, ma très chère mère, oh! que nous avons un Dieu plein de miséricorde! Il permit bien en cette circonstance que mes sens fissent quelque résistance à cause de mes

petits enfants; néanmoins mon cœur étoit dans une si grande paix et joie, que, n'osant chanter extérieurement à cause de la bienséance, je chantois mentalement. Une pauvre paysanne me reçut lorsque ma mère m'eut ainsi chassée, et me prêta deux de ses couvre-chefs, dont je fis des coiffes de nuit pour moi et mes pauvres enfants. Elle me céda son lit, où je couchai mes quatre petits, et, quant à moi, j'avois tant de choses à dire à mon bon Dieu , que je ne me couchai point cette nuit-là. »

Ces grandes violences ne pouvaient durer. La mère se souvint qu'elle était mère et rappela sa fille. Saint François de Sales fut choisi pour arbitre, et versa sur ces plaies le baume de sa douceur, de sa modération et de son bon sens. Il fut convenu que M'"^ de Dalet resterait dans le monde, vouée à l'éducation de ses petits enfants, mais qu'on ne l'obligerait pas à se marier, et qu'on lui laisserait la liberté de se consacrer à toutes les bonnes œuvres que Dieu lui inspirerait.

Malheureusement, depuis la mort de saint François de Sales, ces discussions avaient recommencé, et la fondation du monastère de Riom venait de les rendre si vives, que sainte Chantai se vit forcée d'intervenir à son tour. Prudente et modérée, mais pleine de fermeté et d'énergie, elle fît entendre raison à la mère et à la fille: à la mère, en lui persuadant que c'est un crime de vouloir jeter de nouveau dans le mariage, et par des vues d'ambition, celle que Dieu appelle à l'honneur de son service; à la fille, en lui apprenant qu'on peut excéder dans les meilleures choses, et que le mérite de sa vie serait de savoir con-

cilier ce qu'elle devait à sa mère, à ses enfants et à sa vocation. M'"*' de Dalet comprit ce haut enseignement. Elle resta encore plus de dix ans dans le monde, tout occupée de ses enfants, qu'elle éleva et établit honorablement, mais toujours dévouée à la Visitation, menant déjà dans le monde une vie toute religieuse, portant un cilice sous ses habits de comtesse, ne se servant plus ni de carrosses ni de litières, si ce n'est une ou deux fois par an pour les visites de cérémonies. Enfm, après quinze ans de désirs, le lendemain des noces de sa dernière fille, elle eut le bonheur de prendre l'habit, et par une rare exception, conseillée par sainte Chantai et dont on ne trouverait pas un second exemple, deux jours après sa profession elle fut élue supérieure du monastère de Montferrand ^

Après avoir terminé cette affaire, à laquelle elle attachait une grande importance, la mère de Chantai partit pour Chambéry, où une fondation préparée depuis longtemps, et du vivant même de saint François de Sales, mais retardée par divers événements, était au moment de réussir enfin. Elle en a raconté ellemême les commencements, qui ne pouvaient qu'être faciles et heureux dans une ville si voisine d'Annecy, et retentissante encore des prédications du saint évêque de Genève, de l'éclatante conversion de la mère Favre, et de la vocation de la mère de Beaumont.

tt Nous partîmes d'Annecy, dit la sainte, le 14« de

' Vies des veuves. — Anne- Thérèse de Prcchonnet (dans le monde comtesse de Dalel), religieuse et fondatrice de la Visitation de Monllerrand,

DE SAINTE CHANÏAL 177

janvier 1624, avec nos sœurs Marie- Adrienne Fichet, Claude-Marie Thiollier, Marie-Gasparde Davise, Gasparde-Angélique Brunier, Claude-Agnès Dalos, Claude- Cécile de Chatel, et Jeanne- Etienne Guyot, accompagnées de M. Michel Favre, notre confesseur, et d'autres ecclésiastiques et séculiers de la ville d'Annecy, et arrivâmes en cette ville le 15® du susdit mois, par l'assistance de M^ Thomas, qui nous a envoyé prendre dans l'un de ses carrosses. Ce grand prince, incomparable en vertu et en piété, favorisa entièrement notre établissement, et nous assista de grosses aumônes, notamment d'un gros parement et chasuble de damas cramoisi , avec de larges clinquants d'or. Ce bon prince nous vouloit faire recevoir à l'entrée du faubourg, par la procession de la ville, lui y assistant, et nous conduire processionnellement en notre maison ; mais nous dîmes que nous serions bien aises d'arriver avec plus de simplicité et moins d'appareil, ce qu'il accorda. Nous trouvâmes notre maison si environnée de peuple, que , nonobstant le secours des gardes de Monseigneur le prince, nous eûmes très grande difficulté d'entrer dans notre église, dans laquelle le très saint Sacrement étoit déjà exposé et quantité de cierges et flambeaux allumés *. Le bon et pieux M. Moris, curé de Lémenc, nous vint donner de l'eau bénite et de l'encens. Incontinent la musique

* Ms»* Thomas, n'ayant pu obtenir de l'humilité de la sainte de la recevoir avec les grands honneurs qu'il désirait, fît exposer le saint Sacrement avant son arrivée. « Voyez- vous, disait-il, la bonne M"" de Chantai sera si contente de voir Notre-Seigneur qui l'attend, que cela la réjouira plus que tout ce que nous aurions su faire. » {Mémoires de la mère de Chauyy, p. 192.)

de la sainte chapelle, qui étoit là présente, chanta le Te Deum, et ensuite le motet de jubilation et de louanges à Dieu. M. le doyen Favre donna la bénédiction avec le saint Sacrement; et après cela, ledit sieur doyen nous conduisit dans notre chœur, des enfants portant des cierges ardents devant nous. Nous chantâmes le Laudate Dominum, puis ils se retirèrent, car la maison avoit été bénite auparavant. Le saint Sacrement fut exposé jusqu'au troisième jour, qui fut la fête de saint Antoine. L'entrée fut encore permise aux dames ce jour- là, selon le désir de Son Altesse, et le soir, après compiles et les litanies chantées, M. l'official Favre, doyen, donna la bénédiction avec le saint Sacrement à toute cette affluence de peuple qui remplissoit la maison de toutes parts. La musique chanta derechef les hymnes et cantiques de louange à Dieu, auquel soit honneur et gloire par tous les siècles des siècles. AmenK »

Tel est en quelque sorte le procès- verbal de l'installation des sœurs de la Visitation à Chambéry. Il est écrit tout entier de la main de sainte Chantai. Malgré les réticences calculées de son humilité, on entrevoit le caractère triomphal de cette fondation : le prince qui envoie ses carrosses à la mère de Chantai, et qui veut l'aller recevoir en procession; le peuple qui se presse en telle foule, que malgré les gardes et les soldats elle a peine à arriver à l'autel ; les dames qui n'ont pas assez de trois jours entiers pour visiter la maison et satisfaire leur pieuse avidité

' Cette relation inédite est tirée de VHisi.oire manuscrite de la fondation de Chambéry, p. 208.

de voir la sainte; et les ecclésiastiques eux-mêmes qui remplissent le sanctuaire et qui vont la recevoir avec l'eau bénite et l'encens. Parmi ces ecclésiastiques se trouvait sans doute M. Maurice Maupéau, saint et humble prêtre, dont saint François de Sales admirait la vertu, et qui, ayant appris l'arrivée des sœurs à Chambéry, quitta une cure très importante pour avoir la consolation de devenir leur confesseur. Il les servit toute sa vie, sans vouloir accepter aucune pension, « d'autant, disait- il humblement, que je m'estime être le pauvre petit chien en la maison de Notre- Seigneur. Or le chien ne prend que la nourriture en la maison de son maître, et si n'y a-t-il rien de plus fidèle que lui; puis donc que j'ai d'ailleurs de quoi fournir mon petit entretien, cela me suffit *. »

Pendant qu'un monastère naissait si heureusement à Chambéry par les soins de la vénérable mère de Chantai, la mère de Blonay, supérieure de Lyon, envoyait une colonie en fonder un à Avignon, avec non moins de bonheur, mais dans de tout autres circonstances. Il y avait dans cette dernière ville une veuve d'extraordinaire sainteté, nommée M"^° de Capelis. Mariée à douze ans, mère à seize, veuve à dix-sept, elle s'était donnée à Dieu avec une ardeur qui rappelait et qui dépassait même ce qu'on lit de plus effrayant dans la Vie des saints. Son confesseur, la voyant jeune et belle et tourmentée de tentations, lâcha la bride à sa ferveur et lui permit de grandes austérités. Elle prenait trois fois par jour la discipline, avec une telle effusion de sang, qu'il fallait qu'elle eût

^ Histoire manuscrite de la fondation de Chambéry, p. 210,

une aiguière d'eau pour laver les murailles de la chambre où elle l'avait prise, de peur que les domestiques ne s'en aperçussent. Elle portait souvent la haire, le cilice et la ceinture de fer. Elle jeûna pendant trente années consécutives, ne mangeant qu'un pain par jour, sur les deux heures après midi. Elle avait dans sa chambre un lit richement drapé selon sa condition, et elle s'y couchait jusqu^à ce que les gens de la maison fussent retirés ; puis elle se levait doucement, mettait un tapis à terre, et se couchait toute vêtue jusqu'au premier coup des ma • tines des révérends pères Augustins, à l'office desquels elle assistait toujours. Elle faisait six heures d'oraison par jour, et employait le reste du temps à nourrir les pauvres qui affluaient à sa porte. Elle mourut à soixante-trois ans, en odeur de sainteté ^ Le vénérable César de Bus, fondateur des Pères de la Doctrine chrétienne, son confesseur, déclarait n'avoir jamais connu d'âme plus sainte.

Autour de cette vénérable veuve s'étaient réunies un certain nombre de jeunes filles, qui vivaient de ses conseils et de ses exemples, sans règles encore, mais avec le projet de se former en congrégation. La mort de la fondatrice jeta un peu de trouble dans cette petite famille. Quelques-unes se dégoûtèrent, et rentrèrent dans le monde ; d'autres se retirèrent dans des communautés cloîtrées; il en resta neuf ou dix, qui élurent pour supérieure l'une d'elles, nommée

1 Le 31 août 1612. Voir la Fondation inédite d'Avignon, p. 191 Voir aussi la Vie de M™» de Capelis, insérée dans les Vies des premières mères de la Visitation d'Avignon , 1 vol. in -12. Avignon, 1684.

Blanche Morarde, et résolurent de vivre en commun sous la règle de Sainte- Ursule, qu'elles adoptèrent. Ni la ferveur ni la générosité ne leur manquaient. Cependant l'œuvre languissait. Ceux qui les dirigeaient ne s'entendaient pas entre eux. Elles ne savaient plus que devenir, lorsqu'on leur parla de la Visitation naissante, de la douceur de ses règles, de la perfection de son esprit, de la possibilité et même de la facilité pour elles d'entrer dans le nouvel ordre en appelant à Avignon quelques sœurs qui viendraient y fonder une maison. Ce projet leur plut à toutes, et l'on en écrivit à la mère de Blonay. Celle-ci, qui gouvernait alors le monastère de Lyon, où, depuis la mort de saint François de Sales, les novices affluaient, heureuse de pouvoir par cette fondation diminuer le nombre trop grand de ses religieuses, et en même temps répandre l'institut, envoya aussitôt une sœur de grande sainteté, la mère Marie-Claire de la Balme, accompagnée de cinq professes. Blanche Morarde la reçut à genoux à la porte de la maison, lui en remit les clefs et le gouvernement avec une humilité qui ne se démentit jamais, et de ce jour elle et ses neuf compagnes furent considérées comme novices.

Cependant il s'en fallait bien que tout fût terminé. D'immenses difficultés restaient à vaincre, par suite des mille formalités nécessaires alors pour l'érection d'un monastère. Nul doute que la mère de la Balme, qui joignait à une distinction supérieure d'esprit et de manières une admirable sainteté, n'eût peu à peu vaincu tous les obstacles. Mais Dieu voulut qu'elle en triomphât autrement. Elle était au plus fort des dif-

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