CHAPITRE TRENTE-DEUXIEME
DERNIERES EPREUVES DE LA MERE DE CHANTAL SES PEINES INTÉRIEURES — MORT DE LA MÈRE DE CHATEL , DE LA MÈRE FAVRE, DE LA MÈRE DE BREGHARD — FONDATION DE LA VISITATION DE TURIN
Cependant sainte Chantai touchait au terme de sa carrière et à la réalisation de sa mission. Elle allait fonder la soixante -seizième maison de son Ordre, et olle préparait l'établissement de quatre ou cinq autres, ce qui élèverait à quatre-vingts le nombre total des monastères de la Visitation. Elle avait successivement parcouru la Lorraine, la France, la Savoie, la Suisse, partout vénérée comme une sainte, et, pour ainsi dire, portée en triomphe. Pour la diriger dans une carrière aussi extraordinaire, Dieu lui avait donné les deux plus grands saints de ce siècle, saint François de Sales et saint Vincent de Paul; et, ayant eu besoin de femmes fortes pour lui servir d'instruments, elle avait eu le bonheur d'en rencontrer dont la vertu surpassait ses besoins et son attente. Il ne restait plus, après tant de couronnes déposées sur sa tête, qu'à y mettre cette couronne suprême de l'adversité,
qui donne du prix à toutes les autres, et sans laquelle il manque quelque chose à la plus belle vie; ce je ne sais quoi d'achevé, dit excellemment Bossuet, que le malheur ajoute à la vertu.
Mais Dieu n'avait pas attendu jusque-là pour faire à la mère de Chantai le don inestimable de la douleur. On n'arrive guère à soixante- huit ans sans avoir beaucoup souffert, et, quand une âme surtout se donne à Dieu avec la générosité de notre sainte, Jésus- Christ crucifié ne la laisse pas de si longues années sans la toucher de son sceptre. « Et moi, ma fille, disait la vénérable fondatrice à une jeune sœur qui goûtait pour la première fois les amertumes de la croix, il y a quarante et un ans que les tentations m'écrasent. Faut- il pour cela que je perde courage? Non, je veux espérer en Dieu, quand même il m'auroit tuée et anéantie pour jamais. » Et elle ajoutait ces humbles et magnifiques paroles : « Mon âme étoit un fer si enrouillé de péchés, qu'il a fallu ce feu de la justice divine pour un peu la nettoyer'. »
Qu'étaient- ce pourtant que ces peines intérieures, souffertes depuis quarante et un ans, auprès de celles qui fondirent sur elle au déclin de ses jours? Vers 1632, Dieu enfonça jusqu'au sang sur sa tête cette couronne d'épines qu'elle portait depuis si longtemps, et commença à la préparer à la mort par une agonie de neuf années.
Elle entrevit dans une extase le sens, la durée et l'utilité du martyre qui l'attendait.
C'était le 14 juin, jour de saint Basile. Elle était
1 Mémoires de la mère de Chaugy, p. 460.
en récréation, lorsque tout à coup elle fut assaillie par l'amour divin avec une telle violence, que la parole lui manqua. Elle demeura les yeux fermés, le visage enflammé, cherchant à se distraire en filant sa quenouille, et tout à coup s'arretant malgré elle et restant prise à la moitié de son aiguillée. Quand elle vit qu'elle ne pouvait faire autrement, afin de dissimuler la grâce qu'elle recevait, elle fît chanter et essaya de chanter elle-même quelques couplets d'un cantique composé par la mère de Bréchard. Ces chants la calmèrent un peu, et, se sentant plus maîtresse d'elle-même, elle commença à parler avec de& paroles de feu : « Mes chères filles, dit -elle, saint Basile et la plupart de nos saints Pères et piliers de l'Église n'ont pas été martyrisés : pourquoi vous semble- 1- il que cela soit arrivé? »
Après que chacune eut répondu : « Et moi, dit-elle, je pense que c'est qu'il y a un martyre qui s'appelle le martyre d'amour, dans lequel Dieu, soutenant la vie de ses serviteurs, les rend à la fois martyrs et confesseurs. Et voilà, ajouta-t-elle, le martyre auquel les filles de la Visitation sont destinées. » Une sœur demanda en quoi il consistait : « Donnez votre volonté à Dieu, dit-elle, et vous le sentirez. Le divin amour fait passer un glaive dans les plus intimes parties de nos âmes, et nous sépare de nous-même. Je sais une âme, continua- t-elle, que l'amour a séparée des choses qui lui étoient le plus sensibles , mieux que si les tyrans eussent séparé son corps de son âme par le tranchant de l'épée.
— Et combien de temps dure ce martyre? dit une sœur.
— Depuis le moment où l'âme se livre à Dieu jusqu'à l'heure de la mort. Mais cela s'entend des cœurs généreux, et qui, sans se reprendre, sont fidèles à l'amour; car les cœurs foibles, Notre- Seigneur ne s'applique pas à les martyriser; il se contente de les laisser rouler leur petit train, de crainte qu'ils ne lui échappent s'il les pressoit.
— Ce martyre d'amour, reprit une autre sœur, peut- il égaler le martyre corporel? •
— Oui, certes, l'un ne le cède pas à l'autre, car l'amour est fort comme la mort, et les martyrs d'amour souffrent plus en gardant leur vie pour faire la volonté de Dieu que s'il en falloit donner mille pour témoignage de leur foi , de leur amour et de leur fidélité. »
Le lendemain du jour où Dieu avait montré à la sainte mère de Chantai la perfection du martyre d'amour, commença son agonie, qui ne se termina qu'un mois avant sa mort. Son âme fut abandonnée à tant de peines intérieures et de si cruelles qu'elle ne se connaissait plus elle-même. Elle n'osait ni baisser les yeux sur son intérieur, ni les relever vers Dieu. Son âme lui apparaissait souillée de péchés, noire d'ingratitude, défigurée, horrible à voir. Plus elle faisait de grandes choses pour Dieu, plus sa perfection éclatait aux yeux du monde, plus aussi elle se voyait nue de toutes vertus et dépouillée de tous mérites, même de ceux de Jésus- Christ. Si l'on excepte les pensées d'impureté, dont elle ne fut jamais assaillie, il n'y a pas de mauvaises idées dont son esprit ne fût rempli, pas d'actions détestables qui ne se présentassent à son imagination. Les doutes sur les plus
adorables mystères, les blasphèmes contre les plus miséricordieux attributs de Dieu, les plus abominables jugements sur le prochain, se disputaient son imagination. Elle disait que son esprit était comme un grand parc où circulaient en liberté de hideux reptiles, sans qu'elle pût ni les détruire ni les chasser. Aussi, quand elle parlait de ses peines, de grosses larmes coulaient le long de ses joues. La nuit on l'entendait soupirer comme un malade à l'agonie. Le jour elle en oubliait le boire et le manger. Et ce qu'il y avait de plusaffreux,c'estqu'au milieu de ces tentations il lui semblait que Dieu l'avait abandonnée; il ne la voyait plus; il ne se souciait plus d'elle. Elle lui tendait les bras, mais comme l'on fait dans les ténèbres à un ami disparu pour toujours. Ou plutôt Dieu était plus qu'absent pour elle; il était ennemi : il la repoussait. Vainement essayait- elle, pour calmer son effroi, de se rappeler ces images aimables de pasteur et d'époux ou d'ami sous lesquelles elle se l'était représenté si souvent; dès qu'elle pensait à Dieu, elle le voyait apparaître comme un juge irrité, comme un maître méprisé et demandant vengeance. Peu à peu tous les exercices où il est question de Dieu lui devinrent à charge. Le tremblement la prenait quand il fallait aller à l'oraison, surtout à la sainte communion , où l'idée de ses crimes et l'idée de la sainteté de Dieu la perçaient de deux glaives. Il n'était pas jusqu'à la lecture spirituelle, qu'elle avait tant aimée, qui ne lui devînt à charge, parce qu'on y parlait de Dieu. Elle disait à une de ses sœurs qu'elle ne pouvait l'entendre au réfectoire sans ressentir comme des dards qui lui transperçaient le cœur.
Jusque-là du moins, même quand elle avait été plongée dans les plus violentes peines intérieures, elle avait conservé toute sa lumière pour la direction des autres. Il n'en fut plus ainsi, et ce ministère devint pour elle une source d'épouvantables tentations. Elle ne pouvait plus entendre parler d'une peine sans en souffrir, ni entendre nommer un péché sans s'imaginer qu'elle le commettait. Un jour, la mère de Blonay lui parlant de quelques peines intérieures: « 0 ma mère, lui dit-elle les mains jointes et les larmes âux yeux, ne poursuivez pas; je serois accablée de cette tentation; je la vois déjà venir; la voici qui m'attaque. » Et à une autre sœur: « Si vous saviez, ma sœur, la douloureuse disposition de mon esprit! De toutes les tentations spirituelles dont les filles me parlent, je suis soudain attaquée. Dieu me donne de quoi leur dire et les consoler, et moi je demeure dans ma misère. Ne dois-je pas désirer d'être entre les mains d'une bonne supérieure qui me conduise dans cet état caduc et de si pénible aveuglement? »
Spectacle digne d'une éternelle méditation ! La voilà, cette femme forte, cette ferme et grande intelligence, la voilà anéantie, abattue, incapable de se conduire, obligée d'aller à tâtons sur cette route de la vie spirituelle, qu'elle connaît si bien pour les autres, dont elle a si admirablement parlé, et où elle ne voit plus clair pour elle-même 1 C'est ainsi que Dieu la réduit à l'humilité; c'est ainsi qu'il y maintient ces grands saints que nous admirons dans l'histoire, qui ressuscitent les morts, qui annoncent l'avenir, et dont nous nous demandons quelquefois en tremblant comment ils font pour être humbles. Pendant qu'on les
porte en triomphe et qu'on leur baise les pieds, Dieu les humilie dans le secret de leur âme ; il leur inflige de honteux soufflets, et leur fait subir au fond du cœur une agonie qui les rend insensibles à tous les honneurs du monde.
Rien ne peut donner une idée de la violence des tentations qui assaillirent la mère de Chantai dans les dernières années de sa vie. « Voyez-vous, mes filles, disait-elle, je suis maintenant réduite à un tel point, que rien de tout ce monde ne me peut donner de soulagement, sinon ce seul mot : la mort. Je furète partout dans mon esprit pour voir combien mes père , grandpère et aïeux ont vécu , afin de donner du soulagement à mon âme par la pensée que je n'ai plus guère à rester dans ce monde. »
Et dans une autre circonstance : « Je ne veux plus penser quand je mourrai, j'ai eu scrupule de perdre du temps à considérer que mon père n'a vécu que soixante-treize ans, et que je ne vivrai pas plus que lui ; cela n'est que soulagement inutile.» Son mot ordinaire était « qu'il se falloit sacrifier à la vie , comme autrefois les martyrs se sacrifioient à la mort )>.
Au milieu de ces épreuves effroyables et capables de lui arracher de si lugubres paroles , on voyait reluire sa haute vertu. Torturée au dedans, elle était gaie et gracieuse de visage, au point que ses jeunes sœurs ne se fussent jamais doutées de ses peines intérieures. « Vamement l'orage agitoit cette rose de charité, dit la mère de Ghaugy ; elle se conservoit fraîche et d'une odeur ravissante *. »
* Mémoires, p. 450.
Dieu d'ailleurs n'abandonnait pas sa servante. Il envoyait ses anges la conforter dans son agonie. Une fois qu'elle était plongée dans une profonde tristesse, elle entendit tout à coup une voix qui lui dit: « Lisez le livre huitième des Confessions de saint Augustin. » Une autre fois qu'elle versait d'abondantes larmes, la même* voix lui dit: « Lisez le chapitre trente-septième du troisième livre de V Imitation. »
Un autre jour que son âme était comme noyée dans la douleur, saint François de Sales lui apparut, vêtu pontificalement, assis sur un trône, plein de majesté et de gloire. Soudain elle se jeta à genoux , en disant : « Mon bienheureux Père, que vous plaît -il que je fasse?
— Ma fille, répondit le saint, Dieu veut que vous paracheviez avec amour et courage ce que l'amour vous a fait commencer. »
Mais ce qui, mieux encore que toutes ces apparitions, soutenait et consolait la mère de Chantai, c'était l'obéissance. Déposée alors , ainsi que nous l'avons dit, elle avait remis la direction de son âme à la mère de Chatel, supérieure d'Annecy, et elle lui obéissait comme la plus jeune des novices. De son côté, la mère de Chatel, pleine de sagesse et d'expérience, suivait avec fermeté ces mêmes principes de direction avec lesquels saint François de Sales avait pacifié la sainte au temps de ses premières peines, qu'il avait appliqués avec un si rare bonheur aux âmes ardentes de la mère Favre et de la mère de Bréchard, et dont il avait obtenu de si bons résultats dans la direction de la mère Angélique Arnauld elle-même, jusqu'au jour où elle tomba des mains prudentes de saint Fran-
çois de Sales dans celles de l'abbé de Saint-Gyran, où elle changea de vie, parce qu'elle changea de direction.
A toutes les plaintes de la sainte, à toutes ses appréhensions de mal faire, à toutes ses inquiétudes si douloureuses sur le passé et le présent, la mère de Chatel n'avait qu'un mot, le mot suprême de la vraie et de la grande direction : « N'en parlez jamais ni avec Dieu ni avec vous-même. Ne regardez jamais ce que c'est, pour le dire à qui que ce soit, et ne faites jamais aucun examen là-dessus. Cachez votre peine à vousmême, et comme si vous ne la sentiez point. Regardez Dieu, et, si vous pouvez lui parler, que ce soit de lui-même '. »
Principe de vraie et de grande direction , répétonsle, qui détache les âmes et les désapproprie, pour ainsi dire, d'elles-mêmes, qui leur apprend à ne pas tant se voir, et à voir Dieu davantage; à s'occuper beaucoup de lui, très peu d'elles-mêmes; et qui étouffe ainsi les peines intérieures comme on étoufïe un incendie, en retranchant les aliments ; car il en est des peines intérieures ainsi que de tous les objets soumis à l'œil grossissant de l'imagination humaine ; plus on les regarde, plus elles grandissent, et le seul moyen de les détruire, c'est de ne plus les voir, même pour s'en humilier.
Sainte Chantai se trouva si bien de cette pratique , > qu'elle résolut de faire vœu de ne jamais s'arrêter volontairement, ni à répondre aux tentations, ni même à les regarder. La mère de Chatel y consentit, à condition toutefois qu'elle ne ferait le vœu que pour un
* Lellres de sainte Chantai, p. 407.
jour et qu'elle le renouvellerait chaque malin *, ce qui lui procura quelque soulagement.
A ces peines d'esprit se joignirent bientôt de grandes peines de cœur. Déjà Dieu l'avait frappée, et bien des fois, dans ses plus chères affections. Père, enfants, petits-enfants, gendres, brus, elle avait tout vu mourir. De ses six enfants il ne lui restait qu'une fille, et encore elle était veuve; de tous ses petits-enfants trois seulement survivaient, et ils étaient orphelins. Après l'avoir éprouvée dans ses enfants selon la chair, Dieu allait la frapperdans ses filles selon l'esprit. Saint François de Sales avait suivi le président Frémyot dans la tombe. La mère Favre, la mère de Ghatel, la mère de Bréchard allaient y suivre Marie-Aimée etCelse-Bénigne.
La première atteinte par la mort fut la mère Favre; c'était justice, nulle n'était plus chère à sainte Chantai. Depuis vingt- cinq ans elle portait avec elle le poids de l'Institut naissant. Tour à tour supérieure à Paris, à Lyon, à Dijon, à Ghambéry; fondatrice des Visitations de Troyes, de Montferrand, de Bourg-en- Bresse; éclatante en vertus, d'une pauvreté et d'une pureté angélique, obéissante comme un enfant, forte comme un lion, incapable d'être découragée ni abattue, elle avait rendu à l'Ordre les plus éminents services et conquis au plus haut degré l'estime et l'affection de sainte Chantai. C'était sa grande filles comme elle se plaisait à la nommer, en se servant d'un mot de saint François de Sales.
Ce qui avait ajouté, s'il est possible, à l'affection qu'elle lui portait, c'est que Dieu conduisait la mère
^ Mtmoires de la mère de Chaugy, p. 463. Maupas, p. 247.
Favre par la même roule douloureuse que la sainte fondatrice arrosait alors de ses larmes. Cette communauté de souffrances avait encore rapproché ces deux âmes si fortes l'une et l'autre, toutes deux si ardentes, mais alors enveloppées des mêmes ténèbres et brisées des mêmes coups.
Afin que rien ne manquât à sa douleur, sainte Chantai n'eut pas la consolation de fermer les yeux de la mère Favre. Elle apprit tout à coup sa mort au moment où celle-ci, à peine âgée de quarantehuit ans. pouvait espérer de donner encore à Dieu et à l'Institut de longues années et d'éclatants services. Comme elle souffrait depuis longtemps d'horribles coliques de foie, les médecins avaient ordonné les eaux; mais pour les prendre d'une manière utile il eût fallu violer la clôture : la mère Favre préféra mourir. Sa fin prochaine lui fut annoncée par une colique plus épouvantable que les autres. Telle était la violence des douleurs, que son âme si généreuse fit ce qu'elle n'avait jamais fait de sa vie : elle pria la sainte Vierge de lui obtenir un peu de relâche; elle craignait de devenir folle ; ses cris faisaient pitié : (.( on eût dit des cris de prisonniers auxquels on donne la torture. » Un peu avant de mourir, ses peines intérieures cessèrent, et elle goûta ainsi sur les bords du tombeau cette paix qu'elle avait si peu connue en ce monde, et dont elle devait être inondée dans l'autre. Une joie tout extraordinaire se répandit sur son visage, qui parut beau comme celui d'un ange. Son dernier soupir fut si doux, que nul ne l'entendit passer '.
* 15 juin 1637. Vies des premières mères, l, 112.
Sainte Chantai partit aussitôt pour Ghambéry, afin de rendre les devoirs suprêmes à sa grande fille, et elle fut témoin des regrets universels et des marques publiques de vénération qui la suivirent dans la tombe. Tout le monde la proclamait sainte, et se partageait ses vêtements comme des reliques.
La mère de Chantai revenait attristée et consolée de cette mort si prompte et si heureuse, lorsqu'elle trouva à Annecy la mère de Chatel, qui, elle aussi, faisait ses préparatifs pour mourir. Elle avait cinquante et un ans, une forte santé, une vieillesse à peine commencée; mais, à la manière dont elle parlait, il était impossible de douter que l'heure de sa mort ne fût prochaine. Elle le disait à tout le monde; elle terminait à la hâte tout ce qu'elle avait commencé; elle n'entreprenait plus rien de nouveau. « Dépêchonsnous, disait-elle à la mère de Chaugy, à laquelle elle dictait des Mémoires sur les origines de la Visitation; je n'ai plus qu'un peu de temps, ma fille. » Et la pressant encore davantage d'écrire sur la vie et les vertus de sainte Chantai : « Interrogez-moi, ma fîUe, disaitelle, afin que je n'oublie rien, car dans peu je ne pourrai plus rien dire. »
Toutes ses affaires terminées, elle se mit au fit avec la paix d'un voyageur qui attend l'heure du départ. Elle venait un matin de s'assoupir, lorsque la mère Favre lui apparut tout à coup, belle, gracieuse, lui tendant les bras. Elle comprit que l'heure approchait; car c'était chose convenue entre elles deux, que la première qui verrait Dieu lui demanderait la permission de venir chercher l'autre.
Pendant sa maladie, la mère de Chatel fut ce
qu'elle avait toujours été, enivrée de délices et de consolations spirituelles. « Ma mère, disait-elle à sainte Chantai, je n'ai jamais rien eu à cœur que Jésus, Marie, Joseph, notre incomparable Père et fondateur, votre charité et notre petit Institut. » Étant tombée dans un assoupissement léthargique, d'où les médecins essayaient de la faire sortir par des moyens douloureux, elle n'avait qu'un mot : « Ma mère, ma bonne mère. » On lui demanda qui elle appelait ainsi : « J'ai deux bonnes mères, dit -elle, la sainte Vierge, ma très sainte mère qui est au ciel et qui me tend son secours, et ma digne mère de Chantai, qui a soin de moi sur la terre. » Elle avoua qu'elle s'était confessée comme d'une témérité d'avoir voulu survivre à la sainte, afin de ne pas la laisser dans sa vieillesse sans l'appui de ses premières filles. « Mais c'étoit par orgueil, dit-elle aux sœurs, car vous êtes bien plus capables que moi de la servir et de la consoler. »
La mère de Chantai avait le cœur brisé d'entendre ces protestations et de voir s'en aller cette supérieure dont elle avait tant besoin dans ses peines. Oter la mère de Chatel à la mère de Chantai, c'était briser le bâton dans les mains d'un aveugle. Mais elle avait dit : « Quand même Dieu me tueroit, je l'aimerois toujours. » Debout au pied du lit de la malade, souffrant dans son cœur plus que celle-ci ne souffrait dans son corps, les yeux pleins de larmes, elle assista jusqu'à la fin à la marche lente de la maladie qui allait lui enlever la seule consolation que Dieu lui eût donnée dans ses peines.
La mort de la mère de Chatel ressemble à celle
de tous les saints ; mais on ne se lasse pas de voir ces faibles créatures jouer avec la mort et sourire à ses coups. « Ma mère, disait-elle de temps en temps, oh ! que Dieu est bon ! Vanité ! vanité ! ajoutait-elle, soit pour insulter à ses joies passées, soit pour rire des douleurs présentes; je suis chrétienne, je suis chrétienne ! » Si la parole manquait aux lèvres de la mourante, sainte Chantai lui suggérait des mots d'amour. « Vive Jésus, disait la sainte. — Et mon âme vivra en lui ! murmurait l'agonisante. — Jésus et Marie ! reprenait l'une. — Et le grand saint Joseph encore ! » ajoutait l'autre.
Toute la nuit se passa ainsi. Sur les quatre heures du malin, tenant la tête haussée, le visage serein, ouvrant les yeux, qui parurent doux et clairs plus que pendant sa vie, et les élevant au ciel, elle frappa sur la couverture de son lit pour faire entendre, ainsi qu'il en était convenu, que, si sa langue ne pouvait plus parler, son cœur était toujours fidèle au Bien -Aimé. Le confesseur lui donna une dernière absolution.
Alors la mère de Chantai, se penchant vers la malade, lui dit en pleurant : « Allez donc, ma chère mère, allez en paix dans les bras de Dieu, qui vous appelle. Ayez souvenance de nous, ma chère mère, et emmenez tous nos cœurs dans le ciel avec vous. » Aussitôt, comme si elle eût attendu cette permission pour partir, elle regarda amoureusement la sainte, baissa la tête pour recevoir sa bénédiction et expira. Au même instant son visage devint resplendissant comme si l'éclat du divin Soleil, que cette sainte âme contemplait, eût rejailli sur sa figure. Loin de
causer de la peur, ainsi qu'il arrive quelquefois, même entre personnes 1res chères, elle avait un attrait si doux, que les sœurs du petit habit ne pouvaient elles-mêmes être arrachées d'auprès de son lit; et, lorsqu'elle fut mise dans la bière, elles se pressaient en foule pour la baiser *.
Trois semaines après, le 18 novembre 1637, la mère de Bréchard mourait à son tour à Riom. C'était la seconde fille de la Visitation, parente de la sainte, marraine d'un de ses enfants, fondatrice de plusieurs monastères, et si célèbre par sa vertu, que son procès de canonisation fut commencé avec celui de sainte Chantai, et que son corps fut trouvé, huit ans après sa mort, frais, souple, odorant, exhalant les plus suaves parfums. Elle reçut la mort avec la même ardeur qu'elle avait toujours apportée à ses entreprises. La supérieure, essayant de lui faire entendre à mots couverts que sa dernière heure approchait : « Comment, ma mère, fit-elle vivement, vous voulez dire peut-être qu'il faut mourir! Oh 1 la douce parole, il faut déloger du bannissement. » Et elle se jeta au cou de la supérieure pour la remercier de cette heureuse nouvelle; puis s'adressant aux sœurs : « Eh bien, que dites-vous de cette aimable mère, qui vient m'annoncer que je vais aller voir bientôt mon Dieu ! Oh! que de joie! quel bonheur! » Ses yeux, aux approches de la mort, devinrent resplendissants; son front s'illumina. On remarque souvent ces choses au lit de mort des justes. On dirait que la lumière du
* Vies des premières mères y 1 , 427. — Lettre de sainte Chantai à la mère Angélique, p. 407.
ciel les inonde en proportion que la lumière de la terre les délaisse. C'est ainsi qu'elle mourut, âgée de cinquante-sept ans, chargée de travaux et de mérites !
Sans doute de telles morts, si radieuses et si saintes, consolaient la mère de Chantai; mais elles n'en brisaient pas moins son âme, la laissant de plus en plus seule avec le fardeau de ses peines, qui croissaient tous les jours. Elle écrivait à une supérieure « que sa chétive vieillesse étoit bien dépouillée ; que ses chères premières compagnes s'en alloient au ciel, et la laissoient en terre pleine de misères; qu'elles étoient des fruits mûrs prêts à être servis à la table du Roi céleste; mais qu'elle étoit demeurée sur la branche, parce qu'elle étoit encore toute verte, ou peut-être pourrie ou vermoulue'. » Et en écrivant ainsi elle inondait le papier de ses larmes.
Cependant, la mère de Chatel était morte, il fallait élire une supérieure au monastère d'Annecy.
Tous les yeux se tournèrent vers la mère de Chantai, qui était alors déposée, et, bien qu'elle suppliât à genoux les sœurs de lui laisser la liberté, dans ses vieux jours, de ne plus penser qu'à elle, elle fut élue supérieure. A cette nouvelle, elle ne put s'empêcher de jeter quelques larmes; mais bientôt, reprenant son énergie, et persuadée que c'était son dernier triennal, elle se résolut de l'employer vigoureusement à l'avancement de son Ordre, a Ce triennal, disaitelle, doit servir pour l'éternité; il faut que ce soit la racine toujours vive de l'obéissance parfaite et de l'esprit de la Visitation. »
* Vies des premières mères, I, 205.
Le samedi après son élection , elle réunit toutes les sœurs au chapitre, et elle leur adressa des paroles où l'on retrouve la mâle énergie de cette grande âme. « Puisque Dieu, leur dit- elle, m'a encore commis le soin particulier de vous, je me résous, moyennant la divine assistance, de ne rien laisser en arrière pour votre avancement en la voie de Dieu. Oui, je crois que c'est Dieu qui m'a donné cette charge; car j'ai grandement prié en celte occasion ; sa bonté sait que ce n'étoit pas mon inclination, et que je n'y vois que sa seule et pure volonté. Mais, mes très chères sœurs, je ne vous le cèle pas, je vous le dis ouvertement, ce sera mon dernier triennal, pendant lequel, Dieu aidant, je me consumerai à votre service; je vous consacre mon âme à cet effet, et j'emploierai les forces de mon corps et le peu d'esprit que Dieu m'a donné pour vous aider et vous servir. Je ne prétendois de tant vivre, ni que mon pèlerinage fût tant prolongé çà bas; personne ne le croyoit ; mais, puisqu'il plaît à Dieu qu'en la fin de ma vie je fasse encore ce triennal, je mettrai ma dernière main à cette vigne et consumerai toute ma force et ma substance à la faire fructifier. Je ne sais pas, mes chères sœurs, si Dieu me laissera vous servir pendant tout ce triennal, car ma vie en ce vieux âge est fort incertaine; mais, soit que Dieu me tire au commencement, au milieu, ou à la fin, cela m'est du tout indifférent : soit fait ce que Noire -Seigneur trouvera bon. Toutefois sa bonté me donne espérance qu'après ce triennal il m'accordera quelques mois ou quelques années de repos, selon ce qu'il lui plaira, pour penser à moi. Car, hélas ! mes sœurs, il y a vingt- sept ans que je pense aux
autres, et n*ai presque pas le loisir de penser à moi. Dieu disposera de mes ans, de ma vie et de ma mort selon sa sainte volonté, et je ne m'en mets pas en peine; mais je vous dis, mes sœurs, ne soyez pas étonnées si vous me voyez plus veillante sur vous que jamais; car j'ai ce sentiment au cœur qu'il faut que ce triennal porte coup, et que sur la fin de ma vie vous me donniez ce contentement de vous voir coopérer davantage aux desseins de Dieu sur vous, et à mon petit service, ce qui vous est tout dédié \ »
Ces fortes et graves paroles, recueillies aussitôt par les sœurs d'Annecy, coururent l'Institut. Elles y excitèrent un frémissement de crainte et d'ardeur. On trembla de perdre bientôt la vénérable mère de Chantai, ainsi qu'elle semblait l'annoncer. On résolut de redoubler de zèle pour profiter de ses derniers avis et de ses exemples.
Sainte Chanlal venait à peine d'être réélue, lorsqu'elle reçut un message de la reine Anne d'Autriche, qui, enceinte de Louis XIV, se recommandait à ses prières et la conjurait de faire prier pour elle tout son Institut, afin que Dieu lui donnât un fils et un héritier à Louis XIII. La sainte, chez laquelle les hautes pensées de la foi ne diminuaient pas les légitimes affections de la patrie, ordonna aussitôt des prières publiques; mais ni les instances de son frère l'archevêque de Bourges ni celles des sœurs ne purent la déterminer à écrire à la reine. « Eh ! qui suis-je, disait-elle, pour me hasarder d'écrire
1 Recueil inédit des chapitres de sainte Chantai, manuscrit in -4° appartenant à la Visitation de Dijon.
à cette grande reine? Nous devons être, ajoutaitelle, si basses et si cachées, que nous ne cherchions pas d'inventions humaines pour pénétrer chez les grands ^ »
Cependant la Visitation continuait à se répandre et à se multiplier partout. Les provinces qui avaient déjà des monastères en augmentaient le nombre; celles qui n'en avaient pas encore en recevaient. La Picardie préparait la fondation d'Amiens, la Guienne celle de Bordeaux, les Landes celle de Bayonne, l'Albigeois celle d'Alby. L'Italie, à laquelle la mère de Chantai avait fait une première avance en posant à sa porte la Visitation d'Aoste, n'avait pas voulu s'en contenter, et deux fondations italiennes s'achevaient : celle de Pignerol et celle de Nice. Une troisième allait naître, celle de Turin.
Il y avait longtemps qu'il était question de cette dernière. Dès 1618, la duchesse de Mantoue en avait parlé à saint François de Sales, qui avait applaudi à ce dessein, et l'on avait pu croire un instant que la maison de Turin serait une des premières de l'Ordre. Repris en 1620, ce projet fut poussé avec tant d'ardeur, qu'on crut toucher enfin au moment de son exécution, et la mère Favre fut désignée par saint François de Sales pour aller commencer l'établissement. Mais la mort du bienheureux évêque de Genève, les guerres et la peste qui ruinèrent ce malheureux pays; plus tard, la mort de la mère Favre, désignée de nouveau pour cette fondation, celle de la mère de Chatel, qui devait la remplacer, et par-dessus
1 Lettres de sainte Chantai, p. 39.
tout des préjugés répandus contre la Visitation, et qui avaient indisposé l'esprit de l'archevêque et même du nonce; toutes ces causes avaient fait ajourner d'année en année, pendant plus de vingt ans, l'établissement projeté.
On le désirait pourtant toujours et vivement à Turin. Les infantes, sœurs du roi Victor- Amédée, le prince Thomas de Savoie, M™<^ Mathilde, fille de Philibert -Emmanuel, duc de Savoie, le marquis de Pianesse, son fils, ne cessaient d'écrire et de faire écrire à la sainte, pour la conjurer de hâter l'établissement du monastère; ils insistaient surtout pour que la mère de Chantai vînt en personne, afin de satisfaire le désir qu'avait le roi Victor-Amédée et toute sa cour de voir cette grande servante de Dieu.
Mais , quelque vives que fussent ces instances , ni l'évêque de Genève ni la communauté d'Annecy ne se pouvaient décider à laisser la vénérable mère de Chantai, âgée de soixante- six ans, entreprendre un si long , si fatigant et si périlleux voyage. Pour cette raison , l'affaire traîna encore en longueur. Mais enfin, les bulles ayant été obtenues à Rome, et les prières de la cour de Turin devenant chaque jour plus pressantes, il fallut se résigner, et la mère de Chantai partit d'Annecy le 14 septembre 1638.
Elle se rendit d'abord à Rumilly, où elle fut reçue avec grande joie, et de là à Chambéry, où elle demeura plusieurs jours, et où elle combla toutes les sœurs, et même les novices, de toutes sortes de caresses. Au moment où l'une d'elles, très pâle et très délicate, s'approchait pour l'embrasser : « En voilà une, dit- elle, qui a une grande course à faire. » Ce
qui étonna tout le monde ; car elle était condamnée par les médecins. Et néanmoins elle vécut soixantedouze ans, et fut longtemps supérieure de plusieurs monastères '. Les sœurs converses vinrent à leur tour recevoir les embrassements de la vénérable mère ; et l'une d'elles, qui avait de grandes crevasses aux mains, et qui pour celte raison remplissait très difficilement son emploi, eut à peine mis ses mains dans celles de la sainte, qu'elle fut aussitôt guérie. On a conservé encore, à Ghambéry, la mémoire d'un fait peu important en apparence, mais qui montre toute l'estime que la mère de Chantai avait pour l'obéissance. Un mercredi , toutes les sœurs prenant la discipline, quand le terme fixé fut venu, la sainte donna le signal pour cesser. Une sœur qui probablement n'avait pas entendu continua encore quelques coups. Le lendemain, à la récréation, la vénérable mère voulut savoir quelle était cette sœur qui n'avait pas obéi au signal. « Ma fille, lui dit- elle sérieusement, sachez qu'autant de coups vous avez donnés de plus, autant de sacrifices vous avez faits au démon. »
Au sortir de Ghambéry, elle prit son chemin par la Tarantaise, et comme le bruit de ce voyage s'était répandu, elle trouva la route bordée par des foules de paysans descendus de leurs villages pour la voir. Du plus loin qu'ils apercevaient sa litière, ils se mettaient à genoux et demandaient sa bénédiction. Benoît -Théophile de Ghevron, archevêque de Tarantaise, vint la recevoir à trois lieues de
ï Procès de canonisalion de sainte Chantai.