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héroïques, et elle prit la plume. Par le plus grand des bonheurs, ou plutôt par une de ces rares attentions de la divine Providence, il se trouva que cette jeune religieuse était de la fanaille des grands écrivains. Elle avait une plume admirable de naïveté, d'imagination et de grâce. Si elle eût vécu à la cour de Louis XIV, elle aurait écrit comme M™« de Sévigné, sa cousine. Reléguée dans les montagnes, enfermée au fond d'un couvent, sans commerce ni avec les bons auteurs ni avec les contemporains illustres, trop accablée d'ouvrage pour soigner son style, et ne visant d'ailleurs qu'à édifier le cloître, elle n'a pu, il est vrai, éviter bien des défauts, la longueur, le tour un peu mystique, trop de subtilité dans les allusions et les interprétations de la sainte Écriture. « Néanmoins la, qualité de l'esprit est la même que dans M™^ de Sévigné; cette aisance parfaite, cette imagination vive et féconde, ce don heureux de conter en souriant et en s'attendrissant, ces tournures vives, ces mots bien venus, la religieuse possède tout cela, jette en courant tout cela comme la marquise. Elle a de moins l'aimable raillerie : elle a de plus la tendre ardeur de la piété ^ »
La sœur de Chaugy eut à peine écrit une page que sainte Chantai comprit le don que Dieu faisait à son Ordre. Pleine alors de pressentiments sur sa fin prochaine, la sainte fondatrice recueillait avec un soin empressé tout ce qui avait trait aux origines de la Visitation. Elle associa la jeune sœur de Chaugy
1 Les premières mères de la Visitaiion. Préface de M. Louis Veuillot.
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à son travail. Tantôt elle lui dictait pendant des heures entières ; d'autres fois elle racontait, et elle la chargeait de rédiger. Dans tous les monastères qu'elle visitait, elle l'employait à recueillir des notes, des mémoires sur les origines de chaque couvent en particulier. A Annecy, elle lui avait donné l'ordre de mettre par écrit, mais très secrètement, tous les actes de vertu qu'elle remarquerait dans la mère de Ghatel, dans la mère de Blonay, dans toutes les religieuses. Quand la sœur de Ghaugy avait achevé un mémoire, oUe allait le porter à sainte Chantai, qui le relisait et le corrigeait. Il y avait là un immense avantage au point de vue de l'exactitude ; mais il y avait aussi un grand inconvénient. La sainte ne voulait pas qu'on parlât d'elle. Elle effaçait impitoyablement tout ce qui aurait pu être à sa gloire. Souvent même elle faisait mettre à genoux la sœur de Ghaugy, et elle la tançait vertement de parler ainsi d'une pécheresse, lui ordonnant de plus recommencer. Heureusement de tels ordres n'obligent pas. Plus la mère de Ghantal voulait rester dans l'ombre, plus la sœur de Ghaugy mettait de zèle à recueillir ses paroles et ses actes. Seulement elle se cachait avec soin, et, pour éviter d'être aperçue parles sœurs, elle passait quelquefois les nuits à rédiger ces notes. Elle faillit y perdre la vue. La mère de Ghantal, alarmée, consulta un médecin célèbre, qui déclara qu'à moins d'un repos complet la malade ne guérirait jamais et de\'ien drait entièrement aveugle. La sainte avait un besoin absolu de sa secrétaire, a Ma fille, lui dit-elle un soir, je VOIS bien que le médecin raisonne juste; mais quel moyen que je me passe de votre secours? Voudriez-
VOUS point unir vos prières aux miennes pour qu'elles soient plus tôt exaucées? » Et là- dessus, faisant un signe de croix sur les yeux de la malade, elle l'envoya gracieusement se coucher. Elle s'assoupissait à peine, que le bienheureux François de Sales lui apparut, revêtu de ses habits pontificaux et brillant de gloire. « Ma fille, lui dit- il, Dieu m'envoie vous guérir, en vue des services qu'il attend de vous et que vous rendrez à notre Institut. » Il disparut en disant ces mots, et elle se réveilla la vue parfaitement libre. Toute la communauté, sainte Chantai en tête, se rendirent à la chapelle, et les sœurs chantèrent le beau cantique consacré par l'Église aux actions de grâces •.
La mère de Ghaugy reprit la plume. Mais en elle l'humilité égalait le génie : jamais elle ne voulut consentir à pubher aucun des nombreux ouvrages qu'elle composa *. Un seul parut de son vivant. Porté à Rome sans qu'elle le sût, il y avait é(é lu avec applaudissements par les cardinaux, et montré au pape Alexandre VII, qui, admirant tant de génie dans une humble religieuse, lui envoya l'ordre de le donner au public. Les autres sont restés enfouis dans les couvents, d'où ce siècle, qui exhume tant de choses, paraît destiné à les faire sortir.
Voilà la sœur de Chaugy. C'est l'Homère de la Visitation ; un Homère gracieux et humble comme le poème qu'elle était appelée à chanter.
1 Vie de la mère de Chaugy, 2 vol. in- 12. Orange, 1839.
'^ Plusieurs, néanmoins, ont été imprimés pendant la vie de la mère de Chaugy, mais seulement pour les religieuses, et avec ordre de ne pas les montrer au public.