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s'excusant de lui offrir si peu de chose. La sainte l'écoula gracieusement et la remercia , mais en ajous tant : (( 0 ma fille, j'aurois encore été plus contente de vous savoir dans une si entière pauvreté, que vous n'eussiez rien eu à me présenter ^ »
Ayant pris le Rhône, la mère de Chantai descendit au Pont-Saint-Esprit, où elle arriva le 23 juin, et où elle trouva le monastère dans une extrême pauvreté. Elle encouragea les sœurs à la patience, visita la ville pour y trouver un endroit propre à bâtir un couvent, l'acheta, et dit à la mère supérieure de se confier en Dieu pour le payement, l'assurant qu'il viendrait bientôt à leur aide. Ce qui arriva peu après d'une manière admirable 2.
Au moment où elle quittait le Pont- Saint- Esprit, et allait reprendre le bateau sur le Rhône pour descendre à Avignon, le ciel se couvrit de nuages, et tout annonçait une tempête. On voulut l'arrêter et l'empêcher de se mettre en route. « S'il y a du danger, dit-elle avec cette prudence qui la caractérisait, il ne faut pas tenter Dieu ; sachons donc ce qu'en pensent les bateliers. » Ceux-ci ayant regardé l'air et les nues, et déclaré qu'on aurait gagné le gîte avant l'orage : « C'est assez, reprit la sainte, notre bienheureux Père se fût mis à la merci de la divine Providence sur la parole des bateliers ; car Dieu leur a donné l'intelligence dans les choses de leur métier. » Elle arriva à Avignon la veille de la Pentecôte 1636, et y fut reçue comme presque partout, processionnellement, au son des cloches, et avec toute la solennité possible. La
1 Fondation inédite de Valence , p. 165.
2 Id, du Pont -Saint-Esprit, p. 482.
mère de Villars, supérieure, lui présenta les clefs de la maison, et l'assistante, l'eau bénite, pour en asperger les sœurs. Mais elle ne le voulut jamais faire. Les choristes entonnèrent le Benedictus, qu'elle essaya aussitôt d'interrompre inutilement, du reste, €ar les sœurs étaient si pleines de joie, qu'elles n'écoutèrent rien et chantèrent encore le Laudate Dominum, pendant que la mère de Chantai adorait le saint Sacrement. Au sortir du chœur, les filles du petit habit, « revêtues en anges, lui récitèrent des vers pour témoigner l'allégresse de la communauté. La vénérable mère demeura cinq jours au monastère, parlant à chaque sœur en particulier, assistante tous les exercices, répondant à toutes les questions, et entretenant sans cesse les sœurs « du saint amour de Dieu et de leur petit Institut ». « Croyez, mes très chères sœurs, leur dit-elle en les quittant, que je vous emporte toutes dans mon cœur. Je vous demande aussi cette grâce que je demeure dans les vôtres, afin que vous priiez Notre -Seigneur que ce qui me reste de vie soit employé selon son bon plaisir, et qu'il me fasse miséricorde'. »
La Provence reçut ensuite cette grande fondatrice, et lui prépara dans chaque ville des ovations. On a remarqué qu'au moment où elle mit le pied dans cette province, le temps changea tout à coup. De petites pluies commencèrent, contre la coutume, à tomber deux ou trois fois par semaine, et rafraîchirent l'atmosphère embrasée par les étouffantes chaleurs du jour. Les habitants en étaient émerveillés et
1 Fondation inédite d'Avignon, p. 191.
436 r HISTOIRE
criaient au miracle. On eût dit que la terre se sentait touchée par les pieds d'une sainte. Elle fut, cette année, d'une fertilité extraordinaire ^ »
A Arles, par où la mère de Chantai pénétra en Provence, le peuple se porta en foule au-devant d'elle, et l'accompagna, en poussant des cris de joie, jusqu'au monastère. Elle y passa la nuit; et le lendemain, comme elle se préparait à partir, une dame inconnue la vint supplier d'accepter à dîner dans sa maison. La sainte ne le faisait jamais dans les villes où se trouvait un monastère. Mais en cette circonstance elle réfléchit un instant, leva les yeux au ciel, et, se tournant vers cette dame : « Oui, ma fille, avec plaisir. » Celle-ci, pleine de foi, au lieu de s'asseoir à la table avec la mère de Chantai, la voulut servir de ses propres mains. La Bienheureuse laissa faire, au grand étonnement delà sœur qui l'accompagnait; car elle n'avait pas coutume d'agir ainsi. Le dîner fini, la mère se préparait à partir, lorsque cette dame, tout émue et ne pouvant plus contenir le cri de sa reconnaissance, se jette à ses pieds et lui dit : a Ma mère, il y a trois mois que je languis tourmentée par la fièvre; vous êtes venue dans ma maison, et me voilà guérie 2. »
En sortant d'Arles, la sainte mère se rendit à Aix, où la réception fut plus solennelle encore. A plus d'une journée de la ville, on commença à trouver sur la route une multitude de voitures appartenant aux
1 Dépositions de la mère de Sonnaz et de la mère de Monthouz, super arl. xlix.
2 Fondalion inédite d'Arles, p. 355. — Mémoires de la mère de Cliaugy.
dames les plus qualifiées du pays qui venaient souhaiter la bienvenue à la vénérable mère et lui faire cortège. A mesure qu'on avançait, la foule devenait plus nombreuse; la route était encombrée; le peuple criait sur le passage de la Bienheureuse : « Voici la sainte! voici la sainte! » Dès qu'elle fut entrée au couvent, MM. du parlement et de la chambre des comptes la vinrent visiter en corps, et peu après M^ l'archevêque d'Aix, qui, au sortir d'un long entretien avec elle, disait à la supérieure: « Vraiment on ne sauroit voir votre incomparable mère sans remarquer en elle la sainteté. » M^"" Pierre de Cornulier, évêque de Rennes, qui se trouvait par hasard dans la ville, fut tellement touché de la seule vue de la bienheureuse fondatrice, qu'il se mit à genoux et lui demanda sa bénédiction. Mais cette humble mère se prit à trembler à cette vue; les larmes lui vinrent aux yeux, et elle demeura interdite sans pouvoir dire un mot. Dès lors ce digne évêque, ravi de ce qu'il voyait, résolut de faire le voyage de Savoie, « afin, disait-il, de jouir à souhait, une bonne fois en ma vie, des salutaires discours de cette sainte •. »
D'Aix elle se rendit à Marseille, où elle fut reçue avec des démonstrations de joie et de respect non moins vives. Les sœurs, heureuses de posséder leur vénérable fondatrice, qu'elle ne connaissaient pas encore, changèrent son voile, son linge, sa robe, et les gardèrent comme des reliques. De son côté, la Bienheureuse ne pouvait se lasser de contempler le recueillement des sœurs et leur application à Dieu.
t Fondation inédile d'Aix, p. 216.
« Oh î si vous aviez vu cette maison, écrivait r- elle,, vous en eussiez été dans l'admiration. Je ne sais où j'ai eu plus de satisfaction pour le vrai esprit d'oraison, d'union, d'exactitude, et la très grande simplicité qui y règne * . »
Les autres monastères de Provence étant trop éloignés pour que la mère de Chantai les allât voir, il fut convenu que les supérieures de Sisteron, Digne, Toulon, Draguignan, Grasse, Forcalquier, viendraient à Aix y conférer avec elle de l'état de leurs maisons. Il faut renoncer à peindre la joie de ces vénérables anciennes quand elles se virent réunies autour de la sainte fondatrice. Plusieurs écrivirent à leurs communautés qu'elles ne mourraient pas sans avoir eu un parfait bonheur en ce monde, puisqu'elles avaient vu leur vénérable mère. Les quatorze jours qu'elles passèrent ensemble furent employés à examiner et à résoudre une multitude de difficultés pratiques, résultant des mœurs et des habitudes du Midi, si différentes de celles du Nord, et à verser leurs cœurs dans le sien , avec des témoignages réciproques de confiance, d'affection et d'honneur. Des larmes abondantes trahirent au jour de départ les sentiments de toutes les sœurs. Ce qu'elles contemplaient avec émotion dans la vénérable mère de Chantai, ce qui les effrayait en leur faisant craindre sa fin prochaine, ce n'était pas précisément sa vieillesse, qui était belle et verte, et pouvait promettre encore de longs jours : c'était plutôt ce haut état de consommation en Dieu, sorte de maturité divine qui indique, quand elle ap-
i Fondation inédite de Marseille.
paraît dans les saints, que l'heure du départ éternel n'est pas loin. Aussi, convaincues qu'elles ne la reverraient plus en ce monde, elles ne pouvaient en détacher leurs yeux ni en rassasier leurs cœurs. Ses dernières paroles furent particulièrement remarquées. Elle recommanda instamment aux supérieures qu'elles fissent fleurir de plus en plus la sainte observance dans leurs maisons, qu'elles délivrassent leurs filles de la tendreté tant du corps que de l'âme, et qu'elles eussent grand soin de leur inculquer profondément cette parole du divin Maître : « Si quelqu'un veut venir après moi, qu'il se renonce lui-même, qu'il porte sa croix et qu'il me suive; » qu'à ces trois pratiques, renoncer à elles-mêmes par une sainte abnégation, prendre leur croix, c'est-à-dire toutes les mortifications avec une vraie fidélité, et suivre Notre-Seigneur avec une généreuse pratique des vertus, elles leur fissent joindre trois amours : celui de Dieu, celui du prochain, et celui de leur propre abjection; qu'avec cela elle espérait qu'elles se verraient toutes au ciel et y demeureraient dans une éternelle joie. En disant ces mots, elle les bénit, les embrassa, et les chargea de porter à toutes leurs filles les plus vives expressions de son amour maternel, que rien, disait- elle, n'affaiblirait jamais dans son âme. Les supérieures partirent émues et enthousiasmées de tout ce qu'elles avaient vu , et leur plus grand bonheur, tant qu'elles vécurent, fut de redire et de raconter sans cesse à leurs communautés les paroles et les exemples de celle qu'on n'appelait plus que la sainte *.
1 Fondation inédite d'Aix, p. 21G.
Toutes ces affaires terminées, la mère de Chantai, avant de quitter le Midi, voulut encore visiter la maison de Montpellier. Lorsqu'on 1631 la mère de Marigny en était venue faire la fondation, elle avait dû se résigner, on s'en souvient, à subir force harangues et compliments de la part des gouverneurs, des magistrats et du clergé : qu'allait-ce donc être lorsque la mère de Chantai viendrait elle-même? Aussi, à peine le bruit de son arrivée eut circulé dans la ville, que tout se prépara pour une manifestation solennelle. Le clergé, la noblesse, la justice vinrent successivement en corps lui adresser des discours si pleins d'éloges, qu'elle en devenait « toute rouge comme une jeune fille qui reçoit une humiliation ». Et elle disait tout haut, quand les députations étaient parties, que si, selon l'esprit de son bienheureux Père, elle n'eût dû faire profession de civilité, elle se fût allée cacher au fond d'une cave pour ne point ouïr de telles paroles '.
Parmi les hommes de mérite qui la vinrent consulter, on cite un procureur du roi, homme d'éminente vertu, nommé M. Ramisce, incliné depuis longtemps au désir de tout quitter pour s'enfermer dans un couvent, hésitant à le faire, et pour cette raison tourmenté de grandes inquiétudes. « Mais, Monsieur, lui dit la mère de Chantai, que deviendroit la barque du monde, si tous les bons s'en retiroient! » Et elle lui expliqua en termes vifs et ardents tout le bien dont un homme dans sa position était capable. Depuis il vécut dans la paix, occupé de bonnes œuvres,
1 Fondation inédite de Montpellier, p. 401.
et persuadé que Dieu lui avait parlé par cette sainte femme.
De Montpellier pour se rendre à Avignon, la mère de Chantai passa par Nîmes, et fut obligée d'y coucher. Comme toutes les hôtelleries étaient tenues par des protestants, elle refusa d'y descendre, et préféra se loger « dans une pauvre petite bicoque où l'on vendait le vin au pot ». Quand elle s'y présenta, ces bonnes gens lui dirent : « Madame, nous sommes pauvres ; mais nous sommes bons catholiques. — Oh ! leur répondit- elle, que vous êtes riches d'avoir la pureté de la foi! » Et elle les exhorta avec ardeur à garder soigneusement ce précieux trésor. Il n'y avait dans cette pauvre maison qu'un lit délabré et malpropre. Elle le rangea de ses propres mains, et disait gaiement, en partant le lendemain, qu'elle ne se souvenait pas d'avoir mieux dormi de sa vie.
On touchait à la fin du mois d'août, quand la mère de Chantai arriva à Avignon, et, comme les chaleurs étaient très contraires à son tempérament sanguin, et que d'ailleurs ce voyage durait depuis cinq mois, elle avait beaucoup soutïert, mais sans se plaindre et sans s'arrêter. Au contraire, elle ne voulait accepter aucune espèce de soulagement, et l'on ne pouvait s'étonner assez qu'à l'âge de près de soixante-dix ans, elle eût tant d'activité et d'énergie. Souvent elle se levait vers les deux heures après minuit, afin de partir de bonne heure, et de pouvoir entendre la messe avant. « En l'âge où elle étoit, dit la mère de Chaugy, elle étoit le réveille- matin de tous ceux qui l'accompagnoient. » 11 lui arrivait quelquefois aussi, après s'être levée dès le point du jour, de ne pouvoir
trouver de la nourriture que sur les trois ou quatre heures du soir, et souvent même elle ne pouvait se procurer dans les villages que du lait, du pain noir et du fromage blanc; mais, au milieu des plus grandes privations comme des plus rudes fatigues, sa gaieté était inaltérable : elle tenait tout le monde en joie.
Sa vertu brillait encore plus que son activité et son énergie. Chacun des pas de son voyage était marqué par un acte ou d'humilité, ou de pauvreté, ou de mortification, ou d'amour de Dieu. Quand elle la vit partir pour un si long voyage, et pendant l'été, M"'^ de Toulongeon voulut remplacer sa robe , qui était usée et pesante, par une robe plus légère de raz de Milan. « Comment, ma chère fille, lui répondit -elle, si j'avois sur les épaules une robe de raz de Milan, quelque légère que soit cette étoffe, je m'en estimerois si chargée, que je n'aurois point de repos que je ne l'eusse mise bas. » Et M""® de Toulongeon la priant au moins de l'avertir quand elle entrerait en Bourgogne, afin qu'elle l'allât mener dans les monastères : « Que ferons-nous là? dit- elle gracieusement à la mère Favre. Dieu sait quelle consolation ce me seroit d'avoir une fille avec moi; mais c'est une pitié. Il faut avoir litière, carrosse, train; tout cela me déplaît extrêmement. Quand nous arriverions en quelque ville, on diroit : C'est la mère de Chantai qui va à Sainte-Marie. Cela ressent le monde, et m'est à contre-cœur. J'aime tant, ajouta-t-elle, notre litière fermée, notre ecclésiastique et deux muletiers. »
En arrivaat dans les villes, elle évitait avec le plus grand soin toute réception solennelle. D'ordinaire on
la mettait dans les plus belles chambres de parade; on lui disait quelquefois qu'on lui donnait la chambre où le roi avait couché et les mêmes meubles qui avaient servi à Sa Majesté. Elle en était profondément humiliée, et le soir venu elle pHait avec sa compagne les grandes couvertures de soie, et ne se couvrant que de ses habits: « Pour Dieu, ma sœur, disait- elle à sa compagne, levons -nous demain de bon matin pour nous en aller et nous ôter de cet appareil mondain. » Jamais elle n'était plus heureuse que de coucher en de méchants logis, sur la paille ou sur des feuilles, ayant à peine soupe, comme cela lui arrivait de temps en temps, à une époque où ni les routes n'étaient entretenues, ni les relais et les hôtels préparés comme de nos jours.
On remarquait la même humilité et la même mortification lorsqu'elle descendait dans un monastère. Elle ne voulait ni s'asseoir au siège de la supérieure, ni dire le bénédicité ou les grâces, ni jamais parler aux religieuses au chapitre, disant que, n'étant pas supérieure, elle ne pouvait ouvrir la bouche en cet endroit. Souvent on mettait sur la table un petit tapis de serge verte par honneur; mais elle l'enlevait dès qu'elle s'en apercevait. « Sommes- nous dame? disait-elle; nous taut-il des appartements du monde? » Elle repoussait aussi tous les agenouilloirs ou coussins qu'on lui préparait au chœur. « Otez cela, mes sœurs: où est la pauvreté? » Et elle s'agenouillait à plate terre.
Le voyage n'interrompait aucun de ses exercices de piété, et la diversité des lieux qu'elle traversait n'était pas capable de la tirer de son recueillement.
Rencontrait- elle de beaux points ae vue, elle y donnait un coup d'œil , rapidement relevé vers le ciel, comme pour dire que ces beautés de la nature n'étaient rien à côté des splendeurs célestes. Se trouvait- on sur des chemins scabreux, bordés de précipices, elle souriait en voyant l'effroi de ses jeunes secrétaires, et nul péril n'était capable de lui arracher un cri ou une expression d'effroi. Elle avait coutume de charmer la longueur de la roule en chantant des cantiques ou en pariant de Dieu , et souvent dans ces moments son visage devenait étincelant comme un astre.
Mais c'était surtout quand elle était dans les monastères, en présence de toutes ses filles, qu'il faisait bon l'entendre. Ses discours étaient courts, vifs, enflammés, semésdeparolesardentes,quis'enfonçaient dans la mémoire comme un trail : tantôt recommandant l'humilité, l'abjection, le mépris de soi-même; tantôt démasquant les mille petites misères qui se cachent quelquefois sous l'habit religieux; le plus souvent prêchant l'union, la concorde, l'amour, l'amour surtout, qui devint dans ses dernières années l'objet presque unique de ses discours; et dans tous ces cas trouvant sur ses lèvres, sans apprêts, sans recherches, de ces belles paroles qu'on n'oublie pas quand on les a entendues une fois \
Il en faut citer quelques-unes : « Mon Dieu, disaitelle un jour, que j'ai de grandes appréhensions que, par cette multitude de maisons que l'on établit par-
^ Voir toute la troisième partie des Mémoires de la mère de Chaugv. Y joindre un petit recueil manuscrit composé par la mère Favrot, et intitulé : Des Vertus que notre bienheureuse mère pratiqiiait en voyage.
tout, l'esprit ne se relâche, faute de n'avoir pas de filles et de supérieures solidement vertueuses! Oh! qu'il y faut prendre garde! autrement on fera plusieurs colombiers où nos colombes mourront de faim, tant au spirituel qu'au temporel. »
Pour éviter ce malheur, elle conjurait les supérieures de chercher de bonnes vocations. » Ne cherchez pas les dots, disait-elle sans cesse, cherchez les vocations. Qui veut avoir des filles d'argent n'en aura jamais d'or. » Les vocations trouvées, elle voulait qu'on arrachât du cœur de ses filles jusqu'à la dernière racine de vanité. « Si je savois, disait-elle, que la vanité entrât dans un monastère, je serois tentée de demander à Dieu le feu du ciel pour brûler cette maison et en nettoyer l'Institut. On dira que je ne connois quel esprit me pousse; mais si on savoit ce qu'est l'humilité dans la vie religieuse et ce qu'y produit la vanité, on se mettroit de mon parti. » Et s'attendrissant en prononçant ces dernières paroles : « Non, non, disait-elle, rien ne seroit capable d'abréger mes jours comme de voir la vanité et la désunion entre les filles de l'Institut. »
Elle joint ici la vanité et la désunion, comme on joint la mère et la fille, la cause et Teffet. « Oh! plût à Dieu, disait-elle, qu'on me perçât les lèvres d'un fer rouge, et qu'à jamais la bouche des filles de la Visitation fût fermée à la moindre parole contre la charité, l'union et la suavité qui doivent être parmi elles! » Aussi ne cessait-elle de parler de l'humilité, qui unit les cœurs, comme l'orgueil les divise. Elle ne trouvait point de paroles assez ardentes pour louer cette divine vertu. C'est la générale de notre Ordre,
disait-elle, et si tous les monastères y obéissoient, il n'y auroit jamais ni désunion ni péril. »
A l'humilité elle voulait qu'on joignît l'obéissance : mais quelle obéissance? non seulement prompte, joyeuse, généreuse, mais tout aveugle pour être toute surnaturelle. « Jésus! disait- elle, que j'ai d'aversion à cette recherche inquiète que les sœurs font d'avoir des supérieures capables et d'une grande expérience I Voyez-vous, cette imaginaire croyance des grandes capacités nécessaires à une supérieure ruine entièrement la pureté de l'obéissance; car il n'est pas difticile d'obéir à un ange, (juant à moi, ajoutait- elle, si l'on me donnoit pour supérieure la plus jeune de nos professes, je l'aimerois de tout mon cœur. »
Mais plus haut que l'obéissance, plus haut que l'humilité, pour unir les âmes et les faire progresser, elle mettait l'amour : l'amour, qui est le premier et le dernier mot de la perfection. Elle ne parlait plus que de cela. « En ces derniers actes de ma vie, je ne veux plus parler que de charité et d'amour, parce que les choses dites les dernières demeurent plus gravées au cœur. La charité, l'amour mutuel, voilà la bonne bouche que je veux laisser à nos sœurs en mourant. » Elle y revenait si souvent, que la sœur de Chaugy lui dit un jour en souriant: « Ma mère, je vais écrire partout que vous êtes en votre vieillesse, et que, comme votre parrain saint Jean, vous ne parlez plus que d'amour. — Ma fille, reprit la sainte avec un sérieux plein de douceur, ne faites point cette comparaison, car il ne faut pas profaner les saints en les comparant aux chétifs pécheurs; mais il est vrai que si je suivois mon attrait et si je ne craignois d'ennuyer
nos sœurs, je ne leur parlerois jamais que d'amour. » En même temps qu'elle semait ainsi dans les monastères qu'elle visitait cette belle doctrine, exprimée en de si belles paroles, la mère de Chantai n'oubliait pas les autres monastères qu'elle n'avait pas encore vus ou qu'elle n'espérait pas visiter. Elle promenait sans cesse ses yeux de mère et de fondatrice sur ses quatre-vingts maisons. Elle entretenait avec toutes les supérieures, j'allais presque dire avec toutes les sœurs, une correspondance immense, que trois ou quatre secrétaires ne suffisaient plus à défrayer. Souvent elle était obligée de s'arrêter plusieurs jours de suite pour répondre à la multitude de lettres qu'elle recevait. Cette correspondance des dernières années de la mère de Chantai révèle de plus en plus son grand et mâle esprit, son immense expérience, sa sainteté croissante. Gouvernement général des maisons, rapport des supérieures et des sœurs, choix des novices, discernement des esprits, appréciation des voies de Dieu dans la conduite des âmes, indication des moyens pour arriver à la perfection, tout y est examiné à fond, et en même temps indiqué d'un trait, mais si vif et si vrai, que l'âme n'en regrette pas la brièveté. La fermeté, l'énergie, la virilité, forment toujours le fond de cette correspondance; mais la bonté, la douceur, la tendresse, y prennent chaque jour plus de place. Évidemment, à mesure qu'elle avance, l'amour inonde cette grande âme et y déborde. Elle ne peut plus se passer de ses filles, elle les prie, elle les presse de lui écrire souvent; elle gronde si elles perdent la moindre occasion de lui envoyer de leurs nouvelles; mais quelles gronderies! sortant du c(eur et y
allant tout droit. « Ce n'est que pour vous faire la correction, ma mie, écrit- elle à la mère de Blonay, et pour vous dire que vous ne nous traitiez point comme cela , de laisser passer des occasions d'écrire sans le faire: certes, si je vous tenois, je vous embrasserois bien serrée pour vous mortifier. Oh! bien, je pardonne tout le passé, mais n'y retournez plus; ne savez-vous pas que j'aime bien ma pauvre vieille fille et ses lettres aussi * ? »
Cependant l'hiver commençait, et, comme la mère de Chantai se proposait de visiter les maisons de Franche- Comté, de Lorraine, de Picardie et de Normandie, elle se hâta de quitter le Midi. Elle se rendait d'Avignon à Grenoble, lorsqu'on lui remit une lettre de l'évêque de Genève qui la rappelait. Averti que son voyage l'avait beaucoup fatiguée, et craignant pour sa santé, surtout à cause de son grand Age, il lui ordonnait d'interrompre sa visite, et de revenir par le chemin le plus court à Annecy. Elle y rentra avec le besoin de solitude et de silence qui ne l'avait jamais quittée, mais qui augmentait tous les jours. Elle espérait se reposer enfin. Elle ne devait se reposer que dans la tombe.
Ml y a une multitude de lettres de ce ton, malheureusement inconnues jusqu'à présent. M. Migne et M. Ed. de Barlhélemy, en en éditant récemment un grand nombre, ont rendu un service considérable.