‹ Histoire de Sainte Chantal et des origines de la VisitationChapitre 15 sur 65 · II · texte numérisé non relu

II

en les monastères, s'il vous plaît, afin que l'on prie pour elle. Quant aux autres sœurs, elles sont destituées de toutes sortes d'assistances humaines, que de ce bon prêtre, qui va chercher par les villages ce qu'il peut pour les nourrir, où il court fortune de la vie, car déjà l'on a manqué de l'assommer; et, si ce pauvre homme prenoit le mal, l'on ne voit par quel moyen nos pauvres sœurs seroient empêchées de mourir de faim. Outre qu'elles sont dans un très grand et évident péril de la maladie, comme tous ceux de la ville, et plus encore à cause que le cimetière des pestiférés est derrière leur maison; de plus, selon le jugement du voisinage, il est impossible, humainement parlant, que la ville soit purgée, parce qu'il n'y a nul ordre pour cela, et que même les corps demeurent dans les maisons sans être ensépulturés. Voyez en quel péril sont et seront ces pauvres filles ; elles m'ont écrit, et le confesseur m'a dit qu'elles n'avoient nul moyen de se faire secourir. Elles sont destituées de tout secours. Elles ont cependant encore un peu de votre argent, de blé et de vin, mais fort peu. Certes, ma très chère fille, il faut, s'il vous plaît, pourvoir à leurs besoins'. »

Pour appuyer sa requête, la sainte se rendit de Lamolte à Alonne, chez M""*' de Toulongeon. De là, n'osant aller à Autun , elle écrivit à la mère de Ghastelluz, qui était supérieure, une lettre pleine de larmes, pour la presser d'évacuer promptement le monastère et d'accepter l'hospitalité que leur offrait M. l'abbé de Toulongeon dans son prieuré de Méière.

1 Lettres inédites, p. 372.

« Croyez, ma fille, ajoulait-elle, qu'en tout ce que nous pourrons nous vous servirons cordialement et sans réserve. L'on craint fort de faire entrer des personnes dans Autun, et l'on voudrait que vous donnassiez adresse de vous parler, donner et recevoir ce que vous voudriez par-dessus la muraille de la ville qui est au droit de votre jardin; voyez si cela se pourra, et nous faites bien savoir tout ce que vous désirez de nous, tandis que je suis ici. Mon Dieu , que ce m'est une grande mortification si je ne puis vous voir et nos pauvres sœurs, que je salue chèrement avec vous * 1 »

La mère de Ghastelluz n'ayant pu, comme le désirait sainte Chantai, lui faire tenir de ses nouvelles, et sachant que la vénérable fondatrice, en s'en retournant, allait passer à une petite demi-lieue de la ville, obtint de ses supérieurs la permission de venir l'attendre au milieu d'un champ, afin que là, lui parlant de loin et au-dessus du vent, elle pût conférer avec elle de plusieurs affaires urgentes. Quand la mère de Chantai vit cette bonne supérieure éloignée d'elle, elle invoqua le secours de Dieu, et, faisant le signe de la croix : « Approchons- nous, au nom de Dieu, » dit-elle. Et, marchant à grands pas vers la mère de Chastelluz, elle l'embrassa et la fît monter dans son carrosse. M""" de Toulongeon, qui avait avec elle sa petite Gabrielle, âgée de six ans, tremblait fort. « Vraiment, disait-elle, si je n'étois assurée que ma mère est une sainte, je transirois d'appréhension. » M™" de Roussillon, au château de laquelle on

* Leilres inédites, p. 308.

se rendit, eut encore plus peur, et, se jetant à genoux devant la sainte : « Madame, lui dit-elle, si votre sainteté ne me mettoit hors de crainte , je tremblerois et laisserois ma maison a ma sœur; mais j'ai confiance qu'aucun mal n'arrivera à qui que ce soit; donnez -moi le bien de votre bénédiction. »

De là, la mère de Chantai se rendit à Dijon, où elle reçut de différents monastères des lettres 'x qui lui firent jeter bien des larmes ». — « Mais, écrivait-elle aux sœurs de Lyon, je relève mon esprit par- dessus toutes choses créées et au-dessus de la mort parmi tant de morts ^ » Elle resta peu à Dijon, et vint à Chalon-sur-Saône, dont son neveu, Jacques de Neufchèzes, venait d'être nommé évêque, et où elle fut comblée d'honneurs par la population tout entière. Les Carmélites et les Bénédictines l'envoyèrent prier instamment de venir les visiter; les Ursulines la firent dîner chez elles, et, la vénérant déjà comme une sainte, lui coupèrent une partie de la queue de son voile; elle en pleura amèrement le soir en se déshabillant, et dès le matin elle alla trouver Msr de Châ- Ion, le conjurant de la laisser partir; « car ces religieuses, disait -elle, font en l'estime qu'elles ont en moi des choses si déraisonnables, que je ne le puis du tout souffrir. — Ma bonne tante, répondit l'évêque, plus vous trouvez qu'elles font mal, plus j'estime qu'elles font bien. » Aussi, loin de lui accorder sa demande, il exigea qu'elle donnât accès dans la grande salle de l'évêché à tous ceux qui la voudraient voir, et ils étaient si nombreux et de toutes sortes d'états,

1 Lettres inédites, ccxxiv.

qu'on eût dit un concours général. Elle obéit; « mais elle se tenoit si proche contre une muraille qu'on ne pouvoit passer derrière elle pour couper ses habits; et, malgré cela, elle ne put empêcher que, tant de la robe que du voile, on ne lui en prît tous les jours quelque chose K »

Au sortir de Châlon elle alla à Bourg, et delà à Crémieux, où M'^° la comtesse de Disimieux, qui la vint voir, fut guérie d'une hydropisie; et enfin elle arriva à Annecy le 30 octobre 1628.

1 Mémoires de la mère de Chaugy, p. 222. — La Visitation de Châlon conserva jusqu'à la révolution la croix de sainte Chantai, qui lui avait peut-être été prise à l'époque de ce voyage. Après la dispersion de la conamunauté, une des sœurs de ce couvent était demeurée en possession de cette croix. Elle la légua à sa mort à M^« Goudier, qui lui avait donné asile. C'est à un encan public des meubles de M. Goudier, après son décès, que ma mère , nous écrit M. de Lacuisine, président à la cour impériale de Dijon , acheta cette croix dans une intention pieuse qu'elle a surle-champ réalisée en la donnant aux dames de l'ancienne Visitation de Châlon vivant ensemble en attendant la restauration de la communauté. C'est ainsi que M™« Bataille de Mandeiot. l'une d'elles', qui a fondé le couvent de la Visitation de la Croix-Rousse à Lyon, l'a laissée à cette maison, dont elle était la fondatrice.

Dans une lettre adressée à M. de Lacuisine par la supérieure actuelle, sœur Marie-Régis Deville, et datée de Lyon le 25 juillet 1862, on lit ; « Nous désirons vivement que cette lettre vous soit un témoignage authentique et perpétuel de la reconnaissance de notre communauté pour le précieux don de la croix de notre sainte mère de Chantai, que nous constatons dans nos archives avoir été fait par M'"<= de Lacuisine, votre digne mère, à notre très honorée mère Marie-Victoire Bataille de Mandeiot, religieuse du monastère de la Visitation de Chalon-sur-Saône et notre fondatrice à Lyon, laquelle a légué ce trésor à notre communauté. Cette croix opère bien souvent des prodiges de préservation d'accidents fâcheux dans les cas difficiles où se trouvent les dames de notre ville au moment de leur délivrance, étant constamment réclamée, dans le danger surtout. »

Ce long voyage à travers tant de pays pestiférés, les douleurs qu'elle éprouva à la mort d'un si grand nombre de ses filles, les inquiétudes dont elle était sans cesse remplie, augmentèrent dans la mère de Chantai son abandon à la sainte volonté de Dieu , et développèrent en son âme un secret désir de la mort. C'est là le fond de toutes ses lettres à cette époque. « Nous sommes à Dieu, écrivait-elle sans cesse : qu'il eïi soit à sa volonté. Rien n'est si utile à nos âmes, rien ne sera si doux que de nous abandonner toutes à son saint plaisir. »

« Nous mourrons ici aussi bien qu'à Lyon, écrivait-elle d'Annecy, car avant-hier nous enterrâmes une de nos sœurs; c'étoit un trésor, une âme toute pure. Aussi crois-je en la bonté de notre bien-aimé Seigneur et Époux qu'elle vola droit au ciel comme une chaste et blanche colombe. 0 ma fille, qu'il importe peu de quel mal nous mourions, pourvu que nous montions à cette bienheureuse éternité! 0 sainte mère des enfants de Dieu! quand reposerons -nous en votre sein et en vos bras immortels? Ma fille, nos âmes devraient défaillir en ce désir. Mais non, je me reprends, attendons doucement l'heure que le divin Époux a marquée pour nous combler de ce bonheur, et, en attendant, n'ayons qu'un désir, celui de lui plaire pour l'accomplissement de sa sainte volonté \ »

En rappelant la mère de Chantai à Annecy, au miUeu de l'air pur des hautes montagnes, on avait espéré la soustraire à tout danger. Mais la peste,

1 Letire à la mère Catherine de Crémeaux de la Grange, supérieure de Lyon, 8 décembre 1628.

arrêtée un instant par le froid de l'hiver, reprit son cours à la fonte des neiges, envahit Belley en février 1629, Chambéry, Rumilly en mars et en avril, et éclata enfin à Annecy, peu après la fête de Pâques. Le baron Louis de Sales en eut un triste pressentiment en voyant les excès auxquels se livrait le peuple pendant le carnaval, et qui se prolongèrent bien avant dans le carême, sans que les libertins pussent être retenus ni par les prédications éloquentes qui retentissaient alors dans la ville, ni par la crainte du fléau de Dieu qui sévissait presque partout. « Vraiment, disait- il un soir en revenant du tombeau de saint François de Sales, et en rencontrant sur sa route des bandes de masques, à quoi pensent ces gens? Je serois bien étonné si d'ici peu la colère de Dieu n'éclatoit. »

11 ne se trompait pas. Quelques jours après des nouvelles de morts étranges arrivaient de différents quartiers de la ville, et les cadavres examinés laissaient voir partout les signes manifestes et terribles de la peste. Ce fut dans ces circonstances que le monastère de la Visitation d'Annecy choisit la mère de Chantai pour supérieure, le 31 mai 1629, Dieu le permettant afin que l'Ordre eût la sainte à sa tête au moment où il traversait une des plus grandes crises de son histoire.

Le bruit de l'invasion du fléau à Annecy se répandit avec la rapidité de l'éclair dans toutes les Visitations de France et de Savoie, et y excita la plus vive inquiétude. De toutes parts arrivèrent des lettres dans lesquelles on conjurait la mère de Chantai de quitter Annecy, et de mettre sa précieuse vie à l'abri du pé-

ril. De toutes parts aussi, quoique la misère fût immense, arrivèrent des secours considérables d'argent. Le prince et la princesse de Garignan écrivirent de leur côté à la mère de Chantai pour la conjurer de la manière la plus pressante de quitter la ville, et, n'ayant pu l'y déterminer, ils lui déclarèrent qu'ils s'adresseraient au duc de Savoie pour qu'il lui en envoyât l'ordre. Mais à quoi pensaient-ils d'espérer que la sainte se rendrait à de tels commandements? «Oh ! pardonnez à ma franchise, leur répondit- elle, je n'ai pas le courage d'abandonner mon troupeau , pour lequel je dois toujours être prête à me sacrifier. ))

Libre de suivre son attrait, et décidée à ne jamais sortir de son monastère, quoi qu'il pût arriver, la première pensée de la mère de Chantai fut pour l'Ordre dont elle était la fondatrice. Elle lui écrivit une lettre circulaire, adressée seulement aux supérieures, et contenant, pour le cas où elle viendrait à mourir, ses derniers conseils. Se voyant, disaitelle, environnée de toutes parts de la mort, tant pour son âge qui était déjà grand, que pour la maladie qui consumait presque toute cette pauvre ville d'Annecy, elle avait mûrement pensé aux moyens d'entretenir dans l'Institut l'unité et la fécondité. Elle recommandait surtout l'exacte observance des règles sans y rien changer jamais, l'union et la conformité avec le monastère d'Annecy, la charité et la paix dans la ferveur. Elle espérait que, si l'on se maintenait dans ces saintes choses, l'Institut continuerait à produire par le monde des fruits et des bénédictions semblables à ceux qu'il avait déjà donnés * fruits et

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bénédictions, disait-elle, que je sais moi seule, au delà de tout ce qui s'en peut penser.

Cette lettre, qui était comme son testament dans le cas où elle serait frappée de la peste, devait demeurer jusque-là secrète entre les mains des supérieures ^

Ce premier acte accompli, la mère de Chantai, se voyant bientôt isolée de son Ordre par le cordon sanitaire qui enveloppait la ville, concentra toute son attention sur les pauvres malades qui mouraient autour d'elle. Elle leur fit distribuer du blé, de l'argent, des remèdes, avec une générosité égale à la misère. Dès le mois de septembre elle avait dépensé en remèdes tout l'argent qu'elle avait reçu des Visitations de France, et qui était considérable. Vainement, pour augmenter la part des pauvres, elle diminua celle des sœurs; vainement elle obtint d'elles qu'elles ne mangeraient plus que du gros pain noir. Dès la fin du mois, le blé manqua absolument. Heureusement Dieu , qui est large en miséricorde et qui ne se laisse pas vaincre en générosité, n'abandonna pas ses servantes, qui s'étaient dépouillées pour lui, et remplit lui-même leurs coffres épuisés. « La mère de Chantai, disent d'anciens Mémoires, voyant la misère des pauvres, leur fit distribuer une partie du blé de notre provision, tellement qu'au mois de septembre l'on se trouva sans blé et sans un sou pour en acheter. Mais un des aumôniers de notre évêque nous en acheta douze coupes, qu'il nous fît moudre; et ces

1 Lettre du 20 août 1629. — Il y a dans les archives de la Visitation d'Annecy l'exemplaire adressé à la mère de Blonay à Lyon.

douze coupes en remplirent une arche, qui en tient plus de seize. Dieu continua à les bénir, en sorte qu'elles durèrent jusqu'à ce qu'on en eût d'autre, c'est-à-dire qu'elles nous suffirent pour six ou sept semaines de plus qu'elles n'eussent fait dans un autre temps. Et néanmoins, outre la communauté, qui était très nombreuse, on en faisoit une très grande distribution journalière aux pauvres, pour lesquels l'on faisoit toutes les semaines une fournée. Il en fut de même de la provision de vin; ce qui fut spécialement remarqué par notre chère sœur Marie-Anne Devoséry, qui étoit alors économe, et qui nous a répété bien souvent qu'elle vit cette providence de Dieu si sensiblement, qu'elle s'en souvient toujours avec un particulier respect et une spéciale reconnoissance pour la divine bonté K »

Enmême temps qu'elle distribuaitainsi auxpauvres, sans compter, tout le blé et tout l'argent qu'elle possédait, la mère de Chantai, forcée par les inviolables lois de la clôture de ne pas aller visiter les malades, s'efforçait de leur créer des serviteurs. C'est elle qui, par ses paroles enflammées, échauffant le cœur de l'évêque, Ms'' Jean -François de Sales, et d'une poignée de prêtres héroïques, les maintint pendant plus de dix mois au milieu des morts et des mourants, dont ils furent les consolateurs. C'est auprès d'elle, au parloir de la Visitation, que M. Hector de Fessigny, premier syndic de la ville, et quelques citoyens généreux, puisèrent le courage de braver aussi le

1 Annales manuscrites de la Visitation d'Annecy, manuscr.t in -4». (Archives d'Annecy.)

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fléau, et de se dévouer au service des mourants. Tous les monuments contemporains sont unanimes sur ce point. (( Les discours embrasés de cette grande sainte, écrivait le premier syndic de la ville, me remplissoient d'enthousiasme. » Il ajoute : « Elle me donna environ deux douzaines d'Agmcs, en m'assurantque tous ceux qui en porteroient ne mourroient pas de la peste. Je les distribuai à mes amis qui étoient habituellement parmi les pestiférés, et je leur racontai ce que m'avoit dit la mère. Notre confiance fut pleinement justifiée par l'événement. Eux et moi-même nous avons été préservés heureusement'. »

« 0 ma digne mère! disait également Mff»" Jean- François de Sales, vous êtes mon Moïse et je suis voire Josué. Tandis que vous tenez vos mains élevées vers le ciel, je combats avec nos gens contre la calamité de nos peuples. »

Si la mère de Chantai échauffait ainsi à distance des âmes sur lesquelles elle n'avait qu'une action passagère, que ne devait-elle pas faire au milieu de ses filles, avec lesquelles elle vivait jour et nuit? Aussi c'est une chose admirable de contempler au milieu de ce foyer d'infection et face à face avec une mort imminente et horrible, qui faisait fuir les plus braves, la paix et la sérénité des filles de sainte Chantai. Leurs exercices ne furent pas troublés une minute. On entendait au milieu du silence morne de la cité leur cloche sonner avec la même douceur et la même régularité qu'auparavant. C'étaient les mêmes chants paisibles et pieux derrière leurs grilles. « J'ai toujours

1 Procès de canonisation. Déposition de M. Hector de Fessigny, premier syndic d'Annecy.

VU nos sœurs, écrit sainte Chantai, dans leur tranquillité ordinaire, sans qu'il ait jamais paru dans la communauté ni effroi, ni trouble, ni crainte; mais elle a marché exactement et sans aucun retranchement dans les exercices ordinaires de notre état, avec sa paix et sa joie accoutumées.» Et plus bas: «Quoique deux ou trois fois on ait eu beaucoup de probabilité que le mal fût dans la maison, néanmoins je n'y ai jamais vu de l'épouvante parmi nos sœurs, qui prenoient leurs petits remèdes fort joyeusement, chacune se tenant dans la disposition du départ pour l'éternité, comme elles en étoient averties; car nous étions résolues à ne pas exposer notre bon et vertueux confesseur. Et si quelqu'une eût eu besoin de se confesser, il l'auroit entendue, mais de loin; et, pour la communier, il auroit mis le très saint Sacrement entre deux petites tranches de pain, et l'auroit posé sur le lieu préparé pour cela, où celle qui servoit les malades seroit venu le prendre le plus respectueusement qu'elle auroit pu; car c'est ainsi que l'on confère les sacrements en ce pays aux pestiférés. »

Telle était la paix dont on jouissait dans la communauté pendant ce temps , où on n'avait point de visites, ni de parloirs, ni de lettres, que sainte Chantai assurait que, si le pauvre peuple n'en avait souffert, elle eût désiré que ce temps eût toujours duré; car elle n'avait point encore eu de telle saison depuis qu'elle était religieuse*. Mais, comme le

1 Lettres des sœurs de la Visitation d'Annecy à celles du premier monastère de Lyon, 11 février 1630. L'original de cette lettre est aux archives d'Annecy. Voir aussi une lettre à la mère de jBlonay du 30 juillet 1629.

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pauvre peuple souffrait cruellement, la bienheureuse ne cessait de prier, de pleurer, de gémir pour obtenir de Dieu la cessation du fléau. Outre les prières extraordinaires, tous les jours il y avait des sœurs qui jeûnaient au pain et à l'eau, qui s'imposaient des pénitences publiques au réfectoire et qui prenaient la discipline jusqu'au sang dans leurs cellules. Presque tous les jours aussi, les sœurs faisaient des processions par le cloître, pieds nus et la corde au cou, s'arrêlant à tous les oratoires, priant et pleurant sur les péchés du peuple, et après elles se donnaient toutes ensemble une forte discipline pendant un Miserere. Les sœurs qui en furent témoins disent que jamais on ne pourra imaginer ce qu'était la mère de Chantai dans ces circonstances, le visage à la fois triste et enflammé, les yeux baignés de larmes, se traînant à genoux nus, la corde au cou et criant : « Grâce, grâce, mon Dieu, pardonnez aux pécheurs! »

La peste céda enfin à de si ardentes prières, et abandonna la ville, après l'avoir ravagée pendant près d'un an. Peu à peu elle disparut de la Savoie, de la France, de l'Italie même, et sur la fin de 1631 elle ne sévissai t plus que faiblement et en de rares endroits.

Ce fut pendant les longues heures employées par la mère de Chantai à prier, à pleurer, à s'immoler pour ce peuple ravagé par la peste, que celte grande sainte sentit plus cruellement que jamais renaître en elle un regret que rien n'avait pu adoucir jusquelà. Ce regret, dont elle disait qu'il ne fallait pas qu'elle s'y arrêtât longtemps de peur que le cœur ne lui attendrît trop fort, c'était de ne voir nulle part des religieuses au chevet des mourants. Vin^-t ans

auparavant, sortant d'un monde qu'elle avait surtout édifié par sa charité héroïque, elle avait eu la sublime inspiration de combler cette lacune, et dans sa pensée première la Visitation devait être une école de dévouement où l'on apprendrait à visiter, à soigner, à consoler, à servir les pauvres. Obligée malgré elle de renoncer à cette idée née trop tôt, et, pour cette raison, incomprise, depuis vingt ans elle regardait autour d'elle pour voir si nul ne se lèverait qui sentît ce grand besoin du siècle et de l'Église, et qui s'essayât à le satisfaire. Vaine attente! personne n'avait paru. Il y avait çà et là, au milieu des villes pestiférées , des prêtres qui mouraient héroïquement, des religieux qui s'exposaient à tous les périls pour administrer les mourants; même de simples laïques, des dames courageuses qui les servaient de leurs mains; mais de vierges consacrées à Dieu et faisant apparaître la religion et la charité au chevet du lit des malades, il n'y en avait nulle part. D'impénétrables grilles cachaient à tousles yeux et séparaient absolument du monde les religieuses, dans le cœur desquelles vivaitcependant un si ardenthéroïsme. En 1619, et surtout en 1628, pendant les deux pestes qui ravagèrent la France, c'est-à-dire aux deux moments où les regrets de la sainte furent plus vifs, elle était à Paris auprès de saint Vincent de Paul. Elle le voyait presque tous les jours. Que de fois elle dut verser sa douleur dans cette grande âme si digne de la comprendre! Que de fois elle dut lui montrer ce pauvre peuple souffrant et abandonné, lui rappeler le plan primitif de la Visitation, la nécessité d'y revenir, la facilité de l'exécuter 1 Et comme saint Vincent de

Paul était très prudent, et sainte Chantai très ardente, en quels termes enflammés ne dut-elle pas, surtout lors de la seconde peste, aiguillonner son zèle et exciter sa charité! Saint Vincent de Paul se décida enfin, et mit la main à l'œuvre vers 1634, c'està-dire au sortir même de ce grand fléau dont nous venons de raconter l'histoire. Vingt ans avaient mûri l'idée de sainte Chantai; deux pestes éclatant coup sur coup avaient achevé de la rendre populaire. Quand elle r'ipparut entre les mains de saint Vincent de Paul, elle ne rencontra plus d'obstacles, et peu d'institutions ont jamais rapporté autant de gloire à leur auteur, et fait plus d'honneur à l'Église, même aux yeux de ses ennemis, que ce bel Institut des Filles de la Charité. Mais, toujours humble dans ses succès, saint Vincent de Paul ne cessa de déclarer que l'idée première de cet Institut ne lui appartenait pas, qu'il la devait à la fondatrice de la Visitation, et parlant à ses filles de leur congrégation naissante, se plaisait à lui donner un nom caractéristique : il l'appelait l'héritage de M»"® de Chantai ^

Ainsi, dans sa vieillesse, notre grande sainte avait la joie de voir grandir l'arbre qu'elle avait voulu semer aux jours de sa jeunesse. Elle vécut assez longtemps pour en sentir les premiers parfums, en goûter les fruits, en entrevoir les magnifiques développements. Et s'il lui vint quelquefois à l'esprit que ce bel arbre avait été planté par d'autres mains que les siennes, j'imagine que, pour cette âme si humble, ce dut être un bonheur et une consolation de plus.

1 Saint Vincent de Paul, sa vie, son temps, ses œuvres, etc., par M. i'abbé Maynard. 4 vol. in-8°. Paris, 1860.

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