Tomiuassû da Stefani et Nicolas Masuccio
peintres célèbres de ce siècle et du suivant aller lui payerleur tribut, en ornant de leurs peintures la l)asilique d'Assise. C'était près de là aussi que devait naître l'école mystique de l'Ombrie, qui, dans le Pérugin et dans Raphaël avant sa chute, a atteint le dernier terme de la perfection de l'art chrétien. On eût dit que, par une douce et merveilleuse justice, Dieu avait voulu accorder la couronne de l'art, laplus belle parure du monde, au lieu de la terre d'où s'étaient élevés vers lui les plus ferventes prières et les plus nobles sacrifices '.
Si l'art était déjà si riche au temps dont nous parlons, et répondait si bien au mouvement des âmes, que n'aurions-nous pas à dire de la poésie» sa sœur ? Jamais, certes, elle n'a joué un rôle aussi populaire et aussi universel qu'alors. L'Europe semblait un vaste atelier de poésie, d'où sortait chaque jour quelque œuvre, quelque cycle nouveau. C'est qu'àpart l'abondance des inspirations, les peuples commençaientà user d'uninstrunient
1. Tout ce que uous veuous d'indiquer sur la peinture et l'art en général, et surtout sur l'IuQueuce que saint François a exercée, se trouve établi et éloquemuieut développé dans le livre, que M. Rio a pui)lié depuis la première édition de l'Histoire de sainte Elisabeth, et qui est intitulé De l'art c/ifi'lien. Cet ouvrage a déjà elfectué une salutaire révolution dans l'étude et l'appréciation de l'art tant en France qu'en Italie.
qui devait prêter une force immense au développement de leur imagination. En effet, cette première moitié du treizième siècle, que nous avons vu déjà tant produire, fut aussi l'époque de la floraison, de l'expansion de toutes les langues vivantes de l'Europe, celle où elles commencèrent toutes à la fois à produire des monuments qui nous sont restés. Des traductions de la Bible \ des recueils de législation, faits pour la première fois dans les idiomes modernes, prouvent leur importance croissante. Chaque peuple se trouva ainsi avoir à sa disposition une sphère d'activité toute neuve pour sa pensée, oii le génie national put se dégager à l'aise. La prose se forma pour l'histoire, et l'on vit bientôt des chroniques faites pour le peuple, et souvent par lui prendre place à côté des chroniques latines, si longtemps méprisées, et qui renferment cependant tant d'éloquence, tant de beautés tout à fait inconnues au latin classique -. Cependant la poésie
1. En castillan, par ordre du roi Alphonse; en français, par Guyard Desmoulins.
2. Nous n'en saurions citer de meilleur exemple que la Vie de sainte Elisabeth, par Thiéodoric de Thuringe : les fréquentes citations que nous en ferons pendant le cours de notre récit pourront en donner une idée au lecteur. Parmi les principaux historiens latins de cette époque, il faut citer Saxo Grammaticus pour les royaumes Scandinaves, le F. Vin-
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conserva longtemps la suprématie que lui donnait son droit de primogéniture. On la voit dès lors, dans presque tous les pays de l'Europe, se revêtir de toutes les formes que l'on s'est longtemps figurées comme réservées à la civilisation païenne ou moderne. L'épopée, l'ode, l'élégie, la satire, le drame lui-même, ont été aussi familiers aux poètes de cette période qu'à ceux des siècles d'Auguste et de Louis XIV. Et, quand on lit leurs œuvres avec la sympathie qu'entraîne une foi religieuse identique à la leur, avec l'appréciation impartiale d'une société oîi l'âme dominait à un si haut point la matière, avec une indifférence assez facile à concevoir pour les règles de la versification moderne, on se demande ce qui a donc été inventé de nouveau par les écrivains des siècles plus récents : on cherche ce que la pensée et l'imagination ont gagné en échange des purs trésors qu'elles ont perdus. Car, il faut le savoir, tous les sujets dignes d'un culte littéraire ont été chantés par ces génies méconnus, et glorifiés par eux devant leurs contemporains ; Dieu et le ciel, la nature, la gloire, la patrie, les grands hommes, rien ne leur a échappé. Il n'est pas un secret de l'âme qu'ils n'aient découvert, pas une mine du
cent Kadliibek pour la Pologne, et le cardinal Jacques lie Vitrv, pour les croisades.
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sentiment qu'ils n'aient exploitée, pas une fibre du cœur humain qu'ils n'aient remuée, pas une Corde de cette lyre immortelle dont ils n'aient tiré des accords délicieux.
Pour commencer par la France, sa langue formée par les trouvères du siècb précédent, et peutêtre par les sermons de saint Bernard, était déjà devenue une richesse nationale ; mais sous saiixt Louis, elle prit cet ascendant européen qu'elle n'ajamais perdu depuis. Tandis que le maître du Dante, Brunetto Latini, écrivait son Tesoroy espèce d'Encyclopédie, en français, parce quec'était, selon lui, la langue la plus répandue en Occident, saint François chantait le long des routes des cantiques en français '. La prose française, qui devait être l'instrument de saint Bernard et de Bossuet, ouvrait à Villehardouin e^tà Joinville la série de ces grands modèles qu'aucune nation n'a surpassés ; mais la poésie, comme partout alors, était bien plus féconde et plus goûtée. Nous ne dirons rien de la littérature provençale des troubadours, quoique la critique moderne ait daigné lui laisser sa réputation, et quoiqu'elle fût
1. Ou raconte même que son nom de François lui fut donné au lieu de celui de son père à cause de sa grande habitude de la langue française.
encore dans tout son éclat au treizièrae siècle, parce que nous croyons qu'elle ne renferme aucun élément catholique, qu'elle s'est bien rarement élevée au-dessus du culte de la beauté matérielle, et qu'elle représente, sauf quelques exceptions, la tendance matérialiste et immorale des hérésies méridionales de cette époque. Tout au contraire, dans la France du Nord, à côté des fabliaux et de certaines œuvres lyriques qui se rapprochaient trop du caractère licencieux des troubadours, l'épopée nationale et catholique apparaissait dans toute sa splendeur. Les deux grands cycles où se concentre la plus haute poésie des siècles catholiques, celui des épopées carlovingiennes, et celui de la Table Ronde et du Saint-Graal, inaugurés au siècle précédent par Ghrestien de Troyes, se peuplèrent alors de ces 7-omans dont la popularité est immense. Le Roman de Roncevaux, dans la forme où nous le possédons aujourd'hui, ceux de Gérard de Nevers, de Partenopex de Dlois, de Berthe aux grands pieds, de Renaud deMontauban, des Quatre fils d'Ay mon, ces transfigurations des traditions françaises sont toutes de cette époque; comme aussi ceu\ de Renart et de la Rose, qui ont conservé plus longtemps une certaine vogue. Plus de deux cents poètes, dont les œuvres nous sont restées, floris-
saient dans ce siècle ' : un jour peut-être les catholiques s'aviseront d'aller chercher dans leurs œuvres quelques-unes des plus charmantes productions de lamuse chrétienne, au lieu de croire, sur la parole de l'adulateur Boileau, que la poésie ne vint en France qu'avec Malherbe. Il nous faut bien nommer parmi eux Thibaut, roi de Navarre, qui a chanté la Croisade et la sainte Vierge avec un si pur enthousiasme, qui a mérité les éloges du Dante, et qui léguait son cœur, en mourant, aux pauvres Glarisses qu'il avait fondées à Provins; son ami Auboin de Cézanne; Raoul de Goucy, dont le nom au moins est resté populaire, tué à la Massoure, sous les yeux de saint Louis; le prieur Gauthier de Coinsy "^ qui a élevé à la gloire de Marie un si beau monument dans ses Miracles; puis cette femme d'origine inconnue, mais à qui son talent et le succès national qu'elle obtint ont valu le beau nom de Marie de France; enfin, Rutebeuf, qui ne crut pas pouvoir trouver d'héroïne plus illustre à chanter que notre Elisabeth. En même temps Etienne Langton, que nous avons déjà vu primat d'Angleterre
1. Voyez leur énumératioo dans VHistoire littéraire de France, t. XVi et XVlI ; Rochefort, Étal de la poésie française, P. Paris, le Romancero français.
-2. Né en 1177, mort en 1236.
et auteurde la grande Charte, entremêlait de vers ses sermons, et écrivait le premier drame connu des modernes, dont la scène est dans le ciel, où la Justice, la Vérité, la Miséricorde et la Paix discutent le sort d'Adam après sa chute, et où Jésus-Christ vient les réconcilier'. Nous ne faisons ici que jeter un regard fugitif sur une époque oii la poésie jouait un rôle si populaire dans les mœurs françaises, que saint Louis ne dédaignait pas d'admettre à sa table royale des ménétriers ou poètes ambulants, et que ces mêmes hommes avaient le droit de s'atfranchir de tout péage moyennant une chanson.
En Allemagne, le treizième siècle est le moment le plus brillant de cette admirable poésie du moyen âge. C'est l'aveu unanime des nombreux savants qui ont réussi un moment à la rendre de nouveau populaire dans ce pays. Et nous le disons avec une conviction profonde, nulle poésie n'est plus belle, nulle n'est empreinte d'une telle jeunesse de cœur et de pensée, d'un enthousiasme si ardent, d'une pureté si sincère; nulle part enfin, les nouveaux éléments que le Ghris-
1. T)e\sLr\ie, Arc/ueologia. t. XIII. On regarde Jean Bodcl (J'Arras comme le plus notable poète dramatique; sou beau drame intitulé Jeu de saint Sicolas nous a été révélé par D. Ouésime Leroy, dans son ouvrage sur les mystères.
lianisrae a déposés dans l'imaginalion humaine n'ont remporté un plus noble triomphe. Que ne pouvons-nous rendre un hommage plus éclatant aux délicieuses émotions que son étude nous a values, lorsque, pour connaître sous toutes ses laces le siècle d'Elisabeth, nous avons ouvert les volumes où dort cette merveilleuse beauté! Avec quelle surprise, quelle admiration avons-nous vu tout ce que la grâce, la finesse, la mélancolie , semblent réserver à la maturité du monde, réuni à la naïveté, à la simplicité, à l'ardente et 'grave piété des premiers âges ! Tandis que la famille des épopées de race purement germanique et Scandinave s'y développe à la suite des Nibelungen \ de cette magnifique Iliade des races germaines, le double cycle français et breton dont nous avons parlé plus haut y trouve des interprètes sublimes dans des poètes qui savaient , tout en conservant le fond des traditions étrangères, marquer leurs œuvres d'une nationalité incontestable. Leurs noms sont encore presque inconnus en France, comme l'étaient il y a trente ans ceux de Schiller et de Goethe; mais ils ne le seront peut-être pas toujours. Le plus
1. Ce poème célèbre, dans la forme où nous le possédons, date des premières années du xiii« siècle.
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grand d'entre eux, Wolfram d'Eschenbach ', a donné à son pays une admirable version du Parceval, et la seule que le monde possède du Titurel ^, ce chef-d'œuvre du génie catholique, qu'il ne laut pas craindre déplacer, dans l'énumération de ses gloires, aussitôt après la Divine Comédie, A côté de lui, Godefroi de Strasbourg publie le Tristan, où se résument les idées des siècles chevaleresques sur Tamour, ainsi que les plus belles légendes de la Table Ronde ; et Hartmann de l'Aue, Vlwain, en même temps que la légende exquise du Pauvre Henri, où ce poètechevalier prend pour héroïne une pauvre fille de paysan et se plaît à réunir en elle tout ce que la toi et les mœurs de son temps pouvaient donner d'inspirations sur le dévouement et le sacrifice, le mépris de la vie et de ses biens, l'amour du ciel. Combien d'autres épopées religieuses et nationales, qu'il serait maintenant inutile môme de nommer ^ 1 Mais le génie lyrique n'était pas
i. Florissait de 1215 à 1220.
2. L'original Irauçaisde ce poème, par Guyot de Provins. *t perdu.
3. Telles sont le Wigalois, par Wirnt de Graveoberg, vassal de l'aïeul d'Elisabeth, et qui accompagna sou mari à la croisade; Guillaume d'Orange, que le beau-père d'Elisabotli demanda à Wolfram d'Eschenbach; Flore et Blanchrprur. par Conrand de Fli'ke: le Chant de Poland, par le
moins abondant, sur ce riclie sol de l'Allemagne, que le génie épique. La pédante et ignorante critique des siècles incrédules n'a pas réussi à effacer les souvenirs nationaux de cette brillante et nombreuse phalange de chantres d'amour {Minnessenger) \ qui sortit, de H80 à 1250, des rangs de la chevalerie allemande, ayant à sa tête, par la naissance, l'empereur Henri VI, mais, par le génie, Walter de Vogelweide, dont les écrits sont comme le miroir de toutes les émotions de son temps et le résumé le plus complet de cette ravissante poésie. Aucun de ses rivaux et de ses contemporains n'a réuni à un plus haut degré aux affections de la terre, à un patriotisme zélé et jaloux, l'enthousiasme des choses saintes, l'enthousiasme pour la croisade oii il avait été combattre, et par-dessus tout pour la Vierge Mère, dont il a chanté la miséricorde et les douleurs mortelles avec une tendresse sans égale. On voit bien chez lui que ce n'était pas seulement l'amour humain, mais encore l'amour
poète Conrad; Barlaam et Josaphat, par Rodolphe de Hohenems, etc.
1 . La principale collection de leurs œuvres est à la Bibliothèque royale à Paris, dans le manuscrit dit de Manesse. Elle renferme les vers de cant trente-six ^toètes, M. le professeur Hagen, de Berlin, eu a publié une édition excellente, avec les additions les plus précieuses.
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céleste et de toutes ses richesses dont la science lui avait mérité, à lui et à ses pareils, leur titre de Chantres d'amour. Marie, partout reine de la poésie chrétienne, l'était surtout en Allemagne; et nous ne pouvons nous empêcher de nommer, parmi ceux qui lui ont ollert dans leurs vers le plus pur encens, Conrad de Wurzbourg, qui, dans sa Forge dorée, semble avoir voulu concentrer tous les rayons de tendresse et de beauté dont elle avait été entourée parla vénération du monde catholique. Et, comme pour nous rappeler que tout dans ce siècle doit nous rattacher à sainte Elisabeth, nous voyons les sept chefs de ces poètes épiques et de ces chantres d'amour s'assembler en concours solennel à la cour de Thuringe, chez leur protecteur spécial le landgrave Hermann, beau-père de notre sainte, au moment même de sa naissance : les chants qui furent le produit de la rencontre de celte brillante pléiade forment, sous le nom de Guerre de Wartbourg, une des manifestations les plus éclatantes du génie germanique et un des trésors les plus abondants du mysticisme légendaire du moyen ûge, en môme temps qu'une couronne de poésie pour le berceau d'Elisabeth.
On voit partout des têtes couronnées parmi les poètes de cet âge ; mais dans la péninsule
ibérique, ce sont les rois qui guident les premiers pas de la poésie. Pierre d'Aragon est le plus ancien troubadour d'Espagne. Alphonse le Savant, fils de saint Ferdinand, et qui mérita avant François 1" le titre de Père des Lettres, historien et philosophe, fut aussi poète : on n'a guère de vers espagnols plus anciens que ses cantiques à la Vierge, et le touchant récit qu'il fit, en langue galicienne, de la guérison miraculeuse de son père. Denis I", roi de Portugal, est le premier poète connu de son royaume. En Espagne, commençait avec le plus vif éclat cette admirable effusion de splendeur chrétienne qui s'y est prolongée bien plus longtemps qu'en aucune autre contrée, et ne s'éclipsa qu'après Galderon. Tandis que la poésie légendaire y jetait une douce lumière dans les œuvres du bénédictin GoDzalo de Berceo ', chantre vraiment inspiré de Marie et des saints de sa patrie, on voit surgir l'épopée espagnole dans ses fameuses Romances ^, qui forment pour l'Espagne une gloire à part, qu'aucune autre nation ne saurait Im disputer, où sont enregistrées toutes les luttes et