‹ Histoire de Sainte Chantal et des origines de la VisitationChapitre 6 sur 65 · CHAPITRE VINGT ET UNIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE VINGT ET UNIÈME

NOUVELLES FONDATIONS SAINTE CHANTAL QUITTE PARIS POUR SE RENDRE A LYON — EN ROUTE ELLE FONDE LE MONASTÈRE DE DIJON — DERNIÈRE ENTREVUE SAINT FRANÇOIS DE SALES ET DE SAINTE CHANTAL

Cependant les monastères de la Visitation commençaient à se multiplier, et soit par les grâces dont il comblait les fondatrices, soit par les épreuves et les souffrances qu'il envoyait aux sœurs, Dieu faisait assez voir quel était son amour pour l'institut naissant.

Il y avait à Montferrand une jeune dame, la comtesse de Dalet, alliée aux plus grandes familles d'Auvergne. Elle sortait un jour de la sainte table, et elle s'était retirée dans une petite chapelle pour y faire son action de grâces, lorsque tout à coup elle fut comme ravie en extase, et elle vit, avec une admirable clarté, le bonheur d>es âmes qui embrassent la vie religieuse. Cet état dura près d'une heure, au bout de laquelle elle se sentit toute brûlante d'amour

pour Dieu, dégoûtée des plaisirs de la terre, aspirant à la retraite, au silence, à l'obéissance, à la pauvreté, et si changée, qu'elle ne se connaissait pas elle-même.

Rien ne l'avait préparée à cette faveur; car, bien qu'elle fût chrétienne, elle ne savait pas même faire oraison. Rien non plus ne put lui en expliquer le but, Tii pourquoi Dieu lui avait donné une vue si claire du bonheur de la vie religieuse; car elle était mariée depuis quelques années seulement et parfaitement heureuse avec son mari, déjà mère de deux enfants, enceinte d'un troisième, et jamais l'idée de la vie religieuse ne s'était présentée à son esprit, même lorsqu'elle était jeune fille. Autant parce qu'elle ne comprenait rien à cette grâce que pour ne pas alarmer inutilement sa famille, elle garda le plus profond secret sur ce qui venait de se passer; seulement elle commença à s'appliquer à l'oraison , qui devint très élevée, se voua aux bonnes œuvres, et, pour répondre à ce que semblait demander la faveur dont elle venait d'être honorée, elle s'employa à aider de sa bourse les monastères qui naissaient et les jeunes filles pauvres qui désiraient y entrer.

Deux années s'étaient écoulées depuis cette vision incomiprise, lorsque, le 18 janvier 1620, le comte de Dalet mourut presque subitement, laissant dans la plus profonde douleur sa jeune veuve, qui depuis onze mois seulement était accouchée de son quatrième enfant. Pour la distraire et la consoler un peu, on fît venir auprès d'elle une de ses cousines. M"® de Rlanzac, que Dieu éprouvait d'une autre manière. Après six mois d'essai fervent, elle venait de sortir

du monastère des Carmélites de Riom, et se voyait condamnée, par la faiblesse de sa santé, à rentrer dans le monde, qu'elle détestait, et à renoncer à la vie religieuse, pour laquelle elle se sentait le plus vif attrait. Au moment où, sur le seuil du monastère, elle s'arrachait tout en larmes aux mains des bonnes mères carmélites, la bonne mère lui donna comme souvenir un petit livre imprimé récemment à Lyon et intitulé : Constitutions pour les Sœurs religieuses de la Visitation. Les deux cousines passèrent une partie de la nuit à lire ou plutôt à dévorer ce petit ouvrage, et, ravies de la sagesse des règles, de la beauté de leur esprit et de la perfection de cette vie intérieure qui en est l'âme, elles se promirent de travailler de toutes leurs forces à établir à Montferrand un monastère de la Visitation. En faisant cette promesse, M"î^ de Dalet ne pensait du reste qu'à consoler sa cousine et à lui donner le moyen de suivre sa vocation; car pour elle son choix était fait. Si jamais, ce qu'elle n'osait espérer, étant mère de quatre petits enfants. Dieu lui donnait la liberté de se consacrer à lui, elle serait fllle de sainte Thérèse ; c'était son rêve de tous les jours. Elle ne se doutait guère alors que Dieu l'appelait, elle aussi, à la Visitation, qu'elle y entrerait après de longues années et d'immenses épreuves, et qu'elle en serait une des gloires les plus pures et un des plus fermes appuis.

Ce fut la mère Favre que saint François de Sales chargea de faire la fondation de Montferrand. Elle arriva le 7 juin 1620, et, autant par sa haute vertu que par la protection de la comtesse de Dalet, le monastère s'établit sans obstacles. « Toute la pro-

vince est embaumée de la vertu de la mère Favre, écrivait peu après M"^^ de Dalet, et les meilleures familles s'estiment heureuses de donner leurs filles à une mère qui est l'admiration de tout le monde. » Saint François de Sales écrivait de son côté à la mère Favre : « Enfin, ma chère fille, vous avez été accueillie avec joie en Auvergne, pays des bons esprits; et j'espère que la suite y correspondra, et que Dieu vous fera recueillir de beaux el bons fruits de votre travail. Ah ! que de joie en mon cœur de savoir ma mère à Paris, et ma grande fille en Auvergne, toutes deux coopérantes avec le Saint-Esprit à un service si digne et si saint '. »

Six semaines après l'établissement de ce monastère, le 21 juillet, on en érigea un autre à Nevers, mais dans des circonstances bien différentes.

Rien au début n'avait fait présager l'orage qui éclata sur son berceau. M™® Marie -Aimée de Morville, mariée à M. du Tertre, qui venait de mourir, était une jeune veuve de vingt-deux ans, que saint François de Saies avait rencontrée à Paris, et qui, très inclinée au monde, s'y trouvait exposée aux plus grands périls. Touchée des pieux entretiens du saint, elle conçut la pensée de se retirer dans un monastère en qualité de bienfaitrice; et, pour la soustraire à cette société de Paris pour laquelle elle avait trop d'attrait, le saint évêque l'envoya au monastère de Moulins, gouverné par la vertueuse mère de Bréchard. Elle y fut reçue avec tout l'honneur que méritait une personne recommandée par saint François

' Fondation inédite du monastère de Monlf^rrand.

de Sales; et quelque temps après elle écrivit à la mère de Chantai qu'au lieu d'être simplement bienfaitrice du monastère elle voulait y prendre l'habit et y vivre en vraie religieuse. Il était alors question d'avoir une Visitation à Nevers, et l'on n'était arrêté que par une question d'argent. Saint François de Sales fit proposer à M"™® du Tertre, qui apportait en dot quarante mille livres à la Visitation de Moulins, de ne lui en donner que trente mille, ce qui était bien suffisant, surtout depuis la profession de M"^ de Ghastelluz, et de réserver dix mille livres pour Nevers. ^me (jy Tertre y consentit avec joie, et offrit même de se rendre fondatrice de ce nouveau monastère, et pour cela d'y prendre l'habit et d'y faire profession. Elle n'y mettait qu'une condition, c'est que la mère de Bréchard viendrait avec elle. Ni saint François de Sales ni la mère de Chantai n'y virent de difficulté, et chargeant la mère de Bréchard d'aller faire la nouvelle fondation, ils envoyèrent pour la remplacer à Moulins, en qualité de supérieure, une religieuse jeune encore, mais excellente, la mère Paule-Hiéronyne de Monthouz. A peine ces arrangements, si sages cependant, furent-ils connus à Moulins, qu'ils y excitèrent une sorte d'émeute. Les uns ne voulaient pas que le bien de M'"*' du Tertre allât à Nevers; les autres, et c'était le plus grand nombre, et parmi eux le maréchal de Saint- Géran, les échevins et tout le corps de la ville, ne voulaient pas que la mère de Brcchard sortît de Moulins. Vainement celle-ci promettait de la manière la plus solennelle d'être de retour dans trois mois; telles étaient les appréhensions de perdre une religieuse de si haute vertu, que les

masfistrats firent défense à la mère de Bréchard de sortir de la ville, et pour lui ôter tout prétexte et toute possibilité de s'en aller, la fondatrice elle-même fut mise aux arrêts dans son château. C'est la première fois que se rencontre dans les annales de la Visitation un fait que nous allons retrouver souvent. Saint François de Sales en fut étonné et réjoui ; mais l'hommage rendu à la vertu d'une de ses filles lui fît moins de plaisir encore que l'énergie qu'elle déploya en cette circonstance. Sans se déconcerter de ces obstacles, la mère de Bréchard, après avoir pris les ordres des saints fondateurs, change aussitôt son plan. Au lieu de partir elle-même, elle envoie à sa place la mère Paule-Hiéronyme, lui adjoint la sœur Marie-Hélène de Chastelluz et la sœur Marie- Jacqueline de Musy , toutes deux très considérées en ce pays, les fait sortir en grand secret à trois heures du matin, et elles étaient déjà loin sur la route de Nevers, que personne ne s'en doutait à Moulins.

Malheureusement on attendait à Nevers la mère de Bréchard, que précédait une grande réputation. Quand on vit cette jeune sœur dont on ne savait pas même le nom, le désappointement fut général. Comme elle était de petite taille , avec une grande fraîcheur de visage, MM. de Nevers se plaignaient qu'on leur eût envoyé une enfant pour supérieure de la maison. Ils lui demandaient sans cesse son âge, le temps de sa profession, avec mille questions plus ou moins irrévérencieuses non seulement pour elle, mais pour l'institut. Toutes les railleries que nous avons entendues en 1612 à Annecy, en 1619 à Paris, sur la mollesse de la Visitation, retentissaient autour du cou-

vent de Nevers. 11 n'y avait point de novices, point de confesseur, à peine une messe tous les matins, et nulles ressources pour vivre; tout manquait à la fois, excepté la ferveur, l'énergie, la grandeur d'âme, toutes choses qui ne manquaient guère dans ces temps héroïques des origines de la Visitation.

On en cite un trait qui mérite d'avoir sa place ici. En venant à Nevers, la mère Paule-Hiéronyme avait apporté les dix mille francs de M'"° du Tertre; mais cette dame, qui ne les avait donnés que dans la pensée que la mère de Bréchard ferait sa fondation , voyant que celle-ci restait à Moulins, et décidée à y rester avec elle, commença à intriguer pour les ravoir. Les avocats consultés déclaraient que les réclamations de M"^^ du Tertre n'étaient pas fondées; les bienfaiteurs et amis du monastère insistaient pour qu'on n'en tînt nul compte; tout le monde assurait qu'on gagnerait le procès, et les conseillères, influencées par le nombre et l'autorité des suffrages, inclinaient à porter l'affaire devant les tribunaux. Mais la mère Paule-Hiéronyme, pénétrée du vrai esprit religieux , se prosterna à deux genoux au milieu de l'assemblée, et conjura ses sœurs, les yeux pleins de larmes, de rendre les dix mille francs et de se confier en Dieu. On le fit; le monastère fut ruiné; la misère, qui était grande, devint extrême. Mais si l'on n'eût pas fait cela, disait la jeune mère Paule-Hiéronyme de Monthouz, on m'eût infailliblement portée du lieu de l'assemblée au tombeau; car je n'eusse pas survécu à la douleur de voir mépriser les intentions de notre saint fondaleur. Ainsi l'esprit de saint François de Sales commençait à passer dans ses filles, et à se

révéler par des actes que n'eût pas désavoués le père.

Pendant que d'Annecy le saint évêque dirigeait lui-même deux fondations à Montferrand et à Nevers, de Paris, sainte Chantai préparait celle d'Orléans. L'idée en était venue à M™^ la comtesse de Saint-Pol, de la maison de Longueville, dont le mari était gouverneur d'Orléans.

En 1619, saint François de Sales avait passé près d'un mois dans cette ville, au milieu d'un enthousiasme tel, que quand il sortait dans les rues, il fallait le faire entourer de hallebardiers pour fendre la presse. La comtesse de Saint-Pol avait eu l'honneur de le recevoir plusieurs fois chez elle, et elle en avait profité pour le supplier de lui envoyer quelques sœurs de son nouvel institut. A quoi le saint aurait répondu : « Oui, oui, Madame, puisque vous en voulez, vous en aurez de nos filles dans votre belle ville d'Orléans. » Encouragée par ce mot, la comtesse de Saint-Pol commença à agir. Mais dès les premiers pas elle vit surgir des obstacles qu'elle n'avait pas prévus. Personne à Orléans ne voulait des nouvelles religieuses, ni l'évêque, ni le corps de ville, ni le peuple. H y avait déjà tant de monastères dans ce pays, que l'érection d'un nouveau couvent paraissait à tous une inutilité et une surcharge. Heureusement un des dons de M"™® de Saint- Pol était une sainte hardiesse que Dieu bénissait. Avant d'avoir écarté un seul de ces obstacles, sûre que Dieu bénirait son entreprise, elle écrivit à saint François de Sales de préparer les sœurs et de les envoyer Paris, où elle les ferait prendre. Le saint y

consentit, et fît choix pour cette œuvre, qui paraissait devoir être difficile, de la mère Claude -Agnès de la Roche, qui n'avait point encore fait de fondation, et qu'il tenait en réserve pour quelque coup décisif; il lui adjoignit la sœur Anne- Marguerite Clément, qu'on appelait encore la grande novice, et qui fut plus tard si célèbre par l'abondance de ses lumières toutes divines, et la mit à la tête d'une petite colonie de sœurs, dont les unes devaient être laissées à Moulins, à Nevers, à Paris, et les autres enfin amenées à Orléans. Au moment du départ de cette petite colonie, saint François de Sales vint au monastère pour lui dire adieu, et fit aux sœurs, avant de les bénir, l'admirable entretien de l'Espérance, « que la mère de la Roche recueillit, ainsi que la plupart des autres'. » Puis l'heure de la séparation venue, comme le saint ne pouvait se détacher de ses filles, il monta sur une éminence, les suivit du regard le plus loin qu'il lui fut possible, et, au moment où les carrosses qui les emportaient disparurent, il leur envoya son cœur dans une dernière bénédiction 2.

Cependant la comtesse de Saint- Pol ne perdait pas son temps. Son mari étant gouverneur d'Orléans, par lui elle obtint le consentement du corps de ville. Quant à l'évêque, elle alla le trouver elle-même à Paris, lui exposa la nécessité de l'œuvre, sa diffé-

1 Annales manuscrites de la Visitation d'Orléans. Je note ce mot avec soin et avec joie. Il en résulterait que c'est la mère de la Roche qui a recueilli les entretiens de saint François de Sales. On savait bien que le saint ne les avait pas rédiges, qu'ils avaient été écrits de mémoire par les religieuses; mais on ignorait celle qui avait tenu la plume. La voilà, c'est la mère de la Roche.

« Môme manuscrit.

rence d'avec celles qui existaient déjà, lui montra les ressources réunies pour faire la fondation; et, comme il hésitait, elle lui déclara qu'elle ne le laisserait pas coucher qu'il n'eût signé l'autorisation qu'elle demandait. Il le fit en effet, mais en protestant qu'il l'eût refusé à toute autre qu'à une si grande et si sainte princesse. La comtesse de Saint- Pol revint triomphante au couvent, fit presser les préparatifs de départ, et le lendemain matin les sœurs se mettaient en route, et se dirigeaient en toute hâte vers Orléans, afln de profiter de la présence du comte de Saint- Pol dans la ville. Tout n'était pas fini pourtant. La mère Claude- Agnès de la Roche arriva à Orléans le 19 septembre 1620, et, malgré de si hautes protections, elle y fut très mal reçue. Les grands vicaires et l'official, qui ignoraient que Ms^ de l'Aubespine eût enfin accordé la permission, refusèrent de bénir la maison et d'établir canoniquement la clôture. A peine voulurent-ils permettre qu'on dît la messe dans la maison , en grand secret et les portes closes , et encore parce que ce jour était fêté dans la ville à cause de saint Euverte , évoque d'Orléans. Il y eut même un certain personnage d'Église qui leur demanda assez rudement « à quoi elles servoient. Elles occupoient la place de quelque bon marchand qui travailleroit pour la ville et qui iroit faire la garde à son tour ». A quoi la mère de la Roche répondit finement : « Je crois, Monsieur, que selon votre robe vous parlez de la garde du cœur, et vous puis assurer qu'il n'y a pas une de nos religieuses qui ne fasse à toute heure guet et garde sur ses sens, crainte de quelque surprise en la forteresse de son intérieur; et, quant à ce qui

est du travail, si vous nous faites la faveur de nous donner de l'ouvrage pour votre service, vous verrez que nous ne sommes point des filles fainéantes. » Le mot plut et courut la ville. L'opinion vira de bord. M. le comte de Saint- Pol parla, et les grands vicaires se virent obligés de venir dire solennellement la messe au monastère. Ils ne voulurent pas néanmoins permettre qu'on chantât le Te Deum, prétendant qu'il n'était pas encore temps de dire merci , qu'il n'y avait rien de fait; que, seulement pour contenter M. le comte de Saint- Pol, ils avaient dit la messe en sa présence; et ils commandèrent à la supérieure et à toutes les sœurs de les suivre dans une chambre haute pour recevoir leur bénédiction. Là ils firent plusieurs questions auxquelles la mère de la Roche répondit avec la finesse et la solidité qui la distinguaient, et enfin ils lui commandèrent de jurer obéissance à M^r d'Orléans. « Rien ne nous est plus doux, repartit la mère, d'autant que nous sommes filles de nos seigneurs les prélats; et partant, ajouta-t-elle, nous promettons obéissance à Monseigneur en tout ce qui est conforme à nos règles, constitutions et coutumes. — Et à quoi bon toutes ces conformités ? dirent les grands vicaires. — D'autant, reprit -elle, que je ne puis rien promettre à l'homme contre Dieu. Notre obligation première est tellement l'observance de nos règles, que nous aimerions mieux mourir que de les enfreindre. — Soyez donc bénies , dirent les grands vicaires, satisfaits de ces explications, et de la part de Monseigneur notre prélat nous vous recevons pour observer en cette ville ces chères règles que vous avez tant à cœur. »

Tel fut le commencement du monastère de la Visitation à Orléans. La suite y répondit. Les sœurs n'y moururent pas de faim; mais, si l'on en excepte cette extrémité, elles connurent plusieurs fois, en 1620 et 1621 , toutes les horreurs de la pauvreté. Il y a des lettres de la mère de la Roche où l'on voit à quelle détresse fut quelquefois réduit le monastère d'Orléans ^

11 faut joindre à ces trois fondations celle de Valence, qui se fit peu après, le 10 juin 1621. La bonne sœur Marie de Valence, qui en prit l'initiative, jeta sur cette Visitation naissante quelque chose de la paix dont sa belle âme était inondée. Là il n'y eut point d'obstacles à écarter, point d'oppositions à vaincre. La bonne sœur Marie de Valence voulait l'établissement; c'était plus qu'il n'en fallait pour ces chrétiennes populations du Dauphiné, aux yeux desquelles la bonne Marie était un ange. Au retour d'un voyage qu'elle avait fait à Grenoble, et pendant lequel elle vit la mère de Châtel à la tête de son fervent monastère, elle conçut le projet, et elle exprima le désir d'en voir établir un Valence. Aussitôt tous de s'empresser, les uns à apporter de l'argent, les autres à demander ou à accorder les autorisations nécessaires; et le 10 juin 1621, les sœurs, arrivant d'Annecy, entraient à Valence au milieu d'un grand concours et y étaient installées solennellement. Des différentes Visitations dont nous avons déjà vu les origines, c'est celle qui paraît avoir le moins connu

1 Fondation inédile du neuvième monastère de la Visitation , en la ville d'Orléans , p. 160.

les épreuves de l'opposition et les rigueurs de la pauvreté*.

Cependant saint François de Sales, apprenant que la maison de Paris était solidement établie, et voyant que de toutes parts, notamment à Dijon, à Belley, à Saint-Etienne-en-Forez, se présentaient de grandes facilités d'établissement, crut qu'il était temps que la mère de Chantai quittât Paris, où sa présence n'était plus nécessaire, et revînt à Annecy, où l'on souffrait de son absence. Il lui écrivit, en conséquence, de prendre quelques sœurs avec elle, de passer par Orléans, Bourges, Nevers, pour voir en quel état étaient les monastères, de faire en passant la fondation de Dijon , et de venir le joindre en Savoie le plus promptement possible. Aussitôt qu'on eut connaissance de cette nouvelle à Paris, plusieurs personnes de grande considération écrivirent au saint évêque pour le prier de leur laisser encore quelque temps la mère de Chantai. Saint François de Sales, inflexible au fond, répondit du reste avec sa grâce ordinaire: « Si Dieu avoit disposé que lui François de Sales, et la mère de Chantai, et toutes les personnes de Paris qu'il aimoit, pussent demeurer toutes ensemble, oh! que ce seroit chose suave! Mais comment faire? Nos monlagnes gâteroient Paris si elles y étoient; et Paris alTameroit nos vallées, s'il étoit parmi ces vallées. Ce n'est que dans l'éternité que nous serons tous ensemble. )) Et il maintint l'ordre qu'il avait donné à la mère de Chantai de venir le rejoindre.

1 Fondation inédite du dixième monastère de la Visitation, établi en la ville de Valence, p. 165.

Celle-ci ne le désirait pas moins que lui. Mais des circonstances imprévues retardèrent son départ jusqu'au commencement de l'année 1622. Avant de partir elle fit faire la visite du monastère par saint Vincent de Paul, qui édifia les sœurs autant qu'il en fut édifié, surtout, disait-il, de cet esprit de dévotion, mortification et cordiale union qui reluisait dans tous les esprits. Elle lui remit ensuite ses pouvoirs; car le temps de sa supériorité était à peu près expiré, et d'ailleurs le moment de son départ approchait, et les sœurs, ayant été réunies canoniquement, élurent pour supérieure la mère Anne- Catherine de Beaumont, que la sainte avait amenée avec elle d'Annecy, qui avait été pendant ces trois années assistante et maîtresse des novices, et qui, possédant avec une vraie vertu beaucoup de fermeté et de bon sens , était une des plus solides supérieures que possédât alors la Visitation. La mère de Chantai lui laissa la maison dans le meilleur état, payée et meublée, avec deux mille trois cent dix - huit livres de rente , dix-neuf professes et plusieurs bonnes novices. Après quoi, le 22 février, Rolland, intendant de saint François de Sales, envoyé par le saint évêque pour accompagner les sœurs, étant arrivé, il fallut, la mère et les filles, se résigner à la séparation si redoutée.

On nous a conservé les paroles d'adieu que la mère de Chantai adressa aux religieuses réunies au chapitre. « Je vous prie, mes très- chères filles, leur ditelle, soyez humbles, basses, petites à vos yeux, étant bien aises que l'on vous tienne pour telles et que l'on vous traite en conséquence. Les autres Ordres ont une grande estime de leur institut; chacun pense être

le plus grand; mais nous autres, nous devons nous estimer les moindres et les plus petites. Car aussi le sommes -nous, étant venues les dernières en l'Église de Dieu... Souvenez-vous aussi que l'obéissance est la fille aînée de l'humilité, et, partant, je vous y exhorte de tout mon cœur. Obéissez en toutes choses, mes très chères filles, à Dieu dans vos supérieurs, à Dieu dans l'obéissance à vos règles, à Dieu dans le tranquille acquiescement aux événements que la Providence ordonne. Et je vous prie, mes très chères filles, de retenir ces dernières paroles. Que si les enfants du monde observent celles qu'ils entendent dire à leurs père et mère quand ils meurent , à plus forte raison devons- nous observer celles qui nous sont dites en religion. Cependant je ne meurs pas, ajouta-t-elle en voyant que les sœurs s'attendrissaient; mais plût à Dieu que la pratique de ces vertus me fasse mourir, et vous aussi, d'une mort qui nous donnera la vie éternelle! »

La sainte essaya de reprendre la suite de son discours sur l'humilité et l'obéissance; mais les sanglots l'interrompaient à chaque instant. « Mes chères sœurs, leur dit-elle, n'osant pas leur donner le nom de filles, mon départ ne doit point vous affliger. Mais dites à Dieu : Vous nous l'avez donnée, nous vous la rendons maintenant. Elle est vôtre, Seigneur, servez -vous -en ici ou là, partout où il vous plaira; et, si votre volonté étoit de vous en servir au bout du monde, et qu'il y eût de votre bon plaisir que nous l'y portassions nousmêmes, nous le ferions de très grand cœur. Oui, mes sœurs, il faut être prêtes à cela et dire : 0 mon

Dieu, nous vous la rendons. Quand il vous plaira de nous la redonner, votre saint nom soit béni ! Adieu donc, mes chères filles, je vous conjure de demeurer petites, basses et humbles, aimant le mépris, la mortification, l'abaissement de vous-mêmes, et de tout ce qui vous pourra rendre petites aux yeux du monae. Eh quoi! Dieu, qui est si grand, s'est fait si petit pour notre amour, et nous, qui sommes ses servantes, nous ne voudrions pas nous rendre petites à son imitf»tion! Mon cher Sauveur, je vous recommande ces âmes que vous m'avez commises, et demande très humblement pardon à votre Majesté des fautes que j'ai commises à leur service par mon mauvais exemple. Je vous supplie, mes chères sœurs, de me pardonner, et de supplier la divine bonté pour mon amendement. Seigneur, elles sont vôtres, bénissez-les de votre bénédiction éternelle. Je les remets entre vos mains; conduisez -les, ô mon Dieu! selon l'ordre de votre providence. Rendez -les très obéissantes à votre bon plaisir, à leurs règles et constitutions, aux ordonnances des supérieurs; très souples et condescendantes à leurs égaux et inférieurs, très amoureuses du mépris. Faites, mon cher Sauveur, qu'en tout ce qu'elles feront elles cherchent à s'anéantir elles-mêmes pour vous glorifier. Oui, mes très chères filles, croyezmoi. Dieu veut tirer sa gloire de votre petitesse. Votre éclat est de n'avoir point d'éclat, votre grandeur de n'avoir point de grandeur. Tâchez d'être très petites à vos yeux, et procurez de l'être aussi en l'estime du monde. Sainte Vierge, mère de mon Sauveur et Maître, ces filles sont vôtres : prenez-les donc en votre protection, présentez-les à votre cher fils, protégez leurs cœurs,

afin de les lui rendre agréables. Adieu, mes chères filles, je vous laisse sans vous laisser; je vous donne de très bon cœur ma bénédiction, au nom du Père, du Fils, et du Saint-Esprit '. »

Ayant dit ces mots, la vénérable mère de Chantai commença à embrasser toutes les sœurs. Les larmes coulaient de tous les yeux. « Soulagez vos cœurs, disait-elle, soulagez vos cœurs, je vous en prie; mais demeurez fermes entre les bras de Dieu et conformes à son bon plaisir. » Toutes les sœurs l'accompagnèrent jusqu'à la porte, où deux carrosses l'attendaient. Elle emmenait avec elle comme compagne de route la jeune sœur Gasparde Davise, que saint François de Sales lui avait envoyée récemment d'Annecy, et quatre sœurs de Paris des plus riches et des mieux dotées, pour les donner aux monastères de Bourges et de Nevers , qui étaient fort pauvres.

En sortant de Paris, la vénérable mère de Chantai se rendit d'abord à Maubuisson, où elle avait promis de faire une visite, et où la mère Angélique et ses religieuses la reçurent avec les plus vifs témoignages de joie. Elle y demeura quatre jours, parla à toutes les sœurs en particulier et en public, et les excita à poursuivre courageusement l'œuvre difficile de la ré-

* M. de Maupas {Vie de la mère de Chantai, in-4o, p. 183) donne ces adieux de la mère de Chantai, mais refaits, arrangés, méconnaissables, et bien moins touchants. Ce qu'il y a de décousu dans les paroles de la sainte, résultat de l'émotion, lui a paru contraire aux règles de l'art, et il a essayé d'y remettre de l'ordre. 11 ne s'est pas aperçu qu'avec un peu plus de rhétorique il avait beaucoup moins de sentiment. Nous reprenons purement et simplement le texte primitif, d'après un manuscrit contemporain.

forme. Celles-ci, pleines d'enthousiasme et la regardant déjà comme une sainte, lui faisaient changer de serviettes à chaque repas, pour les conserver comme des reliques; et la vénérable mère de Chantai ayant été saignée au monastère, elles trempèrent des linges dans son sang.

Maubuisson n'est qu'à une très petite distance de Pontoise, où le tombeau de la bienheureuse Marie de l'Incarnation, morte depuis quarante ans, attirait déjà beaucoup de pèlerins. Sainte Chantai n'avait jamais connu cette grande servante de Dieu ; mais elle en avait souvent entendu parler à saint François de Sales, et celui-ci lui avait fait partager l'admiration qu'il éprouvait pour l'humihté et la pureté de conscience de celte âme privilégiée. Ne se voyant qu'à quelques lieues de son tombeau, elle voulut y venir en pèlerinage. Les carmélites la reçurent avec tant de cordialité, qu'il lui semblait, écrivait-elle, être dans une maison de Sainte- Marie. De leur côté, ces ferventes religieuses disaient tout haut qu'elles croyaient tenir au milieu d'elles leur sainte mère Thérèse.

En allant à Pontoise vénérer les reliques de la bienheureuse Marie de llncarnation, sainte Chantai s'était éloignée de son chemin; elle revint donc sur ses pas, et, pressant sa marche, elle arriva à Orléans le 3 mars 1622. On l'y attendait avec impatience; car le monastère, soutenu par l'énergie et la vertu de la mère de la Roche, languissait néanmoins au milieu d'extrêmes difficultés. Sainte Chantai encouragea vivement les sœurs à la persévérance , leur fît sentir le prix de la souffrance, surtout dans les commence-

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ments d'un monastère, et les laissa toutes généreuses et brûlant de se sacrifier pour Dieu. Ainsi qu'à Maubuisson, les sœurs recueillirent comme des reliques tout ce qui lui avait appartenu, et elles conservent encore aujourd'hui une serviette, une robe et un voile qui ont servi à la vénérable servante de Dieu. Elle visita aussi les principaux de la ville, et l'on commença à voir se manifester en elle cet ascendant et cette puissance sur les esprits dont nous aurons dans la suite de si admirables preuves. L'évêque d'Orléans lui-même revint de ses préjugés, et depuis, à peine s'écoulait -il deux ou trois jours qu'il ne vînt au monastère s'accusant humblement d'avoir trop longtemps méconnu l'œuvre de Dieu. La mère de Chantai répondit, avant de quitter Orléans, aux invitations des principales maisons religieuses, qui toutes sollicitaient le bonheur de l'entendre. Au couvent des bénédictines en particulier, ces pieuses filles la firent veiller toute la nuit pour lui parler de leur intérieur et apprendre d'elle les vraies maximes religieuses, auxquelles elles désiraient se former.

D'Orléans la mère de Chantai se rendit à Bourges. Aux difficultés qui résultent de la pauvreté, difficultés communes alors à presque toutes les Visitations, se joignait, au couvent de Bourges, une difficulté nouvelle, excessivement rare, qui ne se rencontre pas deux fois peut-être dans les premiers temps de l'institut : c'était le gouvernement d'une supérieure incapable, quoique ce fût une sainte : la mère Anne- Marie Rosset. Déjà, en 1619, saint François de Sales, ayant traversé Bourges, avait été frappé de la ferveur des religieuses, et de l'incapacité de celle qui

les gouvernait. Il s'était hâté d'en avertir la mère de Chantai. « A vous dire le vrai, lui avait-il écrit, j'ai trouvé la pauvre petite mère Rosset si affaiblie de corps et si déchue, que je crois qu'il la faudra retirer de dessous le fardeau. Cette pure colombe est bien plus propre à demeurer avec son bien -aimé dans le trou de la masure d'une cellule que de converser avec les hommes. Chacun admire sa vertu , et bien peu goûtent sa conduite. » En conséquence, les deux saints fondateurs avaient immédiatement envoyé à Bourges une excellente sœur, la mère Françoise-Gabrielle Bally, avec la charge d'aider et de suppléer, autant que possible, la supérieure. Cette demi-mesure n'avait pas plus réussi que ne réussissent d'ordinaire les demi- mesures. A peine arrivée, la mère de Chantai comprit la nécessité d'agir plus vigoureusement : elle déclara donc à la mère de Rosset qu'il fallait qu'elle renonçât à un pouvoir qu'elle ne savait pas exercer, fit faire l'élection qui tomba sur la sœur Gabrielle Bally, et la mère Rosset étant déchargée, elle lui ordonna de partir aussitôt et d'aller, avec la sœur Gasparde Davise, l'attendre en Bourgogne, à Alonne, chez M"^^ de Toulongeon. Dans ces circonstances pénibles, la sœur Anne-Marie Rosset ne démentit pas sa haute réputation de vertu. Elle ne dit pas un mot et ne fit pas un signe qiii témoignât le moindre mécontentement. Elle n'éprouva qu'un instant de tristesse, non pas lorsqu'il fallut déposer le pouvoir, mais au moment de quitter ses chères sœurs de Bourges. Encore, la mère de Chantai lui ayant dit vivement et sévèrement, comme elle avait coutume de faire avec lésâmes fortes : « Ma fille, négligez tout cela, et allez

à Dieu ; » elle courba aussitôt la tête , et se prépara à partir pour Alonrle^

La sainte, de son côté, partit pour Nevers, laissant le couvent de Bourges plein de ferveur, avec une excellente supérieure, vingt-cinq professes, de bonnes novices , et un peu moins de pauvreté * ; car, ainsi que nous l'avons dit, elle avait amené de Paris deux professes très riches , qu'elle donna avec leur dot au monastère de Bourges.

La Visitation de Nevers attendait avec impatience la vénérable mère de Chantai; car elle sentait plus qu'aucune autre les dures nécessités des choses qui commencent. Pauvreté, abandon, absence de novices, mépris et persécution de la part même des maisons religieuses, rien ne manquait à sa couronne d'épines. Sainte Chantai s'arrêta quelques jours à Nevers, encouragea ses filles, leur redit dans son mâle langage ce que saint François de Sales leur écrivait dans son gracieux style : de ne pas se décourager, de ne craindre ni les railleries ni les calomnies; de ne rien répondre; qu'à la vérité ces religieuses qui se moquaient d'elles étaient plus qu'elles; mais au ciel les séraphins méprisent-ils les anges? qu'à la vérité leur institut était encore bien petit, mais que c'était pour cela que le démon le haïssait, parce que cet esprit superbe hait la petitesse, qui sert à l'humilité; qu'enfin leur institut était bien pauvre, mais que Jésus-Christ était né dans une crèche et était mort tout nu sur une croix;

1 Les Vies de plusieurs supérieures de V ordre de la Visitation. Annecy, 1683, in-4o, p. 10.

2 Histoire manuscrite de la Visitation de Bourges. — Vie de la mère Anne Marie Rosset.

et qu'ainsi elles eussent courage et confiance en Dieu. Sainte Chantai visita ensuite quelques-uns des notables de la ville, et, par sa haute réputation, rendit quelque faveur à la Visitation de Nevers, laissant à la vertu et au mérite de la mère Paule-Hiéronyme de Monthouz le soin de faire le reste.

De Nevers, la sainte se rendit à Moulins, où elle s'arrêta peu, la maison florissant sous le gouvernement de la mère de Bréchard ; et de là elle se dirigea sur Alonne, où elle avait donné rendez -vous aux sœurs que saint François de Sales lui devait envoyer pour fonder un monastère à Dijon '.

Lorsque la sainte arriva à Allonne, Dieu, qui aime les humbles, venait de le manifester avec éclat. Cette bonne sœur Anne- Marie Rosset, qui avait été tant humiliée à Bourges, à peine arrivée à Alonne, y avait été comblée par Dieu des grâces les plus extraordinaires. Un jour, en particulier, priant à la chapelle du château, elle fut tout à coup ravie en extase : ses pieds s'élevèrent de terre, et elle demeura suspendue à une assez grande hauteur. Par hasard, M"^° de Toulongeon était à la chapelle : après l'avoir contemplée avec admiration, elle sortit à la hâte, courut au château, appela ses gens, ses parents, ses fermiers, afin qu'ils vissent le prodige; et ils en eurent le temps, car cette suspension dura deux heures entières 2.

Il ne se peut dire avec quelle joie M"^^ de Toulongeon reçut sa sainte mère. Elle se traîna à genoux

1 LeUre du 23 avril 1622.

2 Vies des premières supérieures. — La mère Anne- Marie Rosset, p. 20.

au-devant d'elle, voyant déjà une sainte dans sa mère, et la combla de ses caresses. La bienheureuse demeura peu au château d'Alonne, et à peine les sœurs d'Annecy furent arrivées, qu'elle partit pour Dijon , où elle avait hâte de se rendre.

Dijon était sa patrie. C'est là qu'elle avait été initiée, par le saint baptême et par une admirable éducation chrétienne, à la connaissance et à l'amour de Jésus- Christ ; c'est là qu'elle avait commencé, après la mort de son mari, une vie de plus grand recueillement et d'union plus intime avec Dieu ; là qu'elle avait rencontré le saint évoque de Genève, senti naître en elle les idées d'une vocation supérieure, gravé sur sa poitrine le saint nom de Jésus, et étonné le monde par l'héroïsme de ses sacrifices; c'est de là qu'elle était partie accomplissant la parole du Maître : « Si quelqu'un quitte son père, sa mère, ses enfants, ses frères et ses sœurs pour l'amour de moi, je lui donnerai au centuple des frères et des sœurs. » Et maintenant que Dieu avait tenu sa promesse, et que des sœurs et des filles spirituelles se pressaient en grand nombre autour d'elle, pouvait- elle ne pas avoir hâte de revenir dans sa patrie et d'y établir une maison de son Ordre? Il y avait dix ans qu'elle en nourrissait la pensée, et qu'elle en demandait chaque jour à Dieu la grâce; mais depuis dix ans, ce projet rencontrait au parlement de Dijon d'invincibles obstacles. Soit par rancune pour le vertueux président Frémyot, auquel le parlement ne pardonna jamais son admirable conduite, soit pour d'autres motifs, les magistrats ne voulaient pas consentir à l'établissement des filles de sainte Chantai. Vainement le président

Odebert, si célèbre à Dijon par son inépuisable charité, multipliait ses efforts pour dissiper les préjugés des magistrats, ses confrères; vainement, .à la suite de quelques morts subites qui avaient emporté plusieurs magistrats très opposés à l'érection d'un monastère, s'était-il écrié en plein parlement : « C'est en vain que l'homme essaye de s'opposer à Dieu ; lorsqu'il veut une œuvre, il change les obstacles en moyens. Ces m.orts subites que nous déplorons le disent assez haut. » Le parlement restait inflexible dans son refus.

Il avait été arrêté dans les desseins de Dieu que deux pauvres filles sans naissance et sans fortune accompliraient, malgré le parlement, ce que celai-ci aurait dû tenir à honneur d'accomplir. Marie Bertot était une humble et pieuse fille dont Dieu s'était déjà servi pour fonder une maison d'Ursulines à Dijon. Elle communiqua son projet à une de ses parentes, Claire Parise, fille d'un procureur au parlement de Dijon, aussi pieuse qu'elle et presque aussi pauvre; et toutes deux, avec cette naïve confiance de la jeunesse, ou, pour mieux dire, avec cette inébranlable confiance de la foi, décidèrent entre elles l'établissement de la maison.

Repoussées par le parlement, elles partirent pour Paris, pénétrèrent jusqu'au roi Louis XIIl, et en obtinrent des lettres patentes pour l'érection d'un monastère. Le parlement, piqué de ces démarches, et afin d'éluder l'enregistrement des lettres patentes, renvoya les suppliantes aux gens du roi, et ceux-ci aux maires et échevins de la ville, qui, animés du môme esprit d'opposition, décidèrent qu'avant de

passer outre, les suppliantes seraient tenues de donner une caution de quarante mille livres. Les deux pauvres filles n'avaient guère que leur aiguille pour vivre, on le savait; on espérait ainsi enterrer l'affaire, avec un grand respect pour les lettres patentes. Mais ces humbles filles, qui avaient trouvé dansleur foi l'audace d'arriver jusqu'au roi Louis XllI, n'hésitèrent pas, et elles s'engagèrent à payer, dans un très court délai, la somme de quarante mille livres. Elles comptaient sur Dieu : Dieu ne leur f:t pas défaut. Une sainte veuve, la présidente le Grand, vint à leur aide. « Quoi! s'écria-t-elle en apprenant les conditions mises au nouvel établissement, Dieu ne sauroit trouver une caution dans cette ville? Eh bien, je la serai ! »

Toutes ces oppositions, en retardant l'arrivée de sainte Chantai, devaient avoir pour résultat de la faire désirer vivement, et de lui préparer un triomphe; il fut éclatant. Le peuple, qui a le sentiment des grandes choses, se porta en foule au-devant de la sainte. Les marchands et les artisans fermèrent leurs boutiques, et il y eut dans les rues de telles acclamations et une telle presse de peuple, qu'au témoignage de sainte Chantai « on n'entendoit ni on ne sentoit rouler le carrosse. 11 sembloit que ces bonnes gens le portassent à bras. Aussi demeura-t-on beaucoup de temps à faire très peu de chemin, parce qu'il étoit impossible de fendre la presse ». C'est la première ovation solennelle qu'ait recueillie cette femme illustre, destinée à en recevoir tant d'autres; il était bien juste qu'elle lui fût décernée par son propre pays.

En entrant dans la petite maison louée par les demoiselle Bertot et Parise pour commencer la fondation, la mère de Chantai dit à haute voix : « Ce nouveau monastère est destiné à honorer la vie cachée de Jésus, Marie, Joseph, dans la maison de Nazareth : » paroles qui témoignent de quels sentiments était remplie son ame au milieu de cette ovation. Sur le soir, après qu'elle eut reçu Messieurs de la ville, « il vint une innocente compagnie de deux cents villageois des environs de Dijon faire la bienvenue à la sainte, laquelle agréa si fort leur simplicité, qu'elle fît venir les sœurs dans une grande cour, et les fit dévoiler pour accueillir plus cordialement cette nouvelle visite. Elle caressa fort ces bonnes gens, et, après leur avoir dit plusieurs saintes paroles pour les exhorter à vivre dans la crainte de Dieu et à gagner le ciel en travaillant à la terre, elle les renvoya, non pas toutefois sans qu'ils eussent pris sa bénédiction; car ils se mirent à genoux, et ne se voulurent point lever qu'elle ne la leur eût baillée ^ »

La maison fut bénite le lendemain par M. l'abbé Fyot, grand vicaire de Ms'" Zamet, évêque de Langres, dont Dijon dépendait alors. Sainte Chantai avait amené avec elle six religieuses pour servir d'éléments premiers à la fondation ; mais la Bourgogne ne devait pas tarder à lui envoyer de nouvelles filles. La première fut Claire Parise, qui avait tant travaillé à l'érection de la maison, et dont la sainte faisait une telle estime, qu'elle recommanda à la maîtresse des

» Mémoires de la mère de Chaugy, II» partie, ch. xiii.

novices de ne lui pas épargner les épreuves, parce qu'elle était capable des plus grands sacrifices. Son amie, Marie Bertot, n'entra point avec elle à la Visitation. Dieu la conduisit deux mois après à Saint- Jean -de- Losne, et elle y fonda pour les pauvres un hôpital qui subsiste encore et où elle mourut saintement. La seconde novice qui reçut le voile des mains de sainte Chantai fut cette vénérable veuve, M'"^ la présidente le Grand, dont nous avons parlé. Elle avait soixante-quatorze ans; mais son cœur était jeune et d'une ardeur divine. Rien n'était assez bas et assez humble pour elle, et les jours qu'elle passait sans humiliation et sans douleur lui paraissaient si pénibles, qu'elle s'en plaignait amoureusement à Dieu. « Eh! mon Dieu, disait-elle, que vous ai-je fait pour que vous ne m'ayez pas visitée aujourd'hui ! » Afin de satisfaire sa pieuse avidité d'humiliations, on l'avait chargée du soin du jardin, et elle passait ses journées à sarcler et à cueillir des herbes qu'elle apportait aux sœurs converses avec une humilité qui les ravissait. Ms'" Zamet, ému de voir dans de si vils ouvrages une femme qui avait tenu un si grand rang dans le monde, lui ayant demandé un jour si ces exercices pénibles ne la fatiguaient pas : « Oh! Monseigneur, répondit- elle, quand je vois la mère de Chantai occupée aux plus basses fonctions, rien ne me coûte. »

La grille du couvent se referma peu après sur une jeune personne d'une naissance non moins illustre, M"® Jeanne- Marguerite de Berbisey, parente de la sainte. Elle avait vingt-quatre ans, un beau nom, une grande fortune, avec le plus brillant avenir. Elle

donna tout à Dieu. C'est d'elle que sainte Chantai a fait ce bel éloge : « Nous avons une prétendante qui est une perle de vertu. »

Ainsi à Dijon, comme à Moulins, à Paris, à Grenoble, à Annecy, toutes les vocations se présentent avec le même caractère : partout le monde foulé aux pieds dans ce qu'il a de plus séduisant; partout la nature vaincue dans ce qu'elle a de plus impérieux; partout le sacrifice s'introduisant dans le cloître ; et aussi partout, dans ces maisons si pauvres, des merveilles de dévouement, d'humilité, d'abnégation, des âmes pratiquant les plus sublimes vertus, et s'élevant aux plus hauts degrés de l'union avec Dieu.

Il y avait près de six mois que sainte Chantai était à Dijon lorsqu'elle reçut une lettre par laquelle saint François de Sales lui annonçait qu'il allait se rendre à Avignon, à la suite de M.s^ le duc de Savoie, et qu'il la priait de venir l'attendre à Lyon, où il comptait au retour demeurer quelque temps. A cette nouvelle, la mère de Chantai fit aussitôt ses préparatifs de départ. Elle avait déjà réuni une douzaine de novices, acheté et payé en partie une grande et belle maison, meublé les appartements, construit l'église, le chœur et la sacristie, commencé les parloirs : tout cela avec la seule aide de Dieu ; car sa fille, M""^ de Toulongeon, lui ayant offert une certaine somme d'argent pour commencer l'entreprise, elle l'avait refusée, et elle était entrée à Dijon avec quatorze livres seulement, économisées sur les frais de son voyage. En partant, elle confia cette maison naissante à la mère Favre, qu'elle fît venir exprès de

Montferrand ; et, tranquille de ce côté, elle se mit en route pour Lyon, le 28 octobre 1622 ».

De son côté, onze jours après, le 9 novembre, saint François de Sales quittait Annecy, qu'il ne devait plus revoir. Il était tout plein des pressentiments de sa fm prochaine. Le matin de son départ, il vint dire la messe au couvent de la Visitation, fît un petit entretien sur ces paroles qu'il aimait tant : Ne rien demander, ne rien refuser, rester soumises et abandonnées; et en partant : « Adieu, mes filles, leur dit-il, jusqu'à l'éternité. — Monseigneur, s'écrièrent les sœurs tout en larmes. Dieu vous ramène bientôt 1 — Et s'il lui plaisait de ne pas me ramener, dit le saint, en seroit-il moins aimable? » Au sortir de la maison, il trouva sur le seuil de la porte la sœur Anne- Jacqueline Coste, à genoux et inondée de larmes. « Ma fille, lui dit-il, j'ai bien fait d'autres voyages, et je ne vous ai jamais vue pleurer à mon départ. Pourquoi tant de pleurs aujourd'hui? — Ah ! Monseigneur, répondit-elle, le cœur me dit que ce voyage est le dernier et que nous ne nous reverrons plus. — Et à moi, dit saint François de Sales, avec une vue prophétique de la mort prochaine de la sœur Coste, le cœur me dit que, si je ne reviens pas, nous nous reverrons plus tôt que vous ne pensez. »

D'Annecy, le saint se rendit à Belley, où deux mois auparavant, le 22 août 1622, sur la demande de Ms^ Camus, il avait envoyé la mère Marie-Madeleine de Mouxy, avec cinq rehgieuses, fonder un mo-

^ Annales du monastère de la Visitation de Dijon, p. 21.

nastère qui était déjà le treizième de l'ordre. Le saint séjourna quatre ou cinq jours à Belley, pendant lesquels il vint chaque matin dire sa messe à la petite chapelle du couvent. Le premier jour, étant à l'autel, il apparut comme tout environné de lumière, « en sorte qu'il sembloit à tous les assistants être en paradis. » Après la messe, il entra au couvent, qui était très petit, et dit qu'il se baignait d'aise de voir ses colombes en une si étroite et entière petitesse. Une autre fois, comme le saint sortait de la chambre, il rencontra M™^ des Roys qui menait par la main une de ses petites filles, âgée de cinq à six ans. Le bienheureux, de son propre mouvement, s^approcha d'elle, caressa l'enfant, la nomma par son nom, quoiqu'il ne l'eût jamais vue; et comme la mère paraissait étonnée, il lui dit, en faisant une croix sur le front de la petite fîUe, et en la baisant sur ce signe : « Savezvous ce que je fais? je marque la petite Marie pour être un jour fille de la Visitation. » Ce qui arriva, en effet, d'une manière surprenante.

Mais un événement plus grand a rendu célèbre dans l'histoire de la Visitation le court passage de saint François de Sales à Belley. La première fois qu'il entra au monastère, la sœur Claude-Simplicienne, aussitôt qu'elle le vit, éclata en sanglots. Et comme le saint voulait savoir la cause de sa douleur : « Ahl Monseigneur, c'est que vous mourrez cette année. » On était au 11 novembre.

Le grand évêque l'envisageant avec une douceur et une allégresse toute suave : « Que dites -vous, ma fille Simplicienne, que je mourrai cette année?

— Oui, Monseigneur, répliqua-t-elle; mais je vous

prie de demander à Notre-Seigneur et à sa très sainte mère que cela ne soit pas,

— 0 ma fille! reprit le serviteur de Dieu, ne me priez pas de cela, car je ne le ferois point.

— Et moi, je le ferai; je prierai tant Notre -Seigneur'et la sainte Vierge, qu'il différera de quelques années.

— Gardez-vous-en bien, ma chère fille Simplicienne, dit le saint d'un ton presque suppliant. Hélas! ma chère fille, ne serez -vous pas bien aise que je m'en aille reposer? Voyez, je suis si las et si pesant, que je ne me puis plus porter. D'ailleurs qu'avezvous besoin de moi? Vous avez vos Constitutions, où toutes choses sont bien établies ; et puis je vous laisse notre mère de Chantai, qui vous suffira. Et après tout il ne faut point mettre ses espérances aux hommes, qui sont mortels, mais au Dieu vivant ^ »

Toutes ces choses se disaient le il novembre 1622. Le 28 décembre de la même année, le serviteur de Dieu n'était plus.

De Belley, le saint se rendit à Lyon, où il eut à peine le temps d'aller a la Visitation , y dit la sainte messe, vit quelques minutes la mère de Chantai, lui enjoignit d'aller visiter les monastères de Saint- Étienne et de Montferrand, pendant qu'il irait à Avignon , et lui promit de l'entretenir à loisir à son retour.

De Lyon à Avignon, sur toute la route, il n'existait

^ Fondation inédite du treizième monastère de la Visitation en la ville de Belley, p. 174. — Vies des premières mères de la Visitation. La sœur Claude -Simplicienne Fardel, t. II, p. 36.

encore qu'un seul monastère de la Visitation, celui de Valence. Saint François de Sales s'y arrêta quelques instants en descendant à Avignon, et un peu plus longtemps en revenant d'Avignon à Lyon. Il détourna les sœurs d'entreprendre un procès qu'on leur conseillait de faire pour obtenir d'un voisin qu'il leur cédât un jardin dont elles avaient grand besoin. « Mes filles, leur dit-il, attendez que le bonhomme veuille vous vendre son jardin. Il a plus le droit de le garder que vous de l'avoir. » Il décida aussi l'admission à la prise d'habit de M»"® de la Grenelle, qui, malgré ses quatre-vingt-quatre ans, sollicitait le bonheur d'entrer dans la vie religieuse, bonheur qu'on lui avait refusé jusque-là. « Et pourquoi cela? dit le saint; il n'y a pas d'âge indigne d'être consacré à Dieu. » Enfin, avant de partir, il voulut visiter la dévote sœur Marie de Valence, si sainte et si chère à la Visitation. Gomme ni lui ni ses gens ne savaient où elle demeurait, il fallut qu'une sœur tourière lui montrât le chemin. « La bonne fille, ayant commencé quelque chose qu'elle étoit pressée de finir, se mit devant, marchant si vite, que le saint prélat, tout las et pesant qu'il étoit déjà, car c'étoit sur la fin de sa vie, ne la pouvoit suivre; si qu'il lui dit: « Ma fille, allons un peu plus « doucement, s'il vous plaît. » Elle modéra son pas pour un peu de temps, puis, oubliant d'aller doux, elle se mit à marcher comme devant, ce que le bienheureux regardant aiïablement, il avança modestement le pas disant : a Geux qui sont conduits doivent « suivre. » Quand ils furent à la porte du logis, la bonne sœur tourière se mit à genoux, et le saint prélat la bénit par trois fois et lui mit la main sur la

tête en disant : « Vous serez un jour voilée du voile « de la congrégation. » Ce qui a été vrai \ »

11 rentra ensuite à Lyon, et, quoiqu'un grand nombre de hauts personnages sollicitassent l'honneur de le loger, et que M. Olier, intendant de la province, lui offrît la moitié de son hôtel, il préféra une petite chambre dans la maison du jardinier de la Visitation, disant gaiement à ceux qui lui objectaient les incommodités de ce logement, qu'il y trouverait le grand avantage d'être près de ses filles, et que d'ailleurs il n'était jamais mieux que quand il n'élait guère bien.

Cependant sainte Chantai, avertie du retour de saint François de Sales, se hâtait, elle aussi, de revenir à Lyon. Elle avait visité rapidement le monastère de Saint-Étienne, qui naissait à peine, n'ayant été fondé que depuis un mois, et s'était arrêtée un peu plus longtemps dans celui de Montferrand, qui avait déjà deux années d'existence, et qui, fondé par la mère Favre et édifié par la haute vertu de la comtesse de Dalet, était dans un grand état de ferveur. Elle y fit sa retraite annuelle, pendant laquelle elle sentit croître encore en elle le désir de revoir son saint directeur et de conférer avec lui d'une foule de choses qui regardaient à la fois son âme et son institut.

Saint François de Sales ne le désirait pas moins. Mais tel était le nombre des princes et des princesses qui ambitionnaient l'honneur de l'entretenir, et la présence des deux cours de France et de Savoie lui

* fondation inédite de Valence, p. 16Q.

imposait de tels devoirs, que la sainte eut peine à lui parler. Aussitôt cependant qu'il la sut arrivée, il prit ses mesures, et, s'étant ménagé un peu de liberté, il la vint demander au parloir. Il y avait trois ans et demi qu'ils ne s'étaient vus, et Dieu ne voulait plus leur accorder sur la terre que ces quelques heures d'entretien. En abordant le saint évêque, la mère de Chantai fut frappée du changement qui s'était opéré en lui. Il semblait tout transformé en Dieu, et cet éclat extérieur du visage que l'on remarquait en lui depuis plusieurs années, révélation du feu divin qui le consumait, avait sensiblement augmenté; soit que le saint évêque, touchant au terme de sa carrière, et presque à la veille de sa mort, eût déjà, pour ainsi dire, sur le front comme un reflet radieux de la béatitude qui l'attendait; soit plutôt qu'il fût enfin, après des années de travaux, arrivé à cette plénitude de l'homme parfait, à cette maturité de l'âme en Jésus- Christ, que Dieu n'accorde pleinement aux plus grands saints qu'à leur dernière heure.

« Ma mère, dit le saint évêque, nous aurons quelques heures libres : qui commencera de nous deux à parler? »

La sainte, qui était ardente : « Moi, s'il vous plaît, mon Père, dit- elle; mon cœur a grand besoin d'être revu de vous. »

Le bienheureux, voyant un peu d'empressement en celle qu'il voulait toute parfaite, lui dit suavement, quoique avec gravité : « Eh quoi ! ma mère, avez-vous donc encore des désirs empressés et du choix? Je croyois vous trouver tout angélique. »

Et sachant bien qu'il y avait quelque chose de plus

pressé que de s'occuper d'une âme que Dieu lui-même dirigeait : « Ma mère, lui dit -il, nous parlerons de nous-mêmes à Annecy; maintenant achevons les affaires de notre petite congrégation. Oh ! que je l'aime, ajouta-t-il, notre petit institut, parce que Dieu est bien aimé en icelui. » La mère de Chantai, sans dire mot, replia les papiers qui regardaient sa conscience et sur lesquels elle avait écrit ce qui s'était passé en elle depuis trois ans, et, pendant quatre heures, ces deux grands saints réglèrent ensemble tout ce qui devait achever d'établir solidement l'Ordre naissant. Le bienheureux insista surtout sur la nécessité de ne pas l'ériger en congrégation, comme beaucoup de hauts personnages le demandaient; de laisser chaque monastère libre, indépendant des autres, gouverné par les évoques et par le Saint- Siège; que plus il priait, plus Dieu lui faisait connaître que c'était là sa volonté ; qu'il n'y aurait de cette manière ni moins d'unité, ni moins de stabilité, et qu'il y aurait plus de ferveur. « Voyez-vous, dit-il en terminant, nos tilles, ce sont les filles du clergé, et le clergé est le premier Ordre de la religion. »

Le sentiment de vénération que sainte Chantai éprouvait pour saint François de Sales était si extraordinaire, qu'elle ne put terminer ce long entretien sans qu'il lui en échappât comme un cri : « Mon Père, lui dit- elle, je ne doute pas que vous ne soyez un jour canonisé, et j'espère y travailler moi-même. — Ma mère, reprit le saint évoque d'un ton fort sérieux. Dieu pourroit faire ce miracle; mais ceux qui doivent traiter ma canonisation ne sont pas encore nés. »

Ce furent leurs dernières paroles. Ils ne devaienf plus se revoir que dans les splendeurs de l'éternité. Le lendemain, de grand matin, sainte Ghanlal quittait Lyon pour se rendre à Annecy, et quinze jours à peine après son départ le bienheureux était frappé d'apoplexie.

Ces quinze jours dont Dieu refusa la consolation à la mère de Chantai, virent briller à la fois et la transformation croissante du saint évêque, et l'amour qu'il portait à ses chères filles de la Visitation. Le jour de Noël, il vint leur dire la sainte messe, et il parut à l'autel comme un séraphin, avec un tel éclat de visage, que la mère de Blonay, qui élait supérieure, se hasarda à le questionner à la petite grille de la sacristie. « Monseigneur, lui dit -elle, il m'a semblé, au moment où vous entonniez le Gloria in excelsis, avoir vu l'archange Gabriel à vos côtés. — Ma chère fille, répondit le saint en la regardant gracieusement, j'ai l'ouïe du cœur fort dure aux inspirations, et ai besoin que les anges me parlent à l'oreille du corps et me frappent les sens d'une sainte mélodie. » Cette réponse évasive ne suffisant pas à la mère de Blonay, elle insista, et le bienheureux lui dit : « C'est la vérité que je ne fus jamais plus consolé à l'autel; le divin Enfant y a été visible et invisible. Pourquoi les anges n'y auraient-ils pas été? Mais vous n'en saurez pas davantage, il y a trop de gens autour de nous. »

Le lendemain, avant-veille de sa mort, saint François de Sales vint encore dire la messe à la Visitation, et le soir, à l'entrée de la nuit, il fit appeler toutes les sœurs au parloir, et les entretint avec une effusion extraordinaire sur cette admirable parole

qu'il avait également expliquée aux sœurs d'Annecy en les quittant : « Ne rien demander, ne rien refuser, à l'imitation de l'Enfant Jésus dans sa crèche. » Il y avait trois heures qu'il parlait, lorsque ses gens, auxquels il avait recommandé de le venir chercher à huit heures, entrèrent au parloir avec des flambeaux allumés. Le saint parut étonné de les voir sitôt, disant qu'il eût bien passé la nuit à s'entretenir de choses saintes avec ses chères filles; et néanmoins, pour imiter le Sauveur, dont il venait de parler, et pratiquer l'obéissance à l'endroit des inférieurs, il se leva, et en disant adieu à ses filles, il les assura qu'il les emportait toutes dans son cœur.

Il vint également leur dire la messe le 27 décembre, et leur donna la sainte communion. La mère de Blonay lui demanda de vouloir bien l'entendre en confession, et elle eut ainsi le bonheur d'être la dernière pénitente qui ait reçu l'absolution de ce grand directeur des âmes. Ce fut, en effet, le jour même, vers deux heures après midi, que le saint évêque eut cette attaque d'apoplexie et de paralysie dont il mourut.

On imaginerait difficilement un spectacle plus émouvant que celui de ce bienheureux, étendu sur son lit de douleur, souffrant cruellement, mais doux et, pour ainsi dire, gracieux envers la mort, comme il l'avait été pendant sa vie envers tout le monde; paralysé dans tous ses membres et comme enseveli dans un lourd sommeil, d'où les médecins essayaient en vain de le tirer par des applications de fers brûlants ; mais plus facile à réveiller par le seul nom de Jésus que par les plus violents remèdes, et sortant de

temps en temps de léthargie par des accents du plus vif amour pour Dieu. Pendant toute son agonie, qui dura trente heures , la sérénité de son visage ne s'altéra pas un instant. On remarqua même que cette splendeur qui dans les dernières années de sa vie illuminait son visage, allait toujours croissant, ce qui jetait dans le ravissement tous ceux qui pouvaient le contempler. Enfin, ce long martyre touchant à son terme, les assistants se mirent à genoux pour réciter la prière des agonisants, et au moment où l'on prononçait ces paroles : Omnes sancti Innocentes, orate pro eo : « Saints Innocents, priez pour lui, » sa belle âme sortit de son corps , et « cette innocente prisonnière s'en alla dans l'éternelle liberté* ». C'était le jour des Innocents, 28 décembre 1622, sur les sept heures du soir. Le saint entrait dans sa cinquantesixième année.

Le même jour, à la même heure, la mère de Chantai, à genoux dans la chapelle de la Visitation de Grenoble, offrait à Dieu son bienheureux Père, lorsqu'elle entendit une voix très distincte qui lui dit : « Il n'est plus ! » Tout émue encore de l'état de transformation dans lequel elle venait de le voir, et n'ayant aucun soupçon de sa mort : « Mon Dieu ! s'écria-t-elle , oh ! non, il n'est plus, il ne vit plus, c'est vous qui êtes et qui vivez en lui ! » Et elle s'entretint longtemps et tout enthousiasmée de cette pensée. Un instant, il est vrai, l'idée de sa mort se présenta à elle; mais elle n'y fit pas attention, et elle partit joyeuse de Grenoble, pour aller au monastère de Belley.

1 Fondation inédite de Lyon, p. 64.

Ce fut là qu'elle apprit la terrible nouvelle. M . Michel Favre, confesseur de saint François de Sales et du couvent d'Annecy, le sien par conséquent, ne crut pas pouvoir la lui cacher plus longtemps. « Ma mère, lui dit- il, il faut vouloir ce que Dieu veut; prenez la peine de voir cette lettre. » A ce mot, le cœur de la sainte battit extrêmement ; elle se retira tout en Dieu pour accepter ce qu'il pouvait y avoir de douloureux dans cet écrit, et elle comprit, avant même de l'avoir lu, ce mot : « Il n'est plus. » Ses larmes commencèrent à couler, et continuèrent le reste du jour et toute la nuit, jusqu'au lendemain matin après la sainte communion, mais fort doucement, et avec une grande soumission à la volonté de Dieu, et une certitude absolue de la gloire du bienheureux.

Un religieux, étant survenu et la trouvant tout en pleurs, lui dit que la parfaite résignation devait sécher les larmes. La sainte répondit : « 0 mon cher Père, si je savois qu'elles fussent désagréables à Dieu, je n'en jetterois pas une ! » Et dès lors , par un effet de cette énergie de volonté qui la caractérisait, elle défendit à ses yeux de pleurer; mais cette extrême violence lui fît enfler l'estomac avec de grandes douleurs. Il fallut que M. Michel Favre intervînt, et, lui mettant sous les yeux l'image de Jésus pleurant Lazare, lui commandât de laisser un libre cours à ses larmes.

Elle vint le soir en récréation avec les sœurs, mais sans pouvoir dire un mot; après quoi elle se retira, se fît lire un chapitre de Vlmitation , puis se coucha , voulant être seule avec Notre- Seigneur pour pleurer à son aise et se consoler avec lui. Mais la supérieure

ordonna à la sœur Claude- Simplicienne de ne pas la quitter, et cette bonne sœur passa la nuit à genoux devant son lit, lui parlant du bienheureux, lui racontant le dernier entrelien qu'elle avait eu avec lui, et en quels termes elle lui avait prédit sa mort, lorsqu'il avait passé par Belley. Le lendemain, de grand matin, la sainte partit pour Annecy, où elle avait hâte d'aller revoir et consoler ses sœurs, et tout préparer pour faire à son bienheureux père une sépulture digne de lui.

Cependant à Lyon la foule envahissait le petit logement où saint François de Sales était mort. On venait lui baiser les pieds. On apportait des images, des mouchoirs, des chapelets pour les tremper dans son sang, et de toutes paris on commençait à dire par la ville qu'il ne fallait pas se dessaisir d'un trésor si précieux, et que, puisque Dieu avait permis que Lyon eût le dernier soupir de ce grand évêque, elle devait en avoir le tombeau. Inquiets de ces bruits, qui prenaient chaque jour plus de consistance, le fidèle Rolland et les membres du cortège épiscopal hâtaient les préparatifs du départ; déjà le saint corps était placé sur un brancard, qui devait être porté par deux mulets loués à ce dessein, lorsque M. Olier, intendant de la province, fît tout à coup opposition au départ.

On juge des sentiments de la mère de Chantai en apprenant cette nouvelle. Déjà elle avait écrit à la mère de Bionay, supérieure de Lyon, une lettre très vive, pour la conjurer de faire tous ses efforts afin de procurer le prompt retour à Annecy des restes précieux de saint François de Sales, et, pour la première

fois de sa vie, elle avait terminé sa lettre par ces paroles, qu'elle n'employait jamais : « Je vous en supplie, et, si je l'ose, je vous le commande. » Elle se hâta d'écrire au duc de Savoie, aux mères et aux syndics d'Annecy, fit venir dans les parloirs de la Visitation l'official du diocèse et le doyen du chapitre, leur montra à tous le testament du saint, formel et irrévocable, les décida à partir pour Lyon, et, à force de démarches , obtint que l'opposition faite par M. Olier fût levée, et le corps saint rendu à la Savoie.

Le voyage ressembla à un triomphe. Ces restes précieux furent accueillis sur toute la route par les démonstrations d'un respect qui allait jusqu'à la vénération; et, après avoir été comblés d'honneurs dans toutes les églises et surtout dans celle d'Annecy, ils furent apportés enfin dans la chapelle de la Visitation, où sainte Chantai et ses flUes les reçurent avec une émotion qui ne se saurait peindre. On plaça le cercueil dans le sanctuaire, contre la grille du chœur des religieuses, et on le couvrit non d'un drap mortuaire, mais d'un voile blanc sur lequel étaient brodés en or les saints noms de Jésus et de Marie.

Dans la dernière entrevue qu'il avait eue avec elle, saint François de Sales avait dit à la mère de Chantai que, lorsqu'il serait à Annecy, elle lui rendrait compte de son intérieur. Voulant donc obéir à son saint directeur après sa mort, comme elle lui avait obéi pendant sa vie, elle vint se mettre à genoux près du tombeau, et exposa à son bienheureux Père tout l'état de son âme. Dieu seul sait ce qui se passa dans cette confidence sublime, et par quelles ineffables

consolations le saint évêque fît comprendre à la mère de Chantai qu'il l'avait entendue. Mais, quand elle reparut au milieu des sœurs, on remarqua qu'elle était radieuse et comme transfigurée.

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