HISTOIRE DE SAINTE CBANTAL
son haleine, qu'il laissait imprégnée dans tout ce qui lui avait servi, on n'osait plus ni voir personne ni toucher à rien; les aliments eux-mêmes devenaient suspects ; les plus chères relations cessaient. A la première apparition du fléau, on abandonnait les villes, qui devenaient désertes pendant des mois entiers, où l'herbe poussait dans les rues, et que traversaient de grandes bandes de loups, attirés par l'odeur des cadavres laissés sans sépulture. Les laboureurs eux-mêmes quittaient les champs et jetaient la pioche. Une année de peste amenait une année de famine, laquelle à son tour ramenait la peste : cercle meurtrier dans lequel on tourna longtemps.
Que devenaient cependant les monastères de la Visitation? Ils restaient seuls habités dans les villes abandonnées, privés de nourriture, de remèdes, de médecins, de confesseurs même, lorsque le fléau les leur enlevait ; quelquefois épargnés, le plus souvent atteints , et dans tous les cas le théâtre du plus beau dévouement et du plus héroïque courage.
Un des premiers monastères menacés par la peste fut celui d'Autun, que gouvernait la mère de Ghastelluz. A la première apparition du mal, elle réunit le chapitre et proposa aux sœurs d'user de la liberté laissée par le concile de Trente, c'est-à-dire de quitter le couvent et de se retirer toutes ensemble à la campagne, dans un château situé en bon air, que M'"« de Roussillon, sa sœur, mettait à leur disposition. Mais elle eut à peine ouvert cet avis, que toutes les sœurs se récrièrent, protestant qu'elles ne voulaient pas rompre la sainte clôture, qu'elles ne craignaient pas la peste, si ce n'est celle de l'âme; et, s'embrassant
les unes les autres, elles se jurèrent de se soignisr réciproquement jusqu'à la mort. Sainte Chantai, ravie en apprenant cet acte d'énergique vertu, leur écrivit, pour les féliciter, une lettre conservée jusqu'à ces derniers temps comme un trésor '.
A Moulins, la peste éclata presque en même temps, mais avec une telle violence, qu'au bout de quatre ou cinq jours il ne resta plus dans la ville que quelques pauvres qui bravaient le fléau pour piller les maisons désertes, et les malades qui n'avaient pu s'enfuir. Le bon M. de la Coudre, confesseur du monastère, demeuré courageusement à son poste, mourut saintement un des premiers. Sa dernière bénédiction et sa dernière prière furent pour ses chères filles. Il les conjura, de son lit de mort, de rester dans la paix et de n'avoir pas peur; « d'autant, disait-il, qu'il avoit conjuré la très sainte Vierge, sa dame et princesse, qu'elle ne permît pas que ceux qui assisteroient son sien serviteur et esclave en reçussent du mal, et spécialement ses chères filles, en la personne desquelles il lui avoit consacré tous ses petits services. » Encouragées par cette voix si sainte, les religieuses demeurèrent huit mois entiers au milieu des morts et des mourants, abandonnées de tout le monde, et privées même de secours spirituels. Seulement un bon religieux qui restait encore dans la ville, et dont la journée était employée tout entière au service des pestiférés, mandait de temps en temps aux sœurs qu'elles priassent bien pour ses pauvres malades et qu'elles continuassent à n'avoir pas peur; « que tous
1 Fondalion inédile d'Aulun, p. 239.
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les jours tenant son maître, savoir le saint Sacrement, entre les mains et sur sa poitrine, le portant aux malades, il le faisoit passer autour des murailles de clôture de ses chères épouses, afin qu'il ne permît pas que le mal entrât dans le doux enclos de ces heureuses prisonnières volontaires, et que jamais il ne faisoit sa petite procession sans avoir une tendre confiance que Notre -Seigneur les préserveroit ; qu'il les en avertissoit comme ses bonnes sœurs, afin qu'elles redoublassent leurs prières envers leur adorable maître'. »
D'Aulun et de Moulins, la peste gagna rapidement Paray, mais avec une fureur croissante. Dès le lendemain de l'apparition du mal, la ville était abandonnée ; il n'y restait plus que les sœurs, une quarantaine de ménages pauvres, le confesseur du monastère et le curé de la ville, jeune prêtre installé depuis quelques jours et qui n'avait pas voulu quitter les débris de sa paroisse disparue. Presque en même temps qu'elle éclatait dans la ville, la peste éclatait au monastère. La sœur Claude-Antoinette fut frappée la première; il lui parut sur le genou trois gros charbons. « On la fît à la hâte retirer au fond du jardin, dans une petite hutte en feuillage, construite pour recevoir les pestiférés ; et, comme toutes les sœurs sollicitoient ardemment la joie d'aller exposer leur vie pour la soigner, on tira au sort, et la sœur Jeanne- Catherine Vivian emporta le prix. Toute la communauté l'embrassa tendrement, la félicitant de son honneur et de son bonheur; et elle, plus contente que
1 Fondation inédite de Moulins, p. 70.
toutes, ayant pris la bénédiction de sa supérieure, s'enferma avec sa chère malade. Le chirurgien qui avait coutume de servir le monastère s'étoit retiré à la campagne. A grandes peines et à force de prières, on obtint qu'il reviendroit sur les fossés, hors de la ville, d'où il pouvoit entendre la supérieure, qui lui parleroit par la petite fenêtre grillée d'une tour. La consultation fut courte. Le chirurgien cria que, si la sœur n'étoit saignée, elle mourroit infailliblement, et, ayant ordonné quelques petites choses, il s'en retourna plus vite que le pas, tant il craignoit l'air corrompu de la ville. » D'obtenir qu'il entrât au monastère pour faire la saignée, il n'y fallait pas penser. Heureusement, sur le soir, « un jeune déterminé vint sur les fossés et cria qu'il faisoit tout pour de l'argent, et qu'il se chargeroit de saigner la malade; mais il vouloit cent écus, qu'on eût été bien en peine de trouver. » On s'arrangea pour cent francs. Il entra, fit la saignée, apprit aux sœurs à saigner elles-mêmes, à brûler quelques parfums, à apprêter quelques remèdes ; secours bien insuffisants, et les seuls néanmoins qu'elles devaient avoir pendant la longue durée du fléau \
Les sœurs de Montferrand, où la peste éclata vers le même temps, eussent bien voulu suivre l'exemple de la Visitation de Moulins et d'Autun, et au premier bruit de la contagion, réunies en chapitre, elles s'étaient promis de se soigner jusqu'à la mort, sans jamais abandonner la clôture. Mais quand on sut quels ravages le fléau exerçait à Paray, le supérieur
1 Fondation inédite de Parjy, p. 283.
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de Monlferrand ne voulut plus entendre parler de ce projet, et leur vint intimer l'ordre de partir aussitôt et de se rendre à Saint- Flour, où les sœurs de la Visitation leur offraient un asile. On juge ce que dut être le voyage. A une époque où toutes les religieuses étaient cloîtrées, et où l'on eût pu parcourir le royaume entier sans rencontrer dans les rues ou sur les roules une seule femme revêtue d'un habit monastique, la vue d'une communauté tout entière voyageant à cheval et sur de mauvais chariots réunis à la hâte, et venant d'une ville pestiférée, excita une panique générale. Les maisons se fermaient sur leur passage ; les villages se barricadaient à leur approche. Le second jour il fallut coucher au milieu des bois, dans des huttes de charbonniers, aucun village n'ayant voulu loger les voyageuses. Ce fut bien pis quand on arriva à Saint- Flour. Les portes de la ville étaient fermées, et le peuple, craignant que les religieuses n'apportassent la peste, s'était réuni, menaçant, sur les places publiques. .Je ne sais ce qui serait arrivé si les sœurs ne se fussent arrêtées prudemment avant d'entrer dans les faubourgs, ni où elles eussent couché si M^' l'évêque n'eût pas mis à leur disposition sa maison de campagne, située à deux ou trois lieues de la ville. Elles y firent quarantaine. Après quoi le peuple, voyant qu'elles étaient saines et en bonne santé, les laissa entrer dans le monastère de la Visitation, où on les attendait avec impatience, et où les deux communautés passèrent sept mois ensemble dans une paix et une union dont le souvenir dure toujours *.
* Fondation inédite de Monlferrand , p. 140.
Cependant la peste, qui couvait sourdement en France depuis quelques mois, et qui n'avait encore apparu que sur quelques points, étendit tout à coup ses ravages. Des chaleurs précoces et violentes, une sécheresse obstinée qui avait fait tarir tous les puits, un air brûlant et lourd qui oppressait les poitrines , tout semblait se réunir à la fois pour accroître la mortalité. A Lyon, à Valence, à Grenoble, à Aix, à Crest, à Crémieux, la peste éclata presque en même temps, partout terrible, partout emportant des populations entières. La marche du fléau, qui était incompréhensible et déroutait tous les calculs, ajoutait encore à l'effroi. A Lyon, par exemple, il y avait deux monastères de la Visitation : l'un situé à Bellecour, au bas de la ville, entre le Rhône et la Saône, et, pour ainsi dire, au milieu des eaux; l'autre placé sur la montagne de Fourvières, à l'Antiquaille, dans la plus saine position. Le premier fut épargné pendant toute la durée de la peste. Sur le second, le mal s'acharna, pour ainsi dire, avec une telle fureur, que la moitié des sœurs périrent dès les premiers jours. « Hélas I hélas! ma mère, écrivait la supérieure à sainte Chantai, que vous dirai -je de notre pauvre maison? Sur vingt-deux sœurs, en voilà déjà sept qui sont mortes. Et quelles sœurs I c'étoient des perles de vertu. » La sœur assistante, Marie- Jacqueline de l'Étang, frappée la première, mourut en odeur de sainteté. « Je ne pense pas, continue la supérieure, qu'il se puisse rencontrer un cœur plus religieux que celui-là et plus détaché des choses de la terre. On n'a jamais remarqué, en toute sa maladie, un seul acte de résistance, et elle disoit que, si l'obéissance lui
eût ordonné d'avaler une barre de fer toute rouge, elle s'y fût tout de suite essayée. » Celle qui fut frappée la seconde n'était qu'une humble sœur tourière, nommée Jeanne; elle laissa cependant des regrets plus vifs encore. « C'est quasi une petite merveille que sa vie. Née de parents pauvres et si ignorants qu'on ne lui avoit pas même appris ce que c'est que Dieu, quand elle étoit seule dans les champs, occupée à garder ses moutons, elle alloit ruminant en elle-même, se demandant qui est-ce qui peut avoir fait la terre, les fleurs, les arbres, le soleil, la nuit, le jour; et se répondant à elle-même : Il faut, disoit-elle, que ce soit quelqu'un de bien haut et de bien relevé. Sur cette profonde pensée, elle se jetoit à genoux et disoit : Qui que vous soyez , vous méritez bien d'être aimé, vous qui avez fait le ciel et la terre, et qui m'avez faite aussi. Elle fut trois ans entiers à adorer le Dieu qu'elle ne connoissoit pas, et à ruminer ses œuvres. » Au bout de ce temps elle ouït par hasard parler de la très sainte Vierge, et elle apprit qu'elle était mère de Dieu. De question en question, elle en vint à savoir tous les mystères de la religion; et, ravie de ce qu'elle apprenait, désolée d'en avoir été instruite si tard, elle rêva une solitude plus profonde encore, afin de ne penser qu'à ces merveilles d'amour. Elle était depuis deux ans au second monastère de Lyon, avançant à pas de géant dans la vraie vertu, lorsque la peste l'ayant touchée, elle s'envola trop heureuse dans l'éternité. Cinq autres sœurs suivirent ces deux- là dans l'espace de quelques jours, ce qui mit en toutes une sainte émulation de ferveur; « chacune se croyant au moment d'être atteinte,
c'éloit à qui se pareroit le mieux de vertus pour paroître devant le divia Epoux. » Le premier monastère de Lyon, jusque-là sain et sauf, ayant appris les extrémités de celui de l'Antiquaille, fît paraître une charité héroïque. Sur les instances de la mère de Blonay, qui était déposée, la supérieure, la mère de Crémeaux, écrivit aux sœurs pour les conjurer de lui envoyer celles qui avaient la peste , s'offrant de les servir et de les soigner jusqu'à la mort. Cette admirable proposition ayant été refusée et le mal faisant de tels ravages qu'il n'y avait plus d'autre remède que d'évacuer la maison, la mère de Blonay écrivit de nouveau aux sœurs de l'Antiquaille pour les supplier de venir au monastère de Bellecour, où elles seraient reçues avec bonheur. Les religieuses hésitèrent encore plusieurs jours ; mais, comme il y avait des cadavres étendus tout autour du monastère et jusque contre les portes, et que l'air se corrompait tous les jours davantage, au point qu'il n'y avait plus une seule religieuse qui ne fût souffrante et incapable de soigner les autres, elles se décidèrent enfin à accepter l'offre de la mère de Blonay. Elles sortirent donc à pied, le voile baissé, et traversèrent, en priant et fortement émues, la ville déserte. Tel était le nombre des morts qui gisaient sans sépulture, qu'une sœur se laissa choir sur un cadavre qui était en travers dans la rue. Elles furent reçues à bras ouverts par les sœurs de Bellecour, qui, oubliant qu'elles sortaient d'une maison infectée, qu'elles avaient vu et touché des corps morts, les embrassèrent avec une cordialité admirable, et les conduisirent aussitôt au chœur, où elles furent heureuses d'entendre leurs
voix se confondre dans un même cantique. Dieu, du reste, bénit la charité des sœurs de Bellecour, et pendant les quatre mois que les deux communautés demeurèrent ensemble, il n'y eut pas une seule victime parmi elles, bien que la peste continuât à faire dans la ville d'épouvantables ravages \
De Lyon, la peste gagna rapidement Valence, où elle éclata « avec une sorte de rage », mais où la charité d'une sœur l'arrêta presque subitement. Déjà le mal était dans le monastère, et douze ou quinze sœurs ressentaient ces malaises précurseurs trop certains de la contagion, lorsqu'une des plus ferventes, la sœur Marie- Constance Orlendin, se rendit à la chapelle et offrit à Dieu de mourir pour sauver le monastère. Elle fut exaucée, « et atteinte le jour même de plusieurs pestes qui la dépêchèrent promptement. » Elle mourut, trop fière, disait-elle, de donner sa vie pour ses chères compagnes; et le mal n'alla pas plus loin -.
On vit quelque chose de semblable à Grenoble; mais celle qui se dévoua pour ses sœurs ne paya heureusement pas de sa vie le sacrifice héroïque qu'elle en avait fait. C'était la mère de Beaumont. Voyant que la ville entière était décimée par la peste, et que le monastère courait les plus grands dangers, car on avait établi une ambulance à sa porte, et quand on brûlait les vêtements des pestiférés, la fumée malsaine remplissait la maison, elle se voua
^ Fondation inédiie de Lyon, p. 33.
* Id. de Valence, p. 167.
à Dieu pour mourir à la place de ses filles, et rédigea en ces termes l'acte de sacrifice: « Mon Dieu, n'ayant point, par votre grâce, d'autre volonté que la vôtre, je viens m'offrir à vous, mon Créateur, pour mourir de peste, et payer moi seule, comme la plus criminelle, ce que votre justice voudroit exiger de la communauté que vous m'avez commise. Je vous donne et abandonne mon cœur, mon corps, mon âme et mon esprit; oui, mon cher amour, je veux et entends que toutes les palpitations de mon cœur, les pensées do mon esprit et les mouvements de mon corps soient des renouvellements perpétuels et actuels de cette mienne volonté, afin que toute ma personne soit sacrifiée à la gloire de votre service..., en union de tous les sacrifices que Notre-Seigneur Jésus-Christ a faits à son Père éternel pour le salut de toutes les créatures, dont je me reconnois la plus indigne. » Dieu agréa cet holocauste, et le fléau n'entra pas au monastère'.
A Nevers, la mère Françoise- Jacqueline de Musy, que nous connaissons déjà, fit éclater pendant la peste un courage aussi grand et la plus admirable prudence. Se rappelant ce que dit la règle, que la supérieure doit servir les malades de ses propres mains, et ce que crie plus haut encore l'Évangile, que le bon pasteur donne sa vie pour ses brebis, elle résolut de s'enfermer au fond du jardin dans les petites huttes de feuillages où se retiraient les sœurs pestiférées ; mais la communauté ne voulut jamais le permettre. Obligée ainsi de demeurer loin du danger, elle s'ap-
1 Vies de plusieurs supérieures , p, 9S.
pliqua à entretenir parmi toutes ses filles la joie, la ferveur, le saint désir de la mort, qui sont les meilleurs préservatifs contre la peste. Elle y réussit à merveille. Les sœurs, se voyant sur le bord de la fosse, récitaient plusieurs fois le jour les prières par lesquelles l'Église console et endort les mourants; et elles trouvaient de si douces consolations dans cette attente de TÉpoux, que les plus heureuses, au jugement de toutes, étaient celles qu'il visitait et qu'il emmenait les premières. On vit alors briller du plus bel éclat la tendre union qui existait entre toutes les Visitations. Chaque jour les sœurs de Nevers recevaient un grand nombre de lettres que leur adressaient les sœurs des autres monastères, avec de l'argent, des remèdes et mille offres de service de toute nature. Elles eurent bientôt plus de deux cents lettres, qu'elles copièrent avec soin et réunirent en un seul livre, pour leur elre un mémorial éternel de la charité et de l'union que saint François de Sales avait tant recommandées et qu'on pratiquait si bien.
A Crémieux, le mal fut apporté par des mendiants vagabonds, et bientôt des familles entières furent atteintes de maux violents, étranges, accompagnés de symptômes inconnus, et y succombèrent. On doutait encore que ce fût la peste, ou plutôt, comme il arrive toujours, on cherchait à se persuader que ce n'était pas elle, lorsqu'un jour, à la suite d'une grande réunion sur laquelle les chroniqueurs ne donnent pas d'autres détails, tant de morts encombrèrent les rues, qu'il fallut ouvrir les yeux à la triste réalité. Par hasard, les tourières de la Visitation se trouvaient dans cette foule, et dès le soir môme l'une d'elles jeta
trois gros charbons ; on la fit descendre à la hâte par la fenêtre avec une grande échelle, et on lui dressa au bas de l'endos une cabane où elle se retira avec la sœur Françoise- Augustine Peiet, qui s'était dévouée à la servir. Comme la malade était jeune et robuste, elle fut prise, pendant trois jours et trois nuits, d'accès de délire et de furies étranges, au bout desquels, la mort venant, elle s'apaisa un peu, et retrouva assez de calme et de force pour faire courageusement son sacrifice. Or le soir même où elle avait jeté les charbons, cette bonne sœur tourière avait épluché les herbes du souper, ce qui mit la communauté dans un tel péril, que le médecin, apprenant cette circonstance, vint dire aux sœurs qu'elles ne pouvaient assez tôt faire des fosses pour s'enterrer toutes. Heureusement c'était la mère Marie -Anne Rosset qui était supérieure. Elle conduisit toutes ses filles à la chapelle, et releva leur courage par une de ces ardentes prières dont plus qu'aucune autre elle avait le secret. Dès le lendemain cependant le clerc qui servait la messe jeta six charbons, et peu après le confesseur lui-même se voyait atteint mortellement. On avait hésité jusque-là à quitter le monastère ; mais les supplications de ce digne ecclésiastique furent si vives, que la mère Anne-Marie Rosset se rendit. Les sœurs sortirent donc le jour même, à pied, deux à deux, le voile baissé, et, passant devant la maison de leur confesseur, elles reçurent sa bénédiction, qu'il leur donna de sa fenêtre, et qui fut la dernière. Il mourut quelques instants après, avant même que les sœurs eussent gagné la maison qui leur avait été prêtée à deux lieues de la ville, et où, en échange des
périls de la peste, elles allaient connaître les épreuves de la faim '.
A Grest, le confesseur fut aussi frappé un des premiers. Souffrant déjà, mais sans en rien dire, il était venu passer le matin une heure au parloir avec toutes les sœurs, pour les encourager par quelques paroles de foi et d'énergie, et il leur avait même distribue des images. Tout à coup, deux heures après, « ce bon ecclésiastique, inquiet pour ses filles plus encore que pour lui, vint heurter à la porte criant adieu et disant qu'il lui était sorti deux charbons. Il chargea son lit sur ses épaules et s'en alla chez ses parents, où il mourut quatre jours après. Il n'était pas encore mort que la sœur tourière qui lui avait ouvert la porte était frappée aussi, et tout annonçait pour le monastère une prochaine et terrible invasion du fléau. Ce fut alors qu'eut lieu un de ces dévouements héroïques comme nous en avons déjà vu plusieurs, et en présence desquels il semble que l'ange exterminateur soit obligé de remettre son glaive dans le fourreau. Il y avait à Grest une jeune personne de grande famille de Provence. Elle se nommait M^^® de Bachason. C'était, pour les avantages de l'esprit et du corps, une sœur des demoiselles de Blonay, de Martignat, de Ghatel. Même âge, même beauté, même fortune. Comme elles, elle avait tout méprisé, s'était vouée aux bonnes œuvres, avait fait venir des sœurs de la Visitation, el, le monastère fondé, elle y avait pris l'habit sous le nom de Marie- Catherine, et y vivait depuis quelques années dans la ferveur. Quand
* Fondation inédile de Crémieux.
la peste se prit violemment à Grest et menaça le monastère, la bonne sœur eut un remords. N'était-ce pas elle qui allait être cause de la mort des religieuses, puisque c'était elle qui les avait amenées à Crest? Émue de cette pensée, elle s'alla jeter au pied du saint Sacrement, conjurant Notre- Seigneur, si c'était sa volonté de frapper quelque sœur, de la frapper elle-même, offrant à sa justice divine de payer pour toutes. Elle sortit de l'église, convaincue intérieurement que Dieu l'avait exaucée, et elle vint, toute radieuse, annoncer à la supérieure qu'elle mourrait, mais qu'aucune sœur ne serait frappée. En effet, elle fut atteinte le soir même. « Alors cette toute innocente colombe commença à répandre devant son divin Époux des actions de grâces très grandes. Ce n'étoit qu'humilité, contrition et amour. Eh ! disoit-elle souvent au fort de ses douleurs, que mon âme a de joie quand je m'imagine qu'aussitôt qu'elle sera hors de cette prison , la sainte Vierge la présentera à son fils, et mon bienheureux Père me recevra ! Elle ne voulut pas que l'on fît entrer le père capucin qui s'étoit exposé pour lui administrer les sacrements, crainte qu'il n'apportât quelque mal nouveau aux sœurs ; mais ayant appris que cela se pouvoit en cas de nécessité, elle dit ses péchés à la supérieure, laquelle les alla dire au travers d'une fenêtre; après quoi, de la rue, ce bon père donna l'absolution à la malade, qui gagna l'indulgence plénière, et demeura dans une si grande paix et sécurité, qu'elle en répandoit la suavité au cœur de celles qui la servoient. Huit heures avant de mourir, elle souffrit des douleurs étranges avec une très amoureuse dévotion. Jésus,
Marie, étoient son plus doux remède. Enfin l'heure tant désirée étant venue, dans une profonde tranquillité, les yeux fixés sur un crucifix, avec un petit sourire d'une humble confiance, elle rendit sa sainte âme, n'ayant maladie que cinq jours. Or, comme cette chère sœur avoit dit, le mal n'eut aucune suite dans le monastère, quoique l'on fût dans des périls évidents '. »
Qu'on juge des inquiétudes et des émotions maternelles de sainte Chantai en apprenant coup sur coup ces nouvelles. Sans doute le courage, l'énergie, l'héroïsme, l'obéissance, la charité de ses filles, la consolaient. Mais comment n'aurait-elle pas pleuré en pensant à leurs périls ? Tous ces monastères envahis par le fléau étaient en même temps assiégés par la pauvreté. A Saint- Flour, les sœurs, au milieu d'une ville abandonnée, passèrent une journée entière sans pain. A Autun, elles n'avaient que des herbes qu'elles cueillaient dans leur enclos. A Crémieux, elles manquaient de vêtements et de souliers. A Grest, à Moulins, à Montferrand, la misère était plus grande encore. Dans une foule de monastères, celles qui échappaient au fléau couraient risque de mourir de faim.
Rarement la mère de Chantai fut plus admirable que dans cette circonstance. On la voit retrouver tout à coup cette ardeur qui était dans sa nature et que depuis tant d'années elle s'appliquait à calmer. « Voilà trois ou quatre lettres que je vous envoie, ma fille, écrit -elle à une supérieure dont le monas-
1 Fondation inédile de Crest, p. 535.
tère était envahi par le fléau : à quoi pensez -vous de ne pas me répondre? Ne me sentez-vous pas sur des charbons, » On la voit surtout déployer cette activité industrieuse, cette science pratique, cette ardeur mêlée de sang- froid qui sont d'un si grand prix en de tels moments. Elle pense à tout, elle pourvoit à tout. Son cœur embrasse, dans une immense sollicitude, tous les besoins de ses filles; son esprit est aussi grand que son cœur. A Lyon, à Grenoble, à Chambéry, à Saint- Flour, elle envoie du blé; à Crest, des remèdes; à Crémieux, des robes, des souliers; à Autun, elle fait pénétrer jusqu'à un troupeau de moulons. Elle réunit à Paris des médecins, et leur fait rédiger des consultations sur la manière de se préserver du fléau. Elle réunit en même temps des théologiens pour savoir si les sœurs peuvent en conscience quitter la clôture pour éviter la peste, et elle envoie à toutes ses maisons des circulaires pour encourager, consoler, raffermir les sœurs et les exciter à préparer leurs âmes à la venue de l'Époux *. Au milieu de ces ardeurs de zèle, eile pleure, elle gémit, elle s'accuse de faire trop peu pour ses filles; elle se frappe la poitrine, en se croyant la cause de ces châtiments; et, faisant jeter à sa charité une flamme plus brillante que jamais, on l'entend s'écrier : « Nos pauvres sœurs sont en de telles nécessités, que quand je vois cela, je me voudrois vendre, si je pouvois, pour les aider». »
1 Voir, pour tous les faits que nous venons de citer, les Fondaiions inédites des monastères dont nous citons les noms, et les lettres de la sainte adressées à ces monastères.
2 Lettres inédites , p. 131. M igné, 1865.
Sur ces entrefaites, elle reçut une lettre qui lui causa une pénible impression. M^ Jean- François de Sales, ayant appris que la peste avait éclaté en France, et ne doutant pas que Paris ne fût bientôt envahi par le fléau, écrivait à la mère de Chantai pour lui ordonner de quitter promptement la capitale et de revenir à Annecy par la voie la plus courte, avec défense expresse de s'arrêter dans aucune ville et dans aucun monastère atteints de la peste. Quelque douloureux que fût pour elle un pareil ordre, car elle allait passer aux portes de ses maisons sans pouvoir consoler ses filles, elle obéit et partit aussitôt. On peut suivre sa trace en lisant les lettres qu'elle leur envoyait sur sa route, et par lesquelles elle se dédommageait de ne pouvoir aller les embrasser. Le 5 juillet 1628, elle est à Bourges, se dirigeant vers Paray, mendiant sur sa route des secours « pour les pauvres Visitations pestiférées ». Du iO au 20 août, elle passe entre Nevers et Moulins, « bien marrie de ne pouvoir aller soigner ses filles. » Le 23 août, elle s'approche de Paray, et ne voulant pas y entrer davantage, puisque défense lui en était faite, elle s'arrête à Lamotte, petit village à deux lieues de cette ville, d'où elle écrit aussitôt à M""^ de Toulongeon pour lui confier ses douleurs et lui demander des secours. « Ma très chère fille, lui dit-elle, nous sommes venues ici, à deux lieues de Paray, afin d'apprendre des nouvelles de nos pauvres sœurs. J'ai envoyé quérir M. leur confesseur, qui est l'unique assistance qu'elles ont après Dieu ; il m'a dit que les quatre sœurs atteintes de la maladie étaient hors de danger. La pauvre sœur Marie-Marguerite est morte; avertissez-