‹ Histoire de Sainte Chantal et des origines de la VisitationChapitre 16 sur 65 · OUVERTURE DE SON TOMBEAU · texte numérisé non relu

OUVERTURE DE SON TOMBEAU

On se rappelle ce que disait tout à l'heure la mère de Chantai; elle déclarait que, si la peste n'eût pas fait souffrir le peuple, elle eût désiré que ce temps durât toujours, car elle n'en avait point eu de pareil depuis qu'elle était entrée en religion. Cette amante de la solitude et du silence, qui avait tout quitté pour vivre cachée à l'ombre des autels, et qui depuis longtemps se voyait condamnée à de perpétuels voyages, accablée par une correspondance européenne, et plus chargée d'affaires qu'elle n'en eût jamais eu dans le monde, venait enfin de rencontrer quelques instants de paix. Les visites, les parloirs avaient presque entièrement cessé pendant la peste; les lettres étaient devenues très rares; les fondations, les voyages, impossibles. Entre les œuvres immenses qui avaient rempli la première période de sa vie religieuse, et celles plus étonnantes encore qui vont sanctifier la

seconde, Dieu venait d'accorder à sa servante une heure de répit. C'est la seule qu'aura, pendant sa longue existence, cette infatigable ouvrière.

Tout autre qu'elle n'eût pas considéré comme un repos celte halte d'un jour, au sein d'une ville pestiférée et au milieu de si imminents périls. Mais dans le cœur des saints l'amour est plus fort que la mort. Il leur communique, avec le mépris de la vie, une présence d'esprit, une liberté d'action, une sérénité et une paix que rien ne leur peut ravir. La mère de Chantai profita de ce temps pour se plonger dans la solitude et y satisfaire cette soif de silence et de recueillement qui tourmente toutes les grandes âmes livrées aux choses extérieures. Elle en profita ensuite pour achever certains travaux relatifs à l'Institut, et qu'elle n'avait pas eu le temps de terminer jusque-là. La révision dernière de ce beau livre des Réponses, dont nous avons parlé, date de cette époque. C'est de cette époque aussi que date l'achèvement d'une œuvre à laquelle elie travaillait depuis longtemps, qui était depuis dix ans l'objet de ses préoccupations perpétuelles, de ses travaux incessants, et qu'il nous faut considérer maintenant dans son ensemble.

Cette œuvre était la canonisation de saint François de Sales.

La peste avait eu, entre autres résultats, celui de révéler au monde et la puissance du saint évêque de Genève et la confiance que mettait en lui le peuple chrétien. Partout où le fléau éclate , on voit les populations courir, non pas à ses autels, qui n'existaient pas encore, mais à son tombeau, à ses reliques, à ses images. A Grenoble, au premier bruit du fléau, la

mère de Beaumont attache, pleine de confiance, le portrait de saint François de Sales sur les portes du couvent. A Grémieux, la mère Anne- Marie Rosset ne s'adresse aussi qu'à son saint fondateur, et fait vœu d'envoyer à son tombeau une petite maison en argent. A Nevers, toutes les sœurs vont baiser les pages d'un bréviaire qui avait appartenu à saint François de Sales, persuadées qu'elles trouveront dans ce saint attouchement une sauvegarde infaillible. Il en est de même à Lyon, à Moulins, à Crest, à Valence; partout le nom du sainl évêque, son image collée sur les murs, son souvenir présent dans les cœurs, apparaissent comme un des meilleurs préservatifs contre le fléau.

Et ce n'était pas seulement les religieuses qui pensaient ainsi. A Lyon, les sœurs ne suffisaient pas à distribuer aux populations effrayées des parcelles du linge qui avait touché son saint corps. A Orléans, la mère de la Roche ayant mis une relique du bienheureux dans l'eau, telle fut la foule qui vint demander de cette eau, que, pendant tout le temps que dura la peste, on en distribuait plus d'un tonneau par jour. A Crest, à Grémieux , le consul lui-même et les échevins vinrent dans l'église de la Visitation faire, au nom de la ville, un vœu solennel au bienheureux François de Sales, promettant d'aller en pèlerinage à son tombeau, s'il obtenait la cessation du mal. Souvent même, au milieu de l'etïroi que causait partout l'approche d'un si terrible fléau, on vit des populationsentièresvouerla fondation d'une Visitation, aller quelquefois même chercher dans les pays voisins des filles de saint François de Sales, et les amener de

force dans leur ville, persuadées qu'elles y seraient, par la vertu de leur bienheureux Père, un préservatif et un talisman. A Arles, pour ne citer qu'un exemple, on les avait appelées pour réformer un monastère de Glarisses tombé dans le désordre; mais différents obstacles étant survenus, elles n'avaient pu s'y installer, et, incertaines si elles resteraient ou si elles s'en retourneraient à Aix, d'où elles étaient sorties, elles avaient été obligées de se loger aux portes de la ville, dans une petite maison de louage. Tout à coup la peste ayant éclaté et faisant déjà des milliers de victimes magré les précautions prudentes des magistrats, un homme se mit à crier par la ville : « Messieurs d'Arles, qui avez tant de soin de vos habitants et faites si bonne police, rendez Sainte-Claire un lieu de sainteté en y établissant les filles de Sainte- Marie. » Ce mot courut, et comme dans les temps de peste les populations éplorées accueillent avec ardeur toute espérance de salut, il n'y eut bientôt qu'un cri dans la ville: « Les filles du bienheureux P'rançois de Sales à Sainte-Claire! » L'archevêque qui les avait appelées, les magistrats qui avaient fait longue opposition, le peuple surtout, allèrent conjurer les sœurs de venir immédiatement à Sainte- Claire, et les pressèrent si vivement , qu'avant la fin du jour elles y arrivaient en triomphe, escortées d'une foule immense. Peu après le fléau ayant cessé, le peuple vint jeter des cris de joie autour de la maison, disant qu'il ne fallait pas de plus beau miracle pour voir combien Dieu aimait le bienheureux évêque de Genève \

1 Fondation inédite d'Arles, p. 353.

Saint François de Sales, du reste, n'avait pas attendu ce moment pour révéler au monde la gloire dont Dieu l'avait couronné, et à ses chères filles de la Visitation raffection qu'il leur portait dans les splendeurs où il était parvenu. Ces révélations, qui duraient depuis dix années, et qui se renouvelaient sans cesse sur mille points différents, avaient commencé le jour même de sa mort.

On se rappelle comment à Grenoble sainte Chantai, étant en prière, avait entendu, à l'heure où saint François de Sales mourait, une voix qui lui disait : « Il n'est plus. » A Annecy, le même jour, la bonne sœur Anne- Jacqueline Coste, s'étant mise en oraison, se vit tout d'un coup investie d'une clarté qui la remplit d'effroi et lui fît croire que le feu était à la maison. Mais à ce trouble succéda bientôt une paix ineffable, et elle entendit distinctement ces paroles : « Nous emmenons l'âme de ton père; loue Dieu. » Aussitôt la clarté disparut, et , à la lueur de cette lumière qui s'évanouissait, elle eut le temps de reconnaître dans celui qui venait de prononcer ces paroles, ce même ange qui avait servi de clerc à saint François de Sales lorsqu'elle reçut la sainte communion de sa main à Genève ^

Le même jour encore, au monastère de Saint- Étienne, la sœur Marie-Antoinette Copier, se rendant au parloir, fut tout à coup ravie en extase, et vit saint François de Sales couronné de gloire et montant au ciel. Elle le contemplait avec admiration, lorsqu'il étendit les bras vers le monastère de Saint-

* Vies des premières mères, II, p. 3G0.

Etienne, le bénit et s'écria: « Oh! que d'ici à trois ans il fera bon voir cette maison !» Or à ce moment le monastère de Saint- Etienne n'avait que deux ou trois novices; trois ans après, le nombre en était si grand, que la maison, rebâtie et agrandie, ne pouvait pas les contenir '.

A Nevers, les sœurs possédaient un vieux bréviaire de saint François de Sales, qu'elles lui avaient changé pour un neuf, dans le désir de garder celui-là comme une relique. Le jour même de la mort du saint, ce bréviaire s'ouvrit tout à coup de lui-même et commença à exhaler les plus suaves odeurs. Ces baumes célestes durèrent deux ans; mais ils augmentaient aux jours de fête, et de temps en temps ils inondaient la maison d'un parfum si pénétrant, qu'on en était enivré jusque dans les parloirs -.

Le même phénomène se manifesta à Mouhns, mais seulement l'année suivante. Le 28 décembre 1623, jour des saints Innocents, anniversaire de la mort du saint évêque, les sœurs étaient en récréation, et elles s'entretenaient de ses vertus, lorsque tout à coup la chambre où elles étaient réunies fut remplie d'une odeur si suave et si forte, qu'elle ne peut se définir ni se comparer à rien. Elle se répandit dans tout le monastère, embauma les cellules, les offices, les cuisines, n'exceptant aucun endroit, si ce n'est la petite chambre, meublée avec luxe, où habitait M"^° de Morville, dont nous avons parlé plus haut K Informée

1 Fondation inédite de Saint- Etienne, p. 547.

2 Id. de Nevers, p. 148. Voir .aussi Vies de quelques suiicrieures, in- 4", p. 59.

3 Voir cliap. xxii.

de ce qui se passe, elle accourt à la salle de communauté, afin de jouir de cet inénarrable parfum, mais en vain; à mesure qu'elle approche, la sainte odeur se retire et semble fuir. Gela dura ainsi plusieurs mois, sans que la bienfaitrice y ait jamais participé, si ce n'est plus tard, lorsque, revenue de ses égarements et convertie à une vie pénitente, elle redevint capable de goûter les choses de Dieu ^

A Lyon, les sœurs, obligées d'abandonner le corps saint François de Sales, qu'elles eussent bien voulu garder dans leur chapelle, s'étaient au moins réservé son cœur. Elles l'avaient placé sous un dais, dans un magnifique reliquaire d'or que leur avait donné Louis XIII, miraculeusement guéri par l'attouchement de ce saint cœur, et elles voyaient tous les jours les rois, les princes, les évoques et des foules de peuple se presser autour de cette relique précise et y obtenir les grâces les plus signalées. Il en sortait continuellement une liqueur douce qui ressemblait à une huile parfumée. Le peuple, ravi de ces merveilles, avait changé le nom des religieuses de la Visitation de Lyon; il ne les appelait plus que les Filles du Cœur.

Nulle part toutefois saint François de Sales ne révélait avec plus d'amour qu'à Annecy la vie di-

^ Fondation inédite de Moidins, p. 88. Nous croyons inutile de discuter Fauthenticité de tous ces faits. Nous ferons seulement remarquer que nous les trouvons racontés dans des monuments contemporains, par les témoins oculaires eux-mêmes, et que le récit de ces faits a été examiné et approuvé par sainte Chantai. Nous ajouterons que, dans le procès de canonisation, plusieurs personnes ont déposé de ces faits sous la foi du serment.

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vine dont il jouissait dans la gloire. On sentait par le monastère des odeurs célestes. Vainement sainte Chantai commanda expressément à toutes les soeurs, et surtout à celle qui était chargée de la sacristie, de n'employer aucun parfum de quelque nature que ce fût : les cloîtres, les allées, le chœur, les oratoires, étaient sans cesse remplis des baumes les plus suaves. C'était comme une onction céleste qui détachait des choses sensibles et qui élevait les âmes à Dieu *.

D'autres faits attestaient encore à Annecy la sainteté du bienheureux. Depuis dix années, la chapelle, où son saint corps avait été déposé sous une simple pierre sur laquelle on n'avait pas même mis d'inscription, ne désemplissait pas de pèlerins et se tapissait d'ex-voto. Les princes, les grands seigneurs, les gens riches offraient des tableaux d'argent massif, des lampes de vermeil, des têtes, des pieds, des cœurs d'or et d'argent. Les pauvres « apporloient au tombeau un peu de toile rousse, une poupée de chanvre, deux ou trois poignées de blé, quelques petites poulettes : chose de si grande consolation, que la piété de ces bonnes gens ne se peut voir sans une grande tendreté de cœur'. » Des prêtres venaient aussi de toutes les parties de la Savoie, de la France, même de l'Italie, pour avoir le bonheur de célébrer sur le saint tombeau, et en si grand nombre, qu'on avait été obligé de faire dresser deux autels dans la nef, et

1 Sainte Chantai a déposé de ces faits sous la foi du serment. (Voir sa déposition au Procès de canonisation de saint François de Sales, art. ^\^.)

2 Fondation inédite d'Annecy, p. 33.

d'ouvrir de nouvelles portes pour laisser un libre passage à l'affluence des pèlerins.

Personne ne jouissait plus délicieusement que la mère de Chantai de ces manifestations spontanées de la vénération publique ; personne aussi ne sentait plus qu'elle le besoin de les soutenir et de les propager, en faisant de plus en plus connaître et aimer le grand saint qui en était l'objet. Aussi, non contente de répandre parmi les pèlerins des exemplaire de la Vie dévote et d'en envoyer en France, en Italie, jusqu'en Allemagne et en Canada ; non contente de faire réimprimer son traité de V Amour de Dieu et de le semer dans les monastères , elle commença d'activés démarches pour retrouver ses lettres, ses sermons, ses opuscules de piété, afin de donner une première et authentique édition de ses œuvres, vraie manière de révéler au monde son grand esprit, et sa vertu plus grande encore.

Une lettre jusqu'ici inédite montre dans quels sentiments de vénération pour son saint directeur, d'oubli d'elle-même, de profonde humilité, elle travaillait à cette œuvre, et à quel point de vue elle se plaçait alors pour ordonner cette première édition des œuvres de saint François de Sales. Cette lettre est adressée au commandeur de Sillery, qui avait bien voulu présider à ce travail.

tt Mon très honoré Père, voilà encore un amas que nous avons fait de tout ce que nous avons pu trouver de notre bienheureux Père, digne, ce me semble, de vous être envoyé. Vous y trouverez quantité de choses qui vous consoleront et feront toujours plus aimer et admirer l'abondance de l'esprit de Dieu dans cette

belle et très pure âme.. .Vous trouverez trente-quatre lettres, qui, avec les cinq que nous vous avons déjà envoyées, font le nombre de trente- neuf. Il y en a d'admirables pour faire voir la dévotion de ce saint, son esprit de force et de sagesse dans les persécutions qui procédoient des princes, lesquelles nous laissons à votre examen pour juger s'il les faudra mettre au jour; elles contiennent de riches documents, qu: pourroient être fort utiles s'ils étoient connus. Vous verrez si, en changeant quelques mots qui font connoître à qui elles s'adressent et de qui l'on parle, l'on pourra les mettre au jour. L'on a trouvé dans une vieille malle qui étoit inscrite Vieilles quittances une explication du Cantique des cantiques; je pense que ce sont de ses premiers ouvrages qui s'étoient égarés, car je ne me souviens pas de lui en avoir ouï parler. Il y a dix-huit de ses sermons, des premiers qu'il fit. Il me semble qu'ils sont tous entiers, ou peu s'en faut. Il y a encore quinze autres cahiers, qui sont des mémoires de prédications en abrégé; le commencement y est seulement marqué, et la suite par points. Tous ces cahiers sont écrits de sa bénite main, et le Cantique. Il me semble que ces pièces -là, avec ses belles épîtres , feront bien valoir le gros volume que l'on veut faire de toutes les œuvres de notre bienheureux '. »

Pourquoi faut-il qu'un regret amer empoisonne ces souvenirs? C'est en fouillant ainsi tous ces papiers que sainte Chantai rencontra tout à coup, réunies en une liasse, rangées en ordre et annotées de sa main,

1 Edit. de Barltiélemy, Lettres inédiles, p. 23.

toutes les lettres qu'elle lui avait adressées, soit du milieu du monde, soit depuis qu'elle était religieuse. Étonnée et confuse des expressions d'admiration que le bienheureux avait écrites en marge, elle versa de-s flots de larmes, et prenant ce paquet précieux, elle le jeta au feu. Elle relut avec un soin extrême toutes les lettres du saint, et en efîaça impitoyablement tout ce qui la regardait. Elle ne put faire néanmoins que le vif sentiment de vénération que le saint éprouvait pour elle ne parût çà et là. Mais alors sa douleur éclata avec son humilité. « Certes, écrit-elle au commandeur de Sillery, il me fait mal au cœur de voir^ en quelques épîtres, certaines choses que le bienheureux dit de moi; j'ai reçu et senti de la douleur de voir le jugement qu'il faisoit de moi en ce temps-là, vu ce que je me trouve maintenant, qui est tout à fait un état de pauvreté et de misère, qui a grand besoin du secours de vos saintes prières, mon très cher Père; je vous les demande au nom de Dieu, et celles du révérend Père général de l'Oratoire, et de M. Vincent. Que tous m'en fassent la charité, je vous en conjure, car j'en ai grand besoin * ! »

Elle s'inquiéta aussi, quand elle vit qu'on avait laissé, dans la première édition des lettres, tous les témoignages de la grande et sainte affection du bienheureux pour elle. « 0 mon Dieu, ma très chère fille, écrit- elle aussitôt à la mère de Blonay, jamais je ne me lierai à personne pour ce qui regarde les écrits de notre bienheureux Père ; certes je les verrai moimême et exactement ; car, voyez-vous, j'ai un grand

1 Édit. de Barthélémy, Lettres inédiles, p. 23.

ressentiment de ce qu'on a laissé dans les épîtres trop de paroles d'affection ; le monde n'est pas capable de l'incomparable pureté de la dilection de ce saint. Oh! bien, il faut avaler tout cela doucement; mandez-moi si, en les corrigeant, j'en retrancherai; mais sachez cela de quelqu'un de capable ^ »

Heureusement les personnes consultées, sachant bien que cette incomparable affection arriverait nécessairement à resplendir d'une telle lumière que le monde lui-même en serait ébloui, s'opposèrent à tout retranchement. « Hier, écrit peu après la mère de Chantai à la mère de Blonay, j'en parlais à M. le président de cette ville, qui est homme de très bon jugement; il me dit que si l'on ôtoit des épîtres les paroles affectives, on en ôteroit l'esprit de notre bienheureux, et qu'il n'avoit vu aucune chose digne d'être retranchée. Ms^ de Genève dit de même. Enfin, ma très chère fîUe, chacun a son goût 2. »

En même temps qu'elle préparait ainsi une première édition des œuvres de saint François de Sales, elle s'occupait de faire écrire sa Vie. Elle s'adressa dans ce but à toutes les premières mères de la Visitation, surtout à la mère de Blonay, qui avait été confidente de ses dernières pensées, leur demandant à toutes de mettre fidèlement par écrit ce qu'elles se rappelaient du saint évoque, afin que ces notes, rédigées par des témoins oculaires, pussent servir à l'histoire du bienheureux ; et elle chargea de ce travail Ms^ Charles-Auguste de Sales, neveu du saint, et le

1 Edit. M igné, p. 1198.

2 Ibid., p. 1225.

Père de la Rivière, religieux minime, doués tous deux d'une belle imagination, d'une aimable naïveté, et de la plus tendre dévotion pour celui dont ils entreprenaient d'écrire l'histoire. Pendant qu'ils travaillaient, elle les soutenait de ses conseils, leur racontait en détail les faits dont elle avait été témoin, relisait avec eux au parloir les différents chapitres à mesure qu'ils les composaient; et, non contente de prier pour eux, elle écrivit une lettre circulaire pour solliciter en leur faveur, de toutes les maisons de l'Ordre, une communion générale. Tant elle sentait combien est redoutable la mission d'écrire la vie des saints, combien il a besoin du secours d'en haut celui qui veut raconter les mystérieuses opérations de Dieu dans le cœur des élus! « Oh ! disait-elle, si Dieu ne donne sa lumière, jamais on ne parviendra à en parler comme il faut^ »

Cette publicité donnée aux écrits et aux actions de saint François de Sales ne suffisait pas néanmoins au cœur de la mère de Chantai. A ses yeux le bienheureux évêque de Genève était un saint, non seulement digne d'être connu, mais digne de monter sur les autels et d'y être vénéré par les chrétiens. Les miracles qui éclataient tous les jours sur son tombeau le proclamaient assez haut; son cœur le lui disait encore mieux. Pendant dix-huit ans elle avait pénétré jusqu'au plus intime de cette belle âme, et il n'était pas un de ses sentiments, même les plus secrets, dont elle n'eût mille fois admiré la sublime élévation. Ce témoignage la convainquait plus que tout le reste.

1 Édil. iMigne, p. 1223.

Aussi trois années ne s'étaient pas écoulées depuis la mort du bienheureux, que déjà elle avait pris l'initiative des démarches nécessaires à sa canonisation. Elle s'en entretint d'abord à différentes reprises et très longuement avec Ms^" Jean -François de Sales, frère du saint et son successeur sur le siège de Genève. Elle en écrivit aux principaux membre du chapitre d'Annecy, aux conseils et syndics de la ville, même au duc de Savoie; et, d'après ses instances, une première enquête, commencée à Annecy et dans le Chablais, portée à Rome par le Père dom Juste Guérin, religieux barnabile, très pieux et admirateur zélé de saint François de Sales, examinée par la congrégation des Rites, amena en 1626, quatre ans après la mort du saint, la nomination de trois commissaires apostoliques pour informer sur les vertus et les miracles de saint François de Sales. Les commissaires étaient Ms^ André Frémyot, archevêque de Bourges, M^"" Pierre Camus, évêque de Belley, et M. Georges Ramus, docteur et chanoine de Louvain. Ils se réunirent à Annecy même, dans les parloirs de la Visitation, et recueillirent pendant tout le cours de l'année 1627 de nombreuses dépositions. La plus importante de toutes fut incontestablement celle de la mère de Chantai. Elle commença le 27 juillet, et continua jusqu'au 3 août, sans autre interruption que le dimanche; on y consacrait trois heures le matin et trois heures le soir.

Le procès -verbal de cette déposition commence ainsi :

« Au nom de Dieu. Amen.

« L'an 1627, indiction 10°, 27 juillet, à huit heures

du matin, jour non férié ni empêché par quelque fête, mais juridique, ia quatrième année du pontificat de N. S. P. le pape Urbain VIII, en présence des illustrissimes et révérendissimes seigneurs André Frémyot, archevêque de Bourges, et Jean- Pierre Camus, évêque de Belley, et très révérend sieur Georges Pvamus, protonotaire apostolique, tous trois juges délégués par la sacrée congrégation des Rites pour former par autorité apostolique le procès sur la sainteté de vie et les miracles du serviteur de Dieu François de Sales, évêque de Genève; lesdits juges étant assis sur leur tribunal dans le parloir du monastère d'Annecy, qui est le lieu qu'ils ont choisi et assigné pour y recevoir les serments et les dépositions des dévotes religieuses du monas-tère de la Visitation... a paru Jeanne- Françoise Frémyot, première religieuse de l'Institut de la Visitation, qui, à cause de ses excellentes vertus, a été fondatrice de dix monastères du même Institut... Laquelle, après avoir été avertie par les juges subdélégués de l'énormité du parjure, a prêté serment en présence desdits juges, en tenant sa main sur sa poitrine, de dire la vérité sans aucun motif de haine, de faveur, de profit, ni aucune autre considération humaine. Ensuite elle a été examinée comme il suit.

« Interrogée sur son nom, son pays, sa profession, son âge, a répondu :

« Je m'appelle Jeanne-Françoise Frémyot, appelée communément de Chantai, native de Dijon , viJle capitale du duché de Bourgogne, âgée de cinquante-cinq ans; je suis flUe de messire Bénigne Frémyot. second président au parlement de Dijon, et de damo Mar-

guérite de Berbisey, et je suis première religieuse et première mère supérieure de l'ordre de la Visitation de Notre-Dame, et en cette qualité première fllle spirituelle du bienheureux François de Sales, notre fondateur. »

« Interrogée si elle s'est confessée et a communié à Pâques ou en d'autres temps, a répondu :

« Je me confesse deux fois la semaine d'ordinaire. Notre règle porte que l'on communie tous les dimanches et fêtes et le jeudi ; et par le conseil et ordonnance dudit bienheureux, notre fondateur, je communie tous les jours, et sors présentement de la communion. »

(( Interrogée si elle n'est point poussée par quelque motif humain :

« Je ne suis poussée à cette déposition par aucun particulier intérêt, sinon pour rendre témoignage à la vérité et glorifier Dieu , qui se rend tous les jours admirable dans ses saints. »

'( Interrogée enfin si elle connaît l'énormité du parjure :

« Oui, certes, je sais que le parjure est un très grand et énorme péché, et ne veux aucunement le commettre. »

Ces préliminaires achevés, on posa à la mère de Chantai cinquante-cinq questions qui comprenaient toute la vie, les vertus, les ouvrages, les miracles de saint François de Sales. Elle mit quarante-deux heures à y répondre, avec cet esprit clair, ferme, précis, qui la distinguait, et cette connaissance intime du cœur du saint évêque que nul ne posséda comme elle. Ces dépositions ont été récemment li-

vrées au public * ; elles ont excité un véritable enthousiasme parmi les personnes pieuses et chez les meilleurs juges. « Non, s'écriait récemment l'un des derniers successeurs dô saint François de Sales, Me'* Rey, évêque d'Annecy, je ne saurais jamais rendre l'impression que m'a faite cette lecture ravissante. Le cœur vous brûle en parcourant ces lignes divinement enchantées. On se sent quelquefois les yeux pleins de douces larmes ; et le brasier d'amour que l'on contemple, semblable au soleil, éclaire, échauffe et fortifie l'âme qui se trouve en face de cette belle âme... Mille fois je le répéterai, et ce sera la vérité, que c'est dans les dépositions de sainte Chantai que se trouve la vraie vie de notre saint'. ))

La première enquête ayant été terminée et envoyée à Rome, les juges se séparèrent au moment même où éclata la peste dont nous avons raconté l'histoire au chapitre précédent. Les enquêtes se trouvèrent ainsi forcément suspendues pendant trois ou quatre années. Mais dès 1631, c'est-à-dire lorsqu'on commença à espérer la cessation du fléau, la mère de Chantai, qui avait hâte de terminer une œuvre si importante, écrivit aux commissaires pour les conjurer de se réunir le plus tôt possible. Ils ne purent le faire qu'en 1632. Ms^ André Frémyot s'y rendit presque mourant, préférant s'exposer à tout péril plutôt que d'entraver par sa maladie une affaire

1 On doit cette publication à M. l'abbé de Beaudry, de très regrettable mémoire.

2 Lellre de Ms' Rey à M. l'abbé de Beaudry, du 27 janvier 1837.

qui lui agréait tant. Une foule de personnes de la plus haute distinction, et entre toutes Ms'" le prince et M'"" la princesse de Carignan, vinrent aussi; car la suite de l'enquête exigeait l'ouverture du tombeau pour constater l'identité des reliques. Le 4 août 1632, sur les trois heures de l'après-midi, les juges se transportèrent donc dans l'église de la Visitation pour faire cette ouverture. Les portes de l'église étaient fermées, mais battues par une foule immense de peuple qui se pressait impatient sous le portail, escaladant les murs et essayant de voir par les fenêtres. On n'avait admis dans l'intérieur qu'un petit nombre de personnages choisis parmi les plus distingués. Les sœurs, la mère de Chantai à leur tête, se tenaient debout derrière leur grille, les voiles levés, les cœurs battant de joie et d'émotion.

M. Ducrest, notaire apostolique, lut d'abord à haute voix le rescrit de la sacrée congrégation en date du 27 février 1627, par lequel Ms»" André Frémyot, archevêque de Bourges, Pierre Camus, évêque de Bellcy, et le révérend Georges Ramus, docteur de Louvain, étaient nommés commissaires apostoliques pour procéder aux enquêtes sur la vie du serviteur de Dieu, François de Sales. Ceux-ci, s'approchant alors de la grille ouverte, commandèrent aux sœurs de la part du Saint-Siège de dire la vérité sur tout ce dont elles seraient interrogées. La vénérable mère de Chantai le jura solennellement au nom de toutes ses filles.

La première question des commissaires apostoliques fut relative au lieu où le corps du bienheureux avait été placé. La sainte répondit que le 10 jum 1623,

ce saint corps avait été mis dans le sépulcre qu'ils voyaient du côté de l'épître; qu'il était habillé d'une aube avec l'étole et la chasuble de taffetas blanc, et coiffé d'une mitre de même couleur, sur laquelle on avait attaché un papier contenant le nom du défunt, le jour de son décès et celui de sa déposition en ce lieu. Les commissaires, s'étant approchés du sépulcre pour l'examiner, aperçurent une multitude de lampes, de bras, de têtes, de cœurs d'or et d'argent, des tableaux, des inscriptions appenduestout autour. Interrogée à ce sujet, sainte Chantai expliqua que c'étaient des dons faits à la mémoire du serviteur de Dieu par des pèlerins, venus non seulement des environs, mais encore des provinces les plus éloignées de France et même d'Italie, et qui, ayant été guéris par les mérites du saint, avaient laissé à sa chapelle ces témoignages de reconnaissance.

Alors, à la réquisition du révérend père dom Juste Guérin, procureur de la cause, les juges en firent le dénombrement; et ils avaient déjà compté dans le sanctuaire, autour du tombeau, plus de deux cent cinquante vœux d'or et d'argent, lorsque, jetant les yeux dans la nef, ils la virent garnie tout au long et de tous côtés d'une immense quantité de flambeaux, de petites statuettes de marbre, de peintures, de béquilles et de bâtons, témoignage éloquent de la foule de malades qui avaient trouvé la santé à ce saint tombeau. Les villes elles-mêmes y étaient représentées, et il y en avait qui se reconnaissaient sauvées de la peste ou de l'hérésie par le grand serviteur de Dieu , François de Sales. Que pouvait-on désirer de plus? Tout le monde avait hâte de contempler enfin

les traits de celui dont nul ne contestait la sainteté. On donna cependant un coup d'œil au sépulcre luimême, dont les marches étaient déjà usées par les genoux et les baisers des pèlerins , et dont le marbre avait été ratissé et comme entamé par le peuple, avide d'en emporter des parcelles-. Les ouvriers s'avancèrent alors, et, la pierre du tombeau ayant été descellée, on en tira le double cercueil, qu'on posa sur le marchepied de l'autel. Celui de bois était rompu, mais le cercueil de plomb était bien fermé. Dès qu'on l'eut entr'ouvert, il n'y eut qu'un cri dans l'assemblée : « Le voilà, le voilà le bienheureux François de Sales ! » C'était bien lui en effet. Il reposait dans son cercueil comme sur un lit; les vêtements intacts, quoiqu'un peu jaunâtres, à cause de l'humidité du lieu ; le corps entier, sans corruption et sans lésion ; le visage parfaitement conservé, si ce n'est que les yeux étaient un peu enfoncés sous les paupières; la barbe et les cheveux tenant aussi fermes que ceux d'un homme vivant. On lui regarda les mains. Il n'y manquait ni la peau ni les ongles. La chair du bras était souple et maniable, en sorte qu'on pouvait le lui étendre. La figure surtout paraissait encore pleine de vie. Elle conservait une expression de paix et de sérénité pieuse qui donnait de la dévotion même aux cœurs les plus froids. Une suave odeur, semblable à celle qui avait tant de fois embaumé le monastère, s'échappait de ces restes précieux et achevait d'élever tous les cœurs à Dieu.

Pendant que les heureux témoins de cette scène s'oubliaient dans cette vénération prolongée, le peuple, averti par cet ineffable parfum, battait les portes avec

plus de violence, poussait de grandes clameurs, et, vainement contenu par les gardes du prince, voulait entrer à toute force. On entendait crier dans la foule : a Nous mourrons, ou nous verrons notre pasteur! » Les uns, apportant des échelles, venaient regarder aux fenêtres, et soudain se calmaient et joignaient les mains en voyant le saint. Les autres, excités par ce spectacle, se jetaient de nouveau contre les portes avec tant de violence que l'une d'elles fut enfin soulevée de ses gonds et renversée. En un instant l'église fut envahie, malgré les efforts des gardes et même des évêques. Spectacle du reste bien touchant que celui de cette foule poussant des cris de joie en présence du corps sacré, se le monlrant du doigt, déclarant qu'elle le reconnaissait bien, et lui faisant toucher des chapelets, des crucifix, des mouchoirs, des bracelets. La nuit vint dans ces saintes occupations, et alors Më^ de Bourges, ayant fait signe de la main et haussant la voix, commanda, sous peine d'excommunication, que le peuple eût à sortir : à quoi il obéit aussitôt.

Pendant ce temps, que faisait sainte Chantai? Elle était à genoux contre la grille, les yeux fixés sur le saint corps, avec un visage si enflammé, une contenance si modeste, qu'on n'eût pu discerner ce qui la tirait hors d'elle-même, ou l'amour ou l'humilité; elle n'apercevait pas les sœurs qui étaient autour d'elle; elle ne sentait pas qu'on la pressait de toutes parts, et, les laissant se coller contre la grille pour mieux voir, elle demeurait immobile et comme plongée dans une sorte d'extase.

Le soir, sur les sept ou huit heures, quand tout le

monde se fut retiré, la mère de Chantai revint avec sa communauté, et passa plusieurs heures en oraison devant ces saintes reliques. Ce fut alors qu'elle fît cet acte célèbre d'obéissance, récompensé par un si grand miracle. Quand le peuple avait envahi l'église, les commissaires apostoliques lui avaient défendu, sous peine d'excommunication, de toucher le saint corps. La vénérable mère, prenant pour elle une défense qui ne la regardait pas, s'abstint de lui baiser la main. Mais le lendemain, en ayant obtenu la permission, elle s'approcha du bienheureux, et elle avançait ses lèvres vers la main de saint François de Sales, lorsque celui-ci, étendant le bras, pressa doucement la tête de la mère de Chantai, comme s'il eût été encore en vie. La sainte sentit distinctement, et les sœurs qui étaient présentes virent toutes le mouvement miraculeux des doigts et de la main. On garde encore aujourd'hui comme une double relique le voile qu'elle portait alors*.

Après que les procès- verbaux relatifs à l'ouverture du sépulcre eurent été rédigés et signés, on replaça les saintes reliques dans un cercueil de plomb, et celui-ci dans un cercueil de chêne. On changea l'aube, la chasuble et la mitre, et l'on plaça sur la poitrine du bienheureux une inscription destinée à le faire connaître un jour, si par suite d'événements im-

1 « La mère Vosery et d'autres religieuses m'ont attesté, dit le P. Fichet, avoir vu celte main s'étendre et presser doucement la lête de la mère de Chantai. » ( Vie de sainte Chantai, par le P. Fichet. Voir aussi les Dépositions de la sœur Marie-Aimce de Soiinaz, de la sœur Marie- Françoise de Gruel, de la sœur Charlotte- Lucie de Bertrand de Villarrousset , super art. xlvi.)

prévus les inscriptions extérieures venaient à disparaître.

Après cela, les commissaires apostoliques prirent Taudition des témoins qui désiraient déposer sur la vie et les, vertus du saint évêque; mais il s'en présentait chaque jour un si grand nombre, qu'après en avoir recueilli à peu près trois cents, ils arrêtèrent là l'enquête et se séparèrent, chargeant le révérend dom Juste Guérin de porter à Rome toutes les dépositions.

Sainte Chantai ne vit pas la fin de ce long procès. Il y avait vingt ans qu'elle était morte lorsque le bienheureux fut proposé solennellement à l'amour et à la vénération des fidèles. Du moins elle eut avant de mourir la consolation de voir l'enthousiasme du peuple devancer la prudente circonspection des souverains pontifes, et elle emporta dans la tombe la certitude que son bienheureux directeur monterait un jour sur les autels.

De nombreux panégyriques du saint ont été publiés, soit avant, soit après sa canonisation, par les soins de la mère de Chantai et de ses filles. Les plus illustres orateurs, Bossuet, Bourdaloue, Fléchier, ont tour à tour essayé de peindre cette ravissante figure du plus aimable de tous les saints. « Il y a quelqu'un cependant, a dit de nos jours un critique éminent, qui a parlé de saint François de Sales mieux encore que Bossuet, et qui en a écrit avec des paroles plus distinctes, plus pénétrantes et plus vives : c'est M'"^ de Chantai, cette fille spirituelle de saint François de Sales, et cette aïeule de M'"« de Sévigné. Ceux qui ont pu se permettre quelque vaine et froide raillerie

sur la liaison du saint évêque et de cette forte et vertueuse femme n'avaient pas lu, j'aime à le croire, cette pièce, qui est la cent vingt et unième des lettres de M""® de Chantai. On n'a jamais mieux fait le portrait d'un esprit, ni rendu aussi sensiblement des choses qui semblent inexprimables. Lumière, suavité, netteté, vigueur, discernement et dextérité céleste, ordonnance et économie des vertus dans celte âme, tout s'y représente et s'y peint d'un trait ferme et distinct. De telles pages n'entrent pas dans la liltérature, et ne sauraient être soumises même à l'admiration ^ . ))

1 M. Sainte-Beuve, Causeries du lu,ndi, Saint François de Salcs^

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