‹ Histoire de Sainte Chantal et des origines de la VisitationChapitre 29 sur 65 · IL · texte numérisé non relu

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faite, et c'avait été à Bourbilly un proverbe parmi les gcnlilshommes et les dames de la société, qu'il n'y avait point de joie quand M"'« de Chantai n'y était pas. Cinquante ans après, la vénérable fondatrice, louchant à sa soixante-dixième année, était encore la joic des récréations dans les monastères où elle se trouvait. « Pour se bien récréer, dit la mère de Chaugy, il falloit que notre bienheureuse mère y fût, cl quand elle n'assistoit pas aux récréations, il y ma nquoit la meilleure part de la joie et de la suavité. Elle poiloit l'une et l'autre sur son visage ^. » Elle aimait beaucoup les vers, et on en faisait beaucoup à la Visitation. La mère Favre, la mère de Bréchard, la mère de Chatel, y apportaient souvent, surtout pour les fêtes, des cantiques que la mère de Chantai se plaisait à faire chanter. Elle chantait souvent ellemême, et, pour exciter ses filles à une sainte joie, elle faisait parfois quelques vers ou quelques petits contes de récréations, tempérant ainsi l'austérité de la vie par un incomparable don d'amabilité et de gaieté.

Mais, quelque remarquable que fût dans une même âme la réunion de tant de vertus différentes et en apparence opposées, il y avait pourtant quelque chose de plus remarquable encore, c est la manière dont ces vertus s'étaient développées successivement et perfectionnées. Sous ce rapport, les saints ne se ressemblent pas. Il y en a, comme saint Augustin, qui ne se donnent à la vertu que tard , après avoir dissipé leur jeunesse dans les vanités et dans les passions.

î Mémoires de la mère de Chaugy, p. 431.

Il y en a d'autres, comme sainte Thérèse, qui se consacrent à Dieu de bonne heure, mais qui s'arrêtent ensuite, s'attiédissent un instant, si j'ose ainsi parler, et n'en reprennent que plus vivement ensuite leur '3lan vers le ciel. Quelques-uns enfin, consacrés à Dieu dès leur berceau, disposent de bonne heure dans leur cœur ces mystérieuses ascensions dont il est parlé dans la sainte Écriture, et du berceau à leur tombe leur vie est un progrès qui ne s'arrête jamais. Sainte Chantai était de ces âmes -là. D'une pieuse enfance passée à une jeunesse plus pieuse encore, et de celleci à un âge mûr admirable, lorsque le monde la croyait arrivée au terme de sa perfection , elle s'éleva tout à coup de la vie commune à la vie parfaite, et, renouvelant son âme dans le sacrifice, commença une nouvelle carrière où chaque année fut un progrès. Parvenue même à ces dernières années où l'âme semble n'avoir qu'à récolter et à jouir, elle sème encore, elle travaille encore, elle avance toujours. Prenez une à une les vertus de la vie religieuse, et voyez le progrès. <( Plus elle avançoit en âge, dit la mère de Chaugy, plus elle se rendoit ponctuelle dans l'observation des règles ; elle ne se fût pas dispensée d'un enclin de tête, d'une cérémonie, d'une attention à relever sa robe en descendant un escalier ^ » Et ailleurs : « On peut dire que la foiblesse du vieil âge faisoit mieux éclater la sainte force de son esprit, de son cœur et de son amour, en sorte que, sans se regarder ellemême, aucune entreprise où elle voyoit la volonté de Dieu ne ^étonnoit^ » Et encore : « Plus elle avançoit

1 Mémoires, 425.

2 Ibid., 355.

en âge, plus elle alloit adoucissant sa conduite *. Dans ses dernières années, elle paroissoit d'une douceur si extraordinaire, si accomplie et si ravissante, qu'il sembloit que cette divine qualité de la bonté et de la douceur eût submergé la force éminente de son naturel et l'active ardeur de son zèle ^. » Ce progrès dans toutes les vertus était si continuel et si rapide, que quiconque restait quelques mois sans voir la sainte en était frappé au retour. « Il faut remarquer, dit la mère de Ghaugy, que, lorsqu'elle alloit faire un voyage, à son retour nous observions en elle un certain surcroît de perfection qui n'étoit pas ordinaire, quoique nous vissions que cette fidèle épouse alloit incessamment de vertu en vertu, et que cette vraie fleur du paradis croissoit sans discontinuation, d'autant qu'elle se tenoit toujours à la vue de son divin soleil ^ »

A forée de se tenir ainsi exposée aux rayons de ce divin soleil, elle participe à sa lumière et à sa chaleur. Quelque chose du feu céleste qui consumait son cœur monta à son visage, et, en l'illuminant, révéla sa transformation. Il n'est plus question dans les dernières pages des Mémoires que de ce visage toujours recueilli, toujours doux, toujours enflammé, qu'on ne pouvait contempler sans émotion ; que de cette beauté divine qui, apparaissant sur le visage de la sainte, faisait craindre à tous que ce bel astre ne fût sur son déclin. 11 était arrivé à sainte Chantai ce que nous avons déjà signalé en saint François de Sales, et ce

^ Mémoires, 414.

'^ îbid., 247.

3 Ibid., 417.

qui se lit dans presque toutes les vies des saints. Une beauté inconnue apparaît tout à coup sur leur physionomie dans les temps qui précèdent la mort; soit que leur belle âme, à moitié échappée du corps qu'elle a vaincu, devienne, pour ainsi dire, visible sur leur visage; soit que plutôt, maîtresse enfin de leur âme et n'y rencontrant plus d'obstacle, la grâce laisse éclater ses splendeurs et y commence, avant même le ciel, le mystère de la glorification du corps. On ne terminerait pas ce chapitre si l'on voulait recueillir ici les éloges, les cris d'admiration, les panégyriques que la vertu croissante de sainte Chantai a arrachés à ses contemporains. Nous n'en citerons que deux , célèbres entre tous, soit qu'on considère la sainteté de ceux qui les ont écrits, la sûreté de leur jugement, la grandeur de leurs lumières dans les choses divines, et par-dessus tout la connaissance parfaite qu'ils avaient-de la mère de Chantai. On sent que nous voulons parler de saint François de Sales et de saint Vincent de Paul. Le premier connut M"™*^ de Chantai aux jours de sa jeunesse; il la vit jeune veuve à Dijon, entourée de quatre petits enfants presque au berceau, maîtresse d'une grande fortune; et dès cette époque il ne s'estimait pas dign« de connaître une si sainte âme ; il recueillait avec respect les lettres qu'elle lui adr-cssait, il les annotait de sa main, et se proposait déjà d'écrire un jour sa vie. Bien qu'il mourût longtemps avant sainte Chantai, et qu'il n'ait pas été spectateur de ses vingt dernières années, les plus belles et les plus fécondes en merveilles, il ne tarissait pas en éloges. C'était à ses yeux la femme forte de l'Évangile, une autre sainte

Paule, une sainte Angèle, une sainte Catherine de Gênes. « Je puis dire en vérité, écrivait -il, qu'une âme ne peut arriver à une plus haute perfection, selon l'étendue des grâces qu'elle a reçues. Je n'ai jamais vu tant de pureté d'intention, de soumission et d'obéissance, de détachement de tout, d'acquiescement à la volonté de Dieu, et de ferveur dans l'oraison, qu'en a cette bonne mère. » Et ailleurs : « Je ne parle de cette âme toute sainte qu'avec respect; on ne peut assembler une plus grande étendue d'esprit avec une plus profonde humilité; elle est simple et sincère comme un enfant; avec un jugement solide et élevé, l'âme grande, un courage pour les saintes entreprises au-dessus de son sexe ; et, en un mot, je ne lis jamais la description de la femme parfaite de Salomon que je ne pense à la mère de Chantai. »

De si grands éloges, tombés d'une bouche si sincère et si sainte, eussent bien suffi sans doute à la gloire de la vénérable mère de Chantai; mais Dieu, qm avait donné à la jeunesse de sa servante un appréciateur et «n panégyriste digne d'elle, n'avait pas voulu que sa vieillesse fût privée d'un pareil honneur. Au moment où sainte Chantai perd saint François de Sales, elle retrouve saint Vincent de Paul. Le premier la dirige pendant dix-huit années, le second pendant vingt. Celui-ci voit, pour ainsi dire, l'aurore de ce bel astre, et il tressaille d'admiration; celui-là assiste à son couchant, et, non moins ravi, il en trace une peinture qui passerait pour exagérée, si le nom de saint Vincent de Paul n'excluait toute idée d'exagération. Voici ce portrait; on le placera à côté de celui que saint François de Sales en a lui-même tracé, et

l'on admirera une humble temme qui a mérité être louée ainsi par de tels hommes.

« Nous, Vincent de Paul, supérieur général très indigne de la congrégation de la Mission, certifions qu'il y a environ vingt ans que Dieu nous a fait la grâce d'être connu de la très digne mère de Chantai, fondatrice du saint ordre de la Visitation Sainte- Marie, par de fréquentes communications de paroles et par écrit qu'il a plu à Dieu que j'ai eues avec elle, tant au premier voyage qu'elle fît à Paris il y a environ vingt ans, qu'aux autres qu'elle y a faits depuis, en tous lesquels elle m'a honoré de la confiance de me communiquer son intérieur; qu'il m'a toujours paru qu'elle étoit accomplie en toutes sortes de vertus, particulièrement qu'elle étoit pleine de foi, quoiqu'elle ait été toute sa vie tentée de pensées contraires; qu'elle avoit une très grande confiance en Dieu et un amour souverain de sa divine honte; qu'elle avoit l'esprit juste, prudent, tempéré et fort, en un degré très émineni; que l'humilité, la mortification, l'obéissance, le zèle de la sanctification de son saint Ordre et du salut des âmes du pauvre peuple étoient en elle en un souverain degré; en un mot, que je n'ai jamais remarqué en elle aucune imperfection, mais un exercice continuel de toutes sortes de vertus; que, quoiqu'elle ait joui en apparence de la paix et tranquillité d'esprit dont jouissent les âmes qui sont parvenues à un si haut degré de vertu, elle a néanmoins souffert des peines intérieures si grandes, qu'elle m'a dit et écrit plusieurs fois qu'elle avoit l'esprit si plein de toutes sortes de tentations et d'abominations, que son exercice continuel étoit de se détourner du

regard de son intérieur, ne pouvant se supports elle-même en la vue de son âme si pleine d'horreur qu'elle lui serabloit l'image de l'enfer ; que néanmoins, quoiqu'elle souffrît de la sorte, elle n'a jamais perdu la sérénité de son visage, ni ne s'est relâchée de la fidélité que Dieu demandoit d'elle dans l'exercice des vertus chrétiennes et religieuses, ni dans la sollicitude prodigieuse qu'elle avoit de son saint Ordre, et que de là vient que je crois qu'elle étoit une des plus saintes âmes que j'aie jamais connues sur la terre, et qu'elle est maintenant bienheureuse dans le ciel. Je ne fais pas de doute que Dieu ne manifeste un jour sa sainteté. »

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