‹ Histoire de Sainte Chantal et des origines de la VisitationChapitre 4 sur 65 · DEMANDE A ENTRER A LA VISITATION · texte numérisé non relu

DEMANDE A ENTRER A LA VISITATION

Cependant la Visitation commençait à s'organiser et à se répandre. Les Constitutions étaient rédigées; l'autorisation pour ériger la congrégation en ordre religieux sous la règle de Saint-Augustin, demandée au Saint-Siège par saint François de Sales, était, grâce à l'appui du cardinal Bellarmin, attendue d'un jour à l'autre. Deux monastères florissaient : le premier à Annecy, sous le gouvernement de la mère de Chantai elle-même; le second à Lyon, sous celui de la mère Favre. Un troisième se fondait à Moulins par les soins de la mère de Bréchard ; un quatrième se préparait à Grenoble.

On se rappelle qu'au mois de juillet 1616, saint François de Sales avait reçu des lettres très pressantes, par lesquelles l'archevêque de Lyon, administrateur du diocèse d'Autun, dont Moulins dé-

pendait, le maréchal de Saint-Géran ^ gouverneur du Bourbonnais, le maire et les échevins de Moulins lui demandaient l'établissement dans leur ville d'une maison de la Visitation; que, dans ces lettres, ils le suppliaient d'envoyer la mère de Chantai elle-même pour donner naissance au monastère ; que saint François de Sales , ne voulant rien refuser à des instances si vives et à de si hauts personnages, avait tout disposé pour commencer la fondation; mais que, ne pouvant envoyer la mère de Chantai , très souffrante alors et très occupée à la rédaction des règles, il s'était décidé à envoyer à sa place la mère de Bréchard. Celle-ci, en effet, partit d'Annecy vers le 10 du mois d'août, et, après avoir séjourné un jour à Chambéry, un jour à Grenoble, deux ou trois jours à Lyon, elle était arrivée le 20 août à Moulins, accompagnée de trois sœurs professes du monastère d'Annecy. Elle avait été reçue avec politesse, mais avec réserve; car le peuple et les grands, qui avaient espéré la mère de Chantai, dont la réputation était considérable alors, s'étaient fort refroidis en voyant arriver une religieuse, dont on ne savait pas même le nom. Aussi, après quelques visites de curiosité et de bienséance, les sœurs furent presque abandonnées, et dans une telle misère, que le pain manquait souvent au réfectoire. Au bout d'un an, quand il fallut payer le bail de la maison qu'elles avaient louée, elles ne Le purent pas ; M""» de Gouffîer, leur protectrice, fut obligée d'aller supplier sa tante M'"^® de

1 Jean- François de la Guiche, comte de la Palisse, sieur de Saint -Géran, chevalier des ordres du roi, maréchal de France et gouverneur du Bourbonnais.

Buysson et M"" d'Anlezy, sa sœur, de mettre leurs pierreries en gage, sans quoi les religieuses eussent été chassées de leur maison. Heureusement les vertus des sœurs étaient plus grandes que ces épreuves. Peu à peu les rares visiteurs qui venaient au parloir de la Visitation s'aperçurent que la mère de Bréchard était une femme d'une sainteté éminente; que la sœur Gabrielle Bally possédait la plus rare humilité dans un admirable recueillement ; que la petite sœur Jeanne- Marie de la Croix, à peine âgée de dix-sept ans, était un ange d'innocence et de candeur. Bientôt on passa de la froideur à l'enthousiasme, et il ne fut plus question par toute la ville que des merveilles de vertus qui éclataient dans la pauvre maison de la Visitation. Les ressources arrivèrent, les novices aussi, l'une surtout, Hélène de Chastelluz, de la première noblesse du pays.

La jeunesse d'Hélène avait été singulière. Cadette d'une grande maison, on l'avait enfermée toute jeune dans une riche abbaye que gouvernait une de ses tantes, avec la perspective d'en porter un jour la crosse. Mais cette tante étant morte trop tôt, quand Hélène n'avait que sept à huit ans, il fallut charger du gouvernement provisoire de la communauté une sœur, qui, une fois qu'elle eut goûté du pouvoir, le trouva trop doux pour s'en dessaisir. De là une inimitié sourde mais profonde contre Hélène, et mille persécutions afin de la dégoûter de rester en religion. Les affronts devinrent tels, que M. le comte de Chastelluz se vit obligé de retirer sa fille pour un temps. Elle rentra donc dans la maison paternelle, et vint même s'établir chez sa sœur M""'' la comtesse de Roussillon. C'était

vers 1608. U Introduction à la vie dévote, qui venait de paraître, tomba entre les mains de la jeune fille. Elle fut ravie. Son cœur était pur, et s'il n'avait encore rien produit, c'est qu'on ne l'avait pas cultivé. Ce livre admirable la changea, et à partir de ce jour elle commença à mener dans le monde une vie toute nouvelle.

Cependant le comte de Ghastelluz, jugeant que l'absence avait adouci l'esprit de l'abbesse provisoire, et voyant qu'Hélène avançait en âge et en piété, désira qu'elle revînt dans son abbaye. Elle y apporta avec elle ce petit livre précieux qui l'avait charmée, le prêta aux sœurs, surtout aux plus jeunes, qui le dévorèrent, et toutes commencèrent à s'enflammer ensemble du vif désir de la perfection religieuse.

Qui pouvait croire qu'une telle influence dût réveiller la jalousie de l'abbesse? Elle la ralluma pourtant, et plus vive que jamais. Cette fille, fîère et ambitieuse, tremblant qu'Hélène, qui avait su ainsi gagner l'esprit des sœurs, ne songeât bientôt à lui enlever sa crosse, redoubla ses persécutions, et enfin la chassa du monastère, en l'accusant de ligues et de cabales pour troubler la paix de la communauté.

11 fallut donc une seconde fois rentrer dans le monde, et M"™® la comtesse de Roussillon, sa sœur, étant sur ces entrefaites tombée gravement malade, Hélène partit pour la soigner.

Roussillon n'est qu'à trois lieues d'Autun, et Monthelon est tout auprès. M"™« de Chantai, qui n'était pas encore religieuse, et qui aimait tendrement M™® de Roussillon , venait très souvent visiter sa chère ma-

lade. Elle vit au pied de son lit notre Hélène, âgée alors de dix -neuf ans, pieuse, fervente, mais triste, errant du cloître au monde et du monde au cloître, incertaine de son avenir, ne sachant plus ce que Dieu voulait d'elle, et prête à se décharger. La tristesse de cette jeune fille lui alla au cœur. Elle découvrit en elle une flamme héroïque, et, tremblant que ce feu divin ne s'éteignît et que Jésus- Christ ne perdît une de ses épouses, elle s'appliqua à réveiller dans son âme une si haute idée de sa vocation, qu'Hélène repartit une troisième fois, décidée à tout souffrir, à s'humilier, à mourir plutôt que de ravir à son époux une seule des heures qu'elle lui avait consacrées. Mais c'étaient les hommes qui avaient jeté Hélène dans celte abbaye. Dieu la voulait ailleurs. Un an ou deux après, la Visitation naissait, et bientôt la mère de Bréchard traversait la Bourgogne et paraissait à Moulins. Ce fut pour Hélène comme une lumière qui se lèverait dans la nuit. Elle comprit ce que Dieu voulait d'elle. Brisant donc une crosse qui malgré tant d'intrigues ne pouvait pas lui échapper, abandonnant une des plus riches abbayes du royaume, elle entra dans une maison pauvre et inconnue, et lui apporta l'éclat d'un grand nom, l'appui d'une famille considérable, une dot opulente, et par- dessus tout une vertu et une capacité de premier ordre.

11 faut entendre la mère de Bréchard en écrire à la vénérable mère de Chantai. Elle ne sait jusqu'où remonter pour lui donner une idée du bonheur qui arrive à sa maison. « L'entrée de cette chère novice, lui dit-elle, me fait souvenir de celle de saint Bernard dans l'ordre de Cîteaux, lequel, jusqu'à l'arrivée de

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cet illustre novice, étoit demeuré dans l'oubli, et qui par la réception de cet incomparable saint s'est vu multiplier comme les étoiles du ciel. Cette chère novice lui est égale en naissance. De plus, elle a l'esprit clair, net, vif, lumineux et pénétrant; l'inclination noble et généreuse et encore plus disposée à la piété et à la vertu, l'humeur douce, retenue, modeste et affable; mais, au reste, le cœur ardent et violent au bien et à la perfection. Je ne prévois pas que nous puissions avoir autre peine à sa conduite, qu'à retenir sa ferveur, crainte que, voulant trop courir, elle ne choppe'. »

A cette première grâce Dieu en ajouta aussitôt une seconde. Il y avait à Orléans un saint prêtre nommé M. de la Coudre, qui, pénétré d'amour pour la très sainte Vierge, s'était souvent offert à cette Reine des anges pour la servir à jamais, et toujours avait entendu une voix intérieure qui lui disait : « Va et te donne au service de mes filles. » Ne sachant quel était le sens de cette parole, il était venu servir les religieuses de la Madeleine, de l'ordre de Fontevrault, qui en furent extrêmement consolées, car il était universellement tenu pour un saint. Mais à peine arrivé au couvent de la Madeleme, il fut pris de peines et d'inquiétudes si grandes, qu'il ne pouvait même dormir; et, sortant de ce lieu, il s'achemina vers Moulins, sans savoir ni pourquoi ni pour combien de temps, se laissant conduire à l'esprit qui le poussait. Là il apprit que depuis peu il s'était établi un mo-

1 Les Vies de plusieurs supérieures de l'ordre de la Visilaiion, 1 vol. in -4°; Paris, 1693. La Vie de la mère Marie-Hélène de Chastelluz , p. 215.

nastère nommé de Sainte -Marie. Par dévotion à la Mère de Dieu il y vint dire la messe, et au moment où il fléchissait le genou il sentit la sérénité se faire en son cœur. « Voici, dit-il, le lieu, ô Marie, ma divine princesse, où il vous plaît que votre esclave se dédie à votre service perpétuel en la personne de vos filles. » Après la messe, il demanda à parler à la supérieure, laquelle, ayant connu qu'il venait de la part de Dieu, l'accepta pour confesseur de la communauté, et il a servi le monastère de Moulins, avec une admirable utilité, l'espace de seize à dix-sept ans; menant une vie toute sainte, retirée et d'un exemple extraordinaire ; vivant dans une pauvreté héroïque, et disant gracieusement, quand on lui voulait donner quelque chose : « Ne vous mettez point en souci; la dame que je sers me donne des gages si avantageux, que par respect je n'oserois en accepter d'autres ; et tous les jours j'expérimente qu'il faut fort peu de chose à un homme qui veut passer cette vie en bon disciple de Jésus-Christ*. »

Pendant qu'un monastère se fondait ainsi à Moulins , un autre se préparait à Grenoble. Il y avait là une dame de qualité, M""® le Blanc, femme du premier président au parlement de Grenoble, douée de beauté, d'esprit, de fortune, faite pour plaire et fort adonnée au monde ; en apparence la femme la plus heureuse de Grenoble; en réalité cependant, comme toutes les grandes âmes qui sont incapables d'être complètement satisfaites par l'amour des choses pé-

1 Fondation du troisième monastère de la Visitation Saiiitc- Marie en la ville de Moulins, établi le 21 août 1616. Manuscrit in-iolio, inédit.

rissables, tourmentée de secrets dégoûts au milieu des fêtes les plus splendides, et si pleine d'ennuis, que, quand elle se promenait dans la campagne, elle soupirait de jalousie en voyant les bergers s'égayer et chanter au milieu de leurs troupeaux, et elle estimait que sa vie, si brillante pourtant, « n'étoit qu'une infélicité au prix de celle des villageois, exempts, par la petitesse de leur condition, de la grandeur de ses ennuis. » Sainte Chantai ayant été, en 1615, à Lyon pour y fonder un monastère, M™® le Blanc la vint trouver, lui ouvrit son cœur, et après quelques heures d'entretien se sentit changée. La vanité du monde lui fut révélée avec l'impossibilité d'y trouver le bonheur. Elle renonça au luxe des vêtements, se réduisit à la plus grande simplicité que sa condition pouvait permettre, s'adonna à l'oraison, prit l'habitude de venir tous les ans faire dix jours de retraite au monastère de Lyon, et conçut dès lors le projet d'avoir une Visitation à Grenoble.

Pour y réussir, elle obtint d'abord que saint François de Sales prêchât dans cette ville l'avent en 1616, le carême en 1617, et, profitant de l'enthousiasme que le saint évêque excita pendant ces deux stations, elle vint à bout de louer une maison, de la meubler conformément aux règles de la Visitation, et de réunir toutes les ressources nécessaires à un établissement.

Pressé ainsi, saint François de Sales ne résista plus, et manda sainte Chantai de venir le rejoindre, afin, lui écrivait- il, de profiter des moments de Dieu. « Tout le monde, ajoutait-il, applaudit à ce dessein; notre bonne M"'® la présidente le Blanc a une sainte

ardeur pour cela, et moi j'ai une espérance très douce que Dieu bénira ses intentions, si nous sommes si heureux de nous humilier comme il faut devant lui, qui veut bien se glorifier en notre petitesse. Je vous prie, ma très chère mère, de préparer doucement nos petites avettes , pour faire une sortie au premier beau temps et venir travailler dans la nouvelle ruche pour laquelle le Ciel prépare bien de la rosée ^ »

Sainte Chantai arriva, en effet, promptement, accompagnée de la sœur Marie-Péronne de Chatel, de quatre ou cinq professes du monastère d'Annecy et de quatre jeunes filles de Grenoble que ^1""° le Blanc avait envoyées en Savoie pour y étudier leur vocation, qui y avaient pris l'habit, et qui allaient être les fondements de la maison naissante. Elle fut établie solennellement le lundi 8 avril 1618, par M^^de Chalcédoine, coadjuteur de Grenoble, en présence d'une foule considérable.

L'histoire ne raconte aucune action mémorable de la mère de Chantai pendant son séjour à Grenoble, qui ne dura guère qu'une semaine. Rappelée tout à coup à Annecy pour des affaires très importantes, elle partit avant la un d'avril, après avoir reçu quelques novices et établi supérieure la mère Marie-Péronne de Chatel, laissant du reste le nouveau monastère dans un tel état de ferveur, que c'était, au témoignage de plusieurs grands serviteurs de Dieu, un foyer d'amour divin, et dans une telle popularité, que c'était à qui comblerait les sœurs d'amitiés et de présents, jusquelà que les dimanches et les fêtes les dames de la ville

1 Lettre du 11 mars 1618.

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leur faisaient apporter leur dîner tout apprêté , afin , disaient- elles, qu'elles demeurassent tout le jour, comme sainte Madeleine, aux pieds du Sauveur, sans se divertir à l'action de Marthe ^

Saint François de Sales n'avait pas attendu sainte Chantai pour quitter Grenoble. Arrivé le premier à Annecy, il y avait trouvé des lettres de Rome, et, parmi ces lettres, le bref depuis si longtemps attendu, par lequel le pape Paul V le déléguait pour ériger la congrégation de la Visitation en ordre religieux, sous la règle de Saint-Augustin. Il écrivit, en conséquence, à la sainte de hâter son retour, car il avait besoin qu'elle fût là au moment où il allait, par un acte solennel et souverain, mettre la dernière main à l'œuvre à laquelle ils travaillaient ensemble depuis huit ans. La mère de Chantai étant de retour, le bienheureux relut avec elles les Constitutions, les examina de nouveau, en modifia certaines parties, et après cinq mois d'un dernier et définitif examen il les approuva ; « ordonnant et établissant, de notre autorité, dit-il, ains plutôt de l'autorité apostolique à nous commise pour ce regard, icelles constitutions devoir être à perpétuité inviolablement observées et gardées. »

Huit jours après, le 16 octobre 1618, un dimanche, saint François de Sales se rendit au couvent, accompagné de son vicaire général, de son chapitre, de M. Michel Favre, confesseur de la communauté, et de deux témoins canoniquement désignés; et là, après avoir fait lire le bref de Paul V, le saint évêque

* Fondation du quatrième monastère de la Visitation Sainte- Marie, en la ville de Grenoble ^ établi le 8 avril 1618. Manuscrit in-folio.

érigea solennellement, au nom du Souverain Pontife, la congrégation de Sainte- Marie en ordre religieux sous la règle de Saint- Augustin; déclara, par la même autorité apostolique, que toutes les sœurs et religieuses de ladite congrégation devraient jouir dorénavant de toutes les immunités, privilèges, induits et concessions accordés aux ordres religieux qui vivent sous la même règle; leur ordonna d'observer la clôture selon le décret du saint concile de Trente, avec toutes les lois de la solennité des vœux; et, comme la mère de Chantai et la mère Marie- Madeleine de Mouxy avaient encore dans le monde quelques propriétés dont elles n'avaient pu se défaire , il fixa à toutes deux le terme de six mois pour disposer de leurs biens et se mettre en état de prononcer des vœux solennels. Acte fut dressé de cette cérémonie et inscrit sur les registres de l'évêché de Genève ^

Ainsi furent arrêtées et fixées à jamais les lignes générales de l'Ordre de la Visitation. Il y avait loin assurément de ce plan définitif à celui qu'avait conçu d'abord saint François de Sales, qu'avait longtemps espéré sainte Chantai. Après huit années d'essais, de tâtonnements, de réflexions multipliées, contrariés par les événements, gênés par les hommes, ou plutôt conduits à leur insu par Celui qui mène les hommes et qui crée les événements , les deux saints fondateurs en étaient arrivés à faire précisément le contraire de ce qu'ils avaient conçu. Ainsi Dieu se joue, toujours doux et toujours fort, dans la fondation des ordres

1 Voir, à la fin de ce volume, cette pièce, transcrite sur la copie auttientique, déposée et conservée au monastère d'Annecy,

religieux comme dans l'établissement des empires, et les saints, aussi bien que les conquérants, ne sont, dans ses mains, que des instruments et des moyens.

Sainte Giiantal partit le lendemain, 17 octobre 1618, pour Bourges. Son frère, M^ André Frémyot, avait tout préparé dans cette ville pour l'érection d'un monastère. Elle prit son chemin par Lyon, où elle s'arrêta peu; par Moulins, où elle fut ravie de joie en voyant la simplicité, l'humilité et la ferveur des religieuses. Elle ne trouva qu'une chose à réformer: c'était la trop grande fréquence des macérations corporelles, ce qui était toujours un peu à craindre partout où se trouvait la mère de Bréchard. De Moulins elle se rendit à Bourges , dans un carrosse que son frère lui avait envoyé, accompagnée des deux sœurs Anne- Marie Rosset et Anne -Catherine de Beaumont, toutes deux venues avec elle d'Annecy, et de la sœur Gabrielle Bally, qu'elle avait prise à Moulins. Le peuple de Bourges, qui aimait Ms'" Frémyot, s'était porté en foule au-devant de sa sœur '.

Le lendemain 4 novembre, Ms^" André vint célébrer la sainte messe dans le nouveau monastère acheté et meublé par lui, exposa le saint Sacrement, établit la clôture, laissa quinze cents livres pour les premiers frais d'établissement, et combla les sœurs de tant de biens, que sainte Chantai, troublée d'une telle abondance, en écrivit à saint François de Sales pour lui exposer son embarras. On prévoit la réponse du saint : ne rien demander, ne rien refuser; user de tout

1 Fondation du cinquième monastère de la Visitation , en la inlle de Bourges, le 4 novembre 1618. Manuscrit in-folio.

sans affection et sans scrupule, avec liberté et détachement. C'est la perfection suprême. Du reste, autant par la volonté de Dieu , qui ne pouvait pas permettre que ces commencements fussent sans épreuve, que par l'incurie d'un temps où il était plus facile de commander que d'être obéi, la pauvreté se fit sentir par moments. Telle était la négligence des officiers de l'archevêque pendant les trois premiers mois où il s'était chargé de nourrir les sœurs, que le pain manquait quelquefois sur la table. La mère de Chantai, sans se troubler, conduisit ses filles au réfectoire à l'heure fixée par la règle, les exhortant à se confier en Dieu. 11 arriva deux ou trois fois que justement, quand le Benedicite était dit, on sonnait à la porte, et de bonnes femmes qui ne pouvaient savoir la nécessité du couvent apportaient un pain blanc et frais pour chacune des sœurs '.

Sainte Chantai resta peu à Bourges. On l'attendait à Paris, où l'on commençait à entrevoir la possibilité de fonder une maison. Saint François de Sales, qui venait d'y arriver à la suite du prince cardinal de Savoie, après avoir pendant quelque temps sondé le terrain, écrivit à la sainte qu'elle vînt promptement pour essayer de s'y établir; que « c'étoit un coup de hasard et pis que cela , mais qu'il l'entreprenoit sous la Providence de Dieu, la protection de la très sainte Vierge et du glorieux saint Joseph ». La bienheureuse mère de Chantai avertit aussitôt Ms»" Frémyot, qui fit de grandes difficultés, déclara qu'il ne donnerait point de carrosse, et qu'il défendrait de fournir aucun équi-

1 Mémoires de la mère de Chaugy, p. 169.

page. « Monseigneur, dit la sainte en raffermissant son visage, l'obéissance a de bonnes jambes. Nous irons à pied plutôt que de ne pas obéir. » André Frémyot admirant et ne résistant plus, la sainte, après avoir £ait venir de Moulins la sœur Jeanne- Marie de la Croix et deux novices, empruntant à Bourges une seule religieuse, la sœur Anne -Catherine de Beaumont, partit le soir du vendredi saint, s'arrêta à Orléans le jour de Pâques, et entra à Paris le 6 avril, jour de Quasimodo, dans un carrosse de louage, n'ayant dans sa bourse que dix -neuf testons'. »

Paris n'était pas alors ce qu'il est devenu depuis; mais c'était déjà la grande ville, un lieu plein de mouvement et de bruit, le champ de bataille sur lequel le bien et le mal se livraient les plus formidables combats. Le cardinal de Bérulle, le Père de Condren, saint Vincent de Paul et une foule d'autres y luttaient héroïquement pour le triomphe de la vérité et de la vertu, lorsqu'en 1619 saint François de Sales et sainte Chantai vinrent un instant joindre leurs efforts aux leurs, et établir dans la grande capitale de l'erreur et du mal un nouveau foyer de dévouement et de sacrifices.

A peine la mère de Chantai eut fait son apparition à Paris, que mille passions se soulevèrent. Toutes les railleries qui avaient assailli l'œuvre naissante à

1 Sainte Chantai a écrit de sa propre main, sur le livre conventuel du monastère de Paris, l'histoire de cette fondation. C'est de ce document, le plus authentique que l'on puisse désirer, que nous extrayons tous ces détails. Les autres sont tirés de YHistoire manuscrite de la fondation du monastère de Paris, histoire composée sur les notes fournies par la mère de Beaumont, et revue par sainte Chantai.

Annecy en 1610 furent entendues de nouveau à Paris en 1619, et, ce qui était plus grave, les communautés religieuses elles-mêmes s'effrayèrent. Écoutons la mère Angélique Arnauld de Port- Royal écrivant à la mère de Chantai : « Il y a des personnes qui viennent ici, qui me parlent de cet institut nouveau avec des mépris étranges, croyant qu'on ne va chez vous que pour être à son aise... Encore ce sont des religieux et des personnes d'Église qui me parlent comme je viens de dire. Ils me disent qu'en embrassant cet institut je perdrai la réputation que j'ai. Je dis pourtant tout doucement que votre règle a été faite par le plus grand docteur de la sainte Église (saint Augustin), et vos constitutions par un grand et saint évêque; qu'elles ne peuvent donc qu'être bonnes. Puis je les écoute avec humilité. Mais à quelqu'un qui me disoit qu'on alloit demander tous les matins à chacune ce qui lui plaisoit à son dîner, je dis rudement que cela étoit bien éloigné de la vérité *. »

Saint François de Sales nous fait connaître le secret de ces alarmes des communautés religieuses. « Groiriez-vous, écrivait-il à la mère de Chantai, que des serviteurs de Dieu m'ont dit aujourd'hui que la douceur et la piété de notre institut étoient tellement au goût des esprits françois , que vous ôteriez toute la vogue aux autres maisons religieuses, et que, quand on auroit vu cette M"""» de Chantai, il n'y auroit plus que pour elle? » De tous côtés donc, et autant du côté des bons que de celui des méchants, on com-

^ Lettres de saint François de Sales. Édit. Biaise, tome III, p. 364.

mença à intriguer auprès du cardinal de Retz pour empêcher la fondation. Tous les jours c'étaient des propositions nouvelles, aussi inacceptables les unes que les autres. On permettait aux sœurs de s'établir « à condition de bailler quinze mille écus pour aider un autre établissement ». Elles ne seraient pas reçues, « à moins qu'elles ne consentissent à gouverner les Andriettes et les filles de Sainte -Madeleine, qui sont les repenties'. » — « Si vous n'acceptez ces conditions, disait un religieux, il faut partir. — Eh bien! mon Père, répliquait la mère de Chantai, nous partirons plutôt que de faire brèche à notre institut. Nous sommes venues par obéissance, nous nous en irons par obéissance. » Et cela, elle le disait avec tant d'humilité, que ce religieux, touché d'un tel accent, lui demanda si elle avait fait vœu d'humilité. « Oh! plût à Dieu, mon cher Père, reprit-elle en souriant, que nous sachions pratiquer cette vertu comme un quatrième vœu! » Celte bourrasque dura environ trois semaines; « après quoi, dit la mère de Chantai, M®^ le cardinal de Retz, revenant de la cour, prit le papier et la plume, et écrivit lui-même notre réception, ce qui a été tenu à miracle d'un grand Père de religion *. »

L'établissement se fit le lendemain , l^*" mai 1619. Saint François de Sales présida la cérémonie, prêcha, établit la clôture, et, comme il n'était que de passage à Paris, il chargea de la direction spirituelle du monastère celui que tout Paris appelait

1 Mémoires de la mère de Chaugy, p. 157.

2 Propres paroles de sainte Chantai.

alors M. Vincent, et que l'Église et le monde catholique honorent aujourd'hui sous le nom célèbre de saint Vincent de Paul. Qui n'admirerait ici les attentions de la Providence! saint François de Sales allait mourir; il n'avait plus que trois ans à vivre, pendant lesquels la mère de Chanlal ne le reverrait plus, si ce n'est le dernier jour, à la hâte, et sans pouvoir même lui ouvrir son cœur. Et au moment où ce guide si doux et si sage disparaît, il lui montre du doigt un autre guide ni moins doux ni moins sage, et s'éteint en quelque sorte en la lui confiant. Ainsi Dieu proportionne les secours aux besoins : s'il appelle une simple femme à la plus sublime des vocations, il envoie des anges à son aide, et leur ordonne de la porter dans leurs bras.

A ces premiers orages en succédèrent bientôt de nouveaux. On fit courir le bruit que les sœurs étaient prodigieusement riches, ce qui arrêta toutes les aumônes et acheva de mettre le comble à leur pauvreté, qui était extrême. Elles manquèrent de tout, même du nécessaire. Pour comble de malheur, la peste éclata à Paris, et en chassa non seulement la cour, mais presque tout le monde, excepté les pauvres. Cette grande ville devint un désert. L'herbe croissait dans les rues. De toutes les personnes qui auparavant s'étaient intéressées à la fondation nouvelle, les unes avaient fui, les autres restaient cachées dans leur maison. Il n'y avait qu'une dame très pieuse, M*"® la présidente Amelot, qui continuait à visiter les sœurs. Encore, chaque fois qu'elle venait au parloir, elle en sortait le cœur navré, et elle allait, pour se consoler, pleurer près du R. P. Binet. « Hélas! lui disait-elle,

que deviendront ces bonnes servantes de Dieu? — N'ayez peur, Madame, répondaitcet homme de foi ; plus vous voyez les sœurs de Sainte-Marie humiliées, plus un jour Dieu les élèvera et les fera fleurir. »

La peste cessa, mais sans diminuer la misère du couvent. Sainte Chantai était réduite à s'asseoir par terre avec ses sœurs, n'ayant point de sièges; et l'hiver il leur était impossible d'avoir du bois ni des couvertures pendant les nuits rigoureuses de décembre et de janvier. Plusieurs même qui étaient couchées dans des greniers par suite de la petitesse du lieu , et qui n'avaient pour lit qu'un tas de fagots , se réveillaient le lendemain couvertes de neige.

Dans ces circonstances critiques, la mère de Chantai avait son recours ordinaire à Dieu. Tous les jours, lorsque l'heure du dîner approchait, elle se rendait à l'église, et, les deux genoux en terre, elle récitait un Pater pour demander au Père de famille le pain quotidien dont ses chères filles avaient besoin. Arrivait-il quelque secours, elle suspendait la récitation de ce Paler, disant à ses sœurs que « c'étoit un délice de se trouver avec le seul nécessaire, et cela bien petitement et religieusement; qu'ayant cela il ne falloit point demander la surabondance, mais attendre ce qu'il plairoit à Dieu d'envoyer ».

Longtemps après, les sœurs qui eurent le bonheur de soutenir avec sainte Chantai la pauvreté et la disette de ces temps héroïques, assuraient n'avoir jamais passé de jours plus heureux, à cause de la grande et sainte allégresse d'esprit de la mère de Chantai; « en sorte que, si peu qu'elles eussent au vivre, au vêtir et au coucher, elles s'estimoient en-

corc trop bien. » Détachement admirable de la part de jeunes filles élevées jusque-là dans toutes les délicatesses d'une vie opulente.

Ce n'était pas seulement l'esprit de pauvreté, le courage et la gaieté dans le dénuement que l'on admirait dans la mère de Chantai; elle pratiquait mille autres vertus : le zèle pour l'observation des règles, la plus rare humilité, le plus pur amour. Un jour, quelques sœurs ayant, par inattention, commis une légère irrévérence envers le saint Sacrement, elle demanda, pendant le repas, pardon à Dieu pour les sœurs, leur baisa les pieds, et dîna à terre. Un autre jour, une sœur ayant négligé une petite observance, elle l'en reprit vivement, lui ordonna de prendre la discipline, ajoutant qu'une religieuse qui néglige la moindre de ses règles , ignore le prix du sang de Jésus -Christ. « Voyez -vous, ma sœur, disait-elle un jour à une de ses filles, j'ai eu cette nuit une pensée bien profonde. Je me voyois sur les bords de l'enfer, et avec raison; car que fais-je pour Dieu? Rien du tout. » Le ton avec lequel elle disait ces choses est inexprimable.

Comme il n'y a point d'âme que Dieu prédestine à de plus grands travaux que les fondateurs d'Ordres, il n'y en a point non plus qu'il crée avec plus d'amour, et qu'il enrichisse de plus de dons naturels, de plus de vertus aimables ou héroïques. Mais, autant qu'on en peut juger par l'étude des dix ou douze personnages extraordinaires qui portent ce nom dans l'Église, le trait le plus frappant de leur physionomie, celui qui l'achève et la perfectionne, c'est le détachement, ce que les livres saints appel-

lent la mort à soi-même. Choisis pour être des instruments entre les mains de Dieu, il faut qu'ils n'aient ni plus de prétentions ni plus de mouvement propre qu'un instrument. Moins ils comptent sur eux, plus ils valent. Dès qu'ils renoncent à euxmêmes, et dans la proportion où ils y renoncent, Dieu s'en empare, et, les trouvant souples, maniables, prêts à tout, morts à tout, il fait avec eux et en eux de grandes choses,

La vénérable mère de Chantai était de ces créatures privilégiées. Aussi Dieu, qui l'avait appliquée pendant plusieurs années à acquérir de moindres vertus, la piqua tout à coup, en 1619, du vif désir de posséder cette vertu souveraine. C'était la seconde fois qu'elle sentait cet attrait. Déjà en 1616, pendant la semaine sainte, elle avait éprouvé le plus ardent désir de mourir à tout, « de s'abandonner, de se consacrer et sacrifier entièrement et irrévocablement à Dieu, afm qu'il fît d'elle, en elle et par elle, tout ce qu'il lui plairoit. » Elle s'en ouvrit à saint François de Sales, et par ses conseils elle écrivit, le mardi saint, un acte d'abandon à Dieu par lequel elle jurait de se dépouiller de tout, « n'exceptant et ne réservant quoi que ce soit, » et de mourir entièrement et abolument à elle-même.

Mais ce n'était là que le prélude. En 1619, du 10 au 20 août, pendant une retraite, elle sentit tout à coup la nécessité de mourir à elle-même et de se dépouiller de tout dans une mesure qu'elle n'avait jamais connue, et dont la première vue l'épouvanta. Elle en écrivit aussitôt à saint François de Sales, et il en résulta entre eux, pendant ces dix jours, un

échange de lettres, les plus belles que ces deux saints se soient jamais envoyées: lettres éloquentes, hardies, de la plus profonde, de la plus divine spiritualité. C'est là qu'il faut voir quelle langue parlent les saints , et jusqu'où peuvent aller, dans certaines âmes généreuses, la mort à elles-mêmes et le détachement de tout. « Mon Dieu ! mon vrai père , écrivait la sainte, que le rasoir a pénétré avant! Pourrois-je demeurer longtemps dans ce sentiment? 0 Jésus! Jésus daigne me continuer ce bonheur! » Et encore : « 0 Dieu! qu'il nous est aisé de quitter ce qui est autour de nous! mais quitter notre peau , notre chair, nos os, et pénétrer dans l'intérieur et jusqu'à la moelle, qui est ce que nous avons fait, ce me semble, c'est une chose grande, difficile et impossible à un autre qu'à la grâce de Dieu. A lui seul donc est due la gloire, et qu'elle lui soit rendue à jamais '. »

Et saint François de Sales répondit : « 0 Jésus! que de bénédictions et consolations à mon âme de vous savoir toute dénuée devant Dieu!... C'est la fin de la transfiguration, ma très -chère mère, de ne plus voir ni Moïse ni Élie, ains le seul Jésus. C'est la gloire de l'épouse de pouvoir être avec son seul Roi pour lui dire : Mon bien-aimé est à moi, et moi je suis à lui. Il faut donc demeurer à jamais toute dépouillée, ma très chère mère. »

En entrant, avec l'enthousiasme des saints, dans cette voie du détachement absolu , et voulant établir la mère de Chantai jusque sur les sommets les plus

^ Voir les lettres de saint François de Sales et de sainte Chantai, du 0, du 9 et du 10 août 1619.

élevés de la mort à elle-même, il ajoutait: « Ma très chère mère, dites ce soir que vous renoncez à toutes les vertus, n'en voulant qu'à mesure que Dieu vous les donnera , ni ne voulant avoir aucun soin de les acquérir qu'à mesure que sa bonté vous emploiera à cela pour son bon plaisir. »

(( Ne pensez plus à l'amitié ni à l'unité que Dieu a faite entre nous, ni à vos enfants, ni à votre cœur, ni à votre âme, enfin à chose quelconque; car vous avez tout remis à Dieu!... Oh! que mon cœur est content de vous savoir en cet état si désirable ^ ! »

Pendant que la vénérable mère de Chantai avançait ainsi dans cette voie où nous la verrons faire encore plus d'un pas héroïque, le monastère de Paris se fondait, et une foule de novices demandaient à y entrer. Elles appartenaient presque toutes à de grandes familles, et la plupart étaient appelées par des vocations extraordinaires; mais « entre toutes, disent les vieux Mémoires, celle qui a été d'une consolation nonpareille et comme le vrai enfant de la joie à notre unique mère, et de bénédiction au monastère de Paris, fut notre très honorée sœur Hélène- Angélique Lhuillier, tirée à cette sorte de vie par des cordages d'amour ».

Hélène- Angélique était de noble maison, jeune, riche, estimée du monde, fort adonnée aux vanités et aux délicatesses; et c'est du milieu de ces séductions, lorsque toutes les choses lui riaient, selon son expression, que Dieu la tira avec tant de douceur, qu'elle ne s'en aperçut que quand elle était déjà prise. L'ins-

» Lettres du 9 et du 10 août 1619.

Irument de cette pêche miraculeuse fut, comme toujours, le saint évêque de Genève. Il entendit la confession générale de M"« Lhuillier, et, comme elle avait une peur effroyable du cloître, il lui dit d'attendre, de ne pas se presser, et que pour lui il ne voudrait pas jeter un grain de sable dans la balance pour la faire aller d'un côté ou d'un autre, au monde ou à la religion. Si on eût tiré plus vivement la jeune mondaine, elle eût résisté peut-être; elle n'en eut pas même l'idée en se sentant guidée par une main si douce. Et cependant Dieu faisait son œuvre. Peu à peu le détachement du monde, l'amour des vraies et solides vertus, pénétraient au plus intime du cœur d'Hélène. La voix intérieure du céleste Époux ne cessait de retentir à son oreille : « Tout est passager; moi seul demeure. Pourquoi marchander si longtemps? Il faut être à' moi, quoi qu'il en coûte. » Pour apaiser cette voix, elle voulut essayer de la vie religieuse, et elle entra au monastère sous prétexte d'y faire une retraite. Mais à peine les grilles se furent refermées sur elle, que d'épouvantables répugnances s'élevèrent dans son cœur. Toujours pauvre, toujours humiliée, toujours conduite comme un enfant, elle qui possédait la liberté, l'opulence, la considération! Elle passa trois semaine malade, ne sortant plus de sa chambre, roulant dans sa tête trois croix parmi lesquelles elle ne savait que choisir: la croix du mariage, qui lui semblait un enfer selon l'esprit; la croix de la religion, vrai purgatoire selon les sens, et la croix inacceptable de rester vieille fille au milieu du monde.

Le jour de la Visitation, elle allait dans la chapelle du monastère où elle devait faire ses dévotions,

lorsque la mère de Chantai , à laquelle elle venait de donner le bonjour, lui remitune lettre de saint François de Sales. Elle la prit avec un battement de cœur et sans dire un mot, décidée à obéir enfin, quoi qu'il dût lui en coûter; elle entre à la chapelle, ouvre la lettre, et en un clin d'œil elle a tout vu, tout accepté. « C'en est fait, dit- elle à M'"« de Villeneuve, sa sœur, qui lisait avec elle, c'en est fait, je suis religieuse, je ne sortirai jamais de céans. » Et M""^ de Villeneuve, qui jusque-là avait fait la plus vive opposition à ce projet, touchée du même mouvement de la grâce : « Vous avez raison, ma sœur; si vous n'êtes religieuse, vous n'aurez jamais de repos. »

Le soir même, après avoir été inondée des larmes de son père et l'avoir couvert de baisers, elle entrait au monastère, et « se jetoit à corps perdu dans les bras de l'obéissance ».

Ce fut un grand bruit dans tout Paris. Les parents s'assemblèrent. On blâma M. Lhuillier et on lui persuada de venir redemander sa fille. Il la revit en effet, et, vaincu de nouveau par la constance et la fermeté de son enfant, après deux heures et demie d'entretien et un déluge de larmes, il lui permit de suivre son attrait.

La vocation de M"« Lhuillier fut une des grandes grâces de Dieu au monastère de Paris. Elle lui apporta, outre une dot considérable et l'appui d'une grande famille, une vertu et une capacité qui en firent une des colonnes de l'instititut naissant.

Cependant sainte Chantai, ayant reçu quarantecinq mille livres pour la dot de M^^^ Lhuillier, résolut de commencer d'activés démarches afin d'obtenir des

lettres patentes du roi, et de se procurer une maison; car celle que les sœurs occupaient depuis deux ans, « sise entre deux tripots, et d'où l'on entendoit jour et nuit le tintamarre des joueurs , » était d'ailleurs trop petite, vu le nombre toujours croissant des novices. On obtint les lettres patentes par le crédit de M. Lhuillier, très influent au Parlement; mais les difficultés qu'on eut à vaincre pour trouver une maison furent immenses. Chaque jour la sainte parcourait tout Paris, et à chaque voyage inutile elle revenait aux pieds de Notre-Seigneur se plaindre amoureusement. « Mon Dieu, disait-elle, où voulez-vous donc que je loge vos épouses? » De toutes les maisons qu'elle visita, une seule convenait : c'était l'hôtel de M. Zamet, rue Saint- Antoine; mais il coûtait quarante- huit mille livres, somme énorme pour ce temps-là, et il paraissait trop beau pour un monastère. Cependant, n'en trouvant point d'autre, on se hasarda à consulter saint François de Sales. « L'hôtel de messieurs Zamet n'est, ce me semble, que trop beau, répondit- il; néanmoins, faute d'un assez beau, il se faudra contenter d'un trop beau. » On l'acheta donc quarantehuit mille livres, qui furent payées avec la dot de M"® Lhuillier, et la vénérable mère de Chantai dit, après avoir signé le contrat, que pour avoir cette maison elle avait donné plus de larmes à Dieu que de pièces d'argent. On dépensa encore douze mille livres pour la disposer en maison religieuse, et la communauté y entra vers le milieu de l'année 1621.

Tous ces faits, l'apparition de saint François de Sales à Paris, le long séjour de la vénérable mère de Chantai, la vocation de M^'^ Lhuillier, la fondation

d'un monastère de la Visitation, eurent à Paris un retentissement profond, et excitèrent un vif enthousiasme parmi les personnes de piété. On rencontrait sans cesse alors, dans les parloirs de la Visitation, les personnages les plus éminents en vertu : sainl Vincent de Paul, qui avait accepté la direction d'un monastère avec le titre de supérieur; l'illustre cardinal de Bérulle, qui connaissait depuis longtemps la mère de Chantai, qui dès 1604 avait prédit le haut degré de vertu où elle parviendrait un jour, et qui, venant la voir au parloir, en sortait profondément ému et disait tout haut : « La mère de Chantai est une des plus grandes amantes que Dieu ait sur la terre. » Le Père de Condren, dont la doctrine était si sublime, que le cardinal de Bérulle écrivait à genoux tout ce qu'il lui entendait dire, que saint Vincent de Paul ne le quittait jamais sans s'écrier : « Aucun homme n'a jamais parlé comme celui-là; » et qui, après une heure d'entretien au parloir, arrachait à la mère de Chantai ce mot que nous avons déjà cité : « Si notre bienheureux père est capable d'instruire les hommes, le Père de Condren est capable d'instruire les anges. » M. André Duval, célèbre docteur et professeur de Sorbonne, dont le don principal était de porter la paix dans les ârnes troublées, et qui, chargé de la direction de saint Vincent de Paul, de M'"° Acarie et d'une foule d'âmes saintes, n'en appelait pas moins saint François de Sales et sainte Chantai a les deux merveilles de notre âge ». M. Gallemand, choisi par Dieu pour éclairer M""® Acarie sur sa vocation de Carmélite et pour aider M™® de Sainte-Beuve à réformer les Ursulines, et qui, ayant

rencontré M™« de Chantai à Dijon, tenta de Tentrainer au Garmel : il ne venait pas au parloir de la Visitation sans y confesser son erreur, et sans s'accuser d'avoir voulu entraver l'œuvre de Dieu, et il le faisait avec tant d'humilité, que les tourières ne l'appelaient plus que l'humble M. Gallemand ; M. de Renty et M"^'^ la comtesse de Saint-Pol, dont on trouve le nom, la bourse et le cœur mêlés à toutes les bonnes œuvres de cette époque ; le commandeur de Sillery, qui faisait dater sa conversion du jour où il vit pour la première fois la mère de Chantai, et qui devint depuis ce moment l'ami, le conseil, le protecteur si puissant et si dévoué de la Visitation, que désormais le nom de « notre bon commandeur » se trouvera dans toutes les lettres de sainte Chantai et à toutes les pages de son histoire; M. de Marillac, le garde des sceaux, plus célèbre encore par sa piété et f^es bonnes œuvres que par ses talents, et qui n'aimait pas tellement les Carmélites, qu'on ne le vît souvent aussi à la Visitation; le Père Binet enfin, ce relififieux de grande vertu, qui n'avait pas abandonné les religieuses pendant la peste, et qui, sortant d'un entretien avec la mère de Chantai, disait tout hors de lui : « La pureté d'amour de cette sainte me ravit tout à fait! » Enfin une foule de prêtres et de laïques dont nous retrouverons les noms dans la suite, et qui vont devenir les auxiliaires de sainte Chantai dans la fondation de ses maisons.

Les cloîtres eux-mêmes s'émurent, et les plus ferventes religieuses écrivirent à 1h vénérable mère pour nouer avec elle une sainte amitié, hii demander des conseils et la prier de venir visiter leurs monastères

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et y ranimer l'observance. Mais nulle ne s'éprit d'un plus vif enthousiasme pour sainte Chantai que la mère Angélique Arnauld, et l'histoire des rapports de la fondatrice de la Visitation et de l'abbesse de Port -Royal est trop célèbre pour que nous n'y insistions pas.

C'était saint François de Sales lui-même qui avait rapproché ces deux âmes si dignes, dirions-nous, l'une de l'autre, si la seconde n'avait pas donné un cruel démenti aux espérances qu'elle faisait concevoir alors. Au moment où le saint évêque de Genève vint à Paris en 1619, la mère Angélique était dans le plus bel éclat de sa vie. Abbesse à quatorze ans, elle avait, à peine âgée de dix -sept ans, entrepris la réforme de son abbaye de Port -Royal, avait réussi au delà de tout espoir, en avait fait une école de foi, de régularité et de ferveur; et, victorieuse d'effroyables difficultés au milieu desquelles elle avait déployé une mâle vigueur, entourée dès lors d'une gloire précoce, elle entreprenait à vingt-huit ans une autre réforme, plus difficile peut-être, la réforme de l'abbaye de Maubuisson. Non moins occupée du reste de se réformer elle-même, naturellement altière, avide de sacrifices, cherchant des directeurs, n'écoutant que ceux qui disaient comme elle, et à raison, car elle disait bien alors et mieux que qui que ce soit; inquiète pourtant de cette méthode, car c'était se conduire elle-même, à peine eut-elle appris 4'arrivée du saint évêque de Genève à Paris, qu'elle conçut le projet de le voir. Elle le vit, en effet, à Maubuisson, et il lui arriva ce qui arrivait à tout le monde : elle tomba sous le charme; mais ce qui est curieux, elle fut

séduite, non par la douceur du saint, mais par sa fermeté. C'était la première fois qu'elle rencontrait un homme qui s'emparait de son âme, et qui, en applaudissant à tous ses projets, la gouvernait. Aussi l'enthousiasme fut grand. Elle lui ouvrit son cœur, lui fit une confession générale, le garda une fois neuf jours de suite à Maubuisson, l'y fît revenir le plus souvent qu'elle put, et, quand il fut parti, commença avec lui une correspondance qu'on n'a pas publiée avec assez de soin, mais qui, jointe à la correspondance de saint François de Sales et de sainte Chantai, doit servir à l'éternelle instruction des directeurs ^ Il faut voir avec quel art profond le saint évêque analyse « ce cœur extraordinaire » tourmenté du besoin des grandes choses ; cette âme toujours « inquiète de savoir si elle sera des âmes basses ou des hautes »; si vite émue d'indignation à la vue du mal; si portée à la raillerie, à la moquerie, à la colère « parmi les niaiseries, les enfances, les imperfections féminines de ses sœurs qui sont trop tendres sur elles-mêmes »; si avide de sacrifices, si i-mpatiente de perfection : avec quelle douceur saint François de Sales calme en elle cette fièvre de pénitences corporelles, la retire peu à peu d'austérilés excessives, et lui apprend à reporter toutes ses forces sur la correction de ses défauts ; avec quel tact il lui fait sentir que, si Dieu l'a appelée à une vocation extraordinaire, le chemin par où elle doit y arriver n'est pas extraordinaire; que ce doit être une douce, paisible et

1 Toutes les pièces de cette correspondance se retrouveraient facilement. Il y a à Annecy plusieurs lettres inédites de saint François de Sales à la mère Angélique.

forte humilité; que cette humilité, ce mépris de soimême, doivent être pratiqués doucement, paisiblement, suavement, et surtout allègrement et joyeusement; avec quel bon sens enfin, pour lui apprendre à mettre la tranquillité et la douceur dans son âme, il lui apprend à la mettre d'abord dans ses actes : « à faire toutes ses actions, par exemple, marcher, se lever, s'asseoir, se mettre au lit, manger, à faire tout cela doucement et bellement; et vous verrez, ajoute- 1- il, que dans trois ou quatre ans vous aurez rangé tout à fait cette si subite soudaineté K »

Quelques mois d'une pareille direction opérèrent une révolution dans l'âme de la mère Angélique, lui ouvrirent des horizons qu'elle ne soupçonnait pas, et la préparèrent aux plus merveilleux progrès, « Si ce saint homme, écrivait-elle plus tard, fût demeuré en France, je crois que j 'au rois tiré grand avantage de sa sainte conduite. » Hélas 1 il ne devait pas y demeurer, et des mains du doux et sage évêque de Genève elle allait tomber, impatiente et fière, dans celles d'un imprudent et d'un insensé.

Si la mère Angélique goûta saint François de Sales, ce fut bien autre chose quand elle vit sainte Chantai. Cette femme incomparable était faite pour lui plaire. Plus jeune qu'elle de dix -neuf années, la mère Angélique la prit pour sa maîtresse, la directrice de son âme. Nous avons d'elle, adressées à la mère de Chantai, des lettres qui sont de vraies confessions, pleines de la plus touchante humilité, où elle lu;

1 Leltres du 25 juin 1619, du 12 septembre 1619, du 16 décembre 1619, du 4 février 1620, du 14 mai 1620, etc.

avoue son orgueil, « son impériosilé colère, » son inclination à la moquerie, à la raillerie; celle impatience et cette ardeur intérieure qu'elle ne peut contenir, même en écrivant à la sainte; cette vivacité extérieure et cette promptitude qui fait qu'elle ne marche pas, qu'elle court; ce dont elle ne se repent pas, du reste, car il lui a semblé voir que cela ne déplaisait point à la sainte ; cette certaine propriété d'elle-même, qui lui fait ressentir une douleur extrême dès qu'on la contredit; et enfin à chaque page, ce qu'elle appelle son indiscrétion et son arrogance ordinaire; et au milieu de ces défauts, trop réels, hélas! mais qu'alors elle combattait avec énergie, une volonté si forte qu'elle ne pouvait vouloir davantage; une droiture d'âme, une candeur, une soif d'humilité et d'obéissance, et mille traits enfin du plus vif enthousiasme pour le bien\

Peu à peu à ce contact des deux saints fondateurs la mère Angélique sentit naître en elle un désir qui à lui seul témoignerait d'une grande âme : c'était de quitter sa crosse d'abbesse, cette crosse que ses jeunes mains portaient avec tant de gloire, et d'entrer simple novice à la Visitation.

Elle en eut la première idée en 1619, et s'en ouvrit aussitôt à saint François de Sales, qui sourit sans répondre. Peu après elle lui en écrivit de nouveau, et comme il ne répondait pas davantage, elle insista et multiplia les lettres. Saint François de Sales, très embarrassé, « gauchit le plus qu'il put. » Au fond il

1 Lettres de la mère Angélique à la sainte mère de Chantai. Voir en particulier celles de septennbre et novembre 1621.

n*en voulait pas. Il la trouvait trop entière, trop impérieuse, pour son humble institut*.

Ne recevant de ce côté que des réponses évasives, la mère Angélique s'adressa à la mère de Chantai, qui lui fit un tout autre accueil. L'enthousiasme que la mère Angélique éprouvait pour la sainte, celle-ci, si j'ose ainsi dire, l'éprouvait à son tour pour la jeune abbesse de Port-Royal. Elle aimait cette âme grande comme la sienne, impérieuse et fîère comme elle l'aurait été facilement elle-même, mais si décidée à dompter son orgueil, et qui, n'ayant pas peur d'un sacrifice, toute jeune, presque enfant, avait déjà fait de si grandes choses pour Dieu. Elle accueillit avec bonheur sa proposition d'entrer à la Visitation, y donna son plein assentiment, et se chargea d'appuyer auprès de saint François de Sales une nouvelle demande de la mère Angélique.

« Voilà, lui écrivait-elle, en effet, le 11 novembre 1621, voilà des lettres de cette chère fille de Port- Royal, dont les désirs croissent parmi les contradictions... Elle me dit que, pour je ne sais quoi au delà de tout ce qu'elle peut penser, elle sent que Dieu l'appelle à la Visitation. J'ai ce même sentiment. Mais pour Dieu! mon vrai père, dites- moi franchement si c'est le vôtre; car, pourvu que vous nous parliez bien clair, comme ayant seul autorité de le faire, puisque sans réserve elle s'est remise à vous, j'espère qu'on amènera tous les autres là. Dites-moi seulement

1 Je ne parle point ainsi au hasard, mais d'après Télude attentive et sérieuse de tous les documents, édiles et inédits, de celle aiïaire, dont le volumineux dossier existe dans les Archives de la Visitation d'Annecy.

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