LES PENSIONNATS DE LA VISITATION
Voici encore un service que la Visitation commençait à rendre aux âmes et aux sociétés, qu'elle devait leur rendre de plus en plus, et qui, mieux compris et plus apprécié par le monde, allait couvrir le nouvel Institut d'une popularité croissante.
Derrière ces grilles, dans ces cloîtres ouverts sur de vastes jardins, commençaient à se réunir vers ce temps-là une multitude d'enfants appartenant aux familles riches, qui venaient y former leur esprit, leur cœur, leur conscience, sous la direction des filles de saint François de Sales et de sainte Chantai.
L'origine de ces pensionnats est assez singulière. Ils sont nés du besoin des temps, de la force des circonstances, beaucoup plus que de la volonté des saints fondateurs. Ni le saint évêque de Genève ni sa sainte coopératrice n'avaient pensé à établir des pensionnats à la Visitation; ils refusèrent même longtemps d'y consentir : le courant les entraîna. On ne parlait alors que d'éducation. Après le pre-
mier moment de stupeur causé par le nombre et Téclat des apostasies que produisit la révolte de Luther, par la facilité surtout avec laquelle des peuples entiers s'étaient laissé séduire, il y avait eu dans le monde catholique comme un grand coup de lumière. A la lueur de l'orage on entrevit qu'il n'y avait à tant de maux qu'une cause, l'ignorance religieuse, et qu'un remède, l'éducation. Tout le monde sentit le besoin de s'emparera la hâte des jeunes gé^ nérations, de leur donner une éducation forte qui les mît à l'abri de chutes pareilles, et qui leur fît traverser sans péril les abîmes dans lesquels s'étaient englouties les générations contemporaines. De toutes parts on se met à l'œuvre avec une ardeur incroyable. Les grands et les petits séminaires commencent. Les Jésuites ouvrent des collèges pour les riches ; les Oratoriens, pour les classes moyennes; les Pères de la Doctrine chrétienne, pour les pauvres. C'est un entraînement général. Si le présent est compromis, on veut du moins sauver l'avenir. Les saints secondent ou plutôt impriment et dirigent le mouvement. Saint Charles Borromée, dom Barthélémy des Martyrs, saint Vincent de Paul, saint Joseph Calasanz, M. Olier, le vénérable César de Bus, semés en divers lieux, mais entraînés par le sentiment des mômes dangers et des mêmes besoins, fondent des séminaires, des collèges, des écoles, établissent des congrégations religieuses pour l'éducation de la jeunesse.
C'est la même ardeur pour l'éducation des filles. On voit naître en même temps et dans le même but les religieuses de Notre-Dame, fondées par le bien-
heureux Pierre Fourrier; celles de la Doctrine chrétienne, établies par César de Bus; les sœurs de la Croix, les sœurs de Sainte-Geneviève, les sœurs de Saint-Joseph, les sœurs delà Présentation, les sœurs des Écoles chrétiennes, qui se répandent dans les campagnes et y ouvrent des écoles gratuites pour l'éducation des enfants pauvres. Les Ursulines renaissent dans les villes, et en renaissant elles réveillent les Dominicaines, les Cisterciennes, les Bernardines, vouées depuis longtemps à l'éducation des filles appartenant à des familles riches. Il n'est pas jusqu'à ces vieilles abbayes, jusqu'à ces chapitres nobles dans lesquels se retiraient les fîllescadettesdes grandes familles, qui ne se sentent rajeunies, et qui n'essayent de revivre aussi.
Dans un tel entraînement il était difficile que les yeux ne se tournassent pas du côté de la Visitation, et qu'une multitude de mères ne désirassent pas faire élever leurs enfants parles filles de ce doux prélat qui, dans sa Philolhée, avait mieux compris que personne et si aimablement expliqué les devoirs de la piété dans le monde. L'enthousiasme qui avait accueilli le livre de V Introduction à la vie dévote, cet enthousiasme tous les jours plus vif, qui faisait qu'on le traduisait dans toutes les langues, qu'on le mettait en vers français, et qu'il était, selon l'expression de Ms'* Camus, le bréviaire des gens du monde, cet enthousiasme, dis- je, pour les idées, les maximes si saintes et si aimables de V Introduction à la vie dévote, voilà ce qui a créé, malgré saint François de Sales lui-même, les pensionnats de la Visitation. Joignez -y l'admiration pour sainte Chantai et ses
premières filles, qui, nées dans le monde, en avaient répudié les grandeurs sans en abdiquer les charmes, et qui sous le voile conservaient je ne sais quoi de gracieux et d'humble, de distingué et de modeste dont on était ravi. Avoir V Introduction à la vie dévote pour programme d'éducation, et pour maîtresses chargées d'expliquer ce programme la mère de Gha- Icl, oa la mère de la Fayette, ou la mère de Ghaugy, ôu la mère de Blonay, quel rêve! Est-il étonnant que le dix -septième siècle en ait été épris?
Aussi, à peine saint François de Sales eut -il établi les premières maisons de la Visitation, que de toutes parts on lui écrivit pour le supplier d'y recevoir des pensionnaires. Le saint refusa d'abord. Il avait déjà changé son plan : fallait -il le modifier une seconde fois? D'un Ordre actif, destiné au soulagement des malades, il avait fait un Ordre cloîtré et contemplatif: fallait-il maintenant le transformer en un Ordre enseignant? Le saint ne le croyait pas. « Dieu n'a pas élu votre Institut, écrivait-il à une supérieure, pour l'éducation des petites filles, mais pour la perfection des femmes et des filles '. » Sainte Chantai répondait dans le même sens à un évêque : « Ma sœur la supérieure nous écrit que messieurs de votre ville désirent bien fort que nos sœurs s'appliquent à l'éducations des jeune filles; je vous assure, Monseigneur, que si notre condition nous le permettoit, nous le ferions de tout notre cœur pour votre seul respect, bien que ce soit chose de grande distraction. Ce que nous pourrons contribuer en cela sans
' Lcllres de saint François de Saks, lettre 356.
contrevenir aux intentions de notre saint fondateur, nous le ferons franchement ^ »
Heureusement, si le saint évêque de Genève n'avait pas voulu ouvrir la porte du cloître devant cette foule de pensionnaires qui demandaient à y entrer, il ne l'avait pas complètement fermée. Il avait permis qu'on y reçût, dès l'âge de dix à douze ans, quelques jeunes filles que leurs parents destinaient à la vie religieuse, et qui y demeureraient « en pension et attente » jusqu'à ce que la volonté de Dieu fût manifestée. Il prévoyait bien que ce serait une grande charge. « Mais, disait- il avec sa grâce ordinaire, est -il mieux qu'en notre jardin il y ait des épines pour y avoir des roses, ou de n'avoir pas de roses pour n'avoir pas d'épines*. »
Décidé donc à avoir des roses, saint François de Sales prit des précautions pour qu'elles fussent un parfum et une joie dans les maisons, et qu'elles n'y fussent jamais un embarras et un obstacle. Dans ce but, il régla qu'elles seraient en petit nombre, qu'on n'y laisserait entrer que des enfants de familles recommandables, inclinant, s'il était possible de le savoir à un âge si tendre, vers la vie religieuse, et en tout cas disposées à la vertu et capables de réjouir un jour l'Église par leur piété*.
Dès les premiers jours, en effet, si loin que nous puissions regarder dans ces monastères naissants, nous y voyons des enfants. En 1610, à l'ouverture même de la maison, M""« de Chantai a avec elle sa
1 Lettres de sainte Chantai, lettre 50.
2 Lettre 454.
3 Réponses de sainte Chantai, 468.
petite Françoise. M"^® Colin , qui arrive de Lyon avec M""® de Gouffîer, amène aussi sa petite Anne, âgée de dix ans; une nièce de saint François de Sales, Jeanne- Marie de la Croix, qui n'a que quinze ans, vient les rejoindre; d'autres, qui n'habitent pas le monastère, comme Claude- Agnès de la Roche, y entrent sans cesse; et Ton ne peut pas ouvrir un seul des anciens manuscrits sans voir à chaque instant apparaître, à côté de la figure grave et recueillie des sœurs, le visage souriant de quelque petite fille.
Un jour, par exemple, saint François de Sales étant venu demander à parler à la mère de Chantai, celle-ci s'y rendit, conduisant par la main sa chère petite compagne Anne Colin; car, quand elle voyait le saint évêque de Genève, elle se faisait assister. Ils causaient ensemble; la petite jouait autour d'eux. Tout à coup la porte s'ouvre, et l'on annonce « monseigneur l'archevêque de Lyon ». Le bienheureux de se lever aussitôt et d'aller au-devant du prélat avec une humilité ravissante. Pendant que les deux saints évoques se rendaient l'un à l'autre de grands respects réciproques, la sainte fait signe à sa petite assistante, l'approche de la grille et lui montre d'un doigt ravi l'aimable modestie et l'incomparable humilité du saint fondateur.
Un autre jour, ce n'était plus la mère de Chantai qui était au parloir auprès de saint François de Sales, c'était la mère de Blonay; Anne lui servait aussi d'assistante. Après un instant d'entretien, la mère de Blonay s'aperçut que deux portes étaient ouvertes, et, craignant que le saint n'en fût incommodé, elle lui en témoigna son inquiétude. Le saint
se leva aussitôt pour en fermer une; mais il revint sans y toucher. « Ma fille, lui dit-il avec son incomparable suavité, il y a là tout plein de petits enfants qui me regardent d'un si bon courage, que je n'ai pas le cœur de leur fermer la porte au nez. « Ravie d'une bonté si aimable, la mère de Blonay fit signe à la petite Anne, qui courut fermer de l'autre côté '.
Voilà donc des enfants à la Visitalion dans l'année même de sa fondation. Pour leur laisser toute liberté, saint François de Sales défendit de leur donner l'habit religieux; mais en même temps, pour leur rappeler qu'elles étaient là en attente du grand honneur de la vie religieuse, il leur tailla lui-même un petit costume mi-religieux et mi-mondain. « Pour l'habit (religieux), je ne pense pas, écrivait-il à la mère de Chalel, qu'il le faille donner avant l'âge, mais oui bien leur en procurer un fort simple et une petite écharpe qu'elles tiennent sur la tête, en sorte qu'elles ressemblent à des religieuses; et sera bon qu'il soit noir ou tanné (brun), sans ornement, comme j'ai vu à Saint- Paul de Milan, où il y a environ cent cinquante religieuses, et vingt ou vingt-cinq novices, et bien autant de prétendantes qui y éloient en pension et attente, et celles-ci étoient toutes vêtues d'une même couleur bleue et les voiles de même, et tout leur appareil égal'. »
1 Les Vies de plusieurs vénérables mères de l'Ordre de la Visitation décédées au monastère d'Avignon , 1 vol. in -12. Avignon, 1634, p. 58.
2 Lettre 454. Ce petit costume est décrit d'une manière plus précise par sainte Ctiantal. « On leur donnera (aux petites filles) une robe noire toute simple, coupée au corps sans plis et cochée au col, et les manches un peu larges; un petit collet joint au
Ce petit habit était donné avec quelques cérémonies aux enfants qui l'avaient mérité. Dès lors on leur permettait de suivre quelques exercices de la communauté. Elles allaient en récréation avec les sœurs; elles psalmodiaient les vêpres et compiles; elles observaient le grand silence dans les lieux réguliers; elles portaient la vue basse au chœur et au réfectoire, et on commençait à les considérer comme de petites religieuses. On ne leur changeait pas encore leurs noms de baptême et de famille; mais on les nommait déjà les sœurs du petit habit.
On le voit, nous sommes encore loin des pensionnats; mais prenons patience. La porte est entr'ouverte , c'est par là que les pensionnaires passeront. Ce sont ces petites filles, dont le nombre est si limité, qui portent sur leurs têtes de petites écharpes pour ressembler à des religieuses, ce sont ces sœurs du petit habit qui tendront la main aux pensionnaires et qui les feront toutes entrer.
Ce serait, du reste, une erreur de croire que dans ces premiers temps il n'y avait dans les monastères que des sœurs du petit habit. Françoise de Chantai ne le porta jamais, et elle est ainsi la première et la plus ancienne pensionnaire de la Visitation. Anne Colin, au contraire, le prit de bonne heure. « La vénérable mère de Chantai, dit un vieil historien, conçut pour ce cher enfant une tendresse particulière; elle lui donna le petit habit, et la fit apparem-
col, sans enrtpois; un voile blanc fort court, qui ne replie pas sur la tête, sans barbette ni bandeau, ains une bandelette serrant les cheveux, afin qu'ils ne tombent point sur leur visage. » {Coulumier, p. 28 et 337.)
ment la première de l'Ordre qui a consacré ce voile préparatif à celui du noviciat. Notre chère petite Anne le porta avec une innocence et un amour qui lui ont mérité un progrès et une persévérance admirables ^ » Nous tenons, on le voit, dans les deux premières enfants qui entrèrent à la Visitation, les vraies origines des pensionnats sous leurs deux formes principales: les sœurs du petit habit et les pensionnaires proprement dites.
Ce qui avait fait hésiter au début saint François de Sales et la vénérable mère de Chantai à admettre des enfants à la Visitation; ce qui les avait conduits à prendre de si grandes précautions pour en limiter et en restreindre le nombre, c'était la crainte qu'il n'y eût là un embarras, et, comme disait la sainte, une chose de grande distraction pour les religieuses*. Mais avec le temps cette crainte se dissipe; peu à peu on s'aperçoit que, s'il y a quelques Inconvénients, il y aura aussi, et même pour les rehgieuses, de véritables avantages; que, quand le temps des grandes fondations sera passé, les sœurs jeunes, actives, y trouveront une occasion d'occuper leur esprit, leur cœur, leur zèle, et que la chose, bien conduite, n'empêchera pas la vie contemplative d'avoir toute sa perfection. Aussi la vénérable mère de Chantai, qui d'abord avait refusé l'établissement des pensionnats, à la fin n'hésite plus. Elle écrit à l'archevêque de Tarantaise : « Quant aux jeunes filles, Monseigneur, que Votre Seigneurieillustrissime trouve
* Les Vies des mères d'Avignon, p. 58.
2 Lellrcs de la mère de Chaugy. Lettres 14® et 15".
bon qu'on en reçoive, nos sœurs suivront en cela vos avis, m'assurant, Monseigneur, que vous ne trouverez pas à propos que le nombre en fût grand, ni que leur âge fût si tendre qu'elles fussent encore incapables de recevoir des instructions en piété et bonne éducation. Enfin nous nous en remettrons à votre jugement et sainte dilection paternelle ^ » Elle exhorte vers le même temps la mère de Beaumont à établir un pensionnat à Pignerol*; et enfin elle charge la mère de Ghaugy d'écrire aux différentes maisons de recevoir sans scrupules les pensionnaires qui se présenteraient ^ Aussi, vers 1635, il y en a partout. Et lorsque l'année suivante la mère de Chantai commence son long voyage à travers la France, on voit sur toute sa route, à Paris, à Lyon, à Autun, à Montferrand, à Montpellier, à Avignon, partout où elle s'arrête, les petites pensionnaires aller au-devant d'elle, lui réciter des vers et lui chanter des couplets. Partout elle les caresse, les bénit, et leur donne de petites pratiques avec de petites récompenses.
Et non seulement le nombre des enfants élevées à la Visitation augmente , mais le doux esprit de saint François de Sales, le mâle et grand esprit de sainte
1 Lettres de saint François de Sales. Edit. Migne, tome VI, p. 849.
2 Circulaire des sœurs de Pignerol, 14 avril 1857. Elles déclarèrent avoir trouvé ce fait dans leurs anciens Mémoires.
3 Lettres de la mère de Chaugy, 14« et 15" lettre. « Pour vos « pensionnaires, je vous dirai que notre digne Mère m'a souvent <i fait écrire à nos maisons qu'il vaioit mieux en prendre que de « s'endetter. Ce n'est pas, certes, que je veuille en faire une loi, <i mais oui bien, comme nos premières Mères ont fait, jouir dans (1 le besoin de cette liberté et puis la retrancher lorsque la néces- <i silo est passée. »
Chantai commencent à les pénétrer. Elles remplissent les monastères des premiers parfums de leurs vertus naissantes, en attendant qu'elles s'épanouissent au milieu du monde. A Pont-à-Mousson, par exemple, une petite fille de douze ans, Anne- Henriette d'Haraucourt, d'une famille princière, apprend tout à coup que sa mère va la retirer du couvent pour la faire abbesse de Saint- Pierre, à la place de sa tante, qui était gravement malade. Cette aimable enfant ne dit mot; mais la nuit suivante elle se coupe les cheveux, et le matin , au sortir de la prière , ôtant son bonnet et montrant sa tête rasée, elle dit à sa mère: « Voilà maintenant une belle madame l'abbesse; je ne saurois être religieuse en un couvent où l'on se sert de ses cheveux pour se coiffer'. »
A Montferrand, Marie -Séraphique de Chamflours, âgée de douze ans, esprit vif et violent, qui s'emportait à la moindre observation, devenait un ange de douceur en lisant la vie de saint François de Sales. On voyait encore les veines du cou lui enfler et son visage rougir, mais plus un mot d'emportement. « Que la colère bouille en moi, disait-elle en se servant d'une parole du saint évêque de Genève, si ne ferois-je rien en sa faveur 2. » A Chambéry, un jour qu'un grand vent avait fait tomber beaucoup de fruits, entre autres de fort belles prunes, les petites filles qui se promenaient en déjeunant, loin de prendre ces beaux fruits, se détournèrent pour ne pas marcher dessus. Sainte Chantai, qui était alors au monastère de Chambéry,
1 Fondation inédite de Pont -à- Mousson, p. 261. * Id. de Montferrand , p. 144.
ravie de la retenue et de la mortification de ces enfants, envoya les sœurs converses cueillir les plus belles prunes du jardin pour les leur porter de sa part, en récompense de leur sagesse ^ A Besançon, Marie-Glaire de Gusanges, dont nous avons déjà parlé, revenant de ce voyage où elle avait accompagné, en qualité de fondatrice à cause de sa grande fortune, les sœurs qui avaient été établir les monastères de Gray et de Champlitte, répondait à ses jeunes compagnes qui lui demandaient ce qu'elle avait pensé au milieu de tant d'honneurs, et pendant que les maires des villes lui faisaient des discours : « Ce que je pensois, dit l'enfant, c'est que, si j'étois fille de bergère, on ne me loueroit pas tant. » Et un autre jour, comme son frère et quelques jeunes seigneurs, ses cousins, étaient venus la voir, et lui parlaient avec enthousiasme des fêtes du monde auxquelles ils assistaient, Marie- Glaire, impatientée, se lève, ramasse de la poussière et des balayures dans un pan de sa robe, et vient les secouer devant eux en disant : « Tenez, je les connois, vos plaisirs du monde. Voilà ce qu'ils valent ! »
On n'en finirait pas si l'on recueillait les mots charmants tombés des lèvres de ces premières pensionnaires de la Visitation, les actes d'innocence, de modestie, d'obéissance, de sainte force qui éclatent, à chaque page des anciens mémoires, dans des petites filles de douze ans. G'étaient là les premiers fruits de la Visitation.
Du reste, on n'y formait pas seulement le cœur, on
* Fondation manuscrite de Chambcry,
y formait l'esprit, et nulle part, il faut l'avouer, une jeune fille ne pouvait être mieux pour acquérir non pas une grande instruclion, on ne la donnait pas alors aux femmes, mais cette délicatesse de pensées, ce charme exquis de conversation, ce don d'écrire une lettre, ce goût pour les choses de l'esprit, qui étaient tant recherchés alors, et qui sont, après la vertu, la vraie éducation et la grande distinction d'une femme. Or tout cela, la Visitation le possédait autant qu'aucune société de cette époque. « Gomme dans les commencements des Ordres, dit la mère de Chantai, il y a beaucoup d'écritures à faire, il n'était pas une des premières mères qui à tout instant ne fût obligée de tenir une plume. Les unes recueillaient et rédigeaient les œuvres de saint François de Sales. A ce travail excellait la mère de la Roche. Les autres, telles que la mère de Bréchard, la mère de Marigny, la mère de Clermont-Mont-Saint-Jean, telles surtout que la mère de Chaugy, qui les surpassait toutes, écrivaient l'hisloire de la fondation des monastères ou les pieuses biographies des sœurs qui décédaient. Il y en a qui tenaient au courant, année par année, les annales de l'Ordre, et les annales de chaque couvent, annales si peu connues, si rarement consultées, et qui jetteraient pourtant sur l'histoire particulière d'une cité et des grandes familles d'une province des lumières inattendues. Toutes enfin, mais surtout les supérieures, écrivaient une foule de lettres, dont il reste encore une quantité considérable, et qui, avec tous ces écrits dont je viens de parler, histoire des fondations, biographies des sœurs, annales des couvents, mémoires sur les fondateurs et bienfaiteurs, circulaires à l'Ordre,
forment ces manuscrits précieux, qu'on trouve dans toutes les Visitations, reliés en beau parchemin blanc, écrits de cette belle et grande écriture du dix-septième siècle, et remplis, à travers les longueurs, les incorrections, les négligences d'une langue qui n'est pas fixée, de ce tour original qui annonce le grand siècle, et de ces pensées élevées et fécondes qui révèlent de grandes âmes.
Qu'ajouterai- je encore? Il n'y a pas jusqu'à la poésie qui ne fût cultivée dans toutes les Visitations. J'entends la poésie sainte, celle des hymnes et des cantiques. Sous ce rapport, la mère de Chatel brillait entre toutes. Elle qui, étant jeune, avait aimé les vers « plus que fille de son temps », à peine entrée dans le cloître, avait retrouvé sa veine de poésie plus brillante encore qu'au milieu du monde. Elle avait une rivale cependant, c'était la mère Anne- Marie Rosset, la plus contemplative, on le sait, de toutes les filles de sainte Chantai, et dont la douce piété s'épanchait souvent en cantiques qui faisaient les délices du cloître. La mère de la Roche, élevée à de si hauts états d'union avec Dieu, éprouvait aussi à de certains moments le besoin de laisser déborder dans une poésie ardente comme son cœur les sentiments qui le remplissaient. Il n'était pas jusqu'à la mère de Bréchard et à la mère Favre qui ne payassent leur tribut, et qui, aux jours de fêtes, pour égayer saintement les sœurs, n'apportassent quelque cantique ou quelque noël.
La seconde génération des filles de sainte Chantai ne le cédait pas sous ce rapport à la première. Beaucoup y cultivaient la poésie, et entre autres la mère
de Chaugy, dont le talent flexible se prêtait à tout ce qu'on demandait d'elle; la mère de Rabutin, qui donnait un tour gai et gracieux à tout ce qu'elle touchait, et surtout la sœur Emmanuel -Philiberte de Mon- Ihouz, qui paraît avoir laissé sous ce rapport une mémoire incomparable.
Sainte Chantai, loin de désapprouver cette innocente coutume, y applaudissait vivement. On se rappelle que lorsqu'elle était dans le monde elle portait toujours avec elle les psaumes de David mis en vers par Philippe Desportes, et, si elle allait en voyage, elle les pendait à l'arçon de sa selle, afin de pouvoir chanter en route. Elle avait conservé ce goût au cloître. Sa voix était belle et forte; elle chantait beaucoup. Lorsque quelque sentiment profond remplissait son cœur, elle chargeait une de ses filles de le lui mettre en vers. Elle se souciait peu de la rime, remarque la mère de Chaugy, pourvu que l'idée fût belle et exprimée d'une manière vive et frappante. La mère de Chaugy ajoute même que quelquefois, mais rarement, elle se hasardait à faire des vers, et à payer comme les autres son tribut aux jours de fêles.
Dans un milieu pareil, quand à tant de sainteté se joignait tant de distinction, une si belle culture de l'esprit unie à une telle élévation du cœur et à une telle beauté de l'âme, est-il étonnant qu'un grand nombre de familles aient ambitionné d'y faire entrer leurs enfants, qu'elles aient, pour ainsi dire, forcé les portes des monastères, qu'elles y aient pénétré malgré saint François de Sales et sainte Chantai, et qu'avant la mort de celle-ci on rencontre des pensionnats partout?
Ce ne sont plus, en effet, des enfants isolés, ce sont de vrais pensionnats qui apparaissent dans la plupart des monastères. A Annecy, en particulier, dès 1655, il y avait déjà douze pensionnaires. C'est ce qui résulte d'un manuscrit dont nous demandons à citer une page charmante.
C'était en 1655, pendant le conclave qui se termina par l'élection du souverain pontife Alexandre VII, celui-là même qui reprit le procès de canonisation de saint François de Sales interrompu depuis trente ans. Les sœurs d'Annecy s'étaient mises en prières solennelles pendant neuf jours pour demander un pape qui canonisât leur bienheureux Père. « On jeûnoit au pain et à l'eau; on gardoit un rigoureux silence; on portoit la haire la matinée; on prenoit la discipline le soir; on faisoit des mortifications au réfectoire; la sainte communion étoit donnée et permission d'entendre des messes toute la matinée; enfin on étoit tout le jour en oraison, et à la récréation du soir on alloit dans l'église parler à l'oreille de notre saint fondateur. » Des grâces extraordinaires récompensaient cette ferveur et semblaient prédire l'heureux succès du conclave. « Un soir, continue la sœur qui nous transmet ces détails, j'étois au lit, car il étoit presque onze heures; je m'occupois fortement en la pensée des grâces que nos sœurs recevoient, et, me connoissant très indigne de ces faveurs, je me plaignois à mon bienheureux Père de ma privation : il me vint en pensée , comme par distraction , que peut-être on s'en imaginoit beaucoup , car mon foible est de ne pas croire facilement les choses extraordinaires. Connoissant mon imperfection, je fis d'abord un désaveu de ma pensée.
Au même instant, il parut une grande clarté d'un petit tableau que j'ai toujours eu au pied de notre lit, qui a été fait du vivant de notre saint fondateur, et que M. le marquis de Sales m'a donné (l'ayant eu de son père, M. Louis de Sales). La chambre, qui est fort grande, étoit tout en feu , et douze petites pensionnaires qui y étoient couchées s'éveillèrent à l'odeur des parfums et à la clarté, qui dura si longtemps, que tous ces enfants et nous, nous nous levâmes toutes, jusqu'à la petite nièce de notre saint fondateur, qui n'avoit que quatre ans. Elle se jeta à bas du lit, et cette enfant, nous voyant toutes à genoux devant cetableau que je tenois à la main, et voyant que j'avois des larmes aux yeux . « Je sais pourquoi, me dit-elle en me caressant, maî- « tresse chérie; c'est mon saint oncle qui revient du « paradis pour nous dire qu'il sera bientôt saint ; ne « pleurez donc pas, nous le dirons à la bonne mate man. » Et celte chère enfant prenant le tableau, le baisoit amoureusement. La clarté étoit si grande, que l'enfant courut au bout de la chambre ramasser notre rosaire que j'avois perdu. En me le donnant, elle me dit : <( C'est mon saint oncle qui me l'a apporté. » Et craignant qu'elle ne s'enrhumât, je la pris entre mes bras. Elle serroit toujours plus le tableau. Puis la lumière s'évanouit peu à peu comme un feu qui s'éteint ^ »
Voici la plus lointaine vue que nous puissions avoir d'un pensionnat à la Visitation. Quelle scène charmante, et ne croirait- on pas y assister? C'est un
1 Recueil des miracles de notre saint fondateur, manuscrit petit in-folio de 41 pages, inédit, appartenant à la Visitation de Dijon.
dortoir où couchent douze petites pensionnaires. Une sœur couche auprès d'elles, et ne les quitte pas. On l'appelle maîtresse chérie, chère maîtresse, comme aujourd'hui. Son faible est de ne pas croire facilement aux choses extraordinaires. Elle y croit pourtant quand il le faut. A un esprit ferme elle joint un cœur de mère. Si émue qu'elle soit du prodige, et tout en larmes, elle n'oublie pas le soin de ses enfants. Elle a peur qu'elles ne s'enrhument, et, après les avoir fait prier un instant, elle les prend dans ses bras et les remet dans leurs lits.
D'autres monuments confirment ces détails. « La plupart de nos maisons ont des pensionnaires, écrit en 1664 la mère de Ghaugy : la deuxième d'Annecy en a ordinairement douze à quinze; il est vrai qu'elles ont un lieu séparé. Rumilly et Ghambéry de môme. Notre digne prélat, faisant la fondation de Turin, en établit si bien la coutume, qu'elles en ont ordinairement vingt à vingt- cinq». Plus on avance, plus ce nombre augmente, et avant la fin du dix -septième siècle les pensionnats sont partout nombreux et florissants. On écrit des manuels pour les demoiselles pensionnaires de la Visitation*; on compose des tragédies pour elles ^ On commence à rencontrer dans le monde, et jusque dans la plus haute
1 Lettres de la mère de Chaugy, 14 et lo.
2 Exercices spirituels selon l'esprit de saint François de Sales pour les pensionnaires de son ordre de la Visitation Sainte- Marie. Dijon, chez Desaint. Troisième édition, 1756. La seconde était de 1693. La première est attribuée aux premières mères.
3 Nous citerons entre aulres la tragédie du Départ de sainte Ciiantal, imprimée à Avignon sans nom d'auteur.
société, une foule d'élèves de la Visitation, Au dixhuitième siècle, le nombre en augmente encore; vainement l'impiété se moque des couvents; vainement Voltaire, Rousseau, Diderot, d'Alembert, sifflant une éducation admirée par Fénelon, par M""" de Maintenon et M^° de Sévignc. En dépit de ces hommes qui n'avaient ni le sens du passé ni celui de l'avenir, les élèves affluent dans les monastères de la Visitation. Elles n'en sortent qu'avec les religieuses, en 1792, lorsque les commissaires de la Convention viennent en chasser les sœurs ; elles y rentrent avec elles après la Terreur, plus nombreuses que jamais.
C'est qu'à part l'éducation des familles, qui est la meilleure quand elle est possible, il n'en existe point pour une jeune fille ni de plus simple, ni de plus solide, ni de plus aimable que l'éducation des couvents. Là, par un heureux concours de circonstances, se trouve réuni tout ce dont l'enfant a besoin pour le développement de ses facultés, ce qui élève l'esprit, ce touche le cœur, ce qui forme le jugement avec ce qui préserve l'innocence; ce qui hâte la maturité de l'âme avec ce qui entretient la candeur et la grâce. Ce qu'est un prêire pour l'adolescent qui a conservé son innocence, la religieuse l'est pour la jeune fille. Par son caractère et son habit, elle lui commande le respect; par son dévouement, elle lui inspire l'amour; par le spectacle de sa vie humble, mortifiée, obéissante, elle la prépare à comprendre ces grandes vertus sans lesquelles il n'y a pas plus de vie chrétienne que de vie monastique. Et qu'ils sont bien faits aussi pour être le théâtre d'une éducation sérieuse et sainte, ces cloî-
1res silencieux, avec leurs grands jardins tranquilles, leurs images bénites , et ces chants doux et pieux qui y retentissent, pour ainsi dire à chaque heure! De quelque côté que la jeune fille lève les yeux, elle ne voit que paix et modestie, recueillement. On ne subit pas impunément un pareil spectacle, et à pareil âge. Peu à peu cette paix pénètre l'enfant, ce doux recueillement saisit son âme; le goût des joies saintes, des plaisirs purs et paisibles naît en elle et la prépare admirablement à la vie cachée de l'épouse et de la mère. Il n'est pas jusqu'à ces grilles, contre lesquelles on déclame, qui n'apportent à l'éducation le plus précieux secours. Par elles sont écartées de l'enfant, et les laides images qui souilleraient son imagination, et les livres mauvais qui gâteraient son cœur, et la vue des scandales, des impiétés, des blasphèmes, qui étonneraient son jeune esprit; par elles se conserve l'innocence, mère de la sensibilité, de la tendresse et de la force.
Et avec l'innocence la gaieté, qui est sa sœur. Il faut dire de toutes ces maisons et des enfants qu'on y élève le mot admirable que Bossuet a écrit de la princesse de Glèves et du monastère où avait grandi sa belle jeunesse. « Dans la solitude de Sainte -Fare, autant éloignée des voies du siècle que sa bienheureuse situation la sépare de tout commerce du monde ; dans cette sainte montagne, où les épouses de Jésus- Christ faisoient revivre la beauté des anciens jours, où les joies de la terre étoient inconnues, où les vestiges des hommes du monde, des curieux et des vagabonds, ne paroissent pas; sous la conduite de la sainte abbesse, qui savoit donner le lait aux enfants aussi bien
que le pain aux forts, les commencements de la princesse Anne étaient heureux ^ »
Le monde n'ignore ni ce bonheur ni cette innocence. Aussi, plus les temps deviennent tristes et mauvais, plus les désordres augmentent, plus l'impiété et l'immoralité s'affichent, plus aussi les enfants affluent dans les couvents, plus les familles même irréligieuses jettent les yeux sur ces maisons fermées comme sur un asile impénétrable, sur une arche sainte, où dans ce déluge universel du mal elles pourront cacher leurs filles, loin des troubles, des passions, des scandales qui sont la honte et l'efifroi de notre époque. Voilà le fîot qui jette aujourd'hui tant déjeunes filles dans l'éducation des couvents, et qui, joints à d'autres flots qui ont toujours coulé, explique la popularité croissante des pensionnats re- Ii2fieux^ .
1 Oraison funèbre de la princesse Anne de Gonzague de Clèves, 1" partie.
2 La popularité des pensionnats de la Visitation est telle, et les élèves y arrivent en si grand nombre, malgré les précautions prises pour le restreindre, que dans quelques monastères on a conçu la crainte de manquer aux intentions de saint François de Sales, et Ion a cru devoir consulter le S.- P. Pie IX. « Il est vrai, écrivent les sœurs de Pignerol, que de nos jours l'œuvre du pensionnat est devenue infiniment plus laborieuse et difficile à remplir pour les circonstances et pour des exigences bien délicates; mais nous avons été bien puissamment encouragées par ce que nous en a écrit la très honorée et bien chère mère François de Sales. Elle a cs\ la bonté de nous écrire qu'ayant été visitée par le cardinal légal, 3. Em. lui dit que notre saint-père le Pape approuvait que nous eussions des pensionnats, et que, si notre saint fondateur vivait encore, il en établirait, parce que c'est le bien de l'Eglise, et qu'il aimait trop TÉglise pour ne pas laire tout ce qui dépendait de lui pour son bien. »>
{Circulaire du 14 avril 1857.)
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Ce ne sont là, du reste, que les grandes lignes de l'éducation dans les couvents ; chacun des Ordres voués à l'enseignement y joint ensuite son trait particulier; celui de la Visitation, c'est la simplicité et la suavité. « Elles seront conduites et stylées es choses spirituelles fort suavement, selon leur petite portée, par une sœur bien douce et bien discrète*. » C'est là le seul mot que sainte Chantai ait écrit sur l'éducation des jeunes filles; mais tout y est: suavité, douceur, discrétion. Il faut y joindre, pour avoir au complet l'esprit des pensionnats de la Visitation, la première et la dernière des règles faites du temps de la sainte pour les petites filles qui demeuraient « en pension et attente » dans les maisons de l'Ordre :
« Premièrement, elles aimeront Notre-Seigneur de tout leur cœur, faisant toutes choses pour l'amour de lui;
(( Elles observeront bien fidèlement leurs petites règles, gaiement et de bon cœur». »
Voilà l'esprit dans tout son parfum : suavité, douceur, discrétion, tout par amour, tout avec gaieté. C'est, on le voit, le pur esprit de saint François de Sales. A cette époque se forment des jeunes filles qui n'étonneront pas le monde par l'austérité de leur vie, mais qui ne l'effaroucheront pas non plus par la tristesse et la sauvagerie de leur piété; qui l'attireront et qui l'enchanteront par la douceur de leur caractère, et qui, alliant l'amabiUté à la ferveur, porteront dans la société, avec la solidité et l'ardeur de sainte Chantai,
^ Coutumier, art. V, p. 27.
2 Ibid., p. 336.
quelque chose de la grâce de saint François de Sales.
Il faudrait en donner un exemple avant de terminer ce chapitre. Mais où le prendre? le dix-septième siècle est déjà loin; le dix-neuvième est trop proche. Il faut vous laisser dans l'ombre où Dieu vous a mises, jeunes filles que nous avons vues sortir des cloîtres de la Visitation, qui n'avez apparu qu'une heure au milieu des sociétés dont vous étiez le charme ; qui avez ébloui un instant le monde, que vous méprisiez, et qui avez quitté la vie, gaies, souriantes, jouant avec la mort, et ne regrettant rien de la terre, parce que vous n'en avez rien aimé. Et vous aussi , qui ornez du souvenir de votre innocence les annales de la Visitation naissante, dont nous pourrions à force de recherches recomposer les belles vies et admirer les morts sereines, restez aussi dans l'ombre : vous allongeriez trop ces récits. La mère de Chantai nous réclame, et nous n'écrivons que son histoire.
D'ailleurs, s'il fallait absolument donner un exemple de cette belle, grande et solide éducation, qui s'inaugurait alors sous les yeux, et, pour ainsi dire, au souffle de la sainte, n'avons -nous pas les propres enfants de la mère de Chantai? Ne les a-t-elle pas élevés elle-même? Ne les a-t-elle pas pénétrés les premiers de ce grand esprit qu'elle a déposé ensuite dans les pensionnats naissants de la Visitation? N'est-ce pas à elle qu'on doit, je ne dis pas seulement sa petite Charlotte, cet esprit angélique, comme disait saint François de Sales, qui a passé trop vite pour qu'on ait pu la connaître et l'admirer, mais cette autre enfant plus angélique encore, Marie -Aimée, qui par la beauté de son adolescence, par la grâce
modeste de sa jeunesse, par la tendresse et la fidélité de ses souvenirs pour le baron de Thorens, par l'héroïsme de sa mort, restera à jamais l'incomparable modèle des jeunes filles destinées à vivre dans le monde? N'est-ce pas enfin la vénérable mère de Chantai qui a formé Françoise et Gelse Bénigne : celle-ci légère, vaniteuse et mondaine, dont elle a fini par faire une des femmes les plus solides, les plus distinguées et les plus vertueuses du dix -septième siècle; celui-là original, aventureux, impatient de tout frein, et qui, surveillé, averti, dirigé par la sainte, marié chrétiennement par elle, soutenu des prières de sa mère et des conseils de sa jeune et vertueuse épouse, est devenu non seulement un brave et brillant gentilhomme, mais un chrétien sincère? Laissons donc des exemples et des vies qui, tout aimables qu'elles sont, nous entraîneraient trop loin, enfermons-nous dans notre projet, et achevons l'histoire de l'éducation des enfants et des petits -enfants de la mère de Chantai.