‹ Histoire de Sainte Chantal et des origines de la VisitationChapitre 32 sur 65 · II. — U · texte numérisé non relu

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perte, avoient été si oppressés de douleur que nous ne pouvions nous voir à paupières sèches, furent tous universellement saisis d'unejoieintérieureet d'une certitude spirituelle si grande de la gloire de cette sainte âme qui nous rendoit son corps, que cela sécha nos larmes, et nous ne pouvions dire que ces mots : « Oh! qu'elle est avant dans le ciel, et que nous sommes heureuses d'avoir une telle avocate devant Dieu * ! »

La vision célèbre de saint Vincent de Paul , mise en écrit par le saint prêtre lui-même avec les plus vives expressions de vénération pour la mère de Chantai, courut rapidement tous les monastères et contribua encore à sécher les larmes. Il en fut de même d'une autre vision que M. de Maupas raconte ainsi : « Après la mort de la mère de Chantai, une âme de grande vertu la vit en sa forme et son habit ordinaire, à genoux, la face lumineuse, les bras croisés sur sa poitrine , un crucifix au milieu penchant un peu du côté du cœur ; le corps incliné, les yeux élevés vers la gloire où elle alloit entrer; et, cette personne se demandant à elle-même qui portoit et soutenoit ainsi à genoux la mère de Chantai , il lui fut répondu : Son amour et son désir *. »

Aussi, quand l'année fut finie, la mère de Blonay, dans le service solennel qu'elle fit célébrer pour la sainte fondatrice, ne voulut soufîrir aucun appareil qui sentît le deuil et les funérailles; elle fit tendre l'église en blanc, la fit orner de fleurs, et pria M«' Charles-Auguste de Sales de parler sur les vertus de la Bienheureuse ; ce qu'il fît avec un talent et un

. 1 Mémoires, p. 294.

2 Vie de la vénérable mère de Chaulai, p. 426.

cœur incomparables \ Pendant ce temps on achevait les réparations de l'église, on préparait le tombeau, et enfin, après sept ans d'attente, tout fut prêt pour la translation solennelle. Le 11 décembre 1648, M»"* Charles-Auguste de Sales , devenu évêque d'Annecy, entra au monastère pour reconnaître le précieux dépôt, que lui montrèrent la mère de Ghaugy, supérieure, et la mère de Blonay, déposée, et qui fut ensuite porté processionnellement dans l'église, au milieu d'une foule immense, et placé dans la chapelle Sainte-Lucie^. Le tombeau, en marbre, ne reçut aucune inscription. On l'avait seulement orné de quelques sculptures représentant la vénérable mère étendue sur son lit de mort et environnée de ses religieuses '.

Beaucoup de personnes qui regardaient avec raison la mère de Chantai comme une pierre angulaire de la Visitation, s'étaient imaginé que cet Institut, qui n'avait pas de lien, et qui ne subsistait, disait-on, dans l'unilé que par ri";:mense ascendant de la sainte, se dissiperait aussitôt après sa mort. On le prophétisait tout haut; mais on se trompait, et il fut bientôt évident que l'esprit de la vénérable fondatrice lui avait survécu et habitait dans toutes ses filles. En eiîet, à peine elle eut fermé les yeux, que tous les monastères, par un mouvement non concerté quoique unanime, envoyèrent des messagers au monastère d'Annecy pour renouveler et renouer leur union avec lui, et déclarer qu'ils le regarderaient toujours comme la «ainte source d'où ils étaient sortis, le centre dans

1 Vie de la mère de Blonay, ch. xv.

2 Extrait des registres du grefîe.

' Circulaire de la mère Favre de Charmelte.

lequel ils devaient toujours se réunir, et le lieu où résidait, avec les corps des saints fondateurs, la plénitude de leur esprit. Promesse solennelle qui subsiste depuis trois siècles sans avoir jamais été violée.

Et en même temps que la vie intérieure de l'Ordre ne diminuait pas , son extension extérieure ne cessait de croître. Sainte Chantai avait laissé quatre-vingtsix monastères : chaque année en voyait naître de nouveaux. A la fin du siècle, ce nombre s'était élevé de quatre-vingt-six à cent-quarante-six. Il y avait des Visitations non seulement en France, en Suisse, en Savoie, en Piémont, en Lorraine, en Italie, comme du temps de la sainte; il y en avait en Sicile, dans les Pays-Bas, en Bavière, en Autriche, jusqu'en Pologne. Vainement le dix-huitième siècle , en refroidissant les âmes et en multipliant les préjugés, comprima le développement de presque tous les Ordres religieux, rien ne put arrêter l'élan de la Visitation. On la vit se répandre en Espagne, en Portugal, en Angleterre, pénétrer même en Russie, passer ensuite en Asie, s'établir au mont Liban, et de là, s'élançant en Amérique , fleurir en paix dans les plus brillantes villes des États-Unis.

La gloire de sainte Chantai se propageait avec son Institut. Chaque année de nouveaux miracles attestaient sa puissance auprès de Dieu. Les guérisons les plus éclatantes avaient été obtenues par son intercession à Rumilly, àThonon, à Mamers , à Annecy, à Saumur, à Nevers, à Pignerol, à Saint-Amour, à Orléans, à la Roche, à Rome^ Malheureusement nulle

i Histoire de sainte Chantai, par le P. Beaufiis.

part on ne recueillait ces faits d'une manière authentique ; nulle part les évoques des diocèses où la mère de Chantai avait vécu, et qui étaient pleins de sa gloire, ne songeaient à faire dresser des procès -verbaux ni à commencer des interrogatoires qui pussent un jour servir à sa canonisation. Déjà quarante ans s'étaient écoulés depuis qu'elle avait quitté la terre; on avait laissé mourir une à une, sans les interroger, toutes les personnes qui l'avaient connue le plus intimement, et qui auraient pu donner les renseignements les plus précieux sur ses vertus. Elle qui avait mis tant de zèle à faire commencer immédiatement le procès du saint évêque de Genève , n'avait trouvé personne pour s'occuper du sien. Le dix-septième siècle s'achevait, et on eût dit que les Visilations, sans avoir oublié leur sainte fondatrice, n'avaient nul souci de sa gloire et ne tenaient pas à honneur de voir ses restes sacrés sur les autels.

Il n'en était rien cependant. Non seulement dans les Visitations, où elle était proclamée sainte et tendrement honorée, quoiqu'en secret; non seulement à Annecy, où des pèlerins venaient en foule à son tombeau ; mais partout, en France, en Italie, en Savoie, on soupirait après le jour où l'on pourrait lui dresser des autels. Qui donc alors empêchait de commencer son procès de canonisation , surtout en présence de continuels miracles et d'une renommée de sainteté si universellement et si solidement établie?

Une erreur singulière, répandue depuis peu parmi les théologiens et les canonistes, était seule la cause de cette froideur apparente. En 1634, sept ans avant la mort de la mère de Chantai, le pape Urbain Vtll

avaif. publié, relativement à la béatification des saints, un décret qui avait été mal compris. Ce pontife, ja-loux de la gloire des saints et inspiré de prendre les plus sévères précautions pour la mettre à l'abri de toute discussion, avait ordonné d'une part que le peuple n'eût plus la liberté de prévenir le jugement de l'Église en rendant un culte public aux personnes qui n'étaient pas encore béatifiées; et de l'autre que la congrégation des Rites n'entamât plus aucun procès concernant les vertus et les miracles des personnes mortes en odeur de sainteté, à moins qu'il ne se fût écoulé cinquante ans depuis leur mort. Cette sage défense faite à la congrégation des Rites , on avait cru à tort qu'elle regardait aussi les évoques, et que défense leur était également faite de procéder à aucune information et à aucun interrogatoire avant la fin des cinquante ans. C'était une erreur ; car qui ne voit que si, pour commencer les informations juridiques , on attendait qu'un si grand laps de temps se fût écoulé, il n'existerait presque plus aucun témoin oculaire qui pût déposer sur les vertus des serviteurs de Dieu, et qu'ainsi les principales preuves ayant disparu, les procès de canonisation deviendraient impossibles? On le sentait, il est vrai ; mais, comme on croyait que le décret du pape Urbain VIIÏ était formel, on obéissait avec regret, mais enfin on obéissait, et les procès de canonisation de plusieurs serviteurs de Dieu étaient partout ajournés.

Telle était la raison qui arrêtait les plus pieux et les plus zélés pour la gloire de sainte Chantai ; aussi, à peine les cinquante années furent-elles écoulées, qu'on vit toutes les Visitations commencer des prières,

échanger des lettres, faire des démarches pour procurer à leur vénérable fondatrice l'honneur d'être placée sur les autels. Ce ne fut néanmoins qu'en 1715 que s'ouvrirent à Annecy, sous la direction de l'évêque de Genève, les mformations juridiques. Les commissaires se rendirent à Dijon, à Autun, à Bourbilly; et, après avoir parcouru la Bourgogne, conduits et libéralement défrayés par M. de Toulongeon, petit-fils de la sainte, ils allèrent à Moulins, à Bourges, à Paris, partout où 3lle avait vécu, afin de recueillir les souvenirs et les témoignages de sa vertu. On vit en même temps les personnages les plus distingués du monde chr étien faire les plus belles instances pour obtenir du Saint-Siège la canonisation de la mère de Chantai. Dans le recueil considérable et précieux des lettres écrites à ce sujet au Souverain Pontife, il y en a de presque tous les souverains de l'Europe catholique, de quelques républiques, de plusieurs cardinaux, d'un très grand nombre d'évêques, de généraux d'ordre, d'abbés, d'universités, de parlements, de magistrats des villes '. Non seulement la France et la Savoie, mais encore l'Italie, l'Allemagne, la Suisse, la Pologne, l'île de Malte, s'unissaient pour chanter les louanges de la vénérable mère de Chantai, et

1 Voir à Annecy le recueil des copies de toutes ces lettres. Nous avons à Dijon un recueil spécial des lettres adressées au pape par les per.^onnes les plus distinguées de Bourgogne. 11 y en a du prince Louis-Henri de Bourbon, prince de Condé, gouverneur de Bourgogne, du président de Berbisey, parent de la sainte, du Parlement, de la Chambre des comptes, de la Chambre du trésor de Di|on, du vicomte mayeur et des échevins, de Mff'^Zamet, évêque de Langres, des chanoines de la Sainte-Chapelle, etc. (Archives de la Visitation de Dijon, manuscrit in -8".)

pour solliciter le bonheur de lui élever des autels.

Des procédures faites par les autorités des Ordinaires furent achevées en 1718, et portées à Rome vers 1719. Mais à peine les postulateurs de la cause l'eurent soumise à la sacrée congrégation des Rites, qu'on se trouva en présence d'une difficulté considérable. C'était l'usage, sauf le cas d'un culte immémorial rendu à un saint personnage, et sauf aussi quelques autres cas très rares dans lesquels ne se trouvait pas la mère de Chantai, qu'on ne pût procéder à la canonisation d'un saint que sur des dépositions de témoins oculaires attestant ses vertus ou son martyre. Or ici, par suite de l'erreur que nous avons signalée, il n'y avait point de témoins oculaires. Les commissaires apostoliques avaient eu beau parcourir la Savoie, la Bourgogne, la France, l'Italie, ils avaient partout rencontré les enfants de ceux qui avaient connu la sainte ; mais les contemporains avaient disparu , à l'exception de trois ou quatre vieillards, dont les dépositions étaient précieuses, mais insuffisantes pour servir de base à un procès de canonisation.

Cette difficulté très grave, à laquelle on ne voyait pas de solution , et quelques autres difficultés qui s'y joignirent, amenèrent bientôt des lenteurs, et firent même concevoir les plus vives craintes sur l'heureuse issue de cette cause. Commencée en 1715 , introduite à Rome en 1719, reprise en 1722, interrompue en* suitb jusqu'en 1737, elle n'avançait pas. On touchait au centième anniversaire de la mort de la sainte, et malgré les plus héroïques vertas, malgré la renommée de sainteté la plus éclatante, en dépit de tant de

miracles, la grande sainte, victime dans sa tombe d'une erreur des théologiens et des canonistes, se voyait privée des honneurs du culte public par l'inexorable sévérité des lois et des usages de l'Église sur la béatification des saints.

Au milieu de ces craintes et de ces inquiétudes, les religieuses d'Annecy eurent pourtant une grande joie,^ bientôt partagée par tout l'Institut. La suite des enquêtes exigeait l'ouverture du tombeau de la mère de Chantai et la recormaissancede ses reliques. En conséquence, le 1^^ décembre 1722, M^ de Rossillon de Bernex, évêque de Genève, accompagné des commissaires apostoliques, se rendit à la chapelle du premier monastère de la Visitation d'Annecy, et là^ en présence de Son Altesse sérénissime M™« la princesse Éléonore-Philippe de Hesse-Rhinfelds-Rotembourg, sœur de Son Altesse royale M"^^ la princesse de Piémont, toutes les sœurs étant debout derrière leur grille, il fit desceller la pierre du tombeau '. On trouva une châsse de plomb enfermée dans un cercueil de noyer sur lequel était écrit :

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