PREMIER CONFESSEUR DE LA VISITATION
Cependant les fondations religieuses, interrompues ou du moins ralenties pendant deux ans et demi par la peste, recommençaient de toutes parts avec une plus grande ardeur. Au sortir de cette effroyable contagion, qui fit plus de conversions en une année, disent nos vieux Mémoires, que cent prédicateurs en un siècle, il y a en France, en Savoie, en Italie ^ comme un nouvel élan vers la vie spirituelle et pénitente. L'esprit de Dieu souffle sur les âmes et les pousse au désert. De 1630 à 1640, pendant ces dix années, qui comptent parmi les plus fécondes peutêtre qu'ait jamais vues l'Église, les monastères se multiplient dans une proportion inaccoutumée. Ceux de la Visitation en particulier deviennent si nombreux, qu'il faut renoncer au plaisir de les faire connaître en détail. A peine pourrons-nous donner une idée de ce beau mouvement , de cette propagation si
laborieuse et si vaste, et signaler çà et là quelques monastères dont les origines sont restées célèbres par plus de vertus ou par plus de souffrances.
Dans celte revue rapide des pays qui s'ouvrent les uns après les autres à la Visitation, la Savoie, où elle est née, mériterait notre premier regard. Mais cette province, que la peste quitte à peine, après l'avoir si cruellement décimée, et dont elle a augmenté la pauvreté, si grande en tout temps, n'est pas en état de faire de nouvelles fondations. Il faut à ces quatre monastères , Annecy, Chambéry, Thonon et Rumilly, quelques années de repos avant qu'ils puissent envoyer des essaims à l'Italie et à la Suisse, qui les leur demandent.
Passons donc en Bourgogne, après la Savoie la seconde patrie de l'Institut. Cette vieille terre monastique, où avaient fleuri au moyen âge de si puissantes abbayes, et qui à toutes les époques avait fait à la vie religieuse, sous quelque forme qu'elle apparût, un si sympathique accueil, continuait à être fidèle à la grande fondatrice qu'elle avait donnée à l'Église. Chaque année elle enfantait une Visitation : Dijon en 1622, Autun en 1625, Paray en 1626, Bourg en 1627, Beaune et Mâcon en 1632, Semur en 1633, Chalon-sur-Saône et Charolles en 1636. Chaque année aussi, pour peupler et multiplier ces monastères, elle tirait de son sein, de sa vieille noblesse, de sa forte bourgeoisie, de nombreuses et grandes religieuses, les Bréchard, les Chaugy, les Rabutin, les Berbisey, les Bouhier, que nous connaissons déjà, ou que nous connaîtrons plus tard, moins grandes assurément par la distinction supé-
rieure de leur esprit et la mâle énergie de leur caractère que par la sainteté héroïque et la beauté divine de leur vie.
La Visitation conquérant ainsi une à une toutes les villes de Bourgogne, il était difficile qu'elle ne pénétrât bientôt en Franche- Comté. On se rappelle le voyage de sainte Chantai à Besançon en 1626, les ovations qui l'accueillirent, cette foule de peuple qui se pressait pour toucher son vêtement, ces soixante filles surtout qui vinrent se jeter à ses genoux, sollicitant le bonheur d'être voilées de ses mains. On se rappelle aussi l'opposition de l'archevêque, qui obligea la mère de Chantai à quitter la ville sans y faire de fondation. Cette opposition tomba vers cette époque, soit que la peste ait effrayé la conscience du prélat, soit plutôt que la persévérance opiniâtre de Madeleine Adelaine, cette humble servante à laquelle saint François de S-ales et sainte Chantai avaient recommandé la constance et promis le succès, ait touché son cœur; et aussitôt quatre ou cinq villes, Besançon, Gray, Champlitte, Salins, sollicitent et reçoivent des filles de Sainte- Marie. Besançon se fonde le premier, par la mère Marie-Marguerite Michel, venuo de Dijon (1630), et l'on y voit entrer une à une, et dans l'ordre marqué par la sainte, les trente-six filles qu'elle avait bénies à son passage et auxquelles elle avait dit à l'oreille qu'elles seraient un jour religieuses à la Visitation ^ Champlitte et Gray suivent de près (1633-1634), en attendant Salins, qui ne viendra qu'un peu plus tard.
1 Voir plus haut, p. 207.
L'instrument principal de ces fondations, après la bonne Madeleine Adelaine, est une jeune fille, presque une enfant, de race patricienne. Elle se nommait Claire de Cusanges, et appartenait à l'antique famille des comtes de Bergues, de Ghamplitte et de Gray, Entrée à neuf ans au monastère de Besançon en qualité de pensionnaire, morte à dix- huit ans, elle a passé sur la terre comme une de ces apparitions célestes que Dieu envoie quelquefois pour consoler les regards attristés par le spectacle des misères et des lâchetés de ce monde. Son admirable pureté l'avait fait surnommer l'ange de Comté; son humilité, son obéissance, son courage à se vaincre, joints à une élévation de sentiments et à une maturité d'âme étonnantes à son âge, ravissaient tous ceux qui en étaient témoins. ConduUe à treize ans à Champlitte et à Gray, pour y assister à la fondation de deux monastères dont son immense fortune la rendait fondatrice, reçue au bruit du canon, saluée par les consuls et les échevins des villes, qui lui débitaient des harangues, acclamée par le peuple, que ses pères avaient comblé de biens ; et de ces ovations tombée tout à coup au milieu des horreurs de la peste, on ne sut qu'admirer davantage en elle ou de sa modestie ou de sa grandeur d'âme, l'une et l'autre poussées jusqu'à l'héroïsme. Quelques instances que lui fît sa famille, elle refusa de quitter le monastère qu'elle venait de fonder, et y demeura, sereine et courageuse, au railieu des morts et des mourants. Vers l'âge de seize ans, au moment où sa beauté croissante multipliait autour d'elle la foule des prétendants, on la vit tout à coup prise d'un immense dégoût pour le monde,
et de je ne sais quelle soif d'humiliations et de sacrifices. Et avec cela des ardeurs d'amour, des désirs du ciel, des impatiences d'éternité qui disaient assez haut, à ceux qui savent observer, qu'elle ne resterait pas longtemps sur la terre. Le cloître et le monde se disputaient ce trésor; ce fut le ciel qui l'eut. Elle était à peine âgée de dix-huit ans, lorsqu'elle mourut après quelques mois de maladie, gaie, pure, déjà céleste dans ses aspirations et dans ses regards, souriant aux sœurs, invoquant saint François de Sales, baisant une lettre que lui avait envoyée sainte Chantai, à laquelle elle avait fait demander la permission de mourir, et laissant derrière elle une mémoire si embaumée, qu'il nous faut faire violence et penser au long chemin qui nous reste encore pour ne pas en respirer plus longtemps le parfum ^
La Lorraine, qui possédait déjà un monastère fondé en 1626 par la mère de Chantai à Pont- à -Mousson, en voyait à la même époque naître deux autres, malgré les malheurs effroyables qui pesaient alors sur cette province, et qui, s'aggravant d'année en année, allaient bientôt éveiller la grande âme de saint Vincent de Paul. Celui de Nancy, fondé en 1632, sortait de Pont-à-Mousson. Celui de Metz, établi l'année suivante, venait du fond de l'Auvergne. Rien n'est curieux et ne caractérise mieux ce temps que le long voyage des sœurs qui firent cette fondation. II leur fallut trois mois pour venir de Riom à Metz; et en quel équipage elles y arrivent! Parties de Riom le
1 Les Vies de neuf religieuses de la Visitation , par la mère de Ctiaugy, 1 vol. in --4°, p. 1 et suiv. Annecy, 16o9.
IG novembre 1632, elles passent par Moulins, où on les relient plusieurs jours au monastère, et où on leur donne pour leur future chapelle des aubes, des chasubles, des bureltes et un calice, celui-là même avec lequel saint François de Sales avait dit la messe. De là elles vont au monastère de Nevers, qui généreux quoique pauvre, partage avec elles sa petite provision de blé; puis à Orléans, où une pieuse dame dont les sœurs avaient la fille leur prête son carrosse pour se rendre à Paris, et leur donne, avec beaucoup de linge, une jupe de velours à fond d'argent et deux douzaines de serviettes pour l'autel. Arrivées à Paris, elles s'y laissent bloquer par les gelées, et y demeurent dix-sept jours sans pouvoir en sortir. Mais elles n'y perdent pas leur temps. C'est à qui les comblera de plus de cadeaux. M. de Renty, le commandeur de Sillery, M""° de Villeneuve, apportent tous les jours quelque chose: un tabernacle et des chandeliers pour l'autel, un coffre plein de linge pour la sacristie, des jupes de satin blanc à fleurs pour faire des ornements d'église, quelques centaines d'écus, et, ce qui valait mieux, une prétendante avec huit mille livres, et une bonne fîUe pour sœur tourière. Les gelées' passées , la caravane se remet en route, continuant à recueillir des dons sur tout le chemin, et, pour ainsi dire, à chaque étape. A Pont-à-Mousson, en particulier, elles reçoivent des meubles pour huit cellules. C'est ainsi qu'elles arrivent à Metz le 14 février 1633, chargées de dons de toute sorte, traînant dans des chariots tout ce qui est nécessaire pour meubler une maison, orner une église, et, selon l'expression des Mémoires, commencer leur petit ménage
sans le secours de personne. Précaution prudente dans un pays et à une époque où saint Vincent de Paul allait être obligé d'envoyer pendant dix années consécutives, avec beaucoup d'argent, des voitures chargées de pain, des semences, des charrues, du bétail, et jusqu'à des vêtements pour vingt mille hommes de tous les états *.
Enclavée dans la Lorraine, la Franche -Comté et la Bourgogne, la Champagne faisait aussi vers ce temps-là connaissance avec la Visitation, mais avec un peu plus de difficultés, par suite d'une de ces susceptibilités de corps de ville qui sont si fréquentes à cette époque. L'évêque de Troyes avait appelé la mère Favre pour réformer dans sa ville épiscopale une maison de l'ordre de Saint-Augustin. La mère Favre arrivait donc de Paris à la tête d'une petite colonie de religieuses, et se préparait à entrer dans la ville, lorsque tout à coup aux barrières se présentent les magistrats, qui arrêter].;: son carrosse, la som.ment de s'en retourner, lui disant crûment que la ville ne veut ni d'elle ni de ses religieuses. Étonnée de cette opposition inattendue, la mère Favre s'arrête, mais refuse de reculer, et en appelle à l'évêque qui l'avait demandée. Le prélat accourt, attristé de ces obstacles, et il s'établit entre lui et les magistrats la plus vive discussion. Au moment où les esprits s'échauffent davantage, le maire se tourne brusquement vers la mère Favre : « Voudriez-vous par hasard faire violence à la cité? — A la cité du ciel, oui, dit la mère avec un fm sourire, mais aux cités de la terre,
1 Fondations inédites de Nancy et de Metz, p. 537-539.
oh! non. » Le maire s'adoucit un peu à celte réponse, mais pas assez pour permettre d'entrer en ville. De son côté, la mère Favre refuse de faire un pas en arrière, et, descendant de voiture, s'établit avec ses compagnes aux barrières, dans une petite maison des faubourgs. Cependant messieurs de la ville délibèrent. Ils ont reconnu que la supérieure est prudente et accorte. Leur parti est pris. Si elle entre par supercherie, on la mettra à la porte avec honte. Six semaines se passent ainsi, la mère Favre refusant de partir, les magistrats protestant qu'elle n'entrera jamais. Ardente comme elle était, et ayant laissé à Paris les affaires les plus importantes, la mère Favre commence à s'ennuyer, à se décourager, en voyant un temps si précieux perdu, de si grandes affaires interrompues, et des obstacles qu'on ne sait plus comment tourner; car l'amour-propre se met de la partie du côté des magistrats, et de tous les obstacles celuilà est le plus invincible. Avertie de ce découragement passager, la vénérable mère de Chantai intervient. Elle soutient sa grande lîlle par ses lettres, l'anime à la persévérance, lui fait sentir que le temps employé pour Dieu n'est jamais perdu, que les peines et les persécutions sont les semences fécondes des maisons religieuses, et que celle-ci sera d'autant plus capable dans la suite de braver les orages qu'elle en aura été plus agitée dans son berceau'. Encouragée par ces fortes paroles , la n:ère Favre tient bon , et , comme la patience est la reine du monde, peu à peu les oppositions tombent, la raison et la foi prennent le des-
1 Édition Migne, p. 1644.
SUS sur l'amour-propre, les permissions sont octroyées, et le 6 juillet 1631 la petite colonie entre en triomphe à Troyes \
Pendant que ces choses se passaient en Champagne, en Lorraine, en Franche- Comté et en Bourgogne, les provinces du Nord s'ouvraient à leur tour à la Visitation naissante; plus lentement, il est vrai, parce qu'elles étaient plus éloignées de son berceau; plus difficilement aussi, parce qu'elles étaient chargées de maisons religieuses; mais ces obstacles, en arrêtant un instant l'élan de la Visitation, en le retardant de quelques années, allaient le rendre plus éclatant. A l'époque où nous sommes arrivés , ni la Flandre ni l'Artois n'ont encore entendu prononcer le nom de la Visitation. La Picardie en a ouï parler, mais vaguement et mal. La Normandie, bien qu'elle ait déjà un monastère, celui de Caen, ne paraît pas la connaître davantage. Quand M^^^ de Boisguillaume, fille d'un conseiller du parlement de Rouen , touchée de Dieu, et désirant sortir d'un monde où elle réussissait trop bien pour son salut, s'enquit autour d'elle de ce qu'étaient les filles de la Visitation, elle apprit des choses étranges qui l'efîrayèrent. Les uns disaient que c'étaient des religieuses fort pauvres et qui mouraient de faim. Les autres ajoutaient que ce nouvel Institut avait été établi pour les malades par un prélat très débonnaire, et que pour y être admis il fallait avoir quelque infirmité. Il y avait même une personne dans la ville qui, ayant été une fois à Paris,
ï F(mdiition inédite de Troyes, p. 429. — Vies des premières religieuses, tome I, p. 51.
et étant entrée par hasard dans la chapelle de la Visitation au moment du sermon, pendant lequel, les grilles du chœur étant ouvertes, on tire les rideaux des fenêtres afin que les religieuses, dont le voile est levé, ne soient point vues distinctement par les séculiers, racontait partout que les monastères de la Visitation étaient ténébreux et qu'on n'y voyait pas clair. Tel fut le découragement dans lequel ces bruits jetèrent cette jeune fille destinée par Dieu à élablir la Visitation à Rouen, qu'il fallut qu'il vînt lui-même à son aide. Elle dormait une nuit; tout à coup il lui sembla qu'elle était à genoux dans une chapelle de la Visitation, entourée d'une foule de religieuses, et, pendant qu'on la dépouillait de ses habits du monde, elle entendit une voix qui lui dit: « Regarde, elles vivent comme des anges, o Émue de cette parole, qui retentissait encore à ses oreilles longtemps après qu'elle se fut éveillée, elle partit pour Paris, et, ayant trouvé le monastère plein de ferveur et tout différent de la peinture qu'on lui en avait faite, quoiqu'elle fût toute jeune encore, belle, recherchée, et affectionnée même aux choses du monde, elle brisa tous les liens, foula aux pieds toutes les espérances mondaines qui souriaient à ses yeux de vingt ans, et prit avec une grande ferveur l'humble voile des épouses de Jésus -Christ. Ses parents, qui avaient assisté à la cérémonie, retournèrent à Rouen, racontant avec enthousiasme ce qu'ils avaient vu. Ainsi naquit peu à peu l'idée d'une fondation; et, les ressources commençant à se réunir, on en parla à l'archevêque. Celui-ci, qui était prudent, voulut, avant de répondre, lire les Constitutions, dont il fut ravi; mais, comme il y a loin de la
théorie à la pratique, il partit pour Paris et vint droit au parloir de la Visitation, pour sonder les religieuses et savoir s'il trouverait en elles cet esprit doux, humble et simple qu'il avait admiré dans les règles. La première religieuse qu'il vit fut la mère Marie- Jacqueline Favre. (C'était peu avant le voyage de Troyes.) Il lui posa tout d'abord quelques questions pour l'éprouver : « Ma fille, lui dit-il, quel est le meilleur de parler à Dieu ou d'écouter Dieu parler? » Elle lui répondit humblement qu'elle n'était nullement capable de résoudre une telle question. « Il est possible, ma fille, reprit l'archevêque, que vous soyez honteuse de répondre le voile levé; baissez -le donc pour avoir plus de hardiesse. » Elle le baissa aussitôt, mais continua à s'excuser avec des paroles si modestes , si simples et si pieuses, que ce bon prélat en demeura fort édifié , et dit en sorlant qu'on ne pouvait voir plus d'humilité; qu'à la vérité il craignait fort de recevoir certaines religieuses qui tranchent du grand et veulent faire la leçon aux docteurs; mais que les filles de Sainte- Marie n'étaient pas de ce nombre, et que pour cette raison il appuierait l'affaire de la fondation. Il fut plus difficile d'obtenir le consentement du parlement, qu'on trouve ici, comme partout, assez peu favorable au développement des Ordres religieux. On en vint pourtant à bout, grâce à la finesse et aux ruses un peu normandes de quelques conseillers amis de la famille de Boisguillaume, et le 27 octobre 1630 les sœurs arrivèrent de Paris pour commencer l'établissement. Au moment où sur le soir, aux dernières lueurs du jour, elles commençaient à entrevoir les clochers de Rouen, la supérieure,
qui était la mère Anne-Marguerite Guérin, et toutes les sœurs se sentirent émues de dévotion envers saint Joseph, et elles lui demandèrent instamment la simplicité pour toutes les filles qu'elles recevraient, parce qu'elles avaient ouï dire que les esprits de ce lieu étaient fort prudents *.
Quoique moins proche de Paris que la Normandie, la rude et catholique Bretagne connaissait mieux à cette époque la Visitation, et lui ouvrait une à une toutes ses villes : Rennes, où la vénérable mère de la Roche avait, depuis Orléans, fait pénétrer malgré elle l'odeur de ses vertus, et où elle vint elle-même donner naissance à la maison, au milieu d'un applaudissement unanime; Nantes, dont le monastère fut fondé par la mère de Bressand, une de ces grandes premières mères de la Visitation que nous n'avons pas encore pu faire connaître à nos lecteurs, car comment suffire à tant de saintes biographies? qui, entrée en 1618 au noviciat de Grenoble, avait bien vite été remarquée par saint François de Sales et appelée par lui « une rare fille » ; sur laquelle sainte Chantai s'était plu, pendant son noviciat, à faire tomber toute sa sévérité afin de mieux faire éclater sa vertu, et dont elle disait qu'il n'y avait pas dans l'Institut de fille plus entendue et plus parfaite. Telle était alors la réputation croissante de la mère de Bressand , que l'évêque de Nantes , Philippe de Gospéan , un grand évoque, avait déclaré qu'il ne permettrait pas que les sœurs descendissent de bateau si elles n'étaient pas conduites par la mère de Bressand; Vannes, fondé
^ Fondation inédite de Rouen, p. 386.
par une colonie qui , après s'être établie d'abord au Croisic, avait été obligée d'en sortir, n'y trouvant ni les secours temporels ni les secours spirituels dont elle avait besoin; Rennes enfin, où un second monastère allait s'établir dans peu de temps, les trois autres ne suffisant pas à recueillir cette multitude déjeunes filles que l'innombrable petite noblesse de Bretagne envoyait chaque jour à la Visitation ^
L'Anjou et la Touraine suivaient l'exemple de la Bretagne, et deux belles Visitations y naissaient à peu d'années de distance. Celle d'Angers, due à un saint prêtre que la lecture des œuvres de saint François de Sales et une conversation avec la vénérable mère de Chantai avaient enthousiasmé, et qui put, à force d'activité, d'énergie et de patience, établir l'Institut dans une ville tellement chargée de maisons religieuses, que la seule idée d'une fondation nouvelle y souleva des orages; et celle de Tours, dont la fondation, plus laborieuse encore, fut, comme à Besançon, l'œuvre d'une pauvre domestique, ce qui nous engage à nous y arrêter un peu.
Tours, avec son tombeau de saint Martin, était un des plus grands centres du catholicisme en France, un des quatre grands pèlerinages du monde. Tant d'églises, de collégiales, de chapitres, d'abbayes, de couvents s'étaient de siècle en siècle bâtis près de la crypte de Saint- Martin , qu'il paraissait impossible d'en établir de nouveaux. Voici comment cette humble fille, dont nous ne savons même pas le nom, en vint à bout. Elle s'était confessée en 1619 à saint François
* Voir les différentes Fondations iyiédites de ces monastères.
de Sales lorsqu'il traversait Tours à la suite de M*"^ Royale Christine de France, sœur de Louis XIII, et elle lui avait fait part de ses grands désirs d'être religieuse. « Oui, ma fille, lui avait répondu le saint évêque, vous serez religieuse; mais ce ne sera pas de sitôt. Assurez-vous que Dieu fera voir un jour le dessein qu'il a sur votre âme. » Plus de dix ans après, cette même fille se confessante un religieux : « Mon enfant, lui dit celui-ci, c'est maintenant le temps de vous ressouvenir de ce que vous a dit le bienheureux François de Sales. » Et, l'ayant disposée par quelques paroles ardentes à se donner tout entière à Dieu , il l'envoya à la sainte communion, lui recommandant de revenir aussitôt après la messe lui dire ce que Notre- Seigneur lui aurait mis au cœur.
Elle revint, en effet, au sortir de la sainte table, et il fut convenu que cette humble fille s'emploierait à fonder une Visitation à Tours. Mais tant d'obstacles se dressèrent bientôt devant elle, que, désespérant de les vaincre, abreuvée de dégoûts, elle vint conjurer son confesseur de la faire entrer dans un monastère déjà fondé. « Je vous donne la nuit pour y réfléchir, lui dit le religieux d'un air triste, et, si vous le voulez absolument, j'irai demain parler pour vous. » La nuit fut longue et sans sommeil. Dès le point du jour, cette pauvre domestique frappait à la porte du couvent. « Jemedoutaisbien,lui dit le bon Père, qu'aujourd'hui nous serions matinale. Allez donc, fille de peu de foi , Dieu sera avec vous. » Dès lors elle résolut d'aller en avant et de ne plus reculer devant aucun obstacle, quel qu'il fût. Il y avait à Tours un homme très riche, très influent, membre du conseil
de ville et l'un des premiers magistrats. Elle alla hardiment le trouver. « Monsieur, lui dit-elle sans autre compliment, je suis venue ici pour vous faire gagner le ciel. » Ce bon magistrat lui répondit avec gaieté que ce serait (e gain le plus fortuné qu'il eût fait de sa vie, et qu'il lui saurait un gré infini de lui en procurer le moyen. Enhardie par cet accueil, elle lui confia son projet d'établir une Visitation à Tours. A ce mot, le bon M. Boutos changea de face, et lui déclara que la ville était tellement chargée de maisons religieuses, qu'il n'y fallait pas penser. Mais elle insista si vivement et si habilement, qu'il promit d'y réfléchir et de s'en occuper. Elle visita de même les vingt -quatre échevins, l'archevêque, le lieutenant général; et l'on ne sait ce qu'il faut admirer le plus, ou de cette humble domestique qui trouve dans sa foi le courage d'aborder de si hauts personnages, ou de ces magistrats chrétiens qui la reçoivent avec bonheur malgré la bassesse de sa condition, discutent avec elle le projet qu'elle leur propose, se laissent vaincre par ses raisons, et apportent tout leur concours à une œuvre que tous avaient jugée impossible. Le soir de l'arrivée des sœurs, qu'on fit venir d'Orléans, cette bonne fille se jeta à leurs pieds, et leur demanda humblement le voile des épouses de Jésus- Christ. Elle l'avait bien mérité M
Le Poitou , que nous trouvons de l'autre côté de la Loire, en face de la Bretagne et de l'Anjou, s'ébranle à son tour: pays de protestants et de ruines, où l'on avait brûlé les églises, pillé les monastères, brisé les
* Fondation inédite de Tours, p. 464.
grilles, chassé et ridiculisé les religieuses, et où l'on ne se fût pas établi à cette époque, si le Poitou n'eût été pour sainte Chantai une seconde patrie. C'est à Poitiers que s'était écoulée sa jeunesse et qu'avaient habité sa sœur Marguerite, son beau-frère, M. de Neufchèzes, et ses deux neveux. C'est aussi par eux que se fit la fondation. L'évêque de Châlons s'entendit avec une sœur de l'évêque de Poitiers, M"® Chatcignier de la Roche- Posay, qui, récemment convertie du protestantisme à la vraie Église, voulait expier par une fondation religieuse ses longues années d'égarement; et, à la sollicitude de sa famille, sainte Chantai envoya à Poitiers une petite colonie sortie de Bourges et dirigée par la mère de Lage. L'abbé de Saint -Cyran prêcha à la cérémonie; ce qui prouve qu'à cette date de 1634 il n'était pas encore tenu pour hérétique, mais ce qui prouve aussi quels dangers de telles relations de la part d'un homme si inquiet et si habile auraient pu faire courir à la Visitation naissante sans le tendre attachement de toutes les sœurs à la foi de l'Église romaine ^ Mais, si la Visitation parvenait à s'établir à cette
1 Bérault-Belcastel accuse la mère de Lage d'avoir adopté les erreurs de Tabbé de Saint- Cyran ; c'est une erreur contre laquelle protestent tous les monuments contemporains. Partout elle est représentée comme une sainte : son nom est en vénération au monastère de Poitiers, où elle fut réélue jusqu'à six fois, c'està-dire aussi souvent que la règle le permit; ce qui serait inexplicable si elle fût tombée dans le jansénisme, puisque Bérault- Belcastel reconnaît qa'elle ne put gagner à son parti aucune religieuse de sa communauté, qui demsura toujours fidèle aux enseignements du saint fondateur. Ce point a été si parfaitement éclairci, en 1853, par la mère Marie Chantai Delapierre, supérieure de Poitiers, qu'il est inutile d'y insister davantage.
époque à Poitiers, elle ne dépassait pas cette ville. Ni la Saintonge, ni l'Angoumois, ni le Limousin, ni la Guienne, ni la Gascogne, ne s'ouvrent devant elle; cinq à six années sont encore nécessaires pour que le nouvel institut puisse s'y faire connaître et y pénétrer. Remontons donc vers les pays qui l'ont vu naître, et, après avoir traversé rapidement le centre de la France, où il se développe avec ardeur, préparons-nous à redescendre les belles rives du Rhône et de la Saône, les pentes françaises des Alpes, où nous Talions voir se multiplier sans obstacles au milieu d'un enthousiasme plus vif encore.
On a remarqué comment se faisaient les fondations. Chaque monastère essaimait. Lorsque le nombre des religieuses, fixé à trente-trois par la règle, était dépassé dans une maison, il s'en échappait une petite colonie qui allait ordinairement à peu de distance, dans une ville voisine, fonder une maison distincte de la première, et qui à son tour envoyait des essaims. C'est ainsi que le centre de la France se peuple peu à peu. Les monastères de Paris, de Bourges, de Moulins, fondés dès les premiers jours, rayonnent tout autour d'eux. A la date où nous sommes parvenus, il y a des Visilations, presque toutes issues de celles-ci, dans les principales villes de la France : non seulement à Orléans, à Nevers, à Montferrand, à Riom, à Blois, dont nous avons dit les origines; mais à Montargis, à Meaux, à Mamers, au Mans, à Melun. L'Auvergne, pour sa part, en a déjà quatre : Montferrand, Riom, Saint-Flour et le Puy. Le Dauphiné, plus riche encore, en a sept : Grenoble. Valence, Embrun, Crémieux, Crest, Condrieu, Romans. Lyon
n'a pas moins de trois monastères dans ses murs, et il envoie des essaims tout autour de lui, à Saint- Élienne, à Villefranche, jusqu'à Avignon.
En Languedoc, et surtout en Provence, la propagation est plus rapide encore. Là il n'y a pas de ville si petite, si pauvre qu'elle soit, qui ne tienne à honneur et à bonheur d'avoir sa Visitation. Là, comme en Bourgogne, chaque année voit naître un monastère : Marseille en 1623, Aix en 1624, Arles en 1629, Digne en 1630; Montpellier, Sisteron, Apt et Forcalquier, en 1631; Draguignan en 1632, Pont-Saint- Esprit en 1632, Toulon et Grasse en 1634.
Et ce qui est plus consolant encore que ce développement si rapide, c'est l'enthousiasme qui prépare, qui accueille, qui fait prospérer toutes ces fondalions. Déjà on en a vu quelque chose. Quand les sœurs arrivèrent à Aix, telle fut la foule qui envahit la maison, les cours, les rues adjacentes, que pendant trois jours il fut impossible de pénétrer au monastère, et que les sœurs eussent souffert de la faim si la fondatrice n'eiit trouvé le moyen d'introduire des vivres en passant par- dessus les toits'. A Grasse, toutes les boutiques étaient fermées le jour où les sœurs arrivèrent, et un peuple immense en habits de fête s'était porté à leur rencontre. Quand les sœurs apparurent, une immense clameur, comme d'un seul uomme, monta jusqu'au ciel: « Voilà, voilà les filles du bienheureux François de Sales! » A Montpellier, la foule était si grande pour recevoir les sœurs et les accompagner à leur logis, que celles-ci furent mille fois en
1 Voir plus haut, p. 178.
danger de se perdre et de se séparer, et qu'il fallut faire venir des gardes et en établir autour de la maison. Le lendemain elles reçurent la visite de tous les magistrats, et la supérieure, c'était la mère Louise- Dorothée de Marigny, parente de saint François de Sales, celle qui nous a laissé deux Mémoires inédits sur les origines de la Visitation, eut à répondre à neuf ou dix harangues, dont quatre furent solennelles. La première de MM. les consuls de la ville avec le chapeau rouge : honneur insigne qu'ils ne font qu'aux princes et princesses. M. de Bussuges, premier de cette année, porta la parole avec les plus vives expressions d'allégresse, de remerciements, de louanges et de toutes sortes d'offres de bon service. MM. les chanoines de l'égUse cathédrale de Saint- Pierre vinrent ensuite au nom de tout le clergé, assurant, dans leur belle harangue, que l'arrivée des religieuses était une des plus grandes grâces que Dieu eût faites depuis longtemps à la ville et à la province, et, en se retirant, ils firent présent aux sœurs d'une custode et d'un soleil d'argent. Après eux se présentèrent successivement M. le juge -mage, chef du sénéchal et présidial, MM. de la noblesse, les gouverneurs de la ville et de la citadelle, les supérieurs des Ordres religieux, faisant tous de grandes bienvenues et des offres de service.
En sortant du monastère, ils se rendirent tous à l'évêché remercier M^r Pierre Fenouillet, évêque de Montpellier, ancien et intime ami de saint François de Sales, originaire comme lui de la Savoie, un de ceux qui contribuèrent le plus, à cette époque, à ennoblir le langage de la chaire et à préparer l'avène-
ment de la grande éloquence chrétienne. Ce bon prélat pleurait dejoie en voyant une telle unanimité. « J'ai fait venir, disait-il aux religieuses, des capucins et des jésuites en cette ville ; j'y ai prêché deux carêmes entiers et fait plusieurs autres choses, dont jamais le corps de ville ne m'avoit dit grand merci. Et depuis votre arrivée, j'ai prou à faire d'écouter tous les remerciements que je reçois de vous avoir appelées. »
Le peuple ne montrait pas moins d'enthousiasme. Outre l'ovation qu'il avait faite aux sœurs le jour de leur arrivée, il se pressait en foule autour du couvent, €t, comme il n'avait jamais vu de religieuses, car il n'y en avait point eu dans celte ville depuis les premières guerres de religion, pendant lesquelles on les avait maltraitées et chassées , il ne pouvait s'étonner assez de voir ces bonnes sœurs prisonnières derrière leurs grilles, et pourtant si joyeuses. Chaque jour, on voyait descendre des montagnes voisines et arriver des villages même les plus éloignés une foule de paysans et de paysannes qui se mettaient à genoux, baisaient les grilles, regardaient avec étonnement tourner le tour, et ne s'en voulaient point aller qu'ils n'eussent vu quelqu'un des anges de la maison; car ainsi nommaient- ils les religieuses K
Presque toutes les fondations faites dans le Midi présentent à peu près les mêmes scènes. Des foules immenses qui se portent au-devant des sœurs; des compliments sans fin, des harangues solennelles; et pendant quelques jours, des amas de vivres, des dî-
* Fondation inédite de Montpellier, p. 401.
ners tout préparés envoyés par les grands, une abondance telle, que souvent on ne sait que faire de tout ce qu'on reçoit; puis peu à peu l'enthousiasme se refroidit, la foule diminue, le monde mobile va à d'autres impressions, et les religieuses commencent à sentir le charme de la solitude et souvent aussi l'aiguillon douloureux de la pauvreté.
Cependant sainte Chantai, qui gouvernait depuis trois ans le monastère d'Annecy, ayant été élue le 31 mai 1629, touchait au terme où d'après la règle elle devait déposer le pouvoir. Le 22 mai 1632, toutes les sœurs étant assemblées dans le chœur, la sainte se mit à genoux au milieu d'elles, fît sa coulpe de toutes les fautes commises en sa charge, et, après avoir renoncé à la supériorité, elle se retira humblement à la dernière place , où elle demeura pendant quatre jours dans un abaissement d'elle-même qui ravissait toutes les sœurs. Elle avait alors soixante ans, et, se croyant sur la fm de sa vie, elle suppliait ses filles de ne plus la charger d'aucun office, afin qu'elle piit se préparer à la mort. Mais, malgré ses prières, elle fut réélue le 27 mai. a Voyez-vous, ma fille, disait-elle à une religieuse , tous mes sens, tout moi-même, tout mon intérieur, répugnent à cette charge, et je l'accepte seulement pour le bon plaisir de Dieu; car, hélas! ma fille, je suis sur la fin de ma vie, et j'ai besoin de penser à moi. »
A peine réélue, elle se remit avec une nouvelle ardeur à surveiller, à diriger la grande œuvre du moment, l'œuvre des fondations qui naissaient partout, qui se multipliaient sur toute la surface de la France, avec une fécondité qui étonne, môme quand
on connaît l'élan religieux du dix- septième siècle, parvenu, vers 1630, à son apogée.
Ce développement si vaste et si rapide inquiétait la mère de Chantai; elle n'en parle jamais qu'avec un soupir. « Mon Dieu, disait-elle un jour, en 1633, voilà déjà cinquante-neuf monastères! Que cette multitude de mai'sons qu'on n'a pas moyen de soutenir, tant au spirituel qu'au temporel, me fait grande peine! » Et quelques années après: « Hélas! l'Institut s'épanche fort; le nombre de nos maisons dépasse quatre-vingts. » Elle aurait voulu arrêter ce mouvement. Elle écrivait de tous côtés aux supérieures de ne point tant se presser, d'attendre, pour faire de nouvelles fondations, que les jeunes sœurs fussent formées. « Car, disait- elle avec son bon sens admirable et sa longue expérience, c'est chose si difficile que d'avoir une grande solidité dans une grande jeunesse et peu d'années de religion! » Elle répétait à tout venant cette belle parole, la vraie loi de la propagation des Ordres religieux : « Mon Dieu! que j'ai plus d'inclination que nous nous étendions du côté de la racine que du côté des branches ! » Mais elle parlait en vain; elle n'était pas écoutée et ne pouvait plus l'être. Le fruit était mûr, et se détachait de lui-même de l'arbre.
On était arrivé à cette heure d'inexprimable joie et d'ineffable angoisse dont Notre -Seigneur disait : « Levez les yeux et voyez I les plaines jaunissent pour la moisson, » et pendant laquelle il n'y a plus qu'une chose à faire, s'adresser à Dieu et dire : « Seigneur, envoyez-nous des ouvriers. » Ce n'était plus seulement, en etfet, les provinces, les villes, les bourgades
même de France, qui demandaient des Visitations; c'était la Suisse, l'Allemagne, jusqu'à la Pologne, d'une pari; c'était de l'autre le Piémont, l'Italie, la Sicile môme, et, par delà les mers, le Canada français, qui, ravis des merveilles dont ils entendaient parler, sollicitaient à grands cris quelques rameaux d'un arbre qui produisait de si doux fruits.
Obligée de céder à des instances qui devenaient chaque jour plus vives, la vénérable mère de Chantai choisit la plus petite et la plus humble de toutes les villes qui sollicitaient une maison de l'institut, et, négligeant Turin, Pignerol, Gênes, Rome même, elle chargea la mère Gasparde Favier, avec quelques professes de Chambéry, d'aller fonder une Visitation au val d'Aoste.
Rien n'est doux à lire comme le récit des origines de cette pauvre maison, établie la première sur ces versants italiens des Alpes qui allaient bientôt en voir naître de si belles et de si florissantes. Une ancienne auberge abandonnée, et pour cette raison achetée à vil prix, avait été à la hâte lavée et accommodée pour servir de monastère. On avait fait la chapelle dans récurie, et, quelques soins qu'on eût pris de l'orner, elle conservait un aspect si misérable, que M^^ l'évêque d'Aoste ne voulut pas permettre qu'on y gardât la sainte Eucharistie. Par la pauvreté de cette chapelle on peut juger de ce que devait être celle de la maison. Souvent les sœurs n'avaient pas même de pain. La supérieure, que les Mémoires anciens appellent une vaillante femme, exhortait alors ses filles à profiter avec ardeur de cette disette, et à imiter ainsi Jésus-Christ pauvre. Une bonne âme, les voulant
aider dans leur misère, leur fit présent de six brebis, ce qui leur causa un grand plaisir, quoiqu'à cause de l'étroitesse de leur maison elles ne sussent où les loger. Tout le jour ce doux animal suivait les religieuses, soit qu'elles allassent au chœur pour dire l'office, ou au parloir auprès des séculiers; et, comme il n'y avait pour défendre l'entrée des salles que de petites tapisseries et point de portes, on ne pouvait les en empêcher; et ainsi, disent les vieux Mémoires, à tout instant ces bonnes religieuses se trouvaient bergères malgré elles; mais cette importunité étoit bien rachetée par les pieuses pensées que cette vue faisoit naître : ou du bon Pasteur, qui est morl pour ses brebis, ou de cet Agneau de Dieu qui efface les péchés du mondes »
Au point de vue spirituel, la misère était encore plus profonde. Elles n'avaient point de confesseur. Les Capucins, il est vrai, et les Jésuites leur faisaient bien la charité de les confesser de temps en temps; mais ces changements perpétuels de direction leur étaient à charge et nuisaient aux progrès des âmes; elles résolurent donc de s'adresser à la très sainte Vierge, et pendant un an elles récitèrent tous les jours un Ave maris Stella au chœur, pour obtenir la grâce de trouver un saint prêtre qui voulût avoir soin de leurs âmes. Elles furent exaucées, et voici comment. Un jour d'hiver, monseigneur d'Aoste vit passer dans la rue deux jeunes gens dont la physionomie lui plut; il les appela et s'enquit d'eux qui ils étaient et où ils allaient. Il apprit qu'ils étaient
* Fondation inédite du val d'Aaosle , p. 450.
Français, natifs de Mâcon en Bourgogne, et qu'ayant fini leurs études de théologie, piqués d'une curiosité qui n'est point blâmable dans les jeunes gens, ils désiraient aller à Rome, à Lorette, et visiter les Italies. Le bon prélat leur fit remarquer qu'on était en plein hiver, qu'un peu plus tard le temps serait plus propice pour voir les beautés de la nature, et les invita à s'arrêter à Aoste, leur offrant même, si la chose leur convenait, deux places de régent dans un collège, ce qui fut accepté avec reconnaisaance.
Le principal de ces deux voyageurs se nommait M. Besançon. Il était clerc et tendrement dévoué à la sainte Vierge. Ayant appris qu'il y avait à Aoste un monastère qui s'appelait de Sainte-Marie, il prit l'habitude de venir à la chapelle faire ses prières, et il s'offrit à servir tous les matins la messe de communauté. Ce fut là que les sœurs commencèrent à remarquer sa modestie. Un peu plus tard, étant venu au parloir et s'étant entretenu de piété avec quelques sœurs, sa doctrine fut encore plus admirée que sa modestie, au point que les sœurs disaient que, s'il était prêtre, elles croiraient que c'était la sainte Vierge qui le leur envoyait pour confesseur. Sur ces entrelaites, monseigneur d'Aoste, qui l'estimait extraordinairement, lui conféra les ordres, et, comme la théologale de son église était vacante, il le mena lui-même dans l'église et le revêtit de celte dignité. Cette élévation imprévue excita un orage. Le nouveau théologal était jeune; il était étranger; il n'était pas reçu docteur; c'en était plus qu'il ne fallait pour provoquer un soulèvement général. Il n'y eut d'autre remède que de partir en toute hâte pour Turin , afin
de prendre le doctorat. En se rendant au lieu des examens, le jeune prêtre se sentit vivement ému, et, comme il n'avait pas depuis longtemps visité ses livres de théologie, il lui semblait qu'il serait incapable de répondre au moindre argument. Il eut alors recours à la très sainte Vierge, et fît vœu que, si elle l'assistait, il jeûnerait toute sa vie le samedi en son honneur. Au même instant il entra dans la grande salle, où l'attendait la plus vénérable assemblée, et sentit soudain son esprit dans une si grande clarté, fécondité et promptitude pour répondre, qu'il fut passé docteur avec applaudissements. Paisible alors dans la possession de sa théologale, il se voua par un vœu public au service de la sainte Vierge dans \9 personne de ses humbles filles de Sainte- Marie, ei celles-ci, en le recevant comme confesseur, oublièrent toutes les peines et toutes les inquiétudes de leur pauvreté *.
Ce fut là le premier pas de la Visitation vers cette Italie qui l'appelait si ardemment. Celui qu'elle fit à la même époque vers la Suisse, d'où elle allait bientôt s'^^lancer dans les villes riches et populeuses de l'Allemagne, eut un autre caractère. On avait reçu au monastère de Besançon une jeune fille âgée de dix-huit ans, d'une grande fortune, d'un nom plus grand encore, M"^ de Vienne de Beaufremont, de la première noblesse de France. Sa vocation s'étaii décidée assez brusquement, au moment où une foule de prétendants aspiraient à sa main, et lorsque dans celte foule elle avait déjà distingué et presque choisi
1 Fondation inédile du val d'Aosle, p. 446.
son cousin germain, le marquis de Coligny. Cette révélation d'une vocation religieuse au milieu des préparatifs d'un mariage pour lequel on sollicitait la dispense en cour de Rome, excita parmi les parents autant d'étonnement que de colère. Quelques-uns, en très petit nombre, prirent le parti de la jeune fille et applaudirent à son courage. La plupart, imaginant à tort que peut-être elle n'était pas libre, et accusant sa belle-mère de peser, dans un intérêt personnel, sur la décision de sa belle-fille, firent éclater toute leur fureur. Quand M"^ de Vienne de Beaufremont se rendit à Besançon, il lui fallut se faire accompagner par plus de cinquante mousquetaires et autant d'arquebusiers, autrement elle eût été enlevée sur la route. Arrivée à Besançon, elle se préparait à entrer au couvent, lorsqu'à la porte elle trouva un huissier du parlement qui venait signifier à la supérieure défense de la recevoir sous peine d'amende^ De son côté, l'archevêque, intervenant à son tour, exigea qu'elle parût dans l'église pour être interrogée, en présence du conseil épiscopal et du peuple, sur la liberté et la sincérité de sa vocation. Elle s'y rendit aussitôt et répondit avec tant de sang-froid, d'énergie, d'élévation, qu'il n'y eut qu'un cri dans l'auditoire, et que le conseil épiscopal et même le parlement se virent contraints de lui laisser commencer son noviciat. Elle le fit au milieu d'épreuves sans cesse renaissantes, visitée à chaque instant par les Vienne et les Beaufremont, auxquels on n'osait la refuser, à cause de ce bruit de contrainte qu'ils avaient fait courir; par les Coligny, qui la pressaient de tenir la promesse de fiançailles qu'elle leur avait donnée;
par son cousin surtout, qui, l'aimant toujours et ne pouvant se détacher d'elle, la mettait au martyre. Tous les jours c'était quelque papier nouveau qu'il fallait réfuter ou signer, quelque scène nouvelle qu'il fallait souffrir. A la fin de son noviciat elle fut obligée de reparaître dans l'église, et là, assise sur une haute chaise, en face des religieux, des notaires, des témoins épiscopaux, de subir un interrogatoire encore plus solennel que le premier. Elle croyait être au terme de ses épreuves, ayant protesté assez haut de sa liberté, et déclaré avec assez d'énergie que Dieu seul avait pesé sur son cœur pour l'incliner à la vie religieuse, lorsque, la veille de sa profession, l'évêque de Mâcon, intervenant en qualité de parent, fit défense sous peine d'excommunication à la supérieure de recevoir les vœux de la novice, et à la novice de les prononcer. Qu'on juge de l'étonnement et de la douleur de W^^ de Vienne en apprenant cette nouvelle au sortir de sa retraite, et au moment où elle apercevait déjà cette belle couronne de roses blanches qu'on met, à la Visitation, sur le front des professes ! Elle ne put se décider à y renoncer, et, nonobstant la menace de l'évêque de Mâcon, elle prononça ses saints vœux, les grilles ouvertes, en présence de toute la noblesse du pays, et en en appelant au pape, protecteur de la liberté religieuse. L'affaire se trouva ainsi portée en cour de Rome, mais sans que les parlements consentissent pour cela à ne plus s'en occuper. Au contraire, dès le lendemain le parlement de Besançon prononçait la nullité des vœux, et quelques jours après sa profession M"« de Vienne était citée à comparaître devant le parlement de Paris.
D'autre part, le parlement de Dole, ayant appris que le parlement de Besançon avait autorisé cette citation, abusive à ses yeux, puisque M"° de Vienne ne dépendait pas de la juridiction du parlement de Paris, lui faisait signifier défense de comparaître, sous peine de confiscation de tous les biens du monastère. On en était là, lorsque tout à coup la guerre éclata en Lorraine, et la mère supérieure fut avertie qu'à la faveur des troubles M"® de Vienne allait être enlevée. Que faire en de telles circonstances? La mère Marie- Marguerite Michel ne perdit pas la tête. Voulant épargner à la jeune professe un pareil malheur, et à ses parents un tel sacrilège, elle sortit pendant la nuit de Besançon, accompagnée de M'^« de Vienne et de sept ou huit professes, et gagna à marches forcées la petite ville de Fribourg, en Suisse, où elle vint demander asile et se réfugier sous l'autorité de Ms'" l'évêque et comte de Lausanne. Ce fut là l'origine du monastère de Fribourg et le commencement de la propagation de l'Institut sur les bords des lacs suisses et dans les villes populeuses de l'Allemagne. Ainsi les vents d'orage arrachent quelquefois à un arbre sa semence la plus précieuse et la portent à travers les tempêtes à des terres éloignées et fécondes, où elle fructifie au centuple ^
Pendant que la mère de Chantai assistait ainsi, inquiète et heureuse, à ce vaste développement de sa chère Visitation, un événement, le plus triste qui pût arriver, jeta tout à coup non seulement le momastère d'Annecy, mais tout l'Institut, dans un deuil
* Fondation inédite de Besançon, p, 371,
DE SAINTE CBANTAL 321
profond. Ce fut la mort du vénérable M. Michel Favre, confesseur de saint François de Sales et de sainte Chantai, celui qui avait formé la mère Favre, la mère de Bréchard, la mère de Blonay, toutes les premières mères de l'Ordre, qui les avait aidées de ses conseils dans la fondation de tant de monastères et dans l'œuvre plus admirable encore de la perfection de leurs âmes, et dont notre sainte disait « qu'il falloit que Dieu nous eût bien aimées pour nous avoir donné le bon M. Michel Favre ».
J'ai cherché partout le portrait de ce saint prêtre. Ne l'ayant pu trouver, je veux du moins vous faire voir son âme, cette belle âme, si pleine d'humilité et de candeur.
Il était né en Savoie. Touché de Dieu dès son enfance, il entra vers l'âge de dix-sept ans chez les Pères capucins; mais sa faible complexion n'ayant pu soutenir la rigueur de cet Institut, il en sortit après avoir porté pendant plusieurs mois l'habit du noviciat, prit la soutane, et fut promu aux ordres sacrés par saint François de Sales. Quelque temps après, étant venu à Annecy pour apprendre le plain-chant, il se trouva à l'église au moment où le saint évêque allait monter à l'autel. Comme il n'y avait là qu'un de ses aumôniers pour l'assister, on fît mettre un surplis au bon M. Michel Favre, et après la messe le saint lui dit d'aller dîner en son logis. Il y vint, et y demeura trois jours de suite, n'osant pas s'en aller que le saint ne le lui eût dit, et, de son côté, le bienheureux n'y pensant plus. Au contraire, il était bien aise de le voir chez lui ; car il remarquait dans toute la conduite de ce jeune prêtre une modestie vraiment sacerdotale,
et quelque chose d'extraordinairement pieux. L'ayant donc bient étudié et goûtant fort la sincérité de son âme, il lui dit un jour : « Monsieur Michel, voudriezvous bien vous charger de la conscience d'un évêque?» Le jeune prêtre y pensa un peu, puis il répondit aussi sagement qu'humblement : « Oui, Monseigneur, d'un évêque fait comme vous; autrement je craindrois ce faix. » Dès lors le bienheureux le prit pour son confesseur. M. Michel Favre n'avait pas pas tout à fait vingt-cinq ans.
C'était en 1610; la Visitation naissait. Saint François de Sales ne crut pas pouvoir lui trouver un meilleur directeur que ce jeune ecclésiastique, si mûr déjà, SI vertueux et si savant dans les choses de Dieu, et il le nomma premier confesseur de la Congrégation, afin que celui qui confessait le père confessât aussi les filles.
Dès lors il fut tellement à la Visitation, qu'il serait impossible de dire tous les bons et utiles services qu'il lui a rendus. Gomme au commencement des Instituts il y a ordinairement de grandes écritures à faire, ce très affectionné confesseur s'assujettissait à écrire et transcrire plusieurs fois les mêmes choses, par exemple les Règles, Constitutions, Directoire, Cérémonial, Coutumier; et de plus, comme on était pauvre et qu'on n'avait pas de quoi acheter des bréviaires pour toutes, le bon M. Michel écrivait de petits livres à la main pour chaque sœur, avec un tel zèle et tant de soin, qu'ils étaient aussi commodes que s'ils eussent été imprimés.
Quand l'Institut commença à s'étendre et que les fondations devinrent fréquentes, c'était ordinairement
lui qui accompagnait les sœurs, leur rendant mille bons services, et les édifiant par sa charité, sa vie intérieure, et cette régularité dans ses exercices de piété qui le faisait ressembler à un religieux. 11 faisait, dès le grand matin, une heure d'oraison, et le soir, après vêpres et compiles, il en faisait encore une demi-heure, ordinairement à l'heure de la communauté; il disait tous les jours son chapelet, élevait fréquemment son esprit à Dieu, et vivait dans une si vraie et si solide vertu, que la communauté le chérissait. On ne savait qui pratiquait le mieux ce point des Constitutions, ou les religieuses à l'honorer comme l'ange visible député à la garde du monastère, ou lui à respecter les sœurs comme les épouses sacrées du Sauveur.
Les instructions qu'il donnait en confession étaient si moelleuses et si solides dans leur brièveté, que celles des sœurs qui avaient eu la g-rêce incomparable de se confesser au saint évêque de Genève disaient qu'il ne leur semblait pas du tout être privées de ce bonheur, tant ce saint prêtre s'était incorporé les maximes de ce bienheureux maître. Aux jours de fct^e, il disait quelquefois trois ou quatre paroles si pieuses, qu'elles ont souvent suffi aux sœurs pour leur point d'oraison. Il célébrait la sainte messe avec une rare piété, n'étant ni trop long ni trop court, à l'exemple de saint François de Sales, qui avait si bien trouvé le beau milieu de la vertu en toutes choses. Bref, comme Dieu donne aux premières personnes qu'il emploie à quelque chose d'extraordinaire des grâces et des talents particuliers, il faut avouer qu'ayant choisi ce saint prêtre pour premier con-
fesseur d'un Ordre religieux, il lui avait donné toutes les vertus et les qualités nécessaires à cet important office.
11 l'exerça pendant vingt-trois ans ; après quoi il se mit au lit et connut qu'il fallait mourir. Le jour où le mal se déclara, il vint encore au parloir près de la sœur Marie-Antoinette de Vosery, vers laquelle il demeura environ une heure, le chapeau à la main, sans se vouloir couvrir, quoiqu'elle l'en pressât fort. Mais, comme c'était sa coutume de traiter avec un saint respect toutes les sœurs, elle ne le put vaincre €ette fois non plus que les autres ; et il avait coutume, lorsqu'on disait qu'il excédait en cette pratique, de rapporter quelque exemple fort gracieux, ou du respect des anciens envers l'Arche, ou de l'humilité de saint François de Sales, dont il avait toujours le nom sur les lèvres et au cœur.
A peine le bon M. Michel Favre se fut mis au lit, qu'on jugea son mal mortel. Quand on annonça à la sainte que peut-être il en mourrait : a Dieu voudroit-il que je visse encore cela ! » dit-elle ; et après elle ferma les yeux, et joignant fortement les mains : « Sa sainte volonté soit faite ! » ce qu'elle répéta plusieurs fois. Et le soir, sortant de l'oraison : « Voici un nouveau dépouillement, dit- elle aux sœurs; ce bon homme s'en va au repos éternel, vers son cher maître. Je n'avois guère de plus douces consolations en ce monde que de conférer avec ce très bon fils de mon bienheureux Père; mais, puisque Dieu veut qu'il meure, il ne faut pas vouloir qu'il vive. »
Elle se mit aussitôt en prière et y fît mettre la communauté; car ce bon M. Michel avait été toute sa vie
très timoré. Il n'avait jamais pu pensera la mort sans trembler, à cause des jugements de Dieu. Aussi lui écrivit-elle un billet pour le rassurer, et lui dit quelques paroles de confiance et d'abandon à la miséricorde infinie de Dieu. Il en fut si ému et si consolé, qu'il manda à la sainte de n'être point en peine de lui ; que toutes ses craintes s'étaient dissipées, et que son àme était dans la paix et la sainte indiiïérence à la vie et à la mort entre les mains de Dieu. Il se confessa au révérend père dom Just Guérin, et l'envoya demander pardon à la communauté de n'avoir pas bien servi les épouses de Jésus-Christ.
Se sentant mourir, il crut devoir, à la gloire de Dieu et de ses saints, déclarer tout haut ce qu'il pensait de sainte Chantai, dont il avait dirigé pendant vingt- 4rois ans la conscience. « Hélas ! dit-il, ceux qui sont sur le lit de la mort sont sur la chaire de la vérifé. Mon véritable sentiment est que notre digne Mère est l'une des plus grandes servantes de Dieu que je crois être maintenant sur la terre. Il y a vingt-trois ans que j'admire en elle une conscience plus pure, plus claire et plus nette que le cristal. J'avois toujours eu envie d'en écrire quelque chose; mais j'en ai été retenu par mon indignité, et pour avoir souvent ouï dire à notre bienheureux Père qu'il n'étoit pas digne de parler de cette sainte femme. Dans cette vue, je me suis tu. »
Le jeudi saint, sur le soir, il se tourna tout à coup vers ceux qui étaient là : « Adieu! » dit-il; et, mettant au large ses bras ouverts en croix, il s'évanouit. On le crut mort, et Ton vint en toute hâte en avertir la communauté; mais c'était une pâmoison plus