‹ Histoire de Sainte Chantal et des origines de la VisitationChapitre 30 sur 65 · CHAPITRE TRENTE-QUATRIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE TRENTE-QUATRIÈME

MORT DE SAINTE CHANTAL — MADAME DE MONTMORENCY REÇOIT SON DERNIER SOUPIR

La France, qui avait vu naître sainte Chantai, devait avoir son dernier soupir, et, pour le recevoir, Dieu avait préparé une femme héroïque à laquelle il réservait, première récompense d'une vertu incomparable, l'honneur de fermer les yeux de la sainte.

M""^ la duchesse de Montmorency descendait de l'antique famille romaine des Ursins. Nièce du pape Sixte V, petite -nièce et filleule de la reine Marie de Médicis, d'une rare beauté, d'une vertu précoce, elle était entrée dès l'âge de quatorze ans dans cette illustre maison de Montmorency, la plus ancienne de France, alliée à toutes les maisons royales, et dont le cri de guerre était : « Dieu aide au premier baron chrétien ! » Son mari, le jeune Henri II de Montmorency, s'annonçait comme un des plus grands hommes de guerre d'une époque qui avait vu mourir Henri IV, et qui voyait naître Gondé et Turenne. A dix-sept ans il était grand amiral de France et gouverneur du

Languedoc. A vingt-cinq il battait les calvinistes par terre et par mer, les chassait de l'île de Rhé, et démantelait leurs principales places fortes aux applaudissements du pape et de la chrétienté tout entière; et, à peine âgé de trente- trois ans, il recevait de la main de Louis XIII le bâton de maréchal de France. Placez à côté de lui, en celte année 1628, sa jeune épouse, célèbre par sa modestie comme il l'était par son courage, d'une inépuisable charité pour les pauvres, employant ses immenses richesses à guérir les misères que la guerre entraîne après elle, et vous comprendrez l'enthousiasme qui accueillit les jeunes époux dans le voyage qu'ils firent alors dans leur gouvernement du Languedoc. On a dit que ces prospérités égarèrent le jeune duc de Montmorency; on a dit aussi, et cette parole vaut mieux, que dans les temps de trouble le plus difficile n'est pas de faire son devoir, c'est de le connaître. Le duc crut servir le roi et la France en s'opposant au pouvoir croissant de Richelieu, et, ayant accueilli dans son gouvernement Gaston, duc d'Orléans, héritier présumé de la couronne, il entreprit de lutter contre le toutpuissant ministre. Il y succomba. Fait prisonnier au combat de Castelnaudary, porté , couvert de dix- huit blessures, au parlement de Toulouse et condamnée m.ort, vainement défendu par les larmes des témoins, des soldats, des juges eux mêmes, il marcha à l'échafaud avec une grandeur d'âme qui arracha des cris d'admiration. Les soldats qui assistèrent à son supplice burent de son sang et y trempèrent la pointe de leurs épées, comme si ce sang eût été capable de leur communiquer la vertu du cœur d'où il sortait.

Après ce terrible coup de hache, tout trembla autour de Richelieu. La jeune duchesse, plongée dans la plus amère douleur, se vit, pour surcroît de peines, abandonnée de tous. Les uns fermaient les portes et les fenêtres de leurs maisons sur son passage, de peur qu'on ne les soupçonnât de la connaître. Les autres, c'étaient ceux qui avaient été le plus ses amis, la calomniaient auprès du ministre, pour mieux faire voir qu'ils n'avaient rien de commun avec elle. On lui reprochait jusqu'à ses larmes. Ordre fut donné de l'arrêter et de la conduire sous bonne garde au château de Moulins. Dans cet abandon si cruel, au moment où elle avait tant besoin de consolation, il lui vint en pensée que si le doux évêque de Genève vivait encore, il ne l'aurait pas abandonnée, et, apprenant que la mère de Chantai était à Lyon, elle désira la voir à son passage dans cette ville, afin de trouver dans la fille les consolations que le père ne lui aurait pas refusées. Mais les ordres implacables de Richelieu ne permirent pas à la prisonnière de voir la mère de Chantai. Elle ne put que l'envoyer saluer par sa dame d'honneur. Elle se sentait indigne, disait la duchesse, de conférer avec une sainte et de recevoir aucun soulagement dans ses peines; mais elle la conjurait de se souvenir d'elle devant Dieu. La mère de Chantai lui répondit aussitôt une lettre pleine de tendresse, lui recommandant vivement de s'abandonner à Dieu, et l'assurant que ses malheurs seraient comme des échelons par lesquels elle s'élèverait à un grande perfection.

Cette prédiction s'accomplit dans celte solitude, où rien ne venait la distraire de sa douleur. Seule

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avec Dieu et le souvenir de son cher mari, visitée seulement des tourières de la Visitation , devenues les ministres de sa charité, car par elles elle distribuait aux pauvres tout ce qu'elle avait, l'âme de M"™« de Montmorency mûrit dans les larmes. Quand on vint lui ouvrir les portes de sa prison, elle ne voulait plus en sortir. « A quoi bon? disait -elle, je ne vis plus que pour Dieu. » Elle en sortit cependant, mais pour entrer dans une solitude plus austère. Il y avait dans le château un cabinet obscur, qui ne recevait d'autre lumière que celle des flambeaux, et qui n'avait pour ornement qu'un grand crucifix d'ivoire et une petite miniature représentant le duc de Montmorency. Elle en fit sa demeure habituelle, passant des heures, des jours entiers à prier, à pleurer, à pardonner. Le duc d'Orléans, qui avait entraîné dans la révolte le malheureux duc de Montmorency, la vint voir, et fut à la fois effrayé de sa pâleur et ravi de sa vertu : « C'est une sainte, » répétait-il sans cesse à la cour.

Enfin, en 1634, malgré les sollicitations du roi, de la reine, du duc d'Orléans, qui la rappelaient à Paris, et quoi que fît le duc de Bracciano, son frère, qui désirait qu'elle vînt s'établir à Rome, elle se retira à la Visitation de Moulins, non pour y prendre le voile, elle n'y pensait pas alors, mais comme dans un asile où elle ne verrait plus le monde, et où rien ne l'empêcherait de se consacrer aux grandes pensées de Dieu et au tendre souvenir de son mari. Les Mémoires inédits de la Visitation de Moulins ne tarissent pas en racontant la manière admirable dont elle vivait, sa simplicité, son humilité, son respect pour les règles, sa mortification et les grandes charités qu'elle

versait sur les pauvres. La mère de Bréchard lui confia les novices à instruire; la mère de Chastelluz se mit sous sa direction. Nous verrons bientôt la mère de Chantai elle-même proclamer qu'elle était une vraie sainte et que Dieu la conduisait visiblement.

Elle pleurait toujours son mari ; elle le pleura toute sa vie. Plus de dix ans après la mort du duc, on voyait sur le visage pâle et défait de la duchesse que la blessure n'était pas fermée. En 1642, lorsque Louis XIII, accompagné de sa cour, traversa Moulins, son premier soin fut d'envoyer saluer M'"*' de Montmorency. La duchesse témoigna son étonnement que le roi eût encore conservé le souvenir d'une femme aussi malheureuse qu'elle. « Mais, Monsieur, ajouta- t-elle en s'adressant à l'envoyé, quand vous direz au roi ce que je vous prie de lui dire, n'oubliez pas, s'il vous plaît, de lui parler de ce que vous voyez. » Et, levant le mouchoir qui lui couvrail les yeux, elle lui montra son visage amaigri et sillonné par les larmes. Le cardinal de Richelieu lui envoya aussi faire un compliment. « Monsieur, dit- elle à l'envoyé, témoignez à votre maître que je lui suis obligée de l'honneur qu'il me fait; dites-lui aussi que mes pleurs durent toujours. »

Bien des années après, Louis XIV, accompagné de sa mère, Anne d'Autriche, vint voir la duchesse; et, ayant pénétré jusque dans la pauvre cellule qu'elle habitait, il en sortit pénétré de vénération. « Vous nous apprenez bien ce que Dieu demande de nous, lui dit Anne d'Autriche, par le mépris que vous faites de la vie. » Et, sur le seuil du monastère, lui montrant Louis XIV, qui était bien jeune encore :

« Il n'est pas besoin, ajouta- 1- elle, que je vous recommande de prier Dieu pour mon fils, vous lui êtes assez parente pour vous intéresser à tout ce qui le touche. »

Au milieu de ces grandeurs, ce qui frappait davantage dans la duchesse de Montmorency, c'était sa profonde humilité. La reine Christine de Suède, fille de Gustave-Adolphe, l'étant venue voir, ne pouvait contenir ses sentiments d'admiration. « Jamais, disait-elle, elle n'avoit mieux compris l'anéantissement de l'Évangile qu'en voyant M°^« de Montmorency. » Et parmi les novices du couvent, c'était un défi perpétuel à qui parviendrait à s'abaisser autant que madame la duchesse'.

Telle était la femme à laquelle Dieu réservait l'honneur de fermer les yeux de sainte Chantai. Si on en excepte un embrassement rapide en 1635, ces deux grandes servantes de Dieu ne s'étaient pas vues ; elles ne se connaissaient que par leurs lettres. M""'*" de Montmorency, qui avait alors quarante et un ans, et qui s'était décidée après neuf ans de veuvage à prendre l'habit de religion, désirait vivement recevoir le voile des mains de la sainte fondatrice, et elle lui écrivait lettres sur lettres pour la presser de venir à Moulins. La chose paraissait impossible. D'une part, les sœurs d'Annecy conjuraient la mère de Blonay de ne pas donner son consentement, et celle-ci n'était pas plus disposée que Ms^ de Genève à laisser partir la mère

1 Mémoires inédits de la fondation de Moulins, in-folio. Histoire de la vie de Henri H, duc de Montmorency , par Simon Ducros. Paris, 16/i3, in-A". La Vie 'de M'"' la duchesse de Montmorency, par Cololendi. Paris, 1684, in- 12.

de Chantai. De l'autre, les principaux de la ville disaient tout haut qu'en l'extrême vieillesse où était la sainte, si elle venait à mourir hors de la Savoie, jamais on n'aurait son corps, et ils envoyèrent une députation au duc de Savoie pour qu'il fît défense à la mère de Chantai de sortir de ses États. Mais il avait été décidé dans les desseins adorables de Dieu que la sainte viendrait mourir en France, et malgré toutes les oppositions, au moment où l'on croyait le voyage définitivement empêché, la vénérable mère reçut l'ordre de partir immédiatement pour Moulins.

Les adieux furent plus tristes que jamais. On nous a conservé les dernières paroles qu'elle adressa aux sœurs. Elles sont courtes et brisées, comme ces paroles que l'émotion prononce et que les sanglots interrompent.

« Mes très chères filles, je vous conjure de vivre toutes en la dilection de notre bon Sauveur et de vous aimer cordialement en lui. Qu'il soit lui-même le lien sacré de votre dilection. Honorez -vous les unes les autres, ainsi que disent nos saintes règles, comme le temple de Dieu; et si vous faites cela, mes chères filles, votre union sera toute divine. Vous honorerez Dieu en vos sœurs, et vos sœurs en Dieu. Vivez toutes unanimement, c'est-à-dire n'ayant toutes qu'un cœur et qu'une âme en Dieu. Priez -le pour moi, mes chères filles; je vous aime toutes; je vous connois toutes. Il me semble que je vous laisse en la grâce de Dieu ; je prie sa bonté de vous y maintenir et de vous donner sa bénédiction. Ne vous départez jamais de nos saintes observances. Adieu, mes chères filles, adieu encore un coup, mes chères filles. Je ne

sais si nous nous verrons encore dans cette vie; il faut tout laisser à la divine Providence. Si ce n'est en ce monde, ce sera en la sainte éternité. Je vous verrai souvent en esprit, car je vous ai fort présentes. Je ne sais ce que veut dire cela, mais je les connois toutes si bien *... »

Elle fut obligée de s'arrêter, et, cessant de parler, elle les embrassa toutes, disant à chacune à l'oreille un dernier mot pour sa perfeclion. On remarqua qu'elle ne pleurait pas, à la différence des autres voyages, où elle ne quittait jamais le couvent sans verser des larmes. Une sœur lui ayant dit : « Ma chère mère, nous ne nous verrons plus. — Si ferons, ma fille, dit- elle en souriant. — Mais, reprit la sœur, demandez-le donc à Notre-Seigneur. — Non pas, dit- elle, sa volonté soit faite. Nous nous reverrons en cette vie ou en l'autre. » Elle dit à une autre personne qui craignait de ne plus la revoir: « Soyez sûre que vive ou morte je reviendrai ici. » Et à M. Piotton, qui s'étonnait de la voir si gaie au moment d'entreprendre un si long et si périlleux voyage : « Voyezvous, mon cher frère, je ne veux que la volonté de Dieu, et si je savois qu'elle fût que je m'allasse noyer, tout sur l'heure j'irois me précipiter dans le lac. »

A cette joie de faire la volonté de Dieu en allant en France se joignait dans l'âme de la mère de Chantai une autre joie qui était grande aussi, c'était de voir à Paris saint Vincent de Paul, qu'elle estimait extraordinairement, de conférer une dernière fois avec

1 Chapitres inédits de sainte Chantai, in -4°, lOC. Manuscrit de la Visitation de Dijon.

\m de son intérieur, et d'apprendre de ce saint prêtre ^â science de bien mourir.

Elle sortit du couvent le 28 juillet 1641, au milieu a'une foule immense qui obstruait la porte et remplissait toute la route. Elle fit alors une chose qu'elle n'avait jamais faite, tendant les mains à droite et à gauche à tous ceux qui les voulaient saisir. Chacun se mettait par les rues pour lui dire adieu; les malades eux-mêmes se faisaient placer aux fenêtres pour la voir une dernière fois. « Hélas! dit la mère de Ghaugy, que nous ne croyions guère que ce dût être la dernière fois! Cette digne mère étoit dans une santé et une vigueur qui faisoient espérer encore une quinzaine d'années de vie^ »

Elle arriva à Moulins le 9 août 1641 , après avoir traversé les Visitations de Rumilly, Belley, Montluel et Lyon, répandant partout une odeur de sainteté qui faisait dire que jamais on n'avait vu rien de pareil en elle. M™® de Montmorency la reçut avec des sentiments d'admiration et de joie que les historiens renoncent à décrire, et il se fit entre ces deux âmes, si dignes de se comprendre, une si intime union de cœurs, qu'au témoignage de sainte Chantai ils étaient désormais indivisibles et inséparables.

En prenant le voile, la duchesse avait résolu d'employer une partie de ses biens à établir une Visitation à Toulouse, afin, disait-elle, d'y recueillir les filles de ceux qui avaient tué son mari : l'autre partie de ses biens devait être donnée à la Visitation de Moulins. Mais la mère de Chantai, qui touchait à l'éternité, et

1 Mémoires, 274.

qui craignait pour son Ordre et trop d'extension et trop de richesse, ne voulut consentir ni à l'un ni à l'autre de ces deux projets , et elle exigea que tous les biens de la duchesse fussent renvoyés à sa famille. A ce premier renoncement elle lui en fît ajouter un second. Ayant trouvé un jour M*"^ de Montmorency dans les larmes au souvenir de son mari , elle ne lui avait dit qu'un mot de résignation à la volonté de Dieu; mais ce mot fut si vif, qu'il perça l'âme de la duchesse. S'enfermant donc dans sa chambre, elle prit dans ses mains le portrait de son mari, ce portrait unique, arrosé depuis dix ans de tant de larmes, et, après l'avoir contemplé quelque temps, afin de savourer en quelque sorte l'amertume du sacrifice qu'elle allait faire à Dieu, elle le jeta généreusement au feu. Sainte Chantai ayant appris cet acte héroïque, qu'elle n'avait pas demandé, en fut dans l'admiration, et ce fut alors qu'elle dit qu'il ne fallait pas se mêler de diriger la duchesse, que c'était une vraie sainte, et que Dieu lui-même la dirigeait visiblement. Ce fut alors aussi que, pour récompenser la princesse d'une telle générosité, la mère de Chantai se sentit inspirée de se dépouiller en sa faveur d'un petit portrait de saint François de Sales qu'elle tenait de la propre main du saint évêque. Elle écrivit au dos de la miniature : (( Mon bienheureux Père, impétrez à Madame le souverain amour de Dieu qui conforte et réjouisse son débonnaire cœur en toutes ses afflictions. Amen, amen. » La duchesse reçut ce présent avec une grande joie, et le garda toute sa vie comme une double relique '.

1 Mémoires originaux de la vie de feu N. V. M. Marie- Fèlicie

Cependant la reine Anne d'Autriche ayant appris que la vénérable mère de Chantai était arrivée à Moulins, conçut un vif désir de la voir, et lui députa un seigneur pour la prier de venir à Paris aussitôt que possible. Eq même temps elle lui envoya une litière, et quand elle sut que la mère de Chantai approchait, elle alla au-devant d'elle en carrosse avec ses deux enfants, le Dauphin, qui fut plus tard Louis XIV, et le duc d'Anjou. Elle l'accueillit avec de grands honneurs, et s'enferma avec elle, en disant tout haut : « Je veux, ma mère, vous entretenir au long pour ma consolation et recevoir vos avis. » Elle la fit asseoir dans un fauteuil auprès d'elle, lui baisant les mains en lui témoignant mille respects. Après l'entretien, la reine présenta ses enfants à sainte Chantai: a Voilà les deux princes que Dieu m'a donnés, lui dit-elle : il faut que vous priiez bien Dieu pour eux, et que vous les bénissiez. » Et, malgré toutes ses excuses, elle l'obligea à leur donner sa bénédiction, et les fît mettre à genoux pour la recevoir '.

Ces choses se passaient à Saint -Germain, d'où la sainte se rendit à Paris. Elle y fut reçue avec enthousiasme. Telle était la foule de ceux qui voulaient conférer avec elle, qu'elle était obligée de se lever dès les trois heures du matin, et encore elle n'y suffisait pas. Les sœurs avaient assez à faire de contenter toutes les personnes qui venaient pour faire toucher des chapelets à la bienheureuse. On disait partout que ce qu'on avait admiré jusque-là en elle, n'était que l'au-

des Ursins, douairière de Montmorency. (Manuscrit de la Visitation d'Annecy.) î Déposition de la sapéricure de Moulins et d'une religieuse.

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rorê, et que maintenant elle était à son midi. Et au milieu de ce concours, qui augmentait sans cesse, quand on la proclamait sainte et qu'on cherchait à la toucher comme une relique sacrée, son visage restait toujours le même, modeste, affable, ardent. On lisait sur ses traits dans quelle perfection d'humilité et de ferveur était sa sainte âme. « Pour moi, dit une religieuse, j'avois une consolation si extraordinaire à voir comment cette bonne mère se comportoit avec toutes sortes de personnes et à entendre les saintes paroles qui sortoient de sa bouche, que, si l'on m'eût dit de choisir, de jeûner et prendre la discipline tous les jours pendant un an, ou de quitter une seule fois l'occasion de l'aller assister au parloir, j'aurois sans comparaison mieux aimé jeûner et prendre la discipline tous les jours. Aussi puis -je dire en vérité que pour l'ordinaire j'en sortois avec plus de ferveur et de désir de vertu que je n'aurois fait de l'oraison, et bien souvent les larmes aux yeux à cause de la suavité que ses dignes paroles et actions répandoient dans mon cœur. Je n'en dis pas moins de ce qui est de l'entendre parler aux récréations; car j'y aurois passé les jours et les nuits sans boire ni manger '. »

A Paris, sainte Chantai eut une grande joie, après laquelle elle soupirait depuis longtemps. Elle vit M. Vincent, comme on l'appelait encore. Elle lui ouvrit pour la dernière fois son cœur. Combien dut être douce la conversation de ces deux grandes âmes ! Saint Vincent de Paul entrait dans sa soixante -cinquième année; sainte Chantai, dans sa soixante-neu-

1 Mémoires inédits de la mère Françoise- Hier ony me Favrot. (Archives d'Annecy.)

vième. L'un et l'autre louchaient donc au terme de leur vie. Leurs œuvres croissaient autour d'eux et embaumaient l'Église. Pendant que la sainte avait couru le monde, semant des monastères et faisant refleurir la piété dans les cloîtres, le saint avait bâti des hôpitaux, créé les sœurs de Charité, institué les prêtres des Missions pour les campagnes, ouvert les séminaires et renouvelé le clergé. Et ce n'était là pour l'un ou pour l'autre que la moindre partie de leurs œuvres; la plus belle, celle qui leur avait le plus coûté, c'était leur âme. Puriflée par une pénitence d'un demi-siècle, embellie par l'humilité, transformée par l'amour divin, elle rayonnait à travers leur physionomie régénérée. Ils ne se pouvaient regarder l'un l'autre sans voir resplendir en eux l'image de Jésus- Christ, et leur humilité, en cachant à chacun d'eux ses propres mérites , faisait briller d'un plus vif éclat la vertu qu'il admirait dans l'autre. 0 moment heureux, où se rencontrent ainsi au bout de leurs courses deux âmes transformées en Jésus- Christ ! Saints entretiens, regards respectueux et émus, épanchements de foi, d'espérance et d'amour, qui vous racontera jamais ! Là finirent toutes les peines intérieures de sainte Chantai; là se termina cette agonie qui durait depuis neuf ans. Dieu voulut qu'elle trouvât la paix dans les entretiens de saint Vincent de Paul et d'un saint évêque, M^'^de Bellegarde, archevêque de Sens, auquel elle fit une revue générale de sa conscience. Depuis ce jour, et pendant trois mois qu'elle vécut encore, son âme fut enivrée de délices et connut, au bord de la tombe, comme un avant- goût de la béatitude éternelle.

Avant de sortir de Paris, sainte Chantai alla passer deux jours à Port- Royal, auprès de la mère Angélique Arnauld, qui, hélas! entraînée par l'ardent et opiniâtre M. de Saint-Cyran, allait bientôt tomber dans toutes les orgueilleuses folies de l'esprit de secte. Mais elle ne le croyait pas encore, et elle put verser dans l'àme de la sainte tous ses gémissements sur l'état de l'Église, sans que celle-ci, peu préoccupée des querelles du Jansénisme naissant, se doutât de l'abîme sur le bord duquel Port- Royal était alors suspendu.

Elle visita aussi les Carmélites de Paris , et elle y apprit par la bouche d'une grande servante de Dieu, la sœur Marguerite du Saint- Sacrement, fille de M™" Acarie, que sa mort approchait. « Que ditesvous, ma mère? reprit vivement la sainte; ô Dieul la bonne nouvelle! » Et tout le jour elle en parla avec de grands sentiments de joie.

Elle partit de Paris le 11 novembre. En sortant de la Visitation : «Adieu, mes filles, dit- elle, jusqu'à l'éternité. »

Sa première station fut à Melun. Là , une jeune prétendante la pria de permettre qu'on continuât en charge une supérieure qui avait fait ses six années. A ces mots la sainte prit un sérieux extraordinaire , et, quittant cette gaieté qui charmait tout le monde, elle dit pour toute réponse, en regardant un tableau de saint François de Sales : « Ma fille , j'aime bien ce bienheureux ; mais j'aime encore mieux mes règles ' »

A Montargis, elle trouva pour la seconde fois monseigneur l'archevêque de Sens qui l'attendait, et dans

^ Fondation inédile de Melun, p. 512.

le sein duquel elle épancha de nouveau sa belle âme. « Il me seroit malaisé, écrivait ce prélat, d'exprimer en quelle douceur, quelle tranquillité, quel amour pour Dieu , quelle conformité et désir d'union avec lui éloit cette sainte âme qui s'exhaloit à Dieu comme un suave holocauste. » Au moment de le quitter la sainte le lira à part, et lui dit : « 0 mon père! répétezmoi encore en quel état et en quelle disposition je dois mourir; car je ne veux pas l'oublier. »

A Nevers, elle se trouva souffrante; mais elle n'y prit garde. « Mes filles, dit- elle aux sœurs qui voulaient l'empêcher de se lever à cinq heures, il faut toujours vouloir ce que Dieu veut, et mourir quand il lui plaira. » Et voyant les sœurs s'empresser pour la servir et lui préparer quelques douceurs: « Non, non, dit- elle, laissez cela. Pauvreté, humilité, simplicité : voilà nos règles. » Gomme on bâtissait alors l'église du monastère, et que le portail en était très beau : « Tout cela est contraire à la pauvreté, dit- elle, et me fai-l grande peine. » Elle aurait voulu qu'on le pût faire disparaître. « S'il se trouvoit quelqu'un qui voulût l'acheter, disait-elle gracieusement, il le faudroit vendre. » Elle exigea du moins que les sœurs écrivissent à fout l'Institut qu'elles avaient failli en cela, et qu'il ne fallait pas suivre leur exemple. En sortant du monastère, la supérieure lui dit : a 0 Dieu, ma mère, faut- il penser que je ne vous verrai plus en ce monde! » Elle l'en reprit sérieusement, et lui dit qu'il fallait servir Dieu avec générosité et abandon, et ne jamais mettre de borne à ses dépouillements.

La fatigue du voyage de Nevers à Moulins augmenta son mal. Les sœurs la trouvèrent changée en

arrivant, et la sainte elle-même, à peine de retour, sentit que son Dieu l'appelait et qu'il fallait mourir». Le samedi 7 décembre, veille de l'Immaculée Conception, quoiqu'elle fût déjà accablée parla maladie, elle alla au réfectoire, se tint à genoux pendant la collation des sœurs, et, les bras en croix, elle répéta deux fois ces paroles : 0 Mater Dei, mémento mei. Puis elle ajouta en français : « 0 très sainte Mère de Dieu, par votre immaculée conception, souvenezvous de m'assister toujours, mais surtout à l'heure de ma morto » Le lendemain, elle se leva à cinq heures avec la communauté; mais à peine fut-elle descendue au chœur, que le froid de la fièvre la prit. On la voulut faire coucher. « Non, non, dit -elle, laissez -moi le contentement de communier avec la communauté. Ce jour m'est particulier; car il y a aujourd'hui trente et un ans accomplis que, par le commandement de mon bienheureux Père, je communie tous les jours, indigne que je suis de cette grâce. » Après la messe, il fallut l'emporter et la mettre au lit. Bientôt le médecin arriva et déclara que la maladie était grave. On exposa le saint Sacrement à la chapelle; on commença des neuvaines; on dit des messes; toutes les communautés religieuses se mirent en prière; M'^c de Montmorency offrit sa vie pour sauver celle de sainte Chantai, et plusieurs religieuses en firent autant. Mais Dieu permit que « les ailes de cette colombe, qui s'élançoit vers les contrées éternelles,

1 Dans le récit de la mort de sainte Chantai, nous avons consulté les autorités suivantes : 1° Mémoires de la mère de Ghaugy : 2° Lettre circulaire de la mère de Musy, supérieure de Moulins; 3» Mémoires originaux et Vie de M'^e de Montmorency.

fussent plus fortes pour l'emporter au ciel que toutes les puissances que l'on employoit pour la retenir sur la terre ^ » .

Ce moment de la mort, si grand même dans la vie des hommes les plus vulgaires, a dans la vie des saints une beauté incomparable. Ces belles âmes, qui depuis des années s'exerçaient à mettre dans leurs moindres actions toute la pureté et toute l'élévation dont elles étaient capables, quand elles approchent de ce grand acte qui doit couronner tous les autres, semblent réunir toutes leurs forces pour lui donner la perfection suprême.

C'est pour cela que la mère de Chantai avait été si heureuse de conférer de sa conscience avec saint Vincent de Paul, et que, quoiqu'elle sortît de la sainte table, sa première pensée, dès qu'elle sentit que la mort venait, fut de faire appeler le Père de Lingendes, de la Compagnie de Jésus, auquel, en l'absence de son confesseur ordinaire, elle désirait ouvrir son âme.

Elle fît, en effet, le 11 au soir, une petite revue de sa conscience, comme pour donner les derniers traits au bel ouvrage de sa vie, et après s'être confessée, elle pria le confesseur des sœurs de Moulins d'écrire à tous les monastères que les sœurs fussent bien fldèles à leurs règles, et que c'étaient ses derniers vœux.

Le 12, au matin, elle reçut le saint viatique avec d'extraordinaires sentiments de ferveur. Quand elle vit approcher son Sauveur, elle se souleva sur sa couche, et, faisant un vif effort, à cause de l'oppres-

» Mémoires de la mère de Chaugy, p. 282.

siori de sa poitrine et de la faiblesse où la fièvre l'avait réduite, elle dit d'une voix claire : « Je crois fermement que mon Sauveur Jésus-Christ est au très saint Sacrement de l'autel, je l'y ai toujours cru et confessé; je l'y adore et reconnois pour mon Dieu, mon Créateur, mon Sauveur et mon Rédempteur, qui m'a rachetée de son précieux sang. Je donnerois de bon cœur ma vie pour cette créance; mais je n'en suis pas digne. Je confesse que je n'attends mon salut que de sa seule miséricorde. »

Après la sainte communion , elle appela le confesseur et lui dit tout haut, en présence de la communauté : « Mon Père, tandis que j'ai le jugement sain, je vous demande de tout mon cœur les saintes huiles, vous suppliant de me les donner quand il sera temps. »

La journée fut mauvaise. Sur le soir on lui proposa de lui apporter la sainte communion à minuit; car ayant communié en viatique le matin, il fallait qu'elle communiât à jeun. Mais elle refusa par humilité, et aussi pour ne pas troubler la tranquillité de la nuit et du silence monastique. Et, comme on voulait du moins lui donner l'extrême-onction, car on craignait qu'elle ne mourût la nuit : « Pas encore, pas encore, ditelle, je suis assez forte pour attendre. »

Sur les deux heures après midi, elle s'assit sur son lit, et, d'un visage serein, d'un œil ferme et d'une parole assez forte, elle dicta ses adieux et ses dernières instructions à tout l'Institut. Dans ce testament, écrit, dit-elle, sur le lit du trépas, elle recommandait l'obéissance aux intentions de sainl François de Sales, la paix entre les sœurs, l'union

entre les monastères, une très grande fidélité à toutes les observances, la sincérité du cœur, la simplicité et la pauvreté de vie et la sainte charité. « Voilà, ajoutait-elle, tout ce que je vous puis dire, quasi dans l'extrémité de mon mal. » Elle suppliait ensuite toutes ses filles d'avoir un grand respect , une sainte révérence et une entière confiance pour M'"^ de Montmorency, qui est une sainte âme, disait- elle, que Dieu manie à son gré, et à qui tout l'Institut a des obligations infinies. « Elle vit parmi nos sœurs, continuaitelle, avec plus d'humilité , de simplicité et d'innocence que si c'étoit une paysanne. Rien ne me touche à l'égal de la tendresse où elle est de mon départ. Elle croit que vous la blâmerez de ma mort. Mais, mes chères filles, vous savez que la divine Providence a ordonné de nos jours, et qu'ils n'en eussent pas été plus longs d'un quart d'heure. Ce voyage a été d'un grand bien pour les maisons où nous avons passé et pour tout l'Institut. » Elle terminait en se recommandant aux plus cordiales prières de toutes ses filles, leur promettant de demander pour elles au Bienheureux l'esprit d'humilité, qui seul pouvait conserver l'Institut.

Quand elle eut achevé de dicter cette lettre et qu'on l'eut transcrite et mise au net, elle la signa. C'était le 12 décembre 1641, veille de sa mort. Gela fait, elle se recoucha, déclarant que sa conscience était en extrême paix et qu'elle n'avait plus rien à dire.

L'oppression redoubla vers le soir, et la maladie sembla un instant l'accabler, mais sans troubler son intelligence. Les sœurs qui entouraient sa couche ont noté avec un soin scrupuleux les derniers bégaiements

de celte grande âme, alors qu'elle semblait déjà envahie par instants de ces ombres de la mort que le jour éternel devait bientôt dissiper. « Qu'est-ce qu'une religieuse, disait-elle, sans l'observance de ses règles? » « Tout le bonheur de ce monde est de faire oraison. » « Oh ! le beau jour que celui de demain ! » Parfois elle ouvrait des yeux fort clairs, et les arrêtant sur M"'^ de Montmorency, qui ne la quittait pas, et sur les sœurs qui pleuraient à son chevet, elle leur disait des paroles aimables pour les consoler.

Ne pouvant dormir pendant toute la nuit qui fut la dernière de sa vie, elle se fît lire le récit de la mort de sainte Paule par saint Jérôme, y donna une attention merveilleuse, et répéta plusieurs fois : « Qui sommesnous, nous autres? Nous ne sommes que des atomes auprès de ces grandes et saintes religieuses. » Elle voulut aussi qu'on lui lui le chapitre du décès de saint François de Sales, afin de se conformera lui, à la mort aussi bien qu'à la vie. On lui lut encore un chapitre du livre neuvième de V Amour de Dieu, et quand on fut arrivé à ce passage où le Bienheureux dit : « Ma mère ou moi, car c'est tout un, sommes malades, je dois être indifférent à la bonté de Dieu, » elle regarda avec douceur M""^ de Montmorency, qui pleurait, et lui serrant la main : « Voilà qui est pour vous, Madame, » lui dit-elle. Et un peu après, comme on lui faisait dans les Confessions de saint Augustin le récit de la mort de sainte Monique, où il est dit entre autres qu'elle ne s'affligeait pas de mourir loin de son pays : « Voilà qui est pour moi , » dit-elle gracieusement.

A mesure que la mort approchait , son cœur si

tendre et si fort prenait je ne sais quoi de plus tendre et de plus atïectueux encore, et elle laissait échapper de sa belle âme des paroles d'une élévation et d'une beauté incomparables.

On arriva ainsi au matin, et, avant que la communauté fût levée, elle fit retirer les sœurs qui la gardaient; et, ne conservant auprès d'elle que M"''' de Montmorency, elle l'entretint longuement de sa vocation religieuse, la conjurant de nouveau de ne pas enrichir le monastère, de renvoyer à sa famille tous ses biens, et de se donner complètement à Dieu. Après quoi, se sentant épuisée : « Adieu, Madame, lui dit-elle, il faut nous séparer. Souvenez- vous quelquefois de moi. »

Elle reçut l'extrême-onction à peu près sur les neuf heures du matin, avec une pleine connaissance et une ravissante ferveur, répondant elle-même à toutes les prières. Après la cérémonie, les sœurs s'étant mises à genoux, et le Père de Lingendes lui ayant demandé pour les sœurs sa bénédiction, après s'y être refusée d'abord, contrainte par l'obéissance, elle joignit les mains, et leva les yeux au ciel. « Mes chères filles, leur dit-elle alors, voici donc la dernière fois que j'ai à vous parler, puisque telle est la volonté de Dieu. Je vous recommande de tout mon cœur le respect et l'obéissance à vos supérieurs, regardant Notre -Seigneur en eux. Soyez parfaitement unies les unes aux autres, mais de la véritable union des cœurs. » Et elle répéta plusieurs fois ces paroles, « mais de l'union des cœurs, mais de l'union des cœurs... Vivez dans une grande simplicité et observance; par ce moyen, vous attirerez sur vous les bénédictions de Dieu. Je

prie la divine miséricorde de vouloir la répandre sur toutes les filles de la Visitation. » Et, après les avoir bénies, elle ajouta : « Mes filles, ne faites nul état des choses de cette vie qui passe; pensez souvent que vous vous trouverez un jour au même état où vous me voyez à présent. »

Toutes les sœurs fondaient en larmes. La sainte était émue et parlait avec ardeur. Le Père de Lingendes, pour mettre fin à une scène qui épuisait la mourante, fit signe aux sœurs de se retirer. « Il faut donc se séparer, dit la sainte, il faut se donner le dernier adieu. » Toutes alors s'approchèrent une à une pour lui baiser la main, et elle les regardait d'un œil de mère, et leur disait à chacune un mot à l'oreille, pour leur perfection.

Dès lors cette sainte mourante ne parla plus que de Dieu. Ses regards allaient sans cesse de l'image de Jésus crucifié à celle de la sainte Vierge, l'une et l'autre attachées à ses rideaux. On lui lut la Passion de Notre-Seigneur en français et la profession de foi selon le concile de Trente, et elle protesta qu'elle croyait cela fermement et qu'elle donnerait sa vie pour le soutenir. Elle disait souvent : Maria , Mater gratiœ, etc.. Pendant qu'on lui faisait, d'après sa demande, les prières de la recommandation de l'âme: « Oh! Dieu, dit-elle, que ces prières sont belles! » Elle désira alors être un peu seule; mais soudain elle fit rappeler le confesseur. « 0 mon Père, lui dit-elle, mais je vous assure que les jugements de Dieu sont effroyables ! » Il lui demanda si elle avait peur. « Non pas, dit-elle ; mais je vous assure que les jugements de Dieu sont terribles. » Et elle retomba dans le silence.

DE SAINTE CHâNTAL 535

Sur les cinq heures du soir, la communauté rentra de nouveau pour faire la recommandation de l'âme. La sainte était très faible, et le médecin avait annoncé qu'elle n'avait plus que quelques instants à vivre. Une sœur s'approcha et lui demanda si elle souffrait : (( Oh! oui, dit-elle; mais qu'est-ce que cela auprès des souffrances de Jésus pour moi? » Le père de Lingendes lui dit: « Avez-vous pensé, ma mère, à la bonté de Dieu? Elle est si grande, que, comme c'est lui qui par amour nous a donné l'esprit, c'est lui qui par amour vient aussi nous le retirer, » Elle tressaillit : « Oh ! dit-elle que cette pensée est douce ! »

On lui mit alors dans la main gauche un cierge allumé; elle prit dans sa droite le crucifix et le petit sachet qu'elle avait toujours pendu au cou et qui contenait sa profession de foi, ses vœux écrits de son sang, et les derniers avis de saint François de Sales ; et , ainsi parée, assise sur son lit, elle suivit les prières de la recommandation de l'âme. Quand elles furent finies, elle soupira un peu. « Ma mère, lui dit le père de Lingendes, ces grandes douleurs que vous endurez, ce sont les clameurs qui annoncent la venue de l'Époux. Le voilà qui vient. Ne voulez-vous pas aller au-devant de lui? — Oui, mon Père, fit-elle, j'y vais. Jésus, Jésus, Jésus! » Et en disant ces mots elle s'en alla à Dieu. Il était six heures et demie du soir, le 13 décembre 1641 , un vendredi.

Pendant que la mère de Chantai était à l'agonie, quelqu'un lui avait dit : « N'espérez-vous pas que votre bienheureux père François de Sales vous viendra audevant? — Oui , certes , avait-elle répondu , je m'y fie , car il me l'a promis. »

Elle ne se trompait pas. Au moment où elle fermait les yeux, saint François de Sales descendait du ciel pour venir à sa rencontre. Il fut l'ange que Dieu envoya pour recueillir cette belle âme et pour la porter au ciel. Et Dieu voulut qu'un saint qui les avait beaucoup connus et aimés l'un et l'autre assistât à leur rencontre.

Écoutons-le.

(( Je ne fais point de doute, écrit saint Vincent de Paul, que Dieu ne manifeste un jour la sainteté de la mère de Chantai, comme j'apprends qu'il fait déjà en plusieurs endroits du royaume et en plusieurs manières , dont en voici une qui est arrivée à une personne digne de foi, laquelle j'assure qu'elle aimeroit mieux mourir que de mentir. (C'est de lui-même qu'il parle.)

« Cette personne, ayant eu nouvelle de l'extrémité de la maladie de notre défunte, se mit à genoux pour prier Dieu pour elle, et la première penséequi lui vint à l'esprit fut de faire un acte de contrition des péchés qu'elle avoit commis et qu'elle commet ordinairement ; et immédiatement après, il lui parut un petit globe comme de feu, qui s'élevoit de terre et s'alla joindre, en la supérieure région de l'air, à un autre globe plus grand et plus lumineux que les autres ; et il lui fut dit intérieurement que ce globe étoit l'âme de notre digne mère, le deuxième de notre bienheureux Père, et l'autre de l'essence divine; que Tâme de notre digne mère s'étoit réunie à celle de notre bienheureux Père, et les deux à Dieu, leur souverain principe.

« De plus, la même personne, qui est un prêtre

célébrant la sainte messe pour notre digne mère, incontinent après qu'il eut appris la nouvelle de son heureux trépas, et étant au second Mémento où l'on prie pour les morts, il pensoit qu'il feroit bien de prier pour elle ; que peut-ôtre elle étoit dans le purgatoire à cause de certaines paroles qu'elle avoit dites , il y avoit quelque temps , et qui sembloient tenir du péché véniel , et en même temps il vit derechef la même vision , les mêmes globes et leur union ; et il lui resta un sentiment intérieur que celte âme étoit bienheureuse, qu'elle n'avoit pas besoin de prières; ce qui est demeuré si bien imprimé dans l'esprit de ce prêtre, qu'il lui semble la voir en cet état , toutes les fois qu'il pense à elle. »

« Ce qui pourroit faire douter de cette vision, ajoutait-il , est que cette personne a une si grande estime de la sainteté de la vénérable mère de Chantai, qu'il ne lit jamais ses Réponses sans pleurer, dans l'opinion qu'il a que c'est Dieu qui lui a inspiré ce qu'elles contiennent ; et que cette vision par conséquent est un effet de son imagination ; mais ce qui lui fait penser que c'est une vraie vision est qu'il n'est point sujet à en avoir et n'a jamais eu que celle-ci. En foi de quoi, j'ai signé la présente de ma main, et scellé de notre sceau '. »

Saint François de Sales venant à la rencontre de la mère de Chantai, et saint Vincent de Paul, debout au saint autel, assistant ravi à cette union ! quel couronnement admirable à la belle vie que nous venons de raconter!

1 Procès de canonisation de sainte Chantai. — Lettre de saint Vincent de Paul aux filles de la Visitation.

Aussitôt que la sainte fut morte, M"'^ de Montmorency lui ferma les yeux et lui baisa les pieds , qu'elle mouilla de ses larmes. Elle baisa aussi avec un profond respect le saint nom de Jésus que la Bienheureuse avait gravé sur son cœur. Toutes les sœurs firent de même. On ouvrit le petit sachet, et l'on relut tout haut, en présence de ses restes vénérables, les saints vœux, les protestations de foi, les prières et les actions de grâces que la sainte avait écrites et signées de son sang, les unes à Dijon, sur l'autel de Notre- Dame-d'Étang, les autres à Saint-Claude, à Annecy, à Paris, à Lyon, monuments de la grâce de Dieu sur une âme privilégiée. M"^® de Montmorency fit embaumer ce saint corps, et il fut exposé pendant deux jours dans la chapelle, proche la grille; des foules immenses le vinrent voir, et lui faire toucher des chapelets ou des linges. Après quoi la duchesse ordonna que ce saint corps fût immédiatement et secrètement emmené à Annecy, où la sainte avait dit qu'elle voulait reposer, près du corps de son bienheureux Père.

Mais, pour se dédommager du sacrifice héroïque qu'elle faisait en cédant ce saint corps, et afin de consoler les religieuses de Moulins, elle conserva le cœur de la Bienheureuse, et le fît enchâsser dans un grand reliquaire d'argent, enrichi de pierreries , soutenu par des anges. Ce cœur fut placé sur un autel, dans la chambre de la mère de Chantai, transformée en oratoire, tout proche du lit sur lequel la sainte était morte, et qui fut conservé précieusement. La duchesse de Montmorency y passait de longues heures en oraison, et elle baisait avec respect le lit « où

elle avoit vu, disait -elle, comment meurent les saints ».

Ce lit subsiste encore. Il n'est plus au monastère de Moulins, (jue le malheur des temps a profané, ni dans la cliambre où mourut la sainte, et qui n'est plus une chapelle. Il est à Nevers, où les sœurs de Moulins, retirées de nos jours, le conservent comme un trésor ; et il est impossible de le voir, de contempler ce petit bois de lit, cette même paillasse, ce dur matelas, ces couvertures grossières, sans éprouver une émotion profonde.

Tout lit de mort est sacre. Mais celui qui a reçu le dernier soupir d'un saint, qui a entendu ses derniers actes d'adoration, de foi, d'humilité, de mépris de la terre, les plus grands, les plus beaux de tous; où s'est consumé dans le feu de l'amour Tholocauste d'une vie déjà immolée par l'ardeur du repentir; d'où l'àme, rejetant les restes de sa mortalité, s'est élancée libre vers Dieu qui l'attendait : un pareil lit est un autel. On s'en approche avec respect ; on s'en retire recueilli et ému; et rien peut-être ne dit plus éloquemment à l'âme comment il faut vivre et comment on doit mourir.

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