‹ Histoire de Sainte Chantal et des origines de la VisitationChapitre 22 sur 65 · CHAPITRE TRENTIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE TRENTIEME

LA VENERABLE MERE DE CHANTAL S OCCUPE, JUSQU A SON DERNIER SOUPIR, DE SES ENFANTS ET DE SES PETITS -ENFANTS

Dans l'immense correspondance de sainte Chantai, pendant les années que nous venons de parcourir, au milieu de détails interminables sur les fondations et les œuvres qui occupaient et absorbaient sa vie, on rencontre tout à coup ce petit billet, sous la date de janvier 1631. Il est adressé à la comtesse de Dalet, qui venait d'entrer à la Visitation, et qui, nommée supérieure de Montferrand le lendemain de sa profession, avait appris peu après la mort de sa mère, à laquelle elle avait confié la garde de ses enfants, restés dans le monde.

« Enfin, ma pauvre très chère sœur, je viens d'apprendre le décès de votre bonne mère. Vous ne doutez pas de ma douleur à cette nouvelle, et je ne doute pas de la vôtre, ni de votre soumission au bon plaisir de Dieu. 0 Thérèse, ô ma fille, ô ma bien-aimée, vraiment Notre- Seigneur vous traite un peu comme il m'a traitée. Presque aussitôt que j'eus l'honneur d'être professe, Dieu me dépouilla de mon très bon père, auquel j'avais laissé le soin de mon fils et de

mes filles. C'est pourquoi, comme Dieu me fît la grâce de m'avoir donné notre vénérable fondateur pour le père de mon âme, et pour consolateur et directeur en cette affliction, j'estime que vous devez prendre pour vous les avis qu'il me donna, et faire pour messieurs vos enfants ce qu'il m'ordonna de faire pour les miens^ c'est-à-dire que vous veilliez doucement et maternellement à la conduite de leurs affaires. Dieu vous fournira lumière, loisir et bénédiction pour l'une et l'autre maternité'. »

Ce n'étaient pas seulement les avis de saint François de Sales que la sainte aurait pu donner pour guide à M""» la comtesse de Dalet, c'était sa propre conduite. Qui porta jamais plus noblement le poids de cette double maternité? Qui mieux qu'elle trouva lumière, loisir et bénédiction, pour gouverner chrétiennement et tendrement ces deux familles que Dieu lui avait données? Accablée par les soucis et les fatigues de l'une, elle n'oublie jamais l'autre. Elle reste la meilleure, la plus tendre, la plus vigilante, la plus infatigable de toutes les mères. Elle conserve sous les grâces de l'âge, à ses enfants et ses petits-enfants du monde, un cœur que rien ne peut faire vieillir.

Arrêtons- nous donc une dernière fois devant ce grand et doux spectacle, et donnons- nous la joie de voir avec quel amour la mère de Chantai veilla jusqu'à la fin sur le bonheur et le salut de ses enfants.

Hélas ! le nombre en est bien diminué. Ces six enfants dont Dieu avait béni son saint mariage, et

» Lellro'- ^a sainte Chantai. Édit. Migne, p. 1628.

qui avaient parleur naissance réjoui les belles années de sa jeunesse, elle les a, pour ainsi dire, semés le long de sa route. Ses deux aînés sont morts au berceau. Charlotte s'est éteinte à dix ans; Marie-Aimée vient de mourir à dix-neuf. 11 en reste encore deux, Celse- Bénigne et Françoise. Encore un instant, il n'y en aura plus qu'un. Voilà la vie.

Françoise, nous l'avons vu, avait épousé en 1620 M. de Toulongeon. Elle l'aimait, et elle en était aimée. De plus, il était riche, grand seigneur, considéré, reçu dans le plus grand monde. C'étaient tous les bonheurs h la fois. Mais que Dieu sait bien mêler la douleur à nos joies les plus pures! Déjà Françoise avait eu deux enfants, tous deux très désirés, tous deux nés avant terme, et tous deux morts au berceau. Elle était enceinte du troisième, mais dans une inquiétude et une appréhension faciles à comprendre.

La sainte mère de Chantai avait partagé toutes les émotions de sa fille. A chaque nouvelle grossesse, elle avait fait éclater sa joie; à chaque nouvelle mort, elle avait envoyé à Françoise, avec l'expression de sa douleur, toutes les consolations que peut trouver un cœur de mère et un cœur de sainte. Inquiète, cette troisième fois, plus qu'elle ne l'avait encore été et plus qu'elle ne le laissait voir, comme en allant de Paris à Annecy elle pouvait passer par Alonne, qui était le château de iM. de Toulongeon % elle en profita, et elle écrivit à sa fille toute sa joie de pouvoir l'embrasser. On vit alors éclater la vénération dont la

^ Alonne, situé sur le lerriloire de la Ghapelle-sous-Uchons, à deux lieues de Monlcenis, à trois d'Autun. Alonne a été érigé ea comté sous ie nom de Toulongeon, en 1631.

sainte était l'objet même de la part de ses enfants, et la tendresse ainsi que la profondeur de l'affection qu'elle avait pour eux. Quand Françoise, qui était au lit et malade, apprit que sa bienheureuse mère approchait, elle s'habilla à la hâte, et, quoiqu'elle fût enceinte de près de huit mois, elle se traîna à genoux au-devant d'elle sans qu'on pût l'empêcher. On craignait qu'elle ne se blessât et que son enfant n'en souffrît, et on cherchait à la retenir; mais, voyant déjà une sainte dans sa mère, et persuadée que celle-ci pourrait lui obtenir un accouchement heureux, elle persista à demeurer à genoux. La sainte la releva profondément émue, et Dieu sans doute entendit la prière qu'elle lui adressait alors, car quoique plus tard Françoise eût encore des accouchements funestes, cette fois elle mit au monde une belle fille, Gabrielle ^ , ce qui fut estimé de tous un prodige.

La mère de Chantai était repartie depuis un mois, et elle était occupée à fonder à Dijon un monastère lorsqu'elle apprit cette nouvelle. Elle en bénit Dieu, et en félicita sa fille. Mais sa joie fut plus vive encore dix-huit mois après, lorsqu'elle apprit que Françoise était heureusement accouchée d'un fils. « Dieu soit béni éternellement, ma très chère fille, lui écrit -elle aussitôt. Votre cousin m'assure que vous êtes accouchée heureusement d'un fils. J'en ai loué et remercié Notre-Seigneur. Pensez un peu le mouvement de mon âme sur ce sujet. Du reste, nous nous verrons, s'il plaît à Dieu, et nous en parlerons à souhait. Que mille et mille bénédictions veuillent arriver de la

* C'est elle qui épousa Bussy-Rabulin.

part de l'Esprit de Dieu sur la mère et sur l'enfant! » Et, après le mot de la mère, elle ajoute aussitôt le mot de la sainte : « Conservez-vous, ma fille, et rendezvous tous les jours plus agréable à Dieu en la reconnoissance de tant de miséricordes; mandez-moi de vos nouvelles, il y a si longtemps que je n'en ai point de vous ^ , »

De son côté, Françoise était ravie. Elle avait les honneurs, la fortune, la considération, la jeunesse. Dieu y ajoutait, après une fille charmante, un fils qui perpétuerait le beau nom de son m.ari. Toutes les douleurs étaient oubliées. L'avenir lui apparaissait souriant. Le monde, qu'elle avait toujours aimé, lui semblait plus aimable que jamais. Moment périlleux où il est à craindre que la tête ne tourne, et que la séduction des choses humaines ne nous captive. Aussi, avec quel soin, quel zèle, sa sainte mère la surveille! Tremblant pour son salut, elle prie et fait prier partout pour elle. Toutes les lettres de cette époque ont le post-scriptum. A la mère de Ghatel, par exemple : « P. S. Priez et faites prier pour notre fille du monde, elle en a besoin. Son mari et elle sont ici. » A la mère de Mouxy : « P. S. Je vous supplie, priez et faites prier nos sœurs pour ma fille, elle en a besoin. » A la mère de Bréchard : « Oh ! que notre Françoise a besoin qu'on prie pour elle 1 Dieu la

1 Migne, Lettres nouvelles, p. 1567. Mais la lettre n'est pas de 1630, puisqu'il y est question du frère de M"" de Toulongeon, Celse- Bénigne, qui mourut en 1627. Elle doit être de 1627, car il y est question d'un siège où M. de Toulongeon et Celse- Bénigne se trouvent ensemble, et ce siège doit être celui de la Rochelle.

comble. Ne l'oubliez pas, ma chère fille, dans vos prières *. »

Et en même temps qu'elle demandait ainsi partout qu'on soutînt son enfant contre les enchantements et les séductions qui menaçaient sa jeunesse, elle lui écrivait lettres sur lettres pour l'éclairer, la fortifier, lui rappeler tous les grands principes chrétiens dont elle l'avait nourrie dès son enfance. « Je veux croire, ma chère fille, lui écrit-elle, que vous êtes reconnoissante de toutes ces prospérités, et que vous comprenez que Dieu ne vous les envoie pas pour les employer à la vanité. Dites-moi, ma très chère fille, mais dites-le-moi avec toute franchise et vérité, à quoi en êtes- vous sur ce sujet? Car je crains toujours un peu que l'affluence des biens et dignités de cette vie ne vous offusque de leur fumée, et ne nous étouffe si nous ne sommes bien sur nos gardes , et attentives à leur inconstance et à l'incertitude de notre départ de cette vie, où il les faut quitter^. »

A tous ces bonheurs se mêlaient toutefois dans le cœur de Françoise quelques inquiétudes. Après avoir mis au monde quatre enfants, dont deux à la vérité étaient morts, elle ne tarda pas à être enceinte d'un cinquième, et, comme il arrive quelquefois, la pensée qu'après celui-là il en viendrait encore d'autres la jeta dans le trouble. D'une part, ces grossesses continuelles l'empêchaient de jouir du monde, qu'elle aimait un peu: d'autre part, elle regardait l'avenir

1 Edition Migne, Lettres nouvelles, p. 1121 , 1122.

2 Ibid., p. 417.

et elle craignait, s'ils devenaient nombreux, de ne pouvoir établir ses enfants selon leur rang. Il faut entendre avec quel zèle et avec quel accent la sainte mère de Chantai soutient sa fille contre de telles défaillances, et la rappelle au sérieux de la vie, à la grandeur de sa dignité de mère, et à l'abandon ae son âme et de son avenir à Dieu. « 0 Dieu, ma très chère fille, vous êtes trop affectionnée aux choses de cette vie; vous les prenez trop à cœur. Que craignez- vous? Que la multitude des enfants ne vous ôte les moyens de les placer et élever selon leur naissance? N'appréhendez point cela, je vous supplie; vous faites tort en cela à la sage providence de Celui qui vous les donne , lequel est assez bon et assez riche pour les nourrir et les pourvoir selon qu'il sera expédient à sa gloire et à leur salut. Voilà tout ce que nous devons désirer pour nos enfants, et non des agrandissements en ce misérable et mortel siècle.

« Or sus, ma très chère fille, recevez donc avec beaucoup d'amour et comme de la main de Dieu toutes ces petites créatures qu'il vous donne; ayezen très grand soin; chérissez -les tendrement, et les élevez entièrement dans sa crainte et non avec vanité, et vous verrez que, faisant aiuvsi et remettant à la divine Providence toute la sollicitude que vous en avez, elle pourvoira à tout avec autant de suavité que vous aurez grand sujet de la bénir, et d6 vous y reposer entièrement.

« Croyez -moi, ma très chère fille, jetez- vous du bon côte, servez Dieu, quittez la vanité, vivez parfaitement avec celui que Dieu vous a donné, appliquez-vous soigneusement au gouvernement de

votre maison, travaillez à cela et prenez meshui les habitudes et façons de vivre d'une vraie mère de famille^ »

Ces avis, si sages et si fermes, « donnés, disait la mère de Chantai, d'un cœur qui est tout cordialement affectionné au vrai bonheur de soq unique bien-aimée et très chère fille, » étaient d'autant plus nécessaires à Françoise que Dieu la comblait, pour ainsi dire, et que le cours des événements la jetait de plus en plus dans le grand monde. Après un siège et plusieurs campagnes où il avait déployé de rares qualités de soldat et de général, le comte de Toulongeon fut nommé gouverneur de Pignerol; et, en attendant le bâton de maréchal de France qui ne pouvait guère lui échapper, sa terre d'Alonne fut érigée en comté -. A cette nouvelle la mère de Chantai reprend la plume. Sans doute elle est heureuse de ces élévations et de cette grandeur; mais, ayons le courage de l'avouer, elle est encore plus inquiète qu'heureuse. Elle tremble que Françoise ne se laisse prendre au charme du monde, qu'elle ne néglige ses devoirs de chrétienne, et puis elle a entendu dire que Françoise devient railleuse, maligne (Françoise avait l'esprit des Kabulin), et elle a peur que l'orgueil et les enchantements du monde ne finissent par lui enlever sa fille.

« J'apprends, ma chère fille, lui écrit -elle, que Dieu verse à pleines mains ses prospérités chez vous; je veux croire pour ma consolation que vous en êtes rcconnoissante, et que vous comprenez bien que Dieu

1 Édition Migne, Lettres nouvelles, p. 1254.

2 Description du duché de Bourgogne, par Courtépée. Nouvelle édition, tome III, p. 158.

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ne vous les envoie pas pour paroître ni pour les employer à la vanité, mais pour vous avancer à la sainte humilité et à Tamour de Celui qui vous les envoie... Pensez, ma fille, qu'il les faudra bientôt quitter, et tenez-vous sans cesse attentive au bonheur de ceux qui auront fait plus d'estime de la félicité éternelle que des moments périssables de cette caducité. Vous savez, ma très chère fîUe, que dès votre tendre jeunesse je me suis essayé de graver bien avant dans votre cœur cet amour de Dieu, et que je vous ai toujours recommandé d'obéir à ses volontés. Dites -moi, ma fille très chère, où vous en êtes pour ce sujet. »

Et après quelques mots sur l'amour, le respect et l'obéissance qu'elle doit à son mari, « qui mérite tant tout cela » : « Hé! pour Dieu, ma fille, que l'abondance des biens et honneurs ne vous jette dans une pompeuse gravilé. L'on m'a dit que vous vous mettez sur la raillerie : croyez-moi, ma très chère fille, rendez-vous remarquable par la modestie chrétienne, par la suave, affable et gracieuse conversation que vous devez avoir avec un chacun. La raillerie n'est pas séante à celles de votre condition et de votre âge. Tachez de réduire et d'attirer les cœurs par les moyens que je viens de dire, et que la sagesse et sainte retenue en vos actions surpasse tout. Recevez ces avis comme de votre mère, qui vous chérit et désire que vous soyez toute parfaite en votre condition. »

Voilà, à notre sens, ce que c'est qu'une vraie mère. A ce grand nom , à cette dignité sublime, le cœur ne suffit pas, il y faut l'àme tout entière et une âme de chrétienne. Ce n'est rien d'aimer ses enfants, ou

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