CHAPITRE TRENTE ET UNIEME
VOYAGE DE SAINTE CHANTAL A PARIS ELLE VISITE PRESQUE TOUS LES MONASTÈRES DE FRANCE — ÉTAT GÉNÉRAL DE l'oRDRE
Vingt-cinq années s'étaient écoulées depuis la fondation de l'ordre de la Visitation, et déjà soixanlecinq maisons s'étaient établies en France, en Suisse, en Savoie, en Piémont, dans la Lorraine espagnole. Une dizaine d'autres monastères étaient au moment de se fonder. Cette propagation rapide et qui croissait tous les jours, en excitant l'admiration, provoquait aussi des craintes. Tant que la mère de Chantai vivait, il n'y avait nul danger sans doute; elle était le lien de l'Ordre, son centre, sa vie; elle le gouvernait par son titre de fondatrice et de fille aînée de saint François de Sales, par son éclatante vertu, par l'activité et la mâle énergie de son caractère. Mais qui pourrait répondre de l'avenir? Que deviendraient après elle ces maisons isolées, indépendantes les unes des autres, qui n'avaient ni supérieurs généraux, ni visiteurs, ni assemblées et chapitres annuels? Qu'étaient devenues
tant d'abbayes constituées de la même manière, si ferventes à leur origine, tant déchues depuis? Et si, au dix-septième siècle, l'Église avait la consolation de les voir renaître à une vie plus sainte, à quoi le devait-on? N'est-ce pas à ce qu'on les avait tirées de leur isolement, à ce qu'on les avait érigées en congrégations sous un supérieur général? N'est-ce pas ainsi que s'opéraient alors les réformes des Bénédictins, des Feuillants, des Récollets, des Ursulines, qui faisaient refleurir la piété dans une foule de monastères?
Ces pensées préoccupaient vivement alors les bons esprits. Saint Vincent de Paul y pensait sans cesse. Beaucoup d'évêques, plus spécialement chargés de la Visitation, manifestaient tout haut leurs inquiétudes. Comme il allait y avoir, en 1633, une assemblée générale du clergé à Paris, on crut l'occasion favorable pour faire examiner sérieusement cette question par les évêques qui devaient s'y trouver réunis. M^*" Jean- François de Sales, auquel on en écrivit, entra dans ces pensées, et, comprenant que la présence de la mère de Chantai à Paris était absolument nécessaire dans une circonstance aussi grave, il se résolut à l'envoyer en France.
11 voulut néanmoins la consulter auparavant, et l'ayant fait venir à la grille, il lui demanda ce que son cœur lui disait de ce voyage, a II y a longtemps, répondit-elle, que je ne le consulte plus sur quoi que ,ce soit; mais, quand je l'aurois consulté, il n'a rien à me dire, sinon que je dois obéir. » Le voyage fut donc définitivement résolu; seulement, comme la mère de Chantai achevait en ce moment ses six an-
nées de supériorilé, on allendit pour le départ qu'elle eût été déposée, et que par l'élection d'une nouvelle supérieure il eût été pourvu au gouvernement du premier monastère d'Annecy.
Le 19 mai, toutes les sœurs étant réunies au chœur, la mère de Chantai se mit à genoux et déposa son pouvoir avec une humilité et une joie qui éclataient jusque sur son visage. Elle fît ensuite sa coulpe en ces termes : « Monseigneur, je dis très humblement ma coulpe d'avoir souvent rompu le silence, même celui du soir, sans nécessité; de m'être dispensée des assemblées de communauté sans urgentes occasions , et de n'avoir pas servi nos sœurs selon que je le devois, dont je leur demande très humblement pardon, et à vous, Monseigneur, des mécontentements que je vous ai donnés. »
Monseigneur repartit que, grâce à Dieu, il ne s'était pas aperçu qu'il y eût rien dans la maison qui n'allât bien; mais que, pour suivre les bonnes coutumes de rOrdre, elle dirait pour sa pénitence trois Pater et trois Ave; après quoi elle se retira à la dernière place*, et cinq jours après, le 24 mai, la mère de Ghatel fut élue pour lui succéder.
A peine déposée, la mère de Chantai se préparait à partir, lorsque Mfr Jean -François de Sales tomba malade et mourut saintement. Cette perte, qu'elle ressentit vivement, l'obligea à demeurer à Annecy
1 Mémoires inédits de la mère de Mont - Saint- Jean. La mère de Mont-Saint-Jean dit que ces choses se passèrent lors de la dernière déposition de la sainte; c'est l'avant-dernière qu'elle voulait dire. Car la dernière déposition se fit d'une tout autre manière, ainsi qu'on le verra plus loin.
pendant quelque temps encore. La mère Favre, récemment déposée, y était aussi, et c'était grand plaisir de voir la sainte fondatrice entre ces deux premières filles, prenant quelquefois la mère Favre par la main et lut disant : « Ma grande fille, allons dire nos coulpes ; il nous est si bon à nous autres qui avons été si longtemps mères, de faire un peu les actions d'humilité des inférieures. »
Cependant le voyage de la mère de Chantai ne pouvait se retarder longtemps. Elle partit donc d'Annecy sur la fin de juin, et, après s'être un peu reposée à à Moulins, elle arriva à Paris le 25 juillet. Dès le lendemain se réunirent au parloir du premier monastère de Paris quelques-uns des évoques les plus affectionnés à la Visitation, et avec eux saint Vincent de Paul, le commandeur de Sillery et les principaux bienfaiteurs de l'institut. On agita longuement la question. Tous étaient d'accord sur ce point, qu'il fallait trouver quelque moyen d'union entre les monastères, quelque li^n qui, les rattachant les uns aux autres, les tirât de leur isolement. On se divisait sur la question de savoir quel serait ce lien. Les uns voulaient que la mère de Chantai fût nommée générale de f Ordre, et qu'elle transmît ce titre à celle qui lui succéderait. Les autres, pensant qu'après la mort de la sainte une simple religieuse n'aurait pas les mains assez fermes pour tenir le gouvernail dans un Ordre si répandu, désiraient qu'on lui donnât un supérieur. La mère de Chantai, recueillie et abaissée en ellemême, ne disait mot. Quand on eut bien discuté, elle prit la parole. Elle rappela d'abord que la question n'était pas nouvelle; qu'elle avait été longuement et
sérieusement agitée du vivant même de saint François de Sales; que le dernier entretien qu'elle avait eu avec lui pendant plus de deux heures, n'avait roulé que sur ce point; que le saint évêque lui avait dit alors que c'était la volonté de Dieu que la Visitation n'eût point de supérieure générale, et qu'ainsi elle croyait qu'il en fallait demeurer là. Ouvrant alors le livre des Constitutions , elle fit voir aux évoques comment le saint avait prudemment pourvu à la conservation du même esprit dans son Ordre; qu'à la vérité, pour établir l'unité, il n'avait pas eu recours à l'autorité, mais qu'il y avait suppléé par la charité, qui valait mieux encore, et que, s'il y avait des inconvénients à tout, il y en avait là peut-être moins qu'ailleurs. Tout cela fut dit de cette façon claire, nette, précise, ardente, qui caractérisait la sainte, et tît changer d'opinion toute l'assemblée. « Que veut-on davantage? disaient les évêques, c'est le fondateur qui parle et qui laisse un moyen d'union , non d'autorité mais de €harité, plus doux et plus solide. Il en faut rester là. » Ainsi se termina cette assemblée, où brillèrent avec un vif éclat les grandes qualités de la mère de Chantai, rehaussées par une rare humilité. Elle profita encore de la présence des évêques pour leur exposer quelques points difficiles du Coutumier et du Cérémonial, sur lesquels elle demanda leur avis, et pour faire imprimer, avec leur autorisation, le Petit Office de la sainte Vierge à l'usage de religieuses de la Visitation <.
* Tous ces détails sont tirés de la lettre circulaire que la mère de Chantai adressa elle-même à l'ordre de la Visilalion, pour lui rendre compte de ce qui s'était passé à Paris dans l'assemblée des évêques. (Archives d'Annecy.]
Cependant le bruit de l'arrivée de sainte Chantai à Paris s'était répandu rapidement dans tout l'Ordre. H y avait alors dans les nombreux monastères qui se fondaient tous les jours une multitude de religieuses qui n'avaient jamais vu la sainte fondatrice. Pouvaient-elles la laisser mourir sans contempler une fois au moins les traits vénérés de leur mère? De son côté, la sainte pouvait-elle ne pas désirer voir celles qui étaient ses filles en Jésus-Christ? Pouvaitelle quitter ce monde sans avoir visité tant de maisons qui lui naissent tous les jours, sans s'être assurée que l'esprit de son bienheureux père y était bien compris, qu'on y suivait fidèlement les règles et les usages de l'Institut?
Pressée donc par son cœur autant que par les lettres de tous les monastères, elle résolut, avant de rentrer en Savoie, de faire la visite générale de son Ordre ^
Après avoir écrit à Annecy pour en demander la permission, elle se rendit d'abord, au commencement de septembre 1635, au monastère de Melun, qui naissait à peine, ayant été fondé le 25 mars de la même année, et s'arrêta ensuite successivement dans les maisons de Montargis, de Blois, d'Orléans et de Tours, où elle éprouva « la plus douce satisfaction, en y
1 La mère de Chaugy et tous les historiens qui l'ont copiée ne disent qu'un mot de ce long et important voyage. Nous allons essayer de le reconstituer tout entier, en recherchant les traces de la mère de Chantai dans les souvenirs particuliers de chacun des monastères qu'elle a visités. Partout on voit les sœurs metlre par écrit tout ce qu'elle leur disait. Ces cahiers ont péri en partie ; mais les fondations inédites nous seront du plus grand secours.
voyant reluire l'esprit d'humilité, de pauvreté et d'exacte observance^ ». Elle se proposait de visiter encore les maisons de Nantes et de Rennes. Mais, la veille du jour où elle allait partir, elle tomba malade à Tours, de sorte que son voyage fut rompu. Elle rentra donc à Paris vers la Toussaint, et elle y séjourna tout l'hiver.
Soit qu'elle fût encore sous l'influence de ce qui avait été dit à l'assemblée des prélats, soit que la vue des richesses qui abondaient dans les deux maisons de Paris lui fît craindre qu'un jour elles ne voulussent s'arroger quelque autorité sur l'Ordre et se conduire sans consulter l'humble et pauvre maison d'Annecy, la mère de Chantai, pendant tout l'hiver, n'eut qu'un mot sur les lèvres : l'union avec Annecy. •(( C'est notre source, disait-elle, le principe de notre vie. C'est là que nous sommes nées, et c'est là seulement que nous retrouverons la lumière et la force. » Elle assurait à chaque instant que s'il ne fallait que le sacrifice de sa vie pour maintenir à jamais cette bienheureuse union, elle le ferait à l'instant même. « Hélas! mes sœurs, répétait-elle sans cesse, notre bien-aimée Visitation est un petit royaume de charité : si l'union et la sainte dilection n'y fait son règne, il sera bientôt divisé, et par conséquent désolé. »
Les sœurs du premier monastère de Paris résolurent de profiter de ces sentiments de la mère de Chantai pour obtenir d'elle une faveur inappréciable, celle de posséder son cœur après sa mort. Sous prétexte qu'un moyen infaillible d'établir l'union serait
1 Lettres inédites de sainte Chantai, lettre ccxlix».
qu'Annecy ayant le corps de la sainte fondatrice, Paris eût son cœur, les sœurs se hasardèrent à lui faire cette demande. La vénérable mère, à la première proposition, recula épouvantée. « 0 Dieu, ma fille, que diles-vous? Ce misérable cœur mériteroit, pour son infidélité, d'être jeté à la voirie et non d'être gardé ! — U ma mère, reprit la supérieure en feignant d'entrer dans ces humbles sentiments, ce n'est pas précisément pour le garder que nous vous le demandons, c'est qu'il nous semble que cela contribueroit beaucoup à l'union tant désirée. — Ma chère fille, dit alors sérieusement la mère de Chantai, pour cela je donnerois mille cœurs, et plût à Dieu que le mien fût anéanti et brisé en mille pièces pour un si bon objet! » Et, les sœurs faisant de vives promesses d'éternelle union, elle consentit à dresser un acte authentique par lequel elle donnait son cœur à la maison de Paris. Elle n'y mettait qu'une condition, où se révèle l'aimable pureté de la sainte : « à la charge toutefois qu'on le puisse tirer sans m'ouvrir à la façon ordinaire, mais seulement par le côté, et que ce soit une de nos sœurs qui me rende, s'il se peut, cet office*. »
Ce long séjour à Paris ne fît pas moins éclater l'humilité de la mère de Chantai que son amour pour l'union et la paix. Comme elle n'était plus supérieure, non contente de ne vouloir nulle part faire acte d'autorité, elle se tenait au dernier rang, se mettait à
* L'oi'iginal de celte pièce, dont une copie a été donnée par M. de Mnupas, p. 240, est aujourd'hui entre les mains de M. le comte d'ilaulerive, ancien chef de division au ministère des affaires étrangères, demeurant à Pari=
genoux pour prendre la bénédiclion de la supérieure, et en ordre pour recevoir l'obéissance, et disait gracieusement qu'elle n'était pas venue pour enseigner la vertu aux sœurs, mais pour l'apprendre d'elles.
Cependant le printemps approchait et la mère de Chantai avait hâte de reprendre cette visite générale des monastères que la maladie et l'hiver l'avaient obligée d'interrompre, et dont l'importance n'avait pas cessé de croître à ses yeux. Elle partit donc de Paris au commencement d'avril 1636, accompagnée de M. Marchez, son confesseur, de la mère Favre et de la sœur de Chaugy, et prit son chemin à travers la Champagne. Il n'y avait encore dans cette province qu'un seul m.onastère, celui de Troyes, fondé par la mère Favre, au prix de peines inouïes. La mère de Chantai y arriva le 12 avril, et y fut reçue au son des cloches par toutes les sœurs rangées en procession, la croix en tête, et chantant le Benedictus , à son grand déplaisir, car elle disait: « Cessez donc, cessez donc; » mais elle ne le put obtenir. Toutes les sœurs étaient si transportées de joie de voir cette grande sainte que beaucoup ne connaissaient pas, qu'elles ne voulaient rien écouter. Tout le reste du jour elles se pressèrent autour d'elle, pleines de vénération, lui ouvrirent leurs âmes, lui confièrent leurs peines, lui demandèrent enfin ces mille conseils de perfection dont toute vraie religieuse est avide. La mère de Chantai visita ensuite la maison avec le plus grand soin, pour se bien assurer que les règles de l'Inslitut, môme les moindres, y étaient fidèlement observées. Une seule chose la peina. On bâtissait alors le monastère, et l'architecte, comme il arrive souvent, trop
épris de son art, y avait fait des embellissements comme dans une maison séculière. Peu s'en fallut que la vénérable mère, pour donner à son Ordre une leçon éternelle de simplicité et de pauvreté, ne fît détruire tous ces ornements. Elle exigea du moins que le reste du monastère fût bâti plus simplement, comme il convient, disait- elle, aux épouses de Celui qui n'a pas eu où reposer sa tête ^
Après avoir donné un jour entier à ses filles, elle alla voir le lendemain les mères carmélites, qui avaient singulièrement aidé et assisté la Visitation de Troyes dans les jours laborieux de son établissement. Elle les remercia vivement de cette affection. Elle disait que cette bonne intelligence entre les Ordres religieux était la marque d'une parfaite union avec Dieu, et le signe qu'on était vraiment les enfants chéris du même Père céleste. Telle fut la vénération qu'elle inspira aux filles du Garmel, que pendant qu'elle visitait leur maison elles lui coupèrent un pan de sa robe.
Ce fut là, au monastère des Carmélites, que la sainte eut une joie qu'elle désirait depuis longtemps. Elle y revit la bonne mère Marie de la Trinité, qu'elle avait connue si intimement à Dijon il y avait plus de trente ans, à laquelle elle avait, étant encore dans le monde, confié ses aspirations vers le Carmel, et de laquelle elle avait reçu celte prophétique parole : « Non, non, vous ne serez pas fille de sainte Thérèse, vous serez sa sœur, et, comme elle, fondatrice d'un Ordre religieux. » Depuis cette époque, la mère Marie de la Trinité avait fondé un monastère de Carmélites
* Fondation inédile de Troyes, p. 429.
à Rouen, un à Caen, un à Châtillon, deux à Troyes, où elle vivait, en 1636, dans une réputation de sainteté si grande, que dès lors il y avait dispute entre les monastères à qui aurait son cœur après sa mort. Sainte Ghanlal brûlait de la revoir. « 0 ma mère! lui écrivait -elle, je pense que mon àme se fondroit en une sainte suavité si je recevois ce bonheur de traiter avec vous cœur à cœur de l'amour de Notre- Seigneur Jésus-Christ. » L'enirevue fut admirable. « La communauté se croyoit au ciel, disent les Chroniques di\x Carmel, en voyant ces deux séraphins, dont les entretiens représentoient au naturel ceux dont parle le prophète Isaïe, s'écriant l'un l'autre: Saint, saint, saint! C'étoit un plaisir de les regarder de loin épancher leurs cœurs. La nuit les obligeant à se séparer, co furent mille saintes tendresses de part et d'autre. La bienheureuse mère de Chantai fit à la sainte prieure un présent de ce qu'elle appeloit son précieux trésor, pour marque de son inaltérable affection. C'étoit une petite miniature d'une rose, au milieu de laquelle étoit la figure du saint enfant Jésus, que saint François de Sales lui envoya un jour pour le bouquet de sa fête. Elle avoit collé au dos ces mots, qu'elle avoit coupés de la lettre du saint qui accompagnoit ce pieux présent :
Ma mère, en celle rose Notre vie est enclose.
« Elle la tira de ses Constitutions , qu'elle portoit toujours sur elle, en disant à la mère Marie de la Trinité : « Je vous donne, comme à ma plus chère « mère, ce que j'aime le mieux en ce monde. » Elle
lui recommanda ensuite en des termes pleins d'humilité la maison de Troyes, l'en nomma la mère, lui témoigna son ardent désir qu'il y eût une étroite liaison entre l'ordre de la Visitation et celui des Carmélites; et en quittant ce monastère elle le laissa embaumé de l'odeur de Jésus -Christ et de ses vertus, qu'elle répandoit partout'. »
De la Champagne, sainte Chantai passa en Bourgogne et s'arrêta quelque temps à Dijon, où les sœurs, pleines du vif sentim.ent de sa sainteté, s'empressèrent de recueillir et de cacher tout ce qui avait été à son usage, une de ses robes, un voile, quelques linges, sa croix d'argent, reliques précieuses qu'elles ont conservées jusqu'à la Révolution. Elles recueillirent aussi avec un soin filial, dans des cahiers qui ont subsisté longtemps et dont il ne reste plus aujourd'hui qu'un trop court abrégé, tous les avis qu'elle leur donna en particulier et en public, avis admirables sur l'humilité, la pauvreté, l'obéissance, le détachement d'elles-mêmes, l'amour de la croix; car, à mesure qu'elle avançait dans la vie, cette grande sainte ne savait plus parler que de ce qu'elle appelait les vraies vertus'.
Une grande consolation l'attendait à Autun, ou elle ne demeura qu'un jour. Il y avait au monastère tant de paix, d'union entre les sœurs, de simplicité et d'ouverture à la supérieure, que chaque sœur n'avait rien à dire à la mère de Chantai, et qu'en moins de trois heures elle put entendre la reddition de compte
^ Chroniques de l'ordre des Carmélites. Troyes, 1856, t. III, p. 465.
2 Annales de la Visitation de Dijon, p. GO.
de trente-neuf religieuses qui composaient la maison. Elle en était dans le ravissement. « Mais, ma fille, répéta-t-elle plusieurs fois à M°^® de Toulongeon, diriez-vous pas qu'il ne m'a fallu que trois heures pour parler à toutes les filles de céans? Je ne saurois avoir une meilleure marque de la bonté de la supérieure et des inférieures. » Sa prodigieuse expérience lui avait appris, en effet, que les maisons ne se divisent et ne se perdent que le jour où les sœurs demandent à parler au dehors, et ne veulent plus se contenter de ceux à qui Dieu a confié le soin de leurs âmes. Aussi insistait-elle auprès des supérieures pour qu'elles s'opposassent le plus qu'elles pourraient à toutes ces ouvertures extraordinaires, où il entre souvent, disait- elle, tant de légèreté, de curiosité et d'amour du changement. « Vivons de notre pain, répétait-elle sans cesse, c'est le meilleur. »
Jugeant donc que sa présence n'était pas nécessaire en une maison si pleine du vrai esprit de l'Institut, elle partit, malgré les vives sollicitations de toutes les sœurs. Au moment du départ, ses trenteneuf filles étant rangées sur son passage : « Adieu , mes filles, leur dit -elle, je crois que vous êtes toutes bonnes. » A quoi la supérieure ayant répliqué qu'il n'y avait pas assez de recueillement dans la maison, et qu'elle en était la cause, car elle en avait moins que personne : « Je veux croire, reprit la Bienheureuse, que vous parlez ainsi par humilité; car un monastère sans recueillement seroit plutôt un désordre qu'une religion. »
Elle sortait du monastère, lorsqu'un homme des plus considérables de la ville, apprenant à la fois
son arrivée et son départ, accourut à la hâte, la conjurant de venir appliquer des reliques du bienheureux François de Sales sur une personne sa parente, affligée depuis plusieurs années d'une grave infirmité. Plein de foi, il disait tout haut que cette application des reliques d'un saint par une sainte amènerait infailliblement la guérison. La vénérable mère de Chantai, dont la bonté ne savait rien refuser aux malades ou aux pauvres, allait s'y rendre, lorsqu'elle apprit qu'il y avait quelque chose de providentiel dans le mal de cette personne. Elle s'excusa donc, faisant voir en cette occasion quel respect elle portait aux moindres indications de la volonté de Dieu '.
D'Autun elle se rendit à Mâcon, où elle trouva une foule immense qui l'attendait sur la route; car elle n'avait jamais paru dans celte ville, et son apparition y était un événement. Toutes les dames la vinrent voir, et dans le nombre M"° la présidente de Framaye, qui tenait sur ses bras sa petite fille âgée de deux ans. La bienheureuse s'approcha d'elle, et, caressant ienfant : « Voilà une petite qui sera pour nous, » dit-elle. Quelques années après, cette enfant voulait absolument être religieuse, au point qu'elle escalada la nuit les murs du couvent. Elle mourut jeune, ayant embaumé le monastère du parfum de ses vertus.
La mère de Chantai ne demeura que deux jours à Mâcon. Le second jour, la supérieure, pour la récréer un peu, sachant qu'elle ne prenait plaisir qu'aux choses de dévotion, fît chanter à ses filles devant elle un Stabat en musique à quatre parties.
1 Fondation inédite d'Autun, p. 230.
Elles avaient de fort belles voix et savaient jouer des instruments. La mère de Chantai écouta avec un grand recueillement, et, quand elles eurent fini : (( iMes filles, leur dit-elle d'un air grave et sérieux, voilà qui est beau; mais je désire que vous n'en fassiez plus jamais autant, et que vous vous souveniez que cela est contraire à la simplicité de l'Institut. » Elle gronda ensuite la supérieure, qui se mit à genoux et reçut la réprimande avec une profonde humilités
A Lyon, où la mère de Chantai se rendit ensuite, elle demeura quinze jours, tant au monastère de Bellecour qu'à celui de l'Antiquaille. Ce dernier, qui venait de donner l'hospitalité aux sœurs de Villefranche, menacées par les dangers de la guerre, contenait en conséquence quatre-vingt-dix religieuses. La sainte ne se sentait pas d'aise de voir un si grand nombre de filles, dans un silence, un recueillement, une cordialité tels, qu'il ne se peut rien désirer de plus. Elle admira surtout la parfaite union qui régnait entre la supérieure nouvellement élue et celle qui avait été récemment déposée, et elle disait tout haut que ce spectacle lui avait procuré la plus vive consolation-.
En sortant de Lyon elle s'arrêta à Valence, et adressa aux sœurs quelques bonnes paroles, que celles-ci recueillirent aussitôt avec le plus grand soi». Comme elle leur disait adieu sur le seuil de la porte, une sœur lui présenta une petite boîte d'Agnus Dei,
* Fondation inédile de Mâcon. (Archives de ce monastère.)
* Id. du deuxième monastère de Lyon, p. 325.