‹ Histoire de Sainte Chantal et des origines de la VisitationChapitre 18 sur 65 · II · texte numérisé non relu

II

d'amour que de mort. En collant l'oreille contre sa bouche, on l'entendait qui disait : « Mon Dieu, pardonnez-moi. Ecce Homo! ecce Homo! » Et, sur la fin, il disait: « 0 belle cité! ô noble cité! » Et, revenant tout d'un coup de cet état : « Nous irons, dit-il, nous irons cette nuit au festin. »

Mg'' Jean- François de Sales arriva en ce moment ^ et, le voyant dans une si sainte joie qu'il égayait tous ceux qui étaient là, lui voulut donner des commissions pour saint François de Sales, quand il le verrait au ciel. Mais cet humble mourant se retirant en luimême : « Hélas ! Monseigneur, lui dit-il, je ne mérite pas qu'il me reconnoisse pour un de ses serviteurs et enfants, ayant si mal profité de ses exemples et instructions. » Il reçut avec une grande joie la bénédiction de son évêque, et le pria de porter son dernier adieu à la vénérable mère de Chantai et à toute sa communauté, à laquelle il se recommanda de nouveau,,

La maladie achevait d'abattre son corps, mais sans diminuer sa ferveur. Ses dernières pensées furent pour la sainte Vierge. Il répétait sans cesse : Maria, Mater gratiœ! Un ecclésiastique lui ayant demandé s'il croyait que la sainte Vierge l'assisterait : « Eh ! en doutez - vous ? » reprit-il, vivement étonné qu'on pût avoir de pareilles pensées sur cette mère de bonté! Enfin, muni de tous les sacrements, plein de foi, d'espérance et de charité, riche de vertus, et âgé seulement de quarante-huit ans, il remit son esprit entre les mains de son Rédempteur, la nuit du jeudi saint, mais après minuit et dans le jour du vendredi saint, jour a iquel tombait cette année l'Annonciation

et Incarnation du Verbe. « Et que pouvons -nous croire de cette belle àme, ajoutent les manuscrits anciens que nous copions, sinon qu'ayant passé entre ces deux ineffables mystères, et étant tombée, pour ainsi dire, entre ces deux bras de l'amour du Bien- Aimé, elle trouva entrée dans l'éternelle demeure de Celui qui avoit en ce même jour pris et quitté la vie pour nous? »

Sur le soir du vendredi saint, il fut enterré dans l'église de la Visitation, selon son désir: c'était le 25 mars 1634. Sainte Chantai , revenant de la cérémonie des funérailles, écrivit cette parole : « M. Michel, notre très cher confesseur, repose entre les saints '. »

Un des derniers vœux de ce vertueux prêtre avait été de voir fonder à Annecy un second monastère de la Visitation. Deux jours après sa mort, le jour de Pâques 1634, sainte Chantai fut appelée au parloir, et elle y trouva quantité de filles qui se jetèrent à ses pieds, en lui demandant la grâce du saint habit. Étonnée d'abord, puis bientôt persuadée que c'était son saint confesseur qui avait obtenu au ciel ce qu'il avait tant désiré sur la terre, elle excita ces jeunes filles à la persévérance, et de ce jour la fondation d'un second monastère à Annecy fut décidée. Peu après, la sainte, étant avec deux sœurs dans l'oratoire du Calvaire, s'approcha delà fenêtre, et voyant à la distance d'un trait de pierre cette petite maison de la Galerie, où l'Institut avait commencé, dans laquelle

1 Tous ces détails sont tirés des deux manuscrits contemporains : la Fondation du premier monastère d'Annecy, par la mère de Chaugy, et les Mémoires de la mère Louise- Dorothée de Marigny.

saint François de Sales lui avait donné à elle-même le saint habit de la religion, et qui était toute pleine des plus doux souvenirs, fut émue du désir d'y rentrer, et conçut aussitôt la pensée d'y établir le second monastère. Malheureusement cette maison avait été vendue, et le propriétaire ne voulut à aucun prix la rendre. Il fallut se contenter d'une maison qui était très proche, et qui plus tard, en effet, put être rejointe à la maison de la Galerie. L'emplacement arrêté, sainte Chantai commença les démarches pour avoir les autorisations nécessaires. Mais, le croirait-on? dans cette petite ville d'Annecy, qui pendant tant d'années avait joui de la présence de saint François de Sales, et à laquelle le monde catholique enviait la possession de son corps glorieux; dans cette petite bourgade inconnue, berceau d'un Ordre religieux, où la mère de Chantai resplendissait comme un astre, et d'où étaient parties la mère Favre, la mère de Bréchard, la mère de Blonay, toutes ces grandes et saintes femmes dont la France et l'Italie se disputaient la possession, ce fut un soulèvement général dès qu'il fut question d'y fonder un second monastère de la Visitation. Ce n'étaient que calomnies et menaces contre la sainte si elle osait passer outre. On lança dans le public, on envoya jusqu'à la cour de Savoie des libelles diffamatoires. Telle fut la force de la tempête, que la mère de Chantai, si calme et si ferme, en fut troublée, mais sans s'arrêter pourtant. Les matériaux réunis, elle fit commencer les travaux; les gens du monde ne s'arrêtèrent pas non plus, et, ne pouvant empêcher la mère de Chantai de bâtir son monastère, car elle

avait reçu toutes ses permissions de la cour de Savoie, ils continuèrent à rire et à se moquer. Les moins mal disposés avouaient que la mère de Chantai devenait folle. Ainsi nul n'est prophète dans son pays; ainsi les grandes œuvres chrétiennes, pour être durables, doivent être conçues dans les humiliations, et enfantées dans les souffrances.

Quand l'orage eut grondé pendant quelque temps, et qu'il eut secoué, sans pouvoir l'ébranler, l'âme de la sainte, Dieu fît lever son soleil, les nuages se dissipèrent, et ceux qui s'étaient tant moqués de la mère de Chantai au moment où elle posait la première pierre du monastère, assistèrent en battant des mains à la bénédiction solennelle du couvent ^ Les sœurs y entrèrent le dimanche de la Trinité, 11 juin 1634. C'était l'anniversaire même du jour où, vingt -quatre ans auparavant, sainte Chantai, accompagnée de la mère Favre et de la mère de Bréchard, avait posé, presque dans la même maison, les fondements de son Institut. Vingt-quatre ans seulement s'étaient écoulés, et ce second monastère d'Annecy était déjà le soixantecinquième de l'Ordre î

1 Fondation inédite du second monastère d'Annecy,

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