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premier pas de cet Institut étoit à faire, on y marcheroit d'un autre biais que l'on n'a fait jusqu'à présent, au moins si j'avois le sentiment que j'ai. Je suis absolument décidée de vous bien mortifier et de contrarier vivement vos inclinations. Oui, je vous le proteste, mes sœurs, à la face de mon Dieu, que je vous mortifierai et humilierai, et agirai avec plus de force d'esprit que je n'ai jamais fait, et me repens bien de ne l'avoir pas fait plus tôt. Mais dorénavant je ne veux plus de niaiseries. Il faudra rompre ou faire... Ma sœur la directrice, mortifiez bien vos novices ; que s'il s'en trouve qui soient si vives qu'elles ne puissent souffrir qu'on les mortifie, savez- vous le remède? Il faut doubler, puis tripler et retripler. Et vous, nos sœurs novices, si vous ne voulez pas tomber, tenez-vous fermes... Pour conclusion, je vous mortifierai toutes sans inclination ni aversion. Je vous ai promis que je contrarierai fermement et fortement vos inclinations, et je vous proteste que je tiendrai ferme en ce dessein; et qui ne voudra pas que ses inclinations soient rompues, qu'elle soit soigneuse que je ne les voie pas ; car tout autant que j'en verrai, autant j'en ruinerai , Dieu aidant *. »
On voit comment sainte Chantai parlait à ses filles. Et à quelles filles se plaignait-elle ainsi qu'il n'y eût point de vertu parmi elles? A des religieuses telles que la mère Favre, la mère de Bréchard, la mère de Chatel, la mère de Blonay, la mère de la Roche, glorifiées pour la plupart de dons extraordinaires, et répandant alors dans le monde entier une odeur de
1 Manuscrit de M. de Juigné, p. 75. — Manuscrit de la Visitalion, p. 78.
vertu que tous les contemporains ont célébrée. Mais voilà les saints , et la différence qui existe entre eux et les gens du monde 1 Ceux-ci croient toujours trop faire; ceux-là ne font jamais assez; et lorsqu'ils touchent à la vieillesse, comme la mère de Chantai, après une vie qui commande l'admiration, ils se frappent la poitrine et déclarent en pleurant que si c'était à recommencer, a ils marcheroient d'un autre biais I » Une religieuse d'une trempe pareille ne devait pas être d'humeur à supporter l'infraction des règles, ni la présence des abus qui déshonoraient alors tant d'Ordres religieux. Plutôt que d'accepter un pareil état, disait -elle, elle voulait qu'on ne reculât devant aucun sacrifice. « 0 mes filles, qu'il faut avoir de zèle pour empêcher ce malheur, surtout vous autres qui avez l'honneur d'être filles de ce monastère d'Annecy, et celles qui viendront après vous I Vous serez les mères des autres ; car enfin vous êtes celles qui avez reçu les prémices de l'esprit. De sorte que si quelqu'une de nos maisons tomboit dans le relâchement, quand elle seroit au bout du monde, il faudroit que non seulement la supérieure de céans, car c'est peu de chose qu'une créature, mais aussi le chapitre et la communauté tout entière écrivissent à l'évêque du lieu et au couvent d'Annecy; et, si tout cela ne servoit de rien , il faudroit recourir au nonce apostolique et même à Sa Sainteté, sans rien épargner, jusqu'à vendre même le calice de l'église s'il en étoit besoin. Ah ! il se faudroit faire crucifier pour la conservation de l'Institut ». »
1 Chajiilres, p. 112.
Ce que la mère de Chantai recommandait ainsi éloquemment à ses filles, nous le lui allons voir pratiquer d'une manière admirable. Ni fatigues, ni dépenses, ni voyages ne lui coûteront pour empêcher les abus de naître, pour les déraciner dès qu'ils auront paru. Qu'on nous permette d'en citer deux ou trois exemples qui sont de cette époque même, et où se révèle dans toute sa beauté le caractère de la sainte : sa vigilance, son zèle, sa fermeté à la fois douce et prudente, mais inflexible quand il s'agissait de sauvegarder les intérêts de Dieu et des âmes.
Une des plus belles et des plus sages règles de la Visitation veut qu'après six ans au plus de supér'iorité les mères se démettent de leur charge, afin qu'après avoir commandé elles réapprennent à obéir. Mais telle était quelquefois la paix d'une communauté, sous le gouvernement béni d'une mère de Chatel ou d'une mère de Blonay, que, le moment de la déposition venu, les sœurs ne pouvaient se résigner à exécuter la loi. C'est ce qui venait d'arriver à Grenoble, où la mère de Chatel, après six années de supériorité, avait été, malgré ses prières et ses larmes, réélue à l'unanimité. Sainte Chantai eut à peine appris cette nouvelle, qu'elle écrivit aux sœurs de Grenoble une lettre éloquente pour leur rappeler les intentions de saint François de Sales, et leur déclarer que l'élection était nulle et devait être recommencée. Vainement les premières mères de la Visitation, alors réunies à Annecy pour cette assemblée dont nous avons parlé au commencement de ce chapitre, conjurèrent la sainte de faire une exception en faveur de la mère de Chatel, elle protesta que rien ne la ferait fléchir sur ce point.
Elle prévoyait, avec son grand esprit, que ce qui serait accordé cette fois à la vertu, serait plus tard demandé peut-être par l'ambition; et, voulant détruire dans sa racine un mal si dangereux, elle exigea que l'élection fût publiquement et en assemblée solennelle déclarée nulle, contraire aux règles de l'Institut, opposée aux intentions les plus formelles de saint François de Sales. Bien plus, elle chargea les premières mères qui se rendaient en France de se détourner de leur route et d'aller à Grenoble se jeter aux pieds de Tévêque, afin de le conjurer de rompre cette élection. Cette démarche n'ayant pas réussi, la sainte, décidée à faire respecter les règles, partit aussitôt pour Grenoble. Elle y trouva les esprits émus, et de grandes ligues préparées parmi les parents des sœurs pour y maintenir l'élection. Mais il y a dans les saints une grâce de séduction qu'on ne connaît que quand on la subit. La mère de Chantai parut à peine, que tout se calma. L'évêque lui-même, qui avait résisté à tant d'autres, fut si charmé de l'humilité et de la modestie de la sainte, qu'il se rendit à sa première observation. « Il n'avoit jamais eu des- * sein, disait-il, de faire brèche à l'Institut; que si elle jugeoit que cette élection y fût préjudiciable, comme mère universelle, elle avait droit de la rompre. » La sainte répondit « qu'elle n'avoit nulle autorité, mais qu'elle le conjuroil, lui qui étoit supérieur de la maison, de faire procéder à une nouvelle élection », ce qu'il ordonna soudain.
En cette circonstance, du reste, l'humilité de la mère de Chalel ne lut pas moins admirable que la fermeté de sainte Chantai. Elle assista à l'assemblée
qui cassa son élection ; elle y parla plus haut et plus vivement que les autres sœurs en faveur de l'observation exacte des règles; elle revint avec les premières mères se jeter aux genoux de l'évêque de Grenoble, et les larmes qu'elle ne cessa de verser, tant que son élection n'eut pas été annulée par l'évêque, témoignaient assez de l'amour qu'elle portait aux règles de la Visitation *.
Un abus d'une autre nature, qui apparut à cette époque dans le monastère de Moulins, fut réprimé par la mère de Chantai avec non moins d'énergie et de succès.
On se rappelle ces dix mille francs donnés par Mme du Tertre de Morville au couvent de Nevers, puis redemandés par elle, et rendus par la mère de Monthouz avec une si héroïque abnégation. Or cette dame était rentrée depuis à la Visitation de Moulins; elle y avait pris l'habit, y avait même fait ses vœux, mais sans se douter de ce qu'est la vie religieuse. Mondaine sous un habit monastique, elle faisait cruellement payer au monastère de Moulins les quarante mille livres qu'elle lui avait apportées en dot. Non contente d'avoir couvert de tapis précieux les murs et le pavé de sa petite cellule, et de l'avoir remplie d'objets de vanité et de luxe, non contente de passer ses jours dans des entretiens perpétuels avec le monde, et, comme le couvent n'était pas cloîtré, « de faire des parloirs le long des haies du jardin, » elle avait surpris la bonne foi de l'évêque d'Autun, et
1 Fondation inédite de Grenoble, p. 97. Mémoires de la mère de Chaugy, p. 193. Les Vies des premières mères de la Visitalion, tome I.
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obtenu pour sept ou huit de ses amies la permission d'entrer au monastère toutes les fois qu'elles le voudraient. Qu'allaient devenir la paix, le silence, la régularité, tous ces hôtes bénis des maisons religieuses? La mère de Chastelluz ayant refusé de laisser ouvrir les portes de la Visitation, M"^^ de Morville s'emporta contre elle, la noircit dans l'esprit de l'évêque, la calomnia au parloir devant les séculiers; et bientôt cette maison de Moulins, la troisième de l'Ordre, ressembla à un édifice en ruine.
On juge des sentiments de sainte Chantai en apprenant ces nouvelles. Elle écrivit aussitôt à l'évêque d'Autun, qui avait été trompé, le conjurant d'employer son autorité pour faire cesser le mal; « que si, pour mettre la tranquillité en ce monastère, il ne faut que rendre l'argent à notre bonne sœur la fondatrice, et qu'elle se loge ailleurs, certes nous en serons contentes; car nous aimons mieux vivre pauvrement en nos observances que d'abonder en richesses, et d'être traversées. »
Elle écrivit ensuite coup sur coup plusieurs lettres à la mère de Chastelluz, qui, très jeune encore, supérieure depuis un an seulement, inaugurait par cette cruelle épreuve cette suite de gouvernements de monastères qui devaient rendre son nom si célèbre. Elle l'encourage, la soutient, la dirige, lui inspire tour à tour la patience et la fermeté. « G ma fille très chère, que cet état vous doit être précieux! Quand tout le monde s'élèveroit contre vous, il faut vous affermir en Dieu, et ne perdre pas un brin de votre paix et de votre tranquillité en sa divine volonté. Ayez courage et confiance; après cette tempête, le calme revien-
dra. » Et plus bas : « Il est vrai, ma chère fille, nous sommes trop bonnes et trop indulgentes. Notre saint fondateur disoit bien qu'il faut supporter les foiblesses du prochain; mais la malice, le scandale et le renversement d'un monastère, ô Dieu! il n'a jamais dit qu'on le dût souffrir. Cette pauvre créature vit à sa façon , est servie et logée comme il lui plaît, s'habille comme bon lui semble et sans régularité ; elle n'est sujette à rien et veut dominer. Si, après tout cela, le prochain n'en étoit pas mal édifié, encore le souffririons-nous; mais je crois qu'il lui faut faire puissamment entendre que l'on ne peut plus, en conscience, tolérer de tels désordres. Hélas! que cela nous apprend d'être plus avisées à l'avenir! »
Et dans une autre lettre: « La seule impossibilité m'empêche de vous aider à porter votre croix; mais, ô Dieu! que je la vois pesante! Envoyez-nous cette femme qui exerce votre patience, et ne répondez rien à ses paroles injurieuses. Je suis bien aise que le cher Annecy rende ce service aux autres monastères en leurs tribulations. Mon Dieu, que cette femme nous en donne de terribles ! Ne lui témoignez ni méfiance, ni amertume, ni aigreur de ses injurieuses paroles. Hélas! ma fille, les amis de Dieu sont en mépris du monde, et c'est alors qu'ils sont plus grands et plus honorés devant lui. «
En même temps qu'elle soutenait ainsi la mère de Ghastelluz, sainte Chantai ne négligeait rien pour réveiller, s'il était possible, dans M™° de Morville le sentiment de son devoir. Plusieurs lettres très pressantes n'ayant eu aucun résultat, et la fondatrice ayant rendu public son mépris des règles, la sainte
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lui écrit de nouveau. Il faut remarquer le ton particulièrement doux et triste de ces lettres : a Ma très chère fille, puisque vous avez fait passer vos imperfections et misères jusqu'à la connoissance des sœurs, je ne puis plus me taire et m'empêcher de me plaindre de votre détraquement tout à fait scandaleux dans la maison. Mon cher Sauveur, souffrez, s'il vous plaît, que, touchée d'une intime douleur, je vous fasse cette plainte comme à mon Dieu. Permettez-vous d'admettre au bonheur de cette sainte vocation une fille si indigne de cette grâce? Si c'est pour mes péchés et imprudences, eh! mon Seigneur, frappez sur moi, et conservez ces pauvres chères maisons en paix et unité sainte; car vous savez que rien ne m'est si sensible que le mal qui leur arrive de cette sorte. Ma très chère fille, je voudrois, par mon sang, laver les plaies de votre âme et celles que vous faites à cette maison. Au moins que l'abondance de mes larmes vous touche. Car je ne puis empêcher mon cœur de se fondre sur le récit de votre misère. La dureté et l'immorlification de votre cœur vous ont jetée dans le labyrinthe, et aussi, je pense, notre grande douceur; car nous espérions qu'étant chrétienne, vous vous laisseriez gagner par cette voie. Mais je vois bien que cette félonie veut être matée. Croyez que, si j'étois auprès de vous, à mon avis et aidée de la grâce de Dieu, je vous rangerois à la soumission et vous empêcherois bien de tenir le dessus comme vous faites. »
Et quelques jours après: « Mon Dieu, ma chère fille, que vous avez d'amour-propre ! que vous estimez votre propre jugement, et que vous avez d'attache à
la vanité! Voyez-vous, je vous parle encore comme à ma chère enfant; car je vous écris d'un cœur tout maternel et tendre. Mais que vous dirois-je donc, sinon que l'esprit humain, les conseils, les inventions de la chair vous gâtent? Eh! ne voulez-vous pas sortir de ce mauvais chemin et de cette fange? ou bien voulez-vous, en y persévérant, faire trois maux : premièrement offenser Dieu, qui est le mal le plus grand qui se puisse faire, souiller votre âme, et ajouter à la mienne douleur sur douleur? Vous me dites une parole, sur la fin de votre lettre, qui m'a donné une nuit bien amère et un sommeil bien interrompu. Il faut que je vous avoue la vérité, que vous me faites jeter bien des larmes. Vous me dites que vous obéirez en tout, hormis à vous unir à notre sœur N. Ma fille, quels discours sont- ce là? Ne savez- vous pas que, vous désunissant de votre prochain, vous vous désunissez de Dieu? 0 Seigneur Jésus, que voilà qui m'est sensible I Que vous a fait notre sœur N.? Certes, je ne sais. J'ai, selon ma coutume, profondément examiné cette affaire, et presque toujours je la trouve innocente. Quand elle seroit coupable, ne savez-vous pas qu'il faut aimer ceux qui nous haïssent et bénir ceux qui nous maudissent? Je ne vous ai, grâce à Dieu, jamais enseigné autre chose... Je ne vous écris pas davantage, à cause de ma douleur de tête. Faites profit de ceci, ma fille, et croyez que c'est d'un cœur de mère que je vous le dis. Je fais beaucoup prier pour vous, et prie beaucoup moimême, car j'ai pitié de l'état où vous êtes. Mais j'ai confiance que Dieu mettra de la boue sur vos yeux pour les ouvrir. Vous entendez bien. »
Des lettres si aimantes et si fortes, des prières si saintes, ne devaient pas être infructueuses. La pauvre sœur commença à entrevoir ses égarements et à donner quelque espérance de retour. Il faut voir comment la mère de Chantai l'encourage, la soutient, l'éclairé, l'anime et la conduit jusqu'à une conversion entière et solide. Pénétrée de douleur à la vue de ces égarements, M"'" de Morville s'alla jeter aux pieds de la mère de Chastelluz, lui demandant pardon de ses fautes, avouant ses calomnies avec tant de larmes, que la supérieure ne savait comment la consoler. Elle courut ensuite couper ses cheveux, arracher les tapisseries de sa chambre, en ôter les tableaux de prix, sollicitant la grâce d'être remise au noviciat. Elle y passa, en effet, douze mois de la pénitence la plus soutenue et de la vie la plus exemplaire, au bout desquels elle voulut renouveler sa profession à grilles ouvertes. Tous les principaux de la ville, convoqués par elle, l'entendirent demander pardon de sa criminelle conduite, et à la fin de la cérémonie elle déchira en leur présence ses privilèges de fondatrice, trop heureuse, disait- elle, d'avoir la dernière place dans une maison d'où elle avait mérité d'être chassée. Elle ne vécut plus, après cela, que l'espace de quinze mois , durant lesquels sa ferveur ne cessa de croître, et elle mourut en odeur de sainteté \
Pendant que la mère de Chantai achevait cette affaire, qui lui avait donné tant de soucis, et qui
1 Fondation inédite de Moulins, p. 69. Vies de plusieurs supérieures, etc. La mère Hélène de Chastelluz, p. 262. Presque toutes les lettres de la mère de Chantai relatives à cette afTaire et à la suivante, et il y en a une vingtaine, n'ont jamais été publiées.
lui devait procurer une si douce consolation, elle apprit une nouvelle qui lui déchira le cœur. La supérieure d'un des monastères de la Visitation avait violé la clôture. Elle était partie pour les eaux de Bourbon , et au retour elle avait été se reposer à la campagne chez un de ses frères. On ajoutait même, mais ceci ne fut pas prouvé, qu'elle avait paru aux eaux avec de tels éclats et des exigences si impérieuses, que les hôteliers avaient dit qu'ils aimeraient mieux traiter un grand seigneur que « M'"^ l'abbesse de Sainte- Marie »; car c'est ainsi qu'elle se faisait appeler, disait -on. Malade alors, et ne pouvant se mettre en route, la mère de Chantai écrivit à la supérieure accusée de ces fautes, pour savoir par elle la vérité : « Ma fille, premièrement je vous proteste qu'aucune de vos sœurs ne m'a écrit, et n'ai point su les choses qui se sont passées de la part de votre maison ; mais oui bien de quelque autre de nos monastères. Plusieurs surtout, avertis de votre sortie pour aller aux eaux de Bourbon, m'ont marqué des particularités de ce voyage; que, si elles sont véritables, non seulement vos sœurs, mais tout l'Ordre en recevroit un notable préjudice et scandale. Car on m'a écrit que vous y êtes allée avec deux carrosses, et que dans l'un vous étiez avec une sœur, un Père minime, monsieur votre frère et un médecin, et dans l'autre trois religieuses avec une tourière et certains autres séculiers, et que vous avez tenu maison ouverte à Bourbon. Si cela est, ma très chère fille, vous m'en pouvez dire la vérité. Quant à ce que l'on a dit que vous étiez obligée sous peine de péché mortel d'obéir au commandement d'aller aux eaux, ma fille,
cela est un commandement extorqué, et non du mouvement de monseigneur votre supérieur, auquel si vous eussiez fait vos remontrances avec humilité et le respect qui lui est dû, je m'assure qu'il ne vous auroit pas derechef chargée d'un autre commandement; et c'est peut-être pour cela que vos sœurs ont dit que vous méprisiez le bienheureux et moi, parce que vous n'avez pas suivi son intention ni la mienne, selon que je l'ai mis dans les Réponses. Et enfin, si tout ce que l'on dit est vrai des promenades que vous avez faites depuis Bourbon, et le reste que l'on me marque, certes, ma fille, une telle conduite est tout à fait hors du train et de l'esprit de notre Institut. Mais j'attendrai d'en savoir la vérité. »
Et comme la supérieure se plaignait de ses religieuses, et que de fait celles-ci, mécontentes d'avoir une telle supérieure, en avaient beaucoup murmuré , la sainte ajoute, avec cet esprit mesuré et modéré qu'on n'admirera jamais trop : « Au surplus, vos sœurs ont grand tort de s'être révoltées contre l'obéissance ; car, si elles avoient quelque chose à dire, elles dévoient, avec humilité et charité, faire leurs remontrances à ceux qui pouvoient apporter remède au mal, et non pas en laire des plaintes et murmurations au dedans et au dehors, ce qui est très mal; et elles ont eu raison de croire que je n'approuve pas les murmurations, car il est très vrai; mais j'approuve bien les humbles et charitables remontrances, et ne trouve point mauvais qu'on les fasse dans la vérité. »
Et après avoir indiqué le seul remède possible , l'arrivée de quelque bon prêtre avec quelques reli-
gieuses de vertu , elle ajoute ces fortes paroles pour faire comprendre à la supérieure coupable qu'elle n'était pas dupe de toutes ses menées : « Au reste, ma chère fille, je ne puis m'empêcher de vous dire, selon ma confiance ordinaire, que je vous admire, vu que vous faites profession d'avoir une si particulière confiance envers moi, comme quoi vous faites des coups si importants à l'Institut, sans m'en rien dire qu'après qu'ils sont faits. Car voilà votre voyage de Bretagne, celui des bains, cette fondation pour laquelle vous avez déjà reçu deux filles, que je n'ai su que quand les choses ont été faites. Ce n'est pas que je veuille que vous vous assujettissiez à me les communiquer ; mais c'est pour vous faire voir que je ne suis pas encore si grue que je ne connoisse bien que vous ne me demandez mon avis qu'en de petites choses, pour m'entretenir, et qu'es importantes où je pourrois dire ce qui vous seroit utile, vous les faites comme bon vous semble, et après vous me les demandez... Pardonnez-moi, ma chère fille, si je vous parle ainsi, je ne puis pas m'empêcher de dire la vérité à toutes celles de l'Institut, tant que je vivrai; qu'on le prenne bien ou mal, je n'y saurois que faire. Je fais tout ce que ma conscience me dicte. Ce n'est pas que je veuille faire la mère par- dessus les autres, mais enfin je me sens obhgée d'agir ainsi. »
La supérieure coupable ayant répondu d'une manière évasive, et la nécessité d'une déposition canonique devenant évidente, la sainte fondatrice, avant de s'adresser à l'autorité ecclésiastique, qui seule pouvait remédier à ces maux, résolut de faire un
dernier effort auprès de la supérieure elle-même, afin de la déterminer à demander sa déposition : (( Je vous le dis derechef, ajouta-t-elle en terminant, il est tout à fait nécessaire que vous soyez déposée pour la gloire de Dieu, la restauration de votre maison, ot pour la bonne odeur de notre Institut; et ce vous seroit un plus grand honneur que ce fût à votre poursuite et instance; et je vous conjure de le faire. Autrement monseigneur votre évêque le fera. »
Ne recevant pas de réponse, elle écrivit, en effet, à l'évêque pour le conjurer de porter remède à tant de maux en ordonnant la déposition de celle qui en était l'auteur. La première lettre n'eut pas d'effet. L'évêque était prévenu en faveur de la coupable. Mais elle lui en adressa coup sur coup deux autres conçues dans des termes si humbles et si pressants, et avec des détails si précis, que l'évêque vit clair enfin, et reconnaissant, comme il l'écrivit à la sainte, que cette supérieure n'était nullement capable d'aucun gouvernement, n'ayant pas la tête bien faite, il se rendit au monastère, résolu à frapper un grand coup. La supérieure fut canoniquement déposée pour avoir gravement enfreint les règles, et condamnée à ne plus jamais exercer aucune autorité dans l'Ordre, mais à y être en perpétuel déshonneur. On l'obligea aussi à quitter le monastère dont elle avait préparé la ruine, et on la transféra dans un autre.
Pour achever de remédier à tant de maux, on dispersa aussi dans les maisons les plus ferventes les sœurs qui avaient davantage subi l'influence de la sœur coupable, et on les remplaça par des religieuses de haute vertu, qui remirent bientôt la paix
et la ferveur dans le monastère. Et comme le couvent était criblé de dettes, la sainte écrivit à toutes les maisons de l'ordre, les conjurant de venir au secours de cette maison. On vit alors éclater d'une manière admirable l'union intime, la charité, le désintéressement des monastères. En ces années de peste et de famine dont nous raconterons bientôt les horreurs, quand chaque communauté, pour ainsi dire, souffrait de la faim, et que la sainte disait elle-même: « Il y a tant de pauvreté en nos maisons que c'est pitié ! » on vit des monastères s'imposer des charges énormes pour le temps, acquitter des dettes considérables, et quelques années après cette maison, ruinée au spirituel aussi bien qu'au temporel, comptait parmi les plus saintes et les plus florissantes de l'Ordre.
Du reste la supérieure déposée donna elle-même à tout l'Institut un immortel exemple de la manière dont se doivent publiquement expier les fautes publiques. Pendant les deux ans et quelques mois qu'elle vécut encore, accablée d'humiliations auxquelles se joignirent bientôt de grandes peines intérieures et de douloureuses maladies, elle ne laissa pas échapper un mot de plainte: Jésus crucifié était toute son étude. Les derniers mois surtout qu'elle passa en ce monde furent remplis de sentiments de la plus vive contrition et de la plus généreuse pénitence. Elle mourut saintement à peine âgée de trente- six ans, ayant consolé la mère de Chantai et tant édifié ses sœurs, qu'elles ont oublié ses fautes et lui ont conservé jusqu'à nos jours un touchant souvenir.
Toutes ces œuvres, cette réforme des abus, celte guérison des âmes, ce maintien de la régularité et de
la ferveur, comment la vénérable mère de Chantai les avait-elle accomplies? A force d'activité, d'énergie, de douceur, et sans faire une seule fois appel à son autorité. « Je ne vous dis point ceci par aucune sorte d'autorité, écrivait- elle en terminant la dernière lettre de cette malheureuse affaire. Oh! non, mes chères sœurs, car je n'en ai point ni n'en désire point, par la grâce de Dieu, que celle que la très sainte charité me donne comme étant votre sœur aînée, qui vous chérit et vous souhaite tous biens et la perfection que je désire à mon propre cœur. »
On voit, par ces lettres et par la manière dont sont menées ces affaires, ce qu'était la mère de Chantai : très forte, très énergique, ce fut toujours le côté éclatant de son caractère; mais modérée dans sa force, et tempérant son énergie par son humilité et sa prudence; prête à mourir, à se faire crucifier, comme elle disait, plutôt que de tolérer un abus, de supporter la violation d'une seule règle; prête aussi à mourir, à donner tout son sang, et, en attendant, donnant tout son cœur pour éclairer, toucher, convertir, ramener au bien celles de ses chères filles qui s'en écartaient. Elle n'a pas eu, comme saint Dominique ou saint François d'Assise, la gloire de créer son Ordre, ni , comme sainte Thérèse, la douleur de le réformer; mais elle a eu l'humble bonheur de coopérera sa fondation, d'en achever l'organisation après la mort de saint François de Sales, de le propager dans toutes les parties du monde, de le défendre contre les mille dangers qui attendent les œuvres naissantes, d'y entretenir jusqu'à la fin de sa vie
l'ardeur, l'union, la fécondité; et à ce titre elle mérite assurément une place parmi les plus grands personnages que l'Église vénère sous le nom de fondateurs d'Ordres.