II
plutôt on ne les aime pas si l'on ne sait pas les élever jusqu'à la fin, les protéger contre les périls du monde, les défendre contre eux-mêmes, les empêcher de défaillir, les aider à s'élever et à s'envoler à Dieu. C'est là ce que la mère de Chantai comprenait admirablement, ce qu'elle fit jusqu'à son dernier soupir, sans que jamais ce zèle, cette vigilance, celte préoccupation des idées et des intérêts éternels nuisissent à la tendresse, si j'ose ainsi dire, tout humaine de son atîection.
On en peut donner une preuve touchante. La vénérable mère de Chantai a fait peu de miracles en sa vie; mais les plus grands et les plus célèbres, elle les a tous faits en faveur de ses enfants et de ses petitsenfants. Nous venons de voir Françoise, en 1622, se traîner à genoux au-devant de sa bonne mère, et en obtenir, après deux accouchements funestes, la naissance de Gabrielle. Plus lard, un de ses fils lui donnant par sa santé délicate de continuelles inquiétudes, elle le faisait souvent porter à la mère de Chantai, « afin, disait-elle, que celle qui m'a donné ma fille me conserve aussi le fils*. » Et plusieurs années après, en 1636, quand ce fils unique était à l'extrémité et qu'on n'attendait plus que son dernier souffle, que fît cette mère infortunée? Elle monta en voilure, courut à Aulun, où se trouvait alors la vénérable mère de Chantai, et celle-ci, touchée jusqu'au fond de l'âme de la douleur de sa fille, bien que ses lettres d'obédience ne portassent pas qu'elle dût s'arrêter en aucun lieu qu'aux monastères, cédant à un
* Mémoires de la mère de Chaiigy, p. 179.
mouvement de tendresse, partit aussitôt pour Alonne, et, chose admirable, permise par Dieu pour gloriOer lamour maternel dans celte femme incomparable, elle eut à peine fait le signe de la croix sur le front de son petit- fils, qu'il fut aussitôt guéri.
Pendant que la vénérable mère de Chantai dépensait ainsi tout son zèle et tout son cœur pour faire de Françoise une vraie chrétienne, elle n'oubliait pas Gelse-Bénigne. Elle avait eu le bonheur, nous l'avons dit, de lui faire contracter un beau mariage. Outre la noblesse de son origine et la distinction parfaite de sa personne, Marie de Coulanges était une jeune fille d'une rare piété, et en particulier d'une ravissante douceur de caractère, admirablement préparée à la mission de contenir Celse-Bénigne en le rendant heureux. Aussi la vénérable mère de Chantai, rassurée de ce côté, bénissant Dieu d'avoir donné à son fils une telle compagne, aimait Marie de Coulanges de l'amour le plus tendre et le plus élevé, comme l'épouse de son cher fils, et comme l'ange gardien de sa chère âme'. Elle l'accable sans cesse des témoignages de son affection. « Il me tarde infiniment, écrit-elle à M"'® de Coulanges la mère, de savoir des nouvelles de notre tant aimée et tant aimable fille. Croyez que je la porte toujours au milieu de mon cœur. Dieu lui donne un heureux accouchement*. » Et, quand elle a appris que sa petite- fille est morte en naissant, avec quelle grâce elle fait assurer la jeune mère qu'elle ne l'en aimerait pas moms ! « Or sus, il faut bénir Notre-
1 Lettres à Mo^ Frétnyot.
* Lellrcs anciennes. Lellre cji« bis.
Seigneur de ce qu'il lui a plu mettre cette petite en paradis, où éternellement elle louera sa bonté et priera pour ses chers père et mère. Il en donnera d'autres, s'il lui plaît; mais ne pensez pas que ma fille m'en soit un brin moins chère. Et pourquoi cela? la pauvre petite n'en a-t-elle pas le plus grand déplaisir? C'est assez de consolation de la savoir en santé et d'en espérer bientôt un autre, Dieu aidant K »
Et, quand cette autre, qui fut M"'^ de Sévigné, est donnée par Dieu, en quels termes de vraie affection elle écrit encore à M'"^ de Goulanges ! a Je prie continuellement notre bon Dieu qu'il plaise à sa divine bonté conserver votre très chère fille et lui donner un heureux accouchement. Mon Dieu ! Madame, que cette petite femme- là m'est chère! certes, je l'aime et la chéris insignement. Aimez-moi, ma très chère dame^ en la personne de mon fils 2. »
Il faut lire toutes ces lettres de sainte Chantai à M. et à M'"'^ de Coulanges, pour voir le cœur de la sainte. Elle les comble l'un et l'autre des mille témoignages de la plus vive affection, et, profondément émue de ce qu'ils font pour son ûls, elle épuise tous les termes de la reconnaissance pour les remercier.
Cependant Celse- Bénigne, malgré le fidèle amour dont il entourait sa jeune épouse, malgré le respect et la reconnaissance qu'il avait pour son beau -père et sa belle-mère, malgré les qualités éminentes de son cœur, était pour sa famille et pour sa mère surtout
1 Lellre ciii<=.
' Lellre civ* bis.
un sujet continuel d'angoisse. Son esprit caustique et railleur, sa franchise poussée jusqu'à la rudesse et quelquefois à l'insulle, son caractère aventureux, ses périlleuses amitiés, l'entraînaient sans cesse dans des duels, d'où il sortait toujours heureux, tant il maniait bien les armes, toujours couvert de gloire, tant il méprisait le danger; mais où il jouait son âme, et où, sous le gouvernement de Richelieu, il allait bientôt jouer sa tête.
Un de ces duels fît beaucoup de bruit. Celse- Bénigne venait de communier à sa paroisse le jour même de Pâques, avec sa jeune femme et la famille de Coulanges, lorsqu'un laquais entra dans l'église et lui vint dire que Boutteville de Montmorency, son ami, l'attendait à la porte Saint- Antoine et avait besoin de lui pour être son second contre Pont-Gibaud, de la maison de Lude. Aussitôt Celse- Bénigne quitte l'église, et, quoiqu'il fût en souliers à mule de velours noir, court au rendez -vous et se bat avec son courage et son bonheur ordinaires. On juge de l'éclat et du scandale. Les prédicateurs en parlèrent en chaire ; le roi fut très irrité; et Celse -Bénigne se vit obligé de quitter Paris à la hâte et de se retirer en Bourgogne, où il fut caché à Alonne, par son beau-frère, M. de Toulongeon. Quelque temps après, il revint à Paris, puis peu à peu à la cour, a où le roi, peu jaloux de son autorité, dit Bussy, ne lui fît pas plus mauvais visage ^ »
Mais si le roi tenait peu à son pouvoir, il n'en était pas de même de Richelieu. Voyant donc que les lois
1 Bussy, Généalogie manuscrile.
étaient méprisées, que le sang le plus noble et le plus précieux du royaume coulait sans profit pour la France dans des combats singuliers, le premier ministre résolut de faire un coup d'éclat, espérant qu'en versant quelques gouttes de sang il en épargnerait des flots. En conséquence, il fît arrêter Boutteville de Montmorency et lui fît trancher la tête. Tous les amis du baron de Chantai tremblèrent aussitôt pour lui. « Le cardinal de Richelieu, dit Bussy, qui venoit de faire couper la tête à Chalais, et qui haïssoit Chanta! à cause qu'il éloit son ami, celui de Boutteville et celui de Toiras, avoit fait entendre à Sa Majesté que Chantai avoit de grandes liaisons avec Chalais; et, comme cela ne détournoit pas assez l'inclination que le prince avoit pour Chantai, le ministre, qui connoissoit le roi extrêmement défîant, lui dit que Chantai se moquoit de tout le monde. Ce fut assez pour le faire haïr que de le faire craindre '. »
On juge des angoisses de sainte Chantai dans des circonstances aussi critiques. Mais son courage fut encore plus grand que sa douleur. « Comme on lui apporta, dit la mère de Marigny, la nouvelle que M. de Boutteville et M. de la Chapelle avoient été exécutés, je pense par ordre du roi, pour s'être battus en duel, cette bienheureuse mère, entendant cela, fit dessein de s'en aller en France, avec résolution d'assister au supplice de son fils, qui étoit coutumier de se battre en duel, et de l'aider à bien mourir, si elle en pouvoit obtenir la permission, nonobstant toute
1 Bussy, Généalogie maniiscrile.
l'infamie qu'elle pourroit recevoir tant pour sa condition que pour être sa mère '. »
Sur ces entrefaites on apprit que les Anglais, pour secourir les protestants de la Rochelle, avaient préparé une descente sur les côtes de France, et qu'une armée allait partir, sous les ordres du marquis de Toiras, pour s'opposer au débarquement. Celse- Bénigne, » qui voyoit le mauvais visage que Sa Majesté lui faisoit depuis quelque temps, » crut trouver une occasion de sortir de sa fausse position par un coup d'éclat, et il s'engagea comme volontaire, avecNoailles, Sombran et quelques autres gentilshommes presque aussi compromis que lui.
Aussitôt que sainte Chantai eut appris cette résolution, elle se hâta d'écrire à son fils. Les conseils qu'elle lui donne sont graves comme les circonstances. Plus inquiète mille fois des périls de son âme que de ceux de son corps, le voyant parmi les hasards de la guerre, elle s'efforce de ranimer en lui la pensée de l'élernité ; elle le conjure d'avoir un soin extraordinaire de sa conscience et de la mettre en l'état où il voudrait qu'elle fût à l'heure de la mort; elle insiste vivement sur les dangers qu'il va courir, sur la vanité de ce monde, qui n'est que fumée et illusion ; et elle termine en l'assurant qu'elle s'estimerait heureuse de mourir pour lui acquérir la grâce de vivre en l'observance des divins commandements et de posséder enfin le bien incompréhensible du paradis '.
1 Deuxième manuscrit de la mère Louise-Dorothée de Marigny. Procès de béatification, tome II, p. 978. Voir aussi le manuscrit de la mère de la Croix, id., p. 516.
2 Lettres de sainte Chantai, lettre lxxx».
Elle écrit en même temps à la jeune baronne pour soutenir et encourager son cœur, que l'approche de la guerre avait jeté dans une inquiétude facile à concevoir. « Oh! ma très chère fille, lui dit-elle, je ne doute point que votre pauvre cœur ne soit en peine de sentir Celse-Bénigne dans les hasards de la guerre. Certes, quand j'y pense, j'en ressens aussi. Croyez que je prie plus soigneusement que jamais pour lui, et j'ai confiance que Dieu le tiendra en sa divine protection, et que, quoi qu'il arrive, sa bonté le recevra entre ses mains paternelles \ » Et non seulement elle prie, mais elle fait prier partout pour lui. Elle écrit à la mère Favre, à la mère de Bréchard, à Ms'" Frémyot, à M. et à M'"'' de Coulanges. Elle se plaint d'être sans nouvelles, et elle multiplie les lettres, afin d'obtenir qu'on la tienne jour par jour au courant de ce que devient son cher enfant.
Cependant la guerre était commencée, et au milieu du péril chaque jour croissant, Celse-Bénigne, soutenu par les conseils de sa mère et de sa jeune épouse, protégé par tant de prières, avait senti se ranimer sa foi. Sans rien diminuer de sa hardiesse et de sa gaieté toute française, il y avait joint le sérieux et les pensées élevées que toute âme chrétienne doit porter en face de la mort. Le 22 juillet 1627, les Anglais ayant apparu en mer près des côtes de Rhé, et tout présageant que la bataille aurait lieu le soir, il se confessa et communia avec une piété extraordinaire, et, en paix du côté de Dieu, il ne songea plus qu'à faire vaillamment son devoir.
1 LcUres nouvelles. Edit. Migiie, p. 1307.
DE SAINTE CHâNTAL 405
L'action fut sanglante et dura six heures. Celse- Bénigne fit des prodiges. Il eut trois chevaux tués sous lui. Il reçut vingt-sept coups de pique. Le dernier, dit-on, lui fut porté de la main de Cromwell, et l'acheva. « Joignant les mains, il réclama la miséricorde de Dieu, et mourut ainsi glorieusement^ » « pour la défense de l'Eglise et du roi -. » Il n'avait guère que trente ans. « S'il eût vécu davantage et qu'il eût servi, comme il auroit fait assurément, dans lesguerresquidurèrent pendantlerègne de Louis XIII, avec la naissance, l'esprit et le courage qu'il avoit, vraisemblablement, dit Bussy, il seroit allé aux honneurs de sa profession. Je dis vraisemblablement; car de certitude il n'y en a point. La fortune empêche bien des gens sages de s'assurer de rien ^ »
Gelse- Bénigne fut regretté de tout le monde*. L'archevêque de Bourges, son oncle, fut inconsolable, et, n'ayant pas la force d'apprendre cette nouvelle à la mère de Chantai, il pria l'évêque de Genève, M^"" Jean -François de Sales, de lui présenter lui-même le calice. Choisissant donc le moment où elle venait de communier, celui-ci la fit appeler au parloir après la sainte messe. Une précaution si-
1 Mémoires de la mère de Chaugy, p. 221.
^ Bussy, Généalogie manuscrite.
3 Généalogie manuscrite. Bussy ajoute en note : « Les morts extraordinaires el avant le temps de Christophe et de Gelse-Bénigne de Rabutin font bien voir que les prospérilésjde ce monde ne sont pas les récompenses des gens de bien, puisque la sainte vie de Jeanne Frémyot ne put pas détourner ces malheurs ; et au contraire , il semble que Dieu lui envoya ces afflictions pour l'attirer davantage à lui. »
^ Vie abrégée.
gnilicative fut prise. M^ de Genève manda à la mère de Ghatel « qu'elle se tînt prête à la porte du parloir, afin que si notre digne mère venoit à se trouver mal , elle la secourût ' ». On se souvenait de ce qui était arrivé à la mort de Marie -Aimée. « Eli bien, ma mère, dit Ms'' de Genève, nous avons des nouvelles de guerre; il s'est donné un rude choc dans l'île de Rhé; le baron de Chantai, avant d'y aller, a entendu la sainte messe, s'est confessé et a communié. — Et enfin, Monseigneur, reprit la sainte en tremblant, il est mort. » Le bon prélat se mit à pleurer sans pouvoir proférer une seule parole. De son côté, la mère de Chantai demeura muette de douleur. Elle était à genoux, les mains jointes, sans dire une parole, avec des torrents de larmes dans les yeux. (( Les paroles sont au-dessus de telles douleurs, écrit Bussy-Rabutin. La mère de Chantai ne témoigna la sienne que par un accablement qui fit peur pour sa vie*. » Apres un long silence: « Mon Seigneur et mon Dieu, dit-elle enfin, souffrez que je parle pour donner un peu d'essor à ma douleur. Et que dirois-je, mon Dieu , sinon de vous rendre grâces de rhonneur que vous avez fait à ce fils unique de l'appeler lorsqu'il combqj^toit pour l'Église romaine. » Puis elle prit un crucifix, et baisant les deux bras de la croix: « Mon Rédempteur, dit-elle, recevez ce cher enfant dans les bras de votre miséricorde. » Et pleurant abondamment : « Mon cher enfant, dit-elle, que vous êtes heureux d'avoir scellé par votre sang la
^ Vie abi égée, « Jbid.
fidélité que vos aïeux ont toujours eue pour l'Église romaine! En cela, je m'estime bien heureuse d'avoir été votre mère. »
Elle se leva, et, pleurant doucement sans sanglots, elle dit à M^ de Genève : « Je vous assure, Monseigneur, qu'il y a plus de dix- huit mois que je me sentois intérieurement sollicitée de demander à Dieu que sa bonté me fît la grâce que mon fils mourût à son service, et non dans ces duels malheureux où ses amis l'engageoient quelquefois. » Comme elle disait cela, Mffr de Bourges, son frère, entra au parloir avec tant de larmes et de soupirs qu'il émouvait tout le monde; racontant par le détail les perfections, le mérite et le bon naturel de son neveu, augmentant et soulageant sa douleur par ces petits souvenirs qui sont si chers dans la perte d'une personne aimée. Après avoir un instant mêlé ses larmes à celles de son frère, la sainte se retira sans qu'aucun de ceux qui étaient présents au parloir (et il s'était successivement rempli de prêtres et de religieux) eût le courage de lui adresser un seul mot. La douleur et l'admiration les rendaient muets.
Pendant plusieurs jours, la sainte demeura dars cet accablement et ce silence, « qui faisoient peur pour sa vie. » Elle était, en récréation, les yeux fermés, filant sa quenouille, sans dire un mot, comme absorbée. Il y avait pourtant un rayon de joie dans cette immense douleur. Elle avait eu près de dix ans tant d'inquiétudes sur le salut de cet enfant! Elle avait si souvent tremblé de le voir tué dans un duel, que son cœur de chrétienne respirait, pour ainsi dire, le sentant hors du danger de perdre son âme. « Hé-
las! dit-elle, la moindre des appréhensions que j'avois de le voir mourir dans la disgrâce de Dieu, parmi ces duels où ses amis Fengageoient, me serroit plus le cœur que sa morf, qui a été bonne et chrétienne; mais la consolation que ce fils a donné son sang pour la foi a 'surpassé ma douleur. »
Dès le lendemain du jour où elle apprit cette triste nouvelle, quoique accablée elle-même, elle tourna sa pensée vers la jeune veuve de Chantai, et lui écrivit, non pour la consoler, il était encore trop tôt : et se console-t-on d'ailleurs jamais de séparations si cruelles! mais pour essayer du moins d'élever son âme à des pensées qui lui donnassent un peu de force. Marie de Coulanges était chrétienne, et, comme la vénérable mère de Chantai , elle avait tremblé mille fois que Celse- Bénigne ne pérît dans un de ces duels où la perte de sa vie terrestre eût été le moindre malheur. La pensée qu'au lieu de cela il était mort vaillamment et noblement, les armes à la main pour le service de l'Église et de la France, était la seule qui pût tempérer un peu sa douleur, et la seule qu'elle essayât de lui présenter. « Eh bien, ma bonne et très aimée fille, ne faut- il pas aimer, bénir et embrasser généreusement cette très sainte et très douce volonté de Dieu en tous les événements qu'elle ordonne? Oui, certes, ma très chère petite, il le faut faire de bon cœur et amoureusement, et, bien que la plaie soit grande, et la douleur très sensible, si la faut- il chérir pour l'amour de la main qui l'a faite. Or voilà l'exercice que je désire que votre chère âme pratique en son affliction. Votre bon mari étoit mortel comme sont tous les hommes. Hé! Dieu , ma fille,
repensez aux hasards qu'il a tant de fois courus de perdre la vraie vie de l'éternité. Hé! voilà que la douceur de notre bon Dieu lui a donné un trépas si chrétien , si glorieux , que nous avons tout sujet de nous confier qu'il a commencé une vie de gloire et de félicité interminable. Prenez cette solide consolation, ma très chère chère fille, et espérez une réunion avec ce digue mari qui rendra notre société avec lui exempte de toute crainte et pleine de joie qui ne finira jamais. C'a toujours été là le véritable bonheur que je vous souhaitai de votre béni mariage, et n'en puis désirer d'autre. Conservez-vous, ma très chère fille, pour élever en la crainte du Seigneur le cher gage qu'il nous a donné de ce saint mariage ^.. Je vous assure que je ne ressentis jamais une plus étroite liaison avec vous que je fais maintenant; car, outre l'intérêt de l'amour immortel que j'ai pour mon très cher fils, je veux vous aimer avec tout l'amour que Dieu m'a donné pour lui et pour vous. Je prie cette souveraine douceur d'être lui-même votre consolation, et demeure d'une affection incomparable votre plus humble mère -. »
Non contente de lui avoir adressé cette lettre admirable, la mère de Chantai, qu'un voyage amenait à Orléans, écrivait à la jeune veuve de l'y venir joindre. Marie de Coulanges accourut aussitôt se jeter dans les bras de la sainte, qui la fit entrer près d'elle au couvent, la combla des marques de la plus vive affection, et n'oublia rien pour la consoler.
1 Marie de Chantai, depuis marquise de Sévigné.
2 Lettres de sainte Chantai, lettre xci*.
Ilélas! Marie de Coulanges ne devait guère plus survivre à Gelse- Bénigne que Marie- Aimée n'avait survécu elle-même au baron de Thorens. En 1632, la mère de Chantai apprit tout à coup que sa jeune bellefille était gravement malade et que ses jours étaient en danger. « Mon très bon et très honoré seigneur, écrit-elle aussitôt à son frère l'archevêque de Bourges, qui l'en avait informée, votre lettre m'a sensiblement touchée par la maladie de ma pauvre très chère fille. Hé! Dieu nous la voudroit-il aussi ravir? Si c'est sa volonté, je l'adore de tout mon cœur. Car en tout et partout nous la voulons embrasser amoureusement... Me voici donc dans l'occasion de plusieurs résignations, attendant ce qu'il aura plu à Dieu de faire d'une chère créature qui causeroit par son départ tant d'affiictions à sa bénite maison; mais je sens l'autre, mon très cher seigneur, au-dessus de tout: c'est la perte irréparable que feroit sa pauvre petite fille'. Mais enfin il faut subir les coups de fouet que notre bon Dieu nous donne et baiser tendrement ses verges, car il ne nous frappe que par amour. Vous pouvez penser, mon très cher seigneur, si nous prierons soigneusement pour cette chère fille et pour tous les affligés. Je confesse qu'il me tardera fort d'en avoir des nouvelles -. »
Les nouvelles ne se firent pas attendre. La mère de Chantai fut foudroyée en apprenant la mort de la jeune baronne. Néanmoins elle ne dit qu'un mot : « Dieu nous l'avoit donnée, Dieu nous Ta ôtée, son
1 Marie de Chantai.
2 Lettres de sainte Chantai, lettre xv«.
saint nom soit béni ! » Et elle tomba pendant plusieurs jours dans ce silence et cet abattement qui lui étaient habituels en semblables circonstances, « ayant un cœur fort sensible aux pertes de ceux qu'elle aimoit'. »
« Je me trouvai dans sa chambre, écrit la mère de Marigny, une demi- heure après qu'elle eut reçu la nouvelle de la mort de M'"» de Chantai; elle me dit : « Je ne croyais pas que la nature eût fait un tel effet en moi; car, si je fusse été droite quand j'ai vu la lettre de Ms'' de Bourges, je crois que je fusse tombée, tant je suis été saisie. Elle est bienheureuse, cette pauvre fille; mais sa mort ne laisse pas de me toucher extrêmement et plus que de longtemps je ne l'avois tant été, et me semble que la mort de mon fils ne me saisit pas tant. Mon Dieu, qui eût dit cela de cette fille! je n'ai jamais vu femme qui promît une plus longue vie : voilà comme l'apparence trompe. » Après ceci nous parlâmes de M''" de Chantai; et elle dit : « La sainte Vierge sera sa mère! » et on lui voyait couler fort doucement les larmes des yeux *. »
« Hélas! écrivait-elle quelques jours après à M^^de Neufchèse, son neveu, ne vous dirai-je pas la sensible touche que mon cœur de chair a reçu par le trépas de ma pauvre chère fille de Chantai, que j'aimois tendrement, comme en vérité sa vertu et son bon naturel m'y obligeoient. Voilà comment notre bon
1 Mémoires de la mère de Chaugy, p. 213.
2 Mémoires de la mère Dorothée de Marigny. Procès de béatification, tome II, p. 951.
Dieu nous tire pièce à pièce tout ce qui nous est plus cher ici-bas '. »
Elle en écrivit autant à sa fille Françoise, et elle la conjurait, à cause de l'intime union qui existait entre ces deux jeunes femmes si chrétiennes et si aimables toutes deux, de modérer ses larmes, lorsqu'elle apprit une triste nouvelle. M. de Toulongeon venait de mourir quinze jours après la jeune baronne de Chantai, et Françoise restait veuve avec deux petits enfants. La sainte était au parloir avec Charles- Auguste de Saies. Elle changea de couleur. « Voilà bien des morts, » dit-elle. Et se reprenant à l'instant même : « ou plutôt bien des pèlerins qui se hâtent de gagner le logis éternel. » Et joignant les mains : « Recevezles, mon Dieu, entre les bras de votre miséricorde. » Et après avoir prié un peu, elle versa des larmes en pensant à M. de Toulongeon, qu'elle aimait beaucoup, et à sa chère Françoise, qui demeurait veuve si jeune avec deux si petits enfants.
De son coté, accablée par un coup si inattendu et si cruel, Françoise n'eut qu'une pensée, ce fut de courir à sa mère, sûre de trouver en elle un cœur qui la comprît, et qui pût la consoler et la soutenir. Elle arriva donc aussitôt à Annecy, et ce fut là, dans ce monastère où elle avait passé son heureuse jeunesse, et où elle revenait blessée et meurtrie, qu'elle retrouva sur les lèvres de sa mère, avec des embrassements et une tendresse qui croissait avec son malheur, ces pensées élevées de la foi et ces solides consolations de la religion, qui seules peuvent quelque chose pour la
i Lettre de juillet 1632.
paix de l'âme dans les grandes douleurs. C'est là qu'elle prit ces résolutions de vie recueillie, modeste, éloignée du monde, vouée tout entière à l'éducation de ses petits enfants, qu'elle exécuta si généreusement. Quand, après plusieurs mois de séjour à Annecy, elle s'arracha tout en larmes aux bras de sa bonne mère pour retourner à Alonne, elle voulut que la sainte lui donnât un règlement de vie, et, l'ayant obtenu, elle le garda avec vénération, l'observa constamment et courageusement, et elle lui dut sans aucun doute de devenir, malgré sa jeunesse et sa grande fortune, une des femmes les plus sérieuses, les plus distinguées et les plus chrétiennes du dixseptième siècle.
Nous pourrions clore ici l'histoire des rapports de sainte Chantai avec ses six enfants. Mais il y a encore une petite fille qui nous appelle, une orpheline, l'enfant de Celse- Bénigne et de Marie de Coulanges, celle qui sera plus tard M""® de Sévigné. Où est-elle? Qui s'occupe d'elle? Que devient-elle depuis la mort de ses parents? Que pouvait pour elle la vénérable mère de Chantai, et qu'a-t-elle fait? Encore un mot sur ces questions pleines d'intérêt avant de terminer ce chapitre.
On se rappelle que Celse- Bénigne et Marie, sa femme, habitaient ordinairement chez M. et M""® de Coulanges. Après la mort de son mari, la jeune baronne s'y retira tout à fait avec sa petite fille; et c'est là qu'elle mourut, confiant à sa mère le soin de son enfant. Marie de Chantai demeura donc chez sa grand'mère. M'"® de Coulanges. Rien n'était plus naturel assurément, et, puisqu'elle ne pouvait demeu-
rer à la fois chez ses deux grand'mères , il était plus simple qu'elle restât chez sa grand'mère de Coulanges qui vivait dans le monde, que d'être enfermée à cinq ans et demi dans le cloître avec sa grand'mère de Chantai Celle-ci accepta cet arrangement si naturel, remercia avec la plus vive gratitude M. et M'^^de Coulangesde vouloir bien prendre ainsi soin de sa chère petite orpheline et de ses biens, et, moins inquièle de son avenir depuis qu'elle la sent en si bonnes mains, elle ne la perd néanmoins pas un instant de vue, prête à la recueillir et à l'élever ellemême au monastère d'Annecy, s'il en était besoin.
Qu'on ouvre, en eiîet, la correspondance de la sainte. Les lettres ne trompent pas : le cœur s'y peint au vif. Même avant la mort de la jeune baronne, la petite Marie étant encore au berceau, jamais la mère de Chantai ne l'oublie. Elle a toujours un mot d'affection « pour notre petite », « pour celte pauvre petite pouponne que M. et M""^ de Coulanges aiment si paternellement et maternellement * y> , « pour ce cher gage que Celse- Bénigne a laissé de son mariage' ». Mais après la mort de la baronne, quand Marie de Chantai est tout à fait orpheline, la sainte en parle plus souvent encore, et avec une plus vive tendresse. Toutes ses lettres sont pleines des témoignages de son affection et de sa sollicitude. « J'écris à M. et à M"'c de Coulanges, écrit-elle à l'archevêque de Bourges, lesquels, je m'assure, ont reçu un grand coup par la rude perte de leur fdle. Je crois que leurs
1 Lettres de sainte Chantai, lellre c«.
2 Jbid., lettre xci"
cœurs seront toujours les mêmes qu'ils ont été envers la pauvre orpheline. Mon Dieu! quand mes yeux se tournent de ce côlé-là, il ne faut pas que je les y arrête guère '. » Et à M"™® de Coulanges, qui lui avait écrit qu'elle se chargerait de Marie et qu'elle rélèverait avec ses autres enfants : « Pour notre petite orpheline, je ne la plains pas, tandis qu'il plaira à Dieu de conserver mon très honoré frère (M. de Coulanges), et vous, ma très chère sœur; car je sais plus que jamais vous lui serez vrais père et mère, et que messieurs vos enfants la chériront toujours. Le cœur m'attendrit fort quand je la regarde dans ce dépouillement de père et de mère 2. »
M"'^' de Coulanges étant tombée malade, voilà la mère de Chantai inquiète de nouveau sur l'avenir de sa petite- fille. « Je suis en peine, écrit-elle à M"'® de Toulongeon, de ce que votre oncle m'a dit de l'incommodité de M'^^ de Coulanges , ma très chère sœur. Dieu nous la veuille conserver! Elle m'a inOniment obligée pour l'amour maternel qu'elle porte à la pauvre petite orpheline, et encore sa bonté s'étend jusqu'à avoir soin de servir de maîtresse à la petite ^ »
Trois ans après, en 1634, M. et M""® de Coulanges étant toujours inconsolables, et la petite orpheline étant au moment de faire sa première communion, la sainte écrit une lettre admirable de sentiment et de foi, et
1 Lelires de sainte Chantai, lettre lxxviii».
2 îbid., lettre civ«.
3 Lettres de sainte Chantai. Édit. Mig-ne, p. 59G. Mais il la date mal : elle est de 163'*, et non de 1632. Marie, née en 1626, fit sa première communion en 1635, âgée de neuf ans.
qu'il faut néanmoins abréger : « Mon Dieu! mon très cher frère, que votre lettre m'a vivement touché le cœur! Les larmes m'en sont venues aux yeux, voyant la grandeur de l'affliction où est ma pauvre très chère sœur... Mais vous me consolez bien par les nouvelles que vous me dites de cette petite orpheline. Qu'elle sera heureuse, si Dieu vous conserve et ma pauvre très chère sœur, pour lui continuer votre pieuse et sage conduite ! C'est la vérité que j'aime cette enfant comme j'aimois son père, et tout pour le ciel. Je me réjouis de la grâce qu'elle aura de communier à Pâques. J'en aurai bien mémoire, et prie Dieu qu'à cette première réception de notre doux Sauveur il lui plaise de prendre une si entière possession de cette petite âme, qu'à jamais elle soit sienne! Que je vous suis obligée en cette petite créature! y>
Cette lettre est la dernière que nous trouvions adressée à M. et à M"»° de Coulanges, qui moururent l'un et l'autre peu après. Il se tint en 1636 une assemblée de famille pour pourvoir à l'avenir de la jeune orpheline. Deux partis se présentaient : ou la renvoyer à sa grand'mère de Chantai, qui l'eût élevée au monastère d'Annecy, comme elle y avait élevé Françoise; ou la confier à son oncle Christophe de Coulanges, abbé de Livry, qui la demandait. On préféra ce dernier parti. D'une part, la mère de Chantai était alors âgée de soixante-quatre ans, et l'on craignait de ne plus la conserver longtemps. D'autre part, l'abbaye de Livry est aux portes de Paris, et présentait pour l'éducation de la jeune orpheline mille ressources qui eussent entièrement fait défaut au fond des montagnes de la Savoie. Les événements justifié-
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leiit la prudente conduite du conseil defanîiile. Marie de Chantai avait à peine quinze ans lorsque sa sainte grand'mère mourut. Confiée à cet excellent abbé de Coulanges, qu'elle nous a fait connaître sous le nom du bien bon, élevée dans cette belle abbaye de Livry, entourée de solitude et de livres, formée par Ménage et Chapelain, elle put cultiver dans sa jeunesse ces rares talents qui peut-être seraient morts étouffés au fond des montagnes de la Savoie, ou qui du moins n'auraient pu échapper au mauvais goût et aux mille imperfecLions de la langue telle qu'on la parlait en province, et dont la mère de Chaugy elle- même n'a pu se débarrasser.
Telles furent, dès l'origine et jusqu'à la fin , les relations de sainte Chantai avec ses enfants et les enfants de ses enfants. On voit comment elle a compris ses devoirs de mère , et quelle place tenaient dans son âme les saintes affections de la nature. Elle avait un cœur chaud, comme toutes les grandes âmes, et qui aimait puissamment, selon la parole de saint François de Sales. Elle a exprimé dans un style incuUe, si l'on veut, mais naïf et mâle, toutes les nuances de l'affection : la tendresse, la joie, l'inquiétude, la douleur, le dévouement, et il suffît d'ouvrir ses lettres pour voir avec quelle passion elle aimait. Aussi Dieu, qui connaissait cette ame mieux que nous, et qui, pour l'élever à une éclatante sainteté, voulait lui infliger ce martyre de l'amour dont elle a si divinement parlé, après l'avoir affligée de maladies horribles, après avoir abandonné son grand esprit à toutes les ténèbres et à tous les doutes; cherchant en elle quelque place plus sensible pour lui faire de
plus douloureuses blessures, la frappa dans son cœur, dans toutes les saintes et fortes affections de famille. Toute jeune encore, elle perd ses deux premiers enfants au berceau ; son mari meurt sous ses yeux , sa petite Charlotte dans ses bras. Voilà les premiers coups. Et, quand la sainte, mûrie dans la solitude, est devenue capable de souffrir davantage, Dieu lui envoie de nouvelles douleurs. Elle perd successivement son père, son beau- père, son gendre, sa fille, son petit-fîls; et après un instant de repos, son fils, sa belle-fille, son second gendre. Douze tombes en quelques années s'ouvrent et se ferment sous ses yeux. Son nom s'éteint, et de cette brillante famille qui croissait autour d'elle il ne reste qu'une jeune veuve et trois orphelins. Épreuves terribles, qui mirent dans le plus beau jour non seulement la foi de sainte Chantai et sa soumission à la volonté de Dieu, mais la vivacité et l'ardeur de sa tendresse maternelle, et tout ce bel ensemble de qualités naturelles et divines qui en faisaient une si grande âme.