II
Un jour, ie monastère d'Orléans étant sans blé et sans argent, la sœur économe en vint avertir la mère de la Roche, qui était supérieure. « Ma fille, reprit la mère, donnez votre bénédiction sur ce peu de blé qui reste, et espérez en Dieu. » La sœur hésite à le faire; et le lendemain, la conscience le lui reprochant, elle en fait sa coulpe au réfectoire. « Ma fille, lui dit la mère de la Roche, la communauté ira faire ce à quoi vous avez manqué. » Et se levant, suivie de toutes les sœurs, elle va au grenier, et, après une longue prière, elle leur ordonne d'y donner une bénédiction unanime. Dès ce jour- là le petit tas de blé ne diminua plus, quoiqu'on en usât tous les jours ^ Une autre supérieure allait une fois en toute hàle puiser au coffre du couvent pour quelque nécessité urgente. Elle ne trouva qu'un misérable sou; les sœurs qui étaient avec elle ne purent s'empêcher de sourire de sa déconvenue, et lui demandèrent gaiement si l'ange Raphaël ne parferait pas la somme. La mère, sans se troubler, leva les yeux au ciel comme pour réveiller l'aimable Providence, selon l'expression des anciens Mémoires, En ce moment on frappa à la porte; c'était quelqu'un qui apportait cent louis d'or. « Filles de peu de foi, dit alors la supérieure, serez-vous enfin convaincues de la fidélité de Dieu à, tenir ses promesses ? »
Ces scènes charmantes se renouvelaient sans cesse. A Crémieux, les sœurs n'avaient rien à manger. On sonne tout à coup au couvent. Une bonne femme ap-
heureux sous lesquels l'œil chrétien discerne évidemment la main de Dieu.
ï Vies des premières mères, I, 4C3.
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portait dans son tablier un beau pain bien blanc pour chaque sœur'. A Nevers, les sœurs, logées étroitement et désirant un petit jardin qu'on ne voulait pas leur céder, la supérieure les fit mettre trois par trois en oraison, protestant qu'elles ne cesseraient pas que Dieu ne les eût exaucées. Avant la fin de la neuvaine, on frappait à la porte du couvent; c'était le propriétaire du jardin qui venait offrir de le vendre *. A Moulins, la pauvreté fut telle un jour, qu'on n'avait pas même de pain. La mère de Chastelluz, sans se déconcerter, fit mettre les sœurs en prière. Elles n'avaient pas fini lorsqu'on apporta au monastère une somme considérable de la part d'un seigneur d'une province éloignée, et dont on n'avait jamais entendu prononcer le nom', A Annecy, enfin, pendant que la mère de Blonay bâtissait la chapelle, un jour qu'elle n'avait plus d'argent, on vint l'avertir qu'un pauvre paysan boiteux et contrefait demandait à lui parler. « Je m'appelle Esseve, lui dit le pauvre; j'ai su parmi les bois que vous vouliez bâtir une église où reposera toujours mon bienheureux patron François de Sales, qui m'a confirmé quand il faisoit sa visite en Chabiais, d'où je suis. Je viens vous apporter mon aumône. » Et, se mettant à genoux, il nous donna dix quarts decu, disant qu'il avait fait cette somme à cueillir du benjoin sur les arbres, et que, la donnant à l'église, il ne se réservait autre soin que de mendier ci-après sa vie ; que, quand il serait malade et ne pourrait plus rien faire, il se trouverait assez de per-
^ Fondalion inédile de Crémieux.
2 Id. de Neoers.
3 Vies de quelques supérieures , p. 2ijO.
sonnes qui l'assisteraient, et que d'ailleurs il avait un bon ami. La mère lui demandant qui était cet ami: « Tout le monde, dit-il, reçoit du bien de lui, et peu de personnes le connoissent. Il se nomme Jésus-Christ. Quiconque se confie en lui et possède son amitié n'aura jamais faute de rien. Il fait un jeu d'amour avec les âmes, et n'ayant besoin d'aucune chose, il veut pourtant gagner avec elles et qu'elles lui fassent des présents; mais de tous les présents, le principal est notre cœur, il n'en accepte pas d'autre ^ »
Cette intervention de la Providence se montrait dans les plus petites circonstances. La mère de Chatel, chargée un jour d'apprêter un bouillon pour un malade: « Hélas! mon Dieu, dit- elle, ce pauvre attendra bien longtemps ce petit soulagement, puisqu'il n'y a point de feu, et que je ne sais où en prendre. » Aussitôt le feu s'allume de lui-même. La mère de Chatel, émue, se jette à genoux en disant avec cette simplicité de langage qu'on lui connaît : « Vraiment, Seigneur, je savois bien que vous étiez ici , mais je ne savois pas que ce fut pour vous rendre le serviteur de la cuisine. » Et il lui sembla entendre Notre-Seigneur qui lui répondait : « Je sers dans le ciel des bienheureux à ma table, et je veux bien encore servir dans la cuisine ceux qui m'aiment sur la terre *. »
Plus la divine Providence se rendait attentive à secourir les filles de sainte Chantai dans leur pauvreté, plus cette pauvreté leur devenait chère, et plus elles s'appliquaient à y demeurer. Les monas-
1 Vie de la mère de Blonaij, p. 204. "^ Les premières mères, I, 310.
tères avaient bien peu; mais ce peu, les premières mères étaient toujours prêtes à le céder, plutôt que d'avoir des procès avec qui que ce fût. Nous avons vu saint François de Sales rendre tous les biens de M"™® de Bonivars, dont les héritiers contestaient la propriété au couvent d'Annecy ^ « A Dieu ne plaise, disait le saint évêque, que mes petites colombes aillent disputer avec les fourmis ménagères de ce monde! » A son exemple, sainte Chantai ne voulut jamais accepter un legs important qui lui avait été donné pour la fondation de Moulins, parce qu'il lui aurait fallu plaider pour l'avoir -. Il en fut de même de la mère Favre ' et de la mère de Monthouz, qui préférèrent rendre des sommes considérables plutôt que d^avoir un procès. Il y a vingt exemples semblables. Les mortifications et les sacrifices s'ajoutaient encore à la pauvreté et à l'obéissance pour achever de détruire la vie naturelle dans l'âme des filles de sainte Chantai. Sans doute on ne pratiquait pas à la Visitation ces austérités effrayantes qui faisaient et qui font encore la gloire du Carmel. Les règles et le but de l'institut ne l'eussent pas permis; mais on y vivait de sacrifices, et la grande maxime: « Ne rien demander, ne rien refuser, » pratiquée avec héroïsme, y brisait la nature mieux que toutes les haires et toutes les disciplines. A Lyon, la bonne sœur Marie Trunel, étant tombée sur un escalier et s'étant douloureusement meurtrie, continua ses exercices sans mot dire, jusqu'à ce que la mère de Chantai, s'apercevant qu'elle
1 Fondation inédile d'Annecy.
2 Id. de Moulins.
3 Id. de Bourg - en - Dresse.
boitait et paraissait très souffrante, lui ordonna de faire connaître son mal. « Hélas! dit-elle, cette lourde bête s'est laissée choir nnontant les escaliers, et s'est fait un peu de mal au côté. » On la visita : elle avait trois côtes brisées K Pendant cinq années, la mère de Martignat, qui avait été si élégante et si applaudie dans le monde, coucha dans une mansarde ouverte à tous les vents, sous un toit dont les tuiles désunies laissaient passer la neige, la pluie ou le soleil; et quand les sœurs lui disaient qu'elle devait y brûler en été et y geler en hiver : « Non , non , disait-elle en riant, il n'y a pas de reine sous le ciel qui soit aussi bien dans son palais que moi en mon petit coin. » On n'eût jamais su quelles mortifications elle pratiquait dans cette cellule, si la sœur économe n'y fût entrée par hasard un jour d'hiver, et n'y eût trouvé, pendant au toit, sur le lit de la mère de Martignat, « de grandes chandelles de glace dont elle porta la montre à sainte Chantai -.
Rien ne coulait à ces âmes généreuses; et les plus obscures d'entre elles s'élevaient à des actes d'héroïsme que les saints n'ont jamais surpassés. Un jour, la sœur Gabrielle Bally, peignant un petit pauvre dont la tête était couverte de gale et de vermine, sentit son cœur se soulever; mais au même moment, se rappelant que la perfection consiste à vaincre la nature rebelle: « 0 mon Jésus, dit -elle, j'apprendrai bien à cette nature perverse à n'avoir pas horreur de la tête de cet enfant. » Et ramassant
^ Vie de la sœur Marie Trunel, dite dans le monde M'"« d'Auxerre; manuscrit in-^», p. 18.
2 Les premières mères, 11, 185.
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dans sa main autant qu'elle put de cette vernîine : « 0 chair incorrigible I s'écria- 1- elle, il faut que tu avales cette vermine comme de l'anis musqué. )> Et tout aussitôt, chose horrible à penser 1 elle l'avala généreusement ^
Quand des âmes étaient ainsi mortes à ellesmêmes, comment l'amour divin ne les aurait-il pas possédées? Aussi vivaient -elles avec Dieu dans une union et une familiarité admirables. On a entendu la mère de Chantai affirmer que presque toutes jouissaient de l'oraison de quiétude. Beaucoup même recevaient des grâces encore plus précieuses, et les extases, les ravissements de l'ordre le plus élevé n'étaient pas rares alors. La bonne sœur tourière, Anne- Jacqueline Goste, avait le don des saintes larmes. Elle ne pouvait se mettre en présence du saint Sacrement sans qu'elles coulassent à flots, au point que la mère de Ghatel, qui se cachait pour la mieux voir, en était à la fois ravie et jalouse % La jeune sœur Marie-Aimée de Rabutin semblait ne connaître qu'un seul des mystères du christianisme : c'était cet esprit d'hostie et d'immolation qui consumait l'âme de Jésus-Christ victime. Elle en était si profondément pénétrée, que, dès qu'elle y pensait, son visage devenait étincelant. Elle soupirait jour et nuit et languissait dans le désir de devenir hostie à son tour. Un jour, cet attrait étant plus vif encore que d'habitude, elle se mit à genoux et s'offrit à Dieu pour être victime de sa justice irritée. Mais tant de dou-
1 Vies des premières mères, II, 131.
2 IMcL, 369.
leurs et d'infirmités tombèrent sur elle, que, sans se repentir de son offrande et n'osant pas même croire dans son humilité qu'elle eût été agréée, elle conseillait aux jeunes sœurs de ne faire jamais de semblables demandes et de s'abandonner purem.ent et simplement au bon plaisir de Dieu'.
La mère Françoise de la Fléchère était encore plus livrée au saint amour. Elle ne rêvait qu'abjection et ignominies. Une année, pendant sa retraite, elle s'offrit à Jésus-Christ pour partager avec lui la folie de la croix, et pour passer commue une insensée dans l'esprit des créatures. La grandeur des sacrifices de cette jeune sœur enthousiasmait jusqu'à sainte Chantai elle-même. « Laissez aller la sœur Françoise selon que Dieu la conduit, disait-elle. Je vous assure qu'elle marche dans la fureur de l'amour. Je ne dis pas seulement dans la simple ferveur de l'amour, ajoutait la sainte en appuyant sur ces mots, mais je dis dans la véhémence et dans la fureur du saint amour -. >>
Pendant la première retraite que la mère Anne- Marie Fiosset fit à Annecy avant d'entrer au noviciat, saint François de Sales, qui la confessait, lui ayant dit, en lui donnant la sainte absolution: « Or sus, ma fille, voulons -nous pas souverainement aimer Dieu? r> elle fut si subitement saisie par cette délicieuse idée de l'amour infini, qu'elle demeura incapable de rien répondre. Le bienheureux évoque, s'a percevant qu'elle était dans une extase, fit appeler les sœurs, qui trouvèrent cette heureuse malade sans
1 Vies de quelques supériewes , p. 321.
2 Ibid., p. 370.
parole,- sans pouls, sans aucun usage de ses sens. « Portez -la dans sa cellule, dit le saint, et la laissez en silence, afin que l'Esprit de Dieu achève son œuvre; seulement prenez garde à ce qu'elle dira quand elle reviendra à elle-même. » On obéit fidèlement , et les premières paroles de cette sainte fille furent celles-ci: « Ah! si j'aime Dieu! Y a-t-il au ciel, sur la terre et dans les enfers une créature qui en puisse douter? » Depuis lors sa vie ne fut qu'une perpétuelle élévation de son âme à Dieu, une suite d'extases, de ravissements, de prophéties, ayant pour pierre de touche la plus profonde humilité, et pour garantie la plus parfaite obéissance ^
Lorsque la mère de Bréchard sortait de la sainte communion, elle tombait dans une défaillance presque entière, par l'ardeur de l'amour qui la consumait. Souvent, pendant la messe, elle était ravie en extase. La première fois que ce bonheur lui arriva, ne voulant pas laisser paraître l'état où l'amour l'avait réduite, elle fit un violent effort pour se lever, mais elle ne put se soutenir. Les sœurs la portèrent sur un lit, et, croyant que c'était une défaillance naturelle, elles se disposaient à lui faire prendre quelques soulagements. Heureusement la mère de Ghatel survint, et leur montrant le visage resplendissant de la mère de Bréchard : « Voilà une bonne maladie, leur dit-elle; donnez-vous bien garde de la vouloir guérir. Puisse-t-elle être incurable! » Et les obhgeant à sortir, elle laissa celte bien- aimée jouir en paix de Notre -Seigneur 2.
1 Vies de quelques supérieures , p. 19. - Vies des premières mères, I, 170.
La mère de Chatel ne recevaii pas de moindres faveurs. Son don spécial était une familiarité admirable avec Dieu. Elle conversait sans cesse avec lui comme avec l'ami le plus tendre, et, bien que la douceur fut le caractère des caresses qu'elle en recevait, telle était quelquefois l'impétuosité du saint amour fondant sur elle, que même en plein hiver elle était obligée d'ouvrir sa fenêtre pour tempérer la violence de cette flamme'. « Ma fille, lui disait sainte Chantai, profitez bien de la présence de votre Époux, car un jour viendra que vous le chercherez et ne le trouverez plus. — Quoi! répondait la mère de Chatel, qu'est-ce cela? Je chercherois mon Dieu, et je ne le Irouverois pas! Certes, si une autre que ma mère m'avoit dit chose pareille, je n'en croirois rien. » Il fallut bien le croire, lorsqu'aux caresses du saint amour succédèrent tout à coup des ténèbres , des sécheresses, un abandon complet en apparence; la mère de Chatel ne savait plus que devenir, a 0 très sainte Vierge! disait- elle un jour avec sa familiarité et son innocence ordinaires, permettez-moi de vous dire que, si votre bien-aimé vous avoit laissée, vous voudriez qu'on vous le rendît. Vous avez été dolente pour l'avoir perdu l'espace de trois jours , et il y a si longtemps que je le cherche sans en apprendre des nouvelles! Or, très sainte Vierge, vous tenez toujours cecher amour sur votre sein; mais il faut que je vous fasse éprouver en figure s'il fait bon en être séparée. » Et, en disant ces m.ots, elle prit des ciseaux et découpa l'image de l'enfant Jésus que la sainte
* Vies des premières mères, I, 400.
Vierge tenait dans ses deux bras. « Ma douce mère , lui dit- elle alors, pardonnez- moi si je vous ai pris votre fils, vous m'y avez contrainte, puisque vous ne voulez pas me le donner, » Au même instant, elle fut saisie d'un si doux sentiment de compassion de voir l'image de. la mère sans celle du fils, que, se mettant à pleurer, elle lui dit : « 0 sainte mère, je n'ai pas le courage de vous laisser plus longtemps sans votre enfant. » Et elle remit l'image de l'enfant Jésus au lieu d'où elle l'avait enlevée. Elle achevait à peine, que la sainte Vierge lui apparut, et lui remit, comme à saint Antoine de Padoue, l'enfant Jésus dans ses bras*.
La mère Favre ne connaissait pas ces faveurs surnaturelles. Toujours dans les ténèbres et les peines intérieures, les yeux humides de larmes, le visage pâle et défait, n'ayant sur les lèvres qu'un mot: Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'avez -vous abandonnée? Mais au milieu de ces peines celte grande fille, ainsi que l'avait surnommée saint François de Sales, demeurait paisible comme ces poissons qui vivent en paix au milieu des flots et des orages. Voulant témoigner à Dieu sa parfaite soumission et la grandeur de son dévouement, elle fit vœu de ne s'arrêter jamais volontairement à aucune pensée que de Dieu ou tendant à Dieu. Vœu admirable, digne d'être compté parmi les plus sublimes, et d'être placé presque au même rang que celui qui a rendu si célèbres sainte Thérèse et sainte Chantai*.
Gomment peindre aussi l'ardeur de l'amour qui consumait la mère de la Roche? Un jour, étant au
1 Vies des premières mères, I, 320.
2 Ibid., 2o.
jardin pendant la récréation, elle fut tout à coup investie d'une odeur céleste si suave, que, ne pouvant en supporter les délices, elle se leva soudain, se jeta dans la chambre des assemblées, qui était proche, et, succombant presque à la violence de l'amour divin, elle s'appuya sur un siège. Son visage était si éclatant, qu'à peine les sœurs en pouvaient soutenir la splendeur. On la porta dans sa chambre, et la céleste odeur y était si douce et si forte, que les sœurs demeurèrent longtemps sans pouvoir faire autre chose que de jouir de cette suavité \ Une autre fois, comme elle était en retraite, il arriva que l'assistante, entrant dans sa cellule, la trouva à genoux les bras en croix, le visage lumineux et arrosé de larmes. N'osant la distraire dans un pareil moment, l'assistante sortit sans bruit, respectant le mystère de son union avec Dieu. Au bout d'une demi -heure, étant rentrée, elle la vit dans le même état extatique, toujours immobile, les bras en croix, les larmes dans les yeux, parlant toat haut , et le visage encore plus beau et plus radieux que la première fois. L'assistante, ravie de ce spectacle, baisa par respect le vêtement de la mère de la Roche, et, voyant qu'elle ne l'apercevait pas, s'assit à sa table, prit une plume et se mit à recueillir les paroles qui tombaient par torrents comme ses larmes*. Ce qu'il y avait de particulièrement admirable dans ces premières mères de la Visitation, c'est qu'en elles l'humilité égalait l'amour. Revenue de son extase, la mère de la Roche défendit à la sœur assistante d'en jamais rien dire, et, ayant trouvé le papier sur lequel
1 Vies des premières mères, I, 454.
2 Ibid., 474.
elle avait écrit, elle le jeta eu feu en rougissant'. Lorsque la mère de Blonay revenait de ses extases, c'était pour les sœurs un plaisir de voir son embarras. Elle ne savait où se cacher pour éviter leurs regards. La moindre allusion la faisait rougir 2. Quant à la mère de Bréchard, elle mettait dans ses actes d'humilité la même ardeur énergique qu'en tout le reste. Ayant trouvé deux portraits qu'on avait tirés à son insu, elle en fut si confuse, que d'un coup de poing elle creva la toile de l'un; et, les sœurs lui ayant arraché l'autre, de peur qu'elle ne lui fît le même outrage, elle le chercha avec un soin extraordinaire, et, l'ayant trouvé, elle le jeta dans le lieu le plus vil de la maison, et vint annoncer toute joyeuse aux sœurs qu'elle l'avait mis dans le lieu où méritait d'être mis son indigne original'. Un jour la mère de Chatel étant auprès du saint Sacrement, il lui vint en pensée d'examiner son cœur pourvoir s'il tenait à quelque chose; elle croyait avoir renoncé à tout ( c'était dans les premiers temps de sa vie religieuse), lorsqu'elle entendit une voix : « Et si on te nommoit supérieure, serois-tu indifférente? » Elle ne sut d'abord que répondre, et frémit en tout son corps. Néanmoins, ne voulant aucune réserve, elle s'offrit à Dieu pour qu'il fît d'elle ce qu'il voudrait. Mais telle fut la violence qu'elle fut obligée de s'imposer, qu'elle éprouva une sueur froide par tout le corps, ses yeux se remplirent de larmes, et elle s'évanouit*.
1 Vies des premières mères , 475.
2 Vie de la mère de Blonay, par Charles-Auguste de Sales.
3 Vies des premières mères, I, 196.
* Ibid., 324.
230 niSTOiRE
Quand on entrait ainsi dans les charges, il est facile de conjecturer comment on en sortait. Nous venons devoir la mère de Beaumont quitter Paris, obéissante et humble, sans un mot de plainte. A peine arrivée à Annecy, elle supplia la mère de Chantai de la remettre au noviciat*. La mère de la Roche fît peu après la même demande; et, quoiqu'on fût dans des temps très difficiles, au milieu de fondations qui naissaient de toutes parts, et que les mères de Beaumont et de la Roche eussent déjà été supérieures et fondatrices, sainte Chantai n'hésitait pas à leur accorder leurs demandes, sachant que replonger ses filles dans l'humilité, c'était les replonger dans l'amour divin.
La charité, la plus tendre union entre toutes les sœurs, achevait et couronnait ce bel ensemble de vertus. (( En vérité, disait le père Cotton, confesseur d'Henri IV, après avoir visité un monastère de la Visitation, on se croirait au cénacle, tous les cœurs n'y font qu'un '. » A Lyon, lors d'une visite canonique, on ne trouvait qu'un défaut à reprendre : c'est que les sœurs aimaient trop la mère de Blonay leur supérieure ^ A Annecy, à Paris, à Dijon, partout, on n'avait pas de plus grand bonheur que de s'entretenir des vertus des absentes*. A Orléans, la mère de la Roche, voyant souffrir une pauvre sœur tourmentée d'une violente colique, se mit à genoux dans un coin de l'infirmerie, et, le cœur ému de cette grande et vraie charité qui donne sa vie pour ceux qu'elle aime,
1 Fondalian inédite de Montferrand.
2 Id. de Grenoble.
3 Vie de La mère de Blonay, p. 162.
* Voir les Fondalions inédites de ces maisons.
elle conjura Dieu de délivrer la pauvre sœur de sa colique, s'offranl à la recevoir et à en souffrir à sa place. Dieu exauça une si admirable prière; la sœur fut à l'instant délivrée, et la mère de la Roche atteinte aussitôt d'une douleur qu'elle conserva jusqu'à la mort^
Cette charité éclatait encore dans le soin qu'avaient les monastères de recevoir des infirmes, des jeunes filles sans dot, des personnes arrivées aux dernières limites de l'âge. Il n'y avait pas de maison qui n'en possédât quelqu'une, et, comme si Dieu eût voulu montrer la joie que lui causait cette courageuse obéissance aux règles du saint fondateur, c'étaient souvent ces infirmes, ces filles pauvres, ces veuves âgées ou malades, qui apportaient à l'institut naissant les plus fortes vertus et les plus douces consolations. A Ghambéry, par exemple, lorsqu'elle était supérieure, la mère de Ghatel vit un jour arriver au parloir sa vieille mère âgée de près de quatre-vingt-dix-sept ans, qui sollicitait à genoux l'honneur de prendre le saint habit de la religion. La mère de Ghatel hésitait à la recevoir à cause de son âge; mais les sœurs et sainte Ghantal y ayant consenti, cette vénérable ancienne entra dans la maison avec une joie, une humilité et une ardeur qui ravissaient tout le monde. Elle se tenait au tout dernier rang, s'estimant la moindre de toutes, remerciant les sœurs qui la voulaient bien souffrir auprès d'elles; mais les larmes venaient aux yeux lorsqu'on la voyait se mettre à genoux pour recevoir la bénédiction de sa fîUe, lui demander ses per-
i Vies des premières mères , l, 162.
missions et lui ouvrir son cœur pour lui rendre compte de ses actions avec la simplicité et la candeur d'un enfant. Elle mourut peu après, ayant eu le bonheur de faire ses vœux sur son lit de mort'. A Grenoble, Mme \q Blanc, veuve du premier président au parlement, après avoir fondé le monastère, s'y retirait aussi à l'âge de soixante-dix ans, et y entrait de nuit afin d'éviter d'y êîre portée en triomphe par les pauvres, qu'elle avait tant aimés. Les sœurs disaient « qu'un enfant de deux jours ne seroit pas si souple et si aimable qu'elle » ; et encore : « que c'étoit un cœur de eire qui fondoit au feu de l'amour divin. » Peu de temps avant la consommation de son sacrifice, son corps commença à se dessécher par l'ardeur du saint amour qui la consumait. Le dessus de ses manches fut trouvé après sa mort dur comme du cuir, par l'abondance des larmes qu'elle répandait dans la prière et qui tombaient sans cesse de ses yeux comme deux ruisseaux. Sa robe, partagée en mille morceaux, fît des miracles ^. A Paris enfin (car il faut s'arrêter -et renoncer à faire connaître tant d'autres faits semblables), à Paris, dis-je, la Visitation acquérait à cette époque, dans la personne de M™® de Bouthiliiers, un trésor aussi précieux'. M"™® de Bouthilliers
1 Vies des huit vénérables veuves de laVisitation, manuscrit in-4°.
- Fondation inédite de Grenoble.
3 Claude -Françoise Machecop, née à Dijon, épousa en Bourgogne, en 1575, Denis Bouthilliers, seigneur de Fouilletourte et du Petit-Thouars, lequel commença l'illustration de cette grande famille, dont les deux branches les plus célèbres, on le sait assez, ont été les Chavigny et les Rancé. Tous nos manuscrits et nos Vies imprimées rappellent Boutelier, Moreri, le P. Anselme, écrivent Bouthilliers. La Vie de M"** de Bouthilliers a été inséice dans les Vies des huit vénérables veuves.
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avait soixante- dix- sept ans; son mari venait de mourir à quatre-vingts, après une vie comblée d'honneur, emportant dans la tombe la réputation du magistrat le plus intègre qu'on eût vu depuis longtemps. Elle en avait eu « neuf beaux enfants ». L'aîné était ministre d'État de Sa Majesté Louis XIII; le second était évêque d'Aire; le troisième, éveque de Boulogne, et ensuite archevêque de Tours; le quatrième, établi comme l'aîné dans le monde, avait une charge considérable au parlement de Paris. Ses quatre filles étaient toutes consacrées à Dieu. Il y en avait deux qui avaient pris l'habit de saint François d'Assise; la troisième, celui de sainte Thérèse; la quatrième était abbesse de Fontevrault. Ses petits -enfants suivaient les mêmes traces; il y en avait déjà dans le monde, il y en avait aussi dans le cloître. Sa petite-fille Cécile était à la Visitation; une autre, au Garmel. M""® de Bouthilliers commençait à voir les petits-enfants de ses enfants. Fortune, honneurs, sainteté, longue vie, intarissable postérité, nulle des bénédictions des patriarches ne lui manquait, et c'était là précisément ce qui l'inquiétait : c'est ce qui la jeta dans le cloître. Elle se trouvait trop heureuse. Elle cherchait la croix sans pouvoir la trouver. Sa fille carmélite lui disait: « Venez avec moi, vous la trouverez au Carmel. » Sa petite-fille Cécile lui disait : « Venez plutôt à la Visitation. » Elle se décida pour ce dernier parti. Elle y prit l'habit à l'âge de quatrevingt-trois ans, des mains de M?»" l'archevêque de Paris , en présence de la reine Marie de Médicis et de toute la cour, et elle le porta un an à peu près, avec une humilité ravissante. Sa petite- fille Cécile était
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conseillère et assistante du parloir. Lorsque sa bonne grand'mère y était appelée, et que, par défaut de mémoire, à cause de son grand âge, elle mettait en oubli quelques-unes des observances, celle-ci l'avertissait, en plein réfectoire ou au chapitre, de ses manquements, et toutes les sœurs admiraient avec quel humble respect la grand'mère recevait les avertissements de sa petite-fille. Elle eut beau faire pourtant, elle ne parvint pas à être malheureuse; et peu avant sa mort elle disait en pleurant: « Hélas! je croyois être entrée en religion pour souffrir et faire pénitence, et j'y ai trouvé plus de joie que quand j'étois dans le monde. »
On ne se lasserait pas d'errer dans ces souvenirs , de contempler la nature humaine ainsi vaincue par la grâce, relevée de son égoïsme, de son étroitesse, de son ind'^pendance, de ses passions honteuses, assouplie par l'obéissance, fortifiée par l'humilité, dilatée, et, pour ainsi dire, agrandie par l'amour, et s'élevant à des actes de dévouement qui honorent l'humanité au moins autant qu'ils glorifient Dieu.
Et en général qu'y a-t-il de plus beau, à ce point de vue du triomphe de la grâce sur la nature, que les origines de la vie religieuse? Des déserts de la Thébaïde, où elle naquit et qu'elle peupla d'anachorètes et de stylites, passez aux solitudes, non moins merveilleuses peut-être, de Cîteaux et de Clairvaux, dans ce court et exquis moment où saint Bernard y parut comme un astre. Contemplez ces vies d'oraison et de sacrifices, ces sens morts, ces visages défaits mais si aimables et si ardents, ces êtres épuisés par les macérations, qui n'ont qu'un souffie, et qui trou-
vent des forces pour prêcher la croisade à cent mille hommes. Entrez à Rome, assistez, un siècle plus tard, à la rencontre de saint Dominique et de saint François d'Assise; suivez l'un dans son monastère naissant de Sainte-Sabine, montez avec l'autre au sommet de l'Alverne, et dites si la nature humaine n'est pas vaincue et comme transfigurée dans ces êtres sublimes. De Rome allez en Espagne, respirez cette odeur de lis et de roses qui s'échappent des monastères réformés de sainte Thérèse; visitez à Avila ou à Tolède ces jeunes filles qui couchent sur la planche, qui marchent nu -pieds, qui meurtrissent leurs corps avec des chaînes de fer, et dont les âmes, malades d'amour, ne peuvent plus que souffrir ou mourir. De Tolède et d'Avila, rentrez en France; venez voir naître au souffle de saint Vincent de Paul, et se répandre dans les hôpitaux, dans les champs de bataille, dans les îles lointaines, ces sœurs de Charité qui arracheront à l'impie lui- même des cris d'admiration et de sympathie. Voulez-vous d'autres spectacles? Enfermez-vous avec saint Ignace dans la grotte de Manrèse; passez la mer avec saint François Xavier; ou, si vous aimez mieux, rentrons dans ces cloîtres si pieux de la Visitation , et après y avoir admiré tant d'humilité, d'obéissance, de dévouement à Dieu et au prochain, préparons -nous à voir de plus grandes merveilles encore, un plus complet triomphe de la grâce sur la nature, une plus ineffable consommation des âmes en Dieu.