LA VENERABLE MERE DE CHANTAL
RESTÉE SEULE A LA TÊTE DE l'ORDRE DE LA VISITATION
SE MONTRE DIGNE d'UNE TELLE MISSION
— ORGANISATION DEFINITIVE DE l'iNSTITUT
La vénérable mère de Chantai ne se dissimulait pas la lourde responsabilité que lui imposait la mort de saint François de Sales; mais, comptant sur Dieu pour la porter, espérant dans les lumières de son saint directeur, car elle le croyait saint et déjà dans la gloire, elle prit son parti et arrêta ses résolutions avec la netteté et la fermeté qui la caractérisaient. Continuer l'œuvre commencée par le bienheureux, la défendre contre tous les ennemis du dehors, la protéger contre ceux plus dangereux encore du dedans, en faire respecter les règles, en développer l'esprit de douceur et de force, l'empêcher de s'affadir en se propageant, voilà ce qu'elle s'était juré aussitôt qu'elle avait appris la mort de saint François de Sales.
« Vive Jésus! écrivait- elle quelques jours après à la mère de Chastelluz, qu'à jamais ce très saint nom
soit béni en nos tribulations, afin que la grandeur de nos douleurs soit un parfum agréable à sa divine majesté! Ma fille! ma fille! que le coup est grand et pesant; mais que la main qui Ta donné est douce et paternelle! c'est pourquoi je la baise et la chéris de tout mon cœur, baissant la tête et pliant tout mon cœur sous sa très sainte volonté, que j'adore et révère de toutes mes forces. Il ne me reste en cette vie que le désir ardent de voir nos monastères en la parfaite et très entière et amoureuse observance des choses que ce très heureux et très saint Père nous a laissées. Il faut entrepreudre cela, ma chère fille, el y porter toutes nos chères sœurs, mais doucement, suavement; car surtout il faut que cet esprit de suavité éclate parmi nous. »
Voilà, en efîet, l'œuvre que se proposait la m-ère de Chantai, et il nous reste à exposer, pour achever cette histoire, par quelles sages el profondes combinaisons, par quels énergiques moyens, et surtout par quelles admirables vertus elle parvint à ce but.
Il y avait encore beaucoup à faire. Sans doute les lignes générales de l'instiiut étaient tracées, les règles et les constitutions écrites; mais mille détails étaient restés dans le vague, el par suite il s'établissait dans chaque monastère une fouie de coutumes divergentes les unes des autres, qui à la longue auraient fini par en compromettre l'unité. Sans doute encore l'Institut paraissait solidement établi, puisqu'il comptait déjà treize maisons; m^is, à l'excepiion de trois ou quatre, ces maisons pauvres, dépourvues de sujets, mal assises encore, pouvaient périr, si la forte direction qui les avaient soutenues jusque-là venait à manquer
tout à coup. Il est vrai qu'une foule de fondations se préparaient, et que plus de vingt villes demandaient des filles de Sainte-Marie; mais il y avait là précisément un nouveau danger, celui d'affaiblir l'Ordre et, pour ainsi dire, de l'énerver en le propageant trop tôt et vite. Heureusement Dieu, qui avait donné à la mère de Chantai l'intelligence, le bon sens, la vigueur, et qui lui avait permis de joindre à ces dons si rares déjà une expérience profonde et une haute sainteté, allait lui donner encore dix- neuf années d'une belle et verte vieillesse, temps plus que suffisant à une femme comme elle pour parer à tous ces périls et pour mettre le sceau de la perfection à l'Institut naissant.
Ces dix- neuf années, si utiles à l'ordre de la Visitation, ne devaient pas l'être moins à la gloire de la sainte. Jusque-là, en effet, n'agissant que par les ordres et sous la direction de saint François de Sales; s'effaçant le plus qu'elle pouvait pour laisser paraître le saint évêque, la mère de Chantai n'avait pas eu l'occasion de montrer dans tout leur éclat les rares talents que Dieu lui avait donnés. Seule désormais à la tête de ses treize maisons, qu'elle va porter à quatre-vingts, nous allons la voir déployer toutes les qualités qui font les fondateurs d'Ordres; allier plus que jamais la douceur à la force, l'ardeur à la patience, la vivacité et la sûreté du coup d'œil à la vigueur de l'exécution, un esprit plein de ressources au tact leplussûrdans le maniementdesâmes; provoquer d'unanimes applaudissements moins encore par ses qualités extraordinaires que par ses vertus sublimes; marcher d'ovation en ovation; et, toujours humble
au milieu de ses triomphes, forte et magnanirile plus que jamais, croissant tous les jours en grâces et en mérites, entrer dans une troisième phase de son existence, et, après avoir charmé le monde par sa jeunesse, après l'avoir étonné par la virilité de son âge mûr, le séduire et lui arracher d'enthousiastes applaudissements par la fécondité de sa vieillesse.
Les premiers mois qui suivirent son arrivée à Annecy, sainte Chantai les employa à préparer aux reliques sacrées de son saint directeur un tombeau digne de lui, à recueillir et à mettre en ordre les papiers du saint évêque, les lettres, les sermons, les ouvrages inédits, tout ce qui pourrait servir à le mieux faire connaître, et peut-être un jour à le faire canoniser. Ces différents soins la conduisirent jusqu'au mois de mai, époque à laquelle elle avait résolu de faire un acte qui allait avoir dans tout l'Ordre un retentissement profond.
On approchait de l'Ascension, qui, cette année, tombait le 25 mai. Or, d'après les règles de la Visitation, c'est le samedi après l'Ascension que les supérieures qui exercent le pouvoir depuis trois ans doivent solennellement le déposer, et, en attendant que la communauté les réélise si elle le juge à propos et si la règle le permet, se mettre au dernier rang, afin de réapprendre et de pratiquer l'obéissance. Mais jusque-là saint François de Sales n'avait pas voulu que la sainte se soumît à cette règle, et, depuis que l'Ordre existait, elle avait toujours été investie de l'autorité, ayant été de trois ans en trois ans réélue, sans s'être jamais déposée. Peut-être, si elle n'eût écouté que la prudence, la mère de Chantai eût hésité à changer quelque
chose à cette conduite. Les temps étaient critiques, et au lendemain de la mort du fondateur, l'œuvre naissant à peine, il semblait tout à fait nécessaire que l'autorité, ce besoin des choses qui commencent, restât concentrée dans la main de la fondatrice. Mais la vertu a des témérités que Dieu bénit. Après les plus mûres et les plus profondes réflexions, la mère de Chantai se décida à se soumettre à ce point de la règle comme à tous les autres. En conséquence, le 27 mai, toutes les sœurs solennellement réunies en la chapelle, et en présence de M. le prévôt de Sales, remplaçant Ms"^ Jean- François de Sales, elle se mit à genoux, et déclara se démettre de toute autorité, conformément aux règles de la Visitation. Ce fut un coup de foudre. Personne ne s'y attendait, ni la supérieure ni les sœurs. Mais la sainte fit cet acte avec tant de fermeté et quelque chose de si résolu, que personne n'osa insister. La déposition fut acceptée, le gouvernement remis entre les mains de la sœur assistante, et l'élection renvoyée au jeudi suivant, l^"" juin. Les sœurs avaient quatre jours pour préparer leur revanche. La mère de Chantai alla, conformément à la règle , se mettre au dernier rang. « Nos sœurs étoient affligées au delà de tout ce que je peux dire, écrit la mère de la Croix; pour moi, ajoutet-elle, mon voile de novice me tenoit en silence, ne faisant qu'admirer cette bénite mère qui se tenoit plus rabaissée que pas une en son dernier rang, faisant ses cérémonies du chœ.ur et du réfectoire avec moi, s'asseyant sur les bancs au bas de la récréation parmi nous, recevant à genoux les avertissements que l'on faisoit à la plupart des sœurs; disant ses coulpes,
demandant tous ses petits congés, soit de sortir, ou d'écrire, ou de parler selon ses besoins, portant la vue entièrement baissée hors de la nécessité, ne se voulant mêler de rien que d'obéir. Une fois, ma sœur la portière lui apporta un paquet de lettres s'adressant à elle : soudain qu'elle y eut vu le mot de supérieure, elle s'en défit plus vite que du feu, disant qu'il le falloit remettre à la sœur assistante, chargée pour lors du gouvernement du monastère ^ . »
Cependant, le l^'' juin étant arrivé, toute la communauté se réunit à la chapelle, et, les suffrages ayant été recueillis, la mère de Chantai fut élue à l'unanimité supérieure perpétuelle. Ce fut le tour de ia sainte d'être interdite. Néanmoins elle ne se déconcerta pas. Elle renonça aussitôt à cette élection, déclarant qu'elle était nulle et de nulle valeur, contraire aux règles et aux constitutions de l'Ordre, et que jamais elle ne ferait aucune fonction en cette qualité. En vain les sœurs anciennes lui protestèrent avoir appris de la propre bouche du bienheureux, que c'était sa volonté qu'elle fût, tant qu'il vivrait, supérieure et mère du monastère d'Annecy; elle refusa énergiquement, disant que si le bienheureux était en vie, elle lui exposerait ses raisons, et qu'elle obtiendrait de ne pas être supérieure perpétuelle; il fallut se résoudre et la réélire seulement supérieure pour trois ans.
Tous ces faits, omis par la mère de Chaugy, incomplètement et inexactement racontés par M. de
1 Procès de canonisation, manuscril de la mère de la Croix, II, p. 510.
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Maupas, par l'abbé Marsollier et les autres historiens, consignés dans plusieurs Mémoires contemporains et inédits , sont racontés par la mère de Chantai elle-même dans une lettre que nous avons eu le bonheur de retrouver, et où son humilité paraît avec trop d'éclat pour que nous ne la mettions pas sous les yeux de nos lecteurs. Elle est adressée à la mère de Blonay. « Je voudrois avoir le loisir de vous dire la surprise que je fis à nos sœurs pour me déposer. Je ne leur en avois rien dit, et elles croyoient que l'on voulût procédera l'élection seulement ^ Jamais il ne s'est vu un tel étonnement ni émotion; à quoi je ne m'arrêtai point, mais suivis ma règle. Elles tinrent conseil entre elles, sans m'en rien dire, où elles conclurent qu'elles avoient fait une grande faute, et qu'à l'élection elles déclareroient qu'elles ne reçoivent point ma déposition, et m'éliroient pour supérieure à perpétuité. Moi, qui ne savois rien de tout cela, je fus étonnée quand le supérieur le dit tout haut. J'acceptai la charge, non perpétuelle, mais selon la règle. Après je m'essayai de leur remontrer leur faute. Il n'y eut pas moyen de leur persuader qu'il y en eût; qu'au contraire elles étoient honteuses de ne pas s'être opposées sur-le-champ; que je n'étois point comme les autres supérieures; qu'elles me reconnoissoient pour ceci et pour cela : des belles lanternes; et que ce n'étoit point l'intention de Monseigneur que je fusse déposée, oui bien élue; que d'autres monastères me voudroient élire pour supérieure, ce
* On voit, d'après cela, comment les choses se passaient du vivant de saint François de Sales. De trois ans en trois ans on réélisait la mère de Chantai ; mais elle ne se déposait pas.
qu'elles ne permettroient jamais. Enfin, si j'étois leur fondatrice, ou quelque personne de valeur, elles n'en diroient pas plus. Je vous prie, considérez voire si j'ai encore quelque chose à faire sur ce sujet, afiix que l'on ne lire pas de mauvaises conséquences pour les autres monastères ; car pour rien au monde il ne faut blesser notre Instituts »
A peine réélue, ayant trois ans devant elle, et voulant, comme elle disait, que ses trois ans fissent coup dans TOrdre, la mère de Chantai se décida à entreprendre immédiatement une œuvre très difficile, mais tout à fait importante, destinée à achever l'organisation de l'Institut. Saint François de Sales, en effet, n'avait pas eu le temps de terminer son œuvre. Après sa mort, on avait trouvé dans ses papiers une multitude d'écrits, de mémoires, en latin et en français, concernant la Visitation. C'étaient des notes sur certaines coutumes que les circonstances avaient établies à Annecy, et que le saint voulait réunir et coordonner pour qu'elles fussent adoptées partout; des formules de vœux et un essai de cérémonial pour les prises d'habit, les professions, les élections et dépositions de supérieures; un calendrier des fêles qui seraient spécialement chômées à la Visitation , et des rubriques pour le saint office; enfin une sorte de manuel de piété à l'usage des religieuses, c'est-à-dire,
1 Procès de canonisation, partie compulsoriale, fol. 271. On voit que M. Maupas était mal informé, quand il dit que le chapitre d'Annecy, craignant que Thumilité de la mère de Chantai ne la fît démettre du gouvernement, l'avait devant son arrivée élue supérieure perpétuelle. {Vie de la mère de Chantai, p. 200.) Les sœurs ne l'ont élue supérieure perpétuelle qu'en sa présence, et n'y ont pensé qu'après sa démission.
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des vues de foi , des élévations de cœur pour chaque exercice de la journée; mais le tout mêlé, sans ordre, sans suite, comme dans un travail inachevé. Il y avait aussi des papiers de la main de sainte Chantai, annotés en marge par le saint évêque, pierres éparses d'un monument que la mort n'avait pas permis d'achever.
La sainte résolut de revoir et de coordonner toutes tes notes; mais, par humilité d'abord, et aussi afm que cette œuvre eût la plus haute autorité possible, elle assembla à Annecy les premières mères de l'Ordre, qui, ayant plus intimement connu saint François de Sales, devaient être les plus fidèles interprètes de sa pensée. Celles qui purent s'y rendre furent la mère Marie-Jacqueline Favre, supérieure du monastère de Dijon; la mère de Bréchard, supérieure de Riom; la mère de Chatel, supérieure de Grenoble; la mère de Beaumont, supérieure de Paris; la mère de Mouxy, supérieure de Belley, et la mère de Compays, supérieure de Montferrand. On leur adjoignit la sœur Marie Michel, assistante d'Annecy , et la sœur Adrienne Fichet, assistante de Ghambéry, ainsi que les quatre conseillères du couvent d'Annecy. Des premières mères de la Visitation, deux manquaient : la mère de la Roche, qui était malade, et la mère de Blonay, qu'il avait été impossible d'enlever, même pour quelques jours, à la vénération et à l'amour que les Lyonnais avaient pour elle, a Mieux vaudroit, disaient ceux-ci, que le soleil cessât de luire, plutôt que de voir la mère de Blonay sortir de Lyon. » Sainte Chantai, qui savait combien saint François de Sales avait eu de confiance en cette chère fille, ne put se résoudre à être privée
de ses avis, et, bien qu'il y eût trois journées d'Annecy à Lyon, et qu'on ne pût communiquer que par des messagers exprès, on ne décida pas une question sans avoir eu par lettres le sentiment de la mère de Blonay. On consulta aussi M. Michel Favre, qui avait été, pendant tant d'années, confesseur de saint François de Sales , et qui l'était encore de sainte Chantai et du monastère d'Annecy, et, par lui, Ms^ l'évêque de Genève, sans l'autorité duquel on n'eût rien voulu établir.
Une seule séculière assista à cette réunion. Ce fut la comtesse de Dalet. Sainte Chantai, qui estimait que c'était l'esprit le plus éclairé, le jugement le plus solide, et l'âme la plus candide et la plus pure qu'elle eût jamais connue, et qui disait que si elle eût été libre, elle l'aurait gardée toujours à Annecy pour se servir de ses sages conseils, chargea la mère de Compays, supérieure de Montferrand, de l'amener avec elle. M™^ de Dalet se montra digne d'une telle faveur. Elle se tenait parmi les mères assemblées comme si elle eût été la servante de toutes; et le reste du temps on la trouvait à genoux devant le tombeau de saint François de Sales. Elle eut voulu y passer sa vie; si elle n'eût pas eu ses petits enfants, elle ne l'aurait jamais quitté, a Ah! disait-elle, que ce vénérable mort a une parole vivante, efficace et animante dans les âmes * ! )>
L'assemblée commença au mois de mai. Sainte Chantai en fut l'âme; mais je n'oserais dire qu'elle la présida. Elle y parut avec une humilité, une modes-
1 Vies des vénérables veuves. — Anne- Thérèse de Préchonnet , comtesse de Dalet, chap. xii.
tie, un oubli d'elle-même, qui ravirent toutes les sœurs. Sur chaque point, elle citait les idées, les opinions de saint François de Sales; d'elle, de ses pensées, de ses volontés, pas un mot. Et comme les sœurs la priaient d'agir en supérieure et en fondatrice: « Non pas, dit- elle; mais puisque vous le permettez, je me tiendrai parmi vous comme la sœur aînée de la famille, qui a plus pratiqué et communiqué avec le Père que les autres. »
Lorsque le Coutumier eut été rédigé de cette manière, en chapitre solennel et sous la direction de la sainte, celle-ci le prit; et, suivie de toutes les premières mères, elle se rendit à la chapelle, posa ce petit cahier sur le tombeau de saint François de Sales, fit mettre les sœurs en prière, et conjura le saint fondateur d'effacer toute idée, toute parole qui serait contraire à ses intentions. Un inexprimable sentiment de paix remplit aussitôt toutes les sœurs, comme si Dieu leur eût assuré lui-même que tout y était conforme aux volontés de saint François de Sales; elles se levèrent consolées et radieuses.
Le livre, en effet, est bien du saint évêque. Son doux génie y vit partout. Ce ne sont pas seulement ses idées, c'est le charme même de ses expressions, ce je ne sais quoi de gracieux et d'embaumé qui n'appartient qu'à lui. Sainte Chantai néanmoins tient la plume, on le sent. Çà et là on rencontre des pages d'un style très différent, d'une tout autre manière; de ce style ferme, précis, un peu impératif, tout à fait exempt d'images, qui est bien le style de la sainte, et dont nous donnerons plus loin des exemples.
Au sortir de la chapelle on assembla tout le cha-
pitre. Le Coutumier fut lu d'un bout à l'autre en présence des sœurs, et, la lecture finie, il n'y eut qu'un cri dans l'assemblée : « Ce sont bien là , disait-on , les directoires, avis spirituels et coutumes qui nous ont été donnés et laissés par notre bienheureux instituteur, père et fondateur d'heureuse mémoire, Ms^ François de Sales. » Les sœurs en dressèrent un acte afin de le faire savoir « à toutes celles qui sont et seront dans l'ordre de la Visitation », et sainte Chantai leur envoya le Coutumier avec une lettre dans laquelle elle conjurait toutes les sœurs, par le respect qu'elles avaient pour la mémoire de saint François de Sales, d'observer ces coutumes comme elles observaient les règles et les constitutions elles- mêmes ^
Ainsi fut achevée la législation du nouvel Institut. Elle est contenue en trois livres : La Règle de Saint- Augustin, traduite en français par saint François de Sales; les Constitutions , dressées par le saint évêque pour expliquer cette règle et l'adapter au but qu'il se proposait; et enfin le Coutumier, rédigé par sainte Chantai et les premières mères sur les notes du saint fondateur. C'est un ensemble complet, et, ainsi que nous l'avons vu , une des législations monastiques les plus remarquables, les plus profondément empreintes de cet esprit de force et de douceur, de modération et de bon sens pratique, qui est le bien parfait en toutes choses.
Cette œuvre terminée, sainte Chantai en entreprit
* Coutumier et Directoire pour les sœurs religieuses de la Visitation Sainte- Marie. On en a donné récemment une magnifique édition in -4°, Annecy, 1850. La lettre de sainte Chantai est en tête. L'acte capitulaire est à la page 249,
aussitôt une autre qui n'importait pas moins à l'avenir de l'Ordre. Elle prit la plume, et elle écrivit ce fameux Commentaire des règles de la Visitation qui est connu sous le nom de Réponses de notre sainte mère. Nous avons tort de dire qu'elle l'écrivit; car elle n'écrivit jamais rien. Son génie pratique la portait aux affaires, nullement aux écritures. Elle ne savait même parler que quand on lui posait des questions ^ ; mais alors nul ne parlait avec plus de netteté, de brièveté et de sens. Aussi les sœurs, qui le savaient, se faisaient un plaisir en récréation de lui poser mille questions, de lui demander mille explications sur toutes les difficultés qui pouvaient se rencontrer dans l'observation des règles de l'Institut; et, sans qu'elle s'en doutât, des sœurs prenaient des notes et recueillaient avec soin toutes ses réponses. Il en résulta bientôt des cahiers considérables qui coururent tous les monastères et qui s'augmentaient sans cesse.
Ces cahiers, formés ainsi de réponses décousues, étaient nécessairement imparfaits. Il y avait des répétitions, il y avait aussi des lacunes. L'ordre y manquait. Il aurait fallu que la sainte fondatrice les revît, les corrigeât; mais là était la difficulté. On r'osait les lui montrer; on craignait que ces cahiers, témoignage éloquent de la vénération qui l'entourait
i « Mes filles, je n'ai rien à vous dire, si vous ne me faites quelques questions. »> — « Mes filles, je ne suis pas grande prédicatrice, comme vous savez; je ne sais presque parler qu'en répondant. •► (Voir les chapitres et entretiens inédits. Premier manuscrit in -4% p. 72. Deuxième manuscrit in -8°, p. 136, Archives de la Visitation de Dijon.)
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la limite du devoir, et jamais au détriment des règles. Le ton est simple, précis, légèrement impératif, ainsi que j'ai dit, avec une certaine émotion très douce, qui court à travers toutes les pages et qui tempère l'austérité du commandement.
On peut évaluer à cinq ou six cents le nombre des questions pratiques résolues dans ce livre; toutes ne sont pas très importantes ; il y en a même qui pourraient paraître futiles; et néanmoins, n'hésitons pas à le dire, cette solution des mille difficultés qui peuvent se rencontrer dans l'observation des règles est une des plus grandes grâces que Dieu ait faites à la Visitation. Et, en effet, qu'est -il arrivé? Tandis que certains Ordres religieux se sont fractionnés en plusieurs branches; que d'autres, pour conserver l'unité, ont eu besoin de réformes multipliées, celui-là, sans supérieurs généraux, sans visiteurs, sans chapitres annuels, a partout gardé la même ferveur avec la même physionomie. Qui a vu une fille de saint François de Sales les a toutes vues; qui est entré dans un monastère de sainte Chantai les connaît tous. Dans les Visitations de France et d'Italie, comme dans celles de Pologne ou d'Amérique, il n'y a pas un acte qui se fasse différemment, pas une difficulté qui ne soit résolue de même; et cela, ne cessons pas de le redire, parce que là est la merveille, sans autre ressource que les livres des saints fondateurs, qui, il est vrai, contiennent tout.
On avait eu beaucoup de peine à obtenir que la mère de Chantai revît les Réponses recueillies à son insu par les sœurs; on ne put jamais obtenir d'elle qu'elle les fît imprimer. La seule idée de publier un livre
épouvantait son humilités II fallut attendre qu'elle fût déposée, et ce fut la mère Favre qui envoya le livre aux imprimeurs, mais avec des recommandalions expresses que la mère de Chantai n'en sût rien. Par malheur, quelques exemplaires furent vus chez le libraire auquel on les avait donnés pour les relier. La personne qui les vit, s'imaginant qu'ils étaient à vendre, et par l'ordre de la mère de Chantai, en prévint Ms'" Jean-François de Sales, qui, très étonné et très peiné, vint aussitôt à la Visitation. « Ma mère, dit- il à la sainte d'un ton sévère, je suis ici pour vous dire une chose que je viens d'apprendre, qui me touche fort. » A ces mots, la sainte fut saisie, et bien plus encore quand il ajouta : « L'on m'a raconté que l'on avoit vu en vente le livre des Réponses et éclaircissements que vous avez fait sur les Constitutions de notre bienheureux. Vraiment, voilà un bien grand honneur au bienheureux et à votre Institut qu'une femme se soil mêlée d'expliquer les Constitutions faites par un si grand homme! On croit que vous ne faites rien sans en conférer avec moi. » La mère de Chantai, en écoutant ces reproches, se te-
i Voici ce qu'écrivait la mère Favre en envoyant le livre aux monastères : « Quant à notre très honorée mère, nous avons cru qu'elle ne désagréeroit pas la liberté que nous avons prise de faire imprimer ce livre, puisqu'il l'a été avec tant de fidélité, que personne du monde ne l'a vu, et qu'il ne s'en est pas égaré une seule feuille ; c'est aussi la très humble prière que nous avons à vous faire, mes très chères sœurs, qu'il vous plaise de le garder si exactement dans nos monastères, qu'il n'en sorte aucun exemplaire pour le faire voir à qui que ce soit. Car, outre que ce sont des enseignements qui ne sont propres qu'à nous, je suis assurée que l'humilité de notre très digne mère la feroit extraordinairement souffrir, si l'on voyoit ce livre imprimé pendant sa vie. •>
nait debout aveu un maintien humble et rabaissé, les larmes aux yeux. Quand il eut tout dit, elle répondit avec beaucoup d'humilité: « Oh! Monseigneur, est-il possible que cela soit? » Elle avoua qu'elle avait répondu sur les règles aussi bien que sur les Constitutions : « Vous savez, Monseigneur, que les filles ne savent jamais assez. J'ai répondu aux difficultés que l'on me proposoit; ce que nos sœurs ont recueilli sans que j'en susse rien, me prièrent de le revoir, et nos sœurs les supérieures aussi; surtout ma sœur Favre, qui me pressa fort de les corriger, ce que je fis simplement, sans autre vue que de leur condescendre. Voyant qu'elles gardoient ce recueil mal en ordre, je le revis donc et le corrigeai avec grande peine, parce que mes réponses avoient été recueillies avec une abondance de paroles que je n'avois point dites. » Ayant ainsi parlé, elle se retira un peu derrière la grille pour s essuyer les yeux; car elle pleurait et ne pouvait presque parler, tant elle était attendrie. « Oh! bien, ma mère, lui dit l'évêque, il ne faut pas se fâcher, mais se consoler. » A quoi elle repartit avec une douceur incomparable : « Vous savez, Monseigneur, que les premiers mouvements ne sont pas de nous; je me guérirai avec Notre -Seigneur. Ce m'est une bonne abjection et l'une des meilleures humiliations que j'aie reçues. Que la volonté de Dieu soit faite! Nous mettrons ordre à cela promptement. » Et au sortir du parloir une sœur lui ayant dit comme pour la consoler : « Eh ! ma mère, c'est la promptitude de Monseigneur. — Oh! reprit-elle, ce n'est pas ce qui me louche, mais que mes Réponses aient été vues au dehors; je ne pouvois avoir une plus grands mortifî-
cation que celle-là. » Et elle ajoutait: « Ah! que mon orgueil mérite bien cela! » Aussitôt elle fit retirer les Réponses de chez le libraire, et dès lors elle voulut que l'on essayât de les relier au monastère, afin qu'elles ne fussent jamais plus vues au dehors K
Elle eut beau faire. Quelques exemplaires s'échappèrent de temps en temps des monastères où ils étaient cachés, furent remarqués par les plus grands évêques du dix- septième siècle, lus et consultés par les supérieurs et confesseurs des Visitations, admirés par les cardinaux et les princes de l'Église, et approuvés à Rome dans les termes d'un vif enthousiasme -.
S'il était important d'achever la publication des constitutions et des coutumes de l'Ordre, de fixer le sens précis des règles, et de dissiper toutes les obscurités des textes au moyen d'un commentaire précis et lumineux, il y avait quelque chose de plus important encore, c'était d'en bien faire comprendre l'esprit, le sens caché, ce je ne sais quoi d'enseveli sous la lettre qui en est comme l'âme et la vie; et cela était d'autant plus nécessaire que les fondations devenaient tous les jours plus nombreuses, et que le monastère d'Annecy était une pépinière de supérieures et de fondatrices. Aussi la mère de Chantai ne négligeait rien dans ce but. Sans parler des avis particuliers qu'elle donnait à chaque sœur, des conversations qu'elle avait sur ce sujet aux récréations, du nombre immense de lettres qu'elle écrivait aux supérieures, elle tenait chaque samedi, conformément à la règle, un chapitre
1 Mémoires inédits de la mère, de Clermont Mont - Saint -Jean, (Archives d'Annecy.)
2 Circulaires , t. Il, p. 136.
OU une assemblée générale des sœurs, pendant lequel elle parlait sans cesse de l'esprit de la Visitation, essayant, pour ainsi dire, de souCfler le feu divin dans l'âme de ses filles. Des notes prises en secret nous ont conservé ces entretiens, que la mère de Chantai n'a jamais revus et qui sont encore inédits'. Ils ne ressemblent en rien à ceux de saint François de Sales. Figurez-vous une parole plus brève, plus énergique, un peu incorrecte, tout à fait dépourvue d'ornements et d'images, mais vive, ardente, souvent émue, presque toujours éloquente. Il faut en citer quelques exemples, moins encore pour donner une idée du style de la sainte que pour faire connaître de plus en plus ce grand et mâle esprit, pour faire voir aussi de quelles fortes pensées se nourrissaient alors les filles de la Visitation.
Voici comment la mère de Chantai leur parlait un jour de la nécessité de mourir à elles-mêmes et au vain désir de plaire aux créatures : « Vous dites, mes très chères sœurs, qu'il n'y a rien qui touche tant que l'honneur. Eh! Seigneur Jésus, quel est l'honneur que doit avoir une servante de Dieu, sinon l'humilité et l'abjection? Il n'y a rien qui ne soit plus insupportable qu'une fille de la Visitation veuille être soigneuse du point d'honneur. Car n'est-ce pas une
^ On trouve fréquemment dans les monastères de la Visitation de belles copies, faites au dix-septième siècle, de ces entretiens et chapitres inédils. Nous en avons deux entre les mains : Tune appartenant à la Visitation de Dijon ; l'aulie , beaucoup plus belle et beaucoup plus complète, appartenant à M. le comte de Juigné, qui a bien voulu nous la communiquer. Cent de ces deux manuscrits, collationnés et confrontés ensemble, que nous tirons les citations qui vont suivre.
chose monstrueuse? Quel honneur devons-nous avoir que celui que notre Maître a choisi? Il a constitué son honneur aux mépris, aux abjections et aux calomnies. Les soties et vaines personnes du monde mettent leur honneur à monter bien à cheval, à tirer des armes, à danser, à jouer, à sauter, à être grands cajoleurs et bien disants. Quoi ! notre honneur serat-il aussi à des fadaises, à posséder des charges es monastères, à être supérieure, assistante, directrice, économe?... » Et après leur avoir montré la vanité de ces charges : « Ah ! mes sœurs, ajoutait-elle, mieux vaut, sans comparaison, être humble sœur domestique que d'être grande dame d'atours de l'impératrice. Voire, si j'avois à choisir, je choisirois plutôt l'humble voile blanc d'une sœur domestique et de laver toute ma vie les pots et les écuelles du couvent, que la riche couronne des plus grandes reines qui sont sous le ciel. Oui, reprenait-elle en appuyant sur ces mots, mieux vaut laver les marmites en la maison de Dieu que d'enfiler des perles aux palais des reines du monde; mille fois mieux valent les larmes, mortifications, pénitences et subjections de la vie religieuse, que les honneurs, les délices et les libertés dont jouissent les gens du monde. Oh ! combien seront glorieuses celles qui auront travaillé pour le service des épouses de Dieu ! Combien resplendissants ces pieds qui se seront lassés à cette œuvre 1 Au jour du jugement, Dieu dira à ceux qui auront servi ses serviteurs et ses servantes : Ce que vous avez fait, c'est à moi que vous l'avez fait; venez, et je vous glorifierai. Mais aux amateurs du monde, que leur dirat-il? Retirez-vous de moi, faiseurs d'iniquités, je ne
VOUS connais point. Alors on verra les pauvres frères et sœurs laïques des religions assis sur les plus hauts trônes, et plusieurs rois et reines seront aux enTcrs; ou, s'ils sont au ciel, on les verra au-dessous et à leurs pieds. Voyez donc si c'est un mépris d'être employé aux choses petites. Certes, si c'est un mépris, il est bien désirable, et c'est une abjection bien glorieuse'. »
C'est là le ton habituel de sainte Chantai dans ses Chapitres, et le sujet ordinaire de ses entreliens : l'humilité, l'obéissance, la mort à soi-même, le dépouillement de tout ce qui n'est pas Dieu. Elle sortait rarement de ces austères pensées, et, si elle touchait par hasard un de ces sujets aimables que saint François de Sales affectionnait : la douceur, la cordialité, la simplicité, c'était d'une tout autre manière que le saint, avec énergie et vigueur 2. Le ton quelquefois s'adoucissait cependant, c'était quand elle peignait à ses filles le bonheur de leur vocation et la paix dont elles jouissaient loin des vaines joies du monde : « La maison de Dieu, disait-elle un jour, c'est la sainte Église ; le cabinet du Roi, c'est la vie religieuse. Il y a vingt et un ans qu'il a plu à la divine bonté de s'édifier un nouveau cabinet pour nous y faire reposer et jouir en icelui de sa divine présence et de ses caresses célestes. Voyez- vous, mes très chères sœurs, quand un roi, dans quelque beau et antique château, se fait bâtir un nouveau cabinet, il l'enrichit de
1 Manuscrit de la Visitation de Dijon, p. 8.
2 Voir le chapitre où il est parlé de l'amour-propre et bizarrerie, lorsqu'on se trouve mal. (Manuscrit de M. de Juigné, p. 49.)
peintures, de dorures et de choses les plus précieuses, et c'est une faveur signalée à ceux qu'il mène dans ce cabinet où il s'entretient coutumièrement seul à seul avec la reine et sa très chère épouse. Certes, notre Sauveur, notre bon Jésus, notre époux très adorable et très aimable, en ce dernier siècle, a pris plaisir de s'édifier encore un nouveau cabinet dans sa royale maison, et c'est notre petit Institut, duquel il a pris un soin si paternel et si amoureux. Nous n'étions, mes chères filles, que de pauvres, indignes et chétlves créatures; néanmoins Dieu, par un excès de bonté, nous a choisies pour ses épouses et nous a rendues reines. Il nous a tirées dedans son cabinet avec des chaînes d'or, d'amour et de suavité. Ses délices sont d'être avec nous et de nous combler de faveurs ^ . »
Et un autre jour, reprenant le même sujet, et, pour mieux faire comprendre à ses filles la paix de la vie religieuse, loin d'un monde dont plusieurs d'entre elles ne soupçonnaient pas les misères, évoquant ses propres souvenirs et peignant à grands traits les malheurs du temps : « Il me semble, mes chères filles, leur disait-elle, que, vu le grand bonheur de notre vocation, nous n'en avons pas assez de reconnoissance. Voyez-vous, mes sœurs, toute la chrétienté souffre, pâtit et endure : nous sommes ici dans nos cloîtres, où nous ne savons rien de tous les malheurs que la guerre produit partout aujourd'hui ; nous vivons dans notre paix et sainte joie ordinaires, tranquilles et contentes en nos petits offices. Nous sommes
* Manuscrit de la Visitation, p. 79.
exemptes des troubles d'un ménage, des cuisants soucis des enfants, des insolences des valets, des tintamarres des beaux -pères et belles -mères, de l'inquiétude des procès, des frayeurs qu'un mari ne soit tué ; exemptes de voir des soldats saccager nos biens, brûler nos métairies, enfin, nous sommes hors de mille et mille sortes de maux, trop longs à raconter, et desquels Dieu nous a exemptées pour nous mettre en la jouissance de la paix de la maison de Dieu, et au nombre de ses enfants bien-aimés... Et pourquoi pensez- vous, mes filles, que Dieu nous a traitées ainsi? C'est afin que nous le servions en sainteté et justice tous les jours de notre vie; afin que nous priions pour son peuple, pour nos bons frères chrétiens, pour ce cher prochain qui souffre tant et tant, que c'est chose intolérable d'ouïr raconter ses calamités. L'un nous vient dire que tous ses proches sont morts de peste; l'autre dit : « Nous voyons l'heure où tous nos biens seront saccagés et à la merci de nos ennemis, d'autant qu'ils ont tué nos voisins. Des filles sont insultées, des femmes déshonorées, et leurs maris tués; les veuves et les orphelins opprimés; et de tous ces désastres nous sommes exemptes par la miséricorde et douce bonté de Notre- Seigneur sur nous. Oh ! mes chères sœurs, disons donc toutes d'un véritable sentiment de cœur : Que rendrons -nous au Seigneur pour les grands biens qu'ils nous a faits ^? »
Il y a encore quelques chapitres sur ce ton ; mais
1 Manuscrit de la Visitation, p. 88. — Manuscrit de M. de Juigné, 44, Ce chapitre est incomplet dans le second manuscrit.
ce ne sont, pour ainsi dire, que des excursions de la sainte; elle rentre bien vite dans les sujets qu'elle préfère à tout, l'humilité, la mortification, l'obéissance, le dépouillement de sa propre volonté, ces grandes et difficiles vertus qui sont la base de la perfection dans tous les Ordres religieux, mais qu'il fallait particulièrement établir à la Visitation, où les mortifications corporelles et les œuvres de dévouement ne soutenaient pas les sœurs comme au Carmel et chez les Filles de Charité. Aussi, malgré la crainte d'abuser des citations, il en faut donner encore deux, empreintes de la plus mâle vigueur.
« Vous êtes venues céans, disait- elle un jour en chapitre, pour vous unir à Dieu et vous désunir de tout ce qui n'est pas lui. Vous avez quitté le monde, et votre Époux céleste vous fait monter et vous tire après lui sur le Calvaire. Là il se laisse déshabiller, clouer et couronner d'épines, abreuver de fiel, outrager à outrance et percer le côté. Bref, mille et mille millions de choses âpres et dures, douloureuses à sa sacrée humanité. Or il faut que vous soyez ainsi, mes sœurs; car, voyez -vous, il y a deux points en cette affaire. Il faut que vous vous ruiniez, je veux dire que vous travailliez fidèlement et courageusement à votre perfection. Il faut ensuite laisser faire les autres, vous laissant écorcher, dépouiller et plier tout ainsi que l'on voudra. Que si vous résistez, vous ne serez pas les vraies épouses de Jésus- Christ crucifié... Croyez-moi, mes sœurs, n'exceptez rien, donnez tout à Dieu, ruinez tout ce qui lui déplaît, méprisez le monde, oubliez-le de tout cœur. II faut quitter surtout le propre jugement, la propre volonté , le propre
amour; ce sont les trois choses auxquelles vous aurez le plus.de peine, ce sont aussi les plus nécessaires. Il faut que vous vous démettiez tellement de vousmêmes entre les mains de ceux qui vous conduisent, qu'ils vous tordent à leur gré comme on fait un mouchoir '. »
Un autre jour, la sainte, revenant du réfectoire, s'agenouilla devant le très saint Sacrement, et tout à coup elle prit une splendeur de visage, une sérénité et fermeté extraordinaires ; et dès qu'elle se fut assise, elle laissa échapper ces paroles pleines d'un feu et d'une énergie étranges : « Oh ! Dieu , que faisonsnous en cette vie, mes chères sœurs? Je vous puis assurer que je n'eus jamais une si claire vue de la beauté et bonté de la mort comme je l'ai maintenant. Hélas! que faut-il faire ici- bas, en cette misérable vallée de pleurs éloignée de Dieu, où il ne se trouve presque point de solide vertu? Où y a-t-il une vraie humilité, une véritable simplicité, une âme totalement abandonnée à la divine Providence? Laquelle est-ce d'entre nous qui voudroit toujours être humiliée, ravalée et avilie? 0 Dieu! s'il faut demeurer ici-bas, que ce soit pour y pratiquer les solides vertus ! Pour cela, je me résous, mes chères sœurs, de ne point flatter vos inclinations, mais de les rompre, et de n'en pas contenter une de toutes celles que je connaîtrai. Eh! Dieu, nous marchons certes trop en enfants ! Gela me fâche. Il faut céans (je veux dire entre les filles de l'Institut) de vraies, héroïques et grandes vertus. Je vous puis bien assurer que, si le
* Manuscrit de la Visitation, p. 22.