CHAPITRE VINGT- HUITIEME
«ERVICES RENDUS PAR LA VISITATION AUX AMES ET AUX SOCIETES — VOCATION DE LA MÈRE DE CHAUGY
D'où venait à la Visilation naissante cette propagation si universelle et si rapide? Évidemment des vertus héroïques que pratiquaient sainte Chantai et ses filles; car c'est l'honneur des peuples chrétiens de ne savoir pas résister à la séduction des grandes vertus. Mais cette propagation avait encore une autre cause : elle était due aux innombrables bienfaits que la Visitation répandait autour d'elle. On demande souvent à quoi servent les maisons cloîtrées. Il le faut dire dans ce chapitre; il faut montrer quels inappréciables services elles rendent aux âmes et aux sociétés. Au lieu d'être, comme on le croit dans le monde, des tombes scellées d'où rien ne sort, on va voir que ce sont des sources de vie, de lumière, de sève catholique; des jardins fermés, il est vrai, mais d'où s'exhalent, à travers les grilles, comme d'un vase entr'ouvert, les plus suaves parfums.
N'est-ce rien d'abord que les grands exemples que donnaient à la société toutes ces jeunes filles dont nous avons raconté les vocations, qui, belles, riches,
Spirituelles, faites pour plaire et pour briller, s'arrachaient à toutes les séductions et à toutes les joies, €t, en foulant aux pieds les grandeurs de la terre, en démontraient si éloquemment la vanité? Dans une «société enivrée de l'amour des plaisirs, comme l'était relie du dix-septième siècle, mais pénétrée encore à un tel degré des pensées de la foi, pense -t- on que ces éclatants sacrifices passaient inaperçus, qu'ils ne révélaient à personne la fragilité des choses d'ici-bas, qu'ils ne relevaient aucune pensée vers des biens plus hauts? On a dit de nos églises que c'étaient des dogmes bâtis en pierre; on aurait pu en dire autant de ces cloîtres silencieux qui élevaient au milieu des villes leurs dômes tranquilles et leurs saintes images. Nul ne les approchait sans sentir s'apaiser dans son âme les vains bruits de la terre. Nul, même aujourd'hui, ne pénètre dans la chapelle d'un monastère, n'écoute monter vers le ciel ces chants monotones et doux, sans éprouver je ne sais quelle impression qui détache de la terre, et qui élève l'âme à Dieu. 0 plaisirs du monde! joies si courtes et pourtant si chères! des voix éloquentes nous ont dit combien vous passez vite, et notre cœur ne le sait que trop; mais rien ne le fera jamais mieux comprendre que la vue d'un couvent.
A ce premier service, à cette prédication perpétuelle et éloquente de la fragilité des choses d'ici-bas, les filles de saint François de Sales ajoutaient un second service, plus grand sans nul doute, le service de la prière. Veut-on savoir ce que c'est que !a prière sur les lèvres des religieuses? Qu'on nous permette, entre mille exemples, car toutes les vies se ressemblent dans le cloître, d'en choisir un, celui de cette
belle et spirituelle M"® de Martignat, que nous avons vue s'arracher à la cour de la reine Marie de Médicis et des infantes de Savoie, pour prendre le voile de la main de sainte Chantai.
Sa vie n'ciaii plus au couvent qu'une prière perpétuelle. Elle la passait, pour ainsi dire, tout entière à genoux; encore les journées étaient-elles trop courtes pour satisfaire cette soif de prier qui s'était éveillée en elle à son entrée dans le cloître. Souvent on prenait l'innocent plaisir de ne point l'avertir à l'heure du dîner; alors elle demeurait, sans s'en apercevoir, prosternée devant le saint Sacrement, jusqu'à une heure de l'après-midi, bien qu'elle y fut depuis le matin. Le soir, elle sortait la dernière de la chapelle, lorsque la sœur qui éteignait les chandelles et fermait le chœur lui venait frapper un petit coup sur l'épaule. Sans ce signe, elle eût oublié de s'aller coucher. A l'âge de soixante- quinze ans elle restait plus de sept heures à genoux par jour.
Et que faisait- elle dans ces longues heures qu'elle passait ainsi prosternée? Elle répandait son cœur dans d'intarissables prières. Tous les matins elle récitait la prose Veni sancte Spiritus pour le pape, les psaumes Graduels pour les soldats, et les sept psaumes de la Pénitence pour les hérétiques et les mauvais chrétiens.
Elle disait ensuite, et cela tous les jours, les litanies du saint Sacrement pour demander Tamour de Dieu;
Les litanies des Anges, pour ceux qui vont sur la mer;
Les litanies de sainte Anne, pour les femmes mariées ;
Les litanies de la Passion, pour les juges;
Les litanies du saint Nom de Jésus, pour les étudiants;
Les litanies de saint Antoine de Padoue, pour ceux qui ont des procès ;
Les litanies de la sainte Vierge, pour les filles qui n'ont pas encore choisi leur vocation.
Elle y joignait une foule de prières pour tous les besoins publics et pour les âmes qui se recommandaient à elle. A force de prier, elle en était tout altérée et en avait la bouche toute sèche. Et quand on lui disait : « Chère sœur Marie- Denise, pourquoi faites-vous tant de prières? — Ah! répondait -elle, Dieu m'a fait voir que je ne suis créée que pour cela. »
Mais ceux pour lesquels elle priait davantage, c'étaient les princes. Élevée dès son enfance à la cour, ayant vécu au sein de ces grandeurs dont elle avait compris le néant, mais dont elle avait vu aussi le charme séducteur; sachant par expérience quelle est sur les grands la fascination des splendeurs et des plaisirs du monde, elle ne cessait de prier pour eux. Souvent elle passait des heures entières à genoux, les bras en croix, les yeux en larmes, et à ceux qui lui demandaient ce qu'elle faisait ainsi : « Ah! disaitelle, je prie pour mes pauvres princes. » Lorsqu'elle apprit la mort de Louis XIII : a Hélas! s'écria-t-elle, j'ai vu naître ce roi, je l'ai vu baptiser, je l'ai vu couronner, je l'ai vu épouser, je l'ai vu régner, et voilà qu'il n'est plus. » Une sœur lui ayant demandé si elle prierait pour lui: « Oui, vraiment, dit-elle, et plus qu'on ne pense; il va dans un royaume où personne
n'entre le sceptre à la main. » Elle excitait toutes celles qui approchaient des princes, car elle recevait souvent la visite de quelques dames d'honneur des reines, à leur faire faire beaucoup de bonnes œuvres. « Ces pauvres princes, disait-elle, tant de gens les flattent! et ils descendent aux enfers sans y prendre garde, parce que leur escalier est d'or. »
Après les princes, sa grande dévotion était aux âmes du purgatoire. Elle priait sans cessé pour elles. Tous les jours elle récitait l'Office des Morts. Le dimanche, elle priait pour lésâmes des papes, évêques, prêtres de la sainte Église;
Le lundi , pour les princes et princesses;
Le mardi, pour ses parents et amis particuliers;
Le mercredi, pour les sœurs de la Visitation et leurs bienfaiteurs;
Le jeudi, pour lésâmes qui payent en purgatoire leurs irrévérences envers le saint Sacrement;
Le vendredi , pour tous les chevaliers de Malte et autres qui meurent dans les batailles contre les ennemis de la sainte Église;
Le samedi, pour les âmes délaissées, qui n'ont personne qui prie pour elles.
Elle joignait à ses prières une multitude de pratiques de piété et de pénitence, dont le secret lui avait été révélé, lorsqu'elle était dans le monde, par une mendiante qu'elle avait connue à Turin, où elle était en odeur de sainteté, et qu'on nommait la mère Antée, nom supposé sous lequel se cachait un des plus beaux noms de la noblesse. Cette mère Antée était, en effet, une grande dame, d'une antique famille de Turin, qui, après avoir distribué tous ses biens aux pauvres,
au lieu d'entrer dans un monastère, s'était faite nnendiante. On la trouvait tous les jours dans les rues et sur les places publiques de Turin , couverte de haillons, portant une besace, demandant son pain, et, en échange de celte charité, excitant à la vertu, tançant vertement les pécheurs surtout ceux qui blasphémaient; insultée par les uns, battue par les autres, méprisée et quelquefois couverte de crachats et de boue, mais jamais plus heureuse que quand elle était ainsi rassasiée d'humiliations; très aimée d'ailleurs par le peuple et fort estimée du duc de Savoie, qui prenait toujours sa défense. Une fois même il fit donner l'estrapade à un de ses gardes qui avait frappé la mère Antée. Mais celle-ci fut si mécontente, qu'elle menaça le prince de ne plus prier pour lui, et elle cessa pendant quelque temps de mettre le pied au palais Quand le duc l'eut fait conjurer de revenir, ce fut à condition que de pareils châtiments ne se renouvelleraient pas, et que liberté entière serait laissée au peuple de mépriser et de bafouer la mère Antée.
Or cette mère Antée n'avait, pour ainsi dire, qu'une dévotion la dévotion, aux âmes du purgatoire. Elle ne pensait qu'à elles : elle mendiait pour leur faire dire des messes. Avec les aumônes qu'on lui donnait, elle bâtissait et dotait des chapelles, afin qu'on priât jour et nuit pour ces pauvres âmes souffrantes. En quêtant à la cour, elle vit M'*^ de Marlignat, La jeune mondaine et la vieille mendiante se comprirent, et nouèrent ensemble une sainte amitié qui ne cessa plus. Ce fut à cette école que M"« de Martignat apprit à aimer les âmes du purgatoire. Au cloître , cette dé-
votion augmenta encore. Ce n'était plus assez de prier pour elles; elle commença à s'offrir à Dieu pour être immolée à leur place, afin de diminuer leurs peines par voie de solidarité. Souvent elle passait des mois entiers dans d'horribles douleurs, après quoi elle se sentait tout à coup inondée de joie. Elle voyait des âmes lui apparaître brillantes de gloire, et la remercier de les avoir délivrées par ses souffrances. Quelquefois aussi c'était une ombre assez obscure qui se présentait à elle et lui disait : « Ma fidèle sœur, assistez-moi, je suis en purgatoire. » Alors elle redoublait ses austérités, et offrait à Dieu ses souffrances avec une ardeur nouvelle.
Une fois en particulier, pressée de vives douleurs de sa sciatique, elle se traita si durement, que la grandeur du mal fît sortir l'os de la hanche droite avec un craquement si fort, que les sœurs qui priaient à côté d'elle l'entendirent. Quand elle voulut marcher, elle trouva sa jambe raccourcie d'un grand demi-pied, et ce fut pour la vie. « Mes pauvres âmes du purgatoire, dit-elle alors, ont besoin d'œuvres pénales; je n'avois rien à souffrir, le bon Dieu m'a envoyé ceci. »
Mais la cause de ses prières les plus ardentes , de ses larmes continuelles, de ses plus sanglantes expiations, ce fut la mort du duc de Nemours, Charles- Amédée, qu'elle avait beaucoup connu à la cour du duc de Savoie. Il s'était battu en duel avec son beaufrère, le duc de Beaufort, et il avait été tué raide. Mais au moment où l'épée le toucha, dans cet éclair, il eut le temps d'élever son âme à Dieu et d'obtenir son pardon. La mère de Marlignat en eut la révéla-
tion, et courut le dire à la supérieure en lui demandant la permission de s'offrir en sacrifice pour cette pauvre âme. « Oui, ma mère, j'ai vu cette âme en purgatoire, mais si bas, si profond et pour si longtemps, que j'en suis restée éperdue. Hélas! qui l'en tirera? Peut-être pas avant le grand jour du jugement. » Et comme la supérieure hésitait à croire au salut de cette âme: « Ah! disait la sœur de Martignat, un million d'âmes se seroient perdues dans une telle occasion. Il n'a eu qu'un moment pour coopérer à la lumière de Dieu, et il l'a fait. Il n'avoit pas perdu la foi; il étoit comme une mèche prête à prendre feu. L'étincelle divine l'a touché. Jamais peut-être, depuis que le démon est démon, il n'a été plus trompé dans son attente , quand il a vu cette proie lui échapper. » Avec la permission de la supérieure, celte vénérable sœur s'offrit donc à Dieu pour souffrir et diminuer par là les douleurs du prince, et il fut bientôt évident à tous que Dieu avait accepté cette offrande. Des douleurs plus grandes que toutes celles qu'elle avait connues jusque-là tombèrent sur elle; sa gaieté ordinaire disparut; on ne lui vit plus qu'un visage défait, des yeux toujours inondés de larmes, une âme agitée de perpétuelles frayeurs. Quelqeufois elle s'échappait de sa cellule, tout éperdue, se recommandant aux prières des sœurs. Le plus souvent on la voyait immobile, les deux mains jointes , appuyées sur le bâton que les douleurs de sa sciatique l'avaient contrainte de prendre. « Chères sœurs, disait -elle, priez le bon Dieu pour mon pauvre prince. » Sa santé acheva de se perdre. Il lui prit des oppressions de poitrine si violentes, qu'elle était à chaque instant
sur le point d'étouffer. Ses poumons étaient en feu, et pendant ce temps ses jambes, enflées et froides, ne la pouvaient plus porter. La supérieure pleurant un jour en la voyant dans cet état : « Ne vous tourmentez pas, ma chère mère, lui dit- elle, il me falloit ces jambes de marbre pour courir après mon pauvre prince dans les flammes du purgatoire. » Et malgré cela, quoique ses jambes devinssent tous les jours plus lourdes et qu'elle éprouvât des peines infinies à se traîner aux exercices, elle ne manquait à aucun. A quelque moment qu'on descendît à la chapelle, on y trouvait la bonne sœur de Martignat, à genoux ou debout, appuyée sur son bâton, priant pour les âmes du purgatoire, pour tous ceux, et le nombre en était grand et augmentait sans cesse, qui se recommandaient à elle. Elle y épuisa son cœur, elle y usa sa vie. Son dernier soupir fut encore une prière ^
Ainsi vécut la sœur Marie- Denise de Martignat; ainsi vivent toutes les religieuses. Elles prient sans cesse. A quelque heure, pour ainsi dire, qu'on passe devant leurs humbles chapelles, on entend monter à travers les grilles un chant doux, humble, pénétrant, qui n'est plus de la terre, qui a déjà l'accent céleste. Et que demandent-elles ainsi à Dieu? D'oublier les fautes, de pardonner les crimes, de consoler les douleurs, d'alléger les fardeaux, de sécher les larmes, et il y en a assez dans le monde pour qu'on accorde à quelques pauvres filles l'innocente occupation de travailler à les diminuer.
Encore n'est-ce pas tout. Les religieuses, on vient
1 Vies des premières mères, tome II, p. 150.
de le voir, ne se contentent pas de prier, elles expient. Elles ne conjurent pas seulement Dieu de pardonner les crimes, elles les prennent sur elles. Elles portent le supplice, elles qui n'ont pas failli, pour en décharger ceux qui sont tombés. Et c'est pour mieux faire cette action, la plus divine de toutes les actions humaines, qu'elles vivent dans une si rare innocence, dans une virginité sans tache, dans une clarté sans ombres. Elles craindraient, si la moindre souillure effleurait leurs ailes, que leurs jeûnes, leurs veilles, leurs abstinences ne pussent plus monter jusqu'à Dieu, et que leur sang ne fût plus assez pur pour lui être offert.
Voilà comment on vit, voilà ce qu'on fait dans ces cloîtres que l'impie méprise, et dont tant de chrétiens ignorants et légers disent: A quoi bon? Semblables à ces aiguilles que nous plaçons au sommet de nos édifices pour les préserver de la foudre, ces saintes maisons de prières élèvent leurs cloîtres paisibles et leurs pieuses images au milieu de nos villes, au fond de nos campagnes, sur le bord des grandes routes, partout où il y a des cœurs ou tristes, ou abattus, ou coupables; et nul ne saura qu'au dernier jour ce qu'elles ont prévenu d'orages, dissipé de tempêtes et épargné de châtiments, même aux âmes qui les méprisent le plus !
Mais les filles de sainte Chantai ne s'en tenaient pas à ces bienfaits. Non contentes d'élever les mains vers le ciel et de désarmer la colère divine par leurs supplications, elles nourrissaient les pauvres, instruisaient les ignorants, convertissaient les impies, consolaient les affligés et remplissaient enfin, à travers
leurs grilles et malgré leur inviolable clôture, tous les devoirs de la charité, avec une intelligence des besoins de leur temps et du vrai esprit de leur Institut qui n'était surpassé que par leur dévouement.
A la vérité, on ne les voyait plus, comme aux premiers jours de la fondation d'Annecy, traverser le& rues des villes, portant du pain, des vêtements, des remèdes; mais si elles ne pouvaient plus aller voir les pauvres, ceux-ci venaient à elles. Il y en avait sans cesse des troupes à la grille des parloirs. Anne- Jacqueline Goste les recevait, les faisait mettre en rang et leur distribuait à chacun, avec de bonnes paroles, du pain, de la viande et des remèdes préparés dans l'intérieur du monastère. Elle avait un talent merveilleux pour quêter et pour obtenir des amies et des économes de la maison tout ce dont les pauvres avaient besoin. Si parfois on réconduisait, elle avait recours à sainte Chantai, qui l'écoutait toujours. On a vu souvent la sainte aller elle-même à l'économat et à la dépense demander pour les pauvres. « Ma fille, disait- elle, au nom de Notre-Seigneur donnezmoi telle ou telle chose pour nos pauvres; et elle allait toute joyeuse les porter à Jacquejine, lui disant avec une gracieuse suavité : « Je suis meilleure quêteuse que vous. Voyez , on m'a donné cela et cela. »
Elle ne voulait pas qu'on refusât jamais aux pauvres. « Oui, ma fille, répondait-elle quand on venait lui demander permission pour quelque charité, donnez l'aumône à Notre-Seigneur et pour son amour. » Si
j les économes hasardaient quelques observations :
« Donnez hardiment, disait -elle, vous verrez qu'au
^ bout de l'an votre dépense n'en sera pas plus grosse. »
Elle avait ordonné à la sœur lingère de lui mettre à part les chemises rompues pour les pauvres, et elle les raccommodait de sa propre main. Si on l'eût laissée faire, elle eût voulu apprendre des sœurs cordonnières à raccommoder elle-même les vieux souliers des pauvres.
Une année où les vivres étaient chers, elle réunit les sœurs et leur demanda si elles ne seraient pas bien aises de continer le carême après Pâques, pour avoir de quoi assister les pauvres; et une autre année, c'était pendant la peste, elle fit manger du pairi noir à la communauté afin de pouvoir plus généreusement soulager les malades.
D'Annecy, cet esprit de charité se répandait dans tous les monastères. A Rouen, les novices avaient réuni toutes leurs pierreries, bijoux, montres, et en avaient fait un petit fonds pour les pauvres. « Voyezvous, disait sainte Chantai, cette invention me fond le cœur de reconnoissance envers ces bonnes filles. » Au Puy, les sœurs, d'un commun avis, s'étaient décidées à jeûner pour secourir les nécessiteux. Sainte Chantai, apprenant cette résolution, couvrit la lettre de baisers. «Voilà, disait- elle, qui est sorti du cœur d'une vraie fille de la Visitation. » Elle porta cette lettre à sa ceinture pendant plusieurs jours, « afin d'offrir ces bonnes et charitables filles à Dieu, et que sa bonté me bénisse avec elles. »
En même temps qu'elle était héroïque, la charité des filles de saint François de Sales était éclairée. Là du moins, on ne voyait pas seulement les haillons, les misères physiques des pauvres. On ne croyait pas avoir payé la dette de la charité quand on avait donné
aux malheureux un morceau de pain à manger, ou une boite de paille pour dormir. Sous ces haillons on voyait leur âme, et dans leur âme des plaies mille fois plus cruelles et plus honteuses que celles qui défiguraient leur corps. « La plupart des pauvres, disait Anne- Jacqueline, qui les connaissait bien, sous prétexte de la mendicité, sont des vagabonds qui vivent sans aucune dépendance de discipline. Ils n'ont ni curé, ni pasteur, ni paroisse; ils n'obéissent à personne. Ils se tiennent aux portes des églises, et n'y entrent jamais. » Elle s'en plaignit vivement à saint François de Sales. « Monseigneur, lui disait -elle, dans tous vos sermons vous exhortez avec un si grand zèle à faire l'aumône! Je voudrois bien qu'il plût aussi à votre charité d'enseigner comme quoi il la faut recevoir chrétiennement; car la plupart des pauvres la prennent comme des bêtes, sans penser à là miséricorde de Dieu, qui en est le principal instrument. » Ce fut d'après les avis de la bonne sœur Anne- Jacqueline que saint François de Sales se décida à faire tous les jours le catéchisme aux pauvres. Jacqueline Cosle y assistait et y faisait, pour ainsi dire, la police. Après la mort de saint François de Sales, elle continua elle-même cet exercice, assemblant tous les dimanches les pauvres dans les parloirs de la Visitation, leur faisant réciter le catéchisme, et leur donnant à tous, après cela, une petite aumône. On en faisait autant à Lyon, au Puy, à Glermont, à Montferrand, à Turin, partout où il y avait un monastère de sainte ChanlaP.
^ Voir ces diiïérentss Fondations inanuscriles. Voir aussi la Vie d'Anne- Jacqueline Cosle,
Ce que les sœurs tourières pratiquaient vis-à-vis des pauvres , les sœurs de chœur le faisaient pour les riches. Élevées la plupart dans le grand monde, sorties de races patriciennes, pouvaient-elles oublier à quels dangers sont exposés ceux que Dieu a comblés des dons de la fortune, avec quelle facilité ils perdent de vue leurs destinées éternelles, et quel charme séducteur exerce sur eux les fausses adulations du monde? Aussi tous les dimanches il y avait, dans les parloirs de la Visitation, des assemblées et des entretiens de dévotion pour les dames et les jeunes personnes. Sainte Chantai en avait elle-même posé la règle. « Quand il plaira à Dieu que les sœurs aient un lieu propre, avait -elle dit, elles s'essayeront les dimanches et jeudis d'attirer les filles et femmes de la ville au lieu préparé pour cela, afin de leur enseigner familièrement les exercices de piété*. » Partout ces assemblées étaient très suivies, partout elles faisaient un bien immense. A Annecy, sainte Chantai les présidait, et on y accourait de vingt lieues à la ronde pour avoir le bonheur de voir la sainte'. A Troyes, à Montferrand, les parloirs ne pouvaient suffire à la multitude des dames et des demoiselles qui voulaient entendre la mère Favre. Les dames disaient que jusqu'alors on leur avait toujours montré la vertu si austère et le chemin qui y conduit si embarrassé d'épines, qu'elles n'eussent osé l'entreprendre'. A Riom, la mère de Bréchard n'obtenait pas de moins grands succès. Les dames auxquelles elle faisait faire des
1 Réponses de notre sairde mère, 439.
2 Fondation inédite d'Annecy. Mémoires de la mère dt Chaugy.
3 Vies des premières mères, I, 36.
retraites en sortaient si changées, qu'elles ne se reconnaissaient pas elles-mêmes. Avec son grand esprit, sa parole un peu mâle, elle avait encore plus d'empire sur les hommes. De la grille de son parloir, elle haranguait les principaux de la ville,, convertissait les hérétiques et ramenait au devoir des religieux endurcis ^ A Dijon, la mère Marguerite Michel, « cette boiteuse qui marchait si droit, » calmait une sédition que les personnages les plus considérables avaient été impuissants à apaiser, et qui mettait en péril les premières têtes du parlement ^. A Grenoble et à Chambéry, la mère de Chatel, dont la conversation charmanie rappelait celle de saint Françoisde Sales, attirait à elle des foules considérables de dames et de jeunes personnes, et sem.ait de fleurs les routes de la piété'. A Tours enfin, la mère Louise de la Mardelière avait reçu le don de parler aux pécheurs , et le célèbre réformateur de la Trappe, Rancé, au moment où il se convertit, vint s'entretenir avec elle et lui demander conseil pour le choix d'un confesseur*.
Les rois, les reines, les princes et les princesses se rencontraient eux-mêmes à la grille des monastères de la Visitation. Les deux reines Marie de Médicis et Anne d'Autriche venaient sans cesse voir la mère de Beaumont au faubourg Saint- Antoine, lui recommandaient les affaires du royaume, et plusieurs fois on les entendit affirmer que c'était aux prières de cette sainte fille que le roi Louis XIII devait toute
1 Vies des premières mères, 212.
2 Vies de quelques supérieures, p. lo7.
3 Vies des premières mères, I, 341.
* Vie de Rancé, par M. de Chateaubriand.
DE SAINTE CUANTAL 345
la force de ses armes et tous ses succès ^ Le duc Charles de Lorraine, qui tenait alors sa cour à Besançon, disait tout haut que personne ne lui avait jamais dit ses vérités comme la mère Marguerite Michel, et pendant tout le temps qu'elle demeura dans cette ville, en sortant de Dijon, il venait la voir régulièrement tous les huit jours 2. A Moulins, M""^ de Montmorency attirait à elle tout ce que l'Europe comptait de plus illustre dans la noblesse et jusque sur les trônes, en particulier la duchesse de Longueville, qui y passa dix mois, la reine Christine de Suède, fille de Gustave Adolphe, et Louis XIV lui-même, qui y vint avec sa mère Anne d'Autriche et toute sa cour'.
Mais celle qui attirait davantage les rois, les reines, les princes et les princesses, était une toute jeune novice de dix- sept ans, qui semblait avoir le don de consoler les rois, comme M"® de Martignat avait reçu l'attrait de souffrir pour eux. Cette jeune novice s'appelait dans le cloître la sœur Louise Angélique; au monde et à la cour, où elle avait brillé du plus bel éclat, on la nommait M"^ de la Fayette. Ce n'était un mystère pour personne que le roi l'avait aimée et qu'elle avait aimé le roi. Pendant deux années entières, leur pure, touchante et tout à fait admirable liaison avait fait l'espérance de la cour et l'effroi du cardinal de Richelieu; car cette noble et pieuse jeune fille, qui avait beaucoup d'élévation dans l'esprit et de fermeté dans le caractère, avec une rare pureté et le plus noble désintéressement dans le cœur, d'au-
1 Vies de quelques supérieures , p. 91.
2 Ryid., p. 162.
3 Vie de M""^ de Montmoj^ency, 249-275.
tant plus attachée au roi Louis XIII qu'elle le savait plus malheureux, n'avait rien moins conçu que l'idée d'en faire un roi , et pour cela de le réconcilier avec la reine et de briser le joug du cardinal. Avec un homme aussi faible que Louis XIII, et un ministre aussi fm et aussi redoutable que Richelieu, elle faisait là un métier périlleux; mais, inclinée à la retraite, aspirant à la vie religieuse, décidée à rester à la cour tant que sa présence y serait utile, prête à en sortir sans regret et sans larmes, sentant dans sa belle âme je ne sais quel frémissement d'ailes prêtes à s'entr'ouvrir et à l'emporter au cloître, elle se trouvait en mesure de braver à la fois et les caresses et les menaces du cardinal. Pendant deux années encore, elle fut la confidente des ennuis du roi, la tendre consolatrice de ses tristesses parmi les grandeurs de la royauté. Pendant deux années, elle s'efforça noblement de diriger le cœur du roi vers la reine, qui était digne de lui, et dont d'habiles et calomnieuses délations l'avaient éloigné. Elle aurait voulu lui communiquer quelque chose de sa fière et noble indépendance d'âme pour l'amener à secouer le joug du cardinal. Le roi souriait à ces propos, et enhardi par cette toute jeune fille, il laissait déborder de son cœur, mais en grand secret et après promesse de n'en rien dire, ce que la tyrannie du cardinal y amassait chaque jour d'amertumes. C'était là tout ce que M^'° de la Fayette obtenait, avec une affection qui croissait chaque jour et qui aurait fini par devenir dangereuse. Voyant donc cela, et persuadée qu'en restant plus longtemps elle ne réussirait pas mieux dans son noble dessein; aussi belle que M''^ de la Vallière,
mais plus pure qu'elle, n'ayant point failli, elle se décida à rompre.
Au premier mot qui échappa de ce projet, ce fut à à qui l'arrêterait. « Eh quoi! si jeune, à peine âgée de dix-sept ans, quitter le monde et la cour, un roi qui l'aimait et tant de belles espérances, pour prendre un voile et s'ensevelir toute vivante entre quatre murailles 1 » Louis XIII surtout fut.atterré. Quand on vint de la part de M"° de la Fayette lui demander sa permission, il poussa un soupir et s'assit sur son lit, comme accablé de la perte qu'il allait faire. « Oh ! sans doute, dit- il, si Dieu l'appelle, quoiqu'elle me soit bien chère, je n'y mettrai point d'empêchement. » Et, comme on insistait pour un prompt départ: « Qu'est-ce qui la presse? dit-il en pleurant. Qu'elle diffère encore quelques mois; j'irai à l'armée, et cette séparation me sera moins sensible; mais maintenant cette pensée me réduit à l'agonie. ))
({ J'aperçus en effet, dit le Père Caussin, confesseur du roi, qui nous raconte toutes ces choses, des agonies si violentes en son esprit et un visage si abattu, qu'il me fît pleurer moi-même. » Mais bientôt la vertu reprit le dessus; car, faible par caractère, le roi était très vertueux; et, comme le Père Caussin lui suggérait d'ordonner quelque délai: « Non, non, dit-il; car si je l'empêche à présent et qu'elle vienne à perdre sa vocation, j'en aurai regret toute ma vie. Jamais rien ne m'a tant coûté que ce que je fais à cette heure; mais il faut que Dieu soit obéi. Allez lui dire que je lui donne congé, et qu'elle peut partir quand il lui plaira. »
M"« de la Fayette attendait avec anxiété cette permission. A peine elle l'eut, qu'avec la rapidité de l'éclair, en quelques heures, elle eut achevé les préparatifs de son départ. Elle entra dans la chambre de la reine à son lever, lui dit qu'après avoir eu l'honneur d'être une de ses filles, elle allait devenir celle de Sainte-Marie; qu'elle ne pouvait pas choisir une moindre maîtresse sans dégénérer, et elle la supplia , elle aussi, de lui accorder son congé. Elle parlait encore lorsque le roi arriva tout en larmes. La reine pleurait aussi. W^^ de la Fayette seule se contenait, et ne laissait voir sur son visage que la paix et la force d'une âme qui fait un grand sacrifice pour Dieu.
Ainsi elle quitta le monde, et dès qu'elle fut sortie de la chambre de la reine, Louis XIII, accablé de douleur, ne pouvant plus supporter un seul instant la vue des lieux qui avaient été témoins d'une telle séparation, partit sans dîner pour Versailles. Au bruit du carrosse, M^^^ de la Fayette, qui était dans ses appartements, se jette à la fenêtre pour voir le roi à travers les vitres; et, quand il fut entré, et qu'elle l'eut vu partir, ne pouvant plus contenir sa douleur, elle se tourna émue vers la comtesse de Fleix: « Hélas! ditelle, je ne le verrai plus! » De son côté, Louis XIII, arrivé à Versailles, y fut saisi d'une profonde mélancolie. Vainement les plus habiles courtisans essayaient de le divertir. Il se plaisait dans son mal, et rejetait tout ce qui pouvait l'adoucir.
Cependant tout Paris courait en foule au monastère de la rue Saint- Antoine pour y voir M"^ de la Fayette. Nulle vocation religieuse n'avait encore eu un tel éclat.
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La reine y vint des le lendemain, et pendant plusieurs jours on eut assez à faire de recevoir toutes les princesses qui demandaient à voir la jeune postulante. Louis XIII plus que personne voulut y ven r, et hésitait, et dans ses promenades il tournoyait sans cesse aux environs. Enûn il se décida un jour, et se rendit à Sainte- Marie sans avoir déclaré son dessein à personne de sa suite. « Dieu des chastes amitiés! s'écrie le Père Caussin, que celte journée fut douce à l'un et à l'autre, et que les moments en furent précieux! h La mère Lhuillier conduisit la jeune postulante à la grille, puis s'éloigna un peu en disant au Tui avec une généreuse liberté qu'elle la laissait à sa discrétion, et qu'elle se liait bien à lui. A quoi le roi répondit qu'elle n'eût rien à craindre, et qu'il ne venait pas pour détourner M^'- de la Fayette d'un si beau dessein. Tous ceux qui avaient suivi le roi dans le parloir y demeurèrent, mais un peu éloignés. Nul n'entendit ce qui s'échangea à voix basse entre le roi et M--^ de la Fayette. On voyait seulement quelques mélanges de souris et de larmes. L'entretien dura trois heures, le roi toujours debout. Quand ils se quittèrent l'un l'autre , ils avaient sur la ligure cette douce expression de paix et de joie contenue qui naît du sacrifice, et qui est la récompense de la vertu.
Depuis, le roi vint fréquemment. 11 n'avait point de plus grand plaisir que de converser avec elle. Il en sortait fortifié et meilleur. De son coté, la sœur Louise- Angéliq ue lui parlait à travers la grille, avec plus de force encore, de la nécessité de porter courageusement ses ennuis et ses tristesses, et de se récon-
cilier avec la reine, qu'il devait aimer, lui disait-elle, comme sa chère et légitime épouse. Elle acheva de dissiper l«s nuages qu'on avait fait passer dans l'esprit du roi, et nul n'ignore que la naissance de Louis XIV fut due à ses incessantes prières.
Ainsi préparée par une telle jeunesse, la sœur Louise-Angélique parut faite pour consoler les misères royales. Pendant que certaines religieuses plus humbles de naissance et de condition trouvaient facilement le chemin du cœur des petits et des pauvres; pendant que d'autres fortifiaient et convertissaient les grands, les riches, les dames du monde, son don spécial fut d'instruire et de consoler les rois. Elle en vit un grand nombre à la grille de son couvent ; après Louis XIII, Louis XIV encore jeune; après Charles II roi d'Angleterre, Jacques II, son malheureux successeur; à côté d'Anne d'Autriche, Marie Thérèse; puis la jeune Henriette d'Angleterre, duchesse d'Orléans, dont elle surveilla la première communion; la princesse Bénédicte, fille du prince Palatin, qui fut plus tard la duchesse de Brunswick, et qu'elle éleva dès sa plus petite enfance; M^^« d'Aumale, qui a été plus tard reine de Portugal et à laquelle aussi elle fît faire sa première communion; la princesse Louise, fille du roi de Bohême et petite-fille du roi d'Angleterre Jacques P'', qui, nouvellement convertie, vint auprès d'elle se recueillir et se fortifier dans la foi; et, sans entrer dans plus de détails, une foule de personnes du plus haut rang et du sang le plus noble, qui, dans ce grand dix- septième siècle, où la foi tenait encore une si grande place dans le monde, se faisaient un honneur et une joie de venir remonter
le ton de leurs âmes et de leurs consciences au contact des vierges consacrées à Dieu'.
On écrirait des volumes si l'on voulait réunir tous les faits qui démontrent la précieuse et sainte influence que Dieu donnait alors à la Visitation. Le bien commencé dans les entretiens faits à la grille se continuait, du moins pour les dames et les jeunes personnes, dans l'intérieur des couvents, où les entrées étaient fréquentes malgré l'austérité de la clôture. Il n'était pas alors de grande dame qui n'eût, à titre de bienfaitrice, pour elle et pour ses filles, la permission d'entrer plusieurs fois par an dans quelque monastère de la Visitation*. Elle y avait sa cellule, où elle pouvait venir de temps en temps se recueillir et rasseoir son âme ébranlée par le tourbillon du du monde. D'autres , auxquelles leur fortune ne permettait pas ces privilèges de bienfaitrice, obtenaient d'y entrer pour faire des retraites, des confessions générales, pour y prendre des décisions importantes,
1 Voir pour tous ces faits les Annales manuscrites de la Visitation de Chaillot. En les lisant, on est ébloui. On n'y voit, dans ces cloîtres si recueillis et si fervents, que des reines, des princesses, des filles et petites- filles de rois. Tous les faits que nous ne faisons qu'indiquer y sont avec des détails. Il faut joindre à ces Annales les deux Vies manuscrites de la mère Lhuillier et de la mère de la Fayette. Ces différents manuscrits sont au premier monastère de Paris. C'est dans ces manuscrits que se trouve la lettre du Père Caussin, dont nous avons tiré tout ce qui regarde M'i« de la Fayette. Elle a été récemment publiée par le Père Ch. Daniel, de la Compagnie de Jésus, sous ce titre : Une Vocation et une Disgrâce à la cour de Louis XIII. Paris, 1861. Un vol. in-18.
2 Coutumier de la Visitation, art. III. Réponses de sainte Chantai, 468.
loin du bruit et dans le silence ^ Un plus grand nombre encore, frappées de ces coups qui sont à la fois la douleur et le mérite de la vie, venaient y chercher des consolations que le monde est impuissant à donner. Des mères qui avaient vu mourir leurs enfants, des veuves frappées dans leurs plus chères affections, des orphelines privées de leur père, se jetaient dans ces maisons silencieuses comme dans un asile où elles pleuraient plus à leur aise et où on les consolait en pleurant avec elles.
C'est ce qui amenait la reine d'Angleterre, l'infortunée veuve de Charles I**". Vainement on lui offrit des appartements au Louvre; elle aima mieux, pour pleurer et pour souffrir, l'humble cloître des filles de la Visitation. Elle y passa douze années auprès des deux mères Lhuillier et de la Fayette, qu'elle appelait ses chères amies. Qui ne connaît ce passage d'une admirable éloquence où Bossuet, dans l'oraison funèbre de la reine d'Angleterre, prononcée à la Visitation de Chaillot, s'arrête tout à coup et apostrophe ces deux mères Lhuillier et de la Fayette: « Saintes filles, ses chères amies, car elle vouloit bien vous nommer ainsi, vous qui l'avez vue si souvent gémir devant les autels de son unique protecteur, et dans le sein desquelles elle a versé les secrètes consolations qu'elle en recevoit, mettez fin à ce discours en nous racontant les sentiments chrétiens dont vous avez été les témoins fidèles : combien de fois a-t-elle en ce lieu remercié Dieu humblement de deux grâces, l'une de l'avoir faite chrétienne; l'autre, Messieurs... qu'at-
* Réponses, 118.
tendez-vous? peut-être d'avoir rétabli les affaires du roi son fils? Non! c'est de l'avoir faite reine malheureuse. Ah ! je commence à regretter les bornes étroites du lieu où je parle ; il faut éclater, percer cette enceinte, et faire retentir bien loin une parole qui ne peut être assez entendue : que ses douleurs l'ont rendue savante dans la science de l'Évangile, et qu'elle a bien connu la religion et la vertu de la croix, quand elle a uni le christianisme avec les malheurs !... Touchée de ces sentiments, elle a aimé cette humble maison plus que ses palais, et, dédaignant les trônes qui peuvent être usurpés, elle attacha son affection au royaume où l'on ne craint point d'avoir des égaux, et où l'on voit sans jalousie des concurrents ^ . »
Bossuet achevait à peine de peindre de si grandes douleurs, si admirablement consolées dans la paix de la Visitation, qu'une autre reine d'Angleterre, une autre veuve non moins infortunée, la veuve de Jacques II, venait se réfugier dans le même asile, et s'y consoler d'un trône perdu et d'une couronne à jamais brisée". C'est dans ce même monastère de Ghaillot que la reine Anne d'Autriche se retirait de temps en temps pour s'y reposer des tracas et des soucis de la régence'. La jeune reine Marie-Thérèse ne tarda pas à venir aussi à la Visitation pour y pleurer, loin des regards de 1p cour, les froideurs et, hélas 1 les infidélités de Lou'.s XIV*. C'est là encore
1 Oraison funèbre de la reine d'Angleterre, II« partie.
2 Fondation inédite de la Visitation de Ghaillot.
3 Ibid.
'' Ibid.
que se réfugia la duchesse de Nemours, Élisabelh de Vendôme, à la suite de ce duel horrible dans lequel son propre frère le duc de Beaufort lui tua son mari, Charles -Amédée de Savoie, duc de Nemours'. Elle vint s'y cacher tout en larmes et presque désespérée, amenant avec elle ses deux filles, lesquelles y demeurèrent pendant de longues années et n'en sortirent que pour devenir l'une duchesse de Savoie, et l'autre reine de Portugal «. Et cette noble et belle M""® de Hautefort, qui avait tant aimé la reine Anne d'Autriche quand elle était l'épouse délaissée de Louis XIII, qui avait bravé pour elle la colère de Richelieu, brisée enfin par Mazarin, chassée par lui de la chambre de la reine, oîi se retira-l-elle dans sa disgrâce? « Je vous assure, Madame, dit -elle à Anne d'Autriche en la quittant, que si j'avois servi Dieu avec autant d'attachement et de passion que j'ai fait toute ma vie pour votre personne, je serois une grande sainte. » Et, sortant de la cour, elle vint se consoler à la Visitation comme dans un asile placé au-dessus des disgrâces et des faveurs des rois^ Attendons encore un peu, et cette grande duchesse de Montmorency que la hache implacable de Richelieu fit veuve à vingt-six ans, nous la verrons se retirer aussi à la Visitation, y sécher d'abord ses larmes; puis, dégoûtée d'un monde dont elle avait connu toutes les douceurs, et dont elle éprouvait maintenant les amertumes, se jeter éperdument dans les bras de Dieu, et
' Les premières mères de la Visitation : M'*' de Martignat, tome 11, p. 219
2 Fondation inédite de la Visitation de Chaillot. * il/"'= de Hauleforl, par M. Cousin.
trouver le détachement de toutes choses et l'héroïsme de la vertu sur les pieds de ce crucifix qu'elle n'avait pris d'abord que pour se consoler '. Il y a des milliers d'exemples semblables. Ces saintes maisons que le monde connaît si peu, se referment sans cesse sur des âmes affligées ou sur des cœurs repentants qui s'y consolent et s'y purifient, et qui de là emportent dans le monde une vie renouvelée dans l'amour de Dieu. Ainsi la foi renaît au sein des familles. Ainsi des épouses et des mères reprennent cœur à leur ouvrage. Ainsi le christianisme résiste à toutes les tempêtes, et donne des vertus à la terre et des saints au ciel.
Ce n'était pas seulement parmi les gens du monde que les filles de sainte Chantai répandaient la piété et l'amour de Dieu; c'était jusqu'au milieu des monastères, qui apparaissaient en grand nombre dans cette belle renaissance de la foi au dix-septième siècle, mais surtout au sein de ces vieilles abbayes qui, déchues de leur première ferveur, se sentaient, elles aussi, travaillées du besoin de renaître. La célèbre abbaye de Sainte- Catherine, de l'ordre de Cîleaux, que saint François de Sales avait essayé, mais en vain, de réformer, le fut après sa mort, et dut à la Visitation un retour à la ferveur dont on avait désespéré-. En Bourgogne, l'abbaye de Notre-Dame de Tart, la première des filles de Cîteaux, tombée dans un grand relâchement, en sortit par les soins de la mère Favre, qui s'y établit avec deux ou trois sœurs
1 Vie de M'"' de Montmorency. Paris, 1864. 1 vol. in-8°.
2 Vie de la mère de Ballon.
de la Visitation \ A Troyes, on fit venir les filles de sainte Chantai pour réformer des religieuses qui vivaient entièrement déchues. Le succès dépassa l'attente ^ Il en fut de même à Arles, à Blois, à Cusset en Auvergne, à Orléans, à Paris '. On eût dit qu'il suffisait aux filles de saint François de Sales d'apparaître pour vaincre toutes les lâchetés et faire refleurir les règles. En 1644, quand le vénérable Père Eudes, fondateur des missionnaires de Jésus et de Marie, ouvrit une maison de filles repenties dans la ville de Gaen, à qui s'adressa-t-il pour former les religieuses destinées à cette œuvre? Aux filles de saint François de Sales et de sainte Chantai. Cinq d'entre elles se rendirent à Caen, y dressèrent les règles, qui furent à peu près les mêmes que celles de la Visitation, y formèrent de bonnes religieuses, et ne rentrèrent dans leur couvent qu'après avoir mis la congrégation naissante dans un grand état de ferveur. Et vingt ans après, lorsque Louis XIV voulut purger du jansénisme, s'il était possible, la trop fameuse abbaye de Port- Royal, à qui confîa-t-il cette difficile mission, dans laquelle avait échoué Bossuet? Encore aux filles de saint François de Sales. Et, si le succès ne fut pas complet, au moins obtinrent -elles des religieuses de Port-Royal qu'elles éliraient pour supérieure une femme capable, la seule qui ne fût
* Les premières mères de la Visitation, l, 40. — Annales de la Visitation de Dijon, p. 20.
2 Les premières mères, I, 57.
3 Voir les Fondations inédiles de ces différentes villes. Voir aussi Vies inédites des veuves de la Visitation , p. 166, et Vies des premières supérieures , p. 68.
pas infeclée de jansénisme; et, quand on réfléchit à cet acte et aux difficultés qui devaient le rendre impossible, on est étonné qu'elles aient pu l'obtenir. Un peu après, lorsque Louis XIV, à la prière de M""® de Maintenon, eut fondé la royale maison de Saint- Gyr, et qu'il en donna la direction aux dames de Saint- Louis, ce fut encore aux filles de sainte Chantai qu'il s'adressa pour former ces dames à la vie régulière et aux vertus de leur importante vocation.
Tels sont quelques-uns des services que la Visitation commençait à rendre aux âmes et aux sociétés, et qu'elle n'a pas cessé de leur rendre depuis. En général, on se fait une fausse idée des religieuses cloîtrées. On ne sait pas jusqu'à quel point elles plongent, pour ainsi dire, leurs racines dans le monde. Du fond de ces maisons fermées et de la grille de leur parloir, elles communiquent avec une foule d'âmes, qu'elles éclairent, qu'elles consolent, qu'elles encouragent, sur lesquelles elles font sans cesse tomber mille rayons de soleil, mille gouttes de rosée. Si l'on en doutait, qu'on ouvre leurs correspondances. On en a recueilli quelques-unes : quelle diversité de personnes, d'affaires, d'intérêts! Voyez en particulier la correspondance de sainte Chantai, cette immense et magnifique collection éparpillée dans toutes les bibliothèques et tous les monastères. C'est là que se révèle la précieuse et admirable influence des saints en ce monde. Cette sainte mère de Chantai, qui avait tout quitté pour Dieu, qu'on avait tant critiquée, parce qu'elle allait enfouir, disait-on, et rendre inutiles ses talents et ses vertus, les princes et les princesses lui
écrivaient pour lui demander conseil et se recommander à ses prières. Les évêques la consultaient sur la manière de gouverner leurs diocèses ; des prêtres lui confiaient la direction de leurs consciences; des écrivains lui soumettaient leurs ouvrages. Une foule d'âmes, ou tristes, ou exposées, ou tourmentées de passions, ou dévorées d'amour divin, sollicitaient son appui. Elle rayonnait à travers les grilles de son couvent, comme le soleil à travers les branches des arbres dans une forêt; mais, à la différence du soleil, elle s'épuisait en donnant : cette correspondance immense l'accablait. Vers l'année 1631, à peu près à l'époque à laquelle nous sommes arrivés dans le courant de cette histoire, sainte Chantai ne se sentit plus capable de porter ce fardeau, qui croissait tous les jours, et elle songea à se choisir une sœur qui pût remplir auprès d'elle les fonctions de secrétaire.
Dieu, qui avait béni de tant de grâces cet Ordre naissant, se préparait à lui en faire une nouvelle d'un prix inestimable ; il allait lui donner un historien d'un style aimable comme les faits qu'elle devait raconter, d'un esprit aussi gracieux que les figures qu'elle devait peindre. Nous lui avons trop emprunté, et elle a joué dans l'histoire de la Visitation un trop beau rôle pour que nous ne nous donnions pas le plaisir de faire sa connaissance.
Elle était d'une grande famille de Bourgogne, et dans le monde on la nommait M"^ de Chaugy. Saint François de Sales, qui avait dîné un jour avec elle chez M. le maréchal de Saint-Géran, avait deviné son esprit et son cœur. Au dessert, prenant une pomme, il la présenta à M"® de Chaugy : « Je sais, lui dit- il
€n souriant, que les jeunes filles aiment les douceurs. » Puis il ajouta : « Vous serez un jour des nôtres. » Prédiction qui pendant plusieurs années ne sembla pas devoir s'accomplir. Douée de beaucoup de grâces, charmante de visage, d'une imagination brillante, d'un esprit vif et plein de feu , possédant à un rare degré l'art de causer et d'écrire, M"° de Chaugy était à la fois éblouie et enivrée de tout le bonheur que le monde lui préparait. A peine âgée de dix -sept ans, elle vit dans la maison de son père un jeune homme d'une ancienne famille, plein d'esprit, passionné comme elle pour la poésie et la musique. Elle l'aima; son père approuva cet attachement. Encore un pas, et que devenait la prédiction de saint François de Sales? Mais Dieu veillait, et il n*avait laissé M'>® de Chaugy s'avancer ainsi dans les bonheurs du monde que pour lui donner le mérite d'un plus grand sacrifice.
La mère de M"^ de Chaugy refusa son consentement au mariage. Le jeune homme partit pour Tarmée, et s'y fit tuer. M. de Chaugy mourut. En quelques jours ce ciel si pur fut couvert de nuages. Pour se consoler dans ses tristesses, et aussi pour échapper à sa mère, avec laquelle elle avait peine à vivre, M"^ de Chaugy obtint la permission d'entrer quelque temps au monastère de Paray. Là elle vit la vénérable mère de Chantai, sa tante. La sainte •comprit du premier coup d'œil ce qu'il y avait de tristesses inconsolables dans le cœur de cette jeune fille; elle lui proposa de l'emmener à Annecy. Le désir de changer de pays, de s'éloigner de sa mère, qui la pressait de contracter un mariage peu en har-
monie avec ses goûts, la joie de faire le voyage de Savoie en compagnie d'une femme aussi sainte, déterminèrent la jeune fille à accepter. Au fond de l'âme, toutefois, elle avait horreur des couvents, et elle se promettait bien de n'être jamais religieuse.
Elle a raconté elle-même quels efforts elle dut faire pour franchir le seuil du monastère d'Annecy. Elle invoqua saint Joseph , afin d'empêcher son trouble de paraître, et renouvela au fond de son cœur sa résolution de ne pas demeurer longtemps dans le cloître. De leur côté, les sœurs l'eurent à peine entrevue, que, charmées de son esprit, elles commencèrent d'activés prières pour obtenir de Dieu une conquête aussi précieuse. La mère de Chatel, surtout, qui plus qu'aucune autre devait être touchée des qualités de M"<^ de Chaugy, lui ressemblant par plus d'un trait, était aussi plus ardente à désirer son entrée au cloître. « Ah ! disait-elle, si Dieu se rend maître de ce cœur, il en fera un instrument de sa gloire. » Et, lorsqu'elle rencontrait M"^ de Chaugy par la maison : « Quand est-ce donc, lui disait-elle agréablement, que vous donnerez audience à la grâce? » M^'^ de Chaugy ne se pressait pas. Elle composait des pièces de vers, des cantiques spirituels; elle faisait de beaux extraits des instructions qu'elle entendait; charmant les sœurs parla richesse et la fécondité de son esprit, mais sans parvenir à étouffer la voix de Dieu, qui commençait à parler. Sans cesse une question se posait au fond de son cœur : Qui vaut mieux du monde ou du cloître? Question importune qu'elle ne pouvait étouffer et à laquelle elle ne voulait pas répondre. Elle en était là, lorsqu'un prédicateur vint au couvent faire le pané-
gyrique de saint Pierre et de saint Paul. En louant leur obéissance, il parla vivement de ces âmes mercenaires, qui ne se donnent pas, qui se font acheter, et qui osent mettre le monde en comparaison avec Dieu.
Ce fut le coup de lumière. M^^® de Ghaugy, frappée au cœur, fondant en larmes, s'alla jeter aux pieds de la mère de Chantai, et lui déclara que la lutte était finie et qu'elle se rendait. La sainte témoigna plus de joie que de surprise. Dieu l'avait avertie. c( Mais, dit-elle, j'ai mieux aimé que vous apprissiez vous-même les volontés de Dieu par Torgane de son Saint-Esprit que par la bouche d'une pécheresse comme moi. »
M^'« de Ghaugy prit le voile au mois de mai 1629, sept ans après la mort de saint François de Sales, et reçut les noms de Françoise- Madeleine. Elle fit profession l'année suivante, et ce fut peu après que sainte Chantai la choisit pour secrétaire. Depuis lors elle ne quitta plus la sainte. Elle la suivait dans ses voyages; elle écrivait sous sa dictée. Leurs deux cellules se touchaient. Établie ainsi dans les plus intimes relations avec la vénérable fondatrice; élève de la mère de Chatel, qui l'avait dirigée pendant son noviciat, de la mère de Blonay, qui fut plus tard sa supérieure et son amie, de toutes les premières mères de la Visitation, avec lesquelles elles eut de continuels rapports; venue au moment précis où l'Ordre exhalait ses plus suaves parfums; admirablement placée pour tout voir et pour bien juger, la jeune secrétaire comprit la mission que Dieu lui donnait de conserver à la postérité la mémoire de tant de faits charmants ou