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si VOUS pensez que ce soit la volonté de Dieu qu'elle sorte de là ; car pour les difficultés, je n'en fais point d'état. On assure, et M^^ de Nantes me disoit encore hier, que ses vœux sont nuls ; elle peut donc en sortir en conscience. Il ne reste à savoir sinon s'il sera plus utile à la gloire de Dieu qu'elle demeure là contre tous ses sentiments et attraits intérieurs et la croyance ferme qu'elle a de la nécessité du secours de l'obéissance (qui est ce que je trouve de plus important pour elle et de plus considérable), ou qu'elle vienne ici, où il y a mille apparences de profit particulier pour elle. Je ne me saurois tenir d'ajouter que, Dieu lui ayant donné si fort l'esprit de cet institut, je crois que c'est pour en tirer sa gloire au service de tout l'institut; même il a fallu contenter mon cœur à vous dire tout mon sentiment encore cette fois; et je vous supplie, mon vrai père, que le plus tôt qu'il vous sera possible Ton ait de vos nouvelles là -dessus ^ »
Saint François de Sales, qui avait été très embarrassé par les vives instances de la mère Angélique, le fut bien davantage en voyant la vénérable mère de Chantai s'y associer. Soit qu'il ne voulût pas la contrarier par un refus absolu, soit plutôt que l'intervention d'une personne si considérable, dont il estimait autant le jugement, le fît hésiter, il résolut de renvoyer cette affaire à la décision du Pape. 11 écrivit immédiatement au Père Binet, qui avait joint ses instances à celles de la sainte, une lettre extrêmement curieuse et où ses vrais sentiments sont peints au vif : « Mon révérend Père, avec mille actions de
1 Cette lettre est des premiers jours de novembre 1621.
DE SAINTE CHANTAL 7o
grâces de la peine que vous avez prise à m'écrire, je vous dirai pour réponse qu'étant à Paris, je ne voulus jamais acquiescer au désir que M""^ de Port-Royal m'a témoigné de se retirer de l'Ordre auquel elle avoit si utilement vécu jusqu'à l'heure, et véritablement je n'apportai en ce pays non pas une cogitation de cela ; mais coup sur coup je reçus par lettres force bonnes remontrances par lesquelles elle m'excitoit à trouver bonnes ses pensées et à approuver ses souhaits. Je gauchis tant que je pus, et je ne me témoignai pas seulement froid, mais contraire à ses dispositions, jusqu'à ce qu'après dix- huit mois une personne de grande considération (sainte Chantai) m'écrivit, en sorte que je jugeai convenable de ne point faire le juge souverain en cette occasion... Je lui écrivis (à M™® Angélique) que, puisqu'elle ne trouvoit pas de repos en tout ce que je lui avois dit, elle pourroit faire faire la sollicitation de ce qu'elle désiroit ; que si Sa Sainteté en faisoit la concession , il y auroit une très probable apparence que son désir est la volonté de Dieu; que si, au contraire, Sa Sainteté l'éconduisoit, il n'y auroit plus aucune occasion de faire autre chose que de s'humilier et abaisser son cœur '. »
Monter d'un Ordre moins sévère dans un Ordre qui l'est davantage est chose facile et à laquelle Rome donne volontiers la main ; mais descendre d'un Ordre plus rigide, ce qui était le cas ici, dans un Ordre dont les règles sont plus douces , présente de grandes difficultés. La réponse du Saint-Siège se fit attendre.
1 Lettre du 11 novembre 1G21
Pendant ce temps, la mère de Chantai quitta Paris, saint François de Sales mourut, et, pour comble de malheur, au moment où elle perdait ses deux guides, la mère Angélique faisait connaissanceavecMg'"Zamet, et par lui avec l'abbé de Saint- Cyran, homme fatal, plus orgueilleux et plus extrême encore que la mère Angélique, qui, manquant, quoi qu'on en ait dit, des qualités qui font les directeurs, au lieu d'apaiser la mère Augélique, comme le faisait saint François de Sales, l'aiguillonna encore, ajouta ses ardeurs à celles déjà trop grandes de sa pénitente, lui brouilla l'esprit avec les discussions sur la grâce, la jeta dans l'hérésie, où elle porta la passion de son âme, l'exagération de son caractère, l'opiniâtreté de son sexe, et, gardant parmi ses ruines quelques éclairs de beauté morale, restant grande encore au milieu de cette hérésie étroite et chagrine qui n'était pas faite pour elle, devint le type le plus complet de ces vierges dont l'archevêque de Paris disait qu'elles étaient pures comme des anges, mais orgueilleuses comme des démons.
Bien des années furent nécessaires pour opérer cette transformation , dont le récit appartient d'autant moins à cette histoire, que la mère de Chantai, accablée par ses nombreuses fondations, et la mère Angélique, entraînée par d'autres influences, n'eurent plus entre elles aucune relation, du moins aucune relation assez importante pour fixer le regard de l'histoire, ni assez authentique pour être acceptée par une critique sérieuse'.
1 Les Jansénisles ont fait des efforts considérables pour établir que la mère de Chantai avait conservé les rapports les plus in-
Nous terminerons donc ici le récit des relations de la vénérable mère de Chantai et de la mère Angélique de Port- Royal; nous le terminerons en nous posant une question qui se présente naturellement à l'esprit. Qui se trompait de saint François de Sales ou de sainte Chantai, de celui qui pensait que la mère Angélique n'était pas faite pour la Visitation, ou de celle qui croyait qu'elle devait y entrer pour son profit et celui de tout l'institut? Si la mère Angélique eût, en effet, pris l'habit de la Visitation, que serait-il arrivé? Contenue par la mère de Chantai, qui l'égalait en fermeté et en énergie, qui la surpassait en expérience et en sainteté; assouplie par les règles si douces de la Visitation ; associée aux travaux de la mère de Bréchard, de la mère Favre, si bien faites pour la comprendre et pour être comprises par elle; se développant avec toute l'énergie dont elle était capable dans le sens du bien, la mère Angélique de Port- Royal aurait- elle eu un âge mûr plus brillant encore et plus fécond que sa jeunesse, et, préservée de tout danger par l'obéissance et par l'humilité, se dilatant, pour ainsi dire, dans le sacrifice, serait-elle devenue, comme elle en était capable, une seconde sainte Chantai? Ou bien, chose possible encore, ces désirs d'obéissance, sincères pourtant, n'étaient-ils au fond, et à l'insu même de la mère Angélique, que la trom-
limes avec la mère Angélique et Tabbé de Saint- Cyran, même après la détention de celui-ci au château de Vincennes. Ils ont publié des lettres et cité des faits qui ont été, lors du procès de canonisation de la sainte, l'objet du plus long et du plus minutieux examen. Ayant eu entre les mains tout le dossier de cette affaire, j'ai cru devoir en rejeter Tétude à la fin de ce volume, dans une note spéciale.
perie d'une nature passagèrement lasse de commander? Une fois dans le cloître, cette âme altière ne se serait-elle pas retrouvée? N'aurait- elle pas brisé tous les freins, rejeté tous les jougs, et, lasse d'obéir, n'aurait- elle pas attristé la vieillesse de sainte Chantai et déshonoré les origines de la Visitation par une éclatante révolte? Inquiète et curieuse, n'aurait-elle pas rencontré ce jansénisme qui tourna si longtemps et si ardemment autour des monastères de la Visitation? ne l'y aurait-elle pas introduit, et n'aurait-elle pas changé ainsi en un plomb vil l'or si pur de l'institut naissant? C'est le secret de Dieu. Mais qu'est-ce donc que cette question de la vocation , obscure et terrible par son obscurité même, puisque des guides expérimentés comme saint François de Sales et sainte Chantai peuvent quelquefois ne pas tomber d'accord ?