CHAPITRE TRENTE -TROISIÈME
L'heure approche, en effet, où la bienheureuse mère de Chantai va entrer dans l'éternité. Recueillons nous donc un instant, et donnons-nous la joie de contempler une dernière fois et dans leur ensemble ses traits vénérés.
Il existe au second monastère de la Visitation de Paris un tableau original qui porte la date de 1636, (t au-dessus duquel on lit: « Noire très honorée mère Jeanne Frémyot, première de l'Ordre, âgée d'environ soixante-cinq ans ^ » Cette toile, non signée, mais qui est d'une bonne main, et qui fut peinte à Paris lors du voyage de 1636, nous permet d'entrevoir la mère de Chantai dans tout le lustre de sa belle vieillesse. Ce sont bien les mêmes traits, le même ensemble que dans son portrait de jeune fîUe. Seulement, sous l'influence de l'âge et sous l'action de la vertu, la physionomie a un peu changé. Ce qu'il y avait d'ardent, j'allais presque dire de fier, dans le
1 C'est ce beau portrait que nous donnons au commencement du deuxième volume de cette histoire.
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sage de la sainte à vingt ans, a disparu. La flamme brillante du regard s'est adoucie. Les lèvres se sont empreintes d'une ravissante bonté. Le menton, un peu raide, s'est arrondi; ce qui a achevé de donner à tout l'ensemble une expression de douceur. Mais voilà bien encore ce même front haut et large, ces tempes fortement dessinées qui témoignaient de l'énergie de son caractère, ces pommettes saillantes, ces joues pleines et colorées, couvertes, comme on le voit souvent en Bourgogne, de petites veines sanguines qui attestent la chaleur du tempérament, ce nez fin et légèrement aquilin, cette bouche aimable, tout ce grand air si plein de distinction, de majesté et de grâce, tempéré maintenant, plus encore que dans sa jeunesse, par la modestie, et transfiguré par la bonté.
Il serait curieux de placer en face de cette peinture le beau portrait de sainte Thérèse, tel que l'ont publié récemment les Bollandistes. On verrait d'un coup d'œil en quoi ces deux grandes âmes se ressemblaient : l'une et l'autre pleines d'intelligence, de vivacité, d'ardeur, de force ; mais avec un trait marqué qui fait leur différence. L'esprit de sainte Thérèse est, comme son regard, clair, limpide, élevé. C'est une intelligence pure, montant sans efforts aux plus sublimes idées et se plaisant dans les hauteurs. L'esprit de sainte Chantai a un autre caractère. C'est un esprit tout pratique, d'une vive pénétration aussi, mais porté aux affaires, peu aux idées, plus solide que brillant, et presque dépourvu d'imagination, mais d'un jugement et d'un bon sens rares. Après sa mort, quand les médecins ouvrirent son corps pour l'embau-
mer, ils déclarèrent n'avoir jamais vu un cerveau si sain ni une tête si bien faite, et dirent qu'il ne fallait pas s'émerveiller si elle avait le jugement si bon et l'esprit si bien composé K
De la différence des esprits naît la différence des paroles. L'éloquence de sainte Thérèse est célèbre. Elle n'avait qu'à ouvrir les lèvres, à prendre sa plume, et aussitôt les idées, les images, les comparaisons brillantes coulaient abondamment. Sainte Chantai tarissait plus vite. En général elle parlait peu et courtement. « Interrogez-moi, disait-elle à ses filles, car je ne suis pas grande prédicatrice ; je ne sais guère parler qu'en répondant. » Elle écrivait encore moins. Placée pendant trente ans à la tête d'un ordre nouveau , élevée à de hauts degrés d'oraison , versée profondément dans les choses de Dieu, elle n'a rien -écrit. Le peu que nous avons d'elle a été recueilli de ses conversations, de ses Chapitres, et encore à son insu. Ses lettres n'ont été réunies qu'après sa mort. Elle les écrivait très vite. Elle les dictait souvent; quelquefois même à trois ou quatre secrétaires à la fois ', les faisant très courtes, n'y mettant que juste ce qu'il fallait , avec quelques mots de bonté et de cordialité à la fin. Instructions, discours, lettres, réponses, tout était pour elle action; elle n'y attachait ni d'autre pensée ni d'autre importance. Ces lettres cependant, si négligées qu'elles soient, donnent l'idée d'un grand esprit. Tout y est si net, si ferme, parfois si vif et si ardent ; il y a tant de pensées et si peu de
1 Mémoires de la mère de Chaugy, p. 292.
2 Id., p. 492.
mots, un tel dédain de la forme avec une telle facilité d'y atteindre sans s'en douter; de si beaux éclairs de passion dans une lumière si sereine de raison et de bon sens, qu'évidemment l'esprit qui tient la plume est de l'ordre le plus élevé.
Ce qui est plus évident encore, c'est que cette âme est de la famille des grandes âmes. Gomme intelligence , sainte Chantai a des rivales , et nous ne faisons aucune difficulté de lui préférer sainte Thérèse ; comme caractère, elle en a peu. Elle possédait au plus haut degré les qualités les plus rarement réunies, et Ton pourrait presque dire les plus opposées: la vivacité et la patience , l'ardeur irrésistible et la plus inébranlable constance, une fermeté sur ellemême avec un ton d'autorité sur les autres qui la rendaient maîtresse de tout. On eût dit qu'elle était née pour commander, tant elle commandait facilement et presque sans y penser. Elle avait le port d'une reine, l'œil, la voix, le geste du commandement : si elle n'y eût pris garde, là eût été son écueil ; elle serait devenue haute, fière, impérieuse, inclinée à trop de sévérité, ne supportant pas une résistance. Heureusement la grâce de Dieu , la douceur communicative de saint François de Sales et la sainteté corrigèrent ce défaut, en développant dans son âme une humilité et une douceur d'autant plus admirables qu'elles lui étaient moins naturelles.
Elle avait d'ailleurs un cœur excellent. Qui pourrait en douter après avoir lu cette histoire? Sa vie n'est qu'une suite de liaisons et d'affections les plus nobles, les plus légitimes, les plus saintes, mais aussi les plus ardentes, les plus constantes, les plus inébran-
labiés qui se puissent imaginer. On peut trouver des cœurs plus tendres; en aucun on ne trouvera jamais plus de chaleur, de fidélité, de dévouement, et par conséquent de véritable amour: elle aimait puissamment et passionnément, suivant l'expression de saint François de Sales, et c'est ce qui achevait de lui faire une grande âme.
De si beaux dons n'étaient évidemment en sainte Chantai que des pierres d'attente, des moyens d'arriver à quelque grand but. Qu'en aurait-elle fait, si elle eût demeuré toute sa vie dans son château de Bourbilly? Elle y eût aimé ses enfants, je le veux: les eût-elle aimés davantage? Elle les eût mariés: eût-elle mieux réussi? Elle leur eût fermé les yeux, car, en demeurant avec eux , elle ne les eût pas empêchés de mourir, et, restée vieille veuve au fond d'un château de province , elle y eût enterré ces magnifiques dons, destinés à faire réussir les plus belles entreprises. Probablement elle eût pris avec elle sa petite-fille, Marie de Chantai, devenue orpheline; elle l'eût élevée à la campagne d'une manière très solide, mais peu brillante ; elle l'eût mariée à quelque gentilhomme des environs de Bourbilly ou de Monthelon, qui ne l'eût peut-être jamais menée à la cour; et ainsi le résultat de la conduite que tant de gens reprochent à notre sainte de n'avoir pas suivie eût été d'enlever M"^^ de Chantai à l'Église, et M^^de Sévigné au monde ! Elle fît mieux pour nous et pour elle de suivre sa vocation, et ici comme toujours les intérêts de Dieu se trouvèrent d'accord avec les intérêts de l'humanité.
Sur ce fond de qualités éminentes Dieu sema de
bonne heure le germe des plus hautes vertus. On a vu dans cette histoire quelle fut dans son berceau , et plus tard et toujours, la foi de sainte Chantai. C'était cette foi ferme, profonde, qui n'hésite pas, selon l'expression de la sainte Écriture, et à laquelle aussi sont promis les succès. Elle avait écrit avec son sang la grande profession de foi du concile de Trente, et elle la portait jour et nuit sur son cœur. Quand elle était à l'église, son bonheur était d'entendre chanter le Credo. Elle disait que cette union de toutes les voix et de tous les cœurs dans un même acte de foi lui ravissait l'âme. Elle honorait d'un culte particulier le saint patriarche Abraham , nommé dans l'Écriture le père des croyants, et, après qu'elle eut comme lui sacrifié son fils pour obéir à Dieu, sa dévotion augmenta encore. Elle célébrait aussi d'une manière particulière la fête des saints martyrs , parce qu'ils ont donné leur vie pour la foi, et celle des grands docteurs de la primitive Église, parce qu'ils l'ont défendue parleurs beaux écrits. Quoiqu'elle lût avec le respect le plus profond tous les livres de la sainte Écriture , nul ne lui plaisait comme le livre des Actes des Apôtres. Ces pages héroïques où éclatent à chaque instant la foi de saint Pierre, l'ardeur de saint Paul, et qui sont toutes pleines des triomphes de l'Église naissante, enflammaient sa grande âme. Elle en parlait avec enthousiasme. Quand elle avait fini sa lecture, elle disait en baisant le livre : « Credo et Confîteor. Je crois de cœur et je confesse de bouche, » avec une énergie qui ravissait tous ceux qui la voyaient. De tous les mystères de la religion, celui pour lequel elle avait le plus de dévotion, c'était le mystère de la sainte Eucharis-
tie, parce que l'Église elle-même l'a appelé mystère de foi. Elle avait appris par cœur l'hymne admirable de saint Thomas: Adoro te dévote; et les strophes qu'elle se plaisait à répéter étaient celles où le grand docteur fait , en termes si magnifiques , de si belles protestations de foi. Elle soupirait après le martyre. (( 0 Dieu, disait -elle à ses religieuses, quel sujet d'humiliation pour nous de n'avoir pas été jugées dignes de confesser notre foi devant tous les tyrans de la terre ! »
Cette foi si forte s'appuyait sur la seule parole de Dieu , et c'est ce qui la rendait invincible. A l'exemple de saint Louis, elle ne se souciait ni d'entendre les raisons qui établissent la vérité des dogmes, ni le récit des miracles que Dieu a permis pour la soutenir, et d'ordinaire elle les faisait passer, quand on lisait au réfectoire la Vie des Saints ! « Qu'avons-nous affaire , disait-elle , de ces preuves , de ces miracles et des révélations , sinon pour bénir Dieu, qui les a faits pour quelques-uns qui en avaient besoin? Nous avons sa parole donnée à la sainte Église, et c'est assez. » Et un autre jour: « Je suis plus assurée, disait-elle, de la vérité de tous les articles de foi que je suis sûre d'avoir deux yeux dans la tête. »
Sur ce fondement inébranlable de la parole de Dieu elle appuyait toutes ses entreprises. « Il n'est pas besoin de soutiens humains, disait-elle un jour en commençant une fondation , il suffit de croire fortement que la parole de Dieu a toujours son effet. » Et une autre fois , dans des circonstances excessivement difficiles : « Le ciel et la terre se peuvent bouleverser; mais la parole de Dieu demeure éternellement. II a dit
que, si nous cherchions le royaume de Dieu, il nous fourniroit le reste ; j'y crois et je m'y fie. » Aussi /outes les créatures l'eussent abandonnée, qu'elle n'aurait éprouvé aucun trouble. Cet abandon même rehaussait et affermissait son espérance. Moins elle trouvait sous sa main d'appuis naturels, plus elle y rencontrait d'obstacles, plus aussi elle agrandissait son cœur du côté de Dieu, et, faisant faire à sa foi un effort extraordinaire , elle s'appuyait avec d'autant plus de résolution sur Dieu que tout manquait davantage autour d'elle. On l'entendait, aux moments les plus difficiles , s'écrier : « Dieu est fidèle ! Dieu est fidèle ! » et encore : « Quand Dieu même m'écraseroit , j'espérerois en lui. » De là cette paix dans le péril, cettejoie et cette sérénité dans les mille embarras et /es extrêmes pauvretés des fondations, cette douce gaieté, même au milieu des peines intérieures les plus horribles, cette constance enfin, et cette force inébranlable, qui la rendaient maîtresse de toutes les difficultés. En elle s'est accomplie cette belle parole de la sainte Écriture : « La victoire par laquelle nous triomphons de tout, c'est notre foi. »
A cette foi ferme , à cette espérance inébranlable , elle joignait l'amour le plus fort pour Dieu , le plus hardi dans les entreprises, le plus constant dans les difficultés, le plus discret et le plus humble, le plus généreux surtout; un amour qui la faisait vivre tout abandonnée à la sainte volonté de Dieu, qui la portait à s'anéantir totalement elle-même pour exalter son bien -aimé, et qui l'inondait de joie à la pensée de participer aux douleurs, aux mépris, aux humiliations de son Sauveur, trop heureuse, disait-elle, de
suivre nue Jésus-Christ nu, et de s'unir à lui dans l'humiliation d'elle-même. Les plus grands personnages du dix- septième siècle ne parlaient qu'avec enthousiasme de la grandeur de cet amour. « Je ne sais, disait un religieux, si l'amour divin a jamais eu domination plus absolue sur une âme, et s'il s'en pourroit trouver en toute la terre une plus abandonnée à l'amour. » C'était un mot devenu banal à force d'avoir été répété, que la mère de Chantai était une des plus grandes amantes que Dieu eût jamais eues sur la terre.
Cet ardent amour de Dieu était si pur et si élevé en sainte Chantai, qu'elle ne se souciait ni des jouissances, ni des consolations, ni même des récompenses de l'amour, a Savourer les suavités de Dieu, disait-elle, n'est pas amour solide; mais s'humilier, souffrir et pâtir, mourir à soi-même, vouloir n'être connue que de Dieu seul, voilà véritablement l'amour. » Et dans une autre circonstance : « Si la gloire et la félicité se pouvoient séparer de Dieu, je ne ferois pas un pas pour les acquérir, ne voulant tendre qu'à Dieu seul. )• Elle ajoutait: « J'ai' souvent dit à Notre- Seigneur, au fort de mes travaux, que s'il lui plaisoit de marquer m.a demeure aux enfers, pourvu que ce fût sans que je l'offensasse, et que mon tourment fût à sa gloire, je serois contente, et que toujours il seroit mon Dieu! »
Aussi toute son application était de se donner, de se livrer tout entière à la grâce de Dieu. « Dieu seul! Dieu seul! » disait-elle sans cesse. « Livrez -vous, livrez -vous sans cesse au saint amour! » répétaitelle à ses filles. Et un jour que l'une d'elles lui disait
que c'était bien difficile! « Oh! si vous saviez ce que c'est d'être livrée à la grâce! » Et, en disant ces mots, ses yeux se levèrent ardemment vers le ciel comme si elle eût été en extase.
Un témoin entendu au procès de canonisation raconte que son « âme paroissoit quelquefois toute submergée en Dieu ». Et elle-même avoua qu'elle avait reçu de Dieu par moments un si grand don d'amour divin, « qu'il lui sembloit que son corps n'étoit plus qu'un étranger associé avec elle, » tant elle se sentait élevée par le saint amour au-dessus des choses terrestres.
Mais quelque pur et quelque ardent que fût son amour, sainte Chantai ne tombait pas dans ces raffinements de spiritualité qui commençaient à apparaître, et qui allaient troubler et compromettre les plus belles aspirations de la piété au dix -septième siècle. Son ferme bon sens la protégea toujours contre de tels écarts. Étant un jour dans une des plus grandes villes de France, une religieuse de vertu éminente désira conférer avec elle de son intérieur. Dans la conversation, cette religieuse lui dit que depuis quelque temps elle était dans des sécheresses et des délaissements tels, qu'il lui fallait se contenter de savoir que Dieu est Dieu, sans qu'elle osai l'appeler son Dieu , ni même penser qu'il le fût. « Oh ! pour ce point, reprit vivement sainte Chantai, je vous laisse, ma chère mère, et ne pratiquerai jamais celte abnégation. Pour abattue qu'ait été mon âme, elle n'a jamais été si bas qu'elle n'ait dit: « Mon Dieu, vous « êtes mon Dieu et le Dieu de mon cœur. » Cette religieuse lui répliquant qu'en ce mot de mon Dieu,
Ton n'était pas encore dans le parfait dénuement d'esprit : « Quoi! reprit la sainte, notre dénuement d'esprit égalera- 1- il jamais celui du Fils de Dieu? Et cependant, au milieu du plus grand de tous les abandons imaginables, il a dit: « Mon Dieu, mon « Dieu , pourquoi m'avez -vous délaissé? »
Cet amour pour Dieu, si fort, si solide, et, pour amsi dire, si austère, s'alliait cependant à la piété la plus tendre et la plus simple. C'était un plaisir de voir, aux fêtes de Noël, avec quelle dévotion elle allait elle-même envelopper l'Enfant Jésus pour le poser dans la crèche qu'elle faisait faire; avec quelle joie naïve elle chantait et entendait chanter des noëls composés par les sœurs elles-mêmes, se souciant peu des rimes, pourvu qu'elle y trouvât de la piété. Même elle aimait qu'on y entremêlât quelques traits innocents et récréatifs. Elle célébrait avec la même joie naïve et simple la fête de l'Epiphanie; elle avait chargé la sœur Marie-Péronne de Chatel de mettre en couplets tout le voyage des rois mages.
Pendant le carême, c'était la même tendresse de piété, avec un autre caractère. Elle ne parlait que de la Passion. Elle disait que son cœur se fondait de douleur et d'amour au souvenir des humiliations et des souffrances de l'Homme-Dieu. Les paroles qu'elle répétait le plus volontiers étaient celles-ci : Nous l'avons vu, et nous ne V avons pas reconnu. Il a paru semblable à un lépreux. C'est un homme de douleurs. Elle se les fit mettre en vers, et elle les chantait souvent à la récréation. Le Jeudi saint, elle lavait et baisait les pieds des sœurs avec une dévotion qui rejaillissait sur son visage. Le Vendredi et Samedi
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saints, elle parait elle-même un calvaire ou un petit tombeau, et elle y passait des heures entières dans les larmes. Le jour de Pâques, elle allait, à la tête de sa communauté, faire sept stations, en l'honneur des sept apparitions de Notre -Seigneur. Le jour de l'Ascension, elle ne manquait jamais de se trouver au chœur, un demi-quart d'heure avant midi , pour accompagner Notre-Seigneur montant au ciel. Elle faisait tirer les dons du Saint-Esprit au jour de la Pentecôte, et elle mettait un soin particulier à bien comprendre et à pratiquer le don qui lui était échu.
Presque toujours, la veille de ces fêtes, elle accomplissait quelque acte de pénitence, au réfectoire, en présence des sœurs. D'ordinaire, elle priait tout haut, les bras en croix, demandant à Dieu l'esprit du mystère qu'on devait célébrer le lendemain. La ferveur de son cœur montait alors à son visage et l'illuminait de telle sorte, qu'il devenait quelquefois « brillant comme un astre ».
Pendant tous ces jours de fête elle présidait ellemême à l'office, et jusqu'à sa soixante-dixième année elle n'y a jamais manqué, à moins qu'elle ne fût déposée, auquel cas elle se tenait humblement en son petit coin. Sa voix était belle et forte, et en même temps si pénétrée de piété, qu'elle donnait de la dévotion à celles qui l'entendaient. Les plus minces cérémonies lui étaient en vénération, et surtout le chant de l'office. Elle reprenait jusqu'aux moindres fautes, et tel était son respect pour la sainte psalmodie, que, soit à Annecy, soit dans ses voyages, elle prenait les plus grandes précautions, faisait chanter devant elle, chantait elle-même, multipliait les avis, afin que
l'office divin fût partout célébré avec gravité, piété et modestie.
Mais c'est surtout envers le saint Sacrement de l'autel qu'éclatait la tendresse de sa piété. Entre les papiers qu'elle tenait toujours attachés sur sa poitrine se trouvait une action de grâces à Notre- Seigneur de ce qu'il avait bien voulu l'admettre tous les jours à la sainte table. Pendant trente et un ans, elle eut le bonheur de faire la sainte communion chaque matin, et jamais cette sainte action ne cessa de lui paraître nouvelle. Elle ne s'y habitua jamais. Si elle eût été libre, elle aurait voulu se confesser chaque matin afin d'y apporter un cœur plus pur. Elle avait un grand soin qu'il y eût de belles fleurs au jardin, et qu'on les conservât pour les mettre devant le saint Sacrement. Tous les dimanches et fêtes, les sœurs avaient coutume de lui offrir un bouquet , pour le porter à la main; mais, après l'avoir conservé un instant, elle envoyait la sœur sacristine le mettre sur l'autel. Quand ce bouquet s'était fané au pied du saint Sacrement, elle se le faisait rendre, et elle le gardait dans sa cellule, devant son crucifix. Elle avait toujours de ces bouquets séchés sur l'autel, et, une sœur lui ayant un jour demandé pourquoi elle agissait ainsi : « Mes pensées ne méritent pas d'être dites, )) répondit-elle. La sœur insistant : '< Ma fille, la couleur et l'odeur sont la vie de ces fleurs; je les envoie devant le saint Sacrement, où peu à peu elles se flétrissent et meurent : je désire être ainsi, et que ma vie, qui se passe peu à peu, se finisse devant Dieu en honorant le mystère de la sainte Église. » Une autre fois , cette même sœur étant travaillée de
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peines inlérieures, la mère de Chantai lui donna la moitié du bouquet flétri qu'on venait de lui apporter, et lui dit : « Ma fille, pliez cela et le mettez sur votre cœur en révérence du saint Sacrement; j'ai quelquefois été soulagée en mes peines p^r ce remède. »
Tout ce qui servait au saint aatel lui inspirait un respect profond. Sa besogne la plus ordinaire était de préparer des voiles de calice, des nappes et des devants d'autel, et surtout des ornements pour le saint sacrifice. Elle en pourvoyait tous les villages qui avoisinaient Annecy, et jusqu'aux monastères les plus éloignés de France et d'Italie. Surtout elle entourait de la plus tendre vénération les prêtres entre les mains desquels s'offre tous les jours la Victime sans tache. Elle se recommandait à leurs saints sacrifices, et quand l'un d'eux lui promettait de se souvenir d'elle au saint autel, elle disait que cette pro messe lui était plus chère que si tous les rois de la terre lui eussent promis de la couronner et de la rendre souveraine du monde. Telle était sa réputation de sainteté, que, même en présence des prêtres, on ui demandait quelquefois sa bénédiction; mais elle n'y voulait jamais consentir, à moins que le prêtre ne le lui ordonnât. Encore exigeait-elle qu'il se retirât un peu, disant qu'il n'appartenait à personne de bénir quand il y avait un prêtre, et que c'était un office réservé à sa dignité.
Cette tendre dévotion envers Notre -Seigneur était accompagnée, comme il arrive toujours, de la plus vive piété envers sa sainte Mère. Tout enfant, elle l'avait prise pour sa protectrice; plus tard, avant d'être religieuse, mais lorsque ses idées inclinaient
déjà de ce côté, elle 1 avait choisie pour son abbesse, et, en signe de servitude perpétuelle, elle avait fait vœu de dire tous les jours son chapelet. Quand les fêtes de la saint Vierge approchaient, elle s'y préparait avec un redoublement de ferveur, chantant et faisant chanter le Magnificat, VAve maris Stella, ou quelques autres de ces chants admirables consacrés par la piété filiale des chrétiens à la louange de leur Mère. De toutes ces fêtes, celle qu'elle aimait le mieux, c'était celle de l'Immaculée Conception N'ayant pu obtenir de Mer (j^ Genève qu'il la fît chômer dans son diocèse, elle procura au moins qu'elle fût célébrée avec une grande solennité dans l'égUse Notre-Dame d'Annecy. « Notre bon M. le doyen m'a toute réjouie, disait- elle aux religieuses en leur annonçant cette nouvelle; car il m'a assurée que, quand il devroit aller lui-même sonner la grande cloche de Notre-Dame, il la fera sonner pour la fête de l'Immaculée Conception comme pour les grandes fêtes. » Elle écrivit à un grand nombre de monastères et d'abbayes pour demander aue l'on célébrât cet^e fête avec le plus de solennité possible, afin d'exciter le peuple à révérer cette sainte prérogative. « Je m'estimerois heureuse, ajoutait-elle, de donner ma vi-e pour la soutenir. » Elle récitait sans cesse la prière de saint Bernard, Souvenez-vous, et, en beaucoup de circonstances, elle no conseillait pas d'autre remède aux âmes ou faibles, ou troublées, ou découragées, que la dévotion à la sainte Vierge. Une année, pendant qu'elle faisait sa retraite, trois sœurs allèrent la trouver pour lui demander quelques permissions. Elles la trouvèrent les bras croisés devant une image de la sainte Vierge,
et tirant les litanies: « Voyez, mes filles, leur ditelle, comme nous avons tout en Marie. Si nous sommes enfants, elle est mère; si nous sommes foibles, elle est forte; si nous avons besoin de grâces, elle est la mère de la divine grâce; si nous sommes en ignorance, elle est le siège de la sagesse; si nous sommes tristes, elle est la cause de notre joie. » Et elle poursuivit ainsi tous les versets des litanies. Après quoi elle renvoya les sœurs, leur demandant qu'elles priassent fort la sainte Vierge pour elle. Une des sœurs lui ayant dit: a Quelle prière faut-il faire? — Ma fille, répondit la bienheureuse, la meilleure prière et la plus agréable à la sainte Vierge, c'est de louer Dieu des grandeurs qu'il a mises en elle et du choix qu'il a daigné faire d'elle pour être sa vraie mère. »
Avec cette tendre piété, avec ce vif et fort amour pour Dieu s'était développé dans l'âme de sainte Chantai le plus ardent dévouement à l'Église, à cette société des âmes que Dieu a fondée sur la terre par le sang de son Fils. Gomme sainte Thérèse et d'après les conseils de saint François de Sales, elle louait Dieu sans cesse d'être fille de la sainte Église. Elle en sentait tous les besoins, en éprouvait toutes les douleurs, pleurait amèrement tous les désordres qui la déshonoraient, et bien peu d'hommes à cette époque, bien peu de prêtres même, eurent un plus véritable et plus profond apostolat. Ce qu'elle a fait de démarches, ce qu'elle a entrepris de voyages pour le bien des âmes est à peine croyable. A soixante- dix ans elle parcourait encore la Savoie, la France et l'Italie. Nous Talions voir mourir en voyage, digne fin d'un apôtre et d'une fondatrice, laissant plus de
quatre-vingts maisons fondées par elle, une foule d'abbayes réformées, un nombre immense d'âmes éclairées, consolées, converties.
On ne fait pas de telles œuvres, on ne fonde pas surtout quatre- vingts maisons de prière, dans un siècle aussi bon et aussi mauvais que le dix-septième, sans soulever toutes les passions, sans exciter tous les enthousiasmes. La vénérable mère de Chantai connut à la fois le péril des louanges et celui des injures. On écrivit contre elle des libelles diffamatoires, on fit des chansons, on ne lui épargna pas les calomnies. Les passions qu'elle avait vaincues en elle et dans les autres se vengèrent en l'accablant d'outrages. Mais, comme il arrive dans tous les saints, ces outrages ne firent que mieux éclater la merveilleuse humilité de cette grande âme. « Il y avoit trop de plaisir, dit une religieuse, à étudier le visage de notre bienheureuse mère dans ces circonstances. Un jour entre autres, une personne qui l'avoit appelée au parloir s'étant laissé emporter à des paroles de violence, et l'accusant d'injustice et de fausse charité, la bienheureuse l'écouta sans l'interrompre avec un visage doux, rabaissé et dévot. Et quand elle eut fini : « Dieu vous bénisse, mon enfant, » lui dit-elle gracieusement; et se tournant vers les sœurs qui étaient là : « Voyez -vous comme ce cher prochain se détraque. Ah! il le faut bien aimer; allons prier à son intention. » Souvent elle faisait lire en récréation les libelles et les chansons qu'on écrivait contre elle, et, après les avoir écoutées avec douceur, elle ne répondait aux mouvements d'indignation que ces lectures provoquaient que par les paroles de la plus profonde
humilité. Elle avouait un jour en revenant du parloir que, si elle ne se fût retenue, dans la crainte de piquer de confusion des personnes qui lui avaient parlé avec mépris, elle se serait jetée à leurs genoux et les aurait remerciées à mains jointes.
Cette humilité était plus ravissante encore au milieu des succès et des ovations qu'on lui décernait partout. Elle rougissait alors comme une jeune fille qui reçoit une abjection. « Sortons d'ici, disait- elle à ses sœurs, ces gens -là se méprennent, ils ne savent pas qui je suis. » On la vit souvent, surtout dans les dernières années de sa vie, lorsque des princesses se recommandaient à ses prières ou que des évêques lui demandaient sa bénédiction, trembler de tous ses membres, et tellement interdite, qu'elle ne pouvait dire un seul mot. Si on l'appelait sainte : « Hélas! hélas! y> disait-elle; et de grosses larmes apparaissaient dans ses paupières. Elle ne souffrait pas davantage qu'on lui donnât le nom de fondatrice. Elle effaçait ce nom partout où elle le trouvait. C'était faire déshonneur, disait- elle, à une si florissante Congrégation que de lui supposer une aussi indigne fondatrice. Elle refusait même de donner aux religieuses le nom de filles, ne se regardant que comme la dernière et la servante de toutes. « J'ai été, disait-elle, comme ces grosses servantes de peine dont le père de famille se sert au temps de la moisson, et auxquelles il dit : Venez ici, allez là, retournez en ce champ, allez en cet autre. Quand ces pauvres paysannes sont devenues fort vieilles, elles ne sont plus bonnes qu'à filer leurs quenouilles, et ne se peuvent tenir de dire aux enfants : Votre père vouloit qu'on fît ceci, et qu'on
ne fît pas cela. Ainsi, ajoutait-elle avec humilité, au commencement notre bienheureux Père me disoit, comme à la servante de l'Institut : Allez fonder à Lyon, allez à Grenoble; revenez pour aller à Bourges; sortez de Bourges pour aller à Paris; quittez Paris et revenez à Dijon. J'ai été plusieurs années que je ne faisois qu'aller et venir dans le champ de ce cher père de famille; maintenant je suis une pauvre chétive vieille de soixante- cinq ans; il me semble que je ne sers plus de rien à l'Institut, sinon pour dire un peu les intentions du Père. » Et dans une autre circonstance elle écrivait ces belles paroles à la mère de la Roche : « L'âge où je suis me donne moins de difficulté qu'autrefois d'appeler filles celles dont je vois bien que ne suis ni ne mérite d'être la mère; mais parce que je suis leur première sœur et qu'elles sont orphelines de Père, elles me veulent nommer mère. 0 mon Dieu! qu'elles me fassent telle, et qu'elles n'aient pas honte de m'avoir pour servante! Certes, je serois bien téméraire, vu le peu de fruit que j'ai fait dans l'Institut, si je voulois autre qualité que celle de servante et de servante inutile. »
Ces humbles sentiments d'elle-même, elle les avait aussi de l'Ordre qu'elle avait fondé- Par une rare délicatesse d'esprit et de cœur, eile le mettait dans son affection au-dessus de tous, maie dans son estime elle ne lui donnait que la dernière place. Ni les vertus éclatantes de ses filles, ni la propagation de la Visitation, ni la part qu'elle y avait prise, ni même la haute sainteté de saint François de Sales, ne troublaient sur ce sujet la netteté de son jugement. « Non, certes, disait- elle, il ne faut pas exalter notre Insti-
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tut, ni le louer au-dessus des autres, ni même à régal des autres, mais confesser franchement que, comme il est en sa naissance des derniers en l'Église, ainsi n'y est-il, comme disoit notre fondateur, que comme une petite violette de mars, qui n'a nul éclat en sa couleur. » Et à une sœur qui faisait des objections : « Ma chère fille, lui répondait-elle avec bon sens et finesse, l'on n'entend pas que vous méprisiez votre Congrégation; au contraire, il en faut avoir une très grande estime parce qu'elle vient de Dieu, qu'elle appartient à Dieu, et qu'en effet elle est très bonne et sainte. Mais ce qu'on vous enseigne, c'est de ne la pas priser au-dessus des autres, ce que sans doute vous n'eussiez jamais fait auparavant qu'elle fût votre propre Congrégation; car, au contraire, ces grands Ordres de Saint- Benoît et les autres , qui ont tant envoyé de saints et de saintes en paradis, qui sont si anciens, si autorisés et si remplis d'exercices pénibles , vous les estimiez et prisiez davantage que celui-ci. Il faut donc que, sans que vous vous en aperceviez, l'estime que vous en faites maintenant au-dessus des autres procède de la trop grande estime que vous avez de vous-même, ce qui est un grand orgueil que nous ne connaissons pas ^ . » Et, continuant sur ce ton, elle réprimait courageusement dans ses filles cette espèce d'orgueil, qui est si naturel, et que d'ordinaire on ne se reproche pas.
La plus rare mortification achevait dans la mère de Chantai l'œuvre commencée par l'humilité. Sans doute, par obéissance à ses règles, elle avait renoncé
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aux jeûnes, aux veilles, aux disciplines sanglantes, aux macérations de toute sorte qu'elle s'était imposées lorsqu'elle était encore dans le monde. Mais, pour avoir renoncé aux austérités corporelles, elle n'avait pas renoncé à l'austérité. Lors de la fondation du monastère de Turin, M. le marquis de Lullin dit à Madame Royale, qui était présente, de remarquer un peu la splendeur de cette fondatrice d'Ordre. Ses souliers avaient deux ou trois pièces par-devant et étaient attachés avec des courroies de cuir. Tous ses vêlements étaient rapiécés et vieux; elle les aimait ainsi, pourvu qu'ils fussent bien nets. Elle pria une fois la sœur robière de lui laisser encore porter son voile, où il y avait déjà, compte fait, quatorze ou quinze pièces. Elle usait ses robes jusqu'au bout. « Je vous assure, écrivait-elle, qu'il y a huit ans que je porte la robe d'hiver que nos chères sœurs de Dijon me donnèrent, et que je n'ai point encore pensé qu'elle ne fût pas assez chaude; j'espère bien que, si Dieu me donne vie, elle me fera encore deux ou trois ans. Certes, j'ai honte de voir que les filles qui ont voué la pauvreté aient soin de leur vêture. » Lorsqu'elle allait partir pour son dernier voyage de France, elle ne voulut jamais souffrir qu'on lui fît des habits neufs, et la veille de son départ elle demanda des pièces pour raccommoder sa robe, qui était toute rompue. Jusqu'à l'âge de soixante ans elle coucha au dortoir comme toutes les sœurs, et, lorsqu'à cet âge la mère de Ghatel lui eut ordonné de prendre une chambre, elle y tenait un si petit feu en hiver, qu'à peine s'y pouvait- on chauffer. Quand elle était obligée de se servir d'une lampe en sa chambre, elle vou-
lait qu'il n'y eût que trois fils de coton ou deux, quand ils étaient un peu gros. Elle disait: «Je prends grand plaisir à voir cette petite lumière; cela sent si fort la pauvreté! Elle ne voulait en quoi que ce soit avoir rien de particulier, et on l'entendit souvent demander aux sœurs, les mains jointes et les yeux en larmes, de lui laisser la liberté de vivre dans la pauvreté et la mortification.
Ce même esprit apparaissait encore dans la manière rigoureuse dont elle observait les règles , dans son exactitude à garder le silence, dans le zèle à se refuser toute jouissance, de quelque espèce qu'elle fût. « Tout à la grâce, disait-elle sans cesse, rien à la nature. » Un jour d'été qu'il faisait une extrême chaleur, elle s'assit, en rentrant du jardin, sur un escalier de pierre exposé à un petit vent frais et très agréable. Mais à peine s'en fut-elle aperçue, qu'elle se leva très vivement en disant : « La nature trouve ici trop à prendre. » Et dans une autre circonstance, comme elle n'avait rien dormi de la nuit, il lui survint pendant l'oraison un petit assoupissement; s'en apercevant, elle se leva debout avec une sainte vitesse, et passa ainsi le reste de l'oraison « avec un visage si enflammé et si dévot, qu'elle sembloit un ange ». A chaque instant elle faisait des actes semblables, révélations incomplètes mais éloquentes de ce grand esprit d'austérité qui ne l'abandonnait jamais.
C'est le propre des saints de concilier en eux les vertus en apparence les plus opposées. Cette femme si austère était singulièrement bonne, aimable et gaie. A vingt ans on l'avait surnommée la dame par-