‹ Histoire de Sainte Chantal et des origines de la VisitationChapitre 27 sur 65 · II · texte numérisé non relu

II

Moutiers, avec son grand vicaire, qui était Charles- Auguste de Sales. « Elle étoit partout traitée comme une sainte, écrit ce dernier. J'en suis témoin oculaire pour ce qui regarde les peuples de la Tarantaise, qui fléchissoient les genoux quand elle passoit. L'archevêque ne voulut pas qu'elle logeât autre part qu'en son palais. Il la reçut comme si Dieu lui eût envoyé une ambassade extraordinaire. Il conféra autant qu'il put avec elle, et le lendemain il voulut lui montrer le chemin du petit Saint- Bernard par le val d'Aoste. Il nous dit avec joie : « Allons accompagner une sainte. » Et quand nous fûmes de retour : « Dieu soit béni, « dit- il, cette journée n'est pas perdue, car nous « avons rendu , selon notre petit pouvoir, nos hom- « mages à une sainte *. »

Quoique la route du petit Saint- Bernard fût plus pénible que celle du mont Genis, la mère de Chantai l'avait choisie, parce qu'elle désirait visiter le monastère du Val d'Aoste. Elle fut reçue dans la ville avec un enthousiasme difficile à décrire. Le marquis de Pianesse vint au-devant d'elle, accompagné d'un grand nombre de seigneurs. Le peuple s'était porté en foule sur la route; toutes les cloches sonnaient, et les églises étaient parées comme pour un jour de fête. Après avoir vénéré les reliques qu'on avait exposées, la mère de Chantai fit son entrée au monastère de la Visitation le 21 septembre 1638.

« Son abord nous parut un peu sérieux, écrivirent peu après les religieuses, mais si humble, si recueilli,

^ Oraison funèbre de la mère de Chantai, par Charles-Auguste de Sales.

si céleste, que, quand même elle n'auroit pas été notre vénérable fondatrice, nous n'aurions pas laissé de nous jeter à ses pieds pour vénérer le temple du Saint-Esprit, comme firent plusieurs séculiers et un très dévot chanoine de la cathédrale, qui vint lui rendre compte de sa conscience. On lui coupa son voile pour avoir de ses reliques ^ »

En sortant du val d'Aoste , il arriva une chose fort extraordinaire. Le lieutenant de la province, M. Derriard , s'était chargé de trouver des porteurs pour la litière de la sainte, et il avait choisi, entre autres, « un étranger qui faisoit trophée de sa force, et avec raison, car c'étoit un homme qui portoit des fardeaux que trois auroient eu peine à soulever. Or, continuent les auteurs de la relation manuscrite, à peine les porteurs eurent fait quelques pas sous leur respectable et précieuse charge, que cet homme, qui passoit pour le plus fort et le plus adroit, commença à chanceler, et se sentit tout d'un coup saisi d'un accablement si universel de tous ses membres, que malgré les efforts incroyables qu'il faisoit, jusqu'à être tout trempé de sueur, il ne put plus la soutenir. Le lieutenant de la province se mit alors à le menacer, et ne lui épargna pas même les coups de houssine pour le faire avancer. Ce malheureux porteur n'en fut pas moins contraint, dans la prodigieuse foiblesse qu'il éprouvoit, de plier sous sa charge, et enfm de la laisser tomber. Cet événement extraordinaire surprit

1 Relation manuscrile du passage de notre très digne mère de Chantai au monastère de la Visitation du val d'Aoste. Cette relation, signée par quatre sœurs témoins oculaires, se conserve dans les archives du monastère d'Annecy.

beaucoup le lieutenant de la province, qui voulut en approfondir la cause ; c'est pourquoi il ordonna à ce porteur, tout tremblant et tout confus, d'essayer de remuer une pierre qu'il lui montra. Chose étonnante! quoique cette pierre fût d'une grosseur énorme et telle que trois ou quatre hommes des plus vigoureux auroient eu de la peine à l'ébranler, il ne laissa pas cependant d'en venir à bout et de la faire rouler à diverses reprises, avec tant d'aisance, qu'il sembloit se jouer. On ne peut dire combien tous les spectateurs de cet événement furent étonnés; mais, se rappelant bientôt tout ce que le bruit public leur avoit appris de la vie scandaleuse de ce malheureux, ils comprirent que le doigt de Dieu se montroit dans cette occasion, et que le Seigneur n'avoit pu souffrir qu'un vil esclave de Satan fût chargé d'un si précieux dépôt*. »

Les religieuses assurent, dans leur relation, avoir appris peu après que cet homme, qui avait été banni de son pays, y étant retourné, fut pris, jugé, et condamné au dernier supplice pour expier ses crimes.

Du val d'Aoste à Turin, nous ne raconterons pas toutes les ovations que reçut la mère de Chantai. Ce sont partout les mêmes scènes. On tirait la canon sur son passage; les évêques venaient la saluer, c( comme le plus grand trésor qui fût alors au monde. » Les princes et les princesses lui faisaient cortège sur la route ; des foules se mettaient à genoux et lui demandaient sa bénédiction.

^ Voir la Lettre de Pierre- François de Sales, évêque d'Aoste, au pape Benoît XIV, insérée dans un recueil de lettres pour demander la canonisation de la mère de Chantai.

Au moment d'entrer à Turin, elle reçut un message de Madame Royale, qui la priait de venir dans un de ses châteaux à la campagne, où elle veillait son fils aîné qui était mourant. La mère de Chantai, qui s'y rendit aussitôt, fut reçue avec toutes sortes de marques de vénération, et conduite par la mère désolée au lit du duc malade. Madame Royale disait tout haut que, dès que la mère de Chantai aurait prié, son fils serait guéri. Mais la sainte se fut à peine agenouillée, qu'elle éprouva un vif attrait de prier pour la prospérité de Charles-Emmanuel, second fils de Madame Royale, et elle ne se sentit aucune liberté de prier pour la santé du malade. Elle se leva d@nc avec une vue très claire qui Dieu appelait au trône le second fils du roi, et en avertit Madame Royale, l'exhortant, avec des paroles ardentes, à se soumettre à la volonté de Dieu. L'événement montra combien sont sûres les lumières que les saints puisent en Dieu.

La mère de Chantai entra à Turin le 30 septembre 1638, et il arriva dans cette ville ce qu'on avait déjà admiré dans plusieurs autres. Devant l'humilité de cette femme admirable, toutes les difficultés tombèrent. Monseigneur le nonce la vint visiter, et, après quelques heures d'entretien, il revint de tous ses préjugés contre l'ordre de la Visitation, qu'il connaissait peu, et dont on lui avait fait d'étranges récits. Il en fut de même de deux grands personnages qui depuis des années contrariaient ce projet, et qui, après avoir vu la sainte, y donnèrent généreusement leur concours.

Sept mois néanmoins furent nécessaires pour mener

cette œuvre à bonne fin, et assurément une autre main moins adroite et moins estimée que celle de notre bienheureuse mère eût eu de la peine à en venir à bout. Outre les soins donnés à sa communauté naissante, elle employa ce temps à visiter les églises, qui sont très riches en reliques, les monastères, celui des Annonciades et des Carmélites, et à exciter à la vertu les dames piémontaises qui se pressaient en grand nombre dans les parloirs de la Visitation du Turin.

Cependant des bruits de guerre commençant à se faire entendre en Piémont, M^ dom Juste Guérin, évêque de Genève, écrivit à la mère de Chantai pour lui ordonner de revenir promptement. Elle réunit donc une dernière fois toutes les sœurs, les exhorta vivement à la pratique de toutes les solides vertus, à l'humilité, à l'amour des règles, à l'union entre elles, au respect envers la maison d'Annecy, source de l'Institut. Elle les embrassa toutes, leur remit à chacune une image sur laquelle elle avait écrit quelques mots pour leur consolation et leur progrès, et leur donna en pleurant sa bénédictioUo Ce fut au pied d'un grand arbre, à la récréation du matin, que cette vénérable mère leur fît ce tendre et dernier adieu. Souvent, dans ce même endroit, elle leur avait fait part des vives lumières et des saintes ardeurs dont son âme était éclairée et embrasée. Une fois entre autres, son visage y avait paru « éclairant comme un astre. ». Depuis lors cet arbre fut appelé l'arbre de la Vénérable Mère, et il a porté ce nom tant qu'il a subsisté. A sa place on a élevé dans la suite une chapelle, et l'on y a mis un tableau où la mère de

Chantai est représentée recevant les Règles des mains de saint François de Sales.

De Turin, d'où elle sortit le 19 avril 1639, elle alla d'abord à Pignerol, où elle s'arrêta peu, tant on la pressait de sortir du Piémont; et, comme le pas de Suze était fermé, elle prit la route du Dauphiné, et rentra à Annecy, en passant par Embrun. Elle se reposa huit jours à la Visitation de cette ville. Le jour de Pâques, 24 avril, à la récréation du matin, elle parut comme ravie en parlant sur le mystère du jour ; son visage était tout enflammé ; elle frappait des deux mains sur ses genoux, et elle disait : « Alléluia, mes sœurs , alléluia ^ ! »

Elle continua sa route, toute troublée et émue du danger dans lequel elle laissait les monastères du Piémont. La mort de Victor- Amédée avait été le signal de la guerre civile et de la guerre étrangère. Les deux partis qui se disputaient la régence, car il ne laissait qu'un fils en bas âge, avaient appelé à leur aide l'un l'Espagne, l'autre Louis XIII. Les deux armées espagnole et française se trouvèrent donc aux prises, et le Piémont était le champ de bataille. Qu'on juge des inquiétudes de la mère de Chantai, d'autant plus que, toute communication étant interrompue, on restait des mois entiers sans avoir de nouvelles ! La sainte passa ainsi la fin de de l'année 1639, priant, faisant prier, pleurant souvent, et par moments agitée des plus vives craintes.

Le monastère de Turin était, en etïet, dans un grand péril. L'armée française avait entrepris le

1 Fondation inédite de la Visitation d'Embrun.

siège de la ville et le poussait avec vigueur. Les sœurs, placées entre les batteries espagnoles et françaises, voyaient les boulets de canon percer leurs murailles, briser les couverts et les planches, passer sur leurs lits et tomber dans le réfectoire et dans le chœur. L'excellent M. Truitard, confesseur des religieuses, travaillait jour et nuit à porter de la terre et des pierres pour faire des tranchées et des fortifications autour de la clôture, et le soir il s'armait de toutes pièces pour faire la garde, tandis que les sœurs passaient la nuit dans une profonde paix au pied du saint Sacrements En même temps une bonne sœur converse, employée au jardin à cueillir des herbes, poussait, sans s'en douter, le courage jusqu'à l'héroïsme. « Ma mère, dit- elle à la supérieure, combien de coups de canon votre charité veut-elle que j'entende avant de me retirer du jardin où je cueille ce qu'il faut pour la communauté? — Trois, » répondit la supérieure. Jeanne-Bénigne Gojos, c'était son nom, prit cet ordre à la lettre et n'y manqua jamais. Quand elle se trouvait au bout de l'enclos, au troisième coup tiré elle partait ; mais, avant qu'elle fût de retour, une douzaine de boulets frappaient à ses pieds ou passaient sur sa tête, sans qu'un péril si évident pût la faire sortir de sa paix et de son recueillement. Elle revenait d'un pas posé, avec ses paniers de fruits et d'herbes sur la tête, les yeux baissés, d'un air doux et tranquille, dans un profond silence. Une fois le canon emporta la moitié d'un arbre sous lequelle elle était, sans lui faire aucun mal. Une autre fois le boulet

* Fondation inédite de la Visitation de Turin,

brisa le panier qu'elle portait, sans parvenir à la distraire ou à l'effrayer '. Enfin la ville fut emportée d'assaut, mais heureusement les sœurs furent épargnées ; pas un soldat ne franchit la clôture et ne déroba même une pomme du jardin.

Les sœurs de Pignerol eurent aussi de grandes frayeurs, mais qui furent dissipées plus vite. Le comte d'Harcourt, qui commandait les troupes française, se voyant en face d'une armée beaucoup plus considérable que la sienne, écrivit à la mère Anne- Catherine de Beaumont, supérieure de Pignerol, pour se recommander aux prières de sa communauté, et, comme il savait la maison pauvre, il lui envoya cinq cents livres. Quelques jours après, on apprit que le comte d'Harcourt avait battu les Espagnols '. Et ce général, persuadé qu'il devait cette grande victoire aux prières des sœurs de Pignerol, leur envoyait de nouveaux présents. Plusieurs officiers généraux l'imitaient, l'un donnant vingt pistoles, un autre trente, celui-ci une cloche. Bref, la guerre n'était pas finie que les sœurs, jusque-là dans la misère et manquant de tout, achetaient une grande et belle maison. Ainsi tout prospère aux âmes qui aiment Dieu. Ainsi l'orage qui devait briser un arbre fortifie ses racines et lui fait lever vers le ciel des branches rafraîchies et plus fécondes.

Ces nouvelles arrivèrent à la mère de Chantai dans les premiers mois de l'année 1640, et lui arrachèrent des cris de reconnaissance. Elle achevait en ce mo-

î Vie de la dévole sœur Jeanne- Bénigne Gojos, religieuse domestique de la Visilalion. Turin, 1846, p. 34. 2 Vies de quelques supérieures ^ in -4", p. 109.

ment une œuvre qui lui tenait fort à cœur, parce qu'elle en espérait beaucoup pour la gloire de Dieu : c'était l'établissement d'une maison de Lazaristes à Annecy. « Voyez-vous, disait-elle, quand je pense que ces bons pères se fourrent dans les buissons et les épines pour retirer du vice et de l'erreur les chères brebis de notre bienheureux père et pasteur, il me semble que je rajeunis de les voir venir en ce diocèse. » Sa joie eût été parfaite si, au moment où elle terminait ces choses, elle n'eût tout à coup appris la nouvelle de la mort de son frère, Mgr de Bourges. C'était un saint prélat, qui avait fait, depuis plusieurs années surtout, sous la direction de la mère de Chantai, des progrès étonnants dans la vertu. Il mourut à Paris, de la mort des justes, entre les bras de son neveu, Ms'' de Chalon, et de sa nièce, Mme ^Q Toulongeon. Sainte Chantai le pleura beaucoup, et écrivit de tous côtés pour demander des prières pour l'âme de son cher défunt, et pour qu'on lui obtînt à elle-même la grâce d'une sainte mort.

Ce fut dans ces préoccupations et ces peines que s'écoulèrent les trois années de sa supériorité, et qu'arriva le jour de sa déposition. Elle le vit venir avec la joie d'un prisonnier dont on va briser les fers. Plusieurs jours auparavant, elle importuna si vivement M^ Tévêque de Genève, qu'elle obtint de lui qu'elle ne serait plus jamais élue supérieure, et défense fut faite aux sœurs de la mettre sur le catalogue. Le samedi avant l'Ascension, 11 mai 1641 , elle réunit donc le chapitre, se démit pour toujours de son autorité, et demanda pardon à toutes les sœurs des fautes

qu'elle avait commises. Elle parlait avec une ardeur de séraphin et une humilité de vraie sainte. Elle voulut ensuite que toutes les sœurs se missent en rang, et, ce qu'elle n'avait jamais fait au chapitre, elle les embrassa les unes après les autres, leur disant le dernier adieu en qualité de supérieure, et les assurant qu'elle ne cesserait jamais de les aimer, et qu'elle se sentait pour elles « l'affection tendre des pauvres vieilles grand'mères pour leurs petitsenfants ».

La mère de Chantai étant déposée, il fallait songer à la remplacer. On jeta les yeux sur la mère de Blonay, que la sainte fondatrice appelait sa chère cadette, que saint François de Sales avait surnommée la crème de la Visitation, et qui, depuis la mort des mères Favre, de Bréchard et de Ghatel, avait le plus grand nom dans l'Ordre. L'évêque d'Annecy la demanda au cardinal de Lyon, qui l'accorda. A cette nouvelle, la mère de Chantai fait éclater sa joie. Elle écrit à la mère de Blonay : « Alléluia ! ma très chère fille, alléluia ! Enfin, grâce au bon Dieu, parole d'homme a eu vertu. Notre bon Ms^ de Genève a reçu très honorable et très favorable réponse de l'Éminence Ms"" le cardinal. Bientôt vous serez toute nôtre, s'il plaît à Dieu. Hélas ! combien y a-t-il d'années que je travaille pour cela, vous le savez. » Et quelques jours après, lui parlant de la joie universelle qui a accueilli la nouvelle de son retour : « Mais il me semble que nul contentement n'est égal au mien, de voir revenir auprès de moi ma chère cadette pour passer le reste de mes jours avec elle, l'avoir pour mère très chère, pour fille uniquement aimée, et

pour sœur de parfaite confiance. J'écrirai partout ma joie^»

Ce n'était pas seulement, dans la mère de Chantai, la joie de revoir une sœur tendrement aimée et pour laquelle elle avait toujours eu la plus profonde estime. C'était surtout la joie de se remettre sous son obéissance, et de retrouver un peu de cette paix que lui avait procurée la direction de la mère de Ghatel. Elle ne parlait que de l'arrivée prochaine de la future supérieure, excitant les sœurs à la bien aimer, à lui obéir parfaitement et à s'entre- chérir les unes les autres. Au sortir des récréations et des assemblées, si elle rencontrait les sœurs, elle leur disait avec un visage enflammé: « Mes chères sœurs! amour! amour! amour! »

La mère de Blonay arriva la veille de la Fête-Dieu 1641. Sainte Chantai, avertie qu'elle était à la porte du monastère, s'y rendit en toute hâte, pleine de joie, accompagnée des religieuses, et, dès que la porte fut ouverte, elle se jeta à genoux devant elle, et lui dit en l'embrassant : « Enfin, voici ma mère, ma fille, ma sœur, mon âme et mon propre cœur. » La mère de Blonay était aussi à genoux, mais si confuse de voir la sainte dans cette posture d'humilité, qu'elle ne savait que lui répondre ^.

S'étant relevée , sainte Chantai voulut que toute la communauté allât remercier Notre-Seigneur de cette heureuse arrivée, et, souriant à une de ses filles: « Que fais-je en cette vie, lui dit-elle, puisque voilà

1 Vie de la mère de Blonay, par Charles- Auguste de Sales, p. 174.

2 Ibid., p. 178.

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mon cher Annecy si bien pourvu d'une mère telle que je la désirois ? »

Dès le lendemain , la mère de Chantai se rendit dans la chambre de la mère de Blonay, pour lui donner le bonjour, et savoir comment elle avait passé la nuit. Elle lui remit ensuite le soin de son âme et la conjura de la faire obéir; car elle en avait, disait-elle, grand besoin. Elle lui fit connaître toutes ses pratiques, pour savoir si elle les pouvait conserver, lui montrant jusqu'aux papiers de ses protestations de foi, qu'elle portait dans un petit sac pendu à son cou , et même une petite image de Jésus, Marie, Joseph, qu'elle tenait toujours dans ses Constitutions , demandant la permission de les garder. Elle tira aussi le tiroir de sa table, et lui fît voir qu'elle n'avait rien qu'un petit bout de taffetas vert, dont elle avait quelquefois besoin pour ses yeux ♦.

On vit alors éclater entre la mère de Blonay et la mère de Chantai une de ces luttes que le monde ne connaît pas, mais que l'Église de Dieu offrira jusqu'à la fin aux regards étonnés de ses ennemis. La mère de Blonay ne pouvait souffrir que la vénérable mère de Chantai, cassée de vieillesse et rayonnante de sainteté et même de gloire humaine, se tînt au tout dernier rang avec une sœur du petit habit , et elle voulait lui donner une place d'honneur, comme à la fondatrice et à la mère universelle.

Mais la bienheureuse refusait d'y consentir. En ses vieux ans , comme elle disait , on eût dit qu'elle n'avait plus qu'un besoin, celui de se plonger dans l'humi-

* Mémoires de la mère de Ghaugy, p. 386.

liation. Au chœur, au réfectoire , elle se plaçait la dernière. A la cuisine, elle allait laver les écuelles, et balayait les escaliers. Au chapitre, elle se mettait à genoux au moindre avertissement de la supérieure , et disait humblement ses coulpes. Tout cela fâchait la mère de Blonay, qui ne pouvait se résigner à voir à ses pieds cette vénérable fondatrice. Il en résultait de perpétuels conflits. A chaque instant, la mère de Blonay allait prendre la sainte par le bras pour lui faire quitter le dernier rang, où elle retournait toujours. Si celle-ci venait dire ses coulpes, la mère de Blonay se précipitait au-devant d'elle, et, la soutenant dans ses bras , l'empêchait de se mettre à genoux : « Hélas ! ma mère, disait la sainte, vous m'ôtez toujours toutes mes joies. » On la trompait tant qu'on pouvait pour l'empêcher de venir laver la vaisselle à son rang ; mais elle s'en doutait, et surveillait avec soin, pour qu'on ne la privât pas de ce qu'elle appelait son bonheur et son grand honneur. On prenait des précautions plus minutieuses encore pour lui épargner l'humiliation du Chapitre. La mère de Blonay lui donnait de l'occupation, ou la faisait appeler au parloir à l'heure où il se tenait ; mais elle trouvait toujours moyen de s'échapper, et elle arrivait au moment précis où il commençait. Une fois, sur la fin de la récréation, la mère de Blonay s'en alla tenir le Chapitre avant qu'on eût sonné, pensant ainsi la surprendre; mais ce fut en vain. La sainte s'en douta, et rompit brusquement l'entretien qu'elle avait au parloir. La mère de Blonay, la voyant venir, lui dit de se retirer; que le Chapitre était commencé; qu'elle n'y viendrait pas cette fois; que ce serait pour le samedi suivant.

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La sainte obéit et se retira , mais en sanglotant. Elle alla trouver une malade à l'infirmerie et se recommanda à ses prières, lui disant qu'elle était indigne d'être de la communauté, qu'on l'en avait séparée, et que c'était justice ; et elle pleurait et sanglotait si fort en disant ces choses, que la malade et l'infirmière ne purent s'empêcher de pleurer avec elle.

Ces scènes se renouvelaient tous les jours, et ce débat alla si loin, qu'il fallut que l'évêque y vînt mettre ordre. Mais la sainte plaida avec tant de force et fit valoir de si bonnes raisons, que M^"" de Genève lui donna gain de cause; et, quoi que pût dire la mère de Blonay, il ordonna qu'on laisserait à la mère de Chantai la consolation de s'humilier tout à son aise, à l'exemple, disait ce bon évêque, de Notre- Seigneur Jésus -Christ, qui, fondateur du monde et de l'Église, s'était fait le dernier de tous et avait baisé les pieds de ses disciples. M^' Guérin était dans le ravissement en contemplant de pareilles scènes. Il levait les mains au ciel. « Plût à Dieu, disait -il, que tout à cette heure il me fallût donner ma vie, et qu'il n'y eût jamais d'autre différend que celui-ci entre les supérieures élues et les supérieures déposées de la Visitation ^ »

« En ce temps -là, disent les anciens Mémoires, la bienheureuse paroissoit si extraordinairement douce et aimable, et dans une si continuelle occupation de Dieu et des choses éternelles, que cela donnoit du frémissement à quelques-unes d'entre elles, crainte que ce sacré flambeau ne fût dans son dernier éclat -. »

1 Vie de la mère de Blonay, p. '181.

* Mémoires de la mère de Ghaugy, p. 270.

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