‹ Histoire de Sainte Elisabeth de Hongrie, duchesse de Thuringe (volume 2)Chapitre 25 sur 74 · Voyez la Bible Guyot, du temps de Philippe- Auguste · texte numérisé non relu

Voyez la Bible Guyot, du temps de Philippe- Auguste

des plus importantes pour les destinées de l'humanité.

Mais c'est bien plus encore dans l'art que se manifeste le génie créateur de ce siècle : car c'est lui qui voit éclore cette douce et majestueuse puissance de l'art chrétien, dont l'éclat ne devait pâlir que sous les Médicis, lors de ce qu'on appelle la Renaissance, et qui fut en effet la renaissance de l'idolâtrie païenne dans les lettres et dans les arts^ C'est le treizième siècle qui commence, avec Cimabuë et la cathédrale de Cologne, cette longue série des splendeurs qui ne finit qu'à Raphaël et au Dôme de Milan, L'architecture, le premier des arts par la durée, la popularité et la sanction religieuse, devait être aussi le premier à subir la nouvelle influence qui s'était développée chez les peuples chrétiens, le premier où s'épanouiraient leurs grandes et saintes pensées. Il semble que cet immense mouvement des âmes que représentent saint Dominique, saint François et saint Louis, ne pouvait avoir d'autre expression que ces gigantesques cathédrales qui

1. Uu connaît l'exclamation du paj^e Adrien IV en arrivant à Rome après la mort de Léon, à la vue de toutes les statues antiques qu'on avait déterrées .• Proh ! idola Barbarorum! elle était, certes, dictée autant par un juste sentiment de l'art chrétien que par l'émotion pieuse du chef de l'Eglise catholique.

paraissent vouloir porter jusqu'au ciel, au sommet de leurs tours et de leurs flèches, Ihommage universel de l'amour et de la foi victorieuse des chrétiens. Les vastes basiliques des siècles précédents leur paraissent trop nues, trop lourdes, trop vides pour les nouvelles émotions de leur piété, pour l'élan rajeuni de leur foi. Il ^faut à cette vive flamme de la foi le moyen de É se transformer en pierre, et de se léguer ainsi à la postérité. Il faut aux pontifes et aux architectes quelque combinaison nouvelle qui se prête et s'adapte à toutes les nouvelles richesses de l'esprit catholique ; ils la trouvent en suivant ces colonnes qui s'élèvent vis-à-vis l'une de l'autre dans la basilique chrétienne, comme des prières qui, en se rencontrant devant Dieu, s'inclinent et s'embrassent comme des sœurs : dans cet embrassement ils trouvent l'ogive. Par son apparition, qui ne devient un fait général qu'au treizième siècle, tout est modifié, non pas dans le sens intime et mystérieux des édifices religieux, mais dans leur forme extérieure. Au lieu de s'étendre surla terre comme de vastes toits destinés à abriter les fidèles, il faut que tout jaillisse et s'élance vers le Très-Haut. La ligne horizontale disparaît peu à peu, tant domine l'idée de l'élévafvion, la tendance au ciel. A dater de ce moment,

plus de cryptes, plus d'églises souterraines ; la pensée chrétienne, qui n'a plus rien à craindre, se produira tout entière au grand jour. « Dieu ne veut plus, w dit le Titurel, le plus grand poème de l'époque, et où se trouve formulé l'idéal de l'architecture chrétienne, « Dieu ne veut plus que son cher peuple se rassemble d'une manière timide et honteuse dans des trous et des cavernes '. » Gomme il a voulu donner tout son sang pour Dieu dans les croisades, ce cher peuple veut maintenant donner toutes ses fatigues, toute son imagination, toute sa poésie, pour qu'on fasse à ce même Dieu des palais dignes de lui. D'innombrables beautés fleurissent de toutes parts dans cette germination delà terre fécondée par le catholicisme, et qui semble reproduite dans chaque église par la merveilleuse végétation des chapiteaux, des clochetons et des fenestrages. Nous serions entraîné mille fois trop loin, si nous entrions dans le détail de tout ce que cette transformation de l'architecture, au treizième siècle, a valu au monde de grandeur et de poésie. Il faut nous borner à constater que la

1. Boisserée. Essai sui- la description du temple de Saint- Graal, dans le troisième chant du Titurel. Munich, 1834. Ce savant, déjà illustré par sa Cathédrale de Cologne, a rendu un nouveau service à l'art par la publication que nous citons.

première el la plus complète production au moins en Allemagne de l'architecture dite gothique ou ogivale, a été l'église bâtie sur le tombeau de la chère sainte Elisabeth^ avec le produit des offrandes de la foule de pèlerins qui y affluaient. Il nous faut aussi rappeler au moins les noms de quelques-unes des immortelles cathédrales qui s'élevaient en même temps sur tous les points de l'Europe chrétienne, et qui, si elles ne furent pas toutes achevées alors, eurent leur plan tracé par la main d'hommes de génie, qui ont dédaigné de nous laisser leur nom ; ils aimaient trop Dieu et leursfrèrespouraimer la gloire. G'étaienten Allemagne, après Marbourg, Cologne (124ô)% l'église modèle où la confiance des générations fidèles a été trahie par leur postérité, mais qui, restée suspendue dans sa gloire, est comme un défijeté à l'impuissance moderne ; Cologne, qui forme, avec Strasbourg et Fribourg, la magnilique trilogie gothique des bords du Rhin. En France, Chartres, dédiée en 12G0, après un siècle et demi de persévérance; Reims (1232), la cathédrale de la monarchie; Auxerre (1215), Amiens (12:28;,

I. M. Moller, célèbre architecte alleuiauJ Je uos jours, a publié un ouvrage spécial iu-folio sur celte église, (Voyez le cliapitre xxxi de notre Histoire.)

■2. Les dates entre parenthèses marquent le commencement des travaux.

Beauvais (1250), la Sainte-Chapelle et Saint- Denis, la façade de Notre-Dame (1223). En Belgique, Sainte-Gudule de Bruxelles (1226) et l'église des Dunes, bâtie par quatre cents moines en cinquante ans (1214-62). En Angleterre, Salisbury, la plus belle de toutes (1220); une moitié d'York (1227-60), le chœur d'Ély (1235), la nef de Durham (1212), et l'abbaye nationale de Westminster (1247). En Espagne, Burgos et Tolède, fondées par saint Ferdinand (1228); et presque toutes ces œuvres colossales, entreprises et menées à fin par une seule ville ou un seul chapitre, tandis que les plus puissants royaumes d'aujourd'hui seraient hors d'état, avec toute leur fiscalité, d'en achever une seule. Victoire majestueuse et consolante de la foi et de l'humanité sur l'orgueil incrédule, victoire qui étonnait dès de temps-là même les âmes simples, et arrachait à un moine ce cri de double surprise : « Comment se fait-il que dans des cœurs si humbles il y ait un si fier génie ' ? »

La sculpture chrétienne ne pouvait que suivre les progrès de l'architecture, et commençait dès lors à porter ses plus beaux fruits. Ces belles

1. Et ruirum iu tani humili corde potuisse inesse tam magnum animum. Vita Hugonis abb., ap. Digby, Mores Catholid.

rangées de saints et d'anges qui peuplent les façades des cathédrales sortent alors de la pierre K On voit s'introduire lusage de ces tombes oii apparaissent, dormant du sommeil des justes, l'époux à côté de l'épouse, leurs mains quelquefois entrelacées dans la mortcomme elles l'avaient été dans la vie ; ou encore la mère couchée au milieu de ses enfants : ces statues, si graves, si pieuses, si touchantes, empreintes de toute la placidité du trépas chrétien, la tète soutenue par de petits anges, qui semblent avoir recueilli le dernier soupir; les jambes croisées, quand on avait été à la croisade-. Les reliques des saints que l'on avait rapportées en si grand nombre de Byzance conquise, ou que fournissait sans cesse la gloire des élus contemporains, étaient une occasion perpétuelle de travail pour la sculpture et l'orfèvrerie catholiques, La châsse si richement décorée de sainte ÉUsabeth est un monument dela fécondité de ces arts, inspirés alors par une piété fervente. Celle de sainte Geneviève valut à son auteur, Raoul rortèvre,ies premières lettres de noblesse qui furent données en France; et

Page 1